La Campagne de 1815/04

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LA
CAMPAGNE DE 1815

L'ABDICATION.

DERNIERE PARTIE.[1]


I. — COMBATS DE WAVRE. — RETRAITE DE GROUCHY.

La plupart des historiens bornent ici l’histoire de la campagne de 1815. Ils ne signalent pas même les combats de Grouchy, par ressentiment, par oubli, ou parce que ces combats sont stériles, tout ayant été décidé ailleurs et le drame ayant fini avec l’espérance. Au moment même où Bulow était entré en ligne à Waterloo, le maréchal Grouchy avait atteint les hauteurs de Wavre. Au bruit de la canonnade lointaine, il avait pressé le pas. Il aperçut enfin des troupes ennemies en position à moins d’une demi-lieue : c’était le corps de Thielmann. On en était séparé par une vallée étroite et surtout par la Dyle, qui, grossie par les pluies des jours précédens, débordait dans une prairie marécageuse. Les collines étaient plus hautes du côté des Français, plus raides du côté des Prussiens. Au milieu de la vallée s’étendait la petite ville de Wavre, presque tout entière sur l’autre rive, à l’exception de quelques maisons disséminées dans la plaine.

Tandis que Grouchy croyait avoir devant lui le gros de l’armée prussienne, Thielmann au contraire croyait, à cause de la mollesse que l’on avait mise à le poursuivre, n’avoir affaire qu’à un simple détachement. Il s’apprêtait à suivre le mouvement général vers Waterloo. Déjà même il avait envoyé une de ses brigades vers Saint-Lambert, lorsque les Français parurent. Il se disposa à leur disputer vivement le défilé. Les débouchés des ponts furent occupés, les troupes massées dans les rues parallèles, les réserves tenues à distance, sur les hauteurs, en face de chaque point de passage.

Grouchy, de plus en plus excité par le tonnerre de ces quatre cents pièces d’artillerie qui grondait sans intervalle au bout de l’horizon, prit à peine le temps de reconnaître les lieux. Il se décida seulement à tomber tête baissée sur l’ennemi par le plus court chemin. Dans l’impatience de s’atteindre, on commença l’action de loin par une vive canonnade des hauteurs opposées, dès que l’on s’aperçut. Sous cette voûte de feu, nos tirailleurs se précipitent dans la vallée. Ils bordent la Dyle et s’engagent, à travers cette étroite rivière, avec les tirailleurs déployés sur l’autre rive. Derrière ce rideau se forment les colonnes de Vandamme. Les ponts n’avaient pas été coupés ; on y court. Une lutte de plusieurs heures commence. À peine les nôtres ont-ils franchi les ponts, les têtes de colonnes « ennemies débouchent des rues transversales. C’est là, encore une fois, un de ces combats de rue où l’attaque trouve un obstacle à chaque pas. L’impétuosité ne peut rien qu’à force de patience et de temps.

Onze fois le corps de Vandamme s’est brisé dans ces attaques de front. Grouchy tente alors le passage à travers le moulin de Bierges, situé plus haut, à 1,200 mètres de la ville, en rase campagne ; mais là aussi la résistance est vive, l’obstacle difficile : un pont étroit, flanqué de deux murs, qui débouche dans une cour partout crénelée, et au-dessus, en amphithéâtre, la 12e division prussienne déployée, avec une batterie qui commande le passage. Un bataillon de Vandamme a déjà été repoussé. Grouchy, que l’impatience gagne, met pied à terre. Il prend avec lui un bataillon du 4e corps et le porte à l’attaque du pont de Bierge. Le général Gérard marche en tête. Lui seul avait alors le clair pressentiment des calamités prochaines. Mécontent de son chef, il semblait chercher la mort. Il tombe frappé d’une balle qui lui traverse la poitrine. L’attaque est manquée.

Terrible jeu de la guerre qui mêle dans le même moment l’espérance et le désespoir ! La seconde dépêche de Napoléon, écrite à une heure, est remise alors à Grouchy. « Ne perdez pas un instant pour vous rapprocher de nous et pour écraser Bulow, que vous prendrez en flagrant délit. » Quel abîme sépare le moment où ces paroles ont été écrites de celui où elles ont été reçues ! Ecraser Bulow ! il était alors aux prises avec Lobau, dans Planchenoit, à quatre lieues de [2] ! Cependant la crise imminente éclaira Grouchy, et il fit ce qu’il eût dû faire dès le commencement de l’attaque. Il tourne Wavre à Limale. Là les hauteurs, s’abaissant brusquement sur la Dyle, favorisent une attaque impétueuse de la division Teste. Elle s’élance à l’improviste sur le pont, qui n’a pas même été barricadé ; elle le traverse. Deux divisions de Gérard la suivent au pas de course. Les trois bataillons et les trois escadrons prussiens qui gardaient le pont sont renversés. L’infanterie de Vichery et la cavalerie de Pajol couronnent les hauteurs perpendiculairement à tout le corps de Thielmann.

La nuit était arrivée ; le combat se prolongea longtemps encore. Au milieu de l’obscurité, les Prussiens tentent avec leur réserve de rejeter dans la Dyle les troupes de Pajol et de Gérard ; mais les ténèbres étaient déjà si profondes que les assaillans ne purent garder leurs lignes de direction. Ils se choquèrent les uns les autres, et se retirèrent vers le bois du Point-du-Jour. Grouchy bivaqua dans la position où il était, ses deux corps séparés par la Dyle. Il venait d’envoyer le général Berton avec sa cavalerie sur la route de Namur à Louvain, tant la pensée de chercher l’ennemi dans la direction de la Meuse persévérait encore chez lui longtemps après que l’événement avait décidé du contraire !

À minuit, dans Limale, Grouchy, sans nouvelles, projetait de faire à la pointe du jour un grand effort pour refouler l’ennemi ; il se rabattrait alors avec toutes ses forces vers l’empereur, qu’il supposait vainqueur, et il n’était pas sans espérance de réussir dans ce mouvement, quoiqu’encore incertain de n’avoir pas devant lui Blücher et Bulow. Ainsi la même action qui lui avait semblé impraticable le matin, quand elle était possible et que Gérard la conseillait, lui semblait avoir des chances de réussite depuis que l’empereur l’avait ordonnée et qu’elle était devenue impossible !

Plein de ces projets aventureux par lesquels il trompait son angoisse, Grouchy écrivit à minuit à Vandamme de venir le rejoindre en toute hâte sur la rive gauche. C’est au nom de la patrie qu’il l’adjure d’arriver sans retard pour concourir à l’effort décisif qu’il prépare. Comment de semblables paroles, en de semblables momens, peuvent-elles rester sans effets ? Vandamme ne vint pas ; il resta sourd à ces ordres supplians. Ses trente et un bataillons demeurèrent sur l’autre rive, en face de Wavre. Cette étrange inaction eut sans doute pour cause que les ponts étaient demeurés au pouvoir des Prussiens. D’ailleurs là aussi le combat s’était prolongé jusqu’à onze heures du soir. La nuit profonde, l’épuisement des hommes avaient pu seuls l’interrompre, et, comme l’écrivit plus tard Grouchy à Napoléon, « on n’entendait plus le canon de votre majesté. »

La nuit s’acheva dans cette attente sans apporter aucune nouvelle certaine de la bataille. Personne ne doutait dans le corps français que Napoléon ne l’eût gagnée. Au contraire le général Thielmann avait reçu une première indication vague encore de ce qui s’était passé à Waterloo, et sur cette rumeur il pensait que Grouchy se hâterait de faire retraite. C’est ce qui décida Thielmann à prendre audacieusement l’initiative à l’aube du jour, le 19, lorsque Grouchy et Vandamme étaient encore séparés par la Dyle. Les Prussiens s’avancèrent avec la confiance exaltée que leur donnait la première renommée de Waterloo ; ils poussaient des hourras. Les Français, qui croyaient achever la victoire de Napoléon, marchèrent avec la même assurance, en sorte que les deux armées prirent en même temps l’offensive.

Grouchy avait sa première ligne formée de la division Teste et de deux divisions de Gérard, la troisième en réserve. Il occupait le plateau de Limale, la gauche en face du bois de Rixensart, la droite en face de Bierge ; la cavalerie de Pajol, à l’extrême gauche, menaçait de tourner la droite des Prussiens : ils cédèrent, et les nôtres s’emparèrent du bois ; mais cet échec de l’ennemi fut bien vite compensé, car à huit heures le général Thielmann reçut la nouvelle authentique de la victoire de Waterloo, et que le corps de Pirch avait été envoyé pour couper la retraite à Grouchy sur la Sambre. Dès lors la tâche des ennemis était facile : soit qu’ils parvinssent à retenir Grouchy devant Wavre, soit qu’ils l’entraînassent à les suivre dans leur retraite, celui-ci semblait perdu dans tous les cas. On vit alors, pour la première fois peut-être, deux armées aux prises soutenues, l’une par la certitude absolue de la victoire, l’autre seulement par une vague et tenace espérance, et c’est celle qui n’avait que l’espérance qui l’emporta. Les nôtres reprennent le bois de Rixensart. Sur la droite, à neuf heures, la division Teste s’empare du village et du pont de Bierge. Le corps de Vandamme débouche, les Prussiens sont délogés de Wavre. Thielmann se retire en plusieurs colonnes par Ottembourg à Saint-Achtenrode ; la cavalerie française les suit. Tout le corps de Grouchy est dans la joie. Et comment croire en effet qu’en suivant sa victoire il ne fît qu’avancer dans un gouffre ? La perte des Prussiens a été de 2,476 hommes ; on ignore la nôtre. Aucun rapport ne l’a constatée, soit précipitation, soit que la perte de quelques milliers d’hommes ait été négligée, comme insignifiante, dès que l’on connut le désastre de la veille.

Il était onze heures du matin. Grouchy, en pleine victoire, avait dépassé Rosière, quand l’officier envoyé des Quatre-Bras dans la nuit finit par l’atteindre. Cet officier avait mis douze heures à faire le trajet. Il n’apportait pas de dépêches, il raconta seulement ce qu’il avait vu. En l’entendant, le maréchal Grouchy pleura, et dans les larmes données à l’armée il y avait aussi le pressentiment que le désastre lui serait attribué et pèserait sur sa mémoire. D’autres disent que la pensée d’un malheur irrévocable n’entra d’abord que faiblement dans son esprit : il était vainqueur, et il croyait que Napoléon l’était aussi. De cette double victoire il était jeté en plein désastre. L’homme ne passe pas ainsi sans révolte d’un excès à l’autre, et l’on rapporte que Grouchy, inspiré par Vandamme, eut l’idée un moment de convertir la défaite en triomphe en se jetant avec son corps, par Bruxelles, sur les vainqueurs, qu’il prendrait à revers dans le désordre et l’imprévoyance de la victoire. Que le désespoir ait inspiré ce projet à des hommes de cœur dans le premier moment d’émoi où le conseil de guerre fut rassemblé, cela est naturel et vraisemblable ; mais la réflexion fit bientôt évanouir ce projet, et Grouchy n’y arrêta pas sa pensée : il jugea avec raison que son corps était trop faible pour une pareille entreprise, qu’il serait infailliblement cerné par des masses ennemies. Tout ce qu’il pouvait faire était de sauver les 30,000 hommes qui lui restaient encore. Ses larmes essuyées, il ordonna sagement la retraite.

Commencée le 19, quatorze heures après la bataille de Waterloo, cette retraite était elle-même déjà une entreprise assez périlleuse. On eût pu la croire impossible. Il fallait en effet à tire-d’aile revenir par une ligne parallèle à celle de Napoléon, se jeter dans Namur, y passer la Sambre, aller chercher, sans savoir où, sur la ligne de la Meuse, les débris de l’armée ; mais dans cet intervalle que de fois la retraite pouvait être coupée ! Elle pouvait l’être en-deçà de la Sambre ou au-delà, dans le long défilé que suit la route en côtoyant la Meuse. Et les Prussiens n’avaient que l’embarras du choix, car on a vu que, le soir même du 18, le corps de Pirch avait été envoyé du champ de bataille au-devant de Grouchy. Pirch, ayant marché toute la nuit, se trouva le matin du 19 à Millery, entre l’aile droite française et la Sambre. Ainsi la retraite de Grouchy était coupée avant même qu’il eût appris la perte de la bataille et qu’il songeât à se retirer. L’ennemi, car il y eut aussi des fautes chez les vainqueurs, ne profita pas de cette fortune insigne. Pirch, persuadé que le corps français avait échappé, arrêta ses troupes ; il perdit vingt heures. Cela fit le salut de Grouchy, qui, menacé en queue et en tête, enveloppé de tous côtés d’armées victorieuses, semblait être une proie oubliée de Waterloo.

Et il faut dire que ce général tant accusé, dont le lot est devenu si pesant, ne manqua pas à la fortune dès que tout fut perdu et que l’excès des revers lui eut ôté l’incertitude. Il sait agir depuis que l’adversité, en le délivrant de l’embarras du choix, l’a délivré de la nécessité de délibérer. Il sait alors tromper l’ennemi, se hâter, lui dérober ses marches, toutes choses qu’il semblait avoir oubliées dans les hésitations des jours précédons. La calamité a fait luire le jour dans son esprit. Pour tromper Thielmann, il laisse son arrière-garde à Wavre, à Limale, jusqu’au soir. Sa feinte lui réussit : il gagne toute l’après-midi du 19. Lui qui n’osait faire un détachement en présence d’une armée battue, il se partage au milieu d’une armée partout victorieuse. Il tient à la fois la route de Gembloux et celle de Limale à Sombref. La cavalerie d’Exelmans, huit régimens de dragons le précèdent, ils vont bride abattue s’assurer de Namur. Hier tout était difficulté, impossibilité, les chemins, les guides, le temps, la pluie ; aujourd’hui les obstacles ont disparu. Est-ce bien le même homme qui s’arrêtait indécis à chaque croisée de route ? Il court, il a des ailes, tant il est vrai que les pires des obstacles, à la guerre comme ailleurs, sont dans l’obscurité de l’esprit. Mettez-y la lumière, tous les objets changent de face.

Trompé par cette retraite à la fois précipitée et mesurée, Thielmann n’en a eu connaissance que le soir du 19, entre Achtenrode et Louvain. Il ne commencera la poursuite que le 20, il n’atteindra Grouchy qu’à trois quarts de lieue de Namur : Pirch est déjà aux prises avec l’arrière-garde française ; mais l’infanterie de Vandamme a profité d’un bois qui couvre les abords de la ville, elle y arrête longtemps les Prussiens et leur tue plus de 1,200 hommes. Quand elle se retire avec le corps d’armée, la division du général Teste reste seule dans la ville ; elle y barricade les portes, les rues, les ponts qu’elle ne peut détruire. Cette faible division montra ce que peut faire, dans une circonstance extrême, une poignée de braves dirigés par un homme de cœur. Sans artillerie, elle repousse tous les assauts furieux des Prussiens. Les officiers ramassent les fusils des morts, des blessés ; ils redeviennent soldats. Le plus grand ordre est maintenu dans la ville. Les blessés, les munitions, les bagages sont déjà éloignés sur la ligne de marche. Quand il n’y a plus un seul caisson à sauver, le général Teste fait filer ses bataillons sur les parapets des ponts, à la rive droite de la Sambre. En même temps des masses de bois et de paille avaient été entassées sous les portes ; on y met le feu, cela retarde encore l’approche des Prussiens. On ne leur laisse prendre possession de Namur qu’à neuf heures du soir, désunis, excédés, incapables de suivre les Français. Teste se retire lentement par la route de Dinant jusqu’à Profondeville. Là il fait reposer sa division pendant trois heures. À minuit, il la remet en marche, et rejoint le gros du corps de Grouchy à Dinant, à quatre heures du matin. Cette retraite si hardie, cette contenance si ferme, montrent combien le moral de ce corps était resté intact. S’il avait été, par son absence involontaire, une des causes du désastre, c’était à lui de le réparer. Ce fut là en effet l’attitude des soldats, des officiers, des généraux et de Grouchy. Tous furent au-dessus d’eux-mêmes, ayant quelque chose à faire oublier ou pardonner. D’ailleurs ils gardaient un plein espoir : aucun d’eux, en parlant de la bataille du 18, n’égalait de loin ses craintes et ses imaginations à la réalité,

À Paris, on était dans l’attente ; mais la victoire de Ligny, que l’on était occupé à célébrer, saluée le 18 par le canon des Invalides, en faisait présager une autre. Voici comment le secret de la nouvelle de la déroute de Waterloo transpira pour la première fois. Le soir du 20, plusieurs personnes étaient réunies chez le ministre de l’intérieur, Carnot ; elles l’interrogeaient sans en tirer de réponse, Pour se soustraire à ces questions importunes, Carnot s’approche d’une table à jeu et s’y assied avec trois de ses amis. Il distribue les cartes. Celui de qui je tiens ce récit [3] était en face du ministre, et il jouait. Par hasard, il lève les yeux sur Carnot ; il voit ce grave visage sillonné, inondé de larmes. On jette les cartes ; on se lève. « La bataille est perdue ! » s’écrie Carnot, qui n’avait pu se contenir plus longtemps. La nouvelle se répandit le soir même dans Paris.


