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La Carte religieuse de l’Allemagne contemporaine

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La Carte religieuse de l’Allemagne contemporaine
Revue des Deux Mondes4e période, tome 135 (p. 788-820).
La carte religieuse de l’Allemagne contemporaine


Quiconque a passé par Cologne a visité cette sacristie de la cathédrale où l’on conserve le trésor. Tombe de pierre, obscure en plein jour, elle laisse admirer, sous la pénombre du gaz, les reflets confondus des émaux, des bronzes et du vieil or ; les châsses resplendissantes confisquent les hommages qu’attendraient les saints ossemens ; l’enveloppe fait tort au contenu. Mais on ne remarque point d’ordinaire, le long de la paroi, un modeste parchemin, relique d’histoire parmi ces reliques de joaillerie. Il commémore les solennités de 1842, la pose de la première pierre pour l’achèvement des tours ; de nombreux princes allemands l’ont signé ; ils y parlent de leur piété, de leur concorde, de leur loyalisme, qui trouveront, dans la montée des flèches vers le ciel, une altière et durable expression. La truelle en main, Frédéric-Guillaume IV avait dit : « C’est l’Allemagne qui édifiera cette façade ; et ces portes, Dieu aidant, nous donneront accès dans une ère de prospérité ; elles annonceront à nos descendans qu’elles furent érigées par le même esprit qui, vingt-neuf ans auparavant, sauvait notre patrie de la honte et du joug étranger. Qu’il raconte, ce temple, aux générations futures l’existence d’une Allemagne grande et puissante par l’unité de ses souverains et de ses peuples libres. » De leurs signatures, les princes allemands ratifièrent ce vœu. Il fut bientôt classique : « Comme s’élève ce faîte, grandiose et lointain, disait en 1848 l’archevêque Geissel, qu’ainsi s’élève la patrie allemande jusqu’aux hautes destinées que la Providence lui a réservées parmi les peuples de la terre. » Le dôme de Cologne devint un symbole de germanisme ; la catholique Bavière et la Prusse évangélique se disputèrent l’honneur d’en illustrer les vitraux ; l’Allemagne entière y mit un peu de ses sueurs, de son or et de son âme. En 1880, l’œuvre était achevée : Guillaume Ier vint à Cologne ; à l’église protestante, il entendit un proche sur ce thème : « Le Seigneur a fait en nous de grandes choses, qu’il achève en nous son règne ; » et puis il s’en fut voir les grandes choses, merveille d’architecture, qui, participant fidèlement, depuis six siècles, aux exaltations et aux décadences du monde germanique, s’était effritée avec le vieil empire et relevée avec le nouveau. En plein Kulturkampf, veuve de son archevêque, la cathédrale, pourtant, se dressait triomphante ; ses cloches sonnaient l’Alleluia de la patrie unifiée ; en elle s’enlaçaient deux Allemagnes, celle du moyen âge et celle de 1870 ; entre Conrad de Hochstaden, le prélat qui l’avait commencée, et Guillaume de Hohenzollern, l’empereur qui l’achevait, il semblait que l’histoire n’eût pas eu de tournant, pareille, dans sa marche, à la rectitude allongée des nefs ; le coude prodigieux qu’avait imposé Luther était comme oublié ; en cherchant l’ancienne Allemagne, on revivait de l’ancienne religion ; et c’est dans un monument de l’« idolâtrie romaine » que la nation germaine s’incarnait bruyamment ; elle mettait un sceau gothique sur son unité. Dans le passé et à certaines heures du présent, catholicisme et germanisme étaient-ils donc synonymes ?

Il est une sorte de mystère, le « jeu de Luther » (Lutherspiel), que jouent dans les banlieues des grandes villes, au profit d’œuvres charitables, des troupes de bonne volonté. Tour à tour on y voit Luther frémir de dégoût au fond de sa cellule, traduire la Bible à la Wartburg, braver l’empereur à Worms, apaiser les anabaptistes soulevés ; c’est tout un drame religieux qui se déroule, plein de gaucheries et de heurts, mais passionnant comme l’histoire même qu’il met en scène. Desinit in piscem : au moment où le Français espère le dénouement, l’Allemand souhaite un épisode gemütlich ; on nous présente un Luther en cheveux gris échangeant avec sa Käthe (Catherine) des tendresses d’amoureux rassis. Mais l’enthousiasme rebondit ; à la digression bourgeoise succède le lyrisme ; un prophétisme facile entr’ouvre des horizons politiques ; le génie allemand est émancipé, et des sillons tracés par Luther un nouvel empire surgira : ainsi l’affirme le héraut à un bourgmestre de complaisance, qui grommelait contre la pièce au début, et qui donne à la fin le signal d’applaudir ; le public s’écoule emportant cette impression que protestantisme et germanisme sont synonymes. Ce ne sont pas les rois de Prusse qui démentiront cette conclusion. Avec le même zèle qu’ils apportaient à la restauration de Cologne, ils ont, dans notre siècle, entretenu pieusement la petite ville de Wittenberg, vrai musée de la Réforme. Sur la grande place, Frédéric-Guillaume III dressa la statue de Luther ; Guillaume Ier la fit dialoguer avec celle de Melanchthon ; Frédéric-Guillaume IV veilla sur les maisons des deux réformateurs ; il fit renouveler, aussi, les portes de l’église du château, qui, sous le poids inattendu des thèses de Luther, n’avaient pas croulé ; il fit inscrire les thèses, sur le bronze ; Frédéric III, prince impérial encore, restaura cette église elle-même. Aux murs intérieurs s’accroche une procession d’écussons nobiliaires ; c’est l’armorial de l’Allemagne protestante, hommage à Luther inhumé dans le chœur. Les temps ont marché depuis que Louis Ier de Bavière édifiait aux environs de Ratisbonne le temple de la Walhalla : dans ce Panthéon germanique, Luther a sa place ; mais on l’y dirait égaré, au moins effacé, parmi les illustrations de cette « grande Allemagne », — autrichienne et néerlandaise autant que prussienne et saxonne, — qu’associait le souverain bavarois en un culte commun. L’hégémonie berlinoise, rétrécissant l’empire pour le mieux exhausser, a construit une « petite Allemagne », où Luther domine ; depuis un quart de siècle, on a multiplié ses statues ; en son honneur, on fait chômer les écoles ; dans ce cadre diminué, les proportions de sa figure ont grandi ; il est devenu le héros germanique par excellence, et le protestantisme se présente comme le légat naturel du germanisme.

Ainsi deux confessions coexistent en Allemagne, dont souverains et sujets, suivant les heures, avouent l’une ou l’autre pour berceau de la grandeur allemande. Dans ce procès en recherche de paternité, une question grave est incluse : fatalement le génie allemand conçoit-il, et fatalement l’empire allemand présuppose-t-il une forme nationale de christianisme ? Et pour l’étude de cette question, l’on commencera de déblayer les avenues, si l’on cherche, par une première reconnaissance, les domaines de ces confessions, et si l’on observe, dans les limites de ces domaines, leur façon de régner ou leur façon d’abdiquer. Mais pourquoi cette géographie religieuse est incroyablement complexe, pourquoi s’émiettent ces domaines, pourquoi s’enchevêtrent ces limites, c’est ce que permettront de comprendre, tout d’abord, certaines remarques d’histoire.
I

La paix d’Augsbourg reconnut aux souverains dans les principautés, aux majorités dans les villes libres, le droit de changer de religion ; elle accordait la liberté de conscience aux détenteurs du pouvoir, et à eux seuls. L’absolutisme laïque alla croissant. Les sujets et les minorités durent confesser et prier Dieu comme la puissance temporelle voulait qu’il fût confessé et prié ; la conscience de l’individu, sauf tolérance, dut refléter strictement la conscience de l’Etat ; si le prince oscillait entre des confessions rivales, il pouvait exiger que les âmes de son peuple oscillassent, tout comme la sienne, et la fidélité à un dogme devenait coupable, si de ce dogme le prince se détachait. Le droit public de la vieille chrétienté défendait à tous, grands et petits, l’apostasie ; les maximes nouvelles permirent aux puissans, suivant les évolutions de leur esprit ou de leurs caprices, non point seulement de défendre, mais d’ordonner des changemens de confessions. Promoteurs de la réforme au XVIe siècle ou serviteurs de la contre-réforme au XVIIe, nombreux furent les souverains allemands qui exploitèrent cette permission. Cuuts regio, ejus religio, tel était l’adage ; pris au pied de la lettre, il signifiait que la sujétion d’un homme à une souveraineté temporelle impliquait et devait entraîner, sauf licence spéciale, son obéissance spirituelle, soit au pape, accepté par le prince, soit au prince, « pape en ses terres. »

C’est au nom de ce principe que, deux siècles durant, de 1556 à 1750, la carte religieuse de l’Allemagne fut remaniée. Un certain nombre d’âmes mystiques, d’une beauté et d’une pureté achevées, avaient salué dans la Réforme les noces d’argent du Christ avec son Eglise, qu’il voulait faire plus sainte pour la rendre plus digne de lui ; elles y avaient applaudi, aussi, un réveil intense de l’initiative religieuse. L’illusion fut courte, le réveil bientôt assoupi ; la crise religieuse qui travaillait l’Allemagne se vint dissoudre en une période d’engourdissement, qui dura jusqu’au XVIIIe siècle. Dans chaque petit Etat de l’empire, la foi, au lieu de fermenter dans les âmes, se superposait à elles. En dépit des doctrines mêmes de Luther, elle n’était plus un mouvement et un produit de la conscience, mais comme une livrée que le prince imposait au sujet. La religion descendait d’en haut, non point, comme au moyen âge, d’une colline lointaine, le Vatican, cime religieuse par essence, assez élevée d’ailleurs et d’un assez vaste rayonnement pour ne point écraser ceux qu’elle abritait, mais d’une cime toute prochaine, d’autant plus impérieuse que médiocre en était l’altitude, étouffant tout dans l’étroit périmètre qu’elle commandait, et concentrant sur elle-même les rayons de la religion plutôt qu’elle ne les répercutait. S’exaltant sur un pareil faîte, l’État fixait aux sujets l’obédience de Luther ou l’obédience de Rome, et mesurait d’ailleurs, en ce dernier cas, le degré de déférence qu’ils devaient au pape.

Un jour vint où l’ancien régime sombra ; de ces innombrables princes, évêques, abbés et margraves, qui détenaient chacun quelques terres et quelques âmes allemandes, la ruine fut en un clin d’œil consommée ; leurs querelles de mitoyenneté furent oubliées ; leurs peuples furent triturés et mêlés pour l’installation d’un nouvel équilibre germanique ; leurs juristes tombèrent en inactivité d’emploi ; ce fut une universelle et brusque déchéance ; et de tout ce que ces princes avaient pensé et ordonné, c’est dans la géographie religieuse, et là seulement, que subsistent des vestiges. Pour les y rencontrer en grand nombre, il suffit de se promener à travers l’Allemagne religieuse, avec une vieille carte de l’Allemagne politique.

