La Brèche aux buffles/Chapitre IV

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E. Plon, Nourrit et Cie (p. 84-130).


CHAPITRE IV.


Une ville qui boom. — Les gars normands en Amérique. — Hermosa. — Miss Elie. — Le juge Hiram. — Un descendant des rois d’Irlande. — Le comte du Vallon, Harney-Hotel. — Le budget du P. Mac Glynn. — Une première à Deadwood.


25 septembre. — Il y a maintenant un peu plus de quatre ans que nous arrivions, Montblanc et moi, après un voyage singulièrement accidenté, à la porte du Commercial-Hotel de Rapid-City : la ville complait alors environ trois ou quatre cents habitants. Elle ne nous semblait pas appelée à un avenir beaucoup plus brillant que celui de tant d’autres de la même région qui, après une existence de quelques mois où même de quelques semaines, avaient disparu, laissant seulement leur nom sur la carte, et, sur le coin de prairie où on les avait élevées, les amoncellements de boîtes des conserves dont s’étaient nourris leurs habitants. Il parait que nous nous trompions, car depuis deux ans, les actions de Rapid-City sont singulièrement en hausse. C’est l’arrivée du chemin de fer qui a donné l’essor à ce mouvement. Les ingénieurs qui ont construit le Fremont-Elkhorn et Missouri-Valley ont procédé d’une manière qui paraît fort naturelle dans ce pays-ci, mais qui étonnerait un peu chez nous. Ils ont commencé par construire leur ligne aussi rapidement et aussi droite que possible tant qu’il s’agissait de traverser le désert ; mais en arrivant dans les régions relativement peuplées du pied des Black-Hills, ils se sont montrés beaucoup moins pressés ; ils ont attendu de pied ferme les propositions des villes qui aspiraient, pour employer l’expression locale, à devenir le robinet (the tap) des Black-Hills. C’est Rapid-City, ou du moins un syndicat qui avait acheté sous main tous les terrains disponibles des environs, qui a misé le plus haut dans ces enchères, et Rapid-City, tête de ligne au moins provisoire du chemin de fer, absorbant tout le trafic des Black-Hills, a joui bientôt d’une prospérité extraordinaire.

Comme toutes les personnes auxquelles la fortune prodigue trop vite ses faveurs, la jeune City s’est laissé un peu griser. À certains moments, des lots de la première avenue sont montés à un chiffre qui n’eût pas fait mauvaise figure un jour de vente à la Chambre des notaires à Paris, sauf à être à peu près invendables quelques semaines plus tard. Un spéculateur audacieux a même fondé une compagnie de tramways. Cette compagnie débuta modestement, car elle ne disposait que d’une voiture, d’un cheval et d’un conducteur. Pour utiliser tout cela, on avait construit une ligne qui commençait à la gare, longeait la première avenue !!! et allait se perdre dans la Prairie. Le service fut inauguré l’année dernière, pendant mon séjour. Cet événement produisit une vive émotion. Le conducteur faisait trois ou quatre voyages le matin, puis il allait déjeuner et recommençait le soir. Le service n’était donc pas très régulier, mais l’apparition du car blanc chatouillait délicieusement le patriotisme local ; aussi, dès que sa clochette se faisait entendre, bars et boutiques se vidaient et chacun s’empressait de monter sur la plate-forme pour se faire traîner pendant quelques pas. Aussi les recettes furent-elles superbes. Un certain jour, s’il m’en souvient, le caissier de la compagnie encaissa 8 dollars !

L’appétit vient en mangeant. Les citoyens prééminents de Rapid-City, blasés sur les joies du tramway, aspirent maintenant à faire de leur ville, qui compte bien six ou sept mille âmes, le centre de toute la région sud du Dakota, et, pour arriver à ce résultat, il leur a semblé qu’ils ne pouvaient pas mieux faire que d’y organiser ce qu’on appelle ici un state-fair, c’est-à-dire un comice agricole.

Ce genre de solennité est trop dans le goût des Américains pour que cette idée n’ait pas été accueillie avec enthousiasme : les adhésions sont arrivées de tous les côtés. On nous a fait l’honneur de nous envoyer ici, il y a quelques semaines, une députation spéciale pour demander à Raymond d’envoyer les étalons de Fleur de Lis Ranch. Il n’avait pas voulu s’engager, car, dans cette saison, il est bien difficile de les faire voyager. Mais en constatant le superbe état de ceux qui viennent d’arriver, il a pris le parti d’en envoyer cinq de ces derniers.

Il est parti lui-même ce matin, emmenant un chariot chargé des vivres et des bagages. J’ai vu la caravane défilant sous mes fenêtres. Derrière marchaient les cinq chevaux, tout joyeux de se sentir sur le sol ferme et élastique de la Prairie, qu’ils ont l’air d’apprécier singulièrement après leurs quatre semaines de traversée en bateau ou en chemin de fer, traversée qu’ils ont du reste supportée d’une manière remarquable, car ils sont presque aussi gras qu’au départ, et, à voir l’ardeur avec laquelle ils se jettent sur leur avoine, on se sent très rassuré sur leur sort.

J’ai reçu une lettre du comité du concours qui m’invite à y assister. Je compte d’autant plus accepter leur invitation que je ne connais rien d’agréable comme une longue course à travers la Prairie, quand on a un bon cheval. Seulement, il faut qu’on soit sur de trouver quelque chose à manger en arrivant. Dans ce pays-ci, cette dernière préoccupation me gâte toujours mes déplacements. On ne se figure pas ce que c’est que de ne trouver qu’un morceau de lard rance pour se réconforter après douze ou quinze heures de cheval. Aujourd’hui, au contraire, l’avenir se présente à moi sous les couleurs les plus riantes, car François est du voyage, et je l’ai vu charger ce matin sur le chariot qui l’emportait lui-même un sac très rebondi qui doit nous ménager les plus aimables surprises.

Le choix du cheval est aussi d’une grande importance. Dans ce pays-ci, quand on a une forte course à faire, on prend d’ordinaire des poneys indiens. Il y en a régulièrement vingt-cinq ou trente et souvent beaucoup plus dans tous les ranchs pour le service des cow-boys, car ce sont les seuls qui résistent au métier qu’il leur faut faire. Pourvu qu’on ne force pas leur allure favorite, l’Indian gait, une sorte de traquenard que je serais bien embarrassé de décrire, on peut leur faire faire des trottes vraiment invraisemblables. Un cow-boy est arrivé l’autre jour à Buffalo-Gap qui, lancé sur la piste de voleurs de chevaux, avait fait, sur le même animal, deux cent cinquante milles en deux jours, soit près de quatre cents kilomètres, Avec ma selle, mes sacoches, mon revolver et mon winchester, je pèse certainement cent dix kilogrammes au moins. L’année dernière, sur un des chevaux de service du ranch, Bull-dog, un poney qui n’a pas un mètre cinquante au garrot et qui n’a jamais mangé d’avoine de sa vie, j’ai marché pendant huit jours, faisant en moyenne cinquante kilomètres pendant les six premiers jours, soixante le septième et quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix le dernier. En arrivant, on l’a lâché : il s’est roulé trois ou quatre fois par terre, — les chevaux de ce pays n’y manquent jamais, — et puis il s’est mis à brouter paisiblement.

Aujourd’hui, je monte El Mahdi, un superbe étalon anglo-arabe qui, avant de venir pratiquer la polygamie dans ce pays, a eu de nombreux succès dans les hippodromes du midi de la France. Je pars deux heures après les autres, dont je suis la piste à travers l’herbe de la Prairie ; le temps est superbe ; les montagnes dont je contourne la base se profilent sur un ciel d’une pureté admirable : de temps en temps un hennissement de Mahdi me fait remarquer une troupe de nos juments qui du haut d’une colline me regardent passer sans se déranger, pendant que leurs poulains s’avancent curieusement vers moi. C’est parce que je suis à cheval qu’elles se laissent ainsi approcher : si j’étais à pied, elles se sauveraient. L’une de ces bandes est arrêtée au beau milieu de la voie du chemin de fer. De temps en temps il y en a une qui se fait écraser. Sur certains points reconnus particulièrement dangereux, les compagnies entretiennent même des cow-boys à leur solde pour dégager la ligne au moment du passage des trains. C’est que les jurys, composés de ranchmen ou de leurs créatures, ne sont généralement pas tendres. Un directeur dont la compagnie avait été particulièrement maltraitée disait un jour en entendant un éleveur vanter les croisements percherons : « Ma foi ! je n’ai pas la prétention de m’y connaitre. Croisez vos juments avec n’importe quels étalons : je crois que ce qui vous rapporte encore le plus, c’est de les croiser avec mes locomotives. »

Vers midi, après deux heures de trot, j’arrive au French-Creek, où je trouve tout notre monde déjà installé. Les chevaux sont attachés aux peupliers qui poussent sur les bords du creek et mangent gaillardement leur avoine. François, après avoir disposé le couvert sur une couverture, est en train de découper un pâté de lièvre majestueux pendant que quatre ou cinq bouteilles d’un petit vin de Californie qui se laisse très bien boire sont à rafraichir dans l’eau, au pied d’un saule, surveillées par un des gars normands, le gars Leboucq, qui parait très excité parce qu’il vient de découvrir qu’il y a des masses de goujons dans la rivière :

— Et puis qu’il y en a autant que dans l’Huisne ! sauf votre respect, monsieur le baron, et que si je n’avions point été obligé de rester amont les chevaux, je vous en aurions bien vite en pris une friture !

Quels merveilleux instincts de braconniers ont tous nos paysans français ! En voilà un qui n’est dans le pays que depuis trois jours : lui et son camarade ont déjà trouvé moyen de remplir tous les buissons du ranch de collets, et je suis sûr que, dans un mois, ils en sauront plus sur les habitudes du gibier que tous les cow-boys, qui, eux, ne s’en occupent jamais.

