La Côte d’Ivoire, ce qu’elle est, ce qu’elle doit devenir

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La Côte d’Ivoire – Ce qu’elle est, ce qu’elle doit devenir
Pierre d’Espagnat

Revue des Deux Mondes tome 137, 1896


La Côte d’Ivoire – Ce qu’elle est, ce qu’elle doit devenir


C’est un symptôme assez remarquable des progrès accomplis depuis dix ans sur le terrain des idées, que l’entrée de la question coloniale dans l’ère des discussions économiques ; car la controverse, pour elle, c’est la vie. Rien ne décèle mieux, et il faut singulièrement s’en réjouir, l’éveil de l’intérêt public, une curiosité générale pour ces choses d’outre-mer que nous avons, hélas ! trop longtemps abandonnées à d’autres plus hardis ou plus avisés que nous. Les voici devenues à présent d’une actualité si vive que les moindres vues personnelles ne sauraient plus se manifester sans être prises à partie avec véhémence ; aussi n’avons-nous nulle intention de traiter ex professo des sujets aussi féconds en polémiques ; nous voudrions seulement, dans cette rapide étude, exprimer quelques-unes des opinions que nous a récemment suggérées un voyage assez étendu sur la Côte d’Ivoire, rechercher la plus profitable manière de mettre en œuvre les grandes ressources naturelles de ce pays, dégager enfin, par un parallèle constant entre son aspect actuel et le développement que l’avenir semble lui réserver, ce qu’on peut légitimement attendre du temps et de l’effort des hommes.

Nous examinerons successivement la physionomie générale de la contrée et les productions de son sol ; les obstacles que l’implantation européenne y trouvera à vaincre : les voies de pénétration ; les moyens de colonisation et d’exploitation ; enfin, dans une courte critique, les quelques réformes à accomplir, les quelques abus à éviter, les desiderata dont la réalisation immédiate est le plus indispensable à la prospérité de la colonie.
I

Aujourd’hui que l’Afrique, cessant de s’appeler la terre mystérieuse, achève, presque avec hâte, de livrer tout son secret ; que la « vaste région inconnue » des cartes où s’appliquait notre enfance, se restreint à quelques territoires peu accessibles du Sahara et du Congo moyen ; à présent que toutes les puissances de la vieille Europe ont, en un partage international destiné à dissiper un peu les nuages de revenir, délimité sur ce passif échiquier les zones de leurs convoitises, il convient de reprendre haleine et de se demander quelles sont les provinces réellement utilisables de ce vaste domaine égal à douze ou treize fois la France, conquis avec tant de précipitation sur le continent noir par notre violent effort colonial de ces dernières années.

La réponse n’est pas, hélas ! celle que notre patriotisme voudrait entendre. Bien peu de ces possessions, et, à la vérité, non des plus importantes, paraissent appelées dans l’avenir au rôle glorieux de succursales de la patrie, de Frances d’outre-mer. Elles s’appellent Dahomey, Guinée, Madagascar, Côte d’Ivoire. Toutes quatre abondent en produits identiques, en heureuses ressemblances. Encore s’en faut-il beaucoup que le premier coup d’œil jeté sur la dernière, — elle seule nous occupe ici, — soit suggestif d’espérance et réconfortant.

On a souvent décrit le tableau singulièrement monotone et triste qu’offre la côte de Guinée au voyageur encore sous le charme du pittoresque littoral de Konakry. L’amiral Aube en a tracé un portrait qui à lui seul suffirait à dissuader le simple touriste de tout débarquement dans cette contrée inhospitalière ; le défilé interminable de la ligne basse et uniforme de forêts qu’on longe pendant plus de deux cents lieues, sans un relief à l’horizon, décourage le regard. Une « barre » continue, de Libéria au Niger, plus ou moins forte, plus ou moins dangereuse selon les différens fonds de la mer, défend encore l’accès du rivage et ajoute à son aspect farouche. La zone du littoral comprise spécialement sous le nom de Côte d’Ivoire offre en outre la plupart du temps, derrière la plage à pente rapide sur laquelle se brise la barre, un système de lagunes parallèles à la côte, incluses dans la forêt et qu’ont lentement formées les fleuves refoulés par les sables de la mer. Et derrière ces lagunes, aux eaux à demi stagnantes, vaste champ de fermentations palustres, la forêt recommence, très haute, très serrée, sans autres clairières que les aires des villages, pour s’arrêter, à une centaine de lieues dans le nord, devant la savane du Soudan, d’après une ligne elle-même assez sensiblement parallèle au rivage du golfe. Cette disposition se prolonge sur toute la Côte d’Or qui ne diffère du reste de notre colonie française que par une simple appellation géographique. Tout ce que l’on peut dire de la Côte d’Ivoire s’applique en effet exactement à sa voisine anglaise avec laquelle elle fut, de longs siècles, confondue par les conquérans et les navigateurs.

Ainsi la Guinée offre, à qui la traverse du sud au nord, deux aspects successifs : la végétation dense sur cent lieues environ de région côtière, la brousse soudanienne quand on s’enfonce dans l’hinterland. En une seule place, la largeur de cette forêt géante diminue, considérablement il est vrai, dessinant, au-dessus de Thiassalé, une étroite et longue échancrure vers la mer, qui donne un intérêt tout spécial à la région du Baoulé. Quant au sol lui-même, qui porte alternativement ces futaies et ces savanes, il apparaît comme une succession ininterrompue de moutonnemens de terrain, de dénivellemens assez doux, sans axe général, sans rattachement à une chaîne principale, sans points culminans, plissemens irréguliers de la terre qui semblent continuer, figées en des proportions agrandies, les houles éternelles du golfe. Entre ces collines circulent des ruisseaux tantôt à sec, tantôt torrentueux suivant les saisons. Les fleuves plus importans sont déterminés eux-mêmes par la convergence fortuite de plusieurs de ces petites criques ou le grossissement de l’une d’elles, décrivent les mêmes lacets, en un mot n’occupent pas le fond de grandes dépressions continues de la contrée. L’altitude générale du pays se relève très lentement vers l’intérieur, tandis que l’absence de plateaux, de grands couloirs de montagnes, a pour conséquence météorologique immédiate le manque presque absolu de coups de vent et de brises rafraîchissantes.

Les frontières de ce vaste territoire, dont notre occupation effective et sérieuse ne remonte guère à plus de cinq ans, sont encore assez mal délimitées. Si l’on en excepte ce développement des côtes qui se poursuit, de l’embouchure du Cavally au village anglais d’Afforénou (New-Town), c’est-à-dire sur une longueur de quatre degrés et demi, rien ne détermine d’une manière absolue la ligne fictive ou naturelle qui doit borner notre domination, à l’est vers Bouna, à l’ouest vers le Sanidougou. L’incertitude est plus grande encore quant à l’hinterland qu’aucune division administrative n’isole de notre sphère d’influence du Soudan. Des progrès sensibles sont accomplis cependant presque chaque mois dans l’exploration de la région du Cavally, qu’on est parvenu récemment à remonter jusqu’à 150 kilomètres de son embouchure. Il va sans dire que toutes les parties de ce vaste domaine colonial ne sont pas également connues. Quelques belles explorations que nous devions aux Binger, aux Marchand, aux Ménard, aux Beau, aux Bretonnet, aux Treich-Laplène, la carte de la Côte d’Ivoire contient et contiendra pendant quelque temps encore des « blancs », de vierges espaces qui tenteront successivement le courage et la curiosité des voyageurs. La plus mystérieuse encore de ces régions est, quant à présent, la partie occidentale de la colonie que les indigènes appellent le pays de Krou. Des légendes courent sur les mœurs farouches, — on va même jusqu’à dire anthropophages, — de ses habitans. Sans s’attarder à ces exagérations, on peut regretter que l’état particulièrement impraticable des sentiers et le nombre élevé des rapides qui y obstruent le cours des fleuves aient jusqu’ici opposé de graves obstacles à la bonne volonté des explorateurs. On sait quelle fin lamentable était réservée à la mission Quiquerez-Segonzac qui, en 1891, avait tenté de remonter le San-Pedro ; plus récemment l’administrateur Pobéguin est parvenu, au prix de mille difficultés, à relever tout le cours inférieur du Sassandra ; mais la multiplicité des barrages, après quelques jours de pirogue, eut raison de sa ténacité et l’obligea à revenir sur ses pas. Les renseignemens assez tronqués qui nous sont ainsi parvenus sur cette Côte de Krou encore inexplorée tendraient à la représenter comme plus accidentée, plus rocheuse, plus granitique et dioritique principalement que la partie orientale de la colonie. De la mer, en effet, il est loisible d’apercevoir quelques cimes dans l’intérieur, en même temps que la présence de nombreux récifs, le long de la côte jusqu’au cap des Palmes, modifie assez sensiblement en certains endroits le phénomène de la barre.

De la rivière Bandama, en revanche, au Tanoé, frontière naturelle orientale, la géographie de la Côte d’Ivoire est beaucoup mieux connue. Le Baoulé, dont le capitaine Marchand s’est fait l’infatigable pionnier, le bassin du Comoé, qu’ont révélé les beaux travaux du capitaine Binger, aujourd’hui gouverneur, le Samwi, qu’a sillonné en tous sens ce brave et généreux Treich-Laplène mort à la tâche, sont aujourd’hui des contrées parfaitement décrites et cartographiées. L’auteur de ces lignes a eu l’honneur d’en ajouter une nouvelle à cette liste déjà brillante. L’Attié, vers lequel la fâcheuse réputation des habitans avait jusqu’ici retardé la pénétration française, l’a favorablement accueilli et a conclu avec lui des conventions d’amitié qui assurent désormais une réception cordiale aux commerçans européens. La richesse de ce pays en caoutchouc, en huile de palme et en or rendait particulièrement souhaitable le succès de cet effort privé.

De toutes les provinces naturelles qui se succèdent ainsi de l’ouest à l’est dans l’ordre suivant : Baoulé, Attié, Bettié, Samwi, le Baoulé est celle où l’action commerciale de la France sera le plus aisée. La médiocre profondeur de la forêt, entre Thiassalé et la mer, la praticabilité des routes, le peu de dangers que présentent les rapides du Bandama, sont autant de facteurs importans de nos progrès dans ce pays. L’absence de roches et de barrages dans la rivière Mmé assure également un développement assez prompt à l’Attié inférieur et moyen. Au contraire, les marches parfois considérables de diorite, les seuils de gneiss, de quartz et de granité qui barrent presque complètement le cours moyen du Comoé, notamment à Annocankrou, à Malamalasso et à Amenvo, retarderont, au moins jusqu’à l’amélioration de certains passages, voire jusqu’à la construction d’une véritable route latérale à la rivière, le grand essor commercial du Bettié vers la côte. Il en est de même de l’Indénié, région fort riche au N. -E. du Bettié, tributaire de le même voie fluviale. Quant au Samwi, l’admirable disposition de ses pittoresques lagunes, la longue navigabilité du Tanoé, le réservent sans aucun doute à une prospérité prochaine et considérable.