II. — RETOUR DE NAPOLEON AU PALAIS DE L’ELYSEE.

Pendant ce temps-là, que faisait Napoléon ? Arrivé à Laon et encore inspiré par le champ de bataille, il avait d’abord voulu s’arrêter et rallier l’armée autour de lui. C’était l’instinct du salut qui lui parlait encore ; mais ses familiers lui conseillèrent au contraire de quitter l’armée et de se hâter vers Paris, pour se fortifier des chambres. Chose nouvelle chez lui, il céda sans nulle résistance. On put voir alors que sa puissance de volonté avait été brisée dans l’effort suprême du soir de Waterloo, et ce premier abandon de sa volonté se renouvellera à chaque épreuve dans les jours qui vont suivre. Il sentait pourtant mieux que personne combien serait désastreux l’effet de ce retour précipité. Les comparaisons funestes se présentaient d’elles-mêmes. C’est ainsi qu’on l’avait vu revenir de Moscou, puis de Leipzig, et toujours seul, sans armée ! Il était donc vraiment marqué par la fatalité. Pourquoi n’était-il pas resté à la tête de ses soldats ? C’est qu’il les avait abandonnés, ou qu’il ne lui en restait plus, ou qu’il venait mettre à exécution des projets sinistres contre la ville désarmée. Napoléon vit clairement ces conséquences, il sentit qu’il se perdait, et malgré cela il obéit à ses conseillers au même moment où il condamnait et rudoyait leur avis. « Ma vraie place était ici ! J’irai à Paris, mais vous me faites faire une sottise. »

Carnot était d’avis que l’empereur retournât sur-le-champ à l’armée. L’événement a prouvé que cette vue était juste. En se séparant de l’armée, Napoléon perdit la seule force qui pouvait le soutenir encore. Il s’isolait de ses amis, il se livrait à ses ennemis. Chercher dans les chambres une résolution qu’il ne devait chercher qu’en lui-même, c’était montrer qu’il n’avait plus le sentiment véritable ni de sa force ni de sa faiblesse. Ainsi, poussé malgré lui par les conseils de quelques-uns, étonné de ne plus diriger sa fortune, Napoléon rentra à Paris dans la nuit du 20 au 21. Avec un rire convulsif [4], il accusait Ney, Grouchy, Vandamme, d’Erlon, les troupes du 1er corps ; mais ni à ce moment, ni plus tard, il ne songea à s’accuser lui-même.

Au reste, il ne reparut pas, comme après Moscou et Leipzig, dans le palais des Tuileries. Il cherche une demeure obscure, éloignée des regards. Comme s’il se fût déjà senti tombé du trône et qu’il eût fui lui-même les murs témoins de ses prospérités, il court s’enfermer dans le palais suburbain de l’Elysée. Si, par le choix de cette demeure modeste, il voulut éloigner tout soupçon sur l’emploi de sa force contre ses ennemis du dedans et amortir la défiance ou la haine en se montrant désarmé, il se trompa. Cette modestie inaccoutumée ne servît qu’à accroître l’audace de ses adversaires. Les uns y virent un piège ; les autres, l’aveu de sa chute irréparable ; la plupart pensèrent que l’occasion était venue de se défaire de lui. C’est alors qu’apparut dans tout son jour l’impossibilité de l’alliance entre les amis de la liberté et Napoléon. Il y avait une arrière-pensée des deux côtés. Vainqueur, il eût détruit la liberté, dont il disait que « cela durerait deux ou trois ans ; » vaincu, c’est la liberté qui va le détruire.

Instruit par le désastre, Napoléon savait que, pour retrouver sa force, il lui fallait rentrer dans le pouvoir absolu. C’était là son principe, sa tradition, son instinct ; ce fut aussi là son premier mot ; ce que les autres appelaient despotisme, il l’appelait dictature. Il était dans le bain, quand le maréchal Davoust est introduit. Avec un bon sens tout militaire, celui-ci, sachant que son maître est le fils de la force, conseille la force. Que l’empereur proroge les assemblées, c’est son droit écrit dans la constitution ; qu’il en use, mais promptement, sans délibérer davantage, car l’occasion menace de disparaître bientôt. Cet avis est soutenu par Lucien : il se souvient d’avoir présidé les cinq-cents ; il s’offre pour recommencer son œuvre. N’avait-il pas réussi une fois ? Selon lui, la chose est plus facile qu’on ne pense. Il s’agit seulement d’oser ; c’est à l’empereur de sauver sa couronne avant qu’on ne vienne la reprendre.

Au milieu de ces conseils emportés, on a vu Napoléon, incertain, n’oser faire usage de son droit et laisser échapper l’occasion. Plus que tous les autres, il se sent condamné par la force des choses, car il ne se retrouve pas lui-même. Nulle résolution, nul parti arrêté ; ne sachant s’il faut garder ou quitter le pouvoir, espérant qu’on lui offrira cette autorité suprême dont il n’ose se saisir : de là une attente vague, stérile, qui ne profite qu’à ses ennemis ; demandant encore une heure pour se décider, cherchant sa destinée dans les yeux de ceux qui l’entouraient ! En un moment, il passe de l’abattement à l’audace, de Fouché à Carnot. Rien ne ressemble moins au Napoléon des temps heureux que le Napoléon de l’adversité. De longs silences, des paroles précipitées, et, comme le rapportent ses familiers, une sorte de catalepsie morale d’où il sortait par momens pour amuser les siens de vains projets de retraite dans sa demeure de la Malmaison. Là, il vivrait seul, loin des affaires, visité rarement de quelques fidèles, sans donner d’ombrage à personne. Et de nouveau par momens le désir de tout ressaisir encore une fois ; il en aurait les moyens, s’il le voulait, et il se plaisait alors à énumérer ses forces. Ses soldats approchaient. Déjà il avait sous la main les dépôts de la garde : 6,000 de ses grenadiers, 17,000 tirailleurs de la garde nationale, tous à lui, sans compter cette foule dont les acclamations se faisaient entendre autour du palais dans l’avenue de Marigny ; mais ces acclamations mêmes ne pouvaient le fixer à une résolution énergique, et il retombait dans ses incertitudes, car il savait trop bien que cette foule, qui a quelquefois abattu un pouvoir, n’a jamais su en défendre ou en sauver un seul.

Dans ces tergiversations, tout se retirait de lui. Le mot d’abdication avait déjà été prononcé autour de lui par un de ses aides-de-camp dès l’arrivée à Laon ; maintenant ce mot était dans toutes les bouches, comme la parole de la nécessité. Chacun sentait que l’empire n’avait plus de raison d’être et voulait se ménager l’honneur d’avoir été le premier à se détacher d’un pouvoir désormais impossible. En effet, l’audace de l’assemblée croissait avec les hésitations de Napoléon ; on le sentait doublement vaincu, sur le champ de bataille et dans le conseil ; on se hâtait de profiter de l’occasion qu’il laissait échapper. Presque tous en vinrent à lui marchander même une heure. Voyez alors, si vous avez quelque impartialité d’esprit, éclater ici la justice de l’histoire ! Il avait beau jurer qu’il ne venait pas porter atteinte aux libertés des chambres, ces chambres n’en pouvaient rien croire ; elles revoyaient dans Napoléon reparaître, mais vaincu et désarmé de sa gloire, ce même général Bonaparte qui avait dispersé au 18 brumaire par les baïonnettes la dernière assemblée libre qui se fût montrée en France. Ceux-là mêmes qui avaient le plus applaudi à cette journée la rappelaient maintenant pour la tourner contre lui. Ils disaient que c’était là le même homme qui n’avait pas craint de faire chasser par ses grenadiers les élus de la France. Ce qu’il avait fait victorieux, pourquoi ne le ferait-il pas vaincu, s’il lui en restait seulement la force ? Pourquoi respecterait-il aujourd’hui ce qu’il avait écrasé il y avait seize ans ? En quoi espérait-on qu’il fût changé ? Ne savait-on pas que dans les champs de Ligny il avait montré autant de haine pour l’assemblée que pour l’ennemi lui-même ?

Ces soupçons, ces impossibilités d’oublier ne firent qu’augmenter quand Napoléon eut l’idée désastreuse d’envoyer son frère Lucien aux deux chambres en qualité de commissaire. Ce choix donna à penser à tout le monde. Était-ce bien le président du conseil des cinq-cents dans la journée du 18 brumaire qui pouvait rassurer les deux assemblées sur les intentions de son frère ? Ne savait-on pas que Lucien ne voyait de salut que dans cette date et qu’il voulait la recommencer, comme si c’était le droit public des Français ? Par ce choix, Napoléon acheva de se trahir lui-même, car dans ces momens de crise rien ne soulève plus les imaginations que l’aspect subit de celui qui rappelle et personnifie le danger que l’on veut le plus éviter.

Napoléon balançait entre une usurpation nouvelle et une obéissance inaccoutumée, et sans examiner encore de quel côté il penchait davantage, toutes les circonstances que je viens de dire jetèrent l’assemblée dans une sorte de vertige. À chaque instant on s’attendait à le voir paraître à la tête de ses grenadiers, comme dans la salle de l’Orangerie. D’autres fois, on pensait que son frère se chargerait de ce soin, tant les imaginations des uns et des autres étaient remplies du souvenir du passé. Ainsi cette journée du 18 brumaire se dressait à cette heure entre l’assemblée et Napoléon, et empêchait qu’aucune réconciliation pût s’établir entre eux. Le 18 brumaire accabla à ce moment Napoléon, qui ne put même s’expliquer par les siens, et il endura, par l’effet d’une justice suprême après la défaite, tout ce qu’il avait fait endurer d’humiliations et de revers aux institutions libres à l’heure de sa prospérité. Le 21 juin 1815 et surtout le lendemain, cette même assemblée des cinq-cents, librement élue, que l’on croyait dispersée et évanouie depuis 1799, renaît de ses cendres avec ses colères et ses désirs de représailles ; d’un mot elle oblige à disparaître et à s’évanouir pour toujours le maître qui l’avait dispersée. La justice s’accomplit, mais en même temps la liberté va périr avec l’indépendance, tant il est vrai que des journées telles que le 18 brumaire, où la conscience d’une nation succombe, ne laissent après elles tôt ou tard que ruine et désastre pour ceux qui font ces journées et pour ceux qui les subissent ou les acclament.


III. — ABDICATION.

Quand il n’y a plus aucun principe en jeu, que tous ont été détruits les uns par les autres, alors vient pour un moment le règne d’une certaine espèce d’hommes qui sortent subitement de l’ombre ; ils s’apprêtent à perdre celui qui est perdu. M. de Talleyrand avait joué avec grâce ce rôle l’année précédente ; M. Fouché répéta le même rôle en 1815, mais avec audace et comme s’il n’était plus besoin de garder aucune précaution. Il s’était fait le ministre de Napoléon avec le parti-pris de lui rester fidèle s’il était le plus fort, de le précipiter et de l’achever s’il s’avisait d’être le plus faible. Et ce n’était pas de loin qu’il préparait ses trames, c’était dans l’antre même du lion qu’il ourdissait ses pièges et qu’il tendait ses toiles. Pendant les cent jours de cet étrange ministère, il est là, épiant si le maître qu’il sert, traqué par l’Europe, se relève ou s’abat, décidé dans le dernier cas à le livrer lui-même et à le châtier de sa défaite. Chose plus extraordinaire encore, Napoléon voit ces pièges ; il les voit et il les laisse se nouer autour de lui. Il sait quelles mains ourdissent ces trames, et il s’en laisse enlacer jusqu’au moment où il ne peut plus même tenter de se délier. Déjà enveloppé, il n’a pas un moment de révolte, pas une parole indignée. Il connaît, il mesure l’embûche et il y tombe sciemment ; il laisse faire jusqu’au bout son ministre, soit lassitude, soit dégoût de sa destinée, soit un reste de faiblesse pour le complice de son ancienne puissance, soit volonté de périr par l’instrument de sa domination passée, soit plutôt qu’il comptât sur la victoire pour rompre en un instant les fils d’araignée qui l’entouraient. Fouché dans un même moment conseillant, patronant, aveuglant et livrant Napoléon, c’est là une des grandes instructions de cette histoire qui en renferme tant d’autres.

Fouché eut le mérite de voir que Napoléon battu à Waterloo était frappé à mort ; de ce moment, toute délibération cessa : il ne s’agissait plus que de livrer sans péril celui qui avait le tort d’être le plus faible. Voici comment ce dernier dénoûment fut préparé.

Napoléon insistait encore sur la nécessité de dissoudre ou de proroger l’assemblée. Fouché combattit cet avis ; lui qui savait mieux que personne combien la chambre des députés était hostile, combien la défaite l’avait rendue irréconciliable, il conseille de s’en remettre à la chambre. C’est en elle que Napoléon trouvera le salut de son trône, un appui véritable, et en même temps tous les incidens des conseils tenus à l’Elysée arrivaient par des voies obliques aux oreilles des représentans, les menaces, les projets de violence, puis le retour à la confiance, la lassitude de tant de pensées opposées. Le lion était à demi vaincu ; on le livrait endormi, mais il fallait se hâter. Et comme si pour abattre Napoléon le génie de la ruse ne suffisait pas, la vertu elle-même se leva dans la personne de M. de Lafayette. Il avait appris de la bouche même de Fouché, de Regnault Saint-Jean-d’Angély, les projets de Napoléon contre l’assemblée, il gagna de vitesse l’empereur, et sans prendre le temps de consulter personne, il rompit le silence des vingt dernières années par la proposition que « toute tentative pour dissoudre l’assemblée serait considérée comme une trahison. » Par cette hardiesse, la question fut résolue. Tous ceux qui hésitaient encore se mirent du côté de ceux qui osaient davantage, car en ces momens suprêmes on prend l’audace pour le gage assuré de la force. Même l’auteur de l’acte additionnel, Benjamin Constant, s’était déjà désabusé de son œuvre ; il poussait en secret Lafayette à le délivrer promptement de son héros. « "Vous voulez renverser l’empereur, lui disait-il, vous avez raison ; c’est toujours un tyran [5]. »

C’étaient là autant de déclarations de guerre. Napoléon le sentit enfin, mais trop tard. Il s’était trompé sur les intentions de ses adversaires dans l’assemblée comme sur les projets des généraux ennemis sur le champ de bataille. Pourtant la nuit lui fut encore laissée, et c’est alors qu’il revint à ses projets, cent fois repris, cent fois abandonnés, de disperser l’assemblée et de s’emparer de tous les pouvoirs. Parmi les causes qui l’empêchèrent de prendre cette résolution, l’illusion eut une grande part. Pour retenir sa colère, qui redevenait menaçante, quelqu’un eut l’idée d’affirmer que son abdication, jointe à une prompte soumission aux volontés des chambres, assurerait le trône de son fils. Cet appât grossier fit tomber ses projets de violence. Il goûta cette amorce en souriant, comme s’il n’en eût pas fait l’épreuve, il y avait à peine quelques mois, dans l’abdication de Fontainebleau. Il devait pourtant savoir ce que valait le trône de cet enfant quand il n’était plus là pour le défendre.

