Œuvres complètes de Béranger/La Cantharide

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Œuvres complètes de BérangerH. Fournier2 (pp. 164-166).


LA CANTHARIDE


OU


LE PHILTRE


Air des Comédiens


Meurs, il le faut ; meurs, ô toi qui recèles
Des dons puissants, à la volupté chers !
Rends à l’Amour tous les feux que tes ailes
Ont à ce dieu dérobés dans les airs.

« Clara, » m’a dit cette femme si vieille
Qui chaque jour pleure encor son printemps,
« Quoi ! Votre joue est déjà moins vermeille !
Vous languissez, et n’avez que vingt ans !

« Un père altier, que seul l’intérêt touche,
« Vous a jetée au lit d’un vieil époux.
« L’espoir en vain sourit sur votre bouche ;
« L’hymen l’effleure, et s’endort près de vous.

« À votre abord naît la froide risée.
« L’Amour se dit : On m’a fait un larcin ;
« Mais cette terre a des nuits sans rosée,
« Et d’aucun fruit ne parera son sein.


« Trompez l’amour, croyez-en ma sagesse ;
« Qu’un philtre heureux, par vos mains préparé,
« De votre époux rallumant la jeunesse,
« Donne à la vôtre un fils tant désiré. »

La vieille alors, baissant sa voix tremblante,
M’enseigne l’art de ce philtre charmant.
J’allais, sans elle, en ma fièvre brûlante,
Maudire époux, père, autel et serment.

Mais, vers ce frêne accourant dès l’aurore,
Dans ses rameaux j’ai su glisser ma main.
La cantharide y reposait encore :
Heureuse aussi, je dormirai demain.

Meurs, il le faut ; meurs, ô toi qui recèles
Des dons puissants, à la volupté chers !
Rends à l’Amour tous les feux que tes ailes
Ont à ce dieu dérobés dans les airs.

Mes jours, mes nuits, ma vie, étaient sans charmes ;
Je répugnais à d’innocents plaisirs.
Tout bas ma bouche, insultant à mes larmes,
Osait donner un nom à mes désirs.

Mon cœur brûlait ; hélas ! il brûle encore.
Jamais breuvage aura-t-il cette ardeur
Qui dans mon sang circule, me dévore,
Et d’un long trouble accable ma pudeur ?

Père cruel ! Il fallait de ta fille
Aux murs d’un cloître ensevelir les jours.

Là Dieu du moins nous crée une famille,
Là son amour éteint tous les amours.

Où donc est-il l’époux que ma jeunesse
Avait rêvé jeune, beau, caressant ?
Entre ses bras ma pudique tendresse
Eût été seule un philtre assez puissant.

De mon hymen, oui, la froideur me tue.
D’un plaisir chaste allumons le flambeau ;
Ah ! cessons d’être une vaine statue,
Dont un mari décore son tombeau.

La tendre vieille a dit : « Soyez docile,
« Et dès demain renaîtront vos couleurs ;
« Demain moi-même au seuil de votre asile
« Je suspendrai deux couronnes de fleurs. »

Meurs, il le faut ; meurs, ô toi qui recèles
Des dons puissants, à la volupté chers !
Rends à l’Amour tous les feux que tes ailes
Ont à ce dieu dérobés dans les airs.