Ces derniers sont des cavaliers merveilleux qui viennent à bout, sans la moindre difficulté, des chevaux du pays les plus vicieux. Mais ils sont toujours un peu intimidés quand ils ont affaire aux percherons. C’est pour cela que nous avons pris le parti de faire venir des gars normands. J’étais un peu inquiet de savoir comment ils seraient reçus par les autres. Jusqu’à présent, leurs débuts ont été très heureux. Les cow-boys étaient tout disposés à les traiter de tenderfoot, ce qui est une expression de suprême mépris : seulement l’autre jour, quand le convoi est arrivé à Buffalo-Gap, il s’est trouvé qu’un des boys a voulu monter précisément un cheval qui est une véritable bête féroce : celui-ci a commencé par le jeter par terre et a bien failli l’assommer d’un de ces coups de pied de devant qui leur sont familiers et qui sont si dangereux : c’est un des gars qui l’a tiré d’affaire. Le lendemain, pendant le diner, nous entendons tout à coup des cris et des jurons dans la salle où les hommes mangeaient. Nous y courons, et j’arrive juste pour voir le gars Sosthène, un colosse blond de six pieds, qui venait de cueillir par la ceinture un petit cow-boy qui s’était amusé à lui fourrer dans le col un chardon, et l’envoyait rouler devant la porte, à trois ou quatre pas, avec une aisance telle, que tous les rieurs se sont mis immédiatement de son côté. Aujourd’hui, je constate avec plaisir que les rapports semblent continuer d’être excellents, et je commence à espérer que l’expérience réussira.

On ne vieillit pas à table, dit un très sage proverbe normand. Le pâté n’est plus qu’une ruine ; des poulets qui le flanquaient, il ne reste que des carcasses dénudées, et cependant il semble que nous ne faisons que d’arriver. Mais il faut partir, car il est déjà deux heures, et nous avons encore une trentaine de kilomètres à faire avant d’arriver à Hermosa, où nous devons passer la nuit.

Je prends les devants avec Mahdi. Je ne peux pas m’égarer, car je n’ai qu’à rester en vue de la ligne du chemin de fer. Nous contournons les Foot-Hills, dont les dernières ondulations viennent se perdre sous le tapis jaune de la Prairie, lui donnant l’apparence d’une mer qui se serait coagulée au moment où une grosse houle la traversait. La proximité du chemin de fer a tenté deux ou trois settlers qui ont défriché quelques champs et les ont plantés de maïs. Ils sont en train de le récolter en ce moment. Les pauvres diables ont l’air bien misérable.

Au bout de trois heures, j’aperçois devant moi les toits rouges d’une trentaine de maisons : c’est la ville d’Hermosa, ville dont les spéculateurs commencent à s’occuper, parce qu’on parle beaucoup depuis quelque temps d’un groupe de mines d’étain, l′Etta mine, qui vient d’être acheté par une grande compagnie anglaise au capital de 2 000 000 de livres sterling. Ses ingénieurs sont déjà dans le pays faisant des recherches. Si les résultats sont satisfaisants, c’est à Hermosa qu’on traitera les minerais. Il n’en a pas fallu davantage pour produire un petit boom.

Je vais mettre mon cheval à l’écurie, puis je me dirige avec mes sacoches vers l’hôtel. À la porte, je vois une vingtaine de chevaux de cow-boys, tout sellés, qui attendent, la tête basse, la bride par terre : leurs maîtres sont à boire devant le bar. L’hôtelier me confie que c’est le jour de paye de l′outfit, du personnel, d’un grand ranch du voisinage, le C. O. C. Ils sont tous déjà plus d’à moitié ivres. L’un d’eux, un grand gaillard en pantalon de cuir, la ceinture ornée de deux revolvers et d’un bowie-knife, me reconnait :

— Tiens, voilà le baron ! Baron, glad to see you ! Let us have a drink !

Je me tire d’affaire en acceptant seulement un cigare énorme, puis j’offre une tournée. Tous m’entourent pour me parler d’une affaire survenue à Fleur de Lis, il y a quelques semaines, qui a produit une vive émotion dans le pays.

Un des étalons arabes est assez méchant. Le herder s’étant probablement approché trop près de sa bande de juments pour la compter, il courut sur lui. Au lieu de l’éloigner d’une manière quelconque ou simplement de se sauver, celui-ci, peut-être un peu ivre, lui envoya une balle de son revolver Colt. Ce qu’il y a de curieux, c’est que la balle, après avoir traversé la tête un peu au-dessous des yeux, vint s’arrêter sous la peau de l’autre coté sans faire beaucoup de dégâts. Le cheval tomba, mais quinze jours après il était sur pied. Le herder revint tout droit au ranch et raconta triomphalement cette aventure à Raymond A… Celui-ci, exaspéré, se jeta sur lui et lui donna séance tenante une telle volée, que l’homme, perdant tout à fait la tête, enfourcha péniblement son cheval et décampa sans même réclamer ses gages ; on n’a plus entendu parler de lui. Quels que fussent ses torts, le procédé de Raymond était assurément un peu vif. Cependant, et c’est pour cela que je raconte cet incident, le sentiment du devoir professionnel est si profond chez ces hommes, que tout le monde lui a donné raison. Tous les cow-boys qui me parlent de cette affaire ne s’étonnent que d’une chose, c’est que Raymond ne lui ait pas tiré un coup de revolver. Je suis convaincu qu’un ranchman américain n’y aurait pas manqué, et que pas un jury ne l’aurait condamné.

L’hôtelier me propose d’aller attendre le diner dans le Ladies-room. J’y trouve une nombreuse compagnie, et mon arrivée parait interrompre une conversation animée. Les huit ou dix rocking chairs qui meublent ce petit buen retiro sont occupées par des ladies qui me semblent particulièrement maigres et osseuses, même dans ce pays où toutes les femmes sont maigres. Les trois ou quatre gentlemen qui font partie de l’honorable société se sont poliment réservé les chaises. Je reconnais l’un d’eux. C’est l’un des plus riches ranchmen des environs. Il vaut certainement 5 ou 600 000 dollars, ce qui ne l’empêche pas du reste d’être vêtu comme le dernier de ses cow-boys. Lui-même me reconnait tout de suite et me dit bonjour :

Glad to see you back, Baron ! J’avais appris votre arrivée par les journaux !

— Colonel ! je suis bien votre serviteur. Je viens de voir vos hommes dans le bar. Ils me semblent en bonne disposition. Nous allons avoir une nuit agitée.

Well, Baron ! The boys must have their fun ! Il faut bien qu’ils s’amusent. Je ne paye jamais que la moitié de mes hommes à la fois, et je les laisse rester en ville jusqu’à ce qu’ils n’aient plus d’argent. De cette façon ils sont à peu près tranquilles le reste du temps. Baron, je crois que vous n’avez jamais été présenté à ma fille. Effie ! le baron de Grancey !

Je salue jusqu’à terre. Miss Effie est une grande fille de vingt ou vingt et un ans ; elle a les cheveux coupés court, — encore une mode de ce pays-ci que je trouve horrible, — et sur son nez très pointu se balance une paire de lunettes bleues.

— Mademoiselle, lui dis-je, je n’avais effectivement jamais eu l’honneur de vous voir. Est-ce que vous vivez au ranch avec monsieur votre père ?

No, sir ! me répond la blonde enfant, en parlant très fort du nez. J’ai passé quelques années dans le Colorado, avec ma mère, mais je l’ai quittée déjà depuis longtemps. Mon avis est que les jeunes gens (young people) ne doivent pas vivre trop longtemps dans l’atmosphère amollissante de la famille. Ils courent le danger d’y perdre les sentiments d’indépendance et de confiance en soi-même qui sont si nécessaires aux citoyens d’un peuple libre.

Un murmure flatteur accueillit ces éloquentes paroles.

Quite so ! opinèrent en chœur les femmes maigres.

— Oui, dit le colonel en souriant d’un air béat. Moi, je ne vais à la maison que tous les deux ou trois ans, quand j’en ai le temps. Lorsque Effie a eu seize ans, sa mère m’a écrit qu’elle voulait partir pour être plus indépendante et gagner de l’argent (make money of her own). Je lui en donnais pourtant tant qu’elle m’en demandait ; mais elle veut le gagner elle-même.

Il se rengorgeait en disant cela, plein d’admiration pour sa fille. Je pensais à la jolie paire de gifles dont je gratifierais les miennes si elles me faisaient des confidences de ce genre.

— Et qu’est-ce que vous êtes devenue, mademoiselle, quand vous avez eu quitté madame votre mère ? (En américain, on dit the old woman.)

— J’ai d’abord été maitresse d’école ; du reste, je le suis encore, à Z… City, tout près d’ici, mais je compte prochainement quitter l’enseignement pour me consacrer à la banque.

— Oui, dit son père. Elle a une aptitude extraordinaire pour les affaires. Vous avez bien entendu parler du syndicat qui a souscrit l’emprunt du comté de X… ? C’est elle qui l’a organisé ! J’ai découvert cela un jour, parce que nous avons le même banquier, et que son compte m’a été envoyé par erreur,

— Et j’ai fait renvoyer le clerk par son patron. Cela lui apprendra à faire connaître mes affaires à des étrangers, reprit la fille. Du reste, je ne pense pas m’attarder longtemps dans la banque, je veux me lancer dans la vie politique. Ce territoire est déplorablement en retard. Il n’y a pas encore une seule femme qui y exerce des fonctions publiques. Cela ne peut pas durer. Voici l’honorable Hiram J. Powers qui a bien voulu venir nous donner ses conseils pour organiser une agitation dans le genre de celle qui a eu tant de succès dans son État… Juge ! le baron de Grancey ! Baron ! le juge Powers !

Je serrai sans conviction la dextre que me tendait l’honorable juge un affreux bonhomme vêtu d’une longue redingote noire flottant autour de sa maigre personne ; la figure en lame de couteau, encadrée dans un collier de barbe rousse grisonnante ; une grosse chique dans le coin de la bouche et un grand chapeau de feutre noir vissé sur la tête. J’ai déjà entendu parler du juge Hiram. C’est un politicien d’un État voisin, qui a une spécialité. Il s’est enrôlé dans les rangs des apôtres de la doctrine qui veut que les femmes aient les mêmes droits et les mêmes prérogatives que les hommes, doctrine qui a dé nombreux partisans aux États-Unis et qui a même triomphé dans plusieurs États. Quelques villes ont déjà des maires femmes ; des comtés ont des juges en jupon ; il y en a même un qui s’est offert le luxe d’un shériff femme. Les shériffs, dans ce pays-ci, cumulent les fonctions exercées chez nous par les gendarmes, par les huissiers et même par les bourreaux : car ce sont eux qui pendent les criminels. Cela me semble une singulière idée de faire faire ce métier-là à une femme !