Napoléon sans force et sans audace était un spectacle si surprenant et si nouveau que chacun sentit qu’il avait fini de régner. Le matin du 22, un homme obscur (c’est par des inconnus que la nécessité se révèle le mieux), M. Duchesne, proposa dans l’assemblée l’abdication. Toute l’assemblée se leva, et d’un cri unanime répondit : L’abdication ! approuvé. Cette nouvelle mit Napoléon hors de lui ; il s’écria que le temps perdu en vaines menaces contre des révoltés pouvait encore être réparé ; mais ce fut la dernière résistance d’une volonté qui s’éteignait. Même ses frères furent de l’opinion qu’il était trop tard pour résister, et ils le pressèrent de se dépouiller du pouvoir avant qu’on ne vînt le lui reprendre. Déjà, au lieu de l’abdication, on menaçait de la déchéance.

Ceux qui ont assisté à cette agonie d’une grande volonté racontent que tant qu’il médita sérieusement des projets de violence, il les renferma en lui-même, ou ne s’en ouvrit qu’à quelques-uns. Lorsque le temps en fut passé, il s’exhala en menaces ; bientôt même ces menaces furent oubliées, et, comme si elles n’eussent été qu’apparentes, quand on le pressa de nouveau et qu’il se vit au moment d’être forcé, il dicta d’une voix rassise la déclaration d’abdication en faveur de son fils à ce même Lucien qui avait été le plus obstiné à conseiller la force. Alors on revit ce que l’histoire a rencontré cent fois, mais jamais peut-être avec de si grands contrastes, l’abandon, le silence autour de ce fils de la renommée, ses familiers eux-mêmes se retirant un à un, le palais désert à peine gardé par une sentinelle, la foule même, ce courtisan de la dernière heure, se dispersant au loin et sans espoir, de vagues menaces d’assassinat circulant dans ces solitudes, et, comme si l’abandon n’était pas encore assez profond, l’invitation, puis bientôt l’ordre à ce maître des maîtres de se retirer plus loin, hors des regards de Paris, dans l’obscurité de la Malmaison.


IV. — PROJETS DE NAPOLEON.

Voilà ce qu’étaient devenus ces projets mystérieux médités la nuit dans le secret du palais de l’Elysée. En quoi consistaient-ils réellement ? Napoléon a eu soin plus tard de nous en instruire lui-même. « Se rendre le 22 au point du jour au palais des Tuileries, y convoquer toutes les troupes de ligne qui se trouvaient dans la capitale, les six mille hommes de la garde impériale, les fédérés, la garde nationale, le conseil d’état, les ministres et ajourner les chambres. » Que si elles résistaient, les contraindre ; se livrer, s’il le fallait, aux actes les plus terribles, gouverner au besoin par la hache des licteurs.

Telles étaient en effet les conditions du problème que Napoléon avait rapporté avec lui de l’île d’Elbe. Ces conditions, qu’il aurait dû prévoir nettement, mûrement, dès la première idée qu’il se forma de son entreprise, lui apparurent seulement à cette dernière heure, et cette nouveauté l’accabla, d’autant plus que de pareilles mesures doivent se méditer de loin, et qu’elles ne s’improvisent pas en une nuit. Il fit alors ce qu’il n’avait jamais fait, et ce qui est la marque la plus certaine que le génie vous abandonne. Il voulut un résultat, il le voulut avec passion, et il ne voulut pas ce qui le rendait possible. Par là, il rentra dans la classe de ceux qui ne sont plus faits pour commander. Il descendit à grands pas des sommets de l’histoire, et sa vie publique cessa plusieurs jours avant son abdication ; car il est certain que, dans le retour de l’île d’Elbe, le plus difficile n’était pas de rentrer à Paris. La question n’était pas seulement de ressaisir la France, qui se donne si facilement à qui a l’audace de la prendre ; c’était là le côté brillant, éblouissant de l’entreprise. La question véritable, c’était de défendre la France au dehors contre les puissances coalisées, au dedans contre ses propres inconstances, et dans ces deux choses Napoléon a échoué. Si tout devait être abandonné et perdu à la première opposition de l’intérieur, reconnaissez que l’entreprise était plus séduisante que solide.

Après un demi-siècle, on peut se demander qui l’eût emporté de Napoléon ou de l’assemblée, s’il eût engagé la lutte ; l’histoire convenue répond sans hésiter qu’il eût été vaincu. Ceux qui refont ce passé avec des souvenirs vivans, non avec des traditions aveugles, garderont au moins le doute, et l’une de leurs principales raisons, c’est que la liberté échappée d’un si long servage, se retrouvant à peine, née de quelques jours, était plus faible qu’on ne pense. Des généraux sans soldats, des chefs de partis sans partisans, des démocrates sans peuple, voilà ce qui s’opposait à Napoléon. Les amis de la liberté qui avaient survécu au despotisme se trouvaient eux-mêmes dans un isolement aussi grand que l’empereur. S’il n’avait plus d’armée, eux n’avaient plus de peuple derrière eux, celui-ci ayant été effacé depuis quinze ans, tant le vide avait été fait dans les esprits, tant on se trouvait désarmé et impuissant dès que l’on sortait du pouvoir absolu ! Hors de lui, il n’y avait que l’abîme. Le maître et les sujets s’y plongèrent à l’envi, et ainsi par toutes les routes on se précipitait au but préparé, l’anéantissement du peuple dans un seul, et avec la chute de celui-là la chute de tous.

Notre génération avait été élevée à poursuivre de ses risées la dernière assemblée libre. Dans les récits, les histoires, les tableaux offerts à nos yeux, nous l’avions vue livrée à tous les genres d’opprobres. Combien nous avaient paru ridicules les députés, les représentans de la loi, désarmés, obligés de fuir par les fenêtres de l’Orangerie, devant les intrépides soldats qui s’étaient avancés, baïonnette basse, front haut, comme à la bataille ! Que l’attitude des premiers nous avait paru misérable, sans épée, sans défense, sans abri ! Si Napoléon en 1815 eût lancé de nouveau ses grenadiers contre une assemblée qui avait eu à peine le temps de se nommer, s’il y eût mêlé les accusations de trahison, dont l’effet est presque immanquable, s’il avait osé comme en brumaire, il avait bien des chances de nous trouver comme en brumaire (je parle de l’immense masse anonyme) courtisans de la force et dévoués à qui l’évêque même contre nous, ne connaissant que lui, ne voulant que lui, indifférens aux choses, pourvu qu’on nous en donne l’ombre. Et d’ailleurs quel nom nous attirait dans cette assemblée ? Aucun. Ceux qui rappelaient les grands jours de la révolution étaient peut-être ceux qui nous étaient le plus étrangers ; la langue même qu’ils parlaient, celle du droit et de la liberté politique, était comme une langue morte, nous ne la comprenions plus. Quinze années suffisent chez nous pour oblitérer les noms, les choses, les événemens les plus mémorables. Dans ce naufrage surnageaient, il est vrai, Lafayette, Carnot ; mais eux-mêmes, nous ne les connaissions plus, ils avaient à refaire leur renommée.

On se figure aujourd’hui que le parti libéral existait dès lors dans toute sa force, et qu’il aurait pu servir de base. Il n’en est rien, ce parti n’avait encore que quelques têtes et point de corps. Les masses étaient restées idolâtres de leur servitude ; il fallut, durant les années qui suivirent, le travail de quelques hommes, à la tribune, dans la presse, pour refaire en nous les notions, les idées, les sentimens même que nous avions perdus, en sorte que nous avons vu, dans la première partie de notre existence, ce double phénomène : quelques hommes extirper chez nous toutes les notions de liberté et quelques hommes les faire revivre toutes ; grand motif d’espérance dans les mauvais jours et de vigilance dans les bons.

Voilà ce que nous étions ; mais lui avait changé, et il prit pour un obstacle invincible la défiance qui était entrée dans son esprit ; il a trop douté de son ouvrage. Mieux éclairé par son génie, il eût mieux vu dans l’avenir, il eût rendu plus de justice à ses œuvres, il eût mieux vu que ses coups avaient porté, et qu’il n’avait affaire qu’à un fantôme ; mais ici comme à la guerre il devait périr par l’illusion, au dehors pour avoir trop méprisé l’ennemi, au dedans pour l’avoir trop estimé. On raconte que ceux qui parlaient le plus haut de déposer leur idole se ravisèrent dès qu’ils apprirent que l’empereur était près d’eux. Ils se reniaient de nouveau au seul bruit de son retour. Combien à plus forte raison se seraient-ils reniés, si au lieu d’un Bonaparte désarmé, incertain ou suppliant, ils eussent revu devant eux leur ancien dieu de la guerre ?

Par tout cela, il semble que Napoléon après Waterloo a trop vite cédé à la mauvaise fortune, et que la liberté lui a fait trop aisément peur. Il me paraît qu’il eût pu encore une fois s’en défaire sans trop de péril ; au moins il devait à sa tradition de le tenter. Je ne dis pas qu’il eut triomphé de tous les obstacles, mais au moins il avait une chance, et dans le parti qu’il a pris il ne lui en restait aucune. La force, c’était là son génie, hors duquel il n’avait plus de raison d’être, et puis il est trop périlleux de changer sa nature. Depuis que le monde existe, on n’a jamais vu un despote gagner quelque chose à cesser de l’être.

Qui avait fait la situation nouvelle ? Napoléon. Lui seul en était responsable, c’était donc à lui de la résoudre. L’entreprise du retour de l’île d’Elbe supposait les résolutions, l’énergie de l’homme de brumaire ; mais cette force de résolution n’existant plus, elle ne pouvait être suppléée par personne. En revenant de l’île d’Elbe contre les lois existantes, Napoléon s’était donné la tâche de sauver la France avec les lois ou contre les lois. Il se résigna, dit-on ; mais ce n’est pas avec la résignation qu’on sauve les états après les avoir amenés au bord du gouffre : en tout cas, il eût mieux valu se résigner à Porto-Ferrajo qu’à Paris.

Par ces considérations, on arrive à cette conclusion, que la liberté n’a rien fait pour Napoléon, et qu’au contraire elle l’a détruit. Ce fut chez lui une idée fausse de s’y appuyer après l’avoir brisée. En cela, son génie le trompa, ou, ce qu’il y a de plus vraisemblable encore, il vit que tout était perdu, et il voulut laisser à d’autres, avec la responsabilité de ses fautes, une situation qu’il désespérait de sauver.


V. — LE RALLIEMENT DE L’ARMEE.

La postérité s’étonnera que la France ait été accablée par la perte d’une seule bataille. Ceux qui ont vécu en ce temps-là se l’expliquent facilement. Dans la plus grande partie de la France, la nouvelle de Waterloo et celle de l’abdication nous parvinrent presque à la fois. Dès que Napoléon s’abandonna, tout parut consommé, comme s’il ne s’agissait que de lui dans cette mêlée. L’ombre même d’une volonté nationale avait disparu. Ces mots de droit, de salut public, de garanties, de franchises, d’indépendance même, ne se rapprennent pas en un jour. D’ailleurs, s’il faut tout dire, l’invasion avait perdu ce qu’elle avait de plus odieux, l’inconnu. On y avait survécu une fois, on espérait bien y survivre encore ; dans l’esprit du plus grand nombre, il y avait plus de stupeur que de désespoir, tant l’homme s’accoutume vite aux maux et aux jougs les plus intolérables. J’ai raconté ailleurs [6] comment les soldats de Waterloo arrivaient du champ de bataille, par bandes, désarmés, un bâton à la main, pareils à des voyageurs. Nous allions au-devant d’eux, à l’entrée des villes, des bourgades, et nous les interrogions. Les vieux soldats hochaient la tête et gardaient le silence. Les plus jeunes répondaient. Ils racontaient qu’ils avaient été trahis vers le soir, au moment où ils étaient victorieux, que les chefs les avaient livrés, que l’ennemi approchait, et que sans doute il ne tarderait pas à paraître, car toutes les portes lui étaient ouvertes. Nous allions à notre tour répéter çà et là ce qu’ils avaient dit. Le sentiment de la trahison entrait sous chaque toit, à chaque foyer. Ainsi de proche en proche se répandait l’idée de la fatalité, et avec elle la panique. Tous, se sentant les bras liés, attendaient avec résignation l’arrivée de l’ennemi.

Mais déjà même, à ce moment, une partie de l’armée s’était ralliée. Les plus fidèles s’étaient réunis, armés ou non, dès qu’on avait pu s’arrêter quelque part ; à Beaumont, à Philippeville, le noyau s’était déjà reformé. Là on avait revu ces drapeaux sauvés par miracle. Le général d’Erlon avait réuni 5,000 hommes, le général Reille 6,000. En y joignant la garde, c’étaient déjà plus de 20,000 hommes qui s’accroissaient à chaque pas de tous les hommes égarés qui cherchaient le drapeau. Bientôt on ferait la jonction avec les 30,000 soldats que Grouchy ramenait intacts par Rocroy, Réthel, Soissons. C’était là toute une armée qui, n’ayant subi aucun échec, se sentait la force de réparer tous les autres. Elle arrivait, en bon ordre, se replacer sous le commandement immédiat de Napoléon, et si l’année dernière, avec 50,000 hommes, il avait disputé pendant trois mois le territoire à l’Europe entière, que ne pourrait-il faire encore avec ces hommes éprouvés, reste de cent batailles ! Il s’agissait seulement de donner quelques jours à la France pour respirer et se remettre du saisissement de la défaite.

Les soldats cherchaient des yeux Napoléon. Ils le demandaient, ils l’appelaient comme l’espérance. Lui seul en effet eût pu à ce moment raffermir les esprits, empêcher par sa présence les soupçons, les accusations, et ces terribles incertitudes dans lesquelles se jette une armée quand son esprit est une fois déchaîné. Où était-il ? Qu’avait-on fait de lui ? Il avait disparu. Et n’était-ce pas là encore une nouvelle trahison de l’avoir séparé de l’armée ? C’est pour lui que l’on avait combattu. À quoi bon rester sous le drapeau, si lui-même est forcé de le quitter ? Et que peuvent les soldats quand ils sont vendus par les chefs ? — Voilà ce que faisaient entendre les soldats, non pas en de sourds murmures, mais au milieu d’imprécations. Quant aux chefs, ils voyaient clairement que, puisque Napoléon avait couru loin des siens se livrer à ses ennemis, rien ne pouvait le sauver. Il perdait sa cause par son départ de l’armée. Pourquoi suivre son étoile, qu’il ne suivait plus lui-même ? Lui absent, les conjectures étaient libres, et à Laon déjà les généraux, certains qu’ils n’avaient plus de maître, se demandaient quel serait d’ici à peu de jours le nouveau gouvernement de la France, quel était celui qu’il fallait préférer. La plupart, comme si déjà l’empire était vacant, opinaient en présence de l’armée pour le duc d’Orléans. C’est en marchant qu’avaient lieu ces délibérations, ces discussions de l’armée, car l’ennemi ne faisait trêve nulle part. Arriver avant lui à Paris semblait difficile. À mesure que l’on approchait, le bruit de l’abdication se répandit dans les rangs, et ce fut un désastre au milieu d’un désastre.