Cette prospérité variera, bien évidemment, avec le nombre et la puissance des richesses naturelles respectives de ces différentes provinces. Il conviendrait peut-être de ranger d’après deux catégories distinctes celles qui paraissent devoir fournir matière à de grandes exploitations et celles qui semblent au contraire appelées à une mise en œuvre restreinte et plutôt secondaire. C’est ainsi que, parmi les premières, pourraient figurer au premier rang l’or, les plantations et les bois ; parmi les secondes, l’huile de palme, le caoutchouc, l’ivoire, le copal, l’élevage, les pierres précieuses, le pétrole, etc. La première de ces deux classes d’exploitations, celle dont l’avenir verra certainement obtenir les plus fructueux résultats, celle qui sera, comme elle l’est en ce moment au Transvaal et en Australie, le facteur le plus important de la colonisation de ce pays, c’est l’industrie aurifère. Bien que la métallurgie de l’or ne date guère que de 1887, époque à laquelle la découverte du procédé dit de cyanuration permit de travailler avec bénéfice des mines trop pauvres pour être jusque-là productives et d’élever de 45 pour 100 le rendement et les dividendes de colles qui travaillaient avec profit, on peut dire que l’on est aujourd’hui arrivé à peu près à la limite des perfectionnemens possibles et que les progrès réalisés notamment en Californie, où l’on est parvenu à abaisser à 30 centimes le prix de revient du traitement par tonne d’alluvion, au Transvaal et en Australie, profiteront tout naturellement à la Côte d’Ivoire, où le nombre considérable des filons et des placers offre le champ le plus vierge comme le plus magnifique à l’activité des chercheurs d’or.

Rien n’est plus habituel, en pareille matière, que d’être taxé d’exagération ; nous sera-t-il cependant permis de dire que nos modestes constatations personnelles, — corroborant d’ailleurs presque en tous points celles de Dahse, de Burton et Cameron, de Skertchley, de G. J. Harvey et de tant d’autres à la Côte d’Or, — nous ont autorisé à conclure que, sur des centaines de lieues carrées, le sol de notre colonie, à des étages différens, contient de l’or ? Cette vaste coulée de terrains alluvionnaires, modifiés superficiellement par les transports glaciaires, qui recouvrent la superficie presque totale de la Côte d’Ivoire, produits détritiques de l’effritement continu des filons primitifs par l’action des eaux, a produit une véritable saturation du métal précieux dans les couches du sol immédiatement inférieures à l’humus. Parfois même celui-ci en est imprégné. Une semblable disposition ne peut que faciliter beaucoup le traitement des sables à ciel ouvert ; on ne saurait mieux en faire ressortir le grand intérêt pratique qu’en mettant en parallèle ces conditions si favorables d’exploitation avec celles des mines d’alluvions de certains districts australiens, de Bendigo par exemple, dans lesquelles on doit commencer, pour atteindre la masse aurifère, par forer des puits de 100 à 250 mètres dans le basalte, et développer ensuite des galeries au niveau des sables. La teneur en or, à Bendigo, est, au surplus, très inférieure à celle obtenue en moyenne à la Côte d’Ivoire où les alluvions anciennes de l’Alangoua et de l’Attié, notamment, ont donné couramment 9 et 10 grammes à la tonne, sur certains points jusqu’à 17. Bendigo, lui, n’en fournit que de 1gr, 50 à 5 grammes. Quant à l’épaisseur des dépôts alluvionnaires, elle varie naturellement avec la configuration primitive du sol, rarement inférieure à trois ou quatre mètres, rarement supérieure à quinze ou vingt. Souvent lu sable aurifère se rencontre à flanc de coteau ou même au sommet d’une colline : ce phénomène bien connu est dû au soulèvement de la masse alluvionnaire par une éruption de roches métallisantes, postérieure à la formation dévonienne ou silurienne qui forme la base de la constitution géologique de la Guinée.

Tandis que les vallées forment le gîte le plus ordinaire des sables riches en or, les collines qui les séparent sont fréquemment recoupées par les filons d’où ces sables, à l’origine, sont descendus. Ces filons se composent soit de quartz et de quartzites en relation de contact avec des gneiss, des diorites ou des schistes, soit de schistes cristallins, accolés le plus généralement à des murs de schistes ou à des filons de quartz. Les quartz sont ou bleutés, comme sur la frontière de la Côte d’Or, ou blancs comme dans la région de Krinjabo, ou rosâtres comme dans l’Alangoua. On en constate assez souvent de stériles ; la plupart du temps ils contiennent de l’or finement divisé, invisible à l’œil nu. Lorsque ce métal est apparent, c’est tantôt sous la forme de folioles fréquemment associées à de petits gîtes d’argent, comme à Kokonou (Samwi), tantôt à l’état natif, — quartz de Blékoum et d’Edoukoukrou (Alangoua). Les premiers ont donné une teneur moyenne de deux onces à deux onces et demie à la tonne ; leur épaisseur varie de 30 à 80 centimètres, mais il se rencontre aussi des filons de largeur véritablement énorme.

Les schistes cristallins, que traversent fréquemment des veinules de quartz blanc stérile, présentent une grande similitude avec le cascajo du Venezuela ; leur extrême friabilité, leur désagrégation rapide sous l’action hydraulique, contribueront puissamment à en faciliter le traitement. Leur teneur moyenne en or est de 20 grammes, s’élevant fréquemment jusqu’à 25 et 30, et l’épaisseur des couches de 0m, 50 à 1 mètre et plus.

Cette disposition de gîtes filoniens et de placers alternés se reproduit presque d’une extrémité à l’autre de la Côte d’Ivoire connue ; l’or de la roche parait cependant prévaloir dans le Baoulé où les indigènes, plus intelligens, sont, comme à Kokoumbo, parvenus dans une certaine mesure à travailler le quartz.

En résumé, lorsque le « mouvement aurifère » que l’exode anglais au Transvaal a commencé, que le raid australien prolonge et continue, que la Nouvelle-Zélande sollicite, dont l’Amérique du Nord bénéficie, ne trouvera plus dans ces différens champs d’or une carrière assez vaste pour sa marche fiévreuse, nous ne serions nullement surpris qu’il vînt atterrir en Guinée, et mettre enfin en valeur cette côte fortunée qui a successivement enrichi au moyen âge les Portugais, les Espagnols, les Hollandais et les Anglais et d’où, s’il faut en croire Burton et Cameron, la traite européenne n’a pas, depuis 1382 jusqu’à nos jours, exporté pour moins de 15 à 17 milliards de francs en poudre d’or. Déjà l’on annonce qu’un syndicat de Johannesburg vient d’acquérir de vastes concessions sur la Côte d’Or, entre la rivière Ofim et le Denkera anglais ; déjà une compagnie française, à laquelle il convient de souhaiter heureuse réussite, s’est fondée pour l’exploitation d’une partie des alluvions aurifères de l’Alangoua. Seraient-ce les premiers symptômes d’une émigration prochaine de bras et de capitaux sollicités par l’or, qui feront en retour, à coup sûr et presque involontairement, la prospérité de la Côte d’Ivoire ?

Immédiatement après le précieux métal, les plantations paraissent devoir constituer pour notre colonie la plus constante et la plus sérieuse source de sa richesse. Ce sol, perpétuellement humide et chaud, est, à n’en pas douter, un milieu de prédilection pour le végétal. On n’a, si l’on veut s’en rendre compte, qu’à considérer un instant cette magnifique forêt de Guinée, auprès de laquelle nos futaies du Bas-Bréau ne sembleraient guère que de maigres taillis, sans énergie et sans sève ; c’est en se promenant sous ce dais continu de feuillages solennels, étalés à cent pieds au-dessus de votre tête, et projetant sur le sol l’ombre diffuse et mystérieuse d’une cathédrale dont les fûts droits et gigantesques de tant d’arbres centenaires seraient les piliers ; c’est en sentant constamment sous vos pieds la fraîcheur et la fermentation de la terre qui embrasse instantanément l’arbre abattu par les ans pour le décomposer aussitôt et créer des vies nouvelles de sa pourriture et de son humidité, qu’on se rend compte de la puissante et éternelle vitalité de cette nature, de ce grand Pan si prompt à pétrir, à absorber tout ce qui languit, tout ce qui succombe, à refaire, sans s’arrêter jamais, de l’existence et de l’énergie avec de la mort.

On peut dire que toutes les productions végétales se développent à souhait sur cette terre de Chanaan, où la graine que la main laisse tomber, le pépin qui s’échappe du fruit mûr, le léger et soyeux parachute que le vent emporte, germent spontanément là où le hasard les a fait s’abattre.

Ainsi nos légumes d’Europe se sont fort bien acclimatés là-bas ; des choux y ont acquis un développement superbe, l’oseille a prospéré tout comme l’igname et le mil autochtones, des radis monstrueux ont poussé entre le manioc et la patate de la brousse ; nous avons nous-même confié au sol quelques pommes de terre et au moment de notre départ, un rameau vert s’échappait du petit tumulus : si cet humus accueille ainsi les plantes exotiques qu’on le charge de nourrir, de quelle sollicitude ne doit-il pas entourer, à plus forte raison, celles dont la nature a doté spontanément les pays chauds ? Parmi celles-ci, le café doit être cité au premier rang. La maison Verdier, avec sa plantation d’Elima qui représente jusqu’ici l’effort le plus sérieux et le plus intéressant qu’on ait accompli en matière d’exploitation à la Côte d’Ivoire, a fait une expérience d’une portée considérable en démontrant avec succès que la terre de Guinée sait rémunérer largement ceux qui mettent un peu de temps et de patience à la gratter. On ne saurait assez le répéter, il y a, dans cette initiative prise par la maison Verdier un premier pas habile et courageux qui doit être hautement apprécié. Le personnel est même parvenu à obtenir de la main-d’œuvre sur place et à réunir les travailleurs noirs en trois villages voisins dépendant moralement de la plantation.

Quant à la production, elle s’élève annuellement à 40 ou 50 tonnes fournies par 125 hectares, soit 125 000 pieds de café en plein rapport, et l’on peut hardiment affirmer que sans des tâtonnemens extrêmement fâcheux au début de l’installation, la production serait supérieure d’un bon tiers à ce qu’elle est aujourd’hui.