Mais ce n’est pas seulement comme avocat des droits de la femme que le juge Hiram est arrivé à la notoriété. Il est aussi très connu à cause d’une aventure qui lui est arrivée l’année dernière, ou il y a deux ans. C’était au moment des élections. Pour faire valoir leur candidat auprès des populations, les membres de son comité avaient eu une idée tout à fait géniale. Ils s’étaient abouchés avec un entrepreneur de projections lumineuses. Tout le monde connaît ces sortes de lanternes magiques au moyen desquelles on reproduit, pendant la nuit, des réclames qui apparaissent sur un mur. Cela s’appelle une vue stereopticon. Il y a un établissement de ce genre sur les boulevards, à Paris, tout près des Variétés. On prépara dans le plus grand secret un certain nombre de portraits du candidat. Dans l’un, il était représenté feuilletant fiévreusement la constitution des États-Unis ; dans un autre, vêtu en pompier, il venait d’arracher un enfant aux flammes et le remettait à sa mère. Au-dessous se déroulait une banderole sur laquelle on lisait

citoyens, votez pour le vieil hiram, l’ami du peuple !


Aux termes de son contrat, l’entrepreneur s’engageait à ce que dans chaque ville de la circonscription, le soir qui précéderait l’élection, une colossale affiche de ce genre viendrait tout à coup s’étaler sur les murs de l’un des principaux monuments. Le prix de chaque projection était fixé à 25 dollars, et les connaisseurs affirmaient que cette réclame aurait sûrement un effet prodigieux.

Tout marcha admirablement. Le secret avait été scrupuleusement gardé. Aussi quand, à l’heure dite, les citoyens de vingt-cinq ou trente villes et villages furent simultanément éblouis par l’apparition de ces affiches flamboyantes, l’effet fut immense. Les adversaires du juge Hiram étaient consternés ; ses partisans exultaient. Mais tout à coup un cri de stupeur s’échappa de toutes les poitrines. Une nouvelle banderole lumineuse venait tout à coup de se superposer à la première et sur cette banderole on lisait ces mots :

citoyens, voyez comme il est maigre !
il ne serait pas dans un tel état s’il avait fait usage des pilules de shenck !
(This man would have looked better if he had used Shenck’s Bandrake pills !)


La réclame de M. Shenck n’a pas empêché le juge Hiram d’être nommé ; mais elle fut l’occasion d’un procès, son comité ayant refusé de payer à l’entrepreneur les 25 dollars convenus, sous le prétexte qu’il en avait reçu 50 du fabricant de pilules, pour utiliser au profit de ses réclames le nom du candidat : je ne sais ce qu’ont décidé les juges.

La discussion, un instant interrompue par mon arrivée, reprend de plus belle. Il paraît que ma bonne — ou ma mauvaise fortune — m’a fait pénétrer au sein d’un meeting for the promotion of female rights ! Toutes ces femmes maigres parlent l’une après l’autre, ou même ensemble, avec une énergie terrible.

Mais c’est miss Effie qui fait encore le plus de bruit. La liste des fonctions dont elle veut ouvrir l’accès aux femmes est si longue, que je ne vois vraiment pas celles qu’elle compte laisser aux hommes. Du reste, son éloquence ne modifie en rien ma manière de voir. Je ne me sens aucune sympathie pour des femmes aussi mal en chair. Avant de réclamer une si grande place dans la société, elles devraient bien tâcher d’en occuper une plus large dans leur fauteuil. À tous les points de vue, cela serait bien désirable.

Il y a beaucoup de pauvres filles chez nous qui sont obligées de quitter leurs familles pour aller courir le monde et gagner leur vie comme directrices de postes ou comme institutrices. Je les plains de tout mon cœur et je les respecte infiniment quand elles trouvent le moyen de rester honnêtes malgré une vie aussi anormale et aussi dangereuse. Mais que dire de cette toquée qui quitte sa mère uniquement par esprit d’indépendance pour aller vivre à l’auberge au milieu de cow-boys et de mineurs ? Notez que je suis convaincu qu’elle est très honnête. Mais qu’est-ce que c’est qu’une famille constituée comme celle-là ? Les Anglais et les Américains nous parlent toujours de leur home et prétendent que la vie de famille existe si peu chez nous, que nous sommes obligés d’employer une périphrase pour rendre l’idée qu’ils expriment par ce seul mot. J’ai passé une bonne partie de ma vie au milieu d’Anglais et d’Américains, et je suis convaincu que c’est absolument le contraire qui est la vérité. Malgré toutes leurs belles théories sur la non-intervention des parents dans les mariages des enfants, ces mariages ne sont certainement pas plus heureux que les nôtres, et chez eux la famille ne consiste à proprement parler que dans le ménage. Elle n’est pas, comme cela a lieu chez nous, un centre auquel les parents, même les plus éloignés, viennent se rattacher par des liens de plus en plus faibles, il est vrai, mais qu’on s’efforce de renouer dans toutes les circonstances graves et qui ne disparaissent jamais complètement. Chez les Anglo-Saxons, au contraire, sitôt que les enfants ont quitté le logis, — et ils le quittent le plus tôt qu’ils le peuvent, — les relations cessent à un point dont on ne se fait d’idée que lorsqu’on a vécu au milieu d’eux. Les frères se connaissent à peine, et les cousins pas du tout. Au moment de la guerre de sécession, le grand argument des abolitionnistes contre l’esclavage était que ce régime rompait systématiquement tous les liens de la famille. Ils avaient absolument raison, et c’était là effectivement la plaie de l’esclavage. Seulement, ce qu’ils ne disaient pas, c’est que, sous ce rapport, ils ne me semblent pas beaucoup mieux lotis que les nègres pour la délivrance desquels ils ont fait tuer dix millions de blancs.

Heureusement l’arrivée de A… et de J… ne tarde pas à me fournir un prétexte de m’esquiver. Nous parcourons ensemble les rues d’Hermosa, où nous rencontrons un gars d’Échauffour qui nous raconte qu’en 1870 l’idée de combattre les Prussiens lui a fait une si belle peur qu’il s’est ensauvé. Il a tant couru, qu’il ne s’est arrêté que lorsqu’il s’est trouvé dans les montagnes Rocheuses, où il ne paraît du reste pas avoir fait fortune. Il n’écrit jamais au pays, mais s’intéresse toujours à ce qui s’y passe. Nous en avons eu la preuve car, dès qu’il a vu Leboucq, il lui a demandé combien valait la « barattée de pommes[1] » !

L’année dernière j’ai déjà rencontré, sur le paquebot, un autre Normand émigré. Il n’avait pas quitté le pays dans les mêmes conditions que celui-ci et semblait fort heureux de son sort. Son histoire était bien drôle.

J’avais remarqué depuis le départ un passager de bonne mine, âgé de cinquante ou soixante ans, grand, gros, le teint fleuri, ne ressemblant en rien à un Américain. Il me suivait toujours de l’œil quand je passais à côté de lui et semblait désireux de faire connaissance. Un beau matin il m’aborda

— Monsieur le baron, me dit-il avec un des plus beaux accents mainiaux que j’aie jamais entendus, j’avons bien souvent entendu parler de vous et de votre respectable famille !

— Monsieur, répondis-je, vous me faites beaucoup d’honneur. Je vois que vous êtes du Maine ou du Perche. Qu’est-ce qui me vaut le plaisir de vous rencontrer sur un transatlantique ?

— Mais oui, je sommes né à X… ! Mais voilà près de trente ans que j’avions quitté le pays ! Nos gens étions dans la culture ! J’avons toujours été élevé amont les chevaux. Je venis avec les premiers qu’on ameni en Amérique. Et puis quand j’ons vu le pays, j’ons voulu y rester. D’abord je fîmes de la culture mais cela n’a mé point réussi. Alors j’avons fait autre chose.

— Et cela a mieux marché !

— Mais oui ! je pouvions point nous plaindre, dit-il d’un air modeste je me sommes mis dans l’instruc- tion ! J’sommes devenu professeur de français dans un université qu’on fondit dans l’Ouest, et puis je me sommes marié.

Quel drôle de français on doit parler dans cette université-là !

Après un exécrable dîner, quelques citoyens proéminents arrivent qui commencent à nous entretenir des glorieuses destinées que l’avenir réserve à la ville d’Hermosa. Mais comme ce sujet n’offre pour moi qu’un intérêt tout à fait secondaire, je ne tarde pas à me retirer dans ma chambre pour mettre mon journal au clair.


26 septembre. — J’avais bien raison de prévoir une nuit agitée. Hier au soir, quand je suis remonté dans ma chambre, le bar de l’hôtel était désert. Les cowboys du C. O. C. étaient probablement occupés à visiter les différents cabarets d’Hermosa afin de comparer les différents whiskeys de la ville. Leurs pauvres chevaux, sellés et bridés, les attendaient toujours devant la porte. Vers minuit, j’ai été réveillé en sursaut par un tapage épouvantable, des chants, des jurons ; des galops furieux d’une troupe de cavalerie, finalement une fusillade enragée suivie d’un grand bruit de vitres cassées. J’ai commencé par sauter sur mon revolver, et puis, rassemblant mes idées, j’ai tâché de me rendre compte de ce qui se passait.

L’hypothèse d’une attaque des Sioux ne paraît pas admissible. Nous sommes tout près de la réserve ; mais ils n’ont pas fait parler d’eux depuis quelque temps, et s’il leur prenait la fantaisie d’entrer « dans le sentier de la guerre », ils ne débuteraient pas par l’attaque d’une station de chemin de fer. D’ailleurs, en écoutant bien, je finis par distinguer quelques paroles du chant qu’on rugit sous mes fenêtres, et je les reconnais. C’est le refrain favori de nos cow-boys, œuvre d’un poète inconnu qui chante en termes un peu crus : The Platte maiden, titre dont la traduction française n’est pas La demoiselle plate, comme des lecteurs peu au courant des finesses de la langue américaine seraient peut-être tentés de le croire. Cela veut dire simplement : La jeune fille née sur les bords de la Platte.