Napoléon avait pensé que, deux jours après son abdication, il n’y aurait plus d’armée. Il n’en fut rien pourtant. On vit des essais de révolte et de désertion. Quelques-uns, dans leur colère, brisèrent leurs armes, et on les entendit s’écrier : « Pour qui nous battrions-nous ? Il n’y a plus d’empereur. » Les plus désespérés étaient la garde et le bataillon de l’île d’Elbe. La paix, la guerre, tout leur semblait impossible sans celui pour lequel ils avaient vécu. Était-ce pour le perdre de nouveau qu’ils avaient accompli le miracle du retour de l’île d’Elbe, qu’ils l’avaient ramené sur le pavois ? Cependant, même parmi ceux-là, la discipline fut plus forte que le désespoir. Le devoir les retint, un devoir sans enthousiasme, sans confiance. Ils demeurèrent sous le drapeau, comme si c’était là tout ce qui restait de la patrie, et ce ne fut pas chez ces hommes une médiocre vertu, puisque plusieurs de leurs généraux s’étaient hâtés déjà de les quitter. Le prétexte, c’est qu’ils n’avaient plus de troupes ; la vérité, c’est qu’ils se précipitaient vers le pouvoir nouveau. Au reste, plusieurs d’entre eux avaient été pris de remords, et l’exemple des soldats avait ramené les chefs. L’armée revenait ainsi ébranlée sous Paris, sachant bien que c’était là qu’elle devait trouver la fin de toutes ses incertitudes, mais capable encore d’un grand effort, si on le lui demandait au nom d’une grande cause. L’assemblée des représentans avait envoyé des députés à sa rencontre. Dans le nombre était le général Mouton-Duvernet. Il s’arrêta, au-delà de Soissons, devant les premiers fuyards qu’il rencontra. Il les pria de reprendre leurs armes, il les adjura, non plus au nom de Napoléon, mais au nom de la liberté, de la constitution, de l’indépendance, et lui-même rapporte qu’il leur arracha de grosses larmes. Que ne pouvait-on tenter encore avec de pareils hommes ? Tout dépendait du gouvernement et de l’opinion que l’on allait trouver dans Paris. Le maréchal Grouchy commandait en chef. On n’avait point encore rejeté sur lui le désastre. Les accusations n’avaient pas eu le temps de le perdre. Il avait au contraire grandi, parce qu’il ramenait son corps intact. On était prêt à lui tenir compte de sa fidélité comme d’une victoire.


VI. — MARCHE DE L’ENNEMI SUR PARIS.

Cependant rien n’arrêtait la marche des armées ennemies, et déjà elles se faisaient de la légitimité une machine de guerre ; car si l’on a pu dire que le retour des Bourbons n’était pas un des buts avoués de la coalition de 1814, on ne peut rien affirmer de pareil en 1815. Le surlendemain de la bataille de Waterloo, le duc de Wellington, dans l’orgueil de la victoire, adresse un ordre du jour à ses soldats, et il déclare que les souverains étrangers sont les alliés du roi de France. C’est donc bien pour les Bourbons que l’on a vaincu. Anglais, Prussiens, Hollandais, Hanovriens, tous ont une même cause, et cette cause est celle du roi légitime. Il faut, pour se tromper sur les intentions des ennemis, vouloir absolument être trompé. Dans le même temps, Louis XVIII, appelé par le général anglais, se rend au milieu de l’armée d’invasion. Il marche avec elle. Il somme de se rendre les places qui résistent, par exemple la citadelle de Cambrai, et elles se rendent : victoires funestes au vainqueur, car elles font du prince légitime un ennemi dès son premier pas. La maison de Bourbon paiera cher un jour ces faciles conquêtes.

Quant au duc de Wellington, il sentait tout ce que pouvait avoir de périlleux l’invasion de la France à travers les trois lignes de forteresses qui de ce côté couvraient ses frontières. Jamais elles n’avaient été violées. En 1793, on avait vu l’Europe victorieuse s’arrêter devant ces lignes, et, saisie de je ne sais quelle crainte superstitieuse, consumer à des sièges obscurs des armées de deux cent mille hommes sans gagner un pouce de terrain. Cette religion des frontières du nord de la France n’était pas entièrement tombée ; avant de l’affronter, le général anglais, pour se rassurer, voulut chercher son appui dans une opinion publique. Membre d’un état libre, il s’informait de l’esprit des chambres, de la division des partis, bien différent en cela de Blücher, qui ne demandait qu’à avancer, qui ne s’inquiétait ni des espérances, ni des craintes de la nation française. Quant aux partis, il se faisait gloire de les braver et de les haïr tous, quel que fût leur nom.

Ainsi les deux généraux ennemis s’entendirent pour exécuter le plan le plus téméraire, l’un parce qu’il avait trouvé un appui dans l’ancienne royauté, l’autre parce qu’il crut pouvoir se passer de toute prévoyance. Ils négligeront sur la Sambre ce qui reste de l’armée française, ils ne la suivront pas sur sa ligne de retraite à Laon, à Soissons, mais, laissant à la fois derrière eux et l’armée française et la triple enceinte des forteresses, ils marcheront sur Paris, sans dévier ni s’arrêter. S’il faut jeter des ponts sur l’Oise, le duc de Wellington prêtera au maréchal Blücher son équipage, l’armée prussienne, dans son impatience, n’ayant pas voulu s’alourdir d’un embarras de ce genre.

Ce plan, semblable à celui d’une incursion, fut aussitôt exécuté. Les deux armées ennemies franchissent la frontière française le 21, et le lendemain, jour de l’abdication, Wellington adresse aux Français une proclamation à la fois douceâtre et barbare. Il y menace d’enlever leurs propriétés à tous ceux qui seront trouvés absens de leur domicile. Par un singulier raffinement, il date cette proclamation de Malplaquet, comme si Waterloo n’eût pas suffi ! Quelques jours plus tard, les gardes anglaises bivaquent à Crécy. C’étaient donc les étapes de nos désastres que suivait l’armée anglaise. Pour le maréchal Blücher, il nous fit grâce au moins de ses proclamations et de ses sourires. Sa haine ne lui permet pas de telles avances. Il garde le silence, tout entier à sa haine, à sa précipitation, à son désir d’arriver le premier au but, de nous couper le premier de l’Oise, le premier de la Somme, et s’il le peut de Paris. Et qui sait s’il n’y réussira pas ? car il a laissé à une journée en arrière l’armée anglaise. Il marche à tire-d’aile par Beaumont et Saint-Quentin sur l’Oise. Il l’atteint le 27 à Compiègne, à Creil, avant les Français. D’Erlon, qui conduit l’avant-garde de l’armée ralliée, arrive une heure trop tard à Compiègne. La route de Paris est fermée ; la ville et les ponts sont déjà occupés par une brigade prussienne. Après un combat d’une heure et demie, par lequel il masque sa retraite, d’Erlon se rejette sur la route de Soissons à Senlis. La même chose était arrivée à d’autres détachemens français lorsqu’ils s’étaient présentés à Creil. Ils avaient trouvé le corps de Bulow qui leur avait barré le passage. Ainsi déjà la ligne de l’Oise était assurée aux Prussiens. Ils avaient leurs grand’gardes le 27 aux environs de Villers-Cotterets.

À Compiègne, à Crespy, à Senlis, on se heurta contre l’ennemi, et dans ces engagemens les corps prussiens, isolés, morcelés par leur marche désordonnée, se trouvèrent aussi compromis que les Français. Les uns et les autres étaient également aventurés, les premiers par une confiance excessive, les seconds par les hasards d’une retraite précipitée. Plus d’une fois les têtes de colonnes prussiennes se trouvèrent enveloppées par ceux qu’elles croyaient cerner ; mais la nécessité de gagner Paris et l’imagination qui grossissait l’ennemi empêchèrent qu’on ne profitât de l’occasion. À Senlis, le général de Sidow, ayant en tête le général Kellermann et en queue le général d’Erlon, parvient à se dégager de cette périlleuse rencontre. À Villers-Cotterets, Pirch, qui surprend Grouchy, est lui-même surpris par Vandamme, et il ne réussit à s’échapper que par une marche forcée de trente-huit heures, fuyant devant les fuyards. La première division prussienne était dispersée sur La Fère, Villers-Cotterets, Grespy, Gilncourt. Les autres divisions n’étaient pas mieux rassemblées, et le gros de l’armée à deux jours des Anglais. Cette dissémination de l’ennemi eût pu lui coûter cher ; mais il croyait pouvoir tout oser. Il y était encore encouragé par le peu de résistance qu’avaient faite plusieurs des villes frontières, tombées à la première sommation. En deux jours, Avesnes, Guise, Cambrai, Ham, s’étaient rendues, et ce n’était pas seulement le moral de la France qui tombait avec les places : c’étaient des points d’appui à l’invasion. La marche sur Paris, qui semblait d’abord désordonnée, eut une base assurée.

Grouchy, qui avait reçu à Soissons le commandement en chef, revenait à la tête du 6e corps et de la garde. Il atteignit Levignon, que les Prussiens de Ziethen avaient déjà dépassé. Cette route fermée, Grouchy se détourne à gauche vers la Marne, et il achève sa retraite par Assy, Meaux, Claye et Vincennes. La même raison fit que Vandamme se dirigea par La Ferté-Milon et Meaux. Il passe la Marne à Lagny et traverse Paris pour occuper, sur la rive gauche, le plateau de Montrouge. Vivement pressé, Reille, avec le 2e corps, avait rejoint d’Erlon. Au-delà de Nanteuil, le prince de Prusse leur avait fait 2,000 prisonniers ; mais il n’avait pu les empêcher d’arriver au but sans trop de. dommage : ils rejoignirent par Saint-Denis le gros de l’armée.

Pendant que les Français, après une perte de quelques mille hommes seulement enlevés dans la retraite, rentraient ainsi dans Paris en se couvrant de la Marne, les Prussiens arrivaient en face de la plaine de Saint-Denis. À leur marche furieuse, on eût dit que Paris serait le prix de la course ; mais là ils furent subitement arrêtés par les lignes de défense qui, de ce côté, couvraient la capitale. C’était d’abord, de La Villette à Saint-Denis, le canal de l’Ourcq, large de trente pieds, rempli d’eau. Il fermait la courbe de la Seine. Le long du bord intérieur, une haute digue formait un excellent parapet, dans lequel avaient été pratiquées des embrasures pour l’artillerie de gros calibre. La ville de Saint-Denis, servant d’appui, était fortifiée, le terrain inondé aux environs, et le poste d’Aubervilliers occupé à une portée de fusil en avant de la ligne. De fortes batteries et des travaux protégeaient les barrières de Paris et les mettaient à l’abri d’un coup de main. Une tête de pont sur la rive gauche de la Marne couvrait le pont de Charenton. Trois cents pièces de grosse artillerie armaient ces travaux. La ligne entre Saint-Denis et Vincennes était défendue par les 1er, 2e et 6e corps, la garde en réserve à Ménilmontant, la cavalerie au bois de Boulogne. Vandamme, avec les 3e et 4e corps et la cavalerie d’Exelmans, avait pris position sur la rive gauche ; mais là les travaux de défense étaient à peine commencés.

L’armée qui venait couvrir Paris comptait encore 70,000 hommes. Ajoutez-y 17,000 tirailleurs fédérés, presque tous anciens soldats. Les 30,000 hommes de la garde nationale élevaient ce chiffre à 117,000 combattans. Que ne pouvait-on attendre encore de ces 117,000 Français appuyés sur les retranchemens que je viens de décrire et combattant pour leurs foyers ? Les Anglais et les Prussiens, après les détachemens qu’ils avaient dû faire pour masquer ou bloquer les places du nord, n’étaient pas beaucoup plus nombreux.

En entrant dans Paris, Grouchy, que les accusations commençaient à entamer, et qui douta trop de lui ou désespéra trop tôt de la patrie, donna sa démission. Le maréchal Davoust le remplaça dans le commandement ; il établit son quartier-général à La Villette.


VII. — LA CHAMBRE DES REPRESENTANS.

À Paris, l’effet de l’abdication avait été naturellement plus faible dans le peuple que dans l’armée. La surprise ne s’y ajouta pas, car on avait vu heure par heure le pouvoir de Napoléon céder et disparaître. Comme s’il eût dû représenter à jamais la force pour être adoré, dès que la force lui manqua, il y eut pour lui de la pitié dans les masses ; avec la pitié commencèrent l’examen, la critique, et bientôt le blâme de l’idole. Chacun se désintéressa de la chose publique, soit que ce mot de fatalité, prononcé si souvent et de si haut, eût glacé tous les cœurs, soit plutôt qu’on se fût accoutumé à tout renfermer, passé, présent, avenir, dans un seul homme. Lui tombé, il ne restait plus rien qui valût la peine d’un sacrifice. Chacun se retira comme d’un spectacle public après que le rideau est baissé.

On n’aurait jamais imaginé qu’un tel homme, relevé par un si grand prodige, pût tomber de nouveau et disparaître dans un tel silence de peuple. Pas une protestation, pas un essai de soulèvement contre la destinée nouvelle, quand rien n’eût pu empêcher le peuple de montrer ses regrets et qu’il avait l’armée pour complice, mais une prompte et muette obéissance, et après que l’acte d’abdication fut consommé, pas un murmure ! On se hâta d’obéir à cette dernière volonté du maître, sans chercher si elle était libre ou forcée. Quant à nos provinces, pas une parole, pas même un adieu au vaincu. Sur cette longue route triomphale de Cannes à Paris, partout le même silence, l’abandon ou la soumission à ce que nous avions appris à nommer fatalité ! L’ennemi s’approchant par masses de village en village, les plus fidèles ou les plus signalés enterraient leurs armes et leurs drapeaux.

Au milieu de cette stupeur, toute la vie parut concentrée dans l’assemblée des représentans. C’était à elle de combler le vide laissé par Napoléon. Cette assemblée des cent-jours fut alors ce qu’elle pouvait être avec l’éducation reçue de quinze ans de silence, d’oubli, d’inaction morale : un désir de liberté, mais sans savoir laquelle ; la lassitude d’une longue servilité et l’impatience d’en sortir sans pouvoir dire par quelle route ; nulle tradition et pour ainsi dire nul souvenir, car personne n’aurait osé rappeler les traditions de la révolution, même dans ce qu’elle avait de meilleur, et se rattacher à ces grands jours ; ils avaient été oblitérés par tant d’injures encore récentes ! De là une assemblée où personne ne se connaît, fille de la révolution française et n’osant l’avouer ; nul principe déclaré, nul étendard déployé, nul chef de parti qui osât se faire des partisans ; les meilleurs, fidèles à leur passé, mais en secret, et sachant bien que nul ne les suivrait, s’ils osaient l’invoquer ; pour les autres, des hommes nouveaux, formés en plein esclavage, étonnés d’être libres, bientôt effrayés de n’avoir plus de maître, empressés à en chercher un autre, comblant ce vide tumultueusement, aveuglément par le nom d’un enfant, Napoléon II, dans les mains de l’ennemi, et ne faisant rien pour que cette déclaration devienne sérieuse ; les plus avisés certains que ce n’est là qu’un leurre pour amuser les regrets de l’armée et du peuple ; le plus grand nombre se complaisant dans une demi-duperie où s’abritait leur conscience : tous voyant ou pressentant que la restauration du droit divin était au fond de leurs œuvres, mais croyant avoir assez fait contre lui parce qu’ils ne l’avaient pas nommé.

