La Case de l’oncle Tom/Ch VI

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Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 51-62).



CHAPITRE VI

La découverte.


La discussion prolongée de la nuit précédente ayant tenu monsieur et madame Shelby longtemps éveillés, ils se levèrent, le lendemain, un peu plus tard que de coutume.

« Que devient Éliza ? » dit madame Shelby, après avoir inutilement sonné plusieurs fois. Un garçon de couleur entra au moment même, apportant de l’eau chaude à M. Shelby qui était en train de se raser.

« Andy, reprit sa maîtresse, va frapper à la porte d’Éliza, et dis-lui que voilà trois fois que je la sonne. — Pauvre fille ! » murmura-t-elle avec un soupir.

Andy reparut presque aussitôt, les yeux démesurément ouverts.

« Seigneur ! maîtresse ! les tiroirs à Lizie tout ouverts, et toutes ses hardes par place ! m’est avis qu’elle a décampé. »

La vérité éclata aux yeux du mari et de la femme, et M. Shelby s’écria :

« Elle en aura eu vent ; et elle est déjà loin.

— Le Seigneur en soit loué ! s’écria sa femme, j’espère que oui.

— Devenez-vous folle, madame ? dit Shelby. Ce serait une belle affaire ! Haley, qui m’a vu hésiter pour l’enfant, me croirait complice de l’évasion. — Cela touche à l’honneur ! » et il sortit en hâte.

Il y eut grande rumeur ; des allées, des venues ; les portes s’ouvraient, se refermaient, et durant un bon quart d’heure, des faces de toutes les nuances apparurent dans tous les coins. La seule personne qui aurait pu éclaircir l’affaire, la cuisinière en chef, tante Chloé demeura muette. Un épais nuage assombrissait sa face jadis si riante, et elle continua silencieusement à pétrir les gâteaux du déjeuner, comme si elle ne voyait ni n’entendait rien du remue-ménage qui bourdonnait autour d’elle.

Bientôt une douzaine environ de petits drôles furent perchés, comme autant de corbeaux, sur la balustrade de la véranda, chacun ambitionnant l’honneur d’être le premier à apprendre au massa étranger sa mauvaise chance.

« Li en devenir fou, je gage ! dit Andy, — li jurer, pas vrai ? demanda Jacquet, le petit noireau.

— Oh que oui, li jurer ! dit la petite Mandy à la tête crépue, moi l’entendre bien, à dîner, hier. Moi tout savoir, parce que m’étais fourrée dans l’office entre les grandes cruches à maîtresse, et pas moi perdre un mot ! » et Mandy qui