La Carmagnole d’Olympio

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
La carmagnole d’Olympio
Alexandre Thomas



LA


CARMAGNOLE D'OLYMPIO.




Mais peut-être à travers l’eau de ce gouffre immense
Et de ce cœur profond,
On serrait cette perle appelée innocence
En regardant au fond ?
(Les Voix intérieures, XXX. À Olympio.)


Je vois des gens très étonnés, je pourrais même dire très courroucés de la révolution qui s’est décidément accomplie dans la carrière publique de M. Victor Hugo. Ce sont en général d’honnêtes bourgeois qui avaient pris au sérieux toutes les apparences de restauration monarchique auxquelles l’établissement de juillet se confiait trop, volontiers à l’approche de sa chute. L’élévation de M. le vicomte Hugo aux honneurs de la pairie ne fut pas le moins curieux de ces trompe-l’œil. Beaucoup de bonnes ames crurent alors que le trône avait fait une conquête de plus.

Ce qui demeurait encore dans la mémoire des simples de l’œuvre littéraire de M. Hugo, c’était une vague et lointaine renommée d’excentricité quasi-révolutionnaire. L’auteur de Lucrèce Borgia et du Roi s’amuse jouissait toujours d’une certaine popularité de boulevard qui ne laissait pas d’effaroucher les personnes tranquilles, amies des spectacles calmans. Lorsque celles-ci s’interrogeaient en conscience sur les impressions qu’elles avaient gardées de son théâtre, elles ne pouvaient s’empêcher d’y trouver des hardiesses bien compromettantes. Ce fougueux romantisme leur semblait presque une témérité du même genre que la république, et, avec l’instinct confus des masses, elles se figuraient apercevoir autour du front d’Olympio la sombre auréole des grands destructeurs. Aussi tout, ce monde-là fut-il peut-être d’abord un peu surpris, mais bientôt, comme de juste, enchanté quand il eut été une fois averti qu’il y avait l’étoffe d’un pair de France chez le dramaturge classique de la Porte-Saint-Martin. On pensa qu’il était corrigé de sa littérature, et cette résipiscence qu’on se plaisait â lui prêter eut à peu près l’air d’un ralliement politique. À la distance d’où le vulgaire entrevoit les héros, il était permis de supposer que c’était la faveur royale qui avait voulu aller au-devant du poète, et par conséquent il n’était pas permis de douter que la gratitude toute seule ne fît du poète un homme d’état très utile à la dynastie. Le noble manteau que la royauté lui jetait sur les épaules, le titre aristocratique dont il daignait se parer pour en mieux soutenir l’éclat, désignaient d’avance la place de M. Victor Hugo parmi les plus éminens conservateurs, de l’ordre de choses. Les esprits timorés que ses drames avaient beaucoup scandalisés et qui cherchaient naguère à dissimuler leur petitesse en reconnaissant du moins que l’auteur était assurément très fort, les scrupuleux et les vertueux proclamèrent à l’envi qu’un écrivain d’une si fière allure ne pouvait manquer de devenir tout de suite l’une des colonnes de cette société à laquelle on fabriquait, pour le quart d’heure, des étais de rechange.

Il y avait d’ailleurs en faction, sur les avenues du journalisme, deux ou trois trompettes qui suffisaient à les occuper toutes, tant ils se multipliaient, et qui, soufflant comme des tritons dans leurs conques, sonnaient fanfares sur fanfares pour annoncer le règne des idées qu’ils entendaient déjà bruire à travers le crime du maître. Or, ces idées planaient dans une sphère si sublime, elles touchaient si peu aux passions terrestres, elles avaient en si dédaigneuse pitié tout ce qui n’était pas elles, que, sans savoir beaucoup ce qu’elles étaient précisément elles-mêmes, on s’accordait à leur attribuer une transcendance des plus philosophiques. Le maître devait sans faute dominer tous les partis, et, dans la sereine lumière de ces régions supérieures, il ne trouvait plus avec qui se rencontrer, si ce n’est avec le roi, « le sage couronné, » comme en ce temps-là il l’appelait de sa propre bouche. À pareille rencontre, il n’y avait pas deux issues : le roi mettait un portefeuille sous le bras du génie, et le gros public d’applaudir. M. Victor Hugo a toujours eu l’obligeance de ne point paraître contrarié de cet horoscope, et, s’il ne le tirait pas lui-même, il avait soin pourtant de ne pas déranger les astres d’après lesquels on le tirait.

Que les bourgeois bien pensans qui avaient si magnifiquement auguré de la vocation conservatrice et ministérielle de M. Victor Hugo s’irritent aujourd’hui de l’écart un peu violent qui l’emporte si loin de la route sur laquelle ils l’attendaient, en vérité, je conçois leur colère ; elle est proportionnée à la naïveté de leurs espérances. Il s’en faut cependant que ce soit une colère équitable, et je n’y découvre, quant à moi, que le revirement exagéré qui suit d’ordinaire les illusions perdues. Je prétends même que l’on n’aurait aucune raison d’en vouloir à M. Victor Hugo de sa conduite politique, si l’on ne s’était ridiculement abusé jusqu’à croire qu’il dût jamais cesser d’être un pur littérateur. Cette conduite extrême et singulière qu’il tient depuis dix-huit mois, ce brusque crochet par lequel il a rompu sa trace et déconcerté si rudement ses plus humbles fidèles, ce seraient, je l’avoue, des torts inexcusables chez quiconque posséderait à quelque degré que ce fût le sens des devoirs publics et du gouvernement des hommes ; mais on peut être doué de beaucoup d’autres distinctions sans y joindre toutefois ces rares qualités, et il y a de la cruauté à reprocher aux gens de ne les point avoir à les en blâmer, à les en maudire, par cela seul qu’on s’est avisé de leur en décerner le brevet dans un accès de complaisance trop gratuite. M. Victor Hugo est né avec la science des reflets, des teintes, des images, avec le goût ardent des effets de couleur et des décors chamarrés, avec la passion exclusive du pittoresque : c’était déjà un assez riche domaine.. Des admirateurs trop échauffés ou trop candides ont inventé d’y ajouter un autre empire, qui n’était pourtant pas du voisinage, l’empire des opinions et des affaires. Maintenant que la victime de leur enthousiasme se comporte sur cette scène scabreuse en homme que Dieu n’avait pas formé pour elle, ils lui font un crime d’état des fantaisies de sa ligne parlementaire, quand celles-ci ne sont, après tout, et je le veux prouver, que des procédés poétiques transportés mal à propos du monde des phrases dans le monde des réalités Où est la justice en tout cela, et pourquoi les adorateurs d’idoles se vengent-ils toujours sur elles de les avoir adorées ?

Non, il n’y a pas autre chose que de la littérature dans les récentes manifestations du nouveau tribun recruté par nos montagnards, et je suis tout prêt à confesser qu’elles ne me sembleraient pas autrement intéressantes, si elles ne se rattachaient par les liens les plus étroits au diagnostic général des maladies littéraires de notre époque. Prenons-y donc garde : elles ne sont que cela, mais elles sont tout cela, et c’est à considérer ; elles sont comme autant de traits qu’il faut pouvoir apprécier pour bien connaître une idiosyncrasie plus étrange que glorieuse, soit, mais qui, telle quelle, ou par dépravation ou par sottise, ne s’en est pas moins produite dans notre société à mille endroits et sous mille masques, l’idiosyncrasie toute moderne des lettrés de haute imagination. Mon idée serait en somme, qu’à envisager ainsi la politique de M. Hugo par rapport à l’art d’écrire et à l’hygiène intellectuelle de certains écrivains, on verrait qu’elle mérite une belle place entre les signes du temps, et je m’estimerais très heureux de contribuer à l’élever jusqu’en cette place particulière, aussi heureux qu’un amateur de curiosités qui met de l’ordre dans ses collections, et rétablit sous sa véritable étiquette un objet mal classé.

