La Campagne de Georgie et la Fin de la guerre américaine

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La campagne de Géorgie et la fin de la guerre américaine [1]
Emeric Szabad


LA
CAMPAGNE DE GEORGIE
ET
LA FIN DE LA GUERRE AMERICAINE [2]

Le trait caractéristique du plan d’opérations arrêté par les généraux unionistes pour la campagne de 1864 aux États-Unis fut la concentration de deux vastes armées fédérales qui devaient toutes les deux prendre l’offensive. L’une, sous le commandement immédiat du lieutenant-général Grant, fut assemblée sur le Rapidan, en Virginie : elle devait s’emparer de Richmond. L’autre, prenant le nom de « grande division du Mississipi, » se concentra sur les rives du Cumberland et du Tennessee : elle faisait face au sud, c’est-à-dire à la Géorgie. Le commandement supérieur de cette armée, qui avait été placée antérieurement sous les ordres des généraux Thomas, Scofield et Mac-Pherson, fut confié au général Sherman.

La position géographique de la Géorgie, le rôle important que joua cet état lors du mouvement séparatiste, son système développé de chemins de fer, ses richesses ainsi que le chiffre de sa population noire, tout indiquait comme essentiellement utile un mouvement dans cette direction. Les forces disponibles pour tenter cet essai étaient suffisantes, et une seule question était de nature à faire hésiter le général en chef : c’était laquestion de l’estomac, pour employer une expression proverbiale facile à comprendre en tout pays, — en d’autres termes les moyens d’assurer, pendant la longue marche qu’il fallait prévoir, l’approvisionnement de l’armée.

Quelques-unes des théories les plus connues sur l’art de la guerre ne trouvent point à s’appliquer en Amérique, où la population est comparativement si éparpillée. L’état de Géorgie, sur une surface de cinquante-huit mille milles carrés, compte seulement un million d’habitans, c’est-à-dire environ dix-sept mille âmes par mille carré. Il n’y a donc pas grand’chose à obtenir des habitans dans une pareille contrée, surtout pour une armée qui poursuit l’ennemi en retraite. Le manque de routes contribue encore à retarder notablement la marche. Une journée de pluie détrempe ce sol vierge, qui se change en une surface mouvante et transforme de modestes ruisseaux en larges et profondes rivières. La partie nord de la Géorgie est aussi montagneuse que boisée, mais on ne rencontre que des cours d’eau insignifians avant d’atteindre la région cotonnière et les plaines qui entourent Atlanta.

Comme les noirs forment environ une moitié de la population de la Géorgie, la campagne projetée ne pouvait manquer d’intéresser considérablement les Géorgiens, attachés à la cause du sud. En effet, depuis le commencement de la guerre, le prix des esclaves avait singulièrement haussé, et un enfant de l’un ou de l’autre sexe de sept à huit ans se vendait de 3 à 400 dollars. Cependant aucun effort sérieux ne fut tenté par les confédérés pour s’opposer à la marche de Sherman.

En jetant un coup d’œil sur le vaste théâtre de la guerre, il est impossible de ne point être frappé de l’importance de la longue ligne qui s’étend des rives du Cumberland près de Nashville jusqu’à l’Atlantique. Percer cette ligne, comme s’était proposé de le faire Sherman, c’était séparer la confédération en deux, c’était la tenir par les vivres. Les points stratégiques de cette ligne sont évidemment Nashville, Chatanooga, Atlanta, Augusta et Charleston, échelonnés sur une étendue de six cents milles. Dans la précédente campagne, conduite par le général Rosecrans, les forces fédérales, partant de Nashville, avaient pu atteindre Chatanooga et s’assurer cette importante place. Chatanooga est située sur la rive gauche du Tennessee, environ à égale distance (cent cinquante milles) de Nashville et d’Atlanta.

Ce que voulait d’abord Sherman, c’était s’emparer d’Atlanta, place importante autant par sa position centrale que par les nombreux réseaux de chemins de fer qui y aboutissent. Grâce à la formidable puissance maritime des États-Unis et à la présence d’une grande flotte autour de Charleston, il n’eût point été difficile d’établir une base d’action sur les côtes et d’envahir la ligne ennemie par deux points opposés, de manière à menacer ensemble Charleston et Savannah dès le début ; mais une expédition dirigée des côtes dans l’intérieur eût nécessité l’emploi d’une puissante armée de terre, dont la concentration, dans les circonstances où se faisait la guerre, eût été impossible. Peu de personnes s’imaginèrent que Sherman, un général comparativement obscur et négligé à dessein pendant la première année de la guerre, adopterait un système exempt des fautes radicales qui avaient jusque-là eu de si fâcheux résultats, qu’il s’emparerait presque sans effort d’Atlanta, se rendrait maître, grâce à une marche hardie, de Savannah, de Chatanooga, de bien d’autres places, et qu’il irait même jusqu’à inquiéter le général Lee dans ses retranchemens devant Petersburg. Ainsi il arriva que la campagne de Géorgie, qui était seulement destinée à seconder celle de Virginie, devint de fait la principale.

