La Carrière amoureuse/19

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La Renaissance du Livre (p. 76-79).



XIX


Paul m’a installée avenue des Champs-Élysées. J’habite maintenant un petit hôtel à deux étages, construit dans le goût des maisons galantes de nos aïeux.

Deux mois se sont passés. Mai s’annonce à moi lorsque je contemple les verdures profondes de l’avenue, et la voûte d’émeraude de ses marronniers. Le printemps m’aveulit de sa chaleur caressante.

J’aime Paul pour sa bonté, ses égards, le luxe dont il me pare ; je ne parviens pas à l’aimer pour son amour. Ses baisers m’ennuient, son contact me pèse. Je me prête à son plaisir en regardant ailleurs, distraite malgré moi, l’âme maussade. Les heures d’amour me semblent des siècles : ma chair insensible et complaisante est bien faite de cette argile inaltérable et froide des courtisanes.

Et puis, certains jours, je m’anime dans ses bras, voluptueuse, fougueuse et vibrante : je parais me réveiller d’une léthargie de Belle au Bois dormant : c’est le souvenir de l’Autre qui enfièvre mon sang.

Hier, un journal annonçait le retour de Jean Claudières, à Paris.

Le soir, j’assistais à une représentation de gala, avec Paul, dans une loge de rez-de-chaussée du théâtre Futilia. Tous les regards convergeaient vers moi, et Paul, heureux, fier, jouissait de cette attention.

Je regardai dans la salle : en face de moi, trop loin pour que je pusse distinguer ses traits, un homme ne me quittait pas des yeux. Je saisis ma lorgnette, un peu fébrilement… Comme j’avais bien senti, avant de le reconnaître, le regard de ces prunelles glauques… Jean Claudières. Il était là, dressant sa haute taille dans son habit noir ; les cheveux comme recolorés d’un reflet fauve ; portant un gilet de satin brodé, une étrange fleur mauve à la boutonnière ; rayonnant d’un charme bizarre et malsain.

Ainsi, elle était venue, cette heure de triomphe dont j’avais rêvé !… Jean me revoyait brillante et précieuse comme un bibelot de luxe, maîtresse avouée d’un homme jeune et riche. Il pouvait estimer à mon cou — collier d’esclavage doré — les quatre cent mille francs d’un diamant célèbre… Je m’empourprai d’orgueil mauvais.

Alors, me tournant vers Paul, qui me demandait si je voulais partir avant le dernier acte, je mis dans mes yeux toute la douceur amoureuse qu’il me fut possible d’exprimer, et je dis :

— Oui, mon chéri… partons, si tu le désires.

Et Paul me considéra un peu étonné de la caresse enveloppante dont j’avais fait vibrer ma voix — comme si Jean avait pu m’entendre…

Nous devions le retrouver, Jean, à la sortie. Sous le péristyle du théâtre, nous fûmes nez à nez avec lui. Toisant Paul, me déshabillant des yeux depuis mes souliers jusqu’à mon manteau de voile bleu, Jean Claudières salua gravement, avec cette moue railleuse et cette insolence suprême, dont il possède le secret.

Je me raidis, hautaine et glaciale. Mais Paul, rendant ironie pour ironie, lui envoya un petit geste affable et lui sourit de toutes ses dents, offrant ce visage heureux et vainqueur qu’il a lorsqu’il me promène à son bras. Quand nous fûmes en tête-à-tête, dans l’auto, je dis coquettement à Paul :

— Ça ne t’a donc rien fait de rencontrer Claudières, que tu as pris un air aussi aimable ?

— Pourquoi lui en voudrais-je, chérie ? Au contraire, je lui pardonne, à cet homme, de l’avoir cru plus heureux, un moment, qu’il ne le fut en réalité…

Mais la voix de mon Paul sonnait faux ; sa bouche grimaçait un peu nerveusement… Et j’ai compris.

Aujourd’hui, Paul s’absente toute la journée. Sa femme s’en va faire une cure dans je ne sais quelle station thermale ; par convenance, il l’accompagne à la gare ; d’ailleurs, quoiqu’elle soit peu gênante, il est si content à l’idée d’être seul, que c’est un plaisir pour lui d’assister au départ de Rachel.

Restée au logis, je regarde le soleil, qui dore l’avenue d’une buée lumineuse ; on m’a livré, à midi, un petit tailleur de serge violine qui m’habille délicieusement… Avec ma toque : ça fait bien, ces touffes de fleurs sombres sur mes cheveux blonds… Rien ne dispose plus à la promenade qu’une toilette dont on est contente… J’ai donné l’ordre d’atteler.