Le temps où nous sommes est atteint d’un grand mal qui ne date pas seulement, il s’en faut, de 1848. La secousse de 1848 lui a communiqué un redoublement sinistre, elle lui a ouvert plus d’issues, elle en a multiplié les formes aussi bien que les éruptions ; elle ne l’a pas enfanté. Le mal profond de notre pays, et n’est-ce pas un mal incurable ? la source de tous les autres, c’est d’avoir voulu ou possédé depuis soixante ans des institutions démocratiques sans savoir seulement’ ce que c’est que la démocratie, sans s’être jamais soucié de remplir les conditions pratiques qui font le vrai démocrate, et peut-être même sans avoir en soi les qualités propres à le faire. La révolution de février était absolument hors d’état de combler ces lacunes trop essentielles de notre éducation et de notre caractère ; elle a plus cruellement que pas une, desservi la cause dont elle arborait le drapeau, et la liste serait longue de tous les torts dont elle s’est rendue coupable envers le principe qu’elle invoquait. Entre tous cependant il en est un dont la démocratie a plus souffert que d’aucun autre : ç’a été la manie des travestissemens démagogiques, et j’entends par là cette rage bizarre qui a poussé nombre de gens à s’appliquer un extérieur de convention pour s’exhausser, à ce qu’ils croyaient, jusqu’au niveau des circonstances ; j’entends cette mascarade de plagiaires qui a induit à penser que la république n’était point une condition normale de la société française, puisque, pour y avoir rang de citoyen notable, on était tenu de dépouiller si radicalement sa personne ordinaire. Le sujet est complexe, et il embrasse tant de variétés, qu’il a droit aux honneurs d’une nomenclature spéciale dans cette collection où je voudrais voir grouper pour mon plaisir les passions méchantes et les niais mensonges, les concupiscences furieuses et les vanités démoniaques qui peuplent notre Capharnaüm.

On compte en effet à présent bien des façons de rogner les pans d’un habit pour s’y couper une veste. Quelle que soit, au premier abord, l’uniformité de cette opération politique et sociale, on y aperçoit, en regardant de plus près, toutes les diversités qui sont dans le caprice ou dans l’humeur des hommes. L’originalité des individus ressort à travers l’indispensable monotonie du déguisement, et la carmagnole de l’un n’est jamais celle de l’autre. Il y a la carmagnole du gentilhomme populacier qui se jette dans la tourmente des clubs pour continuer les excentricités de mauvais goût et de mauvais train par où il vise à se distinguer du commun, faute de pouvoir s’en tirer par des ressources plus élégantes ou plus sérieuses. Il y a la carmagnole du malheureux Tantale, qui, dévoré de la soif de gouverner, la tête à moitié perdue par la folie fièvre d’une ambition incessamment trompée, s’affuble ainsi pour tacher de couvrir toute la garde-robe qu’il a déjà sur le dos, pour se dépayser, s’il est possible, et parvenir, sous ce nouveau costume, au but qu’il a manqué sous tant d’autres. Il y a la carmagnole de ces aigres libéraux dont tout le libéralisme se résume dans l’avènement exclusif d’une coterie incapable et hargneuse, mais qui, désespérant de rallier un parti autour de leur petite église, courent eux-mêmes à la queue du grand parti de la révolte avec l’arrière-pensée d’en escamoter adroitement les violences, et de le museler au moment qui leur profitera le mieux. Il y a la carmagnole du philistin trembleur qui se précautionne de longue main pour n’être pas dénoncé au tribunal révolutionnaire de la terreur prochaine ; il y a celle du philistin pédagogue qui s’habille de ce vêtement-là pour faire figure de magister politique et gronder l’autorité d’un ton plus impérieux. Il y a les carmagnoles de toutes - les professions, celle du prêtre déchu, celle du soldat cassé, celle du - médecin sans malades et celle de l’avocat sans cliens. J’en sais une enfin qu’il n’appartient pas à tout le monde de porter, que l’on ne porte pas à moins d’une certaine conformation d’esprit, et que l’on porte alors pompeusement comme la pourpre d’un césar, une carmagnole majestueuse et prétentieuse, brodée sur toutes les coutures de verroteries et de clinquant, un vrai harnais à grelots digne d’orner à lui seul l’armoire le plus en vue dans notre musée de raretés humaines. C’est celle-là que j’appelle, à défaut d’un nom plus technique et moins patronymique, la carmagnole d’Olympio.

Je m’empresse de déclarer que la physionomie d’Olympio ne me représente pas uniquement le poète qui lui a donné l’être et qui l’a baptisée. M. Victor Hugo ne voulait assurément parler que de lui-même quand il inventait cette dénomination hautaine du penseur sublime, et elle n’allait à personne mieux qu’à lui ; mais il n’est cependant pas le seul qu’y en puisse décorer, et, comme il arrive quelquefois dans l’œuvre des artistes vigoureux, sa main a d’un trait buriné tout un type. M. Victor Hugo est sans doute resté le roi de son espèce ; mais l’espèce a pullulé, et, à mesure qu’elle se multipliait, la taille y a baissé, de sorte qu’elle a compris, en s’étendant si fort, les infiniment petits à côté des géans. Elle est devenue de la sorte une catégorie morale assez nombreuse, une bande à part qui a joué son rôle dans notre société, qui a notamment exercé une sensible influence sur notre direction littéraire, qui a toujours cherché néanmoins à se pousser en dehors des lettres, et qui, malgré son désir d’avancer dans le monde, n’a jamais réussi à se transplanter sans dommage de la sphère commode des sons et des mots sur le terrain ardu des choses, sans dommage soit pour les gloires qui risquaient le saut, soit pour le public qui en payait les frais. Toute l’explication que j’ai maintenant à fournir sur la plus récente des attitudes politiques de M. Victor Hugo, sur la mine révolutionnaire avec laquelle il se fait voir aujourd’hui, c’est qu’elle relève essentiellement des lois psychologiques qui régissent la famille entière des Olympios je dis et je répète la famille, car M. Sue, par exemple, est un Olympio comme un autre ; il a tous les principaux traits du genre, n’en déplaise à l’Olympio plus grandiose qu’une parenté si vulgaire ne doit pas excessivement flatter. Quelles sont maintenant les origines, quels sont les caractères du genre lui-même ? Nous sommes tenus de ne pas l’ignorer, pour peu que nous veuillons admirer en connaissance de cause l’individu le plus remarquable qu’il ait produit. C’est ici un épisode important dans l’histoire naturelle de notre littérature, et ce n’est pas une digression dans l’histoire particulière de M. Hugo.

Le propre des ouvrages d’imagination est de s’emparer d’abord de leur auteur et de fasciner, avant toutes les autres, l’intelligence même qui les crée. Il faut que le romancier, bon ou mauvais, soit saisi et comme charmé par le prestige de ses fictions, pour que le lecteur éprouve à son tour quelque effet du même charme. Si la fiction est naturelle, si elle est une contre-épreuve de la vie réelle finement et profondément étudiée, l’esprit du poète n’a rien à craindre de ses songes ; ils ne le raviront point jusqu’à perdre terre, et la solidité de son jugement, entretenue par l’habitude de l’observation, le préservera de toute fantasmagorie pernicieuse. Shakspeare et Molière, Cervantes et Fielding ne furent pas seulement de très grands trouveurs : c’étaient des hommes de tous les jours qui avaient le sens droit et la raison saine. Les aventures de jeunesse ne leur durèrent pas plus que la jeunesse même. Le divin William s’en retourna vivre en paix sous l’humble toit de la vieille maison paternelle aussitôt qu’il fut assez riche pour la racheter ; il ne s’avisa point de régler son existence sur le modèle des merveilleuses destinées de ses héros ; il laissa ses héros dans leur ciel, et sut en redescendre à temps pour habiter les bords obscurs de l’ Avon. Si la cervelle du trouveur n’est au contraire qu’une caverne vide où tourbillonnent seulement de creuses rêveries et de malsaines fumées ; s’il prend pour des idées le fracas stérile de bruits et de couleurs auquel il se complaît au dedans de lui-même ; s’il n’a pour alimenter ses fables que les suggestions maladives d’une sorte d’ivresse artificielle, ses fables achèvent de le griser. Les extravagances dont elles débordent le poursuivent hors du cabinet où il en accouche ; tes hallucinations qu’il dépose sur le papier ne cessent pas de hanter sa personne, et il transporte au milieu du monde les chimères de sa solitude.