Un peu plus de trois lieues séparent Tubingue, la ville universitaire du Wurtemberg, et Rottenburg, la bourgade épiscopale. La route est plane ; parfaite de rectitude et d’aisance, elle ne frôle aucun de ces obstacles naturels qui maintiennent parfois des douanes intellectuelles : on imaginerait, à l’œil nu, qu’un même courant, flux protestant ou reflux catholique, a dû s’épandre tout le long du chemin, et que ce morceau de terre, homogène au point de vue physique, est homogène aussi au point de vue religieux. Il n’en est rien ; sous l’aspect uniforme des choses survivent, entre les hommes, des bigarrures de croyances ; tels villages sont protestans, tels autres catholiques, suivant qu’ils relevaient, aux siècles passés, du duché de Wurtemberg ou du comté de Hohenberg ; la lisière mitoyenne qui séparait les deux territoires s’interposait, à la façon d’une cloison étanche, entre les deux confessions. Parmi les Souabes, jadis soumis à des dominations diverses, le XIXe siècle a pu créer une certaine unité politique ; mais dans cette patrie agrandie et précisée que le Wurtemberg leur a ménagée, le morcellement religieux persiste, dernière trace d’une époque où l’unité n’existait pas.

Pour une plus persuasive expérience, descendez la rive badoise du Rhin. Vous y trouvez d’abord une assez longue bande protestante : ainsi le voulut Charles II, margrave de Bade-Durlach, qui réforma son église en 1553. Mais à trois reprises cette bande est trouée par des villages catholiques : dépendant de l’évêché de Bâle ou de l’Autriche, ils avaient le droit et le devoir de conserver la messe. Lorsque au margraviat succèdent les anciennes possessions autrichiennes, le catholicisme reparaît ; mais au milieu de son domaine, le protestantisme pointe ; c’est au village de Weisweil, dont la famille de Bade-Durlach, qui en était propriétaire, donna les âmes à la Réforme. Les seigneuries de Mahlberg et de Lahr succédaient aux terres d’Autriche le long du fleuve ; elles étaient le bien commun des margraves de Baden-Baden, longtemps indécis et finalement catholiques, et des comtes protestans de Nassau. N’y cherchez point l’uniformité religieuse ! la conscience collective des deux maisons souveraines était ondoyante et diverse : cette diversité s’est maintenue. A la hauteur d’Offenburg, la rive redevient catholique : les margraves de Baden-Baden en étaient les maîtres ; ils se convertirent deux fois au protestantisme et deux fois au catholicisme ; à la dernière oscillation, ils installèrent, avec plein succès, l’Eglise romaine dans leurs terres. De nouveau, la Réforme est riveraine en face du confluent de l’Ill ; Philippe IV, comte de Lichtenberg, gouvernait ces parages ; en 1545 il y supprima la messe ; depuis lors c’est un pays de prêches. Un tout petit village, Hanau, échappait à ce prince ; il relevait du chapitre de la cathédrale de Strasbourg ; on le retrouve catholique, comme ses anciens seigneurs. Quatre souverainetés se succédaient ensuite le long du fleuve ; Baden-Baden (et la rive est catholique jusqu’à la hauteur de Carlsruhe) ; Bade-Durlach (et la rive est protestante jusqu’à la hauteur de Landau) ; l’évêché de Spire (et la rive redevient catholique jusqu’à la hauteur de Spire) ; enfin le Palatinat. Cette dernière région fut réformée au XVIe siècle, redevint catholique après 1625, protestante après 1648, catholique après 1685. Mais à la différence du margraviat de Baden-Baden, où la dernière conversion du prince rallia tous les habitans, le Palatinat ne recouvra point son unité religieuse ; et la rive badoise du Rhin se termine, au nord, par une bande de terre où les confessions sont passablement mélangées.

On pourrait poursuivre une pareille étude pour toutes les régions de l’Allemagne. La ville libre de Nuremberg, en 1524, introduisit la Réforme dans ses terres ; le margrave Georges d’Anspach fit de même, en 1528, aussi bien pour Bayreuth, dont il était régent, que pour Anspach, dont il était souverain : voilà l’origine des districts protestans de la Bavière ; et les petites communes catholiques, qui dessinent à travers ces districts un très léger pointillé, répondent à d’anciennes enclaves possédées par les ducs de Bavière, par les évêques d’Eichstaedt ou de Wurzbourg, ou par l’Ordre teutonique. Les bourgs ou cantons isolés, sorte d’oasis catholiques, qui font tache en pays protestans, sont en général de vieux domaines épiscopaux : Geisa, par exemple, aujourd’hui doyenné catholique dans le protestant duché de Saxe-Weimar, appartenait à l’évêché de Fulda. Pour expliquer la genèse de l’Allemagne religieuse actuelle, le spectacle de la Prusse orientale est spécialement instructif ; le diocèse d’Ermeland, qui la régit, comprend une enclave catholique, dont Braunsberg est la grande ville, et une vaste région, presque entièrement évangélique, dont Kœnigsberg est le centre. L’enclave est formée par les terres de l’ancien évêché : devant le palais épiscopal de Frauenburg, posté sur une éminence qui domine la Baltique, deux petits canons sont installés, aussi pacifiques, aujourd’hui, que les agneaux porteurs de bannières, dont leur culasse est ornée comme d’une armoirie ; ils rappellent l’époque où les prélats d’Ermeland avaient le sceptre en même temps que la crosse, et qui finit au premier partage de la Pologne. La fidélité de ces évêques à l’église romaine permit aux sujets de rester catholiques ; Albert de Brandebourg, à leurs portes, faisait du duché de Prusse une terre protestante. Partout en Allemagne, les anciens maîtres ont gardé sur les consciences une prise posthume ; sur le système de correspondance entre les hommes et Dieu, ils ont pour longtemps marqué leur empreinte ; et la confession chrétienne dont ils décidèrent le règne continue de régner, même sans leur dynastie. Tant bien que mal, on a pu niveler le sol de l’Allemagne politique ; mais on n’a point obtenu que le sol de l’Allemagne religieuse cessât complètement d’être raboteux.


II

Que le XIXe siècle en ait atténué les aspérités, cela d’ailleurs est indéniable. Si, prenant deux cartes d’Allemagne, on y marquait, à l’aide de couleurs variées, le domaine des confessions en 1750 et en 1896, on constaterait, sans doute, une parfaite analogie quant à la disposition des masses coloriées ; mais la carte de l’Allemagne contemporaine comporterait des nuances plus amorties, des teintes moins accentuées, des couleurs moins décisives et moins sûres d’elles-mêmes. On indiquerait, par ce commencement de dégradation, que l’homogénéité des anciens noyaux religieux n’est point demeurée intacte et que les unanimités d’autrefois, catholiques ou protestantes, descendent à la situation de majorités. Munich, Cologne, Fribourg-en-Brisgau, étaient au début du siècle des villes purement catholiques ; la première, aujourd’hui, compte 50 000 protestans, la seconde 34 000, la troisième 13 000. Inversement, Berlin, jadis exclusivement protestant, abritait, en 1846, 16 000 catholiques, 51 000 en 1871, 80 000 en 1880, et, s’il en faut croire l’Almanach de la Marche, près de 150 000 aujourd’hui. De 1880 à 1885, eu Prusse rhénane et en Westphalie, où le catholicisme est proéminent, la proportion des catholiques, par rapport à la population totale, s’est abaissée, et celle des protestans s’est élevée. On constate le phénomène contraire dans le reste de la Prusse, où le protestantisme prédomine. Représentez-vous une échelle, rime des confessions tout près du faîte, l’autre tout près du pied, et la première ayant commencé de descendre, la seconde ayant commencé de monter : voilà l’image des évolutions religieuses sur beaucoup de points de l’Allemagne.

C’est dans le royaume de Saxe qu’on peut saisir avec la plus frappante précision le jeu complexe, et relativement récent, de ces échanges confessionnels. On distingue en Saxe les Etats héréditaires (cercles de Dresde, Leipzig, Zwickau), où pendant longtemps il n’y eut presque point de catholiques, sauf à la cour, et l’Oberlausitz, où l’Eglise romaine eut toujours des fidèles. Dans les États héréditaires, on comptait, en 1835, 9 000 catholiques ; en 1871, près de 27 000 ; en 1875, près de 44 000 ; en 1887, 57 000 : C’est dans l’arrondissement de Dresde, surtout, et durant les années qui suivirent la guerre, lorsqu’on commençait à profiter de la loi sur la libre circulation dans l’empire (Freizügigkeit), que cette poussée fut la plus forte. Or en 1835 les 18 000 catholiques qui habitaient la région de l’Oberlausitz représentaient les deux tiers du catholicisme saxon ; elle en possède, aujourd’hui, 29 000, mais ils ne représentent plus qu’un tiers de la population catholique de Saxe. Ainsi le centre de gravité du catholicisme saxon s’est déplacé ; et dans l’ensemble du royaume on n’évalue guère à plus de 15 pour 100 le nombre des paroisses protestantes demeurées vierges de toute infiltration romaine.

Ces pénétrations ne dissolvent ni ne désagrègent les anciens groupemens religieux ; mais elles en tempèrent l’exclusivisme en constellant d’un certain nombre de taches des districts jusqu’ici homogènes ; sur la physionomie religieuse de chaque région, elles répandent quelque incertitude ; c’en est assez pour alarmer. Que dans une bourgade luthérienne des travailleurs catholiques s’installent ; aussitôt la Ligue évangélique en induit un plan de conquête occulte, lentement préparé par les Jésuites pour la ruine de la Réforme. Et comme le grand nombre des officiers et fonctionnaires protestans envoyés en Prusse rhénane est de nature à surprendre les catholiques, volontiers ils accuseraient le gouvernement de tenter leurs filles en multipliant pour elles les occasions séduisantes de mariages mixtes, et de les trahir, au lendemain de la noce, en les exilant, par de systématiques mutations de postes, dans quelque province lointaine, strictement évangélique, où périclite leur foi.

Il est deux points de l’Empire où le gouvernement prussien travaille, ouvertement, à renverser la situation réciproque des confessions, et se sert du protestantisme comme d’un légat : ce sont la Pologne et l’Alsace-Lorraine. L’immigration protestante, ici et là, est commandée par le pouvoir central ; pour que les nouveaux maîtres trouvassent une majorité de dévouemens, il faudrait, paraît-il, que la vieille confession catholique ne conservât plus que la minorité des âmes. C’est au nom du patriotisme germanique que la Ligue évangélique et l’Association de Gustave-Adolphe veulent multiplier, dans ces deux pays, les églises et les écoles évangéliques. Dans les couches profondes des deux peuples annexés, il y a comme une fidélité stagnante aux anciens souvenirs ; secouer cette volontaire existence d’outre-tombe, remuer cette stagnation, en y faisant s’infiltrer, ou même s’engouffrer, un flot de protestantisme prussien : telle est la politique impériale. M. de Bismarck et son successeur ont semé les colonies allemandes à travers l’antique Pologne ; mais juxtaposer n’est point mêler ; entre-choquer n’est point assimiler ; la mieux combinée des mosaïques demeure une œuvre factice, et M. de Bismarck n’a pu faire qu’une mosaïque.