On ne peut rattacher cette assemblée par aucun lien à nos grandes assemblées nationales de la révolution, qu’elle tint toujours à honneur de répudier. Elle aurait eu honte de se dire républicaine, elle qui avait renversé le destructeur de la république. Ni républicaine, ni bonapartiste, ni royaliste, qu’était-elle donc ? Il lui eût été impossible de le dire. Rien au monde de semblable à l’embarras de cette assemblée quand elle se trouva n’avoir plus de maître. Elle n’osa avouer qu’elle était libre. Quand on lui demandait au nom de qui elle rendait les lois, elle ne savait que répondre. Dans ce vide profond des chambres qui n’osaient même se souvenir des temps antérieurs au 18 brumaire, une voix s’écria avec ironie : « Pourquoi ne nous proposez-vous pas une république ? » Ce mot jeta une clarté subite dans les esprits troublés. Tous sentirent qu’il n’y avait en effet de possible que le droit commun ou la restauration ; le premier faisant peur par son nom seul, chacun se prépara en secret à accepter la restauration du droit divin, qu’il proscrivait en public. Le seul parti qui avait sauvé la France de l’invasion fut ainsi le seul dont personne n’osa prononcer le nom en public et pas même en secret. Ils sont si bêtes ! disait Fouché, qui ne se donnait plus la peine de feindre. En effet, quand une assemblée se met en dehors de tout principe, de toute tradition, il est incroyable à quel point l’intelligence, la clairvoyance, le discernement, peuvent se retirer de ces grands corps comme d’une chose inanimée. Ils gardent la puissance de parler même avec art, et leurs paroles ne servent qu’à leur masquer la réalité que les enfans eux-mêmes aperçoivent clairement, car nous voyions l’ennemi arriver à grands pas, et l’assemblée seule n’en voyait rien ou n’en voulait rien savoir, certaine de charmer le maréchal Blücher et ses hulans par quelque amendement envoyé aux négociateurs.

Effet d’un silence qui avait tout stérilisé, cette assemblée se réveillait comme Épiménide ; mais, offusquée de ce long sommeil, elle marchait à tâtons, les yeux fermés, au-devant de tout ce qu’elle voulait éviter. Les moins novices, ne voulant pas se rappeler leurs ancêtres, n’étaient qu’une contradiction perpétuelle. Ce même Manuel, que nous devions voir un peu plus tard si ferme, si lucide, si intrépide, semble la dupe de tout ce qu’il rencontre. Cet homme si droit est l’instrument aveugle de Fouché, dont il partage la demeure. Ce républicain a horreur de la république ; cet ami de l’égalité réclame l’hérédité du sénat ; ce bonapartiste ouvre la porte aux Bourbons, qu’il maudira demain. Ne faisons pas à ces hommes de trop vifs reproches, l’esprit politique ne se retrouve pas en un jour. À ceux qui avaient désappris la liberté, il fallait un nouveau noviciat pour la rapprendre. On n’a vu qu’une fois dans le monde, en 89, des assemblées apparaître tout armées, fières, intelligentes, éclairées de mille flambeaux au sortir de l’esclavage ; mais dans cet esclavage il y avait eu la parole de Montesquieu, de Voltaire, de Rousseau, et ces grands tribuns de l’esprit humain avaient dominé tout un siècle. En 1815 au contraire, on se réveillait après un silence qui n’avait été rompu par personne. Une femme seulement, Mme de Staël ; avait osé laisser échapper quelques vérités voilées ; mais elles avaient été à peine entendues d’un petit nombre, car l’auteur était proscrit, et l’on craignait, en recevant la vérité de sa bouche, la contagion de l’exil. Il fallait donc s’attendre à toutes les méprises qu’enfante, même chez les meilleurs, la désuétude de la vie publique et de la pensée.

En 1815, nous ne comprenions plus un seul des grands ouvrages politiques nés d’une âme libre. C’était là pour nous un vocabulaire perdu. On sut un gré infini à Manuel et à d’autres qui en reproduisirent quelques échos. M. Dupin se trouva être l’orateur et l’âme de cette époque. On ne cherchait pas même quel était le sens caché sous des mots souvent équivoques, et l’embarras de ce premier bégaiement de la liberté servait les espérances les plus contraires. Le plaisir de la parole après un si long silence suffisait aux rares esprits qui formaient alors la tête des partis ; mais le peuple, la foule, devaient rester longtemps encore sourds à cette puissance qu’ils avaient oubliée ou qu’ils n’avaient jamais connue. C’est, il semble, une des conditions de la France que cet évanouissement successif de la conscience publique. Quelques hommes restent debout et rendent aux autres le sentiment d’eux-mêmes. Après cela, tout disparaît de nouveau et se rétablit de la même manière. La nation semble prendre je ne sais quel plaisir à ce jeu cruel, où se perdent et se retrouvent ses destinées.

Telle était cette assemblée, image de la France asservie et deux fois vaincue. Parmi tant d’illusions, presque toutes volontaires, il en est pourtant une à laquelle la chambre des représentans échappa. Avec une promptitude étonnante, elle vit que le despote d’hier ne supporterait pas longtemps le frein des lois, que pour s’en défaire il n’attendait que de redevenir le plus fort, et pour montrer sa répugnance elle n’avait pas attendu la défaite. Dès l’ouverture de la campagne, quand tout semblait favorable, elle n’avait laissé passer aucune occasion de faire éclater ses soupçons : ils allaient déjà presque jusqu’à la haine, car elle avait d’abord refusé avec ironie de déférer à Napoléon le titre de sauveur, puis celui de grand homme, lorsque les choses étaient encore incertaines ; mais c’est plus tard qu’elle s’était surtout dévoilée. à la nouvelle de la bataille de Ligny, sa première pensée avait été de chercher des garanties contre l’empereur, marquant ainsi qu’elle craignait les victoires de Napoléon presque autant que ses revers, tant le divorce était profond, l’alliance impossible entre l’ancien maître et les libertés nouvelles. Et maintenant qu’il était vaincu, les ressentimens se déchaînaient sans pudeur au nom du salut public. Comme Napoléon avait excité toutes les espérances dans ses prospérités, il excitait dans sa chute toutes les colères. On ne voyait plus de dangers et même de difficultés qu’en lui ; les 500,000 ennemis qui avaient franchi les frontières disparaissaient, on y pensait à peine. Il était désormais le seul ennemi : qu’il s’éloigne, qu’il disparaisse, et tout sera sauvé ! Se débarrasser de l’idole d’hier était le seul désir, mais ce désir était une passion irrésistible. On serait délivré de tous les maux à la fois, si l’on se délivrait du maître encore présent, car, même tombé et précipité, il remplissait seul encore les esprits.


VIII. — FOUCHE.

Du sein de cette assemblée, un homme surgit pour un moment, Fouché de Lyon et de Nantes, maintenant duc d’Otrante, qui ne pouvait prendre son essor qu’en des temps pareils, nourri de nos misères, caché dans nos ruines, et qui se trouva en ce moment avoir le tempérament de notre adversité. Il reçut les pleins pouvoirs de l’assemblée, impatiente de se démettre entre ses mains, et il devint le maître de la France dans le gouvernement provisoire ; car des cinq membres qui le composaient : Fouché, le général Grenier, Quinette, Caulaincourt, Carnot, le premier fut nommé président, et le pouvoir ne résida réellement qu’en lui. Admirez ici le vide fait par une longue servitude : après Napoléon, il ne resta que Fouché ! M. de Lafayette ne put même réussir à être un des cinq empereurs, comme on les appelait alors, tous les partis s’étant réunis pour exclure cet homme incommode, qui dans la ruine publique ne représentait que le droit et la justice. Lui-même accuse les anciens républicains de l’avoir repoussé comme ennemi des titres de l’ancienne et de la nouvelle noblesse. Craignaient-ils de se commettre avec lui parce qu’il leur rappelait leur passé dans ce qu’il avait de meilleur ? On reproche à Carnot de n’avoir pas été le cœur d’airain qu’il avait été autrefois ; mais que pouvait cette austère figure où l’héroïsme avait quelque chose de la placidité de la science ? Depuis quinze ans, son nom n’était plus prononcé. Avec notre faculté d’oublier, nous ne le connaissions plus. Où étaient ses partisans, ses compagnons, ses amis, tous ceux sur lesquels le souvenir eût pu agir encore ? Persécutés, foulés, on avait fait de leur nom une injure, et le peuple, pour lequel ils avaient sacrifié plus que la vie, les ignorait, ou, selon sa coutume, ajoutait à l’insulte. Comment ces hommes ensevelis vivans pouvaient-ils en une heure retrouver leur autorité ? Il ne suffit pas d’être forts, il faut encore que votre force ait quelque rapport avec ce qui vous entoure. Ils essayèrent de reparaître, mais timides, balbutiant comme les autres des phrases sur la licence, étonnés eux-mêmes de se voir si changés par l’ingratitude et l’outrage de deux générations.

Et ce n’étaient pas seulement les hommes de la révolution que l’empire avait désarmés ; tout ami de la liberté avait été compris dans le même anathème : ou niais ou jacobin. Nous avions sucé avec le lait le mépris, la peur, le dégoût de tout ce qui avait précédé l’origine sacrée, le 18 brumaire ; ce monde-là nous avait été dépeint cent fois comme un chaos plein de monstres, et s’il restait quelque représentant de l’héroïsme de ce temps-là, nous nous le montrions au doigt, il faisait peur. Lui-même se taisait sur un passé glorieux pour lui ; il semblait demander pardon au pays de l’avoir sauvé une fois. Comment de cette prostration, de cette humiliation des forts, de cette lapidation continue des meilleures renommées par toute une génération, aurait pu sortir une résolution héroïque ? Déjà les enfans commençaient à renier leurs pères.

D’ailleurs, si Napoléon lui-même avait été annulé par les événemens, que l’on juge des autres ! Le péril, l’inconnu, l’attente, les glaçaient, et sans nul doute c’est là ce que les anciens appelaient fatalité, destin, quand les esprits sont liés, aveuglés, et qu’aucune évidence ne peut percer leurs ténèbres. Dans cette société foudroyée, un homme reste debout, un homme conserve ses facultés, un homme garde son sang-froid au milieu de la stupeur publique : c’est Fouché. Chez les autres, l’intelligence est suspendue ; ils sont là frappés de cette sorte d’hébétement sacré qui suit les coups trop violens du sort. Fouché seul pense pour tous, et chacune de ses pensées est une fraude. Lui seul agit, et chacune de ses actions est un piège. On le prend dans ses embûches ; il en rit, et l’on en rit avec lui. Ses lettres de connivence à l’ennemi sont interceptées, il s’en moque ; surprises, il les fait lire audacieusement à la tribune, et ceux qu’il livre par ces lettres s’en déclarent satisfaits. Fascinés, éblouis, hébétés (de quel mot se servir ?), ils applaudissent de leurs mains liées à ce Judas au triple visage.

Dans cet évanouissement de tous les autres, il grandit d’une grandeur monstrueuse. Non-seulement ses facultés ne sont pas paralysées, elles s’aiguisent, elles atteignent leur plus grand développement. Il a trouvé son milieu, son élément naturel dans la ruine, et il se joue dans cette calamité suprême avec l’agonie d’un peuple. Son terne et livide langage se colore. Qu’est-ce que Napoléon pour lui ? « Un grand homme devenu fou ! » Et la proscription qu’il médite contre ses amis auxquels il serre la main ? « Un arbre touffu pour les garantir de l’orage. »

Chacun vient chercher auprès de ce sphinx le mot de l’énigme. Quand celle-là est dénouée, il en invente une autre. Et c’est d’une nation qu’il s’agit, de la plus grande de toutes ! Quel jeu ! quel enseignement ! quelle chute incroyable, et qu’il en coûte cher de s’être abandonné une fois au pouvoir et aux fantaisies d’un seul ! Tous subissent à leur tour la fascination de l’aspic dans les ruines ; Napoléon d’abord, puis Louis XVIII, puis le comte d’Artois. Ni la révolution, ni la contre-révolution, ni la terreur rouge, ni la terreur blanche, ne peuvent se passer de lui. Il est à tous leur ministre fatal, ou plutôt il est le maître, le tribun, le roi, l’empereur dans cet interrègne de la justice et du droit. Il trône dans ce vide. Voyez ! cette figure domine tout, remplit tout ; ce pâle visage acéré, qui va de l’un à l’autre, voilà ce qui reste à ce moment de la glorieuse France, de la maîtresse des peuples et des rois ! C’est ici que doivent triompher ceux qui mettent la réalité au-dessus de la poésie, car il est certain qu’aucun ouvrage d’art des poètes ne renferme un personnage si complexe, si multiple que celui que l’histoire nous montre à ce moment. Dans les imaginations des poètes, Narcisse, Macbeth, Iago, ne suivent à la fois qu’une seule trame, et ils y sont absorbés. Fouché n’a pas une trame seule : il en a dix, vingt à la fois ; il y travaille comme un tisserand sur son métier. S’il est surpris, il en ourdit une nouvelle, et c’est là son chef-d’œuvre. Tous sont ou troublés, ou désespérés ; lui seul est inaccessible au deuil. Il est heureux ; il triomphe dans l’universelle ruine.

Mais laissons ce personnage. Aussi bien nous en sommes arrivés à ce point que dans l’histoire il n’est plus convenable de parler de défections, de trahisons. Pour toutes ces choses, nous avons des mots indulgens qui sont le vrai savoir-vivre. Il y a pourtant un inconvénient à cela. On dirait que l’âme humaine est morte, et c’est après tout la pire des catastrophes.


IX. — NAPOLEON A LA MALMAISON.

Dans le même temps, le 25 juin, Napoléon, obéissant à des ordres que l’on décorait encore d’un autre nom, se retirait à la Malmaison. Là, cette solitude, remplie des prospérités du consulat, le réveille comme d’un songe. À peine arrivé, il s’étonne de son isolement. Pour en sortir, il veut faire entendre une fois encore sa voix à l’armée. Dans une première proclamation dictée à la hâte, il oublie qu’il a renoncé à l’empire. Il se plaint, il accuse, il commande, et tout à coup, se souvenant que ce n’est plus le maître qui doit parler, il change de ton : il adjure, il encourage. Ce sont les adieux d’un général à des compagnons d’armes ; mais même sous cette forme, qui ne laisse plus rien paraître de l’ancien empereur, ses paroles ne parviendront pas à ceux auxquels il les adresse. Fouché s’y oppose. Napoléon n’a plus le pouvoir de faire insérer même ses adieux dans le Moniteur ! Il apprend à son tour ce que c’est qu’un cri de l’âme étouffé par une main de police ; comme si cela n’eût pas été nouveau pour lui, il n’en témoigne ni surprise ni douleur.

C’était déjà comme une sorte d’exil, car on ne voyait plus autour de lui que ceux qui avaient résolu de s’expatrier avec lui, s’il le fallait, au-delà de l’Océan ! Et ceux-là, pour la première fois, n’attendaient plus rien des inspirations soudaines de son génie, qui s’abandonnait lui-même. Ils faisaient déjà leurs apprêts de départ ; chacun apportait son avis, comme si l’adversité avait déjà mis entre eux je ne sais quelle égalité. Le duc de Rovigo conseillait de recourir une dernière fois aux armes, le duc de Bassano de se résigner, le duc de Caulaincourt de se hâter d’échapper aux ennemis qui s’approchaient. Même le secrétaire du cabinet, M. Fleury de Chaboulon, apporta son opinion, qui était de s’en remettre aux généraux alliés et de s’offrir en victime, sans essayer de se dérober par la fuite.

Au milieu de tant de contradictions, tantôt défiant, tantôt crédule, toujours incertain, Napoléon pèse, discute tour à tour ces opinions. Il s’enferme avec ses conseillers et les retient suivant que leur avis lui semble préférable ; puis tout à coup il en ouvre lui-même un nouveau, et alors il semble qu’il ne veuille rien que tromper les heures et donner une pâture d’un moment à son imagination et à celle des autres. En ces instans-là, il se voit déjà par-delà l’Atlantique, en Amérique, cultivant ses troupeaux comme le premier homme, cherchant, trouvant enfin la paix au Mexique, à Caracas, en Californie, car il s’attache à tous ces noms ; mais, bientôt réveillé de cette aventure, il revient au projet tout réel de se jeter dans les bras des soldats. On le contredit alors ; il se rend au premier mot. « Allons ! je vois bien qu’il faut toujours céder, » ajoute-t-il, comme si chacun de ses projets n’était qu’une imagination vaine. Ce maître du monde est a ce moment plus faible qu’un roseau ; le moindre souffle le pousse en des sens opposés.