La plantation d’Elima, aménagée avec des pousses venues du Libéria, constitue, quant à présent, la seule exploitation agricole importante de la Côte d’Ivoire, mais tout porte à croire qu’elle ne restera plus fort longtemps isolée. D’autres cultures similaires vont, en effet, être tentées prochainement au Cavally, d’autres encore, dit-on, dans les environs même d’Elima. Le café n’est pas, au surplus, la seule plante équatoriale dont on puisse espérer tirer un sérieux profit. De petites plantations de cacao, installées par des traitans intelligens et actifs, ont jusqu’ici donné d’excellens résultats. Si la période d’improductivité du cacaoyer (6 à 7 ans) est plus longue que celle du café (4 à 5 ans), elle est compensée, dans la suite, par une diminution très sensible des frais d’outillage et de traitement de la graine, la culture du café exigeant toujours la construction d’une usine proportionnée à l’exploitation. Le coton, qu’on rencontre à l’état sauvage et en abondance, surtout dans l’Attié, serait certainement susceptible d’une culture étendue. Les femmes indigènes de ce dernier pays sont presque sans exception bonnes fileuses et tissent elles-mêmes ces pagnes indigènes blancs à bandes bleues d’une extrême solidité qu’on rencontre en si grand nombre dans l’Attié d’abord et dans l’Indénié. On objecte, il est vrai, que la culture du coton est aujourd’hui peu rémunératrice et que la fibre de la plante indigène est trop courte. On remédierait sans doute à ce dernier inconvénient en important, comme on l’a fait pour le café libérien, une espèce déjà amendée, améliorée dans quelques autres colonies. Il convient d’émettre semblable observation à l’égard du tabac, que nous avons maintes fois rencontré d’une belle venue sauvage dans la forêt : nul doute assurément que, cultivé, entouré de soins, il n’arrive à prospérer dans un pays où la nature elle-même l’appelle à vivre. La troisième grande exploitation à laquelle la Côte d’Ivoire convie les intelligences et les capitaux européens est l’industrie des bois. Cette forêt de Guinée dont nous avons déjà parlé à différentes reprises, renferme des arbres de toutes essences, de toutes résistances, de toutes densités ; nos latitudes tempérées ne sont pas seules à donner à la cellule le degré de cohésion, de dureté et de ténacité voulu. Sur les 120 espèces de bois laborieusement cataloguées et recueillies au prix des plus courageux efforts par M. l’administrateur Pobéguin, le nombre des espèces dures l’emporte de beaucoup sur celui des tendres. Il convient même de noter que les plus beaux de ces arbres sont généralement d’une densité telle qu’elle leur enlève la faculté de flotter, en interdisant ainsi complètement l’exploitation, puisque le cours des rivières est, quant à présent, la seule voie de transport des billes abattues, à la côte. Quel dommage cependant et quelles splendides charpentes ne tirerait-on pas de ces géans à la libre indestructible, qui, en l’absence de vent et, dans une montée jalouse vers l’air et la lumière, cherchant tous à la fois à se surpasser de leurs cimes, ont poussé droits et majestueux comme les colonnes d’un péristyle ! A côté de ces bois d’une texture trop dense et dont l’un, le macoré, pour ne citer que lui, pourrait rivaliser avec les plus belles essences du Venezuela et des Guyanes, d’autres, parfaitement flottables, sont déjà exploités ou pourraient l’être. En fait, le seul qui soit dès aujourd’hui un élément appréciable du commerce de la Côte, est l’acajou, ou plutôt l’arbre qu’à Assinie on désigne sous ce nom et qui n’est, pour tout dire, que le faux acajou, l’acajou femelle de l’industrie, — la véritable cédrélacée qui donne le bois rouge bien connu et qui existe d’ailleurs parfaitement en Guinée, la Swietenia Mahagoni, rentrant dans la première catégorie des essences trop pesantes pour être transportées par la voie fluviale. Le faux acajou, qui est loin, d’ailleurs, d’atteindre la valeur marchande du vrai, est exploité à la Côte d’Ivoire depuis une douzaine d’années déjà. C’est le traitant noir Richmond qui, le premier, songea à en faire un objet de trafic ; la ténacité de ses essais, malheureux au début, lui valut d’entrer enfin dans une période de réussite ; quelques années après, quand le succès parut certain, la maison Verdier, aujourd’hui Compagnie de Kong, s’adonna à son tour à cette nouvelle branche de commerce.

Lorsqu’elle obtint le monopole de l’exploitation des bois sur l’espace compris entre le Bandama et le Tanoé, c’est-à-dire sur la moitié environ de la Côte d’Ivoire, monopole qui a provoqué à la Chambre le retentissant débat que l’on sait, presque toutes les autres maisons de la côte s’y livraient également ; l’une d’elles même, la maison anglaise Swanzy, qui a les plus gros intérêts de toute la côte et les plus puissantes ramifications parmi les indigènes, put, prévenue à temps, neutraliser en partie le préjudice que l’établissement de ce monopole devait lui porter, en accaparant hâtivement tout l’acajou abattu dans la brousse les mois précédens.

Malheureusement l’exploitation de l’acajou lui-même est destinée à péricliter fatalement dans un avenir très prochain si d’autres facteurs de réussite n’entrent pas d’ici là en jeu. Comme la bataille finit faute de combattans, le trafic de l’acajou finira faute d’acajous, au moins faute d’arbres situés dans le rayon d’atteinte de la main-d’œuvre et du transport. Car, en notant incidemment tout à l’heure que le cours des rivières et des lagunes, demeure, quant à présent, le seul procédé de déplacement que les billes puissent utiliser pour se rendre de leurs forêts natales aux points d’embarquement, nous avons par-là même indiqué nettement les conditions de leur exploitation. On ne peut songer, en effet, à les débiter dans la forêt même puisqu’il n’existe pas-encore de scieries sur place, — celle que M. Camille Dreyfus installe en ce moment se trouve à Mouoso à deux kilomètres seulement de Grand-Bassani ; — pour qu’on puisse véhiculer les pièces de bois à la côte, il faut donc que le cours des fleuves veuille bien le permettre : c’est ainsi que les rivières à rapides ne sont utilisables à cet effet que sur la longueur de leur bief libre, telles le Comoé, jusqu’à Aleppé (45 kilom.), le Bandama. jusqu’à Ahuacré aux eaux basses, jusqu’à Thiassalé aux eaux hautes (40 ou 60 kil.), le Sassandra et le San Pedro sur une cinquantaine de kilomètres, le Cavally sur une soixantaine. C’est ainsi également que le Tanoé traversant une formation schisteuse plus friable que les gneiss et les diorites du Comoé et du Bandama et s’étant, par une brèche de plus de vingt lieues à travers les roches, frayé un cours libre de plus de 200 kilomètres, en tenant compte de ses innombrables méandres, est devenu tout naturellement, avec les grandes lagunes qui le continuent, l’axe de l’industrie des bois à la Côte d’Ivoire. Et comme Assinie est le poste maritime le plus voisin, c’est ce point qui en est tout naturellement devenu la tête de ligne. Pendant la saison sèche, les noirs libres ou les travailleurs embauchés par les maisons de commerce, se rendent dans la forêt et coupent à petites journées tous les arbres qu’ils peuvent rencontrer et abattre avant les crues dans le rayon d’inondation des hautes eaux. Le déluge arrive, envahit la plaine forestière sur une largeur parfois de deux à trois lieues ; les acajous se mettent à flotter, l’indigène, monté dans sa pirogue n’a plus qu’à rechercher et à réunir lentement les uns aux autres, à travers la brousse géante, les tronçons épars de son train de bois, — généralement de quinze à vingt billes par saison, — qui s’en va ensuite lentement à la dérive vers la lagune Tendo et vers la mer. Mais depuis quelque douze ans que l’on abat sans relâche ce& acajous dont beaucoup ont mis deux et trois cents ans à atteindre leur volume actuel, le nombre a singulièrement décru de ceux que le voisinage immédiat du fleuve permettait autrefois de convoyer rapidement à la mer. On commence aujourd’hui à dépasser ce rayon d’atteinte des crues dont nous parlions tout à l’heure, à escalader la pente des collines où les eaux n’atteignent plus. Il faut que des équipes de noirs roulent devant elles et poussent à l’eau ces troncs dont l’épaisseur atteint souvent la hauteur d’un homme. Pénible travail dans une forêt où tant d’obstacles naturels sont accumulés ! Aussi disions-nous que, dans les conditions actuelles, l’exploitation de ces grands végétaux ne comportait plus maintenant qu’une durée très limitée et laissions-nous pressentir que la Compagnie de Kong, au cas même où son monopole lui serait définitivement confirmé, arriverait sans doute trop tard pour l’exercer fructueusement. Seule, la construction de routes carrossables et d’un chemin de fer peut conjurer la ruine momentanée de cette industrie. Il va sans dire, par conséquent, que l’ouverture d’une voie ferrée à travers la forêt, non seulement relèverait l’exploitation des bois, mais encore l’accroîtrait considérablement en permettant le transport des essences dures, les plus belles de toutes, que leur manque de flottabilité a empêché jusqu’ici d’utiliser.

En regard de ces trois sources principales de richesse, — l’or, les plantations, les bois, — il existe, avons-nous dit, là-bas un certain nombre d’industries d’une importance moins considérable, mais qui, soit par leur prospérité actuelle, soit par le développement que l’avenir semble leur réserver, méritent ici quelque mention.

L’huile de palme, qui fut, pendant de longues années, le produit principal de la traite et le plus fructueux article d’exportation, a, depuis 1893 surtout, singulièrement perdu de sa primitive valeur. Le ponction d’huile qui se vendait naguère 800 francs environ est tombé aujourd’hui à la moitié environ ; encore n’est-on pas certain qu’il doive s’arrêter là. Les causes de cette importante moins-value sont nombreuses. Tout d’abord il faut indiquer la concurrence, chaque jour croissante, des suifs d’Australie qui tendent de plus en plus à supplanter l’huile de palme dans le domaine de l’éclairage, ne pouvant la remplacer, d’ailleurs, ni dans celui de la saponification, ni dans sa transformation en « huile d’olive », fallacieuse étiquette sous laquelle elle alimente les deux tiers au moins de la consommation bourgeoise. Une autre cause de l’avilissement de son prix réside dans l’accroissement de sa production. Le Dahomey, où le palmier à huile représente une richesse foncière parfaitement déterminée, évaluée, où chaque habitant possède, à proportion de sa fortune, un certain nombre de ces palmiers qu’il soigne et exploite ; la région des Rivières à Huile ; le protectorat du Niger, contribuent dans une large mesure à augmenter chaque année le chiffre de ponctions expédiés en Europe.

A la Côte d’Ivoire, au contraire, les palmiers se trouvent disséminés dans la forêt, réduits, par leur lutte avec les arbres voisins, à un développement insuffisant, enfin privés de la culture qu’une bonne exploitation exige. Aussi leur rendement s’en ressent-il. On assure cependant qu’il existe à la Côte de Krou quelques champs de palmiers à huile plantés par les indigènes et entretenus par eux. Malgré tout, la traite de l’huile de palme, après avoir rémunéré largement les premiers qui s’y adonnèrent, semble aujourd’hui appelée à péricliter à moins d’une petite révolution économique et industrielle que les progrès si rapides des sciences rendent toujours possible au moment où l’on s’y attend le moins.

Il n’en est pas de même du caoutchouc. Bien que notre colonie du golfe paraisse devoir céder le pas, quant à la production du précieux suc, à la Guinée française, il est certain que ses applications de plus en plus nombreuses dans le domaine industriel doivent provoquer, soit une réelle plus-value de la matière première, soit un développement considérable de la production. Celle-ci nous a paru, à la Côte d’Ivoire, susceptible d’un assez grand avenir. L’Indénié, l’Attié, certaines régions voisines du Tanoé, celle d’Elloubo, notamment, peuvent fournir beaucoup plus de caoutchouc qu’elles n’en produisent actuellement. Les indigènes donneront d’eux-mêmes une extension de plus en plus grande à cette industrie toute locale le jour où ils verront baisser d’une façon inquiétante pour eux le prix du krou d’huile de palme.

Comme cette dernière, l’ivoire est aujourd’hui moins en faveur qu’autrefois. Non sans doute pour les mêmes raisons, car sa valeur, loin de décroître, tend plutôt à s’élever. Mais l’ivoire lui-même se fait de jour en jour plus rare ; C’est sans doute un épisode curieux de la lutte sans merci de l’homme, noir ou blanc, contre la barbarie de la nature africaine que cette disparition lente de l’éléphant de ce pays auquel, sous les expressions géographiques de Côte des Dents, Côte de l’Ivoire, il a deux fois donné son nom. C’est pourtant ce que l’on est obligé de constater chaque jour. Les grandes défenses deviennent introuvables ; seules les petites pointes sans valeur bien appréciable vous sont offertes fréquemment, il va sans dire, avec d’audacieuses majorations. L’ivoire d’hippopotame, qui est très fin et très recherché, se fait plus rare et plus introuvable encore. Les noirs paraissent d’ailleurs assez peu familiarisés avec la chasse de ce redoutable amphibie. Ils le sont davantage avec celle de l’éléphant. Lorsqu’un de ces animaux est tué, l’une des défenses appartient, d’après la coutume du pays, au chef du plus voisin village, la seconde reste la propriété du chasseur. De là la difficulté de se procurer deux pointes véritablement jumelles. Parfois aussi le pachyderme les brise dans sa chute. Enfin la chasse est périlleuse et exige une énergie toute spéciale. Le chef d’Attiéréby, petit village au-dessus de Bettié, avait ainsi tué dans sa glorieuse carrière plus de trente éléphans.