Lorsque les Polonais dénoncent l’invasion du germanisme évangélique, les ministres prussiens, pour leur rétorquer leurs griefs, citent l’exemple de Danzig, où depuis 1868 un noyau polonais aurait repris droit de cité, et l’exemple de certains villages de la Prusse occidentale, où des écoles fondées par l’association protestante de Gustave-Adolphe seraient tombées aux mains et au service des catholiques par suite de l’immigration systématique d’une plèbe polonaise. Comme jadis les chevaliers de l’Ordre Teutonique, arborant la croix noire sur leur manteau blanc, luttaient à coups d’épée contre leurs voisins de Pologne, ainsi dans la Prusse Occidentale, redevenue comme il y a cinq siècles la Marche de deux races — et devenue par surcroît la Marche de deux confessions — c’est, si l’on ose dire, à coups de colons, de journaliers et de vagabonds, que le germanisme protestant et le polonisme catholique se combattent incessamment sans pouvoir jamais s’évincer.

Partout ailleurs, les infiltrations religieuses accomplies déjà, et celles, plus importantes, que promet l’avenir, sont plutôt commandées par la force des choses que par des intentions de propagande ; elles sont un phénomène, non une manœuvre. La législation du XIXe siècle, plus tolérante que ses devancières, les a permises ; elles ont été provoquées et encouragées par l’abaissement des barrières entre les divers Etats, par les facilités du transit, par les circonstances économiques qui réclamaient un chassé-croisé de travailleurs. Elles attestent la vie complexe, agitée, un peu essoufflée, de l’Empire unifié : par politique, il aime à mêler ses enfans ; bon économe de leurs forces, il les détache là où leurs bras peuvent le mieux servir ; il exploite, en toutes ses régions, des Allemands de partout ; et ses grandes cités, réceptacles de Polonais et de Rhénans, de Badois et de Saxons, deviennent, en quelque mesure, une école de fusion et d’unification, où les poignets se trempent pour une lutte industrielle contre l’Angleterre, cette émule qui paraît une moitié d’ennemie. Le soldat, à son tour, dans le district où il cantonne, est un exotique, et l’adepte, souvent, d’une religion exotique : dans le protestant Brandebourg, un tiers des fidèles du pape se compose des recrues de l’empereur, originaires d’autres régions ; on a vu se créer des paroisses, celle de Wismar par exemple, pour offrir une messe à des soldats, et s’édifier des temples, en Prusse Rhénane, pour que la garnison protestante eût un prêche. Préoccupée de broyer entre elles les diverses populations, peu importe à la Prusse que dans cette robuste besogne elle trouble, en beaucoup d’endroits, la tranquillité, longtemps bien assise, du vieil établissement religieux, protestant ou catholique ; dans la première année de la domination prussienne en Hanovre, la communauté catholique s’accrut de 1 500 membres. Joignez-y le va-et-vient des fonctionnaires, et vous comprendrez qu’au contact de cette incessante circulation le visage correct que s’étaient composé les anciens groupemens religieux, bien barricadés et bien policés par les souverainetés d’autrefois, se chiffonne ou se ride inévitablement.

Formation, aux XVIe et XVIIe siècles, d’un certain nombre de terroirs, exclusivement protestans ou catholiques, qui coïncidaient exactement avec les limites des principautés, grandes ou minuscules, et qui survécurent à ces principautés : voilà un premier fait, qui explique le morcellement religieux de l’Allemagne.

Développement, au XIXe siècle, de minorités confessionnelles qui n’empêchent point, sans doute, la Basse-Bavière ou la Prusse Rhénane de demeurer catholiques, ni le Brandebourg ou la Saxe de demeurer protestans, mais qui, réclamant la tolérance, font brèche dans la sévère cohésion des vieux cadres : voilà le second fait ; et ces Diasporas, comme on les appelle, essaims protestans lancés en terre catholique, essaims catholiques lancés en terre protestante, aggravent et corrigent, tout à la fois, le morcellement légué par l’ancien régime ; elles le corrigent en le rendant moins abrupt, en inclinant les barrières religieuses dont les principautés aimaient à s’enfermer ; elles l’aggravent, aussi, en exigeant chaque jour, en deçà de ces barrières, un nouveau sacrifice de l’homogénéité confessionnelle.

En nous aidant de ces observations comme d’une légende explicative, nous sommes en mesure, désormais, de lire une carte confessionnelle de l’empire allemand.


III

Prusse Rhénane et Westphalie, Bavière, Pologne, telles sont les trois régions éminemment catholiques de l’Empire. Le catholicisme rhénan doit être observé dans les meetings ; le catholicisme bavarois, dans les chapelles ; quant au catholicisme polonais, il offre je ne sais quoi de boudeur et d’archaïque qui, tout à la fois, impose la réserve et séduit la curiosité.

Volontiers on parle de la « catholique » Bavière, et l’épithète est méritée. Elle est, par excellence, l’asile des traditions pieuses ; et le clergé régulier, qui les entretient, est relativement plus nombreux en Bavière que dans toute autre partie de l’Allemagne. Longtemps encore, au-dessus la porte des masures rurales, s’ouvriront les bras d’une madone ou s’allongeront ceux d’une croix. A la cour, des cérémonies survivent, qui de partout ailleurs sont disparues. Une fois par an, dans la chapelle royale, le prince régent arme des chevaliers ; c’est à la fête de saint Georges. Debout devant l’autel, sévèrement serrés dans une tunique de soie blanche, les postulans écoutent un sermon, qui les éclaire sur leurs futures obligations. Elles sont doubles : tirer le glaive pour le Christ et l’Immaculée Conception, et se dévouer pour les pauvres et les malades. Entre les mains du prince régent, intermédiaire entre eux et Dieu, ils en prêtent le serment ; le prince, alors, leur donne l’accolade, les enrôle dans la milice de Saint-Georges, et préside à leur toilette, à la remise du casque, de l’épée, des éperons, du manteau bleu ciel au collet d’hermine, tandis qu’à l’autel la messe se poursuit et s’achève. On rêverait pour cette scène, comme théâtre, les arceaux d’une cathédrale, et comme témoins, des pauvres et des malades, fourmillant au fond des nefs : l’étroite chapelle, de style jésuite, semble plutôt faite pour des mariages morganatiques que pour des pompes de chevalerie. C’est après la solennité que le comparse populaire est admis : dans une salle du palais, les princes et les chevaliers entrecoupent d’une série de toasts un déjeuner des plus somptueux ; ils se passent l’un à l’autre, en signe de fraternité, une coupe archaïque, pétillante de vin, qui dessine une tête de lion ; et derrière un léger rideau de gardes, le bon peuple de Munich défile, jetant sur le gala des coups d’œil brefs et surpris. Survivance d’un âge où la religion créait et ordonnait les fêtes de cour, cette cérémonie de la Saint-Georges, par le fait même qu’elle est un anachronisme, témoigne d’une fidélité littérale aux anciennes coutumes religieuses, trait distinctif de la piété bavaroise. La Bavière a des pèlerinages fréquentés ; Notre-Dame d’Alt-Oetting attire un grand concours de foule ; autour de l’image miraculeuse, des statues d’argent, à demi agenouillées, font sentinelle ; ce sont des princes de Bavière, chevaliers servans de la reine céleste.

« Tu ne peux pas aujourd’hui comprendre l’éclat de ton berceau ; tu ne soupçonnes pas pour quels sévères devoirs, pour quels douloureux renoncemens la destinée nous a élus. Tous s’inclineront profondément ; en face ils te souriront, et par derrière te déchireront ; n’aie point d’espoir en l’amitié. Mais ta vie épineuse connaîtra des heures de joie ; Dieu a voulu qu’il y eût des grands pour que le bien fût fait à profusion. Fais le bien ; trouver la reconnaissance, c’est chimère. L’ingratitude même t’est réservée ; le salaire, c’est Dieu qui l’offre ; à ceux qui ont fait le bien, il donne la paix. » C’est en 1881 qu’une infante d’Espagne, dont l’enfance avait été promenée dans l’exil, soupirait ces mâles leçons sur le berceau de sa nièce Mercedes. Devenue princesse de Bavière, appliquant ses propres conseils, elle incarne à Munich la charité catholique ; la « Séraphique Union d’amour pour les enfans pauvres et abandonnés », qui fait beaucoup de bien et en rêve plus encore, ne la point seulement pour bienfaitrice et présidente, mais pour collaboratrice de sa Revue, à laquelle elle adresse, entre autres oboles, celle de ses vers. C’est une cour officiellement catholique que la cour de Bavière.

Mais en dépit des pompes du catholicisme, en dépit même de ses œuvres, la prise qu’il avait jadis sur la vie publique bavaroise va s’affaiblissant. Munich est la seule ville catholique de l’empire où le socialisme se soit implanté ; il détache deux représentons au Reichstag, un au Landtag. Vainement chercheriez-vous, en Bavière, cette correspondance presque adéquate que l’on observe, sur d’autres points de l’Allemagne, entre les données de la statistique religieuse et le résultat des élections législatives : dans les deux circonscriptions de Munich, la proportion des catholiques au nombre total des habitans est, respectivement, de 79 et 88 pour 100, et les suffrages recueillis par le centre ne dépassent pas 21 et 28 pour 100. Si quelqu’un semblait appelé, par son insigne expérience du terrain catholique, à réparer ces disgrâces, c’était assurément le comte Conrad de Preysing, neveu de Ketteler ; devant lui, les obstacles foisonnèrent ; il fit tout ce qu’il put, non tout ce qu’il eût voulu. Le centre est traité d’invention prussienne par certains Bavarois de vieille souche. Il est contrebalancé, dans les campagnes — spécialement on Basse-Bavière, où il a perdu la moitié des circonscriptions — par la Ligue des paysans (Bauernbund), dont vainement il signale les candidats comme prolestans ou « libéraux ». On mesurerait assez exactement la force de l’Église romaine en Bavière, en disant que l’électeur ne tolère point de la sentir attaquée : M. de Vollmar et ses amis socialistes sont, en matière religieuse, des opportunistes respectueux. Non moins exactement, on mesurerait la faiblesse de cette Eglise, en disant que l’électeur accepte malaisément, pour ses votes, la discipline du clergé : les candidats de la cure ne sont point, forcément, les élus des fidèles. La presse catholique, en Bavière, est moins riche et moins influente qu’en d’autres pays allemands.

L’esprit public, depuis quelques années, échappe lentement à l’Église, et les mœurs aussi lui échapperaient-elles ? Certaines statistiques des naissances illégitimes tendraient à le prouver. Dans cette laïcisation de la vie publique, dont le socialisme profite, l’État bavarois a sa part de responsabilité : depuis Mongelas, ministre au début du siècle, jusqu’à M. de Lutz, ministre hier, les hommes politiques de la Bavière ont lentement tari la sève catholique. C’est à l’instigation de ce royaume que fut inséré en 1872, dans la législation de l’empire, le fameux « paragraphe de la chaire », prélude du Kulturkampf. Le premier ministre de Bavière, chancelier actuel de l’empire, fut en 1869 le seul gouvernant en Europe qui rêvât d’une ingérence des pouvoirs laïques dans les délibérations du concile. Les prêtres « vieux catholiques » hostiles à l’infaillibilité papale, furent maintenus par M. de Lutz vingt ans durant, dans les paroisses catholiques dont ils étaient titulaires. La réunion à Munich d’un congrès des catholiques allemands fut, en 1890, quasiment prohibée. L’établissement catholique, en Bavière, est somptueusement installé ; mais dans cette installation il est comme calfeutré. On permet au clergé des œuvres de philanthropie, mais s’il se mêlait trop activement aux conflits sociaux, il risquerait d’être arrêté au nom de l’ordre public. On lui permet de se manifester par des processions et par des missions ; mais s’il s’abandonnait à certaines hardiesses de propagande, il risquerait d’être arrêté au nom de la paix religieuse. Au fond de ces églises bavaroises, où l’on ne refuse aucun luxe à Dieu, vous rencontreriez, surtout depuis le congrès catholique qui s’est réuni à Munich en 1895, plus d’un prêtre tout enveloppé des vapeurs de l’encens, qui volontiers échangerait ce confort contre la liberté d’action du clergé rhénan.