D’autres fois cette lamentable incertitude lui pèse ; il s’interrompt. il écoute, il demande si le peuple, l’armée ne s’émeuvent pas pour lui. Les soldats ne viendront-ils pas l’arracher à son inertie, qui est déjà un commencement de captivité ? On l’entend s’écrier : « Comment Paris ne me demande-t-il pas ? » Il tressaille au bruit lointain des armes. Quelques détachemens qui passent sur la grand’route font encore çà et là retentir l’air de leurs acclamations ; mais ils ne se détournent pas, ces corps, vers la demeure de Napoléon : il attend des autres un élan, une impulsion que l’on est accoutumé à recevoir de lui ! S’il se montrait seulement, s’il agissait, qui sait ce que sa présence seule pourrait encore produire sur les hommes ? Mais, renfermé, invisible dans les murs de cette maison écartée, il espère vainement que la multitude prendra pour lui la résolution à laquelle il ne peut ni s’arrêter ni renoncer. En voyant un tel homme réduit à l’inaction, tous crurent qu’agir était devenu impossible. L’inertie dont il donnait l’exemple gagna promptement les plus déterminés. Tous l’appelèrent comme lui résignation. En effet, qui pouvait croire encore à sa bonne fortune, quand lui-même avait cessé d’y croire ?

À ce long supplice de l’attente, l’outrage manquait encore. On annonce que le général Bekker arrive, chargé d’arrêter Napoléon au nom du gouvernement provisoire. On se trompait. Le général Bekker n’était chargé que de le surveiller, sous le prétexte de garantir sa sûreté. Par quelques mots, Napoléon subjugue son gardien, et il en fait son mandataire auprès du gouvernement. Sur les nouvelles que le général apporte de la position des ennemis, Napoléon a conçu l’idée de punir Blücher de sa marche téméraire en avant des Anglais. Il propose de déboucher par Saint-Denis ; il s’engage à battre isolément les Prussiens avant que leurs alliés puissent se trouver en ligne. C’est là sa dernière conception militaire. Qu’on la lui laisse seulement exécuter. Cette victoire suprême obtenue, il partira, il s’éloignera par-delà les mers. Tout ce qu’il veut, tout ce qu’il demande, c’est de donner par ce dernier triomphe un appui au gouvernement français pour négocier. Le général Bekker, entraîné, convaincu, se hâte de porter les propositions de son captif au gouvernement. Déjà les chevaux de bataille sont sellés dans la cour de la Malmaison. Chacun se prépare à courir aux armes. Napoléon attend ; il reprendra le commandement ou partira pour l’exil. Trois heures se passent dans cette incertitude entre le trône reconquis et le bannissement.

Napoléon crut-il sérieusement que sa proposition avait une seule chance d’être acceptée de la part de ceux qui déjà l’avaient mortellement offensé ? C’est donc qu’il voulut espérer contre toute évidence. Commander, pour lui c’était régner, et s’il ne se donnait pas la peine de reprendre le pouvoir de vive force, comment pouvait-il imaginer que ses adversaires le lui rendissent par complaisance ? Déjà ils l’avaient trop frappé pour ne pas craindre en lui le pire des ennemis. Il semble que cette proposition ne fut qu’un de ces splendides changemens de scène dont il amusait alors son imagination et celle des autres sans y attacher fortement son esprit. On dit pourtant que Carnot fut d’avis de lui rendre le commandement, mais il fut le seul. Fouché repoussa la prière de son ancien maître avec un persiflage insultant, Davoust avec une grossièreté soldatesque : « Votre Bonaparte ne veut pas partir. Il faudra bien qu’il nous débarrasse de lui. S’il ne part à l’instant, je l’arrêterai moi-même. »

Ces paroles sont rapportées à Napoléon, et il répond qu’il est prêt à tendre la gorge. Plusieurs années après, dans le silence de Sainte-Hélène, revenant sur ces événemens, il dicta en quelques mots la défense de Davoust, comme s’il n’avait attaché lui-même que peu d’importance et nul regret au refus d’une proposition qu’il n’avait pas jugée très sérieuse. Quand lui-même cédait et s’abandonnait aux circonstances avec une si grande facilité, il s’armait d’indulgence pour ceux qui y cédaient, comme lui. Il avait un si grand respect de la force, sa seule divinité, qu’on ne le surprit jamais à blâmer sévèrement quelqu’un d’y avoir cédé. D’ailleurs il était trop bon calculateur pour ne pas savoir que ce qu’il avait demandé ne lui serait pas accordé. L’empire, une fois abandonné, se reprend ; il ne se donne plus. S’il était résolu à reprendre le commandement, ce n’est pas la complaisance de Fouché qu’il fallait invoquer : il n’avait qu’à se porter avec ses aides-de-camp vers le premier rassemblement de troupes, elles l’eussent mis sur le pavois ; mais, comme disait celui de ses familiers qui le connaissait le mieux, la peur de tout compromettre s’était emparée de lui : la même irrésolution qu’il avait montrée dans les champs de Ligny, le lendemain de la bataille, reparaissait bien plus grande encore à l’Elysée, à la Malmaison, à mesure qu’approchait le dénoûment. Sa seule décision arrêtée fut alors de courber la tête sous les événemens, et il se dissimulait à lui-même et aux autres cette inertie par des projets subitement conçus et plus subitement abandonnés.

La première chose qui s’use dans l’homme, c’est la force de vouloir et d’agir. Ce fut aussi la seule partie qui se montra, pendant les cent-jours, atteinte dans Napoléon. Comme un édifice hardi, resté intact dans tout le reste, si l’équilibre manque aux fondemens, tout ce magnifique ensemble qui éblouissait les yeux chancelle et s’abîme au même instant. Ainsi il ne manquait qu’une chose à Napoléon pour être ce qu’il avait été jusque-là : la résolution soudaine, énergique, inflexible. Ce point ayant cédé, tout l’édifice de cette prodigieuse fortune manqua d’équilibre et s’écroula en un jour. Nous vîmes avec stupeur les plus magnifiques projets tomber en poussière, parce qu’ils n’avaient plus d’appui dans la volonté de celui qui les avait conçus. Si, au 18 brumaire, Napoléon eût tergiversé au lieu d’agir, si, laissant à ses adversaires le temps de se reconnaître, il les eût suppliés d’entrer dans les projets qu’il avait de se rendre maître d’eux et des autres, est-il bien sûr que son entreprise se serait accomplie avec la même facilité ? Les temps étaient changés, dit-on. Oui, sans doute, ils l’étaient ; mais il avait encore pour lui l’armée et le peuple, et puisque, avec cet appui de tous les bras, il fut réduit à une si grande impuissance de rien tenter pour lui, pour les siens, pour la France, n’est-ce pas le plus grand aveu que son règne était fini, et que le système auquel il avait donné son nom était devenu impossible ?

Le 29 juin, à cinq heures du soir, il monte en voiture précédé de ceux qui doivent être ses compagnons de captivité. Il semble d’abord n’avoir que l’impatience de s’éloigner. « Je m’ennuie de la France et de moi, » disait-il ; mais bientôt il ralentit sa marche, il s’arrête à Rambouillet, demandant encore si on ne le rappelle pas. La nuit se passe dans cette oisive attente. Le jour vient : Napoléon reprend maintenant sans espoir son morne voyage vers l’Océan. Il ne se retrouva lui-même que sur le Bellérophon. L’Angleterre fit alors une chose inutilement odieuse : elle eut l’incroyable bassesse de vouloir ôter à ce prisonnier son épée. L’amiral, à la tête de ses officiers, vint lui faire cette inconcevable injonction. Sans répondre, Napoléon, par son regard, repoussa l’amiral et les officiers, qui se retirèrent les yeux baissés, honteux de cet opprobre. Cette victoire fut la dernière de Napoléon. À mon, avis, ce ne fut pas la moins grande.


X. — NEGOCIATIONS.

L’ennemi était aux portes, il n’était plus possible de l’ignorer. Soit que la commission du gouvernement crût réellement que Napoléon était le seul motif de guerre, soit qu’elle affectât de le croire, elle envoya des plénipotentiaires aux commandans en chef des armées alliées. Quelques-uns de ces commissaires atteignirent le duc de Wellington à Étrée, et ses dépêches [7] contiennent à ce sujet de graves déclarations. On y voit clairement que l’assemblée, par ses négociateurs, avait deux ou plutôt trois langages, l’un pour le peuple et l’armée, l’autre pour les alliés, le troisième pour les politiques. Elle avouait, par ses mandataires, au duc de Wellington que son plus vif désir était d’ouvrir les portes à la restauration, au peuple qu’on proclamait Napoléon II, aux étrangers que cette proclamation n’était qu’un leurre, aux soldats qu’il s’agissait de défendre la patrie, aux coalisés que les soldats étaient un danger de guerre civile, à l’armée que Napoléon II était son chef, aux rois que tout autre que Louis XVIII ne serait qu’un usurpateur. Dans ce conflit de paroles opposées, la seule chose qui parut certaine, c’est qu’on voulait la restauration sans avoir l’air d’y être forcé.

Quelle autorité pouvaient exercer sur nous ces mots ambigus dans une crise semblable ? Quelle résolution pouvait sortir de là, ou même quelle habileté, puisque dès ce temps ce mot sembla surnager seul dans le naufrage de la langue elle-même ? Le jugement que l’histoire portera sur cette assemblée sera sévère. Elle vécut à peine un mois ; dans cet intervalle, elle renversa un maître abattu, elle fut impuissante dans tout le reste. En dehors du despotisme militaire, il n’y avait que deux choses, car il ne faut pas croire que les formes de gouvernement soient en nombre infini : ce qui a précédé l’empire et ce qui l’a suivi, la république ou la restauration. Et comme personne n’osa seulement prononcer le nom de la première, que l’armée empêchait que l’on avouât ouvertement la seconde, il ne resta que la ressource des paroles détournées, des subterfuges, des subtilités : triste berceau de la liberté à venir, dans lequel disparut un moment la nation française.

N’osant rien attester, ni de la France nouvelle, ni de la France ancienne, ni de la révolution, ni de la restauration, cette assemblée ne put conserver la tradition d’aucun droit ni empêcher l’invasion. Pour ce dernier point, elle ne le tenta pas même ; mais elle nous laissa dans le gouffre. Tout ce qu’elle nous apprit, c’est ce funeste secret que l’on peut, sous de vains subterfuges, faire illusion sur les dangers les plus crians, que la grande affaire désormais est d’avoir l’air, que le temps des subtilités de Byzance est revenu, et que l’esprit français, jusque-là simple et lumineux, même dans ses erreurs, entrait dans sa période d’ambiguïtés et de sophismes. Dans le péril suprême, l’action de cette assemblée fut nulle, son héritage funeste. Pour nous, qui avions eu à peine le temps de la connaître, nous ne sûmes ni la regretter ni l’accuser. Elle disparut sans bruit dans le naufrage de tous. L’oubli la sauva des reproches.

Waterloo n’avait été qu’un désastre ; les négociations furent pis. On souffre en lisant ces notes, ces instructions, ces correspondances sur des négociations qui n’existent pas, qui ne sont qu’un leurre grossier, dont le mensonge éclate à chaque mot. Pourquoi remplir ces dernières heures par tant de paroles dérisoires ? Que ne se taisait-on comme en 1814 ? Le silence eût cent fois mieux valu. Un pays tombe sous le poids de six cent mille ennemis : cela est simple et peut être digne ; mais ces vides colloques au nom de la liberté, qui concluent à une prompte servitude sous l’étranger ! c’était déjà ce langage effacé sous lequel devait disparaître un jour, chez nous, jusqu’à la dernière trace des énergies de l’âme.

La vraie calamité de 1815, la voici : dans l’invasion de l’année précédente, Napoléon seul avait paru responsable ; mais ici la liberté se montra, et ce fut seulement pour prendre la responsabilité de la dernière heure dans une cause perdue. Ainsi, ce qui aggrava toutes choses, après l’impuissance du despote on vit l’impuissance de la liberté ; il sembla que l’on assistait à la défaite de l’esprit après la défaite des armes. Que l’on ait pu croire à l’efficacité des négociations, qu’un manque si absolu de pénétration et de clairvoyance ait été possible, que les commissaires de l’assemblée aient si obstinément fermé les yeux à l’évidence, que les outrages n’aient pu leur rendre la conscience d’eux-mêmes et des choses, cela semble incroyable. Nous le déclarerions impossible, si nous n’avions vu nous-même de quel aveuglement peut être frappé un parti au moment où il touche à sa ruine.

Le duc de Wellington renvoya les négociateurs avec ces mots : « qu’il ne voudrait pourtant pas leur faire perdre leur temps, » et comme ils insistaient pour rester, il leur offrit de les diriger vers les souverains alliés, qui étaient alors à Heidelberg. Les négociateurs firent ce long et inutile voyage jusqu’à Haguenau : les rois refusèrent de les voir et les renvoyèrent à leurs ministres ; les ministres les congédièrent sans réponse.

Ici encore la haine de Blücher fut moins nuisible, car elle ne permit pas l’erreur. Il ne consentit pas même à échanger une parole avec les négociateurs français. Un de ses aides-de-camp répondit pour lui, avec une franchise barbare, « qu’il suspendrait les hostilités quand il serait entré dans Paris, pourvu que Napoléon lui fût livré. » Cela n’empêcha pas le maréchal Davoust de tenter directement de nouvelles ouvertures, sur quoi Blücher prit occasion d’exhaler sa haine dans la réponse suivante : « Voulez-vous assumer sur vous le sac de Paris comme celui de Hambourg ? Nous voulons entrer dans Paris pour garantir les honnêtes gens contre le pillage dont ils sont menacés par le peuple. »

Ainsi cette accusation de pillage, c’est de notre ennemi le plus acharné que nous la tenons. Que de fois nous l’avons entendue depuis ce temps-là et toujours dans le même sens ! Le maréchal Blücher l’a fait entrer dans notre langue politique. Toutes les fois qu’il s’est agi de montrer quelque énergie, quelque courage d’esprit, quelque hauteur d’âme, ou lorsqu’il aurait fallu défendre une position morale, une idée acquise, une vérité obtenue au prix de millions de vies, le mot de Blücher a été répété : « Vous voulez donc le pillage ? » et l’on a ouvert les portes et cédé jusqu’à ce qu’il n’y eût plus rien à défendre.

L’assemblée des cent-jours en a appelé dans ses derniers momens à la conscience des générations futures. Nous sommes ces générations, et nous répondons que nous avons été fraudés. C’était à elle de nous léguer le désastre sans l’augmenter de ses prosternations. On n’a pas le droit d’exiger d’une assemblée l’héroïsme d’un autre temps, cela est vrai ; mais on doit reprocher à celle des cent-jours d’avoir servi de jouet aux ennemis en se laissant amuser jusqu’au bout par des négociations dérisoires. Le plus grand mal que l’on puisse faire à la liberté, à la justice, à l’honneur, à toutes les plus belles choses de ce monde, c’est de leur faire jouer le rôle de dupe : infaillible moyen d’en dégoûter les hommes.