Du moment qu’il s’agit d’une cantilène amoureuse et non d’un chant de guerre, il est évident que la situation n’a rien de grave. D’ailleurs, Raymond A…, qui couche dans la chambre à côté de la mienne, a été aux informations et me raconte ce qui s’est passé. Il paraît qu’après de longues stations dans les différents bars, les cow-boys du C. O. C. se sont aperçus que leurs jambes commençaient à leur refuser service ; alors ils sont revenus prendre leurs chevaux à la porte de l’hôtel, et recommencent leurs pérégrinations seulement, tout en parcourant les rues, ils s’amusent à faire des décharges de revolver dans les fenêtres, divertissement de haut goût pour lequel ils ont une attraction toute particulière.

Je loge au premier étage : si donc ils tirent dans mes vitres, ils ne pourront attraper que mon plafond, ou la balistique n’est qu’une chimère. Ces réflexions m’ayant rendu toute ma sérénité d’âme, j’ai remis mon revolver dans son étui ; je me suis recouché et n’ai pas tardé à dormir de nouveau du sommeil du juste, sans plus me soucier des performances des cow-boys du C. O. C.

Ce matin, quand je suis descendu, tout était tranquille. En me rendant à l’écurie pour chercher mon cheval, après déjeuner, j’ai seulement aperçu, au coin d’une rue, trois chevaux sellés et bridés, qui broutaient comme ils le pouvaient, d’un air très ennuyé, l’herbe de la chaussée, s’arrêtant de temps en temps pour flairer leurs cavaliers étendus ivres morts par terre. Qu’étaient devenus les autres ? C’est ce que je ne saurais dire. Ils sont peut-être déjà en route pour retourner au ranch, ayant dépensé en une nuit les 30 ou 40 dollars qu’ils ont reçus hier.

Il y a une vingtaine d’années de cela. — Comme le temps passe, mon Dieu ! — J’étais à Cherbourg, embarqué sur un croiseur en armement pour les mers de Chine. J’étais officier de manœuvre, et naturellement je tâchais de me procurer les meilleurs gabiers que je pouvais trouver. Un jour, en allant au port, j’en rencontre un que je connaissais depuis longtemps. Il s’appelait Kermorvan.

— Kermorvan ! lui dis-je, mon garçon, tu fais juste mon affaire. Il faut que tu viennes avec moi. Tu seras chef de la grande-hune. Nous allons faire une campagne superbe ! Il y aura des parts de prise à ne savoir qu’en faire. Enfin tu verras !

— Ah ! tout de même, monsieur, cela me fait plaisir de vous voir. Je voudrais bien naviguer encore avec vous ; mais quand est-ce qu’il faudrait embarquer ?

— Nous appareillons dans quinze jours.

— Ah ! il n’y a pas moyen. Je rentre des mers du Sud, je viens de toucher 1 500 francs, je ne pourrai jamais les manger en quinze jours !

— Cependant j’aurais bien voulu t’avoir.

L’honnête Kermorvan avait l’air très perplexe. Tout à coup il fit un grand geste du bras.

— Eh bien, monsieur ! foi d’homme, on fera ce qu’on pourra.

Le lendemain, en passant sur le quai, je l’aperçus de loin entrant dans un cabaret. Il était précédé d’un joueur de violon et suivi de nombreux amis des deux sexes qui paraissaient s’amuser beaucoup. Trois semaines après il arrivait à bord, tout dépenaillé, la veille de l’appareillage, et m’empruntait vingt francs pour s’acheter des souliers. Si Kermorvan savait monter à cheval, il pourrait se faire cow-boy. Il trouverait, dans cette nouvelle carrière, des camarades qui le comprendraient.

Comme je ne veux pas me régler sur le pas des percherons, il a été convenu que Raymond A… partirait un peu d’avance et que nous nous retrouverions pour déjeuner dans une ferme qui se trouve à peu près à moitié chemin. Je n’en connais pas le propriétaire, un Irlandais qui, s’appelant Mac Mahon, affirme être le très proche parent du maréchal ; mais il semble trouver la cuisine de Fleur de Lis à son goût, car il parait qu’il y vient très souvent, et il a fait jurer à Raymond de s’arrêter chez lui quand il irait à Rapid.

Au moment de me mettre moi-même en route, je rencontre en passant devant la gare toutes les dames maigres d’hier au soir. Elles font la conduite au juge Hiram, qui va porter la bonne parole je ne sais où. Debout sur la plate-forme de la station, son sac de voyage à la main, l’apôtre, tout en attendant le train, leur adresse ses derniers encouragements :

« Tous les savants qui se sont occupés de cette question, — et il cite une enfilade de noms de professeurs dont je n’ai jamais entendu parler, — tous les savants s’accordent à reconnaitre qu’au point de vue intellectuel, la femme est égale à l’homme, quand elle ne lui est pas supérieure. Elle ne lui est inférieure que sous le rapport de la force physique. Du temps de la barbarie, la force physique était tout : maintenant elle n’est plus rien. Toutes les lois et tous les usages qui consacrent l’infériorité de la femme sont donc des monstruosités. En tout et pour tout, elle doit être l’égale de l’homme. Si le mariage et la famille, — ces deux institutions d’un autre âge, — ne doivent pas disparaître, ce qui est bien possible, du moins il n’est pas douteux qu’elles ne doivent être profondément modifiées… »

Il m’a semblé tout à fait inutile d’en écouter plus long. J’ai rendu la main à Mahdi, qui, lui aussi, paraissait très désireux de s’en aller, et laissant derrière nous la ville d’Hermosa, nous avons repris notre course à travers la Prairie, dans la direction de Rapid. Il fait un temps idéal ; le soleil brille ; une bonne petite brise m’arrive toute chargée de l’odeur pénétrante qu’on respire partout dans ce pays, comme dans les maquis de Corse. Le docteur G… a fait des recherches très savantes pour découvrir d’où elle provient. Il paraît qu’elle est produite par une plante de la famille des œillets d’Inde qui est très commune ici. Les alouettes chantent au-dessus de ma tête. Des vols de snow-birds aux ventres blancs se lèvent à chaque instant sous les pieds de mon cheval, qui, de son grand trot allongé, franchit sans s’arrêter les collines et les vallées que nous traversons en contournant les Foot-Hills dont les sommets maigrement boisés barrent l’horizon sur ma gauche. Cette région a failli être dévastée, il y a quelques semaines, par un feu de prairie dont je vois encore les traces. On a pu heureusement l’arrêter à temps, et il n’a brûlé que quelques centaines d’hectares. M. Gustave Aymard et les innombrables sous-Fenimore Cooper qui se sont fait une spécialité de la description des prairies américaines, ne manquent jamais d’introduire dans leurs romans la description d’un de ces feux, et généralement l’une de leurs vignettes est consacrée à la représentation de cet incident. On voit une masse confuse de tigres, de bœufs, de chevaux et de cerfs courant affolés devant une immense nappe de flammes qui les poursuit. Leurs héros échappent toujours à la mort, cela va sans dire, mais c’est par miracle.

Dans la pratique, les choses se passent d’une manière moins tragique. Les feux de prairie ne sont malheureusement pas rares. C’est généralement vers l’automne, quand l’herbe est très sèche, qu’ils sont à craindre. Quelquefois, quand le vent est violent, la flamme court si vite sur le sol qu’elle dépasse un cheval lancé au grand trot. Mais quand on la voit arriver, il y a toujours un moyen très simple de l’éviter. Il suffit de mettre le feu à l’herbe à l’endroit où l’on se trouve, et de se placer au centre de l’endroit dénudé. Quand la ligne de flammes vous atteint, elle ne trouve plus rien à brûler, et il s’y produit une brèche à travers laquelle on passe en toute sécurité. Du reste, il est bien rare que les flammes soient assez hautes pour qu’on soit même obligé de prendre cette précaution. Il faut pour cela que l’herbe soit extrêmement touffue et très élevée : malheureusement, il n’arrive pas souvent au foin de la prairie d’avoir autant de qualités. Le plus souvent, on peut enjamber la ligne en feu avec la plus grande facilité. Elle s’arrête d’ailleurs quand elle rencontre le moindre ruisseau, ou même un chemin un peu battu. Il n’y a pas un feu de prairie qui puisse franchir quatre sillons de labour, et ce fait est si bien connu, que dans certains comtés on oblige les compagnies de chemins de fer à prendre cette précaution des deux côtés de leurs lignes.

Ce sont, en effet, les étincelles échappées à la cheminée des locomotives qui causent le plus souvent ces feux de prairie. Quand ils se produisent au printemps, il n’y a pas grand mal, car en quelques jours l’herbe repousse plus verte qu’auparavant mais à l’automne, les ranchmen les redoutent singulièrement, car à cette époque l’herbe ne repousse pas, et il ne reste plus rien à manger. Il faut alors partir à la recherche d’un ranch vacant, et comme ils commencent à être rares, on va quelquefois à quatre ou cinq cents kilomètres avant d’en trouver un : on y mène tous les animaux, et il faut passer quatre ou cinq mois sous la tente avant de pouvoir les ramener au ranch.

Mais revenons à nos moutons. Il paraît que les philosophes de l’antiquité ne se sentaient en possession de tous leurs moyens qu’à la condition de se promener sous des portiques, comme les péripatéticiens, ou d’aller tout nus, comme les gymnosophistes. C’est probablement une question de tempérament. Moi, je ne me sens jamais si bien en humeur de philosopher, que lorsque je suis à cheval et, — meilleur est le cheval, meilleure est ma philosophie !