Dans la Prusse rhénane et la Westphalie, le catholicisme a pris, en effet, au cours de notre siècle, une allure apostolique et l’attitude d’une puissance sociale. Sans lisières ni compression, ou peu s’en faut, il est ici tout ce qu’il veut être. Le pouvoir central est lointain ; c’est par surcroît un pouvoir protestant : dirigé par un Etat catholique, un Kulturkampf a l’air d’un rappel à l’ordre (ce qui fait hésiter et douter les consciences) ; dirigé par un Etat hérétique, il a l’air d’une provocation (ce qui les soulève et les fait vaincre). A la faveur des circonstances se développa peu à peu, dans la Prusse rhénane, un mouvement d’émancipation catholique, qui surprit tout d’abord les clergés et les fidèles des Etats voisins, façonnés par le joséphisme. Droste-Vischering, archevêque de Cologne, en donna le signal, en se laissant incarcérer à Minden, en 1837, pour rébellion contre la législation civile des mariages mixtes. Les lois de mai, œuvre commune de M. de Bismarck et de M. Falk, décimèrent l’Eglise rhénane ; elles ouvrirent une crise, où plusieurs évêques perdirent leurs sièges et gagnèrent la prison ; mais entre le clergé tracassé par un pouvoir protestant, et le petit peuple jaloux d’arracher aux industriels protestans une amélioration de son sort, une curieuse alliance fut conclue, qui dure encore et dont le centre prussien profita. L’histoire de cette alliance, sur laquelle nous reviendrons un jour, domine le catholicisme rhénan. Dans la plupart de ses actes, il y eut un mélange de préoccupations religieuses et de préoccupations sociales, qui se soutenaient et s’enveloppaient entre elles. L’Église descendit dans les fabriques, consentit à faire siennes les questions matérielles de l’existence ouvrière. Les fidèles, alors, brisèrent ces compartimens derrière lesquels autrefois ils retranchaient leur vie civique ; et leurs votes allèrent au centre, parce que leurs âmes étaient à l’Église. Elle associait tour à tour les ouvriers de la grande industrie, les paysans, les ouvrières, les commis de boutiques, comme elle avait, dès 1845, associé les compagnons ambulans. C’est en Westphalie et en Prusse rhénane que prirent naissance ces puissans Vereine, lentement ramifiés à travers toute l’Allemagne. Ils trouvaient la place prise par un discret fourmillement d’associations et de fraternités pieuses, œuvres de conservation, qui groupaient en des chapelles bien closes, pour la protéger contre le mal, une dévote élite triée dans la foule. Sans évincer ces Bruderschaften, qui dans certaines villes, comme Aix-la-Chapelle, résument encore presque exclusivement l’action catholique, les Vereine s’y juxtaposèrent, avec des cadres plus amples et des façons plus conquérantes. On y choquait les verres en même temps qu’on y mêlait les prières ; on s’y groupait pour la réalisation concrète et terrestre d’un certain idéal chrétien ; loin de fouiller la vaste pâte populaire pour en extraire le levain et empêcher qu’il n’y fût étouffé, on voulait, au contraire, qu’il fermentât au milieu de cette pâte : c’est sur de larges fondations que ces groupes nouveaux étaient assis. Ils dressèrent le peuple catholique à penser par lui-même et à agir par lui-même, sans attendre d’en haut, comme une sorte de supplément à la révélation, un mot d’ordre quotidien pour la conduite politique et sociale. Or il fallait que sur le terrain politique la prépondérance du catholicisme rhénan trouvât son expression : grâce à la vertu éducatrice des Vereine, cette expression put prendre une autre forme que celle qu’on appelle vulgairement le gouvernement des curés. Le centre rhénan est d’un acabit fort laïque : il se maintient, avec la hiérarchie ecclésiastique, en une communauté générale d’idées ; mais il la laisse en paix et elle le laisse en paix. De la Gazette populaire de Cologne, qui depuis trente-sept ans, avec un mélange presque artistique de souplesse et de fermeté, commente et conduit la politique du centre, jamais on n’entendrait dire sommairement, non plus que de l’ensemble des journaux catholiques allemands : « C’est l’organe de l’évêché. » Telle est, en son complexe aspect, l’orientation du catholicisme rhénan.

Il parlait aux foules de justice sociale, voire même d’ « exploitation capitaliste », avant que les socialistes ne se fussent présentés. Devancés dans la confiance du peuple, ceux-ci perdirent toute chance de victoire. Leur clientèle, composée surtout d’ouvriers immigrés, se trouve parfois en majorité pour certaines élections professionnelles ; mais pour les élections politiques, l’agglomération industrielle qui s’est entassée dans la région de Cologne demeure une bastille du centre allemand. Avec cette fidélité politique, la pratique religieuse va de pair, ainsi que le bon aloi des mœurs ; sur cent catholiques, on évalue de soixante-quinze à quatre-vingt-quinze le chiffre des communions pascales ; et si l’on excepte la petite principauté de Schaumburg-Lippe, enfoncée d’ailleurs comme un coin dans la Westphalie, cette dernière province et la Prusse rhénane sont les deux pays d’Allemagne où les naissances illégitimes sont le plus rares. Dans un journal de voyage, récemment mis en lumière par le P. Lecanuet, Charles de Montalembert, en 1834, écrivait : « La Westphalie est le foyer du catholicisme dans l’Allemagne du Nord, c’est la Bretagne germanique. » Ce témoignage demeure exact.

Dans quelle mesure la poussée des intérêts agrariens risque-t-elle, à la longue, de désorganiser le centre rhénan-westphalien, d’imposer des hommes nouveaux à la confiance des catholiques ruraux, et de troubler l’harmonie entre la vie religieuse et la vie publique ? Nous aurons à l’étudier. La plus récente manifestation du centre dans cette région fut l’élection législative de Cologne, en janvier dernier ; M. l’avocat Karl Trimborn recueillit un nombre de voix supérieur encore à celui que le centre obtenait d’ordinaire ; dès le premier tour, il fut élu. Un industriel de München-Gladbach, M. Brandts, et M. Trimborn lui-même comptent beaucoup, pour maintenir la discipline électorale, sur l’Association populaire pour l’Allemagne catholique (Volksverein für das Katholische Deutschland), dernière création de Windthorst, et dont ils se partagent la présidence. Cette association est destinée à répandre, à travers toute l’Allemagne, cet esprit d’initiative laïque et ce programme d’action sociale qui font la force du catholicisme rhénan. Le catholique de la Prusse rhénane est attaché à son autonomie ; il se dit volontiers Rhénan, tient fort peu à passer pour Prussien ; il a conscience de ce qu’il vaut ; et par surcroît il a l’ambition d’introduire en d’autres pays allemands ses procédés, ses allures et ses habitudes de succès. Il rêve que sa province soit un foyer ; et rappelant avec orgueil l’immense foule d’Allemands qui se pressait aux deux pèlerinages de Trêves, en 1844 et 1888, pour vénérer la sainte tunique, il conclurait volontiers que la Prusse rhénane est prédestinée, de droit divin, à régler dans l’Allemagne catholique les pulsations de la vie mystique, comme celles de la vie politique.

Entre l’Eglise polonaise et le peuple de Pologne se maintient aussi la plus intime union ; mais tandis que, dans la Prusse rhénane, la solidarité qui rapproche les prêtres et les masses est l’œuvre des temps récens, elle est, en Pologne, un legs du passé. Se drapant dans le deuil de ses fidèles, l’Église de Pologne les maintient et s’immobilise en une sorte de vie posthume, déjà plus que centenaire, faite de regrets, d’espérances, et d’élans vers une résurrection. A cet égard, la cathédrale de Posen a la valeur d’un symbole. Au-delà de la ville allemande, qui chaque année multiplie ses bâtisses, le petit pont de la Wartha conduit vers un faubourg étrange ; des bicoques mal alignées, si chétives et si basses qu’on les dirait désireuses de rentrer sous terre, font avenue jusqu’à la cathédrale, disgracieux et lourd squelette, fort vilainement habillé par la mode du siècle passé ; plus loin la campagne commence. Entrez dans la basilique : vous croyez voir une arrière-garde polonaise, oubliée là, par mégarde, à la lisière du chef-lieu germanisé. Aux piliers de la nef s’accrochent de longues plaques de bronze, finement ouvragées ; le graveur a dessiné, sur chacune, une forêt d’arceaux gothiques, cadre élégant et subtil, dans lequel se profile l’image du mort, fièrement en pied, comme si le jour de la résurrection avait sonné. Les chapelles latérales ont l’aspect d’une nécropole ; par-dessus leurs tombeaux, des évêques de marbre sont couchés sur le flanc ; ils dorment, non point tout de leur long, de ce sommeil hiératique qui consacre la mort et semble faciliter l’essor de l’âme, mais presque courbés en deux, dans une sorte d’assoupissement ; leurs lourdes têtes mitrées, à demi dressées, à demi tombantes sur leurs poitrines, veulent retenir un dernier souffle de vie. Et puis, à l’un des piliers voisins du chœur, un tout petit monument est fixé : c’est le tombeau de l’archevêque Dinder ; sur le siège de Posen, la Prusse, après le Kulturkampf, voulut asseoir un Allemand ; elle choisit ce bon prêtre de Kœnigsberg, qui n’eut ni le temps ni le goût de rien déranger en Pologne, qui n’essaya point de dissocier l’une de l’autre les deux notions de catholique et de polonais, et qui, maintenant, seul agenouillé parmi tant de prélats reposant en cette enceinte, semble demander pardon pour son inoffensive intrusion.