Conformément aux ordres du général Grant, le commandant en chef Sherman, laissant d’abord de côté Chatanooga, mit son armée en mouvement le 5 mai 1864, date fixée aussi pour la marche en avant de l’armée du Potomac. Ses forces se montaient environ à 100,000 hommes avec deux cent cinquante pièces de canon. L’artillerie, qui toujours est une espèce d’obstacle, principalement sur de mauvaises routes comme celles que Sherman avait devant lui, était donc représentée en proportion assez modérée. L’ennemi, sous le général Johnstone, était au reste inférieur de moitié sous ce rapport, mais il avait l’avantage en cavalerie, et, comme l’armée unioniste devait s’approvisionner par le chemin de fer, que l’on réparait à mesure qu’elle s’avançait, cette supériorité en cavalerie était d’un immense avantage, ainsi que l’on peut facilement le comprendre. Rien n’est aussi aisé que de détruire un chemin de fer sur les derrières d’une armée. Ajoutons que les deux généraux opposés connaissaient d’une manière parfaitement exacte leurs forces respectives.

L’armée confédérée était campée dans le voisinage de Dalton, environ à quarante milles de Chatanooga, et occupait une très bonne position garnie de montagnes, de rochers, entourée de marais et protégée par des fortifications. Pour surmonter de pareilles difficultés, il fallait dès le début, et c’est ce que remarqua Sherman, recourir à un expédient stratégique. Pendant que le gros de son armée opérait devant Dalton, deux corps, sous les ordres du général Mac-Pherson, exécutèrent une manœuvre tournante à quelque dix milles sur les derrières de l’ennemi, menaçant de la sorte sa ligne de communication. Le général confédéré se trouva donc obligé de se replier sur Resaca, position également très forte. De nouvelles manœuvres, non moins habiles que les premières, vinrent encore cependant le contraindre à continuer son mouvement de retraite. Le 16e corps fut envoyé sur les derrières de l’ennemi par la gauche, pendant qu’une colonne de cavalerie s’ouvrait un passage sur ses derrières par la droite et menaçait plusieurs petites places d’armes situées dans l’intérieur. Une attaque partielle, mais vigoureuse, dirigée par le général Hooker, assurait au même moment à l’armée fédérale l’occupation d’un groupe considérable de montagnes. Dans ces circonstances, le général Johnstone fit ce qu’il y avait de plus prudent pour lui : à la faveur de l’obscurité, il se retira, pendant la nuit du 15 mai, jusqu’à Kingston, située a soixante milles d’Atlanta. L’armée confédérée se trouvait alors aussi près d’Atlanta que de la position qu’elle occupait primitivement à Dalton, et à l’approche des fédéraux Johnstone fut obligé de traverser la rivière d’Etowah, brûlant les ponts derrière lui (20 mai 1864).

Sur les bords de cette rivière, le général Sherman fit une halte de deux jours pour renouveler ses provisions et ses munitions. Les fortes positions gardées par l’ennemi sur la rive opposée, et qui portaient le nom de « défilé d’Altoona, » nécessitaient un mouvement de flanc qui devait écarter l’armée du chemin de fer, et qui rendait doublement indispensable l’accumulation des matériaux de guerre. En moins de quarante-huit heures, les wagons furent chargés des provisions nécessaires pour vingt jours. Il faut convenir que le département de la guerre de Washington déploya en cette circonstance une énergie inaccoutumée et facilita autant qu’il était en son pouvoir le succès de la campagne de Géorgie. D’immenses approvisionnemens avaient été accumulés à Nashville, de là transportés à Chatanooga, et grâce au mode d’opérer de Sherman, les puissantes locomotives, traînant à leur suite d’innombrables wagons chargés de provisions, pouvaient suivre l’armée pas à pas. Les pontons, qui faisaient partie du train d’équipage, facilitaient considérablement le passage des petites rivières traversant la ligne d’opération.