Les écrivains d’imagination ne feront donc jamais rien qui vaille et ne vaudront pas mieux par leur conduite que par leurs œuvres, lorsqu’ils ne seront point en même temps des écrivains sensés. Le sens a été la qualité distinctive de notre littérature dans nos beaux âges littéraires ; le sens est l’honneur et la force du génie français. Quel noble plaisir n’est-ce pas encore d’échapper un instant à tout notre gâchis de paroles en ouvrant ces livres si pleins de choses, où l’on salue de page en page des esprits mûris par la réflexion, qui ne disent que ce qu’ils ont à dire, qui le disent nettement, parce qu’ils ne diraient pas ce qui ne serait pas pour eux une pensée claire et un point déterminé, des esprits substantiels qui ont digéré ce qu’ils savent, des esprits honnêtes qui se respectent et ne s’adorent pas ? Voici quelque vingt ans que la vogue n’est plus à des mérites si exquis. L’imagination, mais une imagination sans lest et sans frein, s’est ruée sur le champ des lettres et l’a presque tout encombré de ses dévergondages. Les anciennes qualités de notre terroir, la rectitude, la simplicité, la mesure dans la verve, la verve elle-même, franche et gauloise, ont été fastueusement dénigrées. On a proclamé qu’il n’y avait que des intelligences étroites pour se suffire avec un si maigre patrimoine ; on s’est vanté de ne pouvoir satisfaire à si peu de frais ses appétits d’idéal. Romanciers et dramaturges nous ont signifié dans leur jargon que Je poète contenait en lui tout un univers, d’où tombaient mille sources vivifiantes sur la foule altérée, qui n’avait plus désormais qu’à s’abreuver en criant : Grand merci ! Le poète est ainsi devenu un être exceptionnel ; le poète possède en lui des trésors mystérieux de philosophie et de sentiment ! Quand il contemple le cours des destinées humaines, il plonge dans des profondeurs à lui seul pénétrables :

Au profond de l’abîme il nagea seul et nu,
Toujours de l’ineffable allant à l’invisible ;
Soudain il s’en revint avec un cri terrible, etc.


J’allais, je crois, continuer la ritournelle ! je ne puis m’empêcher de m’écrier : O sancta simplicitas !

Que de pauvretés pourtant sous l’étalage de nos modernes inventeurs ! Qu’ils ont été mal servis par leur prétention de tout jeter en bloc, de tout créer d’instinct, et combien cette prétention même n’est- elle pas menteuse ! Ces dieux créateurs, ce sont des érudits de première force en matière de bric-à-brac, des pédans de linguistique, des botanistes qui ont appris par cœur la flore des bois et des jardins afin d’en émailler leurs livres. Ils savent admirablement tout le matériel des choses extérieures. Il n’y a que l’homme intérieur qu’ils ne sachent pas, et c’est parce que celui-là est partout absent de leurs vers et de leur prose, que ni leurs vers ni leur prose ne vivront. Ces orageuses natures se sont tout uniment abattues sur les lieux communs que la mode adoptait tour à tour ; ces penseurs n’ont rien fait que d’amplifier là-dessus à qui mieux mieux en ciselant des mots, en combinant des coups de théâtre et des imbroglios de roman. Ils se sont déchaînés hors de toutes les vraisemblances et de toutes les convenances pour prendre le devant sur les penchans de la foule, pour lui arracher la primeur de ses approbations par de si violentes caresses, pour essayer de frapper par l’extraordinaire, n’étant point capables de toucher autrement ; leur sublimité est là. Quand la postérité dressera notre bilan littéraire, il ne restera certainement pas de tout cela, dans l’estime commune, autant qu’il reste des déclamations de Sénèque le rhéteur, des pièces de Sénèque le tragique, ou des dix tomes de la Clélie. La postérité aura bientôt fini de trier notre bagage ; elle écartera tout de suite du pied le pêle-mêle de nos faux atours, morceaux de rencontre sur les oiseaux et les arbres, sur les clairs de lune et les soleils couchans, périodes assorties sur l’amour paternel, sur le délire des mères, sur la grace des enfans, sur la fatalité, sur le peuple, descriptions minutieuses d’ameublemens et d’habits, racontage insipide d’histoires interminables, situations forcées et grimaçantes d’un théâtre réduit à la brutalité des jeux de scène, tout le plus beau qu’il y ait dans notre lyrisme, dans nos feuilletons, dans nos drames. De son pied dédaigneux, la postérité crèvera ces édifices de toile peinte ; elle cassera les ficelles qui les tiennent debout, et, cherchant derrière tout ce fatras la pensée dont parlent toujours ces prétendus penseurs, elle ne trouvera que le vide et l’immensité de leur orgueil. Ce n’est pas de quoi l’arrêter beaucoup.

L’orgueil, la folie de l’orgueil, tel sera dans l’avenir l’ineffaçable cachet de cette littérature avortée. On saura de reste comment elle a gagné la maladie qui lui laissera sa marque. Dépourvues de nourriture sérieuse et tournant sur elles-mêmes comme une meule qui moudrait sans grain, ces imaginations désordonnées se sont consumées dans le culte idolâtre de leur fausse grandeur. Uniquement éprises, du luxe de la forme, elles en ont appliqué toutes les ressources à glorifier de la tête aux pieds les heureux mortels chez qui elles logeaient. Il y a dans tous les sujets possibles un terme quelconque à l’emploi des épithètes métaphoriques et des antithèses hyperboliques, dans tous, excepté dans l’hosannah perpétuel que ces gens-là chantent à leur génie. Comme les idées ne sont chez eux que des mots, il n’en est pas une qui prenne assez de place en leur cervelle, pour y diminuer, pour y restreindre la seule idée qu’ils aient tout de bon, l’idée par excellence, l’idée rayonnante qu’ils se font de leur propre personne. C’est ainsi qu’à la face du public s’est un jour opérée la plus étrange apothéose qu’on ait jamais vue dans l’histoire des lettres. Le poète a joui de son vivant des délices d’une transfiguration apocalyptique ; il a posé sur un nouveau Thabor, et ce ne sont pas ses disciples qui lui ont dit, c’est lui qui a dit à ses disciples : Nous sommes bien ici, plantez-y ma tente ! L’école s’est agenouillée devant le maître, et le maître et l’école se sont renvoyé les coups d’encensoir avec une sympathie si engageante, que les profanes eux-mêmes mordaient presque à leur dévotion. Vous rappelez-vous ces vignettes que l’éditeur Renduel attachait dans ce temps-là aux frontispices de ses livres, ces profils éthérés perdus dans les nuages, ces maigres et mélancoliques figures qui regardaient lever la lune, drapées dans leurs longs manteaux et les cheveux au vent ? C’était le costume du Thabor. Une fois qu’il avait quitté pour ce costume dantesque son frac à boutons jaunes et son chapeau rond, le poète n’était plus du tout surpris de s’entendre raconter que le monde était dans la joie, parce qu’il venait, lui, poète, de donner son livre au monde pendant que Dieu donnait son printemps. Ou bien encore il daignait faire savoir à la foule d’en bas que sous l’impénétrable azur où plongeaient ses ailes, il n’y avait plus d’air respirable que pour lui qui montait, ou pour Dieu qui descendait. Je puis affirmer que je ne me permets pas en tout cela le plus petit mot pour rire. De très bonne foi, le poète en arrivait à croire qu’il coudoyait le bon Dieu sur plusieurs chemins ; il se fâchait même assez cavalièrement, si par hasard la rencontre le trouvait de mauvaise humeur

Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux !

Voilà sous quel aspect nous ont d’abord apparu les Olympios ; mais ils n’ont été achevés, mais leur formation morale n’a reçu, pour ainsi dire, sa dernière couche que lorsqu’ils ont bien voulu se mêler d’une façon plus terrestre aux choses de leur époque et de leur pays : c’est la politique qui les a complétés. Ici frappons-nous un peu la poitrine et récitons notre meâ culpâ. Il ne sied pas sans doute d’être trop sévère vis-à-vis des pouvoirs abattus et des sociétés châtiées ; mais il ne faut pas non plus leur permettre de se rendormir sur leurs vieilles fautes et d’oublier que leurs malheurs ont été des punitions. Nous étions une société ennuyée, blasée, sans grande pensée dans l’esprit ou dans le cœur, livrée à toute la misère des petites agitations factices, absorbée d’étage en étage par la passion des jouissances matérielles ; nous n’avions ni le loisir ni le goût d’être difficiles en fait d’amusemens. Nous avons décerné à nos amuseurs une importance à laquelle nous nous sommes ensuite laissé prendre le plus sottement du monde. Ils ont quitté le théâtre et le roman pour s’instituer de leur chef les organes de l’opinion. Nous les avons subis là comme ailleurs ; nous n’avons pas été beaucoup plus choqués du vide de leur parole en ces matières de conscience et d’ordre public que nous ne l’étions à les entendre couvrir du cliquetis des mots le néant de leurs fictions littéraires. Là comme ailleurs nous avons admiré l’art pour l’art avec ce dilettantisme universel qui caractérise l’énervement des siècles de décadence.

L’état, de son côté, n’a pas su nous défendre assez contre cette corruption ; il a lui-même prêté une oreille complaisante, il a lui-même applaudi au bruit stérile de ces creuses cymbales. Il s’est trouvé quelquefois que l’état rougissait de la condition prosaïque à laquelle l’astreignaient les lois modernes de son existence ; il se sentait embarrassé d’être bourgeois, il s’essayait à trancher du grand siècle et ; cherchait où placer ses bontés ; la haute protection des lettres lui semblait l’indispensable complément de sa gentilhommerie de fraîche date. Or, à cette heure-là précisément les lettres étaient devenues une institution industrielle, une corporation commerçante avec brevet et privilège, une société patentée. Elles réclamaient le droit au travail bien avant les ateliers nationaux ; elles le réclamaient sous sa forme la plus naïve, prétendant sans autre détour que le gouvernement était tenu de se fournir de vers et de prose en quantité suffisante, et surtout de payer d’avance. Les grands lettrés occupaient le haut du pavé dans ce mandarinat ; les petits portaient respectueusement la queue de leur robe et ne demandaient qu’à ramasser leurs miettes. Et tout ce cortége menait un bruit d’enfer, écrivant, enseignant, chantant qu’il fallait que l’état assurât l’indépendance des gens de lettres… en leur faisant des rentes. L’état, qui avait le cœur tendre, les crut souvent un peu vite ; l’état fut magnifique ; l’état fut président de la fameuse société ; la littérature d’imagination compta dans l’état par mille titres officiels, et reçut en masse l’investiture politique.

On a vu dès-lors les Olympios se multiplier sans relâche sur tous les degrés de leur hiérarchie, gonfler leur personnage et darder, chacun selon ses moyens, les clartés lumineuses de leur face. Au bas de l’échelle. les niais, les acolytes et les imitateurs, servum pecus ; au milieu les habiles, au plus haut les forts, et plus haut encore sans contredit M. Victor Hugo, comme le père éternel au bout de l’échelle de Jacob ; les uns et les autres, les médiocres aussi bien que les illustres, tous se donnant à l’envi l’air important et affairé qu’avaient probablement les anges dans le rêve mystique du patriarche, l’air grave et pénétré qui convient à des médiateurs incessamment en course de la terre au ciel et du ciel à la terre ; tous enfin pliant sous le poids de leur charge et de leur front, et ne demandant en récompense qu’une part au pouvoir ou au budget, quelquefois même qu’un morceau de ruban. L’état : leur fut de moins en moins cruel.

Et cependant quel pitoyable spectacle ne nous offraient pas ces excessifs amours-propres affamés désormais d’alimens plus substantiels que ne l’avaient été jusque-là les vapeurs de leur gloriole ! J’ajouterai, quel triste enseignement national que cette phraséologie sans corps et sans ame appliquée selon les formules d’une poétique impuissante aux préoccupations les plus sérieuses de la patrie !

Oui, c’était un pitoyable spectacle de voir ces orgueilleux, ou extravagans ou vulgaires, se rattacher tous tant qu’ils pouvaient au char de l’état, et se donner ou recevoir mission de le tirer, de le pousser par un coin ou par l’autre ! Les ambitions ont été sans doute proportionnelles aux destinées, de même que la superbe qui, dans les têtes fameuses, grossissait jusqu’à faire brèche à la raison ne dédaignait pas, dans les rangs inférieurs, de s’allier à des calculs d’une sagesse très bourgeoise ; mais tous, sans distinction de grade, tous se disaient d’eux-mêmes à eux-mêmes par la bouche du plus illustre d’entre eux : « Lettrés, vous êtes l’élite des générations, l’intelligence des multitudes résumées en quelques hommes ; vous êtes les instrumens vivans, les chefs visibles d’un pouvoir spirituel, responsable et libre ! » Ce n’était pas, en effet, dans de moindres termes qu’il fallait, à croire M. Hugo, enseigner aux gens de lettres le sentiment de leur importance politique, et c’est parce que ces termes ne lui paraissaient que suffisans et naturels, qu’il a mérité de s’approprier et de retenir par-dessus tous les autres le beau nom d’Olympio. Le nom de lettrés, un nom sacramentel et sacerdotal, a dès-lors aussi remplacé dans sa langue celui de gens de lettres, et le fretin de la littérature a montré qu’il avait pleine conscience de son sacerdoce par la grande mine qu’il savait garder jusque sur les banquettes des antichambres officielles, quand il lui prenait fantaisie d’y fourmiller. Les bizarres comédies d’orgueil auxquelles nous avons assisté ! Orgueil mendiant chez les petits, orgueil délirant chez les maîtres ! Les petits nous ont rendu les gens de lettres de l’antique Lucien, ou bien quelquefois ces comédiens espagnols de Gil Blas, si familiers avec les grands seigneurs et si fiers de cette familiarité sans dignité. L’état est le seul grand seigneur auquel on puisse aujourd’hui décemment appartenir quand on éprouve le besoin d’appartenir à quelqu’un. Corneille disait, selon la convenance de son temps, et elle avait sa noblesse : Je suis à monsieur le cardinal ! On ne se figure pas les variations solennelles et majestueuses qui ont été brodées de nos jours par un certain nombre de gens d’esprit sur ce thème si simple : Je suis à monsieur le ministre ! Et pendant que ce manége de platitude et de vanité agitait les basses régions de la république des lettres, les maîtres faisaient en haut un bien autre fracas. Leurs imaginations, habituées aux choses extraordinaires, ne s’étonnaient d’aucune fortune, et n’en voyaient pas d’assez relevée pour ne point être encore au-dessous de leur niveau. Toutes les variétés de l’orgueil mondain, les plus burlesques comme les plus âpres, se sont produites chez ces Titans avec des dimensions énormes, aussitôt que la vogue les a eu poussés parmi les réalités de ce monde : orgueil de nègre, orgueil de nabab, orgueil de marquis, orgueil de prolétaire, et le plus fastueux de tous, le plus irritant parce qu’il habillerait le néant lui-même de je ne sais quelle pompe sentencieuse qui agace, le plus intraitable parce qu’il s’est arrogé la science infuse des intérêts positifs, comme il affectait d’avoir l’intuition des idées pures, l’orgueil des demi-dieux, celui qui chante :

Peuples, écoutez le poète,
Écoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.