Le catholicisme et la nationalité polonaise se recouvrent, s’enveloppent, s’identifient. Dans cette association, la religion trouve à la fois une force et une faiblesse. Sur le terroir même de Pologne, insigne est la piété. A Posen, sur cent catholiques quatre-vingt-treize font leurs pâques ; à la campagne, ce chiffre de sept défaillances paraîtrait un scandale. Les abstinences, les jeûnes, demeurent très sévères et très sévèrement pratiqués. Mais dans les âmes mêmes des Polonais, la racine catholique est parfois assez tendre : et gare à cette racine, lorsqu’ils émigrent. A Berlin, à Hambourg, à Francfort, si le journalier venu de Posen ne rencontre point un prêtre polonais, il risque fort d’être momentanément perdu pour l’Eglise. Il n’est point sûr de retrouver, en cet exil, le catholicisme authentique de sa Pologne ; la confiance lui manque ; en celui qui n’est point son compatriote, il ne voit, souvent, qu’un demi-coreligionnaire. Un prêtre prussien des environs de Berlin avait comme paroissiens un certain nombre d’ouvriers polonais ; il fit venir un missionnaire de Posnanie, pour leur prêcher ; leur assiduité fut admirable, leur enthousiasme débordant ; de toutes leurs oreilles, ils écoutaient cet apôtre, qui leur disait, dans leur langue, la confiance et le respect dus au clergé prussien ; à son départ, curé en tête, ils l’escortèrent jusqu’au train. On regagna le village ; le curé, ravi, croyait avoir vaincu l’humeur défiante de ses Polonais. « Quand donc reviendra-t-il, le vrai prêtre ? » lui demandèrent, inquiets et rêveurs, quelques-uns de la bande. Le Prussien passait toujours pour un faux prêtre : c’était là le succès de la mission. D’ordinaire, ce n’est point par incrédulité, c’est sous l’influence de semblables préjugés que le Polonais émigré se détache de la pratique religieuse. Dans plusieurs régions de l’Allemagne, on fait un vif grief au clergé de Posnanie et de Silésie de l’ignorance dans laquelle il laisse ses fidèles : ce clergé réplique en reprochant au gouvernement prussien d’imposer l’enseignement du catéchisme en allemand, langue inintelligible pour les petits Polonais. L’ivrognerie, aussi, supplante souvent la religiosité dans une âme de Polonais. Soucieux de ces périls, le clergé de Posen a créé, en 1892, l’association dite de saint Isidore, qui se propose de réduire l’émigration en procurant aux Polonais du travail local et de veiller spécialement sur ceux qui seraient encore contraints d’émigrer. Mais ramenez ces gens dans leur village, replongez-les en leur milieu ; tout de suite, sans transition, chacun d’eux redeviendra le dévot d’autrefois, l’adorateur ému du Dieu de la Pologne, le familier des saints nationaux. Désemparé par la nostalgie, le Polonais se laissait séduire au libertinage ; mais il suffit, au retour, d’un psaume de connaissance ou d’un curé de connaissance, « le vrai prêtre », pour ramener ce prodigue à Dieu. Il en est de la religion catholique, en Pologne, comme d’une atmosphère : le peuple y baigne ; il en est enveloppé, incessamment frôlé, plutôt que pénétré ; elle est tout à la fois à fleur de sol et inséparable du sol ; et cette atmosphère se condense, elle se fait opaque, en présence du germanisme protestant qui la voudrait entamer.

En domaine de langue polonaise, il serait imprudent au catholicisme de faire des avances à l’Etat prussien, ou, comme l’on dit, de « germaniser ». La Silésie vient d’en offrir un bruyant exemple. Plusieurs de ses députés, membres du centre, élus par des majorités de travailleurs polonais, accédaient aisément à toutes les exigences, même militaires, du gouvernement impérial et représentaient exclusivement les intérêts de la grande propriété. En novembre 1895, les Polonais de Pless-Rybnik ont fait entendre un avertissement : contre le baron de Huene, ils ont élu, malgré les comités électoraux du centre, un de leurs compatriotes catholiques, M. Radwanski. Sacrifier la religion à la politique, ou la politique à la religion : ce sont là des expressions qui n’ont point de sens pour les Polonais. Leur attachement à la tradition historique et leur dévouement à l’Eglise romaine ne comportent nulle dissociation ; le polonisme est un bloc ; entre les parties de ce bloc, on n’en préfère aucune, on n’en subordonne aucune. Au Parlement allemand, à la Chambre prussienne, ils ont créé un parti polonais, fidèlement catholique, qui parfois dialogue avec le centre ou même est en coquetteries avec le chancelier, mais qui s’isole, plus volontiers, en une sauvagerie fière et mélancolique, tout comme l’Eglise de Pologne dont il compte plusieurs représentans.

Dans ces trois bastions catholiques dont nous avons tâté la solidité, le protestantisme dessine des angles rentrans : il est majorité sur certains points de la Westphalie, dans la région d’Elberfeld, dans une enclave bavaroise qui comprend Nuremberg, Anspach et Bayreuth ; il possède, dans le reste de ces provinces et en Posnanie, une minorité éparpillée. C’est en ces postes avancés qu’il le faudrait observer, si l’on faisait ici un travail d’édification, non une étude critique. Stimulée par le voisinage d’un catholicisme florissant, l’Eglise évangélique se dépense en merveilles de charité ; elle compose à son dogme, que ne respectent pas toujours les facultés de théologie, une toilette correcte, aussi traditionnelle que faire se peut ; elle tient à honneur, enfin, de se montrer pieuse et zélée pour le culte. Il n’est guère de pays, dans l’empire, où la ferveur protestante soit plus accomplie que dans les campagnes de Posnanie ; elles se distinguent, surtout, par la sérieuse moralité qui complète cette ferveur. Tandis que la population rurale évangélique, dans les provinces environnantes, a de mauvaises mœurs, ou, pour mieux dire, point de mœurs, elle sait en Posnanie qu’il existe une morale chrétienne. On aimerait à s’attarder dès maintenant, — et nous y reviendrons plus tard, — au spectacle de cette activité philanthropique où le protestantisme rhénan et le luthéranisme bavarois se prodiguent à l’envi. C’est de Kaiserswerth, bourgade rhénane, et de Neuendettelsau, bourgade bavaroise, que se dispersèrent, à travers l’Allemagne, des milliers de diaconesses, émules des sœurs de charité catholiques. A Bielefeld, en Westphalie, les créations du pasteur de Bodelschwingh sont d’une insigne originalité ; cette petite ville est comme un foyer d’évangélisme, où continent, au profit de multiples œuvres, les aumônes de l’Allemagne protestante, et d’où rayonnent sur tout l’Empire certaines institutions qui assurent aux vagabonds un feu et un lieu. C’est en Westphalie, aussi, et dans la Prusse rhénane, que s’est le plus solidement maintenue la notion de la communauté chrétienne ; de bonne heure, l’Eglise évangélique, ailleurs comprimée par l’Etat, y conquit une certaine autonomie ; elle en sut profiter, pour enraciner et cultiver, dans la conscience de ses fidèles, le sentiment de leurs liens réciproques et des devoirs imposés à chacun d’eux par la fraternité paroissiale. Cette éducation porte aujourd’hui ses fruits ; déjà s’organise, sous la double impulsion des pasteurs et des laïques, une bienfaisance d’église, et tandis que, dans les autres provinces allemandes, la besogne de l’apostolat et des bonnes œuvres retombe presque exclusivement sur des pasteurs hors cadre, délégués sédentaires ou ambulans de la Mission Intérieure, les communautés de Westphalie et de Prusse rhénane sont assez robustes, assez vivantes, pour être elles-mêmes des centres d’action charitable et évangélique. Riches de libertés, fécondes en œuvres, elles témoignent, parfois bruyamment, de leur fidélité tenace à la vieille tradition dogmatique. Elles aiment mieux partager la foi de leurs pères du XVIe siècle, que s’associer aux négations de l’université de Bonn. Le voisinage de cette université, où règne la théologie dite « incroyante », leur paraît une provocation ; des ligues sont fondées, des manifestes publiés, pour la défense intégrale du symbole apostolique. L’église de Bavière, elle, pour se préserver des novateurs, n’a besoin ni de cette vigilance ni de ce fracas ; exclusivement luthérienne, elle ne repose point, comme les églises prussiennes, sur une vague entente entre les luthériens et réformés, qui toujours implique, en quelque mesure, un recul de l’inflexibilité dogmatique ; les vieilles croyances lui restent chères ; entre les professeurs d’Erlangen, d’une part, le clergé et les fidèles d’autre part, il n’y a point de hiatus sensible ; et les plus audacieux, même, se plaisent à maintenir en façade un solide corps de doctrines.

Probablement en vertu des maximes mêmes du protestantisme, qui ne lui permettent guère une immixtion dans la conduite civique de ses membres, l’Eglise évangélique, en ces trois régions où elle paraît si puissamment établie, demeure à peu près sans prise sur la vie publique, au moins dans les villes. Les seules circonscriptions de la Prusse rhénane où le socialisme ait pénétré sont celles de Solingen et d’Elberfeld-Barmen, protestantes en grande majorité ; la vallée de la Wupper (Wupperthal) que certains libertins appellent, par une allitération railleuse, la « vallée des bigots » (Muckerthal), est un fief socialiste ; et il en est de même de la ville de Nuremberg.


IV

Si Ion passe au vaste bloc protestant de l’Allemagne septentrionale et centrale (Prusse, Brandebourg, Poméranie, Mecklenbourg, Schleswig-Holstein, Anhalt, Saxe prussienne et royale), à peine sillonné, çà et là, par quelques tissures catholiques, on y observe, tout de suite, une physionomie religieuse extrêmement variée ; et la plus simple façon d’être exact, en l’espèce, est de reprendre la vieille distinction entre villes et campagnes.

En général, dans l’Allemagne proprement protestante, les villes et leur périmètre rural sont devenus, suivant une expression familière à certains pasteurs, des « cimetières spirituels ». Volontiers, à travers le monde, on répute Berlin comme le type de cette cité que le bon Plutarque déclarait impossible, une cité athée ; cette renommée n’est point usurpée. Vers 1880, l’impiété berlinoise atteignait à d’étranges confins ; à cette date, d’après les statistiques officielles de la conférence évangélique d’Eisenach, 26 pour 100 des enfans protestans restaient sans baptême ; 59 pour 100 des mariages, 80 pour 100 des enterremens étaient purement civils ; sur 100 membres de l’Eglise évangélique, on comptait, par an, 13 communions ; et 10 pour 100 seulement, enfin, se donnaient la peine de prendre part aux opérations électorales des communautés. L’Eglise évangélique cria disette, disette de temples aussi bien que de fidèles ; et l’Etat, impuissant à multiplier les fidèles, multiplia du moins les temples.