C’est pourquoi, ce matin, je me suis trouvé insensiblement plongé dans des réflexions d’un ordre tout à fait supérieur, provoquées par ce que j’ai vu et entendu hier et aujourd’hui, et notamment par les paroles de cette vieille bête de juge Hiram. Je pense à ces vies américaines si différentes des nôtres, à cette suppression de tous les liens de la famille et de la société à laquelle sont arrivés ces gens-ci, et vers laquelle, malheureusement, nous tendons, nous aussi. La désagrégation à l’infini de tous les groupes qui composaient l’humanité, l’homme réduit à l’état de poussière, est-ce donc là le dernier mot du progrès ? À quoi tous ces hommes et toutes ces femmes qui m’entourent aboutissent-ils avec leur goût enragé d’indépendance ? Où la lutte pour la vie est-elle plus âpre et plus impitoyable qu’ici ? Où voit-on plus de gens surmenés, succombant à l’excès de travail ?

Et voilà maintenant les femmes qui veulent s’en mêler ! Jusqu’à présent, dans ce pays-ci, elles ne faisaient absolument rien de leurs dix doigts. Toutes les fois que j’entre dans une ferme, j’y vois une femme maigre qui se balance dans son rocking-chair pendant que son mari trait les vaches et fait la cuisine. Il me semble que le beau sexe s’était déjà fait la part assez belle ! Cela ne leur suffit pas les voilà qui, sous prétexte d’indépendance, veulent entrer dans la bagarre. Qu’est-ce que deviendra la vie d’intérieur et de famille ? Enfin, c’est leur affaire et non la mienne. Mais préservez-nous, Seigneur, de femmes qui, au moral comme au physique, reposent sur des bases aussi peu satisfaisantes Et comme je préfère ces bonnes et plantureuses garcettes normandes qu’on voit dans les fermes, les soirs de noces, chanter la chanson de la mariée :

Nous sommes venues vous voir
Du fond de notre village,
Pour souhaiter ce soir
Un heureux mariage
À monsieur votre époux
Aussi bien comme vous.

Quand on dit son époux,
On dit souvent son maître,

Ils ne sont pas si doux
Comme ils ont promis d’être.
Il faut leur conseiller
De mieux se rappeler…

J’en étais là de ma chanson et de ma philosophie, quand, tout à coup, Mahdi a fait un écart énorme, et puis il s’est arrêté court, tremblant de tous ses membres, le col raidi, la tête tendue en avant, soufflant d’un air effrayé. J’ai vu tout de suite ce dont il s’agissait. Une bouffée de vent amenait de mon côté quelques milliers de touffes de bundle grass. Les grosses boules vertes dévalaient en bondissant des flancs d’une colline au pied de laquelle nous nous trouvions, les plus grosses devant, les autres comme essoufflées par la course, sautant et se culbutant derrière pour les rattraper.

Il n’y a pas un cheval qui résiste à cela. Heureusement, il y avait au fond de la vallée un creek à moitié desséché, dont le lit profondément encaissé formait comme une allée couverte grâce aux taillis de rosiers sauvages et de peupliers nains qui en garnissaient les bords. Je m’y engageai, et mon cheval reprit toute sa tranquillité, car, abrité par ces buissons, il ne voyait plus les bundlegrass. Je marchai ainsi pendant deux ou trois kilomètres, cherchant un endroit où un éboulement des berges me permettrait de remonter. Tout à coup j’entendis galoper au-dessus de ma tête. En me haussant sur mes étriers, je vis un bel étalon blanc qui descendait d’une colline à fond de train. Il s’arrêta à cent mètres de moi, sans me voir, regarda un instant autour de lui, fit quelques pas en flairant l’herbe fraîche et drue qui poussait dans ce vallon un peu humide, et puis, relevant la tête, il fit entendre deux ou trois appels. C’était évidemment un ordre, car le sommet de la colline se couronna aussitôt de soixante ou quatre-vingts juments et poulains qui descendirent lentement pour le rejoindre. Elles appartenaient sans doute à quelque ranch éloigné, car je ne reconnaissais pas leur marque. Arrivée auprès de l’étalon, toute la troupe se disposa en un grand cercle dont il occupait le centre ; les poulains et les antenais en dedans, auprès de leurs mères, et puis tous se mirent à manger paisiblement. Toutes les cinq ou six minutes, l’étalon s’arrêtait et jetait un coup d’œil autour de lui pour voir si tout allait bien. Une jument s’écarta un peu ; un hennissement bref et sonore lui fit tout de suite relever la tête et regagner sa place en courant. Deux antenais se mirent à jouer ensemble ; mais le jeu dégénéra tout de suite en bataille. L’étalon s’approcha, lança un coup de dents dans le flanc du premier, et un coup de pied au second. Eux aussi rejoignirent leur place sans en demander davantage.

À ce moment, cinq ou six hennissements aigus et prolongés se firent entendre derrière moi. Je retournai la tête. C’étaient les percherons qui arrivaient. Ils avaient suivi un autre chemin que le mien, et je les avais dépassés sans m’en douter. Aussitôt, toute la bande fut en mouvement. Les juments vinrent se grouper ensemble ayant leurs poulains entre leurs jambes. L’étalon se tenait à cent pas devant elles, les naseaux ouverts, grattant le sol du pied. Les percherons s’avançaient toujours, l’un derrière l’autre, maintenus difficilement par les cow-boys. L’étalon fit trois ou quatre bonds en avant, tournant la tête de temps en temps comme pour rassurer les juments, qui, à la vue des hommes, commençaient à se sauver. Raymond était en avant du convoi. Après un moment d’hésitation, le cheval courut tout à coup sur lui : il avait l’air furieux. Raymond le laissa approcher ; mais au moment où il se dressait déjà sur ses jambes de derrière, il lui tira tout à coup un coup de revolver sous le nez. L’étalon stupéfait s’arrêta net, arc-bouté sur ses quatre jambes, la crinière au vent. Il était superbe ainsi. Un second coup le mit en déroute : il alla rejoindre les juments qui galopaient déjà, mais resta le dernier, pressant les poulains retardataires, toujours prêt à les défendre.

En allant rejoindre Raymond, tout étonné de me voir sortir du creek, je me rappelais ce que dit Gulliver de l’admiration qu’il a rapportée de son voyage au royaume des chevaux pour les institutions de ce pays. Il est certain que l’étalon blanc que je viens de voir me semble avoir, sur le rôle d’un père de famille, des principes beaucoup plus sages que ceux que j’ai entendu exposer ce matin au juge Hiram.

Je me souviens des incidents pénibles qui survenaient assez souvent pendant nos campagnes dans le Cambodge. Les éléphants porteurs des bagages occupaient naturellement le milieu de la route. À tout seigneur tout honneur. Les cavaliers, officiers ou spahis, marchaient à droite et à gauche. Généralement, ils avaient soin de se maintenir à bonne distance des éléphants mais quelquefois, quand la route se resserrait, il leur fallait bien s’en rapprocher. Or les éléphants sont des animaux extrêmement farceurs. Il arrivait toujours que l’un d’eux profitait d’une inattention de son mahout pour attraper délicatement le bout de la queue d’un malheureux cheval qui trottinait innocemment devant lui ; il l’enroulait prestement autour de sa trompe, et puis, au moment où l’on s’y attendait le moins, il donnait un bon coup sec. Le cheval tombait assis, le cavalier roulait par terre, et l’éléphant s’éloignait en trottinant d’un air ravi.

Ces souvenirs de jeunesse me sont revenus à l’esprit ce matin, quand j’ai essayé de suivre le convoi des étalons. À chaque instant, précisément au moment où je m’y attendais le moins, j’entendais un juron, et puis je voyais un gros percheron, debout sur ses jambes de derrière, s’avançant vers moi malgré tous les efforts du cow-boy qui le montait, dans l’intention évidente de me lancer un coup avec ses pieds de devant. Dans ces conditions-là, la promenade manque complètement de charme ; aussi, laissant mes compagnons prendre une certaine avance, je me suis mis à vagabonder un peu dans la Prairie. Une bande de sarcelles barbotait dans un creek : je tirai sur elles toutes les cartouches de mon revolver, sans même parvenir à les faire lever. J’avisai ensuite un village de chiens de Prairie. Tous ses habitants, debout à l’entrée de leur terrier, s’annonçaient mutuellement mon arrivée en aboyant avec fureur. Mon premier coup n’eut d’autre résultat que de les faire tous rentrer précipitamment chez eux.

Tous ces exercices cynégétiques m’ont pris un certain temps. Aussi mon estomac ne tarde pas à m’avertir que le moment de déjeuner ne peut pas être très éloigné. En regardant autour de moi, j’aperçois une colline, en forme de pyramide, qu’on m’a indiquée comme servant d’amer pour arriver à la ferme du descendant des rois d’Irlande. Effectivement, je ne tarde pas à apercevoir une assez grande maison de bonne apparence, entourée de quelques écuries et de grandes meules de foin et de maïs. Au pied de l’une d’elles sont piquetés nos chevaux.

En arrivant au campement, j’y trouve Raymond et les cow-boys écumants de fureur. On m’explique que M. Mac Mahon, qui, lorsque ses affaires l’appellent du côté de Fleur de Lis, ne manque jamais de se faire héberger, lui et ses bêtes, deux ou trois jours de suite, s’est enfermé dans son logis quand il a vu venir Raymond, et que c’est même à grand’peine qu’on a pu obtenir de lui un seau pour faire boire les chevaux. À ce moment, survient un cow-boy d’un ranch du voisinage, qui se fait raconter la chose par ses collègues :

D… mean set, those grangers ! dit-il quand il s’est rendu compte de la situation. Tous des ladres, ces fermiers ! mais celui-ci est le pire de tous. L’autre jour, un de nos chevaux est entré dans son jardin par une brèche de la clôture. Il l’a enfermé dans l’écurie et a fait dire à notre boss qu’il demandait vingt dollars de dommages-intérêts.

— Et le boss les a payés ?

— Lui pour qui le prenez-vous ? Il est arrivé ici avec deux boys, moi et un autre nous sommes allés droit à l’écurie sans nous inquiéter du propriétaire : elle était fermée ; nous avons tiré un coup de revolver dans la serrure, et nous avons repris le cheval. Mais ce n’est pas tout ! En nous en retournant au ranch, nous avons rencontré une douzaine de vaches laitières de la ferme. Nous les avons poussées (drive) devant nous, pendant une trentaine de milles, jusque dans la réserve indienne. Si Mac Mahon les revoit jamais, il aura de la chance ! Les Sioux ont déjà dû les manger. Good bye, gentlemen !