Le 23 mai, les troupes, formées en trois colonnes, furent mises en mouvement, appuyant sur la droite, dans la direction de Dalton. Le général Mac-Pherson, formant l’aile droite, tenait l’avant-garde ; le général Thomas avait le centre, et le général Scofield l’aile gauche. Après trois jours de marche à travers un pays montagneux et boisé, les colonnes rencontrèrent l’ennemi à un point appelé « New Hope Church » (Église de la Nouvelle-Espérance), où bifurquent les routes conduisant à Altoona et à Dalton. Le général Johnstone avait réussi à s’emparer de ce point stratégique avant l’arrivée des unionistes. Un essai fut tenté par le général Hooker (25 mai) pour enlever cette position ; il échoua, et l’attaque du général Howard, deux jours plus tard, n’eut pas plus de succès. A la suite de ces infructueux essais, le général Sherman exécuta avec lenteur, mais fermeté, et durant plusieurs semaines, une manœuvre des plus importantes. Il s’agissait de changer graduellement de direction sur la gauche, de manière à tourner le flanc droit de l’ennemi, et d’atteindre le chemin de fer en-deçà d’Altoona. Cette manœuvre, vigoureusement soutenue par la cavalerie sous les ordres du général Stoneman, fut exécutée avec un plein succès vers le 1er juin.

Cet important défilé d’Altoona fut bientôt converti par Sherman en « base secondaire » ou « place d’armes avancée, » et l’armée continua prudemment sa marche dans la direction des monts Kenesaw et de Marietta, ville située à vingt-cinq milles d’Atlanta. Ces monts marquaient le point le plus élevé de la ligne d’opérations, qui allait des bords du Tennessee aux côtes de l’Océan. La Montagne-des-Pins (Pine-Mountain), la Montagne-Kenesaw et la Montagne-Perdue (Lost-Mountain), forment, disait le général Sherman dans son rapport sur cette opération, un triangle, — Pine-Mountain représentant le sommet, Kenesaw et Lost-Mountain la base, — qui domine la ville de Marietta et le chemin de fer en-deçà du Chattahocb.ee. La position était puissamment fortifiée, car les lignes ennemies s’étendaient du chemin de fer jusqu’au Lost-Mountain.

Après plusieurs engagemens, les troupes unionistes se rendirent maîtresses de deux sommets et obligèrent l’ennemi de concentrer ses lignes vers Kenesaw-Mountain. Sherman résolut d’enlever d’assaut cette dernière position (27 juin), espérant percer le centre et la droite ennemis et les isoler de leur ligne de retraite. Cette tentative n’eut point de succès, et coûta 3,000 hommes à l’armée. Enfin un autre essai tenté pour tourner l’aile gauche de l’ennemi réussit complètement, le général Johnstone ayant abandonné sa forte position et traversé le Chattahochee, la plus large rivière qui se trouvât sur la ligne. De cette rivière aux retranchemens d’Atlanta, les forces unionistes ne rencontraient plus d’obstacle naturel, et grâce à la rapidité de ses mouvemens, Sherman put jeter deux corps d’armée rapidement au-delà et sur la rive opposée. Le général Johnstone avait compris, on n’en saurait douter, la grande importance de cette ligne de défense ; en effet, il avait préparé une « tête de pont » pour se garder contre une attaque de front ; mais ses forces étaient trop réduites pour lui permettre d’envoyer sans imprudence des détachemens s’opposer aux manœuvres de flanc.

Le général Sherman, maître des deux rives du Chattahochee, accorda quelques jours de repos à son armée. Presque en même temps le général Johnstone était relevé de son commandement (17 juillet) et remplacé par le général Hood. Le nouveau commandant confédéré ne fut pas long à prendre l’offensive. Ralliant ses troupes à une heure avancée dans l’après-midi du 20 juillet, il attaqua avec furie le centre fédéral, mais il fut repoussé avec une perte de 5,000 hommes. Deux jours plus tard, une autre attaque fut également repoussée. Les pertes de l’armée unioniste dans cette affaire se montaient environ à 4,000 hommes, celles de l’ennemi à peu près au double. Ce fut le dernier grand effort que tenta le général Hood.

Surveillant l’armée rebelle pendant plusieurs jours dans ses fortes positions retranchées, le général Sherman résolut de capturer Atlanta en opérant contre les lignes de communication de l’ennemi, c’est-à-dire le chemin de fer d’Atlanta et de West-Point conduisant vers l’ouest à Maçon, et le chemin de fer d’Atlanta et de Maçon se dirigeant plus avant vers le sud. Un corps, le 20e, sous le général Slocum, reçut ordre de reculer et de garder la tête de pont sur le Chattahochee, pendant que le reste de l’armée, divisé en trois colonnes sous le commandement des généraux Thomas, Scofield et Howard, se retirait doucement vers l’ouest, faisant une conversion à gauche en approchant des lignes de chemin de fer en-deçà d’Atlanta. Cette grande manœuvre commença le 29 juillet.