En 1889, on évaluait à 40 le nombre des nouvelles églises qui devaient être bâties à Berlin ; sept ans ont suffi pour que 22 fussent édifiées ; 8 autres sont en construction. L’anecdote suivante, qui ressemble vaguement à une légende de caricature, m’a été donnée comme authentique. Sous les Tilleuls, un gamin salue la voiture impériale ; un monsieur chauve, près de lui, fait de même ; et le Bursche de crier au Philister dénudé : « Prenez garde, si l’on voit une place vide, on y fera bâtir une église. » Guillaume II et l’impératrice, grands bâtisseurs, épient les places vides, dans leur capitale, pour les consacrer à Dieu. La cour est dévote ; on sait, parmi les fonctionnaires, que le pouvoir aime la religion, fondement d’un certain ordre moral ; à la portée des fidèles, il multiplie les endroits où l’on prêche ; cela suffit pour que la pratique religieuse augmente. Rappelez-vous les chiffres dérisoires de 1880, et rapprochez-en ceux de 1893 ; à cette dernière date, on comptait seulement 12 pour 100 des nouveau-nés, 36 pour 100 des mariés, 63 pour 100 des défunts, qui échappassent à la bénédiction du pasteur ; et pour 100 fidèles inscrits, on trouvait, non plus 13 communions comme en 1880, mais 16. Quelques années de collaboration entre la puissance laïque et l’église ont amené ce relèvement ; et lorsque nous disons l’église, nous n’entendons point seulement le clergé paroissial, trop peu nombreux, mais les pasteurs de la Mission Intérieure, étrangers à la hiérarchie. Un capucin de la Bavière, le l’ère Cyprien, a noblement rendu justice aux multiples travaux de cette mission protestante ; il lui attribue même, peut-être, plus de succès qu’elle n’en a, ou plutôt il lui suppose tout le succès qu’elle souhaiterait. A vrai dire, le léger progrès qu’accusent les statistiques de 1893 est purement extérieur ; la couche de vernis religieux, qui dissimule en beaucoup de pays l’apostasie réelle des sociétés, s’était, à Berlin, fortement écaillée ; tant bien que mal, on l’a rajeunie et solidifiée ; ce fut un de ces crépissages qui font durer les façades sans en affermir les fondations. Que le résultat obtenu réjouisse certains partis politiques, on le comprend ; mais les âmes pieuses demeurent sans illusion. Au-dessous du monde officiel, — aussi strictement évangélique que l’empereur l’est en fait et que l’Etat prussien l’est en principe, — vous coudoyez à Berlin deux catégories d’hommes. D’une part une bourgeoisie se piquant de lumières, associant la religion, par convenance et par civilité, aux grands actes de la vie, mais incrédule foncièrement : elle a comme desservans attitrés, pour ses rares besoins religieux, des pasteurs hommes du monde, de science aimable et de haute courtoisie, détestant la rigidité doctrinale comme une chose de mauvais ton, adeptes et apôtres d’une certaine foi facile, pas plus encombrante qu’impérieuse, discrète et souple comme toute opinion de salon. D’autre part une masse populaire fortement conquise par le socialisme, toujours sarcastique et souvent haineuse contre l’église établie, et soupçonnant volontiers cette église de travailler pour le salut du trône et la sécurité des coffres-forts plutôt que pour la gloire de Dieu. Par principe politique aussi bien que par impiété, cette foule se dérobe à l’action apostolique du protestantisme. C’est par principe, aussi, qu’elle préfère l’union libre au mariage ; elle a un système d’idées et d’instincts qui exclut toute déférence, même superficielle, envers les usages ecclésiastiques. Il est vrai que le génie allemand concilie parfaitement l’irréligion et la religiosité ; et l’impiété la plus radicale est encore tout heureuse de s’habiller de mysticisme, au sein de certaines sectes dont nous parlerons un jour. Mais entre le protestantisme officiel et la population ouvrière de Berlin, un fossé est creusé. « Trop tard, la place est prise : » en Prusse rhénane, c’étaient les catholiques qui tenaient ce langage aux socialistes ; à Berlin, ce sont les socialistes qui ripostent ainsi aux tentatives d’action sociale d’un certain nombre de pasteurs évangéliques, paralysés d’ailleurs depuis quelques mois, en Prusse, par la prudence quasi épiscopale du Conseil suprême ecclésiastique.

A des degrés divers, les grandes villes protestantes de l’empire se rapprochent, toutes, de l’irréligion berlinoise. On peut se demander, même, si Hambourg ne dépasse pas Berlin, malgré l’édifiant voisinage, au Rauhe Haus, des créations, religieuses et sociales du pasteur Wichern : on y comptait, en 1893, sur 100 mariages, 13 seulement non bénis (ce qui dénoterait moins d’indifférence qu’à Berlin) ; mais sur 100 enfans, 17 demeuraient sans baptême (ce qui dénoterait le contraire) ; et pour une population de 100 protestans, on relève à Berlin 16 communions, à Hambourg 10 seulement ; Magdebourg viendrait ensuite, puis les agglomérations industrielles de la région saxonne. « Le peuple de Saxe, écrivait Montalembert en 1834, est le plus protestant de toute l’Allemagne. » Sans aucun fard, aujourd’hui, le socialisme expose, à son invincible clientèle d’électeurs saxons, la philosophie athée dans laquelle il encadre ses revendications économiques et qui d’ailleurs, peut-être, ne leur est pas essentiellement inhérente ; et ces populations évangéliques lui font l’abandon de leurs votes et de leurs consciences. Elles ne tiennent aucun compte à la fraction « libérale » de l’église, des efforts qu’elle fait pour mettre son dogme à la portée de leur scepticisme, ni de cette condescendance avec laquelle elle atténue le symbole au risque de le déchirer ; et dans leur acharnement contre le christianisme elles enveloppent la morale chrétienne, lors même que par un prodige de complaisance elle leur est présentée sans aucun alliage de surnaturel.

Quelle est la situation religieuse des campagnes, nous Talions dire à grands traits. Dans la Prusse orientale et occidentale, et dans la partie de la Poméranie qui s’étend sur la rive droite de l’Oder, la piété est convenable : le district de Kœstlin, même, est l’une des régions de l’Allemagne où la ferveur est le plus assidue, puisque chaque dimanche, dans les temples, la communauté est représentée par environ la moitié de ses membres. De l’autre côté de l’Oder, le changement est brusque ; aux alentours de Stralsund, quatre à cinq pour cent des fidèles vont au prêche ; on communie cinq ou six fois dans sa vie, à l’occasion des importans événemens de famille, mais sans recueillement, sans intelligence, et parce que la Pâque, presque au même titre que les libations et les danses, figure nécessairement au programme d’un grand jour. C’est un pays de très grande propriété : on y compte moins de petits paysans, beaucoup plus d’ouvriers agricoles que dans la moitié orientale de la Poméranie ; et il semble, en ces parages, que la pratique religieuse diminue à mesure que déchoit, par l’effet de mauvaises conditions sociales, la dignité de l’existence. Le Mecklenbourg n’est guère plus dévot ; sur cent fidèles inscrits le pasteur a dix auditeurs environ. Cette indifférence est contagieuse, elle se retrouve dans le sud du Schleswig-Holstein. Le Brandebourg, en revanche, est kirchlich (ainsi dit-on d’un pays où les offices sont suivis) ; encore offre-t-il, à cet égard, de curieux contrastes : dans le cercle de Lückenwalde-Jüterbogk, il n’est guère de famille qui ne soit représentée au temple, chaque dimanche, par un de ses membres, et pour 100 fidèles on compte annuellement 200 communions ; non loin de là, dans l’Ukermark, on cite telle commune de 1 500 âmes où le pasteur a 30 auditeurs ; et dans le Havelland la piété tombe également en désuétude. Un professeur de Berlin, qui conserve, pour l’avenir de l’Eglise évangélique, les plus fortifiantes espérances, et dont le fils et le gendre sont pasteurs, m’attestait par son expérience personnelle la diminution de la piété domestique dans les régions prussiennes qu’il connaît : on ne peut plus espérer, en frôlant les murs de certaines ruelles de village, surprendre l’écho de quelque lecture biblique, de quelque psalmodie commune, de l’un de ces exercices enfin (Hausandachten) par lesquels les vieilles familles protestantes s’élevaient volontiers vers Dieu. La province de Hanovre est d’une piété moyenne ; dans le Brunswick sommeille une indifférence qui confine à l’impiété. Les paysans sont plus que tièdes dans l’arrondissement de Magdebourg, assez dévots dans ceux de Mersebourg et d’Erfurt. Si l’on devait donner des rangs aux petits duchés saxons d’après l’état de la pratique religieuse, c’est Altenburg qui l’emporterait ; Meiningen et Weimar viendraient ensuite ; et tout à la fin, passablement indévots, Gotha et Cobourg. Le royaume de Saxe comporte une distinction : dans les campagnes où l’industrie s’est installée, l’office est négligé ; il est plus suivi dans celles où le paysan est demeuré un paysan.

Mais la pratique religieuse, là même où elle est le plus répandue, est trop souvent purement extérieure : elle n’a sur les mœurs qu’une influence très médiocre, sinon nulle. MM. Hückstädt et Wittenberg, pasteurs évangéliques, rapporteurs d’une récente enquête sur la moralité des campagnes prussiennes et saxonnes, s’attristent de cette conclusion : « Dans les régions les plus kirchlich. » disent-ils, l’immoralité est aussi grande ou presque aussi grande que dans les régions qui ne sont point kirchlich. » D’un opuscule de souvenirs personnels publié par le pasteur d’un village prussien, M. Paul Gerade, résultent les mêmes impressions attristantes. La situation matérielle des paysans, souvent très précaire, apparaît à beaucoup d’ecclésiastiques protestans comme la principale raison de cette sauvagerie ou de cette déchéance morale ; et c’est le commun intérêt des bonnes mœurs et de l’église évangélique qui dicte les revendications du pasteur Wittenberg et de ses amis en faveur des ouvriers agricoles. Mais à ces revendications, il semble que la hiérarchie suprême ne s’associe point, et qu’elle y serait plutôt hostile : ainsi l’exigerait, à défaut du pouvoir central, cette âpre et conservatrice féodalité, la Ritterschaft, souvent patronne des paroisses, et moins initiée à l’esprit de l’Evangile qu’à l’art d’exploiter ses journaliers et ses domaines. Avant de civiliser la plèbe des campagnes, il en faudrait humaniser le patriciat ; et par l’effet d’un manque de liberté dont nous aurons un jour à chercher les causes, l’Eglise évangélique, qui tâtonne dans la première tâche, n’a pas encore pu affronter la seconde.

Sur toute l’étendue de cette immense région protestante, dans les endroits où le catholicisme s’est installé, où même il se développe, il manque en général de vigueur. L’argent fait défaut, plus encore les hommes. Le Kulturkampf, un peu partout, décima les rangs du clergé ; de là une disette de prêtres dont il faudra quelques années encore pour réparer les inconvéniens. C’est à l’évêché de Breslau surtout, et à l’évêché d’Osnabrück, qu’on souffre de cette disette. Le premier de ces deux évêchés préside à la « Délégature apostolique », qui comprend Berlin, le Brandebourg et la Poméranie ; l’accroissement du nombre des prêtres, dans cette région, ne répond pas à l’accroissement du nombre des fidèles. Cinq églises nouvelles ont été créées à Berlin depuis 1860 ; on y a multiplié aussi les associations catholiques de travailleurs ; les Dominicains y desservent une paroisse, et d’autres ordres religieux y pourraient être appelés. Mais l’action du clergé séculier, vis-à-vis d’une masse de fidèles dispersés et souvent inconnus, en présence du champ qu’il aurait à soigner et qu’il est impuissant même à explorer tout entier, semble forcément condamnée à l’incertitude, à l’instabilité, à je ne sais quelle timidité haletante qui éloigne du succès.

Le vicariat des missions catholiques du Nord, confié depuis Grégoire XVI aux évêques d’Osnabrück, gouvernait en 1888, dans les villes hanséatiques, le Mecklenbourg et le Schleswig-Holstein, 43 702 âmes (au lieu de 11 870 en 1867). De ses trente-quatre stations de mission, quinze remontent au dernier quart de siècle, et sept seulement sont antérieures à 1800. Les rapports périodiques adressés d’Osnabrück à la congrégation de la Propagande sont d’une netteté parfaite et sans nul apprêt ; on y voit naître et vivoter les chrétientés de Diaspora, et la communication de ces documens occultes nous a grandement servi.