Qu’est-ce donc, hélas ! que les peuples pourraient apprendre à écouter les Olympios ? Cette absence totale, cet effacement absolu de la pensée que nous avons signalé dans leurs œuvres littéraires leur reste inévitablement quand ils passent à la politique. Il n’y a pas plus de substance, pas plus de solidité dans leurs opinions, dans leurs maximes d’état, qu’il n’y en a dans les fictions de leurs romans ou de leurs drames ; c’est partout le même vide et partout les mêmes recettes d’école pour le dissimuler. La forme seule est leur affaire ; ils ne saisissent des principes que leur aspect sensible et matériel ; ils ne les embrassent que par les côtés où ils touchent à l’amplification. Qu’ils soient bons ou mauvais, ce n’est pas là ce qui leur importe : sur quoi peuvent-ils, pour le quart d’heure, décharger leur palette avec le plus d’avantage ? toute la question est là. Le tourbillon qui les entraîne ne permet ni à la réflexion de s’arrêter ni au sens moral de s’asseoir ; je ne vois que la sensation du pittoresque qui ait prise sur eux. Malheureusement il n’en est pas du pittoresque comme du juste et du vrai, qui sont de leur nature immuables et permanens ; le pittoresque ne réside pas toujours là où il a une fois résidé ; les conditions d’où il sort se déplacent, ses adorateurs trop passionnés se déplacent avec lui. De là cette fâcheuse inconsistance qu’on leur a souvent reprochée, sans se rappeler assez qu’elle est une nécessité de leur art, et que tout leur tort était d’être artistes mal à propos. Il y en à qui ont commencé par un chaud républicanisme pour devenir de très bons monarchistes ; d’autres ont débuté par De Maistre pour aboutir à Fourier : plus le talent a été ondoyant et vif, plus il a fourni de ces corsi et ricorsi, plys il y a de zigzags dans la carrière.

Toutes ces pérégrinations ne prouvent qu’une chose, c’est que les drapeaux qu’on a salués tour à tour avaient tour à tour meilleur effet au soleil, et rendaient plus à l’auteur amoureux de beau style, au peintre en goût d’une débauche de couleurs. Si même il s’est rencontré par hasard dans ce groupe mobile un citoyen qui soit toujours resté fidèle à la même voie, c’est uniquement parce qu’il avait l’imagination moins opulente que les autres, et qu’il la dépensait tout entière sur l’étroit terrain qui ne suffisait pas à défrayer celle de ses rivaux. Je prendrai pour exemple M. Félix Pyat, que ses discours aux chers manans et aux chers porte-blouse classent évidemment parmi les Olympios, mais qui, n’ayant colorié de sa vie que des sujets démocratiques, n’est évidemment aussi qu’un Olympio pauvre. Le riche au contraire, le suprême Olympio ne peut jamais être à court d’images, et, comme les images équivalent pour lui à des convictions, il a, tant qu’il en veut, des convictions de rechange. Le roi, le peuple, la liberté, la religion, toutes les grandes figures et toutes les grandes choses de la vie sociale ne sont, aux yeux de son esprit, de la façon dont son esprit est fait, que des poupées de théâtre, que des mannequins d’atelier, de ces mannequins auxquels les peintres accrochent leurs draperies. Quant à concevoir une notion claire et positive des idées elles-mêmes, quant à les aimer pour elles d’un amour simple et pratique, il en est incapable ; il ne les aime qu’en proportion de ce qu’elles peuvent supporter de phrases.

Cette rhétorique vaniteuse a nui de plus d’une manière au bon sens public, on peut même dire à la moralité politique du pays. Elle a développé outre mesure le penchant trop national qui nous conduit si souvent à prendre des mots pour des raisons. Elle a eu de bien pires effets : elle est devenue, par une affinité naturelle, la meilleure auxiliaire de la démagogie ; elle y était d’avance condamnée. N’ayant point dans la conscience de base assurée qui la fixât à un principe, elle devait tourner au premier souffle un peu violent du vent populaire. N’ayant point l’intelligence de la réalité, elle devait en parler facilement comme en parlent les démagogues, qui ne veulent jamais la voir en face, pour s’abandonner plus à l’aise aux appétits et aux utopies que la réalité contrecarre. Le peuple de la démagogie et le peuple des Olympios ne sauraient différer beaucoup l’un de l’autre : ce sont deux peuples de mélodrame qui n’existent que sur les barricades ou sur les planches. Le vrai peuple, le peuple qui ne se groupe pas en tableaux scéniques ou en rassemblemens d’émeutiers, le peuple qui ne s’amuse pas à murmurer dans quelque coulisse que ce soit pour fournir aux premiers rôles une occasion de tirade, le peuple qui travaille et qui veut travailler en paix, qui se meut et qui respire dans ces millions d’obscures existences attachées, sans plus’, d’ambition, à tous les chemins battus, ce peuple de tous les jours ne se prête ni à la déclamation ni à la sédition. L’une et l’autre sont donc obligées d’aller chercher le mauvais peuple, le faux peuple : l’une pour l’enflammer avec ses brandons de discorde, l’autre pour l’accoutrer des oripeaux de sa faconde, et voilà comment l’alliance se conclut, comment Olympio s’habille en carmagnole, mais, ne l’oublions pas, en carmagnole de pourpre et non point de bure, car autrement il ne serait plus Olympio.


Je me serai fait bien mal comprendre, si le lecteur ne commence pas à reconnaître qu’il y a toujours eu beaucoup plus de procédé littéraire que de réflexion, de malignité politique dans les biais contradictoires où la vie publique de M. Hugo s’est aventurée. À l’inverse de M. Hugo, qui consent à passer l’éponge sur ses opinions d’enfant, je me souviens que son enfance fut proclamée sublime, et j’en respecte tout. Je ne crains donc pas de dire que l’enfant contenait déjà l’homme, et son éclatante virilité ne me paraît pas avoir modifié très gravement la direction dans laquelle son jeune âge appréciait les choses de l’état. M. Victor Hugo nous affirme aujourd’hui, que ces appréciations n’étaient que des puérilités. C’est une modestie de bon goût quand on a de la gloire de reste ; mais je ne vois vraiment pas ce qui peut l’induire à ravaler ses appréciations d’autrefois si fort au-dessous de celles d’à présent. J’y trouve, en effet, à toutes les époques, même règle et même méthode ; elles partent d’un même esprit et résultent d’une inclination psychologique qui ne s’est pas un seul instant démentie. M. Victor Hugo a été, comme il nous le dit lui-même, « à dix-sept ans, stuartiste, jacobite et cavalier ; » il a été plus tard quelque peu républicain, sans trop cesser d’être carliste ; il est devenu, avec le temps, un des orléanistes les plus pieux dont nous ayons gardé la mémoire ; avec le temps encore, le voici socialiste. À juger sur l’apparence, il y aurait là bien des brisures dans sa ligne ; la vérité est pourtant qu’il n’y a pas de ligne : plus une et plus droite au milieu de ses variations. C’est qu’en somme M. Hugo n’a jamais été d’aucune des opinions qu’il célébrait ; il s’est contenté de planer au-dessus de toutes, comme l’aigle au-dessus de sa proie, ne descendant jamais nulle part que lorsque son regard avait saisi un motif de déclamation et remontant aussitôt dans sa nue avec son butin. Soit dit entre parenthèses, je désirerais qu’on ne m’attribuât point cette comparaison : « Les ailes et les yeux, imprimait une fois l’auteur de Tragaldabas, l’aigle est complet. »

Olympio n’est donc ni socialiste, ni républicain, ni royaliste ; il est Olympio, vous dis-je, et c’est assez. Son opinion, je me trompe, sa religion, c’est le culte de toutes les manifestations par lesquelles il peut se révéler son génie. Il n’a jamais eu qu’une recette pour s’apparaître ainsi à son avantage : il a déclamé, il déclame. Lui reprocher la diversité des sujets qu’il traite, c’est lui faire une chicane de mauvaise foi. L’unité de sa carrière, c’est l’unité de sa manière d’artiste ; celle-là est évidente, constante, dominante,

Ut pueris placeas, et declamatio fias.