Disons enfin, pour terminer, qu’il n’existe plus à la Côte d’Ivoire de défenses anciennes, de ces réserves d’ivoire abattu depuis des siècles et conservé en d’héréditaires cachettes, comme il s’en rencontre au Congo, sur les bords du Tchad et dans la région des Grands Lacs ; tout l’ivoire qui descend à la côte provient exclusivement de la chasse, ce qui, nous l’avons dit, marque la ruine croissante de ce commerce. Il est probable, cependant, que les parties les plus sauvages de la forêt de Krou recèlent encore quelques véritables troupeaux d’éléphans. Il ne faudra pas beaucoup d’années pour achever de les exterminer.

On ne s’est jusqu’ici que très incidemment préoccupé de la récolte du copal, cette Comme résineuse que sécrète sous l’entaille la vateria indica et qui entre dans la composition de certains vernis. Nous en avons eu entre les mains en Guinée des échantillons d’une réelle valeur ; il y a là certainement encore les élémens d’une industrie dont on pourra, lorsqu’on aura initié les noirs, et même les blancs, à l’utilité de cette précieuse résine, tirer d’appréciables bénéfices. L’écorce du palétuvier, utilisée dans la préparation de certaines teintures et dans la tannerie, servira, elle aussi, probablement, par le profit qu’on en pourra retirer, à la réhabilitation partielle, mais tardive, de « l’arbre à fièvre ».

Nous ne dirons rien de l’exploitation des pierres précieuses, les données que l’on possède à cet égard étant encore trop vagues et insuffisamment contrôlées. Il paraît certain que le grenat existe à la côte de Krou ; certains explorateurs prétendent avoir trouvé du diamant dans la région du Cavally. N’ont-ils pas confondu ? Avec le corindon blanc par exemple ? Et puis que n’en ont-ils rapporté pour la conviction de leurs auditeurs ?

L’élevage, lui aussi, sera certainement, quelque jour, l’une des sources de prospérité de la colonie. Celle-ci demeure actuellement, pour la viande de boucherie, tributaire de Konakry, qui lui expédie mensuellement une cargaison de bœufs. Ces bêtes, de petite taille, de constitution malingre, débarquant en mauvais état, constituent une alimentation assez défectueuse ; au contraire, les bœufs de l’intérieur, dont les indigènes, par fétichisme, ne veulent à aucun prix se dessaisir, atteignent le développement normal que leur donnent nos climats tempérés. Les quelques vastes et très belles plaines qui se rencontrent au-dessus de Lahou, de Dabou et de Ganda-Ganda, dans la Montagne Rouge, plaines où errent d’ailleurs, par troupes, des buffles sauvages, sont donc toutes désignées pour nourrir et élever des bœufs, par exemple de la belle race de Mossamédès, qui s’y acclimateront parfaitement et que surveilleront contre la malveillance initiale possible des indigènes ces excellens gauchos de l’Amérique du Sud ou les énergiques cow-boys du Far-West.

Une autre production naturelle de la Côte d’Ivoire dont l’existence vient d’être révélée depuis peu, et non la moins intéressante, certes, le pétrole, se rencontre à une lieue et demie environ d’Assinie, également sur le territoire anglais et sur la rive française de la lagune Tendo, à une lieue, en ligne directe, de la mer. Nulle exploitation, il est vrai, n’est plus fertile en surprises que celle du pétrole. Lors même que le niveau liquide est atteint, la puissance des lacs souterrains, de ces réservoirs très inégaux de carbures d’hydrogène, reste un grave problème jusqu’au jour où le dernier coup de pompe on a épuisé le dernier gallon. Cependant des deux côtés, par des capitaux français, par des capitaux anglais, l’expérience va être tentée. Il faut en tous cas souhaiter sincèrement de voir réussir une entreprise qui, si elle récompensait ses auteurs, contribuerait également dans une très large mesure à la prospérité de la Côte d’Ivoire.

Nous n’avons jusqu’ici envisagé que les diverses branches d’industrie métallurgique, forestière, agricole, auxquelles notre colonie convie l’argent et les efforts de la race blanche. Il nous reste à dire quelques mots de la traite, de l’échange des produits indigènes contre les denrées et les marchandises européennes. Pour parler net, ce trafic, jadis si florissant, périclite aujourd’hui et marche graduellement à sa ruine. Sans doute, il édifia des fortunes aux temps où les noirs se trouvaient assez naïfs encore pour acheter la mauvaise pacotille des factoreries trois ou quatre fois leur valeur en poudre d’or. Il y eut très certainement à cet égard une époque de cocagne pour les trafiquans un peu hardis. Bosman, confirmé par Des Marchais, dit qu’à l’époque où les Portugais possédaient Elmina, ils ne se donnaient pas la peine d’ouvrir leurs magasins si les marchands noirs ne leur apportaient en or la valeur énorme de 50 marcs ou 4 000 florins. « Aussi, ajoute Des Marchais, le commerce d’Afrique ; devait rapporter alors des profits énormes au Portugal… » Cette lune de miel commerciale est malheureusement à jamais passée. La concurrence des maisons de commerce entre elles, la baisse considérable de valeur de l’huile de palme dont nous parlions tout à l’heure, la hausse concomitante de l’or indigène, la disparition de l’ivoire, ont porté rapidement au commerce d’échange des coups dont il est à prévoir qu’il ne se relèvera pas. On gagne encore sur la traite de la poudre d’or, en dehors même des pesées plus ou moins honnêtes au moyen desquelles certains commis ne se font pas faute d’engraisser un peu leurs maigres profits. Bien que l’once standard d’or vaille aujourd’hui à la Côte d’Ivoire 96 francs contre 91 au Transvaal ; bien que la poudre d’or apportée aux factoreries par les indigènes se trouve mélangée dans une forte proportion — 1/6 environ — de cuivre naturel ou limé, de fer oligiste, de pyrite de fer, les maisons de commerce trouvent cependant un bénéfice assez sérieux dans la majoration considérable de la valeur des pagnes multicolores et des objets de bazar ardemment convoités par les naturels. Il y a également un gain assez sensible sur le gin et le caoutchouc. L’huile de palme paie strictement ses frais. Quant au sel, malgré un assez fort renchérissement sur le prix de revient aux comptoirs, il subit un tel déchet du fait de la barre, qu’il ne saurait être considéré comme d’une traite très lucrative. La circulation de la monnaie du pays, la manille, sorte de demi-bracelet en alliage de cuivre, dont la valeur correspond exactement à 18 centimes, donne également lieu à quelques petites spéculations.

Notre humble avis est donc que l’avenir amoindrira de plus en plus le rôle des maisons installées pourtant à souhait, en vue de la traite. Leur but paraît, au contraire, devoir se transformer dans le sens industriel. En un mot les factoreries deviendraient les bases d’opération à la côte des plantations et des exploitations industrielles disséminées dans l’intérieur. Le commerce d’échange n’interviendrait plus dans leur existence que comme accessoire, comme un appoint dont les bénéfices permettraient de vivre en attendant les résultats — quatre, cinq ou six ans — d’une plantation, ou ceux moins longs — un, deux ou trois ans — d’une exploitation forestière ou minière. C’est cette voie que la marche des événemens impose à la Compagnie de Kong, c’est dans cette direction également que, très judicieusement, s’est engagée la Société française de la Côte d’Ivoire.


II

On peut considérer essentiellement la Côte d’Ivoire comme un pays vierge. Tout y est à créer, à organiser, à prévoir. Si l’on en excepte les travaux indispensables de premier établissement sur les points de la côte occupés par les Européens, la création de quelques postes à l’intérieur, — villages de Bettié, Zaranou, Toumodi, Kodiokoffikrou, Altakrou, — le percement d’une route carrossable vers le Baoulé et d’une autre, plus rudimentaire, vers l’Assikasso, il n’est pas téméraire de dire que, tout excellente qu’ait été l’administration de M. Burger, la plupart des travaux d’utilité publique attendent un commencement d’exécution. Si le budget de la colonie a été scrupuleusement équilibré, c’est que des dépenses considérables ont été ajournées. Derrière la lagune de Grand-Bassani même, commence la forêt, la forêt primitive, sauvage, indéfrichée ; la civilisation n’a pas encore entouré d’une zone d’influence les centres d’où elle est appelée à rayonner un jour.

Les difficultés qu’aura à vaincre l’implantation française seront de trois sortes : les unes proviendront de la contrée même, d’autres, des habitans indigènes, d’autres enfin, de l’élément européen lui-même qui représentera cette colonisation.

Parmi les premières, tout d’abord, il faut citer la barre. Chacun sait aujourd’hui en quoi consiste ce phénomène dont la côte occidentale d’Afrique n’a pas le triste et dangereux monopole, mais qui règne également sur la côte orientale, sur celle de Coromandel, aux Indes, sur certains littoraux d’Amérique et même en quelques points isolés de nos rivages d’Europe. C’est un ressac plus ou moins violent que produisent, en se brisant contre une marche de sable sous-marine, les houles éternelles de la mer. La Guinée, cependant, est un des pays où la barre présente le plus de dangers et de continuité. Du Libéria au Niger, toute la côte est uniformément défendue par ces larges volutes sans cesse reformées en pleine mer, sans cesse précipitées en torrens d’écume sur la plage à pic. On conçoit à quel point elles doivent rendre l’embarquement et le débarquement difficiles, aléatoires, très souvent périlleux. De novembre à avril, le phénomène diminue d’intensité ; de mai à octobre, il est, presque sans accalmies, redoutable. Pendant cette époque, la vague atteint fréquemment à Grand-Bassam 6 et 8 mètres de haut, rendant les communications avec la mer des plus hasardeuses, quelquefois même, complètement impossibles. Le courrier d’Europe est alors renfermé dans des ponchons et arrive à terre porté par le flot ; quant à celui de la colonie, ce n’est qu’au prix d’efforts surhumains et souvent après dix ou quinze chavirages, qu’on parvient à le conduire à bord. Les transactions commerciales, elles, sont purement et simplement interrompues.

La violence de la barre n’est pas uniforme sur tous les points de cet immense cordon de sable quartzeux qui constitue la côte ; dangereuse principalement à Grand-Bassam, à Lahou, enfin à Assinie, où les huit volutes étagées du ressac rappel lent complètement celles de Kotonou au Dahomey, elle diminue d’importance à Béréby et sur la côte de Krou, pour devenir tout à fait bénigne à Axim, sur la côte anglaise. A Lahou et à Grand-Bassam, le débarquement est plus chanceux que l’embarquement ; à Assinie, au contraire l’accès aux navires est plus malaisé que la descente à terre. La barre a donné lieu de tout temps à nombre d’accidens mortels, c’est Grand-Bassam qui en a été le théâtre le plus ordinaire : le surf-boat, roulé par la vague, est parfois malheureusement renversé sur la plage même, assommant presque toujours les infortunés qui le montent. Le passage de cette lame difficile demande naturellement des pagayeurs expérimentés ; chaque maison de commerce possède une équipe de ces noirs venus généralement d’Elmina ou du pays de Krou. L’équipe de passeurs de barre revient en moyenne à 10 000 francs par an ; et cependant, quelle que soit l’habileté de celle-ci, les risques de barre demeurent considérables : ponchons éventrés, cargaisons perdues, bris de toutes sortes, tel en est le bilan quotidien ; on ne saura jamais tout ce que la terrible volute a englouti, sans parler des quartiers de viande que les noirs y jettent pour en apaiser le fétiche.