Le général Hood, qui prévoyait évidemment quelque tentative sur ses lignes de communication et qui avait avec deux corps occupé Jonesboro (à vingt milles d’Atlanta, sur la ligne d’Atlanta et de Maçon), attaqua brusquement la colonne unioniste de droite ; mais le général Howard repoussa l’attaque, et à l’approche des deux autres colonnes, les rebelles se retirèrent vers le sud (1er septembre). En même temps on entendit dans la direction d’Atlanta le bruit d’explosions qui annonçaient l’évacuation de cette ville. Le général Slocum, qui du Chattahochee suivait la marche des événemens, fit avancer sa colonne et prit possession de la ville abandonnée. (2 septembre). Une bonne occasion de détruire l’armée divisée de Hood était ainsi perdue ; mais le véritable but de la campagne était atteint, et cela avec un très faible sacrifice. Il n’est certainement pas facile de comprendre, pourquoi le général Hood replia ses forces sur Jonesboro, s’il n’avait point l’intention d’y livrer une bataille, et pourquoi il n’essaya point de défendre jusqu’à la dernière extrémité, avec le restant de son armée, les lignes fortifiées qui entouraient Atlanta.

Le succès de cette campagne de quatre mois du général Sherman à travers une ligne d’opération de cent cinquante milles est dû, comme l’on peut aisément s’en convaincre, à ses habiles manœuvres. Cet emploi de la stratégie était chose presque inconnue dans les opérations des armées américaines. L’effet moral de ces succès fut considérable sur les populations du sud, qui avaient été incessamment amusées par la prédiction de l’imminente ruine de Sherman. Le général victorieux ordonna aux habitans d’Atlanta d’abandonner la ville, dont il s’appliqua aussitôt à faire une véritable place d’armes et un vaste entrepôt. Les locomotives, traînant à leur suite des centaines de wagons, furent promptes à transporter dans ce nouveau centre d’opérations d’immenses quantités d’approvisionnemens. Il est bon de remarquer en passant que les armées américaines ont acquis une habileté surprenante en ce qui concerne la destruction et la réparation des chemins de fer, talent qui n’est surpassé que par celui qu’elles montrent aussi dans le percement des tranchées. L’armée du Potomac a mérité même à ce titre d’être comparée à une « seconde nature. » Il n’est pas rare de voir des soldats se creuser instinctivement des trous en terre pour s’y abriter, et cela au plus fort du combat, sans ordre aucun.

Pendant que le général unioniste était activement occupé à rassembler ses provisions et ses munitions dans Atlanta, Hood se préparait à opérer sur ses derrières, et là commence le second acte du grand drame militaire de la Géorgie. Ce qui est curieux dans cette nouvelle série d’opérations, c’est que les deux armées dirigèrent leurs premiers mouvemens vers des points diamétralement opposés, Hood poussant au nord, vers Chatanooga, Sherman s’avançant davantage vers le sud. Si le général Sherman, indifférent quant aux projets de son adversaire sur ses lignes de communication, était décidé à poursuivre ses succès, il devait naturellement se diriger soit vers l’est, sur le chemin de fer d’Atlanta à Charleston, soit directement vers le sud, en suivant la ligne de Macon à Savannah. Chacune de ces routes l’eût rapproché de la mer, de manière à le mettre en communication avec la flotte qui maintenait le blocus de Charleston. Un mouvement sur Macon et Savannah, ou sur Augusta et Charleston, exigeait également une marche de trois cents milles. La route par Augusta se recommandait toutefois comme atteignant plus directement les communications avec Richmond. Quant au général Hood, son but, ainsi qu’il fut démontré plus tard, était la prise de Nashville, projet qui nécessitait également une marche de trois cents milles. Les conditions entre les deux généraux étaient donc égales relativement à la distance à parcourir ; mais sous d’autres rapports elles différaient complètement, ainsi qu’on le verra par la suite.

Le général Hood, avec une armée d’environ 45,000 hommes d’infanterie, commença d’opérer sur les flancs de Sherman vers le 20 septembre, repassa le Chattahochee, brûlant les ponts derrière lui, puis, tournant sur la droite, marcha vers le chemin de fer, qu’il détruisit à mesure qu’il s’avançait vers le nord. Pendant ce temps, la cavalerie rebelle de Forrest traversait le Tennessee en-deçà de Chatanooga, dans l’intention de démolir la branche du chemin de fer joignant Nashville à Alabama, ainsi que la ligne directe entre Nashville et Chatanooga. Les lignes de communication des forces unionistes furent ainsi sérieusement menacées, quoiqu’un danger imminent fût évité, grâce à la circonspection et au talent militaire du commandant fédéral, qui avait établi sur le parcours du chemin de fer plusieurs points d’appui et y avait amassé de nombreux matériaux de guerre.