Des petites gens venant de tous les coins de l’Empire et même de l’Europe, Autrichiens, Bohémiens, Polonais, Italiens, Allemands surtout, « cherchant à gagner le plus possible, négligeant souvent la religion », voilà la clientèle de l’évêque-vicaire. Une partie de cette clientèle est perpétuellement en mue ; beaucoup d’ouvriers, appelés par des travaux périodiques, viennent et s’en vont avec les saisons ; il est aussi des besognes accidentelles qui provoquent subitement une grosse demande de forces humaines ; des cinq mille ouvriers catholiques qui travaillaient au canal de Kiel, un certain nombre se sont déjà dispersés, portant ailleurs leurs bras et leur sueur. Comme le besoin crée l’organe, une agglomération catholique crée la station de mission ; sous ce nom : canal du Nord-Est, l’évêque vicaire en fit installer une, presque ambulante, pour le service spirituel des ouvriers et des petits manœuvres. Les travailleurs agricoles, plus dispersés, sont plus insaisissables : « On évalue, dit le rapport de 1888, que deux cents environ doivent être épars dans les biens nobles et les domaines du grand-duc de Mecklenbourg-Schwerin, autour de Ludwigslust ; » il faudrait dire plus de deux cent cinquante, d’après le rapport de 1895. Incessamment le missionnaire voyage, en quête de ces épaves qui sont des âmes ; telle station a cinquante kilomètres de rayon ; « si vaste est le district de Rostock que le prêtre n’y peut visiter tous les catholiques ni procurer à tous la possibilité d’assister à l’office divin » ; il est des communautés qui ont la messe une fois par mois, d’autres plus rarement, d’autres jamais. De ces bourgades délaissées se détachent chaque année quelques enfans de quatorze ans ; ils s’en vont à la grande ville, à la ville de résidence officielle du missionnaire, et là, quelques mois durant, dans une institution pour communions (Kommunikanden-Anstalt) ou dans des chambrettes du presbytère, ils s’initient à leur foi ; catéchisme appris et communion faite, ils s’en retournent. La pratique religieuse s’accommode mal de pareilles conditions ; elle y survit pourtant ; d’après le rapport épiscopal, la moitié des catholiques, à Brème, les deux tiers, à Lubeck, font leurs pâques ; ce sont villes où la proportion annuelle des communions protestantes au nombre des fidèles protestans est de 15,22 et 19,78 pour 100 ; la chrétienté exotique s’y montre donc plus pieuse que la chrétienté établie. Que les vocations religieuses soient rares dans la Diaspora, on le comprend sans peine ; en 1895, on comptait trois prêtres et trois étudians en théologie originaires de cette Diaspora. Elle est peuplée de pauvres gens timides et passifs, dont la vie religieuse, même correcte, est sans intensité.

Régulièrement, chaque station se devrait suffire à elle-même, mais les exceptions renversent la règle. Les fidèles de la Diaspora auraient plutôt besoin de recevoir des secours, et ils en reçoivent. En 1888, l’évêque entretenait à ses frais dix missions, et treize maîtres d’école ; dans trois stations, de riches particuliers couvraient les dépenses de la communauté, le pape subvenait à la construction d’une église à Hambourg, le grand-duc aidait le prêtre de Schwerin à vivre ; l’association allemande de Saint-Boniface, la Propagation de la Foi lyonnaise essayaient de faire le reste. Avec l’exiguïté des budgets, c’est une œuvre longue et laborieuse que d’amener à une vie normale une communauté de Diaspora. On commence bien petitement, d’une façon qu’on pourrait dire infantile. L’histoire de Wismar peut ici servir de type. En 1871, pour 90 marks par an, les catholiques y louèrent une chambre : ce fut l’église. Le loyer parut trop lourd, et l’on installa le culte dans une salle de vieux couvent, désaffecté depuis la Réforme. Le couvent dut être évacué ; on se rabattit sur une chambre d’hôtel qu’on payait 150 marks ; le grand-duc, sur sa cassette, en versait 120. L’aubergiste, en 1877, prétendit élever ses prix ; il demanda 300 marks. Alors l’instabilité du domicile divin commença de déplaire, et l’on fit bâtir une petite église pour laquelle le grand-duc donna 3 000 marks. Location d’abord, puis achat et construction ; ces deux phases se retrouvent souvent au début des petits groupemens de Diaspora. La location, parfois, est gratuite ; l’évêque, en son rapport, rend hommage à la municipalité protestante de Gustrow, qui prête au culte catholique la salle de l’école, et à des propriétaires protestans d’Itzeloe, qui lui ouvrent un local. On achète à la longue « une maison et un fonds de terre, domum fundosque » où s’entassent côte à côte la chapelle, le logis du prêtre, l’école. Il faut à Dieu un certain confortable, sinon les plus distingués des fidèles lui marchandent leur visite. « Parmi les officiers et hauts fonctionnaires civils qui résident en Schleswig, on trouve souvent quelques catholiques ; l’aspect indigent et misérable de l’établissement catholique les détourne facilement de la pratique religieuse. » Cette élite a ses susceptibilités et ses dégoûts ; à Hambourg, où la communauté possède quatre écoles primaires et deux écoles supérieures, près de deux cents enfans catholiques fréquentent des établissemens protestans, « parce que les écoles catholiques paraissent tout à fait plébéiennes, admodum parun nobiles. » On pardonne malaisément au catholicisme, en certains milieux, et sa clientèle de pauvres et sa propre pauvreté.

Il arrive parfois que la question d’argent n’est point la seule à résoudre : des difficultés légales surgissent. On lit à plusieurs reprises, dans les rapports d’Osnabrück, à propos d’une école ou d’une église, cette curieuse formule : « Elle est officiellement reconnue, à ce qu’il semble, ut videtur. » Pourquoi ce léger doute ? C’est que, dans certains Etats, la mauvaise volonté de la bureaucratie ou la malveillance des lois pèsent lourdement sur les catholiques, mais sont contre-balancées par la gracieuse équité du prince. L’exemple du Mecklenbourg-Strelitz est frappant. « Bien que les lois civiles ne permettent pas à un prêtre catholique d’élire domicile dans ce grand-duché, pourtant, au su et avec l’agrément du grand-duc en personne, qui ne veut pas que ses sujets catholiques soient privés de l’office divin, un prêtre habite à Neustrelitz ; jusqu’ici il n’a subi aucune tracasserie. » Si l’arbitraire est parfois émancipateur, plus souvent il se montre oppresseur ; c’est le cas pour Rostock, où la municipalité défend au prêtre catholique l’emploi de cloches et de tout signe extérieur qui pourrait indiquer une église. Nous voilà loin des triomphantes allégresses du catholicisme rhénan ; les conditions mêmes de la Diaspora diminuent singulièrement la vertu conquérante de l’Église romaine. Dans l’Allemagne du Nord, elle ne cherche point les conversions ; elle ne s’y installe que parce qu’elle y possède quelques fidèles installés, elle y conserve toujours un certain caractère exotique.


V

Nous avons sondé jusqu’ici les terroirs éminemment catholiques et les terroirs éminemment protestans. Cinq régions, en Allemagne, échappent à ces catégories : la liesse, le Palatinat, Bade, le Wurtemberg et la Silésie. Par excellence, elles sont des domaines mixtes : en Bade, les catholiques forment les deux tiers, et les protestans un tiers de la population ; c’est l’inverse en Wurtemberg ; dans la Hesse, les protestans sont un peu moins des deux tiers ; en Silésie et en Palatinat, les deux confessions se suivent d’assez près, avec une majorité pour les catholiques dans la première région, pour les protestans dans la seconde.

Hessische Abendmahl (la Pâque en Hesse), telle était la légende d’un tableau de M. Carl Bantzer, exposé à Dresde en 1895. Rien de plus simple que cette peinture, rien en même temps de plus grave : dans un temple, des femmes sont assises, avec de grosses bibles et l’originale coiffure des dimanches ; un peu alourdis par le recueillement et par des redingotes d’une coupe paysannesque, leurs maris s’approchent de l’autel pour communier. C’est ce qu’on appelle en Allemagne un tableau de Kultur, une page de peinture traduisant la civilisation d’un pays ; et les critiques d’art appréciaient dans cette toile une exacte révélation de la Hesse. Au fond des campagnes, en effet, la pratique pieuse survit, plus exacte dans la province prussienne de Hesse-Nassau que dans le grand-duché.

Les villes sont plus tièdes : le chiffre des communions protestantes ne dépasse pas 28 pour 100 à Darmstadt, 26 pour 100 à Offenbach, 36 pour 100 à Worms, 41 pour 100 à Mayence. A Francfort-sur-le-Main, ville d’affaires, on dirait que s’est établi je ne sais quel compromis, par lequel la population ne voudrait point trop de mal aux religions, pourvu que les religions ne missent point trop de zèle à lui vouloir du bien ; il n’y a pas là, comme à Berlin, ces essais d’une piété de commande, qui rendent haineuse l’impiété ; les clergés vivent et la ville vit. M. Naumann, tribun des « Jeunes » (ainsi l’on appelle un nouveau groupe social évangélique), est une exception dans son église, et d’ailleurs un pasteur hors cadre ; il n’y a point, à proprement parler, une association catholique de travailleurs ; et, pour 53 000 catholiques on ne compte que 20 000 communions pascales, ce qui passe pour médiocre au-delà du Rhin. Il semblerait que Ketteler, dont l’action secoua si fortement l’Allemagne catholique, eût dû laisser à Mayence une empreinte profondément religieuse ; la supposition serait excessive. Par-delà Ketteler se répercute la libertine influence de certains princes-archevêques de l’ancien régime ; leur gouvernement et leurs exemples avaient dissous la ferveur ; une nouvelle conquête partielle du peuple catholique est restée nécessaire dans la Hesse. Or si l’on observe les procédés qu’emploie le clergé et les lois qu’il subit, si l’on mesure les libertés qu’il prend et celles qu’il obtient, il semble que cette conquête soit encore lointaine. Malgré les incessans efforts du docteur Haffner, l’évêque actuel, les ordres religieux sont bannis ; l’école n’est point confessionnelle ; les associations d’hommes (Männervereine) suffisent au zèle des prêtres ruraux ; à la différence du clergé rhénan, ils ne soutiennent point, si même ils ne voient d’un mauvais oui, les associations de paysans fondées en vue d’intérêts économiques (Bauernvereine), et Darmstadt est la seule ville de Hesse où l’on cite un notable progrès de l’activité catholique. Fort indifférent à cette anémie de l’Eglise romaine, le gouvernement grand-ducal infuse volontiers un sang nouveau dans l’église protestante en favorisant les tendances libérales à l’université de Giessen. Vous entendez répéter dans les sphères officielles, avec une certaine complaisance, que cette université est un laboratoire de la théologie moderne, historique et critique ; et suivant que vous regardez une telle théologie comme une incarnation, plus pure et plus éclatante, de la pensée religieuse, ou comme un travestissement et une mutilation de cette pensée, vous évaluerez avec une balance différente la reconnaissance que doit à la liesse le protestantisme allemand.