D’autres obstacles du même ordre entravent la navigabilité des rivières et des fleuves ; nous avons nommé les rapides. Tous les fleuves de la Côte d’Ivoire, sauf peut-être le Mmé, sont, à partir d’une certaine distance de leur embouchure, obstrués par des roches et des brisans qui en interceptent parfois complètement le cours. On n’a pas encore pu dénombrer ni cataloguer les barrages du Cavally, du San Pedro, du Sassandra ; ceux du Bandama, qui commencent au seuil de M’broubou, à environ 45 kilomètres de la côte, ne paraissent pas des plus dangereux, bien qu’en certains points, pourtant, au-dessus de Tiassalé, ils gênent très sensiblement le commerce. Ceux de la Comoé sont beaucoup plus importans. Les formations dioritiques et granitiques d’Yakassé, de Kassi-Amonkrou, d’Annocankrou, d’Amenvo surtout et de Dabiabosson, traversent tout le fleuve de leurs marches et de leurs écueils parfois formidables. Le rapide d’Amenvo est le plus sérieux de tous par sa largeur, le volume des eaux, la rapidité du courant, le colossal amoncellement des roches. Les petites pirogues parviennent à le remonter très difficilement à l’époque des crues : à la saison sèche le transbordement est inévitable.

La rivière Bia est complètement innavigable à partir des magnifiques chutes d’Aboiso, à quatre heures de vapeur de son embouchure ; le Tanoé, plus heureux, jouit d’un cours libre pendant plus de 45 lieues et ne commence à être obstrué de barrages qu’au de la d’Alankwabo, en terre anglaise. Il est juste de dire que son cours, extraordinairement sinueux, n’arrose pas en réalité 45 lieues de pays en ligne droite, mais permet cependant, aux eaux hautes, de gagner Nougoua en bateau à vapeur. Il est gardé au surplus par un fétiche particulièrement sacré qui oblige les européens à quelques rites et à quelques précautions.

La forêt constitue elle-même un troisième obstacle, considérable, à la pénétration européenne. Les chemins indigènes, que les cartes qualifient pompeusement de « routes », sont de vagues pistes humaines parfois presque impraticables. Encombrés d’arbres abattus, abordant de front, sans jamais songer à les tourner, des rampes abruptes, des descentes inopinées, empruntant, quand la direction s’y prête, le lit des rivières, se perdant dans des broussailles, dans des marécages, ils réalisent le type le plus rudimentaire de la voie de communication. En outre, la continuité uniforme de la forêt, l’absence de points culminans rend des plus difficiles la topographie, l’étude des bassins hydrographiques. L’horizon manque ; comme aux Guyanes, l’on ne voit pas à 20 mètres devant soi. Quant à pénétrer, la hache à la main, sous la futaie millénaire, pour reconnaître les ondulations du terrain, c’est un travail pénible, exigeant beaucoup de temps et une nombreuse escorte. Ce procédé n’est guère réalisable que sur les points les plus intéressans. Nous ne parlerons que très incidemment des hôtes malfaisans de ces taillis gigantesques. Outre l’éléphant, que l’on n’aperçoit jamais, quelques léopards, quelques chats-tigres habitent les fourrés profonds ; les chimpanzés sont assez rares ; en revanche, les rivières, le Tanoé surtout, sont peuplées de caïmans ; on rencontre même des hippopotames dans le Comoé. Mais une mention spéciale doit être réservée aux serpens, qui sont nombreux, bien que fuyant l’homme, aux fourmis qui, après les orages, promènent un peu partout, mais surtout dans les factoreries, de véritables invasions analogues à celles des criquets d’Algérie, enfin aux scorpions qui atteignent en Guinée des dimensions véritablement inouïes. Les araignées pullulent ; quelques-unes sont venimeuses, une espèce entre autres, d’aspect horrible, à longs poils et qui rappelle la tarentule.

D’autres impedimenta, auxquels se heurtera l’énergie des blancs, proviennent de la paresse, de la mauvaise foi, de l’hostilité latente des indigènes. Il est malheureusement certain que ceux-ci ne se gênent guère avec l’Européen. Il a manqué à notre prestige, en ce pays, le passage d’une force armée imposante, comme au Dahomey, et, il faut le dire aussi, le manque d’exemples propres à terrifier l’autochtone et à transformer en respectueuse considération la crainte secrète qu’il éprouve toujours devant ce « noir dégénéré » qu’est pour lui le civilisé, l’homme de race pâle. Le nègre de Guinée est certainement l’un des moins favorisés de la grande famille de Cham. C’est une vérité banale qu’on ne doit jamais, si tenté qu’on en soit par instans, fonder la moindre confiance sur lui, quelques preuves de dévouement et de fidélité qu’il ait pu vous donner. Vingt années d’inaltérable soumission, d’attachement animal ne vous garantiraient pas d’un acte de traîtrise inopiné et inexplicable, d’un retour offensif subit de l’irréductible nature africaine, de la sauvagerie héréditaire et qu’on observe parfois chez les chevaux les mieux dressés, chez les fauves domestiqués.

Ajoutons que la puissance musculaire de ces indigènes est sensiblement inférieure à celle de la plupart des races disséminées sur le continent noir. Tandis que le Zanzibarite, le Cafre même, portent allègrement des fardeaux de 40 à 45 kilos, le nègre de la Côte d’Ivoire, Agni de l’est ou Krouman de l’ouest, arrive à peine à en charger 25. Les femmes sont cependant plus courageuses que les hommes ; nous en avons eu, parmi nos porteurs, qui, enceintes de six mois, fournissaient encore des marches de sept heures avec 30 kilos sur la tête.

Le commerce européen aura toujours, on outre, à évincer la concurrence du traitant noir qui possède, sur le négociant blanc l’avantage de la parenté de race, de la connaissance intime des mœurs et du pays, enfin de la main-d’œuvre à vil prix que lui assurent la plupart du temps ses nombreux esclaves. Aussi les factoreries installées par certaines maisons dans l’intérieur, à Thiassalé et à Bettié, par exemple, ne seront-elles jamais que des tentatives commerciales d’un intérêt et d’un profit douteux. Outre que le noir, pour qui le temps n’est rien, préfère venir lui-même à la côte chercher son sel et ses étoiles et les payer moins cher, puisque le prix du transport majore d’environ 25 pour 100 le prix des marchandises rendues dans ces deux localités, il est bien évident que nulle maison européenne ne pourra lutter sérieusement contre un traitant comme Bénieh Kwamieh, roi de Bettié et faux « ami de la France », à qui 200 esclaves convoient, sans autre dépense que leur nourriture, toutes les provisions qu’il vient acheter à Grand-Bassam.

Enfin l’immigration européenne se trouvera dans une certaine mesure contrariée par la nature même de l’Européen. Nous n’effleurerons même pas la question de moralité. Etant donné l’effort surhumain que doit faire le Français pour s’expatrier, il est naturel de croire que, dans le premier flot des colons ou des prétendus tels, se trouve une forte proportion de gens ayant de bonnes raisons de s’exiler, pour tout dire, d’aventuriers désireux d’oubli. La Côte d’Ivoire n’échappera pas à cette commune destinée de toutes nos possessions d’outre-mer. Mais au moins ces émigrans forcés auront-ils déjà surmonté la répulsion première que paraît inspirer dans le public le climat de la Guinée. Combien d’autres, hésitant à partir, se verront définitivement retenus par les larmes de leur famille, par ces appréhensions plus ou moins justifiées ! Il est bien certain que la Côte d’Ivoire ne saurait prétendre à une patente de santé aussi brillante que la mère patrie ; cependant les cent Européens qui y sont disséminés actuellement, y vivent, et le Dahomey, dans des conditions de climat identiques, donne asile également, sans mortalité excessive, à un certain nombre de nos Compatriotes. La côte de Guinée ne mérite donc pas, en général, le surnom macabre de « pays de la mort », land of the death, que certains auteurs anglais se sont trop pressés de lui donner. Au surplus, convient-il naturellement de suivre certaines prescriptions à l’observance scrupuleuse desquelles est subordonnée toute la santé des Européens. C’est ainsi que l’on ne saurait trop préconiser, recommander instamment la plus absolue sobriété, la privation complète de tous les alcools, l’abstention rigoureuse de tous les apéritifs, digestifs, cocktails et autres.

Il faut malheureusement avouer que l’abus horrible du gin chez les indigènes trouve souvent sa contre-partie dans l’intempérance des blancs, cause des sept dixièmes des décès enregistrés parmi ceux-ci. Toutes les affections du foie sont engendrées ou entretenues par ces habitudes, déplorables dans les pays chauds : ainsi s’explique-t-on que la mortalité frappe davantage sur les Anglais, plus sujets que d’autres aux excès de boisson. En même temps que la sobriété, un sage exercice est nécessaire au jeu de l’organisme, au développement rationnel et à l’équilibre de toutes les facultés physiques ; l’influence du climat se fait surtout ressentir chez les Européens casaniers, chez ceux que l’ennui ronge, qui s’abandonnent au mal du pays, qui cessent de se sustenter par une abondante nourriture. Il s’en faut d’ailleurs que ce même climat soit, comme se le figurent tant de personnes mal renseignées, torride, dissolvant, intolérable. La température oscille constamment, en toute saison, entre 29 et 32 degrés. Nous en avons souvent davantage à Paris, l’été. Vers les mois de décembre et janvier, quelques coups d’harmattan, vent froid et chargé d’orages, abaissent, pour une demi-journée, la température à 13 ou 15 degrés. En temps ordinaire, les nuages couvrent fréquemment le ciel toute la matinée, permettant de travailler à l’aise. Les nuits sont généralement délicieuses. Notons encore que la saison sèche, moins fiévreuse, convient mieux à l’Européen que la saison des pluies (avril à juin et septembre à novembre) ; que parmi les diverses races blanches, certaines paraissent résister mieux que d’autres (tels les Belges et les Suédois en si grand nombre dans l’Etat du Congo) au climat d’Afrique ; enfin que le Français soucieux de sa santé doit s’astreindre à revenir périodiquement se retremper dans l’air natal. Un programme excellent de déplacemens est le suivant : quinze mois de Guinée, cinq mois de France. A celui de nos compatriotes qui pourra faire alterner dans cette proportion son séjour à la Côte d’Ivoire et sa cure d’air en pays tempéré, on peut prédire une immunité presque complète des germes morbides d’Afrique. Il y a lieu, au surplus, de constater que les personnes d’un certain âge paraissent résister à ceux-ci beaucoup mieux que les individus jeunes.

Il n’est pas jusqu’à l’inertie ou, pour mieux dire, jusqu’à l’incurie complète des bureaux installés au Pavillon de Flore sous prétexte d’administrer nos colonies qui ne retarde ou n’entrave grandement l’essor colonial, tant individuel que public. A la tête de ce ministère qui, au moins autant que celui des Affaires Etrangères, exigerait un long bail avec la même direction, les mêmes tendances, les mêmes traditions, une suite rigoureuse dans les idées, la persistance d’un effort intelligent vers un but dûment envisagé, on place un homme d’élite comme M. Lebon, mais qu’un vote emportera ce soir ou demain, détruisant son œuvre ébauchée, anéantissant ses conceptions, ses réformes, pour lui substituer, avec un autre homme, peut-être très compétent, très capable, très bien intentionné également, d’autres conceptions, d’autres réformes, tout un plan nouveau qui sera peut-être l’exacte contre-partie de celui appliqué précédemment. Quoi d’étonnant, dès lors, que les bureaux, subissant le contre-coup de toutes ces fluctuations, de tous ces bouleversemens du pouvoir central, se contentent de vivre obscurément, muets et ignorés, dans une médiocrité heureuse ? Il n’y a nulle crainte à éprouver, certes, qu’ils se compromettent jamais. Comme le sage de Lucrèce, ils regardent de la rive, sans s’y mêler, la tempête coloniale. Aussi toutes les réclamations, toutes les protestations, toutes les demandes, toutes les sollicitations, en un mot, de prendre parti, sont-elles vouées d’avance et d’office à un enterrement de première classe sous les linceuls verts de ces cartons si soigneusement étiquetés. N’est-ce pas d’ailleurs, au fond, une constatation officielle de l’impuissance de ces bureaux et dont eux-mêmes devraient ressentir la honte, que la création et le développement, parallèlement au ministère d’Etat, d’une Union coloniale française, sorte de ministère privé destiné à venir en aide à l’autorité défaillante, à suppléer l’initiative discréditée, à assurer le service débordé, anarchique, de l’administration gouvernementale ?