La place d’armes la plus proche d’Atlanta était le défilé d’Altoona, que le général Hood tenta d’emporter durant sa marche (5 octobre) ; mais, quoiqu’il n’y eût dans cette place qu’une faible garnison de 2,000 hommes sous le général Corse, les attaques de l’ennemi furent repoussées. Laissant Altoona par derrière, Hood tenta d’occuper Resaca. Cette fois encore il échoua. Pendant ce temps, Sherman, ayant réparé le chemin de fer et construit de nouveaux ponts, mit. en mouvement le gros de son armée, laissant un seul corps à Atlanta, et bientôt il attaquait les derrières de son adversaire. Dans ces circonstances, le général Hood fut obligé d’abandonner le chemin de fer et de changer de direction sur la gauche. Il s’avança donc vers le nord, cherchant évidemment à s’approcher des rives du Tennessee et à opérer sa jonction avec le général Forrest, qui était à cette époque tenu en échec par la cavalerie unioniste, sous les ordres du général Rousseau. Empêchant Hood de se rapprocher du chemin de fer ainsi que d’Atlanta, Sherman expédia un corps, sous le commandement du général Thomas, vers Nashville, avec ordre d’y concentrer toutes les troupes disponibles, pendant que, revenant sur ses pas avec le reste de son armée, il entreprenait une marche rapide vers Atlanta, détruisant le chemin de fer derrière lui. Le général Hood n’était point préparé à ce soudain changement de front. Ayant fait reposer ses hommes et réduit Atlanta en cendres, Sherman dirigea ses colonnes vers le sud. Les bagages superflus ainsi qu’une partie de l’artillerie avaient été envoyés à Chatanooga et à Nashville.

L’armée, se séparant de sa base et de ses lignes de communication, fut alors divisée en deux ailes : la droite sous les ordres du général Howard, la gauche commandée par le général Slocum. Cette première division était composée des 15e et 17e corps d’armée, sous les généraux Osterhaus et Blair, la seconde des 14e et 20e corps, commandés par les généraux Davis et Williams. Chaque corps était en moyenne de 14,000 à 16,000 hommes ; on avait donc un ensemble de 58,000 hommes. Chaque corps avait également de douze à dix-huit pièces de 12. Le total de l’artillerie, formant cinquante-huit pièces, représentait une pièce par 1,000 hommes. La cavalerie, sous le général Kilpatrick, comptait 5,000 hommes avec huit pièces de canon ; 2,000 wagons, attelés de 6 mulets chacun, complétaient le train ; 200 ambulances étaient chargées du transport des malades et des blessés, ainsi que des approvisionnemens médicaux.

L’objet principal de cette expédition était naturellement de gagner le plus de terrain possible et d’atteindre les côtes au plus tôt, et si l’on prend en considération le manque de bonnes routes, une marche rapide, ainsi qu’on l’entend en Europe, n’était point toujours chose aisée à exécuter. Presque chaque division s’avançait par des chemins différens, formant quelquefois un front qui atteignait cinquante milles de large, ce qui forçait les troupes de traverser forêts et marais, les obligeant à construire des centaines de ces chemins appelés en Amérique corduroy roads et formés de troncs d’arbres disposés les uns à côté des autres, comme les planches du rude parquet des écuries. C’est seulement au milieu de la vase et des marais que l’homme apprécie cette grande abondance de forêts qui caractérise le territoire américain. Les soldats fédéraux, spécialement ceux de l’ouest, montrent au reste une grande habileté dans la construction de ces routes. Cet immense front marchant donnait de remarquables facilités pour fourrager. Un ordre spécial, où se montrait toute la prévoyance de Sherman, expliqua la manière dont l’armée devait fourrager et subvenir à ses besoins.

L’armée quitta Atlanta le 16 novembre, emportant dix jours de rations. L’aile gauche suivait le chemin de fer d’Augusta, qui était détruit à mesure que les troupes s’avançaient ; l’aile droite suivait la ligne de Macon, semblant menacer cette place, l’un des principaux dépôts de l’armée rebelle, de même que Miledgville, la capitale de la Géorgie. Ce ne fut qu’à quatre-vingts milles d’Atlanta et à quelques milles de Maçon que la cavalerie, précédant l’aile droite, rencontra la cavalerie ennemie, soutenue par quelques régimens de milice ; mais l’ennemi fut aisément défait, avec l’assistance de la brigade Walcott, du 15e corps d’armée. Cette escarmouche, ainsi qu’une autre de même nature près de la rivière Ogeechee, fut la seule résistance que rencontra l’armée unioniste jusqu’à son arrivée aux défenses extérieures de Savannah.