Dans ces entrefaites, Fouché n’avait cessé d’être en communication suivie avec les ennemis. Il était décidé à agir conformément à leurs vues. La première chose était de gagner un grand nombre de députés. Il y réussit sans trop de peine, tenant à chacun un langage différent. Son dernier effort fut de préparer les chambres à la restauration de la légitimité ; pour cela, il fallait trouver une phrase, un mot qui mît à l’aise toutes les défections. Ce mot fut alors la conservation de la capitale. On faisait à chacun de la sorte un devoir civique de se livrer sans résistance ; la pusillanimité même devenait une vertu. Quand on a fait aux hommes une dignité de leur propre faiblesse, il faut admirer avec quelle unanimité ils se précipitent, car on a à la fois les bons et les mauvais. Cette unanimité ne manqua pas à Fouché. Sous sa dictée, la chambre des représentans adressa une proclamation aux Français, modèle de ce langage tortueux qu’on n’avait plus revu depuis la dernière journée de Florence en 1527. Dans cette proclamation, on parlait d’abord de Napoléon avec complaisance, mais sans aucune hostilité pour les Bourbons ; puis il y avait des caresses pour les libéraux et en même temps une première voie ouverte au droit divin. Enfin d’ambages en ambages, de circuits en circuits, on arrivait à une conclusion toute semblable à la proclamation de Louis XVIII. Ainsi cette adresse aux Français parlait de Bonaparte pour arriver aux Bourbons, et sur un ton guerrier « des nécessités d’une imposante attitude militaire » pour conclure à la reddition et soumission sans coup férir.

Avant de disposer de l’assemblée, Fouché s’était emparé de Davoust. L’un et l’autre, quoique sûrs du concours de tous les pouvoirs, redoutaient encore l’impression publique. D’abord ils allèrent à leur but avec une extrême circonspection au milieu d’ordres, de décisions contraires, qui se détruisaient l’une l’autre ; puis, trouvant partout des complices, la hardiesse leur vint. Dès le 26 juin, Davoust était en communication secrète avec le parti des Bourbons ; le 27, en plein conseil, il avait déclaré que la France était perdue, si elle ne se hâtait de traiter avec Louis XVIII ; le 29, il fut même surpris par une députation des chambres en conférence avec l’affidé de ce parti, M. de Vitrolles [8]. Cela pourtant n’ouvrit les yeux à personne. Le lendemain parut une fière déclaration contre les Bourbons ; elle était signée de Davoust. La complaisance ou l’illusion devait tout couvrir jusqu’à la dernière heure. À l’approche du dénoûment que l’on aperçoit déjà, M. le colonel Charras fait éclater des paroles indignées, ardentes, qui couronnent éloquemment son ouvrage. Pour moi, accoutumé depuis trop longtemps à réprimer mes plus justes indignations et à n’en laisser échapper que ce que je ne puis étouffer, je ferai effort pour terminer ce récit comme je l’ai commencé.


XI. — INVESTISSEMENT DE PARIS. — AFFAIRE DE VERSAILLES.

Des négociations fictives jointes à la demande réitérée de suspendre les hostilités ne pouvaient avoir d’autre résultat que d’accroître outre mesure la confiance des ennemis. Elle alla bientôt jusqu’à la témérité. Certains, par les intelligences qu’ils avaient avec Fouché, qu’il suffirait de frapper un grand coup sur les esprits, ils formèrent une résolution dont ils ne se seraient pas avisés l’année précédente, même avec des forces supérieures. Ce fut encore Blücher qui se chargea de l’exécuter.

Une reconnaissance rapide en avant de la plaine de Saint-Denis lui avait appris que la position ne pouvait être emportée de ce côté de la Seine qu’après une bataille. Vaincre l’armée française retranchée dans ses lignes était difficile, et un échec suffirait pour détruire tous les résultats inespérés de la campagne ; mais si la rive droite de la Seine présentait de tels obstacles, on savait que la rive gauche était sans défense ; probablement on n’y rencontrerait que des détachemens isolés. L’apparition soudaine de l’armée prussienne sur ce point, où elle n’était pas attendue, achèverait de consterner les habitans, et l’on entrerait à l’improviste au cœur de la capitale par le défaut de la cuirasse.

Sans doute c’était là une témérité insigne de se porter au-delà d’un grand fleuve en laissant ses alliés sur l’autre bord. On risquait d’être détruits successivement, sans pouvoir se rallier ; mais l’audace avait réussi jusque-là : pourquoi y renoncerait-on, si près de toucher le but ? Les Anglais masqueront le mouvement devant les lignes de Saint-Denis et de Montmartre, pendant que les Prussiens déboucheront par les deux ponts de Saint-Germain et de Maisons, dont on vient justement de s’emparer. Ce plan à peine conçu, on commence à l’exécuter ; mais l’expérience ne tarda pas à montrer combien il eût pu coûter cher à l’ennemi.

Le soir du 30 juin et dans la nuit, le 1er et le 3e corps prussiens se mirent en marche pour Saint-Germain, l’un par Blancménil et Aulnay, l’autre par Gonesse et Argenteuil. Le 4e corps resta en position au Bourget, avec ses avant-postes à Stains et Aubervilliers. L’armée anglaise avait sa droite sur les hauteurs de Richebourg, sa gauche au bois de Bondy. La hâte de Blücher était si grande qu’il aventura le colonel de Sohr avec deux régimens de cavalerie légère pour le précéder jusque sur la route d’Orléans. Le général prussien comptait sans doute que l’arrivée de ces éclaireurs dans une direction si éloignée, coupant à la fois les communications avec la Normandie et la Loire, ferait tomber tous les projets de défense. Le colonel de Sohr, après avoir passé la Seine à Saint-Germain, bivaqua à Marly ; le lendemain, n’apercevant aucun obstacle, il se hasarda plus loin : à midi, il occupait Versailles.

Cependant un mouvement si téméraire n’avait pu échapper aux Français. Exelmans, qui avec Vandamme couvrait le sud de Paris, ayant appris que des hussards prussiens s’étaient jetés sur Versailles, résolut de les enlever. Avec les 5e, 15e, 20e dragons et le 6e de hussards, il marche par Montrouge et Plessis-Piquet. En même temps la cavalerie légère de Pire, avec le 44e régiment d’infanterie, est détachée par Sèvres sur les flancs et les derrières de la brigade prussienne. Dans l’après-midi du 1er juillet, de Sohr rencontre les fantassins de Vandamme. Il se retire et tombe au milieu des chasseurs de Piré et des dragons d’Exelmans. Il revient sur Versailles. La garde nationale, postée aux barrières, l’accueille par un feu nourri qui l’oblige de se rejeter sur Rocquencourt. Traquée de village en village, il ne restait plus de cette brigade que 150 hommes. Ils sont culbutés dans le village de Lechenay. Le colonel de Sohr y est grièvement blessé. Les soldats mettent bas les armes, jusqu’au dernier.

Que serait-il arrivé, si les deux corps de Vandamme et la garde avaient soutenu cette attaque d’Exelmans ? L’armée prussienne, morcelée à droite et à gauche de la Seine, était certainement en péril ; mais les espérances que ce succès avait réveillées ne devaient pas durer. Sans en recueillir aucun avantage, Vandamme et Exelmans reçoivent l’ordre de se retirer, la droite sur la Seine, la gauche sur Montrouge, le centre en arrière du village d’Issy. Les avant-postes qui avaient occupé Montenotte, Rivoli, les pyramides, Vienne, Madrid, Lisbonne, le Kremlin, sont maintenant repliés à Châtillon, Clamart, Meudon, Sèvres et Saint-Cloud !

Le lendemain 2 juillet, Blücher, à qui on avait laissé le temps de concentrer son armée sur la rive gauche, marche en plusieurs colonnes par la vallée de la Seine et par les hauteurs qui de Saint-Germain se rattachent à Meudon. À trois heures, Ziethen avait atteint Sèvres. Les Français s’y défendirent et se retirèrent sur les Moulineaux, de là sur Issy, et dans la nuit sur le faubourg de Vaugirard. Pendant cette dernière nuit, les armées ennemies occupent les positions suivantes : Ziethen, sa droite à Clamart, le centre à Meudon, la gauche aux Moulineaux ; Thielmann à Châtillon, Bulow en réserve à Versailles. L’armée anglaise était immobile, sur le front des lignes fortifiées, au côté nord de Paris ; le duc de Wellington avait jeté un pont à Argenteuil, et par Asnières, Courbevoie, Suresnes, il avait lié ses communications avec les Prussiens.

Ainsi le 2 juillet les Français étaient enfermés de tous côtés dans leurs lignes, et à ce moment leur situation put paraître désespérée ; mais avait-on fait, du 29 juin jusqu’à ce jour, le nécessaire pour empêcher les choses d’empirer au point où elles étaient maintenant arrivées ? On avait laissé trois jours à l’armée prussienne pour se jeter sur la rive gauche, s’y rassembler, s’y déployer. Le succès de Vandamme n’avait pas été poursuivi ; au contraire les combats livrés à Sèvres, aux Moulineaux, à Issy, avaient paru plutôt des démonstrations pour couvrir la retraite que des projets de résistance véritable. Dans ces feintes, on voit l’exécution du dessein formel de céder Paris et la France sans coup férir. Où étions-nous donc tombés pour que le héros d’Eckmühl et d’Auerstaedt ne servît plus qu’à couvrir Fouché ?

Le jeu convenu fut joué avec une parfaite assurance ; le gouvernement provisoire commença par répéter sa demande ordinaire d’un armistice aux généraux alliés. Le duc de Wellington excellait dans cette diplomatie militaire. Il répondit avec son flegme accoutumé que, le grand obstacle à l’armistice ayant été éloigné avec Napoléon, la question se réduisait, selon lui, aux termes suivans : les Anglais et les Prussiens entreraient dans Paris le 7 ; l’armée française évacuerait la capitale et se retirerait de l’autre-côté de la Loire jusqu’à ce que le roi (à sa rentrée, le 8) en avisât autrement. Sa grâce s’offrit même à tenter d’obtenir que le prince Blücher retînt deux jours ses troupes dans leurs positions de Clamart et de Meudon : mais en même temps elle déclara qu’elle ne pouvait consentir à suspendre les hostilités tant qu’il resterait un seul soldat français dans Paris. Ayant reçu cette déclaration expresse de la part de sa grâce, les commissaires se retirèrent.

À force de haine, Blücher rendit aux choses le tragique et le sérieux que tant de dissimulation leur enlevait. Comme on lui avait envoyé pour commissaire un simple général, il requit d’abord du maréchal Davoust un négociateur plus autorisé. De plus il indiqua pour signer la capitulation le palais de Saint-Cloud, et il se hâta d’y porter son quartier-général. Pour couronner l’humiliation de la France, il voulut que la capitulation fût signée dans le même palais d’où étaient sortis tant d’ordres absolus pour la Prusse et l’Europe.


XII. — CONSEIL DE GUERRE. — CONVENTION DE PARIS.

Le projet de capituler allait s’exécuter comme il était convenu ; mais il fallait le déguiser encore aux yeux du grand nombre. Voilà pourquoi, avec un éclat singulier, on réunit un conseil de guerre formé des principaux généraux ; mais en même temps on ne le réunit que dans la matinée du 2 juillet, lorsqu’on était enveloppé de toutes parts. Avec une ruse où il est impossible de ne pas reconnaître la main de Fouché, on posa la question de la défense quand elle put paraître résolue aux yeux mêmes des meilleurs. Si on voulait combattre, c’est le 29, le 30 juin qu’il fallait s’y résoudre ; mais le 2 juillet il était trop tard : la délibération ne pouvait plus servir qu’à masquer les conciliabules avec l’ennemi.

Rien de plus imposant que la réunion des généraux à La Villette, et pourtant il est douteux que la postérité ratifie la décision qu’ils prirent de rendre Paris sans combat. Quelle différence on vit alors entre 1814 et 1815 ! L’année précédente, en des circonstances plus désespérées, les maréchaux Mortier et Marmont, avec une vingtaine de mille hommes, n’avaient pas hésité un instant à livrer bataille sous Paris, à La Villette, à Belleville, jusque dans les faubourgs et aux barrières même. Ils ne s’étaient retirés que lorsque toute résistance avait été épuisée. Cela n’avait étonné personne. On n’aurait pas même compris qu’il pût en être autrement. Et maintenant, dans les mêmes lieux fortifiés par l’art, avec 80,000 soldats appuyés de 17,000 tirailleurs, de 30,000 gardes nationaux rangés derrière la position presque inexpugnable du canal de l’Ourcq, en face d’un ennemi partagé, on se décidait à se retirer, à céder Paris et la France sans brûler une amorce ! Pourtant on avait vu dans les combats de Compiègne, de Senlis, hier encore à Versailles, par le coup de main d’Exelmans, que c’étaient des Français que l’on commandait, et qu’ils savaient encore aborder l’ennemi !

Que s’était-il donc passé ? Le voici. Dans l’intervalle de cette année, on avait fait cette étrange découverte, qu’il est trop dangereux pour l’ordre de défendre une capitale, que l’on fait courir par là un trop grand risque aux arts, au commerce, à l’amélioration des mœurs (car ces singulières considérations furent alléguées par le gouvernement dans sa proclamation), comme si l’année précédente il n’y avait point eu de beaux-arts et de mœurs à améliorer ! comme si les étrangers avaient hésité jamais à livrer bataille sous leur capitale pour la sauver ou la reprendre : les Autrichiens sous les murs de Vienne, à Essling et Wagram ; les Espagnols sous Madrid, à Somo-Sierra ; les Russes sous Moscou, à la Moskova, et dans cette même campagne les Anglo-Belges à Bruxelles !

Il faut bien admettre que dans ce conseil suprême de La Villette ces hommes si familiarisés avec la mort ne l’ont pas crainte pour eux-mêmes ce jour-là plus que les autres jours de leur vie ; mais ils subirent la force des choses, qui se montrait partout. Bonaparte tombé, le bonapartisme avait disparu. À sa place ne se montra aucun principe qui sembla valoir qu’on s’ensevelît avec lui.

Les militaires, comme les autres hommes, en des circonstances trop fortes, laissent entrer dans leurs jugemens pratiques, sur ce qu’ils savent le mieux, des considérations étrangères à leur profession, et quand cela arrive, tout est perdu, car ils peuvent couvrir de la gloire qu’ils ont acquise dans vingt batailles les sophismes de la lassitude ou de l’inconstance. Et qui alors, dans une question militaire, peut résister à leur autorité ? quelle voix serait entendue ? Lorsque tous les maréchaux, moins un seul, Lefebvre, opinaient pour la reddition, il ne restait qu’à opposer chacun d’eux à lui-même. Que le prince d’Eckmühl, le prince d’Essling, le duc de Dalmatie se souviennent seulement de Davoust, de Masséna et de Soult ! En effet, il n’y avait pas là un seul homme qui n’eût, en d’autres temps, engagé quelque affaire avec des chances beaucoup moins grandes. Davoust, le plus décidé à capituler, n’avait-il pas, avec 30,000 hommes, battu les 90,000 Prussiens d’Auerstaedt ? Mais maintenant la raison stratégique ne servait qu’à couvrir la raison politique.

Pour quelle cause se battrait-on à outrance ? La révolution ? Napoléon se vantait de l’avoir détruite. Le bonapartisme ? Il avait abdiqué avec son chef. La patrie ? Elle avait été violée l’année précédente. La liberté ? On avait appris pendant quinze ans à s’en passer. L’égalité ? Était-ce donc à des princes, à des ducs, à des comtes, à des barons de s’immoler pour elle ? Restait le mobile sacré, l’intérêt, et il est certain qu’il y en avait un évident à ne pas se compromettre davantage avec la restauration et à lui ouvrir les portes sans tarder. D’ailleurs l’accusation de pillage reparut, et cette fois contre les soldats français, les défenseurs étant, disait-on, plus à craindre que les ennemis. Et cela se répétait à la vue même de cette armée qui n’avait rapporté pour butin que ses blessures. Quant au chef, le prince d’Eckmühl mit fin aux dernières hésitations en déclarant qu’il avait vaincu depuis quelques jours ses idées et ses préjugés. Cette difficulté écartée, il était bien entendu en effet qu’il ne restait plus aucun motif de combattre.