À toutes les causes, il ne demande que cela, d’être assez sonores pour retentir sous son archet, afin de se bercer, dût-ce être à la longue un plaisir solitaire, de se bercer toujours aux accords de sa musique. Ce culte imperturbable du prêtre-dieu pour lui-même, cette obstination à tout rapporter au meilleur service et au plus grand honneur de sa divinité, cette adresse perpétuelle à s’emparer des vicissitudes humaines pour en faire les morceaux d’éloquence qu’il expose sur son autel, ce sont là des traits de caractère qui se présentent à toutes les phases et sous tous les angles dans l’histoire d’Olympio. Quand on a cette conséquence avec soi-même au plus profond, au plus sublime de ses pensées, il n’importe guère d’en montrer moins dans le dédale éphémère de ce bas-monde.

M. Hugo a défié solennellement la France de lui signaler parmi ses œuvres écrites ou parlées, politiques ou littéraires, quoi que ce soit qui contrarie ses discours ou ses actes les plus récens. Je lui viendrais volontiers en aide ; je parierais volontiers de son côté, et je voudrais prouver qu’il a toujours été semblable à lui-même. — ne mettant jamais son cœur là où il mettait ses phrases, mais se le réservant tout entier ; aussi indifférent par le fond à la monarchie qu’à la république et à la république qu’à la monarchie, mais les employant l’une et l’autre en guise de matière pour exploiter son talent ; sous l’une comme sous l’autre exclusivement glorieux d’être lui, yo el rey. Les va-et-vient, les contrastes un peu heurtés de sa conduite extérieure s’effacent immédiatement sous l’impression de cette vigoureuse sérénité du for intérieur.

J’aurais aimé à faire ce que propose M. Hugo, à recueillir dans ce qu’il a dit et imprimé depuis l’âge d’homme les traces remarquables de cette fidélité qu’il s’est toujours religieusement gardée. J’imagine que j’aurais ainsi reconstruit de toutes pièces une grande physionomie. Malheureusement c’est au désert que j’écris ces lignes, en un désert où mes ressources les plus modernes sont quelques tonies dépareillés des anciennes poésies de M. Hugo : les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres, etc. Un amusant hasard a voulu que le crayon d’un voltairien de province barbouillât sur toutes les marges ces pauvres volumes incomplets d’apostilles indignées où le poète est traité de bigot et de jésuite. Digne inconnu qui m’as précédé le long de ces pages jaunies, ton ame candide doit être aujourd’hui satisfaite, et tu as sans doute pardonné ! Je ne sais quel coup de vent m’a de plus apporté un vieux morceau de journal qui date de l’autre siècle, d’avant le déluge, J’y ai trouvé le compte-rendu d’une séance de l’Académie française signé par un critique fort extraordinaire qui existait dans ce temps-là. C’était une séance de réception. M. Victor Hugo introduisait auprès de l’illustre compagnie l’un des esprits les plus sensés, les plus fins et les plus charmans qu’elle possède. Comme pour faire ressortir davantage l’utilité qu’il y avait à s’adjoindre le récipiendaire, M. Hugo déployait en ce jour tout son propre arsenal, et le critique, « n’ayant pas la grotesque fatuité de croire que l’on pût beaucoup le lire quand le regard était impérieusement attiré par le style aimanté du maître, » le critique avait reproduit tout le discours du poète. Eh bien ! cet unique discours, ces vers épars,

Disjecti membra poetae,


le peu que j’ai sous la main et de l’œuvre et de l’homme me suffira pour soutenir ma thèse et démontrer que d’un bout à l’autre ni l’œuvre ni l’homme n’ont changé.

M. Victor Hugo disait en 1840, dans la préface des Rayons et des Ombres, une « de ces fermes préfaces que tendent tous ces livres comme des boucliers : »

« Des choses immortelles ont été faites de nos jours par de grands et nobles poètes personnellement et directement mêlés aux agitations quotidiennes de la vie politique ; mais, à notre sens, un poète complet que le hasard ou sa volonté aurait mis à l’écart, du moins pour le temps qui lui serait nécessaire, et préservé pendant ce temps de tout contact immédiat avec les gouvernemens et les partis, pourrait faire aussi lui, une grande œuvre. Nul engagement, nulle chaîne… Aucune haine contre le roi dans son affection pour le peuple, aucune injure pour les dynasties régnantes dans ses consolations pour les dynasties tombées, aucun outrage aux races mortes dans sa sympathie pour les rois de l’avenir. Il vivrait dans la nature, il habiterait avec la société. Suivant son inspiration, sans autre but que de penser et de faire penser, il irait voir en ami, à son heure, le printemps dans la prairie, le prince dans son Louvre, le proscrit dans sa prison. Lorsqu’il blâmerait çà et là une loi dans les codes humains, on saurait qu’il passe les nuits et les jours à étudier, dans les choses éternelles, le texte des codes divins. »

Je cite exprès littéralement tout ce passage ; je le considère comme le plus exact spécimen de ce que M. Victor Hugo croit être une direction politique, un ensemble d’opinions. Il est persuadé que l’homme qui remplirait son programme serait l’homme d’état du siècle. Il en est si persuadé, qu’il juge nécessaire de se défendre dans sa modestie « d’avoir songé à lui-même » en retraçant ainsi les conditions auxquelles il comprend la gloire : il est vrai que l’on n’était encore qu’en 1840. Ce qu’il y a de certain, c’est que, depuis, il n’a pas un instant cessé « de se proposer comme but, comme ambition, comme principe et comme fin, cette vie imposante de l’artiste civilisateur. » Il se l’était promis, il a tenu parole : l’unité de sa pensée est donc désormais hors de cause ; mais, hélas ! quel est au juste l’objet de cette pensée persévérante ? Un plan de conduite pratique, ou un système de rhétorique élégiaque ? Qui est-ce qui n’aperçoit pas, à la seule mine de ces grands mots soigneusement alignés, qu’il ne s’agit pas ici d’affaires positives et de personnes naturelles, que l’auteur est en quête d’un faux idéal, que toute son envie est d’ajouter et d’ajouter encore à la boursouflure die cet idéal artificiel, pour avoir de quoi nourrir le pathos de ses amplifications ? Est-ce qu’il y a rien de réel sous ces mots-là ? Est-ce que ce peuple et ces dynasties, ces rois de l’avenir et ces races mortes, ce prince qu’on va voir dans son Louvre après avoir salué le printemps, ce texte des codes divins qu’on étudie la nuit et le jour, est-ce que tout cela, dans ce style-là, dans cette pompe-là, jamais au monde a vécu tout de bon, vécu en chair et en os, ce qui s’appelle vécu ? Savez-vous à quoi cela ressemble ? A ces sujets de discours, à ces causes imaginaires sur lesquelles on exerçait les jeunes avocats dans les écoles de la décadence romaine, sans autre but que de penser et de faire penser ; Quintilien et Pline le jeune nous en ont transmis la forme et le fond du vide et du vent.