III

Les voies de pénétration à l’intérieur de la Côte d’Ivoire sont encore, — nous en avons touché quelques mots tout à l’heure, — très imparfaites, très insuffisantes. Il ne faut pas croire pourtant que ces élémens, si rudimentaires qu’ils soient, de communication, ne puissent être, dans une certaine mesure, perfectionnés. Les lagunes qui constituent, en quelque sorte, de larges fleuves parallèles à la côte, sont, de bout en bout, navigables, suivant un chenal naturel irrégulier et sinueux qu’il serait très facile de baliser. Il est même à peine croyable que ce travail si simple et si peu coûteux n’ait pas encore été accompli pour la grande et belle lagune Aby, par exemple, que deux barres de sable avec passes praticables obstruent à ses deux extrémités, l’une à l’embouchure de la rivière Bia, l’autre à la sortie de la rivière d’Assinie. C’est à peine si la lagune Tendo, la lagune Ehy, la lagune Ébrié, plus profondes, auraient besoin de ces pieux indicateurs.

Quant à la navigation des rivières, elle comporte des obstacles de deux sortes : les rapides d’abord, ensuite la diminution du volume de leurs eaux dans le bief supérieur, à la saison sèche ; accessoirement enfin, les troncs d’arbres plus ou moins volumineux, plus ou moins garnis de branches, tombés en travers de leur cours et qui l’embarrassent quelquefois d’une manière presque complète, d’une défense naturelle insurmontable. Il est vraisemblable qu’on n’arrivera pas avant longtemps à se frayer un chemin dans les rapides vraiment infranchissables. Les chutes d’Aboiso sur la rivière Bia, les rapides de Dabiabosson et d’Amenvo sont du nombre. Mais la dynamite viendra à bout de beaucoup d’autres ; ceux d’Yakassé, de Kassi-Amonkrou, sur la Comoé, pourront être ainsi partiellement détruits ; d’autres exigeront peut-être, celui d’Annocankrou notamment, le creusage d’un chenal parallèle à la rivière. Pour les successions continues de rapides et de barrages sur de longues portions de cours, comme entre Malamalasso et Daboisué où la Comoé cesse d’être navigable sur plus de trente kilomètres, une route de terre latérale sera indispensable, mais on pourra l’établira assez bon compte.

Le manque d’eau, dans les fleuves et cours d’eau secondaires, pendant une partie de l’année, est également un inconvénient fort grave, mais auquel il est plus aisé de remédier qu’aux embarras de rochers obstruant leur lit. Il est dû naturellement à la déclivité du fond de ces cours d’eau, à leur pente vers la mer, tout autant qu’à la disette de pluie : pendant l’été, les rivières se réduisent à un filet d’eau qui coule, sinueux, au pied des berges abruptes : vienne le changement de saison et le ruisseau gazouillant se transforme en une nappe torrentueuse qui roule avec rapidité et permet de passer souvent presque sans s’en douter, des rapides parfois fort brisons. Il n’est pas rare, en effet, que ces différences de niveau atteignent cinq et six mètres. La nécessité s’impose donc de créer enfin ces écluses que la colonie ne cesse de réclamer depuis si longtemps. La dépense n’en saurait être considérable, eu égard au bon marché de la main-d’œuvre, à l’abondance, sur place, de pierre et de bois. Mobiles et s’abattant au fond de la rivière dans le temps des eaux hautes, se relevant vers la fin de la crue, ces barrages augmenteront d’une manière considérable le rôle de la navigation et permettront aux bateaux à vapeur d’atteindre, même à la saison sèche, Thiassalé sur le Bandama, Annapé sur le Mmé, Annocankrou sur la Comoé, Nougoua et Alankwabo sur le Tanoé. Quant aux arbres abattus dans le courant, quelques équipes de Kroumen armés de haches en viendraient rapidement à bout à l’époque des eaux basses ; il serait juste en retour que le gouvernement local ou la maison de commerce qui entreprendrait de tels travaux fussent rémunérés par l’application d’un droit, d’une taxe quelconque de péage sur tous bateaux européens pénétrant après eux et profitant de leur travail dans les rivières. Ainsi débarrassés des rochers et des troncs les plus gênans, ainsi maintenus pendant l’été à un tirant d’eau suffisant, les fleuves de la Côte d’Ivoire porteront dans tout le pays la race blanche et ses produits. Nougoua, où le bief, à sec en saison sèche, atteint cinq mètres de hauteur, ne sera plus qu’à deux jours d’Assinie ; d’Annapé, où l’étiage des eaux sera encore de trois mètres, on ne comptera plus qu’un jour et demi jusqu’à Grand-Bassam. De Thiassalé, on se rendra à Lahou entre le lever et le coucher du soleil.

Il sera probablement nécessaire d’adopter pour cette navigation fluviale un type de bateaux à vapeur plus léger, calant moins que celui actuellement en usage, se rapprochant, avec la vitesse en plus, de l’embarcation indigène. Une sorte de pirogue à vapeur et à roues, qu’alimenterait le pétrole du pays et qui se mouvrait avec facilité dans les rapides, réaliserait cet idéal.

Les sentiers indigènes, avons-nous dit, sont impraticables au commerce dans leur état actuel. Mais il ne serait pas impossible non plus d’en modifier le tracé, de les débarrasser des arbres qui les obstruent, de les élargir considérablement, de leur faire contourner les collines et les marais, de leur faire aborder les rivières sur des ponceaux légers en poutrelles de fer, apportés démontés de France. L’expérience tentée à cet égard par M. l’administrateur Bricard, mort aujourd’hui, est des plus intéressantes et encourageantes. A force de diplomatie, de ténacité, de bonnes paroles, il est arrivé à faire élargir, par les indigènes et pour un prix dérisoire, de cinquante centimètres à six mètres, la route qui conduit d’Aboiso à Assikasso avec embranchement sur Attakrou, c’est-à-dire d’un développement total d’environ 250 kilomètres. Sans doute, il reste beaucoup à faire pour qu’elle devienne carrossable : telle quelle, pourtant, elle active et facilite considérablement le commerce indigène et elle constitue un précieux enseignement pour l’avenir.

Pour conduire à travers le Baoulé la colonne expéditionnaire de Kong, on avait dû également ouvrir une voie carrossable vers Toumodi et Kodiokoffi. Elle existe toujours ; convenablement entretenue, elle assurerait au Baoulé, pays déboisé où les communications sont faciles, un intérêt industriel et commercial prépondérant sur toutes les autres régions de la Côte d’Ivoire. Il faut enfin espérer que les voitures et les bêtes de somme, encore inconnues dans notre colonie, remplaceront bientôt le primitif transport à des d’homme et véhiculeront rapidement personnes et marchandises sur des chemins appropriés.

Mais la véritable voie de communication et de pénétration coloniale, celle qui créera réellement la vie commerciale et économique de la Côte d’Ivoire, c’est celle qui permettra de se transporter de Grand-Bassam à Bondoukou ou à Kong en vingt-quatre heures, c’est le chemin de fer. Tandis que les Anglais, à la Côte d’Or, poussent activement les devis de leur railway de la Volta, destiné à atteindre l’important centre commercial du Salaga, les ministères qui se succèdent en France sans se ressembler, contemplent d’un œil platonique la carte où se juxtaposent les deux tracés de voie ferrée proposés l’un par M. le gouverneur Binger, l’autre par le capitaine Marchand, sans parvenir à se décider entre les deux. Le projet Marchand a surtout pour but de suppléer à l’innavigabilité de certaines portions, assez considérables, du cours moyen et supérieur du Bandama. C’est donc la région du Baoulé qu’il se propose de desservir. Le tracé de M. Binger tendrait au contraire à rattacher à Grand-Bassam le bassin moyen de la Comoé et les territoires qui en dépendent géographiquement et naturellement, l’Indénié, pays de commerce ; l’Assikasso et le Bondoukou, pays de l’or. Ce chemin de fer circulerait ainsi constamment en forêt ; il serait donc d’une construction un peu plus coûteuse et plus difficile qu’une voie ferrée à travers le Baoulé pays de savane. En définitive, le projet Marchand paraît moins onéreux, le projet Binger semble d’un intérêt plus général ; c’est peut-être à ce dernier que notre modeste préférence personnelle se rallierait. Il importe en tous cas que la question, soit d’un côté, soit de l’autre, reçoive une solution rapide ; comme nous l’avons dit, l’avenir entier de notre colonie en dépend, et toutes nos hésitations et le temps perdu ne sauraient profiler qu’à nos voisins, plus prompts à la décision et plus entreprenans que nous, les Anglais.


IV

Les moyens de colonisation dont nous disposons à la Côte d’Ivoire ne diffèrent pas sensiblement de ceux que nous avons déjà expérimentés dans nos colonies antérieures, au Sénégal et au Tonkin, par exemple. Nous avons tout à l’heure indiqué le rôle prépondérant que sont appelées à jouer dans cet ordre d’idées les maisons de commerce de la côte.

La divulgation de l’existence abondante, rémunératrice de l’or, est également un moyen puissant de colonisation par l’appel latent qu’elle contient et les espérances légitimes de lucre qu’elle autorise. Si la « fièvre de l’or » a son mauvais côté, il faut bien convenir aussi qu’elle a toujours fait la prospérité rapide, magique, des pays qui en ont été la proie. Il est banal de rappeler l’exemple si connu du Transvaal. Celui de l’Arizona et de l’Australie n’est pas moins remarquable et suggestif. Aussi ne s’explique-t-on guère que M. Chautemps ait entouré d’un mystère impénétrable le rapport si intéressant du capitaine Marchand sur les richesses aurifères du Baoulé.

L’extension de la langue française, la création d’écoles nombreuses dans les milieux indigènes, sont également des facteurs précieux de la diffusion de notre influence. Bien que la langue européenne, de beaucoup la plus familière aux noirs, soit l’anglais, à cause de son usage plus répandu, plus commercial, et de sa syntaxe plus facile, on pourra obtenir avec le temps la prépondérance du français : l’action persévérante des missionnaires récemment établis à Grand-Bassam et à Memni, dans le pays de Potou, y contribuera largement. Les écoles du gouvernement de Grand-Bassam. de Mouoso, d’Assinie, sont bien suivies, et les petits indigènes ne paraissent pas insensibles à l’honneur de « parler blanc ».

Passant rapidement sur l’aide efficace que doit apporter à l’œuvre de colonisation l’extension du réseau télégraphique et téléphonique qui relie déjà Assinie à Lahou en passant par Grand-Bassam, il convient de signaler le concours précieux que pourra apporter à l’œuvre générale, si l’on sait s’appuyer sur elle et la faire habilement servir à nos desseins, une race indigène rusée et commerçante, intellectuellement supérieure à celles au milieu desquelles elle a été appelée à se développer, les Apolloniens, originaires du royaume noir d’Apollonie (Côte-d’Or), qui ont pu être surnommés avec raison les Juifs de Guinée.