Bon ! Le timbre de la porte d’entrée ! Un importun ? Le domestique m’apporte une carte, tend le plateau. Non ! Est-ce possible ?… Il a cet aplomb ! Sur le rectangle allongé, j’ai bien lu : Jean Claudières. Mon premier mouvement est de lui défendre ma porte… Pourtant… S’il pensait que j’ai peur de lui, que je n’ose pas le revoir… Ça, je ne veux pas ! Je vais le recevoir…

Justement, je suis en beauté, aujourd’hui. Avant de descendre au salon, j’enfile quelques bagues : un saphir encerclé de platine, une perle noire, une grosse opale, et j’accroche un pendentif au motif ciselé d’or vert.

Comment Jean sait-il où j’habite ? Il aura consulté l’annuaire. J’entre au salon.

Debout, il contemple au mur, une étude de Chardin ; il se retourne, s’incline devant moi.

— Bonjour, Nicole.

Il a dit cela très naturellement, comme si c’était moi qui fusse chez lui. Il ajoute, en désignant l’Intérieur, de Chardin, d’un geste impertinent de son stick :

— Mes compliments : il est authentique.

Je le considère en silence. L’ai-je aimé passionnément, ce visage d’ambre blême où stagnent les yeux clairs, comme deux gouttes d’eau de mer au creux d’un galet ! M’a-t-il fait souffrir !… Et dire que, dans quatre mois, mes dix-neuf ans audacieux chanteront, au souvenir de mes dix-huit ans : « Est-on bête quand on est jeune ! »

Jean continue :

— Décidément, vous appréciez les peintures du dix-huitième siècle. Hein ! Nicole, vous rappelez-vous notre visite à la collection de lord Milligan, et les Fragonard ?

— C’est pour me parler de ça que vous êtes venu ?

— Pourquoi pas ?

— La démarche ne s’imposait point : si je me souviens, il est superflu de me rafraîchir la mémoire ; si je ne me souviens pas, c’est plus inutile encore.

Je le regarde bien en face, les yeux dans les yeux ; je me sens forte ; mon cœur ne bat pas trop vite. Le sentiment de ma fierté, des douleurs subies, me défend d’un émoi dangereux. Et autre chose encore que je démêle mal…

Il reprend, accentuant l’ironie de sa voix mordante :

— Vous me permettrez de vous féliciter ?… Vous êtes très intelligente. Figurez-vous que j’ai redouté un instant — fort court d’ailleurs — que notre séparation brusquée ne vous laissât quelque désappointement… J’ai beau connaître les femmes : vous êtes si jeune qu’un élan sincère de votre part m’eût paru, quand même, admissible… Je vous remercie de m’avoir rassuré. Vous vous êtes vite reprise.

— Grâce à cette jeunesse, peut-être… À mon âge, on boit la vie à longs traits, comme on étanche une soif ardente…

— Vous avez bien choisi la poire… pour votre soif.

Il darde sur moi ses yeux luisants d’impertinence, ses regards magnétiques… Que m’importe ! Le charme est rompu. Je viens de comprendre pourquoi je reste aussi calme devant lui, quoique je l’aime encore… Une probité instinctive m’interdit désormais de disposer de moi ; j’appartiens à Paul, ainsi que son hôtel, son auto, ses meubles… Je n’ai pas le droit d’agir librement, de m’offrir à quelqu’un… Un peintre donnerait-il à l’un de ses amis le tableau que l’État viendrait d’acquérir ?… On ne fait pas cadeau d’un objet vendu.

Soudain, Claudières change de tactique ; il me saisit par les poignets et dit avec vivacité :

— Nicole !… Ne jouons plus cette comédie d’indifférence réciproque. Croyez-vous que je sois ici dans le but de vous être odieux ? Non, Si je suis chez vous, c’est que je vous ai revue, vous étiez si jolie, l’autre soir… Vous voilà dans votre vrai cadre : le luxe vous affine et vous complète… C’est votre seconde beauté. J’ai constaté en vous une séduction nouvelle sans m’appesantir sur son origine… Que m’importe celui qui vous possède : il ne peut m’empêcher de jouir de votre grâce ; et lorsque j’admire la Joconde, l’aimé-je moins parce qu’elle n’est pas ma propriété ?… Mon dilettantisme se plaît à voir un joli corps paré de jolies étoffes… Je ne sais rien de plus attristant qu’une main parfaite cachée sous un gant usé !… Auriez-vous l’idée de placer un service de vieux sèvres sur une nappe en toile cirée ? La beauté appelle la beauté. Qu’on l’obtienne au prix d’une lâcheté, d’une opprobre ou d’une folie, le geste porte son pardon, car la beauté est semblable au feu qui purifie tout… Si je vous dis ces choses, Nicole — ô chère Nicole, qui rêviez d’une union bourgeoise indigne de nous ! — c’est afin de vous expliquer mon attitude franche et naturelle, lorsque je reviens aujourd’hui vous demander les joies exquises d’un amour en marge de votre vie, dont s’effarouchaient vos ferveurs candides… Je vous aime, Nicole. Je vous aime mieux qu’avant, je ne regrette rien : le verger où l’on cueille les meilleurs fruits, c’est celui des autres. Et vous aussi, vous m’aimez toujours, puisque vous m’avez reçu ici…