Le grand-duché de Bade, dont nous avons expliqué par l’histoire elle-même la confusion confessionnelle, se distingue de toutes les autres régions de l’Empire par un double trait. En premier lieu, par la grâce de l’Etat et du corps électoral des communautés, le libéralisme, c’est-à-dire un ensemble de tendances hostiles à l’interprétation littérale et traditionnelle du dogme et à un servile respect du symbole, prévaut dans l’église évangélique de Bade ; en haut, dans la hiérarchie, il est installé ; en bas, parmi le collège électoral des fidèles, il s’installe. En second lieu, une « géométrie politique » des plus savantes a dessiné de telle façon les circonscriptions du grand-duché, que sur 63 districts, 31 seulement conservent une majorité catholique. Ainsi, fatalement, le centre est en minorité dans la Chambre badoise, bien que les catholiques soient en majorité dans le grand-duché ; et les amateurs de sectionnemens élégans, respectueux d’ailleurs de la volonté populaire, trouveraient dans l’observation du pays de Bade une leçon et un régal. De la combinaison de ces deux caractères, vous dégagez le portrait du grand-duché : la confession de la minorité gouverne, et la confession de la majorité obéit ; quant à cette minorité, elle comprend un certain nombre de dévots, d’une foi exacte, un moindre nombre de dévots, d’une foi plus lâche et plus libérale, enfin un grand nombre d’indévots, d’une fois nulle ; ceux-ci, lorsqu’il y a des élections dans l’église évangélique, décident du succès des « libéraux » sur les « croyans ». Et, de même que le grand-duché, catholique aux deux tiers, est régi par le troisième tiers, de même, l’élite correctement pieuse de l’église évangélique est évincée par une coalition de « libéraux » et d’indifférens ; en fin de compte, à tous les étages, les majorités voient leur volonté annulée, et servent de marchepieds pour la tyrannie des minorités. De là résultent la prolongation du Kulturkampf, l’interdiction à l’église catholique d’ouvrir des établissemens d’instruction, l’effacement du caractère confessionnel de l’école. Or prenons garde d’exagérer en parlant du bien que la persécution fait aux religions ; si la rhétorique est unanime à le célébrer, l’histoire n’est pas unanime à le prouver. De la crise politique qu’il a dû subir, le catholicisme badois a plus pâti que bénéficié ; et il en pâtit toujours. Les statistiques, depuis cinquante ans, attestent un perpétuel recul de la majorité catholique en Bade : sur 1 000 habitans, il y avait, en 1846, 664 catholiques et 316 protestans ; en 1885, la proportion s’était abaissée à 627 catholiques ; elle sel ait ; élevée à 354 protestans. L’église romaine, au grand-duché, manque de prêtres ; pour fonder beaucoup d’œuvres sociales, l’haleine et le personnel lui ont fait défaut ; chaque année, à Carlsruhe, 300 enfans lui échappent, et plus encore à Mannheim. Originales sont ses revanches : Fribourg-en-Brisgau, grâce à la librairie Herder, est devenu le premier centre scientifique de l’Allemagne catholique ; et M. Werthmann, secrétaire de l’archevêché, est en train de centraliser, pour la première fois, le bilan de toutes les œuvres de charité catholique de l’empire. C’est d’ailleurs l’archidiocèse de Fribourg qui fournit le plus d’argent au Bonifaciusverein pour le soutien de la Diaspora ; en faisant soigner des âmes prussiennes ou poméraniennes, il se console du déchet d’âmes badoises qu’il subit. Ce n’est guère au protestantisme que rapporte ce déchet. Dans les campagnes, l’église évangélique est forte encore, puisque, sur 100 fidèles, elle inscrit en moyenne 56 communions, et 28 environ fréquentent le prêche : chiffres convenables sans être brillans. Mais dans les grandes villes, le socialisme la cerne et la supplante ; il souffre peu de ce que fait l’Etat pour le protestantisme, et profite beaucoup de ce que fait l’Etat contre le catholicisme.

Majorité protestante ; attachement de la hiérarchie et des communautés à la foi positive et traditionnelle ; abstention de tout Kulturkampf ; corrélation parfaite entre le nombre des catholiques à la Chambre et leur nombre dans le pays ; déploiement fécond et libre d’une activité sociale catholique ; caractère strictement confessionnel de l’école ; irréprochable loyauté de l’Etat à l’endroit des diverses confessions : voilà des traits inverses de ceux que nous avons rencontrés en Bade. De tous ces traits, composez une image ; elle sera la représentation fidèle du Wurtemberg. Nous la pouvons faire très sommaire, puisque Bade] la complète, à la façon d’un repoussoir. On est très pieux en Wurtemberg, parmi les deux confessions ; dans l’église évangélique, les communions d’hommes sont relativement plus nombreuses que partout ailleurs en Allemagne, et l’on y craint les nouveautés anti-dogmatiques. On maintient, depuis plus de soixante ans, un régime scolaire qui installe les deux églises, avec d’amples pouvoirs, dans les écoles confessionnelles respectives, non point, à parler littéralement, comme souveraines absolues, mais comme représentantes de l’Etat dans ces écoles (ce qui entraîne, en fait, leur souveraineté) : de tous les Etats de l’Empire, le Wurtemberg est le moins laïcisé. De là la puissance que les clergés y ont gardée. Nous y avons vu de près, en 1895, et nous raconterons en son lieu, la formation du centre wurtembergeois : à l’époque du Kulturkampf, lorsque le Wurtemberg était comme une oasis de tolérance, l’existence d’un tel groupe passait pour oiseuse ; on l’a créé, l’an dernier, pour arracher au gouvernement l’une des rares satisfactions dont les catholiques wurtembergeois aient à déplorer l’ajournement, le rappel des ordres religieux ; mais ce jeune centre s’est tout de suite signalé comme un parti d’action sociale beaucoup plus que comme un parti de revendications confessionnelles. Il partage avec les progressistes le bureau de la Chambre et volontiers vote avec eux ; disloquant leur programme, il y combat les motions concernant l’école ; il y retient, et souvent prend à son compte, en les motivant au nom de ce qu’il appelle la « justice chrétienne », les projets de réformes fiscales et d’amélioration sociale ; il s’est déclaré pour la révision de la constitution, encore qu’elle doive mettre un terme aux privilèges de certaines notabilités de l’église catholique, qui siégeaient de droit à la Chambre ; il a le tempérament d’un groupe démocratique, et dès le début il on a pris les allures ; il veut être populaire, et il l’est. Dans ce pays légèrement archaïque, qui contraignait les nouveautés de subir un certain stage, non seulement pour être acceptées, mais même pour être comprises, c’est une religion, et celle de la minorité, qui par une poussée décisive travaille à les faire pénétrer ; au déclin d’un siècle où les religions ont fréquemment usé leur crédit à vouloir conserver ce qui avait disparu et mérité de disparaître, ce phénomène inédit mérite attention.

Ni dans la Silésie ni dans le Palatinat, de pareilles surprises ne nous attendent. L’église évangélique, en Silésie, est fière de sa vitalité ; dans la région d’Oppeln, plus de 60 pour 100 de ses fidèles vont au prêche, et leurs mœurs, chose rare, sont à l’avenant de leur piété ; dans les autres districts, elle maintient aussi une certaine ferveur, d’autant plus attiédie, en général, que la grande propriété est plus envahissante ; les villes industrielles lui échappent, ou à peu près. Quant au catholicisme silésien, ne lui demandez point cette gravité d’aspect, cette opportune façon d’associer, dans ses églises, la nudité et la parure, surtout cette intensité d’action, qui distinguent l’Eglise romaine en d’autres régions de l’Allemagne.

Lorsqu’on entre dans les églises gothiques de Breslau, fortement abîmées par les remaniemens artistiques des deux siècles passés, lorsqu’on promène ses regards sur leurs étranges statues de saints et de saintes, habillés d’un coloris criant, se déhanchant avec violence comme pour occuper l’œil du fidèle, et brandissant avec des gestes forcenés leur livre ou leur cierge ; lorsqu’on lève la tête, enfin, vers ces « poutres de gloire » sur lesquelles se déroule toute une farandole de bienheureux, on touche l’influence, déjà pressentie en Bavière, de cette profusion décorative à laquelle se complaît le catholicisme méridional. Les promesses du paradis terrestre socialiste luttent avec quelque chance de succès contre ces mauvaises copies du paradis céleste ; et sur les populations ouvrières l’Eglise catholique, en Silésie, n’obtient qu’un médiocre ascendant. Elle possède, dans les campagnes, un peuple foncièrement chrétien, et par surcroît (est-ce une bonne chance ou bien une mauvaise ? ) une clientèle de grands propriétaires ; or la masse rurale, souvent, va se détachant du prêtre si le prêtre va s’attachant au seigneur ; de là, pour le clergé silésien, des difficultés de tactique, un peu semblables à celles que rencontre, dans l’Allemagne du Nord, l’Eglise évangélique.

Envers le Très-Haut et les bonnes mœurs, le Palatinat est correct. Sur cent naissances il n’en a guère que six d’illégitimes ; c’est plus honorable que dans tout le reste de l’empire (Prusse rhénane et Westphalie exceptées). Le contact de deux confessions égales en force y maintient à une certaine hauteur, dans l’une et dans l’autre, le thermomètre de la piété ; c’est à Spire, en 1529, que les réformés se baptisèrent protestans ; fidèles à ce grand souvenir, ils sont en train d’y construire un temple, l’église de la protestation ; motif de plus, pour les catholiques, de fréquenter assidûment leur cathédrale.

Croyans ou incroyans, pratiquans ou indifférens, affaiblis par l’éparpillement ou fortifiés par la densité des groupemens, on comptait en bloc, dans l’empire, en 1890, 31 026 810 protestans et 17 674 921 catholiques. La statistique distinguait, par surcroit, un certain nombre de sectes reposant, comme le protestantisme lui-même, sur les maximes du libre examen et de la justification par la foi, mais détachées de l’église officielle, tantôt, comme les frères Moraves, parce qu’elles n’y trouvaient point l’aliment rêvé par leur ferveur, et tantôt, comme les freireligiösen, parce que la confession établie opposait des barrières à leur radicalisme panthéiste. De la géographie religieuse, ces sectes ne relèvent point ; elles sont comme noyées parmi la masse des membres inscrits de la confession protestante et de la confession catholique. Nous les étudierons comme une expression schismatique de l’individualisme protestant, mais sans nous exagérer la portée de leur rayonnement. Le protestantisme, le catholicisme, et la libre science (freie Wissenschaft), voilà les trois forces essentielles qui se disputent la conscience allemande. Des deux premières, nous avons évalué le domaine ; apprécier la troisième ne sera point affaire de géographie ou de statistique. Sur le caractère religieux ou irréligieux de la libre science, sur l’alliance ou sur l’hostilité que la religion doit attendre d’elle, les théologiens de la Réforme sont en désaccord. Etudier ce désaccord, ce sera déterminer les positions respectives du protestantisme et du rationalisme.


GEORGES GOYAU.