Telle est pourtant toute la provision politique de M. Hugo ; c’est de quoi il entend parler quand il dit, dans la même préface, que le poète véritable « doit contenir la somme des idées de son temps. » Le poète qui est de son temps contient ainsi une infinité de choses heureusement fort élastiques. a des conseils au présent, des esquisses rêveuses de l’avenir ; des panthéons, des tombeaux, des ruines, des souvenirs ; la charité pour les pauvres, la tendresse pour les misérables ; le soleil, les champs, la mer, les montagnes, etc. » Ipse dixie ; c’est encore un texte, et un texte au complet. Ce texte du moins explique comment le vulgaire a quelquefois lieu de s’étonner des aspects changeans que lui offre cette ame immense qui renferme de si ondoyantes richesses ; mais c’est parce qu’il ne s’élève pas jusqu’au point qui domine tous les autres, jusqu’au moi du poète, jusqu’à ce moi qui surplombe l’œuvre entière en s’y réfléchissant, jusqu’à ce moi « dont la profonde peinture est peut-être l’œuvre la plus large, la plus générale, la plus universelle qu’un penseur puisse faire. »

Voyez donc plutôt si ce moi n’est pas toujours resté identique à lui-même ! En 1845, dans ce discours académique qui m’aide un peu à me remémorer le passé, M. Hugo adresse son compliment au roi Louis-Philippe ; rien de plus simple : le lieu et la circonstance n’exigeaient, pas moins du directeur de l’Académie ; mais où se retrouve l’indépendance de l’homme, sa forte originalité, c’est dans la façon de l’éloge : « A tout prendre, dit-il, en jugeant d’un point de vue élevé, dans le temps où nous sommes, ce qui est au fond des intelligences est bon. Tous font leur tâche et leur devoir, tous, depuis l’humble ouvrier bienveillant et laborieux, qui se lève avant le jour dans sa cellule obscure, qui accepte la société et qui la sert, quoique placé en bas, jusqu’au roi, sage couronné qui, du haut de son trône, laisse tomber sur toutes les nations les graves et saintes paroles de la paix universelle ! » Je ne puis me priver de remarquer par occasion que M. Hugo était alors d’assez bonne composition avec la misère, et ne paraissait pas encore avoir entrepris de l’exterminer ; je prie qu’on tienne note de la remarque, et je retourne à mon argument. Vous figurez-vous que, pour avoir ainsi parlé du roi Louis-Philippe, M. Hugo fût en ce moment même un orléaniste ? Pas le moins du monde. Ce n’était point le fondateur alerte et agissant de la dynastie de juillet : c’était un saint de pierre, un roi de légende, c’était le calife Aaroun-al-Raschid, devant qui se prosternait le poète des Orientales ; c’était une création de son génie dans laquelle il s’adorait. Il se sentait heureux d’avoir fabriqué cette majesté plus grandiose que nature ; il l’aimait comme Pygmalion sa statue, c’est-à-dire pour lui-même, pour l’art qu’il y avait déposé beaucoup plus que pour elle. Nous voilà, j’imagine, un peu loin de la petitesse d’un dévouement dynastique ! M. Hugo n’était pas en tout cela plus dynastique qu’il n’est devenu républicain le jour où, pour le besoin de sa phrase, il félicitait le peuple, un peuple aussi fictif que son roi, d’avoir eu deux bonnes pensées en une seule, d’avoir voulu brûler [’échafaud en même temps que le trône. Autre guitare ! comme disent ses poèmes ; rien de plus, rien de moins. Pourquoi la phrase ainsi tournée avait-elle une si fière allure et tombait-elle de si haut ? L’art pour l’art ! Olympio se soucie bien de républicaniser !

J’interpréterais de la sorte les mille endroits où M. Victor Hugo semble engagé dans clés aperçus trop divergens : c’est qu’il peint les choses par le côté qu’elles montrent au soleil. On a eu la méchanceté de supposer qu’il choisissait toujours le côté du soleil levant. En vérité, le côté lui est à peu près égal, pourvu que sa peinture et surtout son pinceau ressortent à la lumière dans leur toute-puissance. J’interroge encore ce discours académique de 1845, mon document providentiel. Depuis 1850, M. Hugo s’est rangé parmi les plus libres penseurs ; il croit à la force invincible, à l’opulence primesautière de la raison humaine ; il défend le cerveau de l’humanité contre les ratures qu’il accuse l’église d’y faire ; il, appelle la Bible une émanation de la sagesse humaine jointe à la sagesse divine. Ces sentimens ainsi exprimés sont peut-être d’une couleur bien voyante : quel charme vouliez-vous donc qu’ils eussent autrement pour l’auteur ? Et quelle bonne raison aurait-il eue d’y venir, s’ils n’avaient été du moins aussi colorés que ceux qu’il professait en 1845 ? L’homme n’a pas changé, puisque la couleur est restée ! Qu’importe sur quoi elle s’applique ? « Sachez-le, penseurs ! s’écriait M. Hugo en janvier 1845, depuis quatre mille ans qu’elle rêve, la sagesse humaine n’a rien trouvé hors de Dieu. Parce que, dans le sombre et inextricable réseau des philosophies inventées par l’homme, vous voyez rayonner çà et là quelques vérités éternelles, gardez-vous d’en conclure qu’elles ont même origine, et que ces vérités sont nées de ces philosophies. Ce serait l’erreur de gens qui apercevraient les étoiles à travers des arbres, et qui s’imagineraient que ce sont là les fleurs de ces noirs rameaux. » Guitare, toujours guitare ! On ne saurait d’ailleurs reprocher à M. Hugo de n’être par conséquent jusque dans ces semblans d’inconséquence ; lorsqu’il détonne, c’est sur toute la gamme. En 1839, il disait de Voltaire :

Voltaire alors régnait, ce singe de génie,
Chez l’homme en mission par le diable envoyé.
..........
Oh ! tremble ! ce sophiste a sondé bien des fanges !
Oh ! tremble ! ce faux sage a perdu bien des anges !


En 1850, le nom de Voltaire est pour le poète orateur « l’un des plus grands de la France et de toutes les nations, » et quiconque ne lui rend pas le même hommage est associé dans un commun anathème avec le jésuite Loyola et le jésuite Nonotte. Je doute que Nonotte eût inventé contre son malicieux adversaire ce terrible surnom de singe qui dut ravir M. Victor Hugo le jour où il le trouva sous sa plume dans l’entrain de ces vers mémorables :

O dix-huitième siècle, impie et châtié !…
Monde aveugle pour Christ que Satan illumine…,
Honte à tes écrivains devant les nations !…
L’ombre de tes forfaits est dans leur renommée.

Il y a des gens de mauvaise humeur qui déclarent que ces apparences de contradiction morale sont une atteinte fâcheuse pour le caractère d’un homme public : moi qui suis plus impartial et qui ai conservé plus d’égalité d’ame, vous avouerai-je ce que j’en pense ? Ce sont de belles variantes, et Olympio est un grand poète, après quoi j’aurai bien dis malheur si je me brouille avec lui.

Je tiens au contraire à me rendre cette justice, que j’ai fait dans tout ce qui précède comme fait dans les Voix intérieures l’ami d’Olympio.

… L’ami qui reste à son cœur qu’on déchire,

Je me suis approché « de ses jours orageux et sublimes » pour y voir les abîmes qu’on y voit en se penchant dessus.

Tous ceux qui de tes jours orageux et sublimes
S’approchent sans effroi
Reviennent en disant qu’ils ont vu des abîmes
En se penchant sur toi !


J’ai cherché si l’abîme était réellement aussi noir que le croyaient beaucoup de bonnes gens ; je me suis dit :

Mais peut-être à travers l’eau de ce gouffre immense
Et de ce cœur profond
On verrait cette perle appelée innocence
En regardant au fond.