D’une réelle aptitude aux affaires, retors, actifs, entreprenans, ils se sont disséminés, pour ne pas se gêner entre eux, sur presque toute la surface de la Côte d’Ivoire, exploitant l’autochtone dans la mesure du possible, assez habiles cependant pour l’écorcher sans le faire crier. Lorsque le Baoulé fut ouvert à l’influence française, un millier d’entre eux y monta en même temps pour se livrer à l’exploitation de l’or. Depuis longtemps ce pays leur était fermé, et ils ne guettaient qu’une occasion de s’introduire dans la place. Ils y sont installés aujourd’hui et y prospèrent. Leur qualité d’étrangers au sol permet d’exercer sur eux un contrôle rigoureux, et la menace de l’expulsion doit servir aussi bien à garantir leur collaboration qu’à nous préserver de leurs écarts.

Le rôle des administrateurs surtout est capital en matière de développement colonial : encore gagnerait-il à être étendu. Le chef de cercle, semble-t-il, ne doit pas se borner à exercer l’action politique, à assurer l’exécution des ordres on des vues du pouvoir central, à représenter la France ; il doit être surtout un agent commercial général au service de tous. Il doit, par un contact incessant avec l’élément indigène, par une information de tous les instans, par d’habiles enquêtes, être en mesure de fournir tous les renseignemens possibles d’ordre industriel, agricole ou commercial sur le cercle qu’il administre et qu’il a le devoir de connaître à fond. Dans un tel portrait, tous ces fonctionnaires peuvent-ils loyalement se reconnaître ? N’en existe-t-il pas qui, confinés dans leur poste, ignorent à deux kilomètres à la ronde la topographie même du pays qui leur est soumis ?

Les procédés d’exploitation, — main-d’œuvre, application des forces naturelles, — se ressentiront à la Côte d’Ivoire de l’impossibilité de s’assurer des bras sur place et du peu de puissance de ces mêmes élémens que l’industrie tire de l’eau et de l’air. Si le premier défaut du noir de Guinée est son incurable ivrognerie, le second est assurément son insurmontable paresse. Au reste, c’est une règle presque sans exceptions, que le nègre africain ne travaille pas dans le pays qui lui a donné le jour ; il est de toute nécessité de l’exporter. Ainsi l’Agni de la Côte d’Ivoire ferait peut-être au Congo un manœuvre passable : en terre natale, même, il faut renoncer à l’employer. On le remplacera aisément, il est vrai, par des Sénégalais ou des Sierra-Léonais, qui ont déjà fourni à maintes reprises chez nous des services appréciables. Le Sénégalais, malheureusement, par la conscience de sa supériorité sur le Bushman, l’homme de la brousse, est porté envers celui-ci à une brutalité dont il faut trop souvent réprimer les manifestations. Rien ne saurait rendre le dédain, l’incommensurable mépris du Yolof ou du Sérère, qui se croit aussi Français qu’un Parisien de Paris, vis-à-vis de son congénère de la côte de Guinée. La milice indigène, recrutée parmi les Sénégalais mahométans, a souvent motivé, par ses excès, les justes réclamations de la population indigène. Le Sierra-Léonais au contraire, le Sherbro, comme on l’appelle plus couramment, est d’intelligence aussi compréhensive que le Sénégalais, très laborieux au reste, ivrogne sans doute, mais à ses heures. Un peu dépaysé hors de chez lui, il est naturellement porté à une réelle docilité envers l’Européen qui est sa sauvegarde, son paravent en pays étranger. Le Sherbro se paye 1 shelling par jour, nourriture comprise, et l’on peut se l’assurer par traité pour des périodes assez longues. L’Agni ne travaillerait pas, et Dieu sait quel travail il fournirait ! — à moins de 1 fr. 50 par jour. On regagnera donc très rapidement, sur la différence des salaires, le passage de ces Sherbro qui s’élève à 20 francs environ.

La paresse, la mauvaise foi et l’imprévoyance des noirs rendront toujours impossible en Guinée ce système du métayage qui a donné parfois de bons résultats en d’autres endroits, notamment en Tunisie. Le planteur devra donc se trouver lui-même sur les lieux, quitte à s’entourer de bons contremaîtres noirs. Les missions bâloise et wesleyenne de la Côte d’Or forment depuis longtemps des sujets, Fantis d’origine généralement, susceptibles de rendre dans ce rôle d’excellens services.

Quant aux forces naturelles, nous avons déjà malheureusement constaté qu’elles faisaient presque complètement défaut. Le vent est très faible, les chutes d’eau, des plus rares. A peine signale-t-on çà et là une cascade susceptible d’alimenter une turbine, comme, sans doute, celle de la Malamala, au-dessous de Malamalasso. Peut-être, par la suite, trouvera-t-on une application industrielle de la force développée par les rapides.


V

Il nous reste encore un point de vue à examiner brièvement, c’est celui des vœux que suggèrent aux esprits nets et prévoyans les débuts de la colonisation à la Côte d’Ivoire, de certaines appréhensions légitimement conçues par eux pour l’avenir, enfin l’expression des nécessités qui s’imposent d’une manière impérieuse et immédiate à l’attention des pouvoirs publics.

Nous avons rendu pleine justice à l’administration de M. le gouverneur Binger ; elle a toujours été habile, bienveillante, paternelle et ferme. On peut dire sans exagération que, si le fonctionnaire est aveuglément obéi, l’homme privé n’est pas moins aimé de ses administrés ; si nous ajoutons que peu de personnes ont une science aussi consommée du pays et de l’indigène, nous aurons implicitement donné la mesure de ses hautes qualités et des services qu’il a rendus. Mais, outre que l’absence prolongée de ce haut fonctionnaire a pu être préjudiciable dans une certaine mesure au développement de la colonie accoutumée à tout rapporter à lui, à en référer à lui de toutes les difficultés, on ne peut nier qu’il y ait encore à faire pour le perfectionnement ou l’amélioration de ce qui existe déjà.

L’une des réformes qu’il serait en tout cas souhaitable de voir promptement aboutir, malgré les protestations indignées qu’elle suscitera de la part des maisons de commerce, est la restriction de la vente du gin. Tout le monde connaît cette horrible boisson à base d’alcool de pommes de terre que la Hollande et Hambourg fabriquent et expédient en quantités considérables, que Stanley dénonçait naguère à la Chambre des communes et dont on vient, plus récemment, de signaler à Cuba la désastreuse apparition. Un chiffre donnera une idée de la valeur intrinsèque de ce produit. La caisse de « gin vert » de douze bouteilles, emballée, étiquetée, en un mot, prête à l’exportation, vaut, prise à Hambourg, 2 fr. 50. On la vend 10 francs à Grand-Bassam. Que peut-on vendre pour un peu plus de 20 centimes la bouteille quand, sur ce prix, doit encore être imputé celui du verre, du bouchage, de l’étiquetage et de l’emballage, sans parler du légitime bénéfice du marchand ? Et c’est pourtant ce liquide nauséabond que les noirs ingurgitent en quantités effrayantes, dont ils s’enivrent jusqu’à l’abrutissement, jusqu’à la dégradation générale de l’espèce. C’est aussi le seul produit européen dont la vente soit, de tout temps et par quelques arrivages qu’il s’en présente, absolument assurée. Des bateaux spéciaux dits « bateaux de gin » exclusivement chargés du liquide en question on déversent continuellement le long de la côte les torrens délétères. Un de ces navires débarque-t-il à Grand-Bassam ou à Lahou dix, quinze mille caisses de gin, on sera surpris s’il en reste deux jours après une bouteille invendue. Très souvent même toute la cargaison est achetée sur la plage. Ce sont les traitans indigènes principalement qui se livrent à ce commerce et véhiculent lentement à des d’homme ce gin jusqu’à Kong et même, assure-t-on, jusque dans le Mossi, où, en arrivant, il a triplé ou quadruplé de valeur.

On conçoit quel supplément d’ennuis et de bagages cause à l’explorateur qui s’enfonce dans la forêt, la « question du gin », puisque cet affreux alcool sert aux échanges, paye l’hospitalité, exprime l’amitié, et que les noirs sont d’autant plus exigeans qu’ils aperçoivent dans votre convoi un plus grand nombre de ces inévitables caisses. Lorsque votre provision est épuisée par leurs incessantes demandes ou par leur vols purs et simples, l’accueil que vous recevez d’eux se rafraîchit considérablement ; d’où la nécessité de traîner, derrière soi, une longue théorie d’hommes inutiles uniquement occupés à véhiculer cette encombrante et malsaine monnaie.

L’abus du gin a fini par revêtir chez les noirs un caractère si révoltant qu’il serait grand temps de prendre des mesures sérieuses contre cette invasion de nos colonies par les boissons nuisibles. Nous n’avons pas le droit, fût-ce au nom du commerce que le mot de civilisation couvre trop souvent de son pavillon complaisant, de consommer lentement l’avilissement physique et moral de toute une race. On ne manquera pas d’objecter que la prohibition ou la restriction considérable de la traite du gin ne saurait empêcher une pénétration de contrebande par la frontière anglaise, enfin qu’elle arrêterait complètement le travail indigène, puisque les noirs ne travaillent guère que pour satisfaire leur triste penchant à l’ivrognerie ; que ce serait en définitive la fin du commerce à la Côte d’Ivoire.

A cela il est facile de répondre que l’Angleterre, commençant elle-même à ressentir la nécessité de mettre un frein à la consommation de ce lent toxique, ne se refuserait probablement pas à prendre, de concert avec nous, les mesures nécessaires pour en interdire la pénétration clandestine ; puis qu’on pourrait remplacer le gin dont le succès et l’abus découlent principalement du bon marché, par une boisson plus chère, le vin par exemple, ce qui favoriserait la production française au lieu d’enrichir quatre ou cinq maisons de Rotterdam, de Schiedam et de Hambourg. Déjà les noirs frottés de civilisation dédaignent ce casse-poitrine trop démocratique pour eux ; rien de plus facile que de flatter leur vanité enfantine en leur démontrant que la seule boisson vraiment distinguée est le vin, le n’zan brofoé, ce « gin des blancs ». L’exemple donné par les Allemands, dans leur Est-Africain, est d’ailleurs à méditer et à imiter : nous ne savons pas que la prohibition draconienne du gin et du tafia entre Zanzibar et le Tanganyika ait plongé dans l’oisiveté les peuplades protégées malgré elles.

Dans l’ordre administratif, une autre amélioration est également des plus désirables. Croirait-on qu’il n’existe à la côte aucun système de ravitaillement des administrateurs détachés dans le haut pays ? Personne n’est chargé de leur subsistance, de l’exécution de leurs commandes. Nous n’ignorons pas qu’ils doivent subvenir eux-mêmes à leur entretien, mais comment un fonctionnaire n’est-il pas préposé, en quelque sorte, à la surveillance de leur approvisionnement ? Que le messager envoyé par eux oublie la commission en route, que la factorerie chargée de l’expédition soit négligente, que les porteurs des précieuses conserves et des providentielles pommes déterre s’attardent à Grand-Bassam ou dans la forêt, comme il arrive si fréquemment, et le malheureux fonctionnaire retenu à son poste, se voit acculé à la ration de riz, au pain d’ignames, à la maigre chère des poulets étiques. Il nous souvient qu’un administrateur de nos amis, en résidence dans un poste très avancé, après avoir attendu plus de six semaines l’arrivée d’une urgente commande de vivres, et réduit littéralement à la disette, dut un jour descendre clandestinement à la côte et venir chercher lui-même de nuit à Grand-Bassam ses provisions qu’on avait oubliées. Au point du jour il repartit ; ce fut une promenade de 90 lieues dans le seul dessein de se procurer à manger. On aurait pu la lui épargner.