Et notre nouvelle connaissance repart au galop.

J’avoue que cette petite anecdote me fait comprendre le peu de sympathie que semble avoir pour les ranchmen cet estimable Irlandais. Il faut reconnaître d’ailleurs que l’hospitalité n’est pas une vertu américaine. Il parait que dans le Sud elle se pratique sur la grande échelle. Mais chez le véritable Yankee, et surtout chez le fermier yankee,

Elle se vend toujours, et ne se donne jamais,
Non, non, non, jamais !


comme il est dit à peu près dans la Dame blanche. L’inhospitalité des gens de ce pays-ci est quelque chose de phénoménal. L’année dernière, un de nos cow-boys, surpris en pleine nuit par une tourmente de neige, arrive à moitié mort de froid devant l’écurie d’une ferme. Le fermier ne consentit à la lui ouvrir qu’après avoir reçu un dollar. Et ce n’est pas seulement dans les pauvres fermes de l’Ouest que les choses se passent ainsi les plus grands fermiers de l’Est n’agissent pas autrement. L’année dernière, Raymond A… et D… ont passé quelques semaines dans l’Illinois, occupés à former une bande de juments qu’ils voulaient amener au ranch. Ils s’étaient installés à Ottawa, qui est un des plus grands centres d’élevage du pays. Tous les éleveurs des environs leur écrivaient pour leur demander de venir voir les animaux qu’ils avaient à vendre. Souvent il leur fallait faire des courses très longues, et quand ils arrivaient, ils se trouvaient dans une ferme isolée, loin de toute espèce d’hôtel ou de restaurant. Jamais on ne leur offrait à déjeuner. On ne les faisait même pas entrer dans la maison d’habitation. En pareille conjoncture, un fermier du Perche se serait peut-être débattu pendant deux heures pour une différence d’une pistole sur un marché de 2 ou 3 000 francs, mais il aurait tenu à honneur d’offrir à son acheteur un déjeuner qui lui aurait coûté deux louis. Dans nos campagnes, un marché se double toujours d’une fête quelconque. Ici, on a l’esprit uniquement tendu vers le but à atteindre, qui est de gagner le plus de dollars possible. C’est une bien singulière manière d’entendre l’existence.

L’accueil inhospitalier du ménage Mac Mahon a pu faire souffrir notre amour-propre, mais, au point de vue matériel, nous y avons certainement gagné ; car le sac aux provisions de François, malgré le rude assaut qu’il a eu à subir hier, contient encore des ressources plus que suffisantes pour nous improviser un déjeuner qui a été vivement apprécié. Quand nous avons eu terminé notre réfection et que nos chevaux ont eu bu tout à leur aise dans l’eau rouge du creek voisin, auquel cette couleur a valu le nom de Bloody creek, nous avons secoué la poussière de nos bottes sur cette terre inhospitalière, que nous avions semée de carcasses de poulets, et, mettant le cap sur le Nord, nous avons commencé la dernière étape de notre voyage sur Rapid-City.

Selon mon habitude, j’avais déjà pris une notable avance sur mes compagnons, et je calculais avoir fait environ la moitié de mon chemin, lorsqu’il m’est arrivé une aventure assez extraordinaire.

Je venais d’escalader au pas une petite colline assez raide, lorsque tout à coup, en arrivant au sommet, je me suis trouvé face à face avec un homme que je n’avais pas vu plus tôt parce qu’il montait de l’autre côté. C’était un grand gaillard très maigre, d’une cinquantaine d’années, ayant de longs cheveux grisonnants qui lui tombaient dans le dos, et sur la tête un grand chapeau de cow-boy qui avait vu des jours meilleurs. Il portait des pantalons indiens en cuir fauve auxquels le travail assidu des squaws avait prodigué des franges et des broderies en piquants de porc-épic. Je crois avoir déjà dit que ces pantalons ont cela de particulier qu’ils n’ont pas de fond. Il avait également une chemise indienne en peau d’antilope. La coupe de ce genre de vêtements ne comporte pas de pans. Fort heureusement, la fâcheuse lacune qui résultait par derrière de ces particularités du costume indien était comblée par un paletot d’étoffe claire, à collet de velours noir et d’origine manifestement parisienne. Ce monsieur avait du reste l’air d’un arsenal ambulant. Il portait un winchester sur son épaule, à la ceinture un gros revolver Colt, d’un côté ; et de l’autre, un couteau à scalper d’une dimension si formidable, qu’il me rappela aussitôt celui qu’on voit dans les gravures d’Épinal, entre les mains du beau-frère de Barbe-Bleue, au moment où il s’apprête à venger sa pauvre sœur.

Mahdi et moi, nous nous étions arrêtés tout ébahis. L’inconnu prit le premier la parole.

— Monsieur, me dit-il avec une politesse exquise qui me rassura tout de suite, tel que vous me voyez, je suis à la recherche de six poneys qui se sont égarés. Ils portent la marque P.. V.. Pourriez-vous me donner de leurs nouvelles ?

Ceci était dit en anglais, mais avec un accent français si prononcé, que je n’hésitai pas à me servir de notre langue, pour l’informer que je ne pouvais malheureusement lui donner aucun renseignement.

— Comment ! s’écria l’inconnu en m’entendant : un compatriote ! Seriez-vous par hasard un des Français de Fleur de Lis ?

— Précisément

— Le baron Edmond de Grancey, alors ? Baron, une poignée de main ! Ravi de faire votre connaissance ! — Croyez, cher monsieur, que je suis moi-même fort heureux de vous rencontrer. Mais à qui ai-je l’honneur de parler ?

Il avait reposé à terre la crosse de son fusil. Tirant de sa poche une superbe tablette de tabac, il y découpa avec son bowie knife une forte chique qu’il m’offrit d’un geste gracieux. Voyant que je refusais, il la garda pour lui-même.

— Baron, me dit-il quand elle fut convenablement logée dans un coin de sa bouche, je n’ai pas de cartes sur moi : il faut donc que je me présente moi-même je suis le comte François Loiseau du Vallon[2].

— Et qu’est-ce qui me vaut l’avantage de vous rencontrer aujourd’hui dans la grande prairie du Dakota ?

— Mon Dieu ! c’est toute une histoire. Je suis venu en Amérique il y a plus de vingt ans ; j’étais envoyé par un groupe de financiers parisiens pour étudier une affaire qu’on leur proposait en Californie. Mais j’ai mangé à New-York, en débarquant, tout l’argent qu’on m’avait donné pour le voyage.

— Ah !

Il haussa les épaules d’un geste plein de philosophie ; et puis tapant sur sa poche qui rendit un son argentin :

— Ici je ne dépense rien ! J’ai là deux dollars ils y sont depuis deux mois ; mais quand je suis dans une ville, je ne peux jamais garder d’argent : c’est plus fort que moi.

— Et peut-on savoir ce que vous avez fait à New-York ?

— Ah ! quand j’ai vu que je n’avais plus le sou, j’ai écrit en France pour avoir de nouveaux fonds. Je dois dire que l’on s’est empressé de me les envoyer.

— Et alors vous êtes parti pour la Californie ?

— Oui mais je me suis arrêté en route à Chicago. J’y ai encore mangé tout ce que j’avais. Alors, quand le dernier dollar a été parti, j’ai pensé qu’il était bien inutile d’en demander d’autres. Et je suis venu dans le Far-West.

— Et qu’est-ce que vous y avez fait ?

— Mon Dieu ! un peu de tout. J’ai commencé par épouser deux femmes siouses : des femmes très comme il faut ! Elles appartiennent aux meilleures familles de la tribu. Vous ne sauriez croire combien elles me rendent mes intérieurs agréables !

— Veuillez agréer tous mes compliments. Est-ce que ces dames sont dans les environs ? Je serais vraiment bien heureux de leur être présenté.

— Elles seraient de leur côté ravies de faire votre connaissance.

Je m’inclinai modestement.

— Mais justement, continua-t-il, je les ai quittées depuis quelques jours. Nous habitons d’ordinaire dans la réserve indienne, sur les bords du Missouri. C’est là qu’elles sont en ce moment. Moi, je suis venu de ce côté-ci pour conduire deux voyageurs européens qui m’ont demandé de leur servir de guide. Ils sont à huit ou dix milles d’ici. Seulement, nos poneys se sont sauvés, et je les cherche depuis hier. J’ai bien souvent entendu parler de Fleur de Lis. J’irai vous voir un jour ou l’autre. Mais il faut que je continue à chercher mes poneys. J’ai laissé mes pauvres voyageurs au camp sans rien à manger : ils doivent trouver le temps long.

Là-dessus M. le comte Loiseau du Vallon me donna une nouvelle poignée de main, puis mit son fusil sur son épaule, et, me tournant le dos, il s’éloigna d’un bon pas[3].

Une heure après cette rencontre, je débouche dans le petit amphithéâtre au fond duquel s’élève la ville de Rapid-City. Elle a vraiment tout à fait bon air. C’est à peine si quelques rares log-houses rappellent le temps, cependant si rapproché, où elle fut fondée par les premiers pionniers des Black-Hills. Dans un enclos, près de la station, pourrissent les stage coachs qui, jusqu’à l’année dernière, constituaient le seul moyen de locomotion à travers la Prairie. Le jour où le dernier est arrivé, c’est-à-dire la veille de l’inauguration du chemin de fer, a été un jour de fête et de réjouissance publiques. Le programme comportait une attaque de la malle-poste par une bande de cow-boys. On a beaucoup admiré l’entrain avec lequel les acteurs étaient entrés dans leurs rôles, ce qui a fait supposer qu’il y en avait peut-être dans le nombre qui n’en étaient pas à leurs débuts. Avant de gagner la première avenue, au centre de laquelle s’élève le Harney-Hotel, je traverse deux ou trois rues dans lesquelles il y a déjà d’immenses maisons en briques à trois étages, avec des magasins ornés de glaces comme sur les boulevards. Ces maisons sont encore espacées mais de tous les côtés on est en train de bâtir ; et cependant Dieu sait ce que doit coûter le mètre cube de maçonnerie, car je viens de voir une affiche annonçant comme un très beau marché des briques à cinquante-cinq dollars le mille.