J’ai regardé de mon mieux, et en effet il m’a semblé d’abord qu’il y avait là cette grande innocence d’apporter dans la politique la pure doctrine de l’art pour l’art et de prendre les choses d’état pour des matières de vers. Il m’est survenu cependant un scrupule qui m’a donné à penser que cette innocence pourrait bien ne pas être aussi complète que l’on serait enclin à se le figurer. Le scrupule est encore sorti du malencontreux fragment de mon vieux journal. Voici comment parlait alors l’historien de cette glorieuse séance académique, le jeune et consciencieux auteur de Tragaldabas, très au courant des maximes de M. Hugo, le tout à propos d’une certaine conduite que celui-ci avait jugé bon de tenir : « Le poète qui a écrit la préface de Cromwell n’est pas un poète naïf ; il sait parfaitement où il va. Et ce que je dis de lui, je pourrais le dire de notre temps. Nous ne sommes plus dans une de ces époques primitives, s’il y en a jamais eu, où l’on vit à tâtons. Rien ne nous prend tout entiers. Dans nos effusions les plus spontanées, il y a toujours une portion de nous qui demeure calme et qui assiste tranquillement à toutes nos émotions. Il se passe en noua, quelque chose de semblable à ce qui se passe aux Italiens, quand la Grisi, applaudie à outrance, s’interrompt au beau milieu d’un air éploré pour faire la révérence à l’orchestre et aux loges. M. Victor Hugo est comme son siècle. » Ces curieux apophthegmes m’ont induit à examiner si M. Hugo n’avait pas quelquefois aussi distribué de ces révérences raisonnées jusque dans l’accès le plus lyrique de ses inspirations les plus fatales. M. Hugo montrait lui-même l’autre jour tant de mépris pour « les révolutionnaires de l’espèce naïve, » que nous sommes bien un peu autorisé à croire qu’il n’en est pas, n’en sera jamais, et n’a jamais enfin mis beaucoup plus de cette moquable naïveté dans les attitudes très diverses auxquelles il avait auparavant plié sa muse. Ces attitudes étaient assurément très passionnées, très majestueuses ; je crains maintenant que cette passion ne les empêchât point toutes d’être en même temps très calculées. Je m’en rapporte derechef à mon antique journal ; c’est encore le critique en question, le critique domestique qui parle de son foyer, qui jure par ses dieux pénates : « Le poète le plus dithyrambique ne fait jamais un vers faux. Il appartient aux modernes d’accoupler ainsi le sang-froid à l’émotion. Les modernes sont les salamandres de la poésie. » Que c’est joli, mon Dieu ! et comme il fait bon d’avoir des amis ! M. Hugo ne se brûlera donc jamais dans les brasiers qu’il allume. — A ces causes et autres entendues, j’en suis aujourd’hui à soupçonner que sa politique n’est pas précisément assez naïve pour être tout-à-fait innocente.

Ce n’est vraiment point par naïveté que M. Hugo est devenu pair de France ; il n’y a rien de moins naïf que les savantes batteries qu’il dirigea si long-temps du fauteuil de l’Institut sur le fauteuil du Luxembourg. Quand il s’écriait en 1842 « Dieu a besoin de sa majesté ! » qu’est-ce que cela signifie, sinon : Sa majesté a besoin de moi ? Quand il vantait, en 1845, la sagesse obstinée du roi de la paix au plus chaud moment de l’affaire Pritchard, n’était-ce point dire à propos qu’il fuyait l’opposition ? Quand, dans cette même heure, il jetait la pierre à la raison humaine et s’inclinait avec tout son cortége de métaphores devant la raison révélée, est-ce que par hasard il ne voulait point donner ainsi un gage authentique à des influences très connues qui auraient appréhendé de compromettre par quelque mélange adultère l’esprit religieux de la pairie ? Quand enfin, toujours en cette même rencontre, il parlait si magnifiquement de ces collègues « entre lesquels il était le dernier par le mérite et par l’âge, » de ces académiciens sublimes « qui habitent la sphère des idées pures, les régions sereines, où n’arrivent pas les bruits extérieurs, qui cherchent le parfait, qui méditent le grand, etc., » à qui parlait-il donc, dans l’Académie, si ce n’est à une dizaine de pairs de France, qu’il eût été certainement contrarié de ne pas accommoder à leur satisfaction ? Il en est parmi ceux-là qui ne sont plus aujourd’hui, selon le goût de ses plus fraîches oraisons, que « de prétendus hommes positifs, des hommes négatifs, de petits hommes d’état armés de petits ongles, des nains ; » mais alors ils étaient pairs, et M. Hugo ne l’était pas, et du nombre de ces pairs il y avait M. le duc Pasquier, la personne de France qui doit être le mieux édifiée sur la naïveté de M. Hugo. Arriva donc cette pairie si désirée. Des causes qui n’ont rien à faire ici, puisqu’elles n’étaient ni politiques ni naïves, ne permirent point au futur conseiller de la couronne de prendre aussitôt son rang, et ne laissèrent pas d’ébrécher un peu son rôle. Son rôle n’en était pas moins tracé d’avance : il transpirait au dehors, grace aux admirations indiscrètes ; c’était une antithèse de conduite pour faire suite à ses antithèses de style. Poète conservateur, il devait servir de pendant au poète de l’opposition. M. Hugo était le contre-poids tout trouvé de M. de Lamartine.

Cette antithèse, qui n’est certes pas non plus une naïveté, se prolonge encore. M. de Lamartine est le Miltiade dont les lauriers troublent le sommeil de M. Hugo. M. Hugo n’a qu’un tort dans cette concurrence, qu’il se croit trop obligé de soutenir : c’est d’être venu et d’être toujours resté le second. Il a beau lutter contre l’évidence qui accuse sa faiblesse et s’essouffler pour atteindre au niveau d’un rival dont la destinée a toujours devancé la sienne ; les forces ne sont point égales, il devrait déjà se l’être assez dit. Il n’accourt jamais que tout juste à temps pour occuper la place dont M. de Lamartine ne veut plus ; il le double, et le double mal. Conservateur lorsque M. de Lamartine eut cessé de l’être, il a été révolutionnaire du moment où M. de Lamartine s’est résigné à paraître embarrassé de la révolution qu’il a faite. On a pu, on a dû être rigoureux envers celui qui fut peut-être le plus coupable auteur de la révolution de février ; ce serait pousser la rigueur jusqu’à l’injustice de ne pas faire toutes les distinctions possibles entre lui et M. Hugo. Je n’en indiquerai pourtant qu’une. Nos modernes génies sont égoïstes comme des dieux païens, et, sur ce fonds commun, on peut toujours les comparer. Le ciel me garde de dire que M. de Lamartine eût allumé le feu dans Rome pour voir brûler la ville éternelle ; seulement, je ne suis pas sûr qu’une fois l’incendie commencé, il ne l’eût point laissé gagner pour avoir plus d’émotion à le contempler et plus d’honneur à l’éteindre ; mais je suis sûr du moins, ou à peu près, qu’il n’eût pas pensé tout d’abord à le mettre en vers. M. Hugo tout d’abord eût demandé sa lyre et du silence.

Non, ces caprices poétiques d’imaginations déréglées ne sont jamais des caprices innocens, et, s’ils n’ont pas l’innocence, ils ont encore bien moins la grandeur à laquelle ils aspirent. Je ne sache rien de plus vexatoire et de plus triste que l’outrage humiliant qu’ils jettent ainsi quotidiennement à la conscience publique. Ce temps où nous sommes est rempli de graves dangers et de souffrances profondes, de ces souffrances contre lesquelles on doit rassembler toute sa force, et, si l’on veut résister jusqu’au bout, se taire en luttant plutôt que se plaindre. Le bon soldat ne crie pas dans les rangs ; il ne crie ni d’ardeur ni de douleur ; muet il se bat, et muet il tombe. Il est dur pourtant d’avoir à porter, en sus des plaies qui tuent, les égratignures qui agacent ; il est malaisé de garder contre les médiocres fléaux cette patience taciturne dont on s’est fait un remède et une loi contre les grands. Lorsque ces mesquines contrariétés reviennent trop souvent à la charge, lorsqu’elles sont assez opiniâtres, assez pernicieuses pour irriter et accroître les vraies misères, on finit par n’y plus tenir, on les prend plus à cœur qu’elles ne méritent ; on se fâche, il faut parler !


ALEXANDRE THOMAS.