Parmi les abus auxquels sont souvent trop portés ceux surtout des colons qui viennent de débarquer à la côte, le plus funeste peut-être est celui qu’on nous permettra de désigner sous le nom de négrophilie à outrance. Gardons-nous de l’excès même dans les plus généreux sentimens. Quelqu’un ne parlait-il pas déjà devant nous, à la Côte d’Ivoire même, de suffrage universel ? Les résultats encore plus navrans que risibles de l’élévation à la cité française des noirs de nos Antilles et du Sénégal sembleraient cependant avoir dû donner à réfléchir à nos plus intrépides utopistes. Au surplus, il suffit de voir ce qu’a fait de Sierra-Leone la négrophilie insensée des Anglais, pour être à tout jamais dégoûté de suivre dans cette voie le grand peuple qui nous a, en matière coloniale, assez de fois montré le chemin.

Les arrivans ou ceux qui se proposent de ne rester que peu de temps dans le pays éprouvent encore une démangeaison singulièrement regrettable pour ceux appelés à venir derrière eux : c’est celle de la générosité mal entendue. S’il est un sentiment qui paraisse incroyable, paradoxal, naïf, disons le mot, aux indigènes, c’est assurément celui-là. Incapables de l’éprouver eux-mêmes, ils considèrent comme une rare aubaine de pouvoir l’exploiter chez les autres jusqu’à ses plus extrêmes limites. Un don n’est pour eux que le prélude de dix autres dons, une demande satisfaite en appelle vingt autres. Le blanc qui s’imagine, par le nombre et l’importance de ses largesses, s’ouvrir une route commode et libre, pavée de reconnaissance, ne fait au contraire qu’autoriser l’expression de plus insatiables convoitises. Il en est la plupart du temps la première victime. C’est, en termes populaires mais concrets, « gâter les prix ». Certaines régions ont été ainsi complètement perdues par des explorateurs maladroits, et l’infortuné qui s’y aventure après eux se voit rançonné sans vergogne, contraint d’acheter à des prix exorbitans les choses les plus indispensables à sa vie.

Il est, avons-nous dit, parmi les desiderata dont la réalisation est condition sine qna non du développement de la colonie, des vœux dont on n’entrevoit l’exécution que dans un avenir plus ou moins prochain, et d’autres au contraire qui réclament une intervention immédiate, urgente, une solution que l’on regrette de n’avoir pu acclamer déjà.

Au nombre des premiers, nous avons cité plus haut la création de routes, ou tout au moins de chemins muletiers, de voies ferrées, l’amélioration des rivières, la suppression ou l’utilisation des rapides ; nous aurions pu ajouter : un sanatorium à Drewin et un port à Sassandra. Chose curieuse, tandis que Fresco passe avec raison pour le point le plus malsain, le moins habitable de la côte, Drewin, qui en est assez rapproché, jouit au contraire d’une réputation de salubrité justifiée. L’idée, depuis longtemps émise, d’y construire un sanatorium est donc heureuse, et il serait à souhaiter qu’on l’examinât comme elle le mérite.

La question d’un port où les navires pourraient échapper à la houle implacable du golfe offre également un intérêt sur lequel il est inutile d’insister. Or il existe précisément à Sassandra une digue naturelle de rochers qui semble l’amorce providentielle d’une jetée, d’un brise-lames conçu par la nature. Un autre projet consisterait à utiliser la « vallée profonde », sorte de dépression considérable des fonds de la mer située sur la côte entre Grand et Petit-Bassam. Cette solution comporterait, croyons-nous, des difficultés d’exécution assez considérables.

Passant aux vœux de réalisation urgente, nous citerons tout d’abord un wharf, le wharf déjà célèbre, quoique encore simplement projeté, de Grand-Bassam. Lorsqu’un architecte construit une maison, sa première préoccupation est d’y ménager une porte. La Côte d’Ivoire ressemble en ce moment à une riche demeure où l’on pénétrerait par la fenêtre au risque, à chaque instant, de s’y rompre le cou. L’Etat, architecte de notre nouvelle habitation coloniale, nous doit une porte ; c’est le wharf en question : il nous la fait bien attendre. Et sa longue inertie est d’autant plus incompréhensible et regrettable que le précédent créé par le wharf de Kotonou a permis de se rendre compte du fonctionnement exact d’une pareille entreprise, en même temps que des services inappréciables qu’elle est appelée à rendre. Car c’est un fait aujourd’hui constant que l’appontement métallique de Kotonou dessert non plus seulement notre colonie du Dahomey, mais encore la colonie allemande de Togo et la possession anglaise de Lagos. Pareil phénomène se passerait à la Côte d’Ivoire. Le wharf de Grand-Bassam desservirait bien vite Assinie d’abord, puis Lahou, si l’on ne créait pas d’appontement spécial en ce dernier point. Un railway à voie étroite courant le long de la plage ne tarderait pas à mettre ces trois comptoirs en relations. Bref, ce serait le commencement de la vie active pour la colonie. Quand donc verra-t-on s’enfoncer dans la plage la première poutrelle de ce wharf tant désiré ? C’est ce qu’on se demande avec inquiétude à la Côte d’Ivoire. Pourtant le ministère fait procéder en ce moment à de nouveaux sondages, à de nouvelles études. Qu’en adviendra-t-il ? Les cartons verts sont là, qui guettent leur proie…

Il faut aussi, sans retard, se préoccuper un peu plus qu’on ne l’a fait jusqu’ici de la santé publique. Croirait-on qu’il n’existe pas encore de médecin à Assinie ? Les malades, pour recevoir les soins que comporte leur état, doivent être convoyés, souvent dans les plus mauvaises, sinon les plus dangereuses conditions, à Grand-Bassam. On frémit quand on pense à l’état dans lequel doivent arriver ces malheureux après un transport en hamac de onze lieues le long de la plage sous un soleil brûlant, avec le sassement et les soubresauts des porteurs. Il y a là une question d’humanité qui crie bien haut. Il faut augmenter le personnel médical de la Côte d’Ivoire, il faut installer un docteur suppléant à Grand-Bassam, un docteur également à Assinie.

Une nécessité qui ne s’impose pas moins est celle de débrousser, d’assainir les abords des agglomérations européennes. Il faut notamment, à Assinie, déplacer la résidence, si pittoresque soit-elle, et la réédifier au bord de la mer dans une situation qui permette au malheureux administrateur d’emplir ses poumons d’autre chose que des microbes soigneusement entretenus par les joncs de la rivière ; il faut enfin à Lahou, obtenir la disparition de ce charnier vaseux qui s’appelle l’île des Esclaves, encombrée de cadavres que viennent dévorer des crabes presque verts et des crevettes géantes.

L’amélioration des banlieues devra accompagner le perfectionnement de l’habitation. Il n’est pas indifférent que les ouvertures d’une demeure soient offertes à certains vents, fermées à d’autres ; leur surélévation au-dessus du sol a pour conséquence l’immunisation de ceux qui l’habitent contre les miasmes telluriques toujours à redouter en terre vierge. Enfin il faut bien convenir que le confort bien compris, un aménagement sain et agréable des appartemens, une vie le plus européenne possible fourniront un contrepoids des plus sérieux aux influences climatologiques. Combattre la débilité et l’anémie par une sustentation énergique à l’aide d’une bonne nourriture, prendre sur un lit véritable un repos complet, vivre dans l’air pur et bleu et non au niveau des émanations du sol, c’est s’assurer des moyens de résistance singulièrement puissans à l’action pernicieuse du milieu. Qu’on veuille bien se rappeler l’exemple du Sénégal, et, en remontant plus haut, celui de l’Algérie.

Nous voudrions, en terminant, insister d’une manière si pressante que notre appel pût être entendu en haut lieu, sur l’un des points les plus faibles de notre colonisation à la Côte d’Ivoire, l’insuffisance de la force publique.

Laissant de côté le Baoulé, où les événemens suscités par le passage de la colonne de Kong font entretenir encore aujourd’hui une certaine garnison, pour ne nous occuper que de la moitié orientale de la colonie, nous sommes obligé de constater que l’impudence et l’audace des noirs croissent en raison directe de la faiblesse qu’ils nous supposent. Que le Diamant, la canonnière qui croise derrière Grand-Bassam, sur la lagune Ebrié, soit mis en réparation, l’arrogance des riverains monte à un diapason inimaginable. Il est de toute nécessité de mater cette insolence des indigènes, ces bravades qui s’enhardissent l’une l’autre, parfois jusqu’à la prise d’armes et au soulèvement, — la révolte de l’Akapless, il y a deux ans et demi, en témoigne avec éloquence ; — et nous estimons que l’appareil de la force, bien plus que l’exercice de la force elle-même, est de nature à produire dans les esprits cette crainte du blanc qui est le commencement de la sagesse. Faire monter périodiquement, sans violence, sans bruit, sans ostentation, une troupe silencieuse, nombreuse, d’haoussas commandée par un administrateur et dont les fusils sonneraient tous ensemble à la parade du soir dans la rue principale des villages ; parcourir ainsi le pays en promenades militaires ; revenir inopinément, montrer qu’on est toujours là, invisible mais latent, qu’on veut froidement, fermement, le respect, la bonne foi dans les transactions, la justice pour tous et entre tous, que d’un seul mot, d’un geste de tous ces fusils abaissés, l’on pourrait… ne serait-ce pas s’assurer un prestige considérable, une soumission absolue, cet attachement presque câlin que donne la peur de la force jointe au sentiment de protection qu’on ressent auprès d’elle ? Insistons à dessein : aucune violence, aucun abus ; se servir de la force, c’est s’affaiblir, car c’est permettre de la mesurer. Mais l’appareil muet, impassible, de la puissance, voilà la raison qui commande le respect. Nous le répétons, ces colonnes pacifiques sont absolument nécessaires à l’extension et à la consolidation de notre influence. Et pour créer ces colonnes, il est indispensable d’augmenter le nombre des miliciens indigènes à la Côte d’Ivoire.

Ces réformes, ces améliorations, nous en avons l’indestructible confiance, l’avenir, un avenir prochain les fera. Elles ne seront pas l’œuvre d’un jour, mais leur jour, lentement et sûrement, viendra. Sans doute quelques-uns d’entre nous succomberont en route : la masse passera par la trouée ouverte. Des temps nouveaux paraissent luire enfin ; une ère s’ouvre, de vie coloniale et d’expansion lointaine. Puisse-t-elle être généreuse à notre colonie toute débile encore, presque née d’hier ! Puisse la Côte d’Ivoire entrer bientôt enfin dans cette voie de magnifique développement que lui réserve la nature féconde, s’éveiller à la destinée que lui promettent toutes les bonnes fées équatoriales penchées sur son berceau ! Oui, qu’elle devienne heureuse et prospère à son tour, cette côte française de Guinée, si mystérieuse, si attachante, d’où l’on pense si souvent, par les belles nuits de la Croix du Sud, à la patrie lointaine, au cher « ruisseau de la rue du Bac », cette terre où des Français abordèrent les premiers voici cinq cent quatorze ans, et sur laquelle, tant que le monde sera monde, on ne cessera de chérir la France et d’acclamer son nom !


PIERRE D’ESPAGNAT.