Le Harney est lui-même une superbe construction de cinq ou six étages qui ne déparerait pas une ville de cinquante mille habitants. C’est une compagnie au capital de 400 000 dollars qui l’a construit. Il est vrai qu’elle ne fait pas ses frais. Un immense hall en occupe tout le centre. À tous les étages, il y a des balcons sur lesquels s’ouvrent les chambres intérieures. Les sous-sols sont réservés aux boutiques de coiffeurs et aux bureaux du télégraphe. Comme cela a toujours lieu en Amérique, le hall sert de club et de bourse à tous les habitants de la ville.

C’est là que je vais attendre mes compagnons, après avoir été faire ma toilette dans une chambre superbe du premier étage. Quand ils viennent m’y retrouver, au bout d’une heure ou deux, avec leurs revolvers à la ceinture et leur sacoche sous le bras, leur arrivée produit une certaine impression, car on ne voit presque plus de gens armés. C’est encore un point à noter. Il y a quatre ans, presque tout le monde, au contraire, portait son revolver bien en évidence ; maintenant, il n’y a plus que les ranchmen qui soient fidèles aux anciens usages, et encore beaucoup, une fois en ville, s’habillent comme tout le monde.

Du reste, je suis déjà en pays de connaissance. Lors de mon premier voyage dans ce pays, il m’était arrivé, en traversant la Prairie, une aventure dont se souviennent peut-être les lecteurs des Montagnes Rocheuses. Un certain colonel Log, que j’avais rencontré en venant de Pierre à Rapid-City, avait eu l’idée géniale d’essayer de me jeter à l’eau, au passage d’un creek. Il s’agissait d’une simple plaisanterie qui, du reste, tourna assez mal pour lui, une heureuse circonstance ayant fait que j’étais sur mes gardes. Finalement ce fut lui qui fut jeté à l’eau. Il faillit même s’y noyer. Je me hâte d’ajouter qu’il avait très bien pris la chose, et nous nous étions séparés les meilleurs amis du monde.

L’autre jour, en arrivant à Buffalo-Gap, avec mes docteurs, je l’ai retrouvé dans le train, où il était monté avec toute une bande d’amis. Nous nous sommes tout de suite reconnus ; il s’est empressé de me présenter à l’honorable société comme le Français qui lui avait fait prendre un bain : anecdote qu’il avait dû raconter souvent, car tout le monde semblait la connaître.

J’ai retrouvé aujourd’hui, dans le hall de l’hôtel, ce digne colonel. Il était venu lui-même pour le concours, et aussi pour faire quelques achats, et a tenu à me faire faire la connaissance de tous les ranchmen qui se trouvent à l’hôtel. Ce sont eux qui constituent l’aristocratie du pays. Les présentations se font toujours dans les mêmes termes :

Baron ! allow me to introduce you to one of our prominent cowmen colonel *** !

Et puis :

Colonel *** ! allow me to introduce you to a prominent French Horseman, Baron Grancy de Flour-de-Lys ! (Sic.)

Il faut savoir accommoder son nom aux prononciations des pays où l’on se trouve. En Chine, on m’appelait toujours « le vieux frère » (ta-jen) Khan-an-sy. Les Américains m’appellent Grannecy. Je n’aurais jamais cru mon nom si difficile à prononcer.

Quand l’introducteur a prononcé ces deux phrases, les intéressés doivent immédiatement s’avancer l’un vers l’autre et se serrer vigoureusement la dextre en disant d’un air ravi :

— Baron ou colonel, glad to see you !

Ainsi le veut la civilité puérile et honnête en usage dans ce pays.

Comme il ne faut pas réveiller de douloureux souvenirs, je ne parle pas du dîner. Quand il est terminé, Raymond A… et J… m’annoncent l’intention d’aller passer leur soirée au spectacle. Une troupe dramatique vient d’arriver qui annonce pour ce soir sa première représentation. On joue une pièce qui s’appelle : Under the gas-light ! Et il parait qu’on y voit un train qui sort d’un tunnel ! Les affiches insistent même sur ce fait qu’on brûle du vrai charbon dans la locomotive. Je ne sais vraiment pas ce que les amateurs de l’art dramatique pensent demander de plus ! Je me prive cependant de cette petite fête. L’autre jour, à Chicago, j’ai vu jouer Patrie, le drame de M. Sardou, au Mac Vickers-Theatre. M. de Sainte-Aldegonde parlait du nez, et les invitées du duc d’Albe étaient poudrées et portaient des costumes Louis XV. Je préfère rester sur ces souvenirs, qui n’ont du reste rien de désagréable, car la chronologie seule avait à se plaindre. Les demoiselles du corps de ballet remplissaient également bien leurs rôles et leurs maillots.

Laissant donc mes compagnons aller seuls au théâtre de Rapid-City, je vais passer ma soirée chez le curé, le P. Mac Glynn. Un éditeur américain, qui s’est, bien entendu, passé de ma permission, a fait une édition populaire de mon livre sur l’Irlande. On le criait l’autre jour dans la gare de Chicago, au moment où je passais dans cette ville. Ici, comme en Irlande, il m’a valu quelques injures de la part des journalistes inféodés à la land league, mais cette publication ne m’a cependant nullement brouillé avec le clergé irlandais. Un évêque m’a même avoué que j’avais parfaitement raison. Quant au P. Mac Glynn, c’est un land leaguer convaincu, sans qu’il sache bien pourquoi, car il est né en Amérique et n’a jamais été en Irlande, mais nous n’en sommes pas moins de très bons amis. C’est un grand et gros Irlandais au teint fleuri et d’une honnête corpulence. Je le trouve en train de fumer sa pipe au coin de son feu.

Il m’a conté lui-même l’année dernière l’histoire de ses débuts dans ce pays. Il y a deux ans, il administrait paisiblement sa paroisse, à Huron, une petite ville de l’Est, quand son évêque le fit venir pour lui communiquer une lettre qu’il venait de recevoir, signée d’un certain nombre de catholiques canadiens ou irlandais habitant la ville de Rapid-City. Ils exposaient que, dans un rayon de cent ou cent cinquante milles autour de leur ville, se trouvaient deux cents familles environ de nos coreligionnaires ; ils ajoutaient que ces familles, dépourvues de tout secours religieux, étaient disposées, malgré la modicité de leurs ressources, à s’imposer certains sacrifices si l’on voulait leur envoyer un prêtre.

Le P. Mac Glynn est déjà d’un certain âge, mais il n’a encore rien perdu de la verve et de l’entrain qui caractérisent ses compatriotes. Il n’attendit même pas que son évêque eût fini la lettre pour déclarer qu’il était prêt à partir.

Ses débuts furent des plus heureux. On découvrit un spéculateur qui s’était mis sur les bras un grand lot de terrains éloignés du centre de la ville et qui étaient d’une vente difficile. Il s’empressa de donner un bel emplacement, à condition qu’on y construirait l’église et le presbytère, pensant que cela donnerait de la valeur au reste. Pour commencer les travaux, on eut recours à une souscription qui fournit quelques fonds ; puis on contracta un emprunt les fermiers canadiens se chargeaient des transports. Bref, au bout de dix-huit mois, le P. Mac Glynn était chez lui.

Je m’amuse à me faire expliquer son budget. La location de ses bancs (pews) rapporte de 5 à 600 dollars, somme qui suffit largement aux frais matériels du culte. Il m’explique que son traitement est fixé par l’évêque à 600 dollars en sus des dépenses de maison. Ce qui me semble vouloir dire que, sur les recettes du casuel, il a le droit de prélever d’abord lesdites dépenses, puis 600 dollars, et qu’il doit verser le reste dans la caisse du conseil de fabrique. En réalité, jusqu’à présent, il n’est pas parvenu à parfaire ces 600 dollars. Le casuel est alimenté par les mêmes sources que chez nous : mais il y a de plus, comme en Irlande, une forte dime, volontaire bien entendu, qui est payée par tous les paroissiens deux fois par an. On ne néglige pas les petits moyens pour encourager les bonnes volontés récalcitrantes. Raymond me racontait que, l’année dernière, le trésorier avait passé de banc en banc, pendant la messe de minuit, inscrivant les souscriptions dont il annonçait à haute voix le montant. Le total n’ayant pas été jugé suffisant, le curé adressa à ses ouailles une verte semonce, puis on ferma les portes, et le trésorier recommença sa tournée ; cette fois, avec un plein succès. Tous ces détails nous choquent un peu. Il est bien évident cependant que, dans un pays où il n’existe pas de budget des cultes, on ne peut pas opérer autrement.

J’ai eu justement ce soir à discuter avec le P. Mac Glynn une question de ce genre. Il avait écrit il y a quelque temps à Raymond pour lui demander un cheval : je venais lui dire que nous nous ferions un devoir de lui en donner un. Mais il paraît qu’il a changé d’avis. Trois fermiers canadiens s’étaient engagés à fournir l’avoine : or la récolte a été très mauvaise cette année. Alors le P. Mac Glynn a décidé qu’il ne prendrait son cheval qu’au printemps prochain. Cette grave question ainsi réglée, je lui demande des nouvelles de sa sœur, qui vit avec lui. Il me répond qu’elle est au théâtre avec l’help (la servante). Pendant notre révolution, les domestiques exigeaient qu’on les appelât officieux : dans le Far-West, il n’y a pas beaucoup de servantes, mais celles qui y viennent rendraient immédiatement leur tablier si on les appelait maid ou servant. Il faut les appeler lady help, dame qui aide ! Le directeur lui a envoyé à titre gracieux deux billets, qu’il a donnés à ces dames.