Macon, que l’ennemi, tremblant pour sa sécurité, avait mis en état de défense, fut dédaigné par Sherman, qui, pour déguiser davantage son projet d’atteindre Savannah, chargea la cavalerie de faire une démonstration contre Augusta. En même temps les colonnes furent rassemblées, et le gros de l’armée descendit rapidement l’étroite péninsule formée par les rivières Savannah et Ogeechee. Aux approches de Savannah, une colonne fut envoyée pour détruire le chemin de fer qui se dirigeait sur Charleston, pendant que l’autre colonne s’avançait contre le fort Mac-Allister, commandant l’Ogeechee, le seul obstacle qui empêchât de communiquer avec l’escadre de l’amiral Dahlgreen.

Les forces réunies dans Savannah, et s’élevant au chiffre de douze mille hommes environ, étaient placées sous le commandement du général Hardee. Suffisantes pour repousser toute attaque contre les défenses de la place, elles étaient trop considérables pour pouvoir y subsister. Sherman prit ses dispositions pour aplanir l’obstacle qui s’élevait entre lui et l’escadre, et l’empêchait de serrer la main à l’amiral Dahlgreen. Le 15 décembre, le général Hood avait perdu une bataille devant Nashville ; mais le général Hardee préféra ne pas courir les chances d’un combat hors de Savannah. La division Hezen, ayant traversé la rivière, attaqua le fort avec fureur ; Hardee, jugeant inutile de prolonger la résistance, abandonna bientôt Savannah à sa destinée, et Sherman put saluer la mer avec un enthousiasme que l’on comprendra sans peine. Les confédérés laissaient dans Savannah bon nombre de canons et, ce qui était plus précieux, de grandes quantités de coton. Il serait impossible de donner quelque idée de la joie produite dans le nord par le succès de cette expédition, qui ne contribua pas médiocrement à décourager les populations du sud.

La marche de Sherman était maintenant toute tracée. Il se dirigeait vers l’est, vers Charleston et Wilmington, pour arriver plus tard sur Richmond. La destruction de quelques lignes de chemins de fer dans l’intérieur de la Caroline du sud suffit pour livrer à Sherman Charleston, le berceau de la rébellion. La défaite du général Hood par le général Thomas permit en même temps à ce dernier de détacher un corps (sous Scofield), qui fut promptement expédié sur les côtes de la Caroline du nord, pour opérer avec le corps d’armée du général Terry. Avant que le général Scofield fût arrivé au rendez-vous, le général Terry s’était emparé, avec l’aide de la flotte, du fort Fisher, ouvrant de la sorte le chemin de Wilmington. Cette ville, située à deux cents milles de Richmond, partagea bientôt le sort de Savannah et de Charleston. Les généraux Scofield et Terry avaient dès ce moment à leur disposition le chemin de fer de Weldon, si nécessaire à l’armée de Lee. De son côté, Sherman pénétrait à Colombia (17 février 1865), c’est-à-dire au cœur de la Caroline du sud, que Beauregard évacuait en toute hâte, se retirant vers Charlotte, dans la direction du nord. Le général Sherman ne crut pas devoir le poursuivre, et se détermina à marcher en droite ligne dans la direction de l’est, de manière à effectuer aussi promptement que possible sa jonction avec les colonnes de Scofield et de Terry. Ce nouveau plan de campagne l’obligeait à se diriger vers Fayetteville, place située sur la rive gauche de la rivière Cape-Fear. A Fayetteville, il devait trouver une rivière navigable qui le mettrait en communication avec Wilmington, petite ville transformée en place d’armes pour notre armée. C’est de Wilmington que s’avançait vers Sherman le général Terry. Le général Scofield avait mis, lui aussi, son armée en mouvement ; il quittait Newborn et se dirigeait davantage vers l’est, opérant sur une ligne directe contre Richmond.

Vers le 11 mars, Sherman paraissait devant Fayetteville après une marche de cent cinquante milles. A son approche, les confédérés, sous les ordres du général Hardee, se hâtèrent d’abandonner cette importante place avec tout son matériel de guerre. Ce point stratégique étant gagné, le général Sherman se trouvait à une distance de deux cents milles de l’armée du général Grant, et sur le point d’effectuer sa jonction avec les deux autres colonnes opérant sur les côtés de cette armée. Il avait en face de lui le général confédéré Johnstone, dont les troupes étaient disséminées sur une trop vaste étendue de terrain pour qu’on pût attendre d’elles une résistance sérieuse. Le général Johnstone commit cependant la faute d’essayer des manœuvres inutiles contre la puissante armée de Sherman, au lieu de se retirer rapidement et d’attaquer une des deux autres colonnes qui s’avançaient et qu’il lui eût été facile d’anéantir, leur force étant de beaucoup inférieure.