Les masses de l’armée eurent un instinct différent, puisqu’on assure qu’elle voulut se donner un autre chef. Elle s’offrit, dit-on, à Vandamme ; mais le général Vandamme avait été des conciliabules du prince d’Eckmühl, et il pensait exactement comme lui. Ne trouvant donc plus de chef illustre et ne voulant pas se donner à un chef obscur, d’ailleurs ne pouvant sauver le gouvernement et l’assemblée malgré eux, il ne resta à cette armée décapitée qu’à se retirer derrière la Loire, jusqu’à ce qu’elle fût licenciée.

La capitulation de Paris s’explique par la prostration et les embûches de l’esprit politique. Au point de vue militaire, elle ne se comprend plus. S’il était admis en principe que, dans l’intérêt d’une capitale, une armée de défense sous ses murs doit la céder à l’ennemi sans combattre, il n’y aurait plus aucune garantie pour la sécurité ou l’indépendance d’une nation, car il suffirait à l’ennemi de surprendre quelques marches et de se présenter devant la capitale pour que la nation fût aux abois et dût se rendre sans merci. Il est vrai que les Russes, les Autrichiens, les Bavarois avaient déjà passé le Rhin. Ils pouvaient faire leur jonction dans quinze jours, et cet ennemi absent agit sur les esprits comme s’il eût été présent. Il pesa de tout son poids sur la décision du conseil de guerre. Pourtant quel essor une bataille gagnée sous Paris n’eût-elle pas donné à la France ? Qui sait les combinaisons nouvelles qu’un grand succès eût amenées ? La France en eût été peut-être toute changée. D’ailleurs, si l’on se refusait à battre l’ennemi présent par la considération que l’on aura peut-être affaire plus tard à des ennemis encore absens, il faudrait renoncer à la guerre. N’avait-on pas vu des causes ruinées subitement relevées par un seul coup ? La postérité répondra que, puisque Napoléon s’abandonnait, il ne fallait pas s’abandonner soi-même, qu’il ne doit pas être permis de désespérer quand on a encore 100,000 hommes sous la main, sans compter les corps de Rapp, de Suchet, de Lamarque. Et au pis aller que pouvait-il arriver ? Que la bataille fût perdue, et que l’honneur fût sauvé.

Dans cette crise suprême, on cherche les traces d’un homme que l’historien Niebuhr admirait comme un ancien Romain, qui avait autrefois sauvé la France, et que Napoléon avait repris, mais en l’affaiblissant à son insu d’un titre féodal, Carnot. Lui aussi (et rien ne montre mieux l’embûche) désespéra de la défense de Paris au moment où la question fut posée. Avec Carnot, la patrie sembla se voiler et s’abandonner elle-même ; mais, ce moment excepté, ses avis gardèrent quelque chose de la trempe des temps inébranlables. Après Waterloo, il avait voulu que Napoléon, descendu au palais de l’Elysée, retournât sur-le-champ à l’armée pour la rallier. Après la capitulation de Paris, il voulait que l’assemblée et le gouvernement se retirassent au milieu des troupes, sur la Loire, pour continuer la défense et appeler la France aux armes. Tels furent ses avis. Le seul que l’on accepta fut celui où il avait désespéré. Cet homme antique s’adressait à des hommes nouveaux qui ne l’entendaient plus. Aussi cette capitulation, déguisée sous le nom de convention, a-t-elle été si funeste, que tous les partis qui y ont prêté la main, tous les gouvernemens qui s’y sont associés de près ou de loin, ont péri l’un après l’autre, frappés d’impuissance ou soupçonnés de défection.

Au milieu de ces ruines, la chambre des représentons récapitula les vœux du peuple. Comme première garantie, elle demandait une constitution délibérée par la représentation nationale, la liberté politique, le système représentatif, la liberté de la presse, la responsabilité des ministres, l’abolition de la noblesse ancienne et nouvelle. Prises pour devise dans le combat, ces paroles eussent pu avoir une grande puissance ; mais, jetées au hasard, avant de se rendre sans résistance, elles ne devaient rien produire de durable. Vains simulacres par lesquels de faibles assemblées couvrent leur retraite et leur abandon de la chose publique, d’autant plus que personne ne prend la responsabilité de semblables protestations ! On jette au vent des mots fastueux ; à leur abri, on court prêter un nouveau serment au plus fort. Rien n’a plus usé la parole chez les Français que ces déclarations qui ne sont suivies d’aucun acte, d’aucun sacrifice. C’est par là que la langue française a été comme exténuée. Dans tout cela se trouvait déjà le germe de ce que nous sommes devenus. La liberté même sembla se parodier, quand, au milieu de ce manque de résolution, un député osa reproduire les paroles de Mirabeau : « que l’on ne céderait qu’à la puissance des baïonnettes. » Tous les membres se levèrent : ils s’écrièrent qu’ils resteraient inébranlables à leurs places. Le lendemain 7 juillet, les portes étaient fermées ; des troupes en interdisaient l’approche aux députés. Le général Lafayette se présenta pour entrer ; on lui cria à travers des grilles qu’il y avait ordre de ne laisser entrer personne. Encore une assemblée française expulsée par des soldats ! Du moins ce jour-là Ils étaient étrangers [9].


XIII. — L’INVASION. — SECONDE RESTAURATION.

C’était donc là ce que la France avait gagné en se mettant à la discrétion d’un seul : d’abord des victoires éclatantes qui tenaient du prodige, puis des victoires plus durement achetées, longtemps incertaines, suivies d’avantages douteux ; enfin, dans les dernières années, des entreprises plus gigantesques, plus éblouissantes que solides, l’espérance prise pour la réalité, l’imagination pour les faits ! Et pendant qu’on avait réveillé chez les peuples étrangers le désir de l’indépendance à force d’oppression, on avait étouffé chez nous la liberté, qui seule pouvait faire les miracles : de là le vide au dedans et les invasions infaillibles aussi longtemps que le régime eût duré.

En 1792, les armées étrangères s’étaient consumées dans quelque siège obscur sans oser entamer un pouce du sol sacré. Elles avaient été arrêtées par le prestige ou la superstition de la révolution française au moins autant que par les armes ; mais le rempart moral qui nous avait protégés était tombé avec notre liberté même. Les idées, les principes qui nous avaient défendus comme des forteresses, nous les avions laissé détruire. Cent jours n’avaient pas suffi aies refaire, et c’est par cette grande brèche ouverte, non point par une autre, que l’ennemi entrait maintenant de toutes parts et sans obstacle. C’est par là qu’étaient entrés les Russes de Barclay, les Autrichiens de Schwartzenberg, les Bavarois, après avoir franchi le Rhin à Manheim, à Bâle, à Oppenheim. Les armées poussaient les armées. Derrière elles, les prédications des enthousiastes poussaient les peuples contre nous, et que nous restait-il à leur opposer ? A qui pouvions-nous faire croire des Allemands, des Prussiens, des Anglais, des Italiens, des Espagnols, que l’obéissance passive était la continuation de la liberté, que les institutions de Charlemagne étaient les institutions de la constituante ? Grâce à une éducation particulière qui nous avait isolés du genre humain, nous avions pu nous pénétrer péniblement de ces maximes ; mais quand même les étrangers eussent compris ces choses bizarres, quel prestige pouvaient-elles exercer encore sur eux ? Ce que l’on appelle les idées nouvelles présentées sous la figure d’un maître absolu leur parut ce qu’il y avait de plus vieux et de plus insupportable. Et en effet il n’est pire chose au monde que la servilité qui se donne comme l’image de l’indépendance. À toutes les revendications de la liberté nous avions eu beau opposer le code civil ; les universités de Prusse et d’Allemagne nous avaient répondu par la bouche des Fichte, des Goerres, des Jahn, des Thibaut, que le code de Justinien lui-même n’avait pas eu la prétention de remplacer la vie morale, libre, détruite par l’empire de Byzance, et ils ajoutaient « qu’il n’était pas une des maximes de 1789 qui n’eût été abandonnée ou reniée, que cent jours n’avaient pas changé l’ouvrage de quinze ans, et qu’on n’avait plus affaire à la révolution française. » Nous nous trouvâmes ainsi désarmés plus encore que par nos défaites, car nos simples maximes avaient été remplacées par des contradictions telles que celle-ci : « que la liberté s’établit par le despotisme. » Dans cette idée fausse devait succomber deux fois la France près de sa perte, en 1814 et 1815 [10]. Le monde entier lui-même y périrait, si l’on pouvait réussir à l’armer pour ces subtilités.

Louis XVIII reparut, et comme si on eût voulu marquer que la guerre seule avait tout fait, il rentra dans Paris le lendemain même du jour où les Anglais et les Prussiens en, avaient pris possession. Rien ne dissimulait plus les armes étrangères. Le roi n’avait plus, comme en 1814, des rois pour compagnons et pour introducteurs. L’empereur Alexandre n’était plus là pour se faire pardonner la victoire par ses sourires. C’étaient des généraux ennemis, couverts du sang nouvellement versé qui ouvraient le chemin. L’un d’eux menaçait déjà de renverser les monumens qui lui rappelaient ses défaites.

Ainsi nul artifice ne dissimulait aux yeux les dures conditions de la force et de la nécessité. Elles apparaissaient dans toute leur rigueur en dépit des acclamations. On oublia même d’aller, comme l’année précédente, à l’église de Notre-Dame rendre grâces à Dieu de ce trône reconquis ; mais on se hâta vers le palais des Tuileries par le plus court chemin, soit précipitation après ce nouvel exil, soit que l’on crût inutile de dissimuler : don funeste que cette couronne ainsi reçue, sans intermédiaire, des mains de Blücher et de Wellington, que M. de Chateaubriand appelait alors notre nouveau Turenne ! Les Bourbons auront raison de soutenir qu’il n’y a eu entre eux et la nation ni conditions ni contrat [11]. Ils ont pour eux le droit de la guerre, et il est presque impossible qu’ils ne finissent point par s’en prévaloir. Ce jour-là, l’excès même de leur droit sera leur ruine, car les mêmes hommes qui veulent bien aujourd’hui se rendre à merci l’oublieront dès demain. Bientôt ils s’indigneront qu’on leur dispute les garanties qu’ils ont refusé de défendre.

Entre les Bourbons et la masse des Français que restait-il des illusions et des espérances de l’année précédente ? Désormais on se connaissait trop bien, et l’on avait appris que nul n’était changé. Le roi savait qu’il pouvait être abandonné de ses sujets, et ceux-ci qu’ils pouvaient être asservis sous prétexte d’être affranchis. Ce jour-là, un seul homme put triompher sans crainte de l’avenir : c’était Fouché. Ministre de Napoléon, il se voyait ministre des Bourbons. Au pied du trône qu’il relevait, au milieu de la stupeur du peuple qu’il changeait en acclamations, il dut croire dans le cortège que lui seul était infaillible et nécessaire ; mais c’est lui au contraire qui devait être le premier désabusé par l’exil et par une mort obscure et misérable. Qui eût pu lire dans l’avenir eût vu que cette admirable entrée préparée par Fouché ne devait profiter à personne. Le bonapartisme y trouvait sa ruine, la restauration un motif permanent de reproches, puis d’accusations, enfin sa perte. Quant au parti constitutionnel, il ne s’était montré que pour ouvrir les portes aux ennemis : fatal commencement qui devait aussi se retourner contre lui et contre nous !


XIV. — NAPOLEON A SAINTE-HELENE.

Napoléon seul profita de son désastre ; il se releva et grandit à Sainte-Hélène. Et là quelles plaintes aiguës il fit entendre ! Elles ont été ouïes de chaque point de la terre. Et pourtant il avait avec lui, pour lui faire son cortège, toute la gloire du monde, tandis que la plupart des hommes qui, en France, ont aimé ou servi la liberté avec un peu d’éclat ont dû mourir sur l’échafaud ou dans l’exil, ou au moins dans l’abandon et dans l’oubli ; mais eux sont morts seuls et sans cortège : ils n’ont pas eu pour adieu et pour consolation suprême la renommée et les acclamations des peuples, ceux-ci les réservant presque toujours pour le maître qui leur a mis le frein.

Une grande pitié nous a saisis au cœur en voyant Napoléon à Sainte-Hélène, et qui eût pu alors s’en défendre. Comme bientôt lui-même, dans ce prodigieux changement, se mit au niveau de sa nouvelle fortune, que dans l’adversité il se montra accessible à ses familiers, sensible aux maux qu’il venait d’apprendre à connaître, ouvert à tous les sentimens humains depuis que le trône ne le garantissait plus des indignités de la destinée ordinaire ; comme il laissa voir l’homme quand l’empereur eut disparu, et qu’il loua la liberté sitôt qu’il fut captif, on en conclut qu’il avait toujours été ainsi en secret dans l’ancienne prospérité. Les élans de justice qu’il montra quand il fut le plus faible, nous supposâmes qu’il les avait éprouvés quand il était le plus fort. La figure de Napoléon de 1800 à 1815 fut ainsi altérée dans histoire par le reflet des années de 1816 à 1821. Nous fîmes remonter dans le passé sur le trône impérial la sagesse tardive, puisée dans la captivité. Grande cause de perturbation pour la plupart des récits ! De là ce Napoléon modéré, impartial, presque débonnaire, tout l’opposé de celui que les contemporains ont connu, et dont ils nous ont transmis l’impression véritable. Ne brouillons pas tous les temps par une molle complaisance, qui aussi bien n’a plus d’objet, car la tombe vide de Sainte-Hélène ne sollicite plus la pitié de personne. Nous pouvons croire que cette grande ombre est apaisée et satisfaite, et que ses vœux, à elle, sont comblés. Transportons donc ailleurs notre pitié vers des maux plus réels ou plus immérités, et profitons au moins de ce que nous sommes dégagés de la compassion pour revenir à la vérité seule.

La gloire de Napoléon est assez grande ; ne la faisons pas surhumaine en louant ses désastres à l’égal de ses triomphes. Quand nous le comparons à César, n’oublions pas les différences. César a gardé toutes ses conquêtes ; Napoléon a perdu toutes les siennes. César n’a été trompé dans aucun de ses calculs ; il n’a subi aucun mécompte. Rien ne peut être comparé aux succès de Napoléon, si ce n’est ses revers.

Si César avait amené deux fois par sa faute l’invasion des Barbares dans Rome, s’il avait perdu dans quatre campagnes les armées romaines, en Gaule, en Germanie, en Ibérie, en Scythie, est-il croyable que les anciens lui eussent su autant de gré de ses défaites que de ses victoires ? Pour qui connaît leur esprit judicieux, il est permis d’en douter.


EDGAR QUINET.

  1. Voyez les livraisons du 15 août, 1er et 15 novembre.
  2. On a bien voulu, sur mes indications, mesurer exactement les distances de Sartles-Walhain à Planchenoit. C’est à MM. Lefebvre que sont dues ces intéressantes recherches sur les opérations de Grouchy.
  3. M. de Gérando.
  4. Mémoires de Lavalette ; Histoire du gouvernement parlementaire, de M. Duvergier de Hauranne.
  5. Mémoires du général Lafayette, t. V, p. 23.
  6. Histoire de mes Idées.
  7. Gurwood, The Dispatches of the field-marchal the duke of Wellington, vol. XII.
  8. Mémoires de M. de Vitrolles, cités par M. Duvergier de Hauranne, Histoire parlementaire.
  9. Mémoires du général Lafayette, t. IV, p. 478.
  10. « Il n’y a plus de France tant que les armées étrangères occupent notre territoire. » (Mme de Staël, Considérations sur la révolution française.)
  11. Fouché, déjà ministre du roi, annonça que les alliés le ramenaient impérieusement sans négociations ni pacte. Lafayette, Mémoires, t. V, p. 478.