Sa bouche frôle mon visage. Je me dégage en reculant de deux pas. Je réplique nettement :

— Vous vous abusez étrangement pour un homme d’esprit. Vous ne voyez donc pas que je vous regarde avec des yeux différents ? Si j’ai accepté ce dernier entretien, c’est précisément pour vous éviter le plaisir mal fondé de me croire encore sous le joug… Vous n’avez plus d’empire sur moi, et vos paroles ne me touchent guère : vous n’êtes pas épris, vous êtes dépité ; voilà le seul sentiment qui vous inspire ces mots passionnés et ces sophismes ramassés sans doute dans un de vos livres. Vous êtes surpris et formalisé que j’aie osé me consoler de vous… Vous eussiez préféré devenir le héros enviable et funeste de mon désespoir mortel, voire de mon suicide… Très probablement. La fin de l’aventure eût été flatteuse… Seulement, voilà. À force de se griser d’un mauvais vin l’ivrogne le rejette malgré lui… À force de vous connaître, j’ai vomi mon amour pour vous : il ne m’en reste que l’écœurement.

— Tu mens : à toi-même ou à moi.

Il accompagne son tutoiement d’un geste violent que je n’ai pas le temps de prévoir. Il m’a renversée à demi, sous l’étreinte brutale de ses bras en collier à mes épaules ; il essaye de son pouvoir physique, se refusant à emporter l’humiliation d’une défaite. J’éprouve de nouveau le mal délicieux d’être meurtrie contre sa poitrine robuste, d’avoir la taille pétrie par ses doigts nerveux. Tout près de mon visage, ses prunelles changeantes semblent agrandies. Je me sens faiblir… ma bouche va s’entr’ouvrir, vaincue par ses lèvres savantes… Non ! Il ne faut pas… Je retourne la tête : j’aperçois à deux pas, la véranda où la lutte nous a entraînés. D’un effort désespéré, je lance mon poing dans la vitre qui vole en éclats.

Jean a lâché prise, déconcerté par le fracas inattendu du verre qui tombe sur le sable du jardin.

Je cours à la cheminée ; je sonne Jacques. Et, sous le regard impassible du domestique qui semble ne pas voir la vitre cassée, ni le désordre de nos vêtements, Jean Claudières doit se retirer comme un visiteur quelconque.

À peine est-il parti que je sors à mon tour, heureuse d’aller à l’air… Devant la porte, la voiture attend, et les beaux chevaux noirs encensent gracieusement, en pointant leurs fines oreilles. Je crie :

— Dételez.

Je veux me promener à pied, harasser mes nerfs trépidants et rentrer brisée par la bonne fatigue d’une marche forcée.

J’arpente l’avenue d’un pas agité ; ces arbres trop bien rangés, ces pelouses trop bien entretenues, ces passants élégants que je croise m’énervent. C’est propre, chic et pomponné ici. J’ai besoin d’aller ailleurs pour me calmer, de voir des gens pauvres et des quartiers sombres. Les yeux tristes aiment les choses grises.

Me voici place de la Concorde.

Je passe le pont. Je suis les quais de la rive gauche. J’ai envie de regarder les estampes du quai Malaquais… Mais la vue des étalages de bouquinistes m’arrête encore : ces boîtes noires et poussiéreuses m’ont-elles passionnée quand j’étais petite, et que papa m’emmenait avec lui, durant sa chasse aux vieux livres !…

Machinalement, en ressouvenir des heures de jadis, je m’approche d’une boîte remplie de livres déchirés. Je feuillette les vieux bouquins, les reliures tabac, les images pointillées de tâches jaunâtres… Et puis tout un stock d’ouvrages modernes, débrochés, abîmés… Tout à coup… Oh ! son nom me poursuivra-t-il donc éternellement ? Sur un volume à couverture bleu sombre, le voici qui s’étale en lettres d’or : Jean Claudières. Je devais retrouver ici un de ses romans : le Fil d’Ariane. 95 centimes au lieu de 3 francs, annonce l’étiquette.

Je tourne quelques pages au hasard… Suprême ironie : la première ligne qui tombe sous mes yeux semble l’épigraphe amère de ce que sera désormais mon existence dévoyée…

Et je lis à mi-voix cette phrase, qui sonne comme un dernier sarcasme de Jean :

« La lâcheté humaine, c’est le secret de vivre. »