Après s’être reposé deux jours à Fayetteville et avoir établi des communications avec les deux autres généraux unionistes, Sherman se remit en marche, divisant son armée en deux colonnes et la dirigeant sur Goldsboro, point important sur le chemin de fer de Weldon et Richmond, et situé à environ soixante milles de Fayetteville. Pendant ce temps, le général Scofield s’approchait aussi de Goldsboro, et le général Terry suivait la même direction presque parallèlement à l’armée de Sherman. A un endroit nommé Aversboro, Sherman eut à repousser une tentative de résistance du général Hardee, qui, après avoir évacué Fayetteville, s’était retiré sur la rive gauche de la rivière Cape-Fear. Il continua sa marche, à laquelle l’ennemi ne s’opposa plus que faiblement, et ne négligea point toutefois démasquer ses mouvemens par des démonstrations de son aile gauche et de sa cavalerie contre Raleigh, la capitale de la Caroline du nord, située environ à soixante milles de Goldsboro.

Sur ces entrefaites, le général Johnstone, ayant rassemblé ses forces disséminées, se détermina à tomber sur l’aile gauche de l’armée envahissante, commandée par le général Slocum, et l’attaqua soudainement à Dentonville (18 mars) ; mais le général unioniste, quoique ayant affaire à des forces de beaucoup supérieures aux siennes, repoussa l’attaque ce premier jour, donnant de cette manière à l’aile droite, commandée pan le général Howard, le temps de faire volte-face et d’accourir sur le théâtre de l’action. L’ennemi, voyant la concentration des forces unionistes, ne s’aventura pas à renouveler l’attaque le jour suivant. Scofield avait d’ailleurs pris possession de Goldsboro, et Johnstone était menacé sur ses derrières. Il dut se retirer sur Raleigh, et Sherman négligea de l’y attaquer pour marcher sans retard sur Goldsboro (21 mars), place qu’il avait désignée comme le centre de ses opérations futures.

Notre armée, qui de Savannah avait exécuté une marche de plus de quatre cents milles, put se reposer à Goldsboro et attendre l’arrivée de divers effets de campement. La grande division du Mississipi n’était plus alors qu’à cent quarante milles environ des armées retranchées de Grant et de Lee. Chacun comprenait qu’on touchait à l’heure décisive, et malgré la distance, qui séparait encore Sherman de Richmond, son action se faisait déjà sentir à la capitale rebelle, dont les approvisionnemens devenaient de jour en jour plus rares. Le papier-monnaie confédéré était descendu au taux le plus bas. D’un autre côté, les désertions dans l’armée rebelle prenaient des proportions de plus en plus alarmantes pour les gens du sud. Depuis un mois, chaque jour qui s’écoulait envoyait dans nos lignes des douzaines de déserteurs à l’uniforme gris marron. Les Caroliniens du nord semblaient plus particulièrement pressés de rejoindre les lignes unionistes. Sous de pareils auspices, la victoire ne semblait guère devoir favoriser Lee devant Petersburg, et encore plus faibles étaient les chances de succès de Johnstone contre Sherman.

Pourquoi Lee n’avait-il pas essayé en temps utile de se retirer de ses retranchemens et de rejoindre Johnstone de manière à pouvoir écraser Sherman, ou pourquoi Johnstone n’avait-il pas reçu l’ordre de joindre l’armée de Lee et de tenter de concert une attaque contre Grant ? Les imprudences commises par les confédérés à cette heure décisive sont vraiment inexplicables. Réduit par ces imprudences mêmes à tenter un tour de force, le général Lee attaqua de nuit ( 25 mars ) la droite de nos lignes. Le fort Steadman et plusieurs redoutes gardées par le 9e corps d’armée furent enlevés assez rapidement ; mais il ne fut certes pas aussi aisé pour l’ennemi de conserver les points ainsi gagnés, et avant le lever de l’aurore il fut contraint de se retirer, laissant entre nos mains 1,200 prisonniers. C’était au tour de Grant de prendre l’offensive avec ses forces prépondérantes, et pour agir il n’attendait plus que l’arrivée du gros de la cavalerie sous les ordres du général Sheridan, qui avait précédemment gardé la vallée de la Shenandoah, par laquelle les confédérés avaient fréquemment menacé de se porter sur Washington. Il était nécessaire sous plus d’un rapport d’appeler Sheridan et sa cavalerie à Petersburg. L’armée du Potomac, habituée à faire la guerre dans des retranchemens, avait besoin d’un auxiliaire propre à un nouveau système d’opérations. La cavalerie de Sheridan avait d’ailleurs pour elle le prestige de nombreuses victoires, et son commandant lui-même possédait un heureux coup d’œil, une entière confiance en lui-même et une grande énergie. En un mot, Sheridan avait toutes les qualités requises pour faire réussir le mouvement projeté. Je dois noter à ce propos un fait caractéristique : c’est que la cavalerie et l’infanterie vivaient en état de divorce sous le drapeau unioniste avant que Sheridan prît le commandement de la première des deux armes, et sût rapprocher cavaliers et fantassins dans un noble sentiment de fraternité militaire.