Ceci nous amène à aborder la question du théâtre en général. Le clergé de ce pays-ci ne me parait pas avoir les mêmes opinions que le nôtre sur la comédie et les comédiens, comme on aurait dit au siècle dernier. Dernièrement, il est arrivé à Boston, je crois, une affaire qui a fait grand bruit. Un prédicateur parla, en chaire, en termes plus que vifs des gens de théâtre. Dans l’auditoire se trouvait justement une actrice très connue, dont la vie privée est d’ailleurs, dit-on, irréprochable. Elle se leva, interrompit vivement le prédicateur, et lui dit qu’elle ne pouvait pas tolérer qu’en sa présence on parlât ainsi d’une profession dans laquelle elle avait la prétention d’être restée aussi honorable que n’importe quelle autre femme. C’est dans une église protestante que la scène se passait, mais j’ai lu plusieurs journaux catholiques qui donnent absolument raison à l’actrice. Je crois donc qu’en Amérique le clergé n’est pas, comme il l’est chez nous, hostile de parti pris au théâtre. Ainsi le P. Mac Glynn m’a dit ce soir qu’il serait fort heureux de voir s’établir à Rapid une troupe qui habituerait le public à un genre de distractions plus relevé que celles qu’il goûte actuellement. Ce serait une moralisation relative. J’avoue que cette manière de voir me semble très sage. Chez nous, surtout autrefois, les gens d’une religion très austère condamnaient absolument le spectacle, quel qu’il fût. Je connais encore bien des villes, en province, où beaucoup de familles ne veulent pas, par principe, qu’aucun de leurs membres paraisse au théâtre local ; et puis ensuite on gémit sur le choix des pièces qui s’y jouent. Il est cependant assez naturel que les directeurs, sachant que, quoi qu’ils fassent, ils n’auront jamais la clientèle de la bonne société, ne se préoccupent que des goûts de l’autre. J’ai connu aussi des curés de campagne qui, dans l’espoir d’empêcher de danser, faisaient exprès de retarder l’heure des vêpres. Le résultat qu’ils ont généralement obtenu, c’est que, dans beaucoup de ces villages, on ne va plus aux vêpres. Quand on veut tout avoir, on n’a souvent rien. C’est pour cela que je trouve sages les gens qui raisonnent comme le P. Mac Glynn.

Du reste, d’après ce que j’ai pu juger du niveau de l’art dramatique dans les Black-Hills, il pourra monter encore pendant longtemps avant d’en arriver à un rigorisme exagéré. Je suis allé l’année dernière au théâtre de Deadwood. Le directeur m’avait fait l’honneur de m’inviter à la première représentation de la saison, qui avait lieu le soir même de mon arrivée. Il pleuvait à verse. Le théâtre était une grande baraque en bois dont la façade flamboyait dans la nuit très noire, grâce à une douzaine de lampes électriques. À la porte, deux ou trois cents chevaux de cow-boys attendaient, frissonnants sous la pluie, la tête basse, la bride par terre entre les jambes, disparaissant presque sous les énormes selles mexicaines, dont le cuir rouge reluisait sous la lumière.

En entrant, on se trouvait dans une sorte de vestibule muni d’un bar où buvaient une douzaine d’hommes à figures patibulaires. Le directeur vint au-devant de moi nous montâmes au premier, et il me fit entrer dans une loge. Au-dessous de nous s’étendait une grande salle garnie de tables et de bancs en planches à peine dégrossies. L’assistance était nombreuse il y avait bien là trois ou quatre cents mineurs ou cow-boys, buvant du wisky à pleins verres. Beaucoup avaient mis leur revolver sur la table, devant eux quelques-uns avaient même fiché leur bowie-knife dans la table à côté de leur verre.

Une vingtaine de femmes circulaient dans la salle. La plupart n’étaient vêtues que d’un maillot et d’un corset. Beaucoup d’entre elles étaient déjà à moitié ivres. Du reste, des affiches pendues de tous côtés portaient cette inscription :

Any lady who will refuse a drink for the good of the house shall forfeit a day’s salary !
Toute dame qui refusera une consommation encourra une amende d’un jour de paye !


De temps en temps, l’orchestre entamait un air. Alors sept ou huit de ces demoiselles montaient sur la scène et jouaient une petite ineptie, prétexte à danses ou à chansons.

Représentez-vous quelque chose d’analogue en France. Dans nos ports, dans nos villes manufacturières, il ne manque pas de cafés chantants d’un ordre à peu près correspondant. Chez nous, on sent un vent d’emballement et de folie qui court dans la salle, qui atténue et qui excuse dans une certaine mesure la brutalité du spectacle. Les femmes n’ont pas trop l’air d’exercer un métier ; elles semblent emportées par un peu de cet entrain endiablé qui, s’il faut en croire les poètes, animait autrefois les bacchantes ; dans la salle, le public s’échauffe ; les cris, les rires, les interpellations jaillissent de toute part le spectacle est aussi bien dans la salle que sur la scène.

Ici, rien de pareil. Les femmes ont l’air de prendre leur maillot au sérieux. Elles semblent croire qu’elles exercent une profession comme une autre. Un peu plus, elles vous parleraient de la sainte livrée du travail, comme un orateur de réunion publique. Ce sont des ouvrières payées par leur patron pour être inconvenantes pendant trois heures chaque jour ; et elles s’arrangent de manière à lui en donner le moins possible pour son argent ; non que le métier leur répugne, mais parce qu’elles sont des ouvrières et que lui est un patron.

Les hommes sont encore plus curieux à étudier. Ils ont tous cet air surmené si commun en Amérique. Ils boivent silencieusement verre de whisky sur verre de whisky ; l’ivresse arrive bien vite : on la reconnaît aux gestes qui sont incertains et aux yeux qui sont ternes, mais c’est une ivresse lourde et sombre qui tout d’un coup pourra bien devenir furieuse, mais qui jamais ne sera gaie. De temps en temps, quand une actrice ou une danseuse s’est distinguée, on voit un homme, quelquefois en guenilles, qui tire de sa poche un dollar et le jette sur la scène ; alors la femme le ramasse, le met dans sa gorge, et puis l’entr’acte venu, elle va s’asseoir sur ses genoux et boire avec lui. Si encore ils avaient l’air de s’amuser ! Mais tous ont l’air de porter le diable en terre.

Il y a des soirs cependant où la scène s’anime. Quand un pas ou une chanson sont particulièrement réussis, il arrive qu’un cow-boy enthousiasmé prend son revolver et le décharge en l’air, en signe d’admiration ; alors tous ses camarades en font autant. Souvent aussi, un dilettante jette un lasso à une danseuse et la tire dans la salle.

C’est l’impresario qui me donne ces détails pendant que la représentation continue :

The boys must have their fun ! (Il faut bien qu’on s’amuse !) ajoute ce philosophe. C’était, l’autre jour, le mot du ranchman d’Hermosa.

— Cher monsieur, ai-je répondu, je suis entièrement de votre avis. Il faut qu’on s’amuse. Mais voyez ce grand cow-boy, là, en bas. La petite chanteuse blonde un peu boulotte qui est en scène le surexcite évidemment beaucoup. Voyez comme il écarquille les yeux ! Le voilà qui met sa main sur son revolver. Il va sûrement tirer en l’air. Or il est manifestement très ivre. Nous pourrions bien nous trouver sur le chemin que prendront les balles ! Cela me serait fort désagréable. Souffrez donc que je me retire. J’emporterai du reste un souvenir enchanteur de la charmante soirée que vous m’avez fait passer.

— N’ayez nulle crainte, cher monsieur, m’a répondu cet homme étonnant : le cas est prévu. Vous n’avez qu’à vous baisser quand on commencera à tirer. Le dessous et les côtés des loges sont faits avec des madriers à l’épreuve de la balle. Il n’y a donc aucun danger. Malheureusement, mon architecte n’a pas pu prendre les mêmes précautions pour le plafond : cela aurait été trop lourd…

Et, mélancoliquement, il me montrait le toit de son établissement, percé comme un crible par des milliers de petits trous ronds à travers lesquels une pluie rafraîchissante venait calmer les effervescences de l’auditoire ; témoignage flatteur des succès remportés par ses pensionnaires pendant la saison précédente.

  1. Ce vaillant n’est du reste pas le seul compatriote que nous ayons dans les Black-Hills. Il y a deux ans, un épicier de Custer, qui avait dans sa boutique un rayon de pharmacie, s’avisa qu’il écoulerait bien plus facilement sa marchandise s’il s’associait avec un médecin. Pour arriver à ce résultat, il fit insérer quelques annonces dans un journal de Chicago. Quelqu’un lui répondit et on tomba assez facilement d’accord sur les conditions. Seulement, quelle ne fut pas la stupeur du Custerois en voyant débarquer chez lui, un beau matin, une femme. Le docteur avec lequel il s’était associé était une doctoresse, de Toulouse ! Du reste tout s’arrangea pour le mieux, car trois jours après, l’épicier conduisait à l’autel la doctoresse, et depuis ce temps les habitants de Custer ne sont plus soignés, quand ils sont malades, que selon les formules de l’Académie de Montpellier. Espérons qu’ils apprécient leur bonheur !
  2. Il va sans dire que je change le nom très connu qui m’a été donné.
  3. Depuis ma rencontre avec M. le comte Loiseau du Vallon, j’ai pris la peine de m’informer de ses antécédents en Amérique et en France. Il paraît que tout ce qu’il m’a raconté est absolument vrai. Il vit maintenant dans le sein de la tribu des Deux-Chaudrons, l’une de celles qui composent la confédération des Sioux. Il y jouit, m’a-t-on dit, d’une grande considération, d’abord à cause de son ou plutôt de ses mariages, et aussi à la suite d’un événement survenu il y a deux ou trois ans. Un notaire lui ayant écrit de France qu’il venait de faire un petit héritage de 25 à 30 000 francs, il se fit envoyer tout l’argent et l’employa jusqu’au dernier dollar à offrir une grande fête à la tribu. Pendant six semaines, il n’y eut pas un Deux-Chaudronnais, guerrier, squaw ou papoose, qui pût marcher autrement qu’à quatre pattes. Le whisky coulait à flots dans tous les wigwams ! Au bout de ce temps, les Deux-Chaudronnais avaient bien mal au scalp, mais l’influence du comte du Vallon égalait celle des plus grands chefs ! Panem et circenses !