A peine Sheridan se présentait-il à City-Point, sur la rive droite du James-River (28 mars), qu’il recevait du général Grant l’ordre d’atteindre par un circuit l’extrême gauche de l’ennemi sur le chemin de fer du Southside, c’est-à-dire la ligne conduisant à Danville et la seule communication que possédât Lee avec le sud. Après plusieurs combats, Sheridan, assisté par le 5e corps, parvint (1er avril) à déloger l’ennemi de ses fortes positions près de Burkoville, appelées Five-Forks. La jonction entre les armées de Johnstone et de Lee était dès lors rendue impossible. Le gros de notre armée, auquel avait été joint le 24e corps, sous le général Ord, transféré de la rive nord de la rivière James, attaqua et força les lignes ennemies. Le résultat de ces succès fut l’évacuation de Petersburg et de Richmond (3 avril).

Lee devait être naturellement embarrassé sur le choix de sa ligne de retraite. S’il ne cédait pas encore, c’était moins pour tenter de nouveau la fortune avec ses forces réduites et démoralisées que pour obtenir de meilleures conditions dans le cas d’une reddition déjà prévue. Cette situation se dessina mieux encore après l’affaire du 6 avril, lorsque Sheridan, ayant attaqué une des colonnes qui battaient en retraite, captura six généraux et fit près de 6,000 prisonniers. Les quarante-huit heures qui suivirent amenèrent la reddition de l’armée rebelle. Une capitulation fut signée le 9 avril entre les généraux Lee et Grant. Quant au général Jonhstone, il n’avait d’autre alternative que de suivre l’exemple de Lee et de se rendre à Sherman. C’est ce qu’il fit. Déjà plusieurs corps de l’armée confédérée s’étaient débandés. La guerre avait cessé de fait, sans que le général Sherman se rendit bien compte encore de la gravité des coups que ses manœuvres habiles et hardies avaient portés à la confédération. Un des traits curieux des manœuvres qu’on vient de raconter, c’est la part qu’eut dans les principaux succès de Sherman la destruction des chemins de fer. Avec quelle rapidité tombèrent, par suite de la suppression des voies rapides, les villes fortifiées du sud ! Après s’être défendu contre un bombardement de trois ans, opéré par une formidable escadre de navires cuirassés, Charleston succomba pour avoir perdu quelques milles de chemins de fer ! Quelle singulière race de soldats que ces destructeurs de rail-ways conduits à la victoire par Sherman ! et quel curieux exemple d’audace américaine !

La guerre est donc terminée maintenant. Qui ne se réjouira des succès de la grande et libérale république américaine ? Et qui pourra hésiter, en lisant le récit des dernières opérations militaires, à reconnaître l’influence qu’ont exercée sur la marche des événemens les efforts si heureusement combinés de Grant et de Sherman ? Grant au reste avait de bonne heure compris ce que valait Sherman. C’est en partie à lui que ce dernier, méconnu, regardé comme un excentrique alors que commandait Mac-Clellan, est redevable de son élévation graduelle. Après la campagne d’Atlanta, c’est encore le général Grant qui, dans une lettre écrite à ce sujet, présentait Sherman comme n’ayant que très peu d’égaux et pas de supérieur dans l’histoire militaire. Ce langage dans son exagération même prouve le noble désintéressement du général Grant. Il montre aussi ce que valent les hommes auxquels a été réservé l’honneur de terminer la guerre américaine.


ÉMERIC SZABAD, Officier d’état-major du général Grant.


  1. La campagne du général Sherman en Géorgie n’a pas été seulement un des épisodes les plus remarquables de la guerre américaine, elle a eu sur la marche des événemens militaires dans cette dernière période une action décisive. A ce titre, un récit de cette campagne mérite encore de fixer l’attention, même après le dénoûment de la guerre, surtout lorsqu’il émane d’un officier d’état-major du général Grant, qui était sur le théâtre des opérations qu’il raconte, et qui a même été blessé dans les derniers combats livrés devant Petersburg.
  2. La campagne du général Sherman en Géorgie n'a pas été seulement un des épisodes les plus remarquables de la guerre américaine, elle a eu sur la marche des événemens militaires dans cette dernière période une action décisive. A ce titre, un récit de cette campagne mérite encore de fixer l'attention, même après le dénoûment de la guerre, surtout lorsqu'il émane d'un officier d'état-major du général Grant, qui était sur le théâtre des opérations qu'il racontre, et qui a même été blessé dans les derniers combats livrés devant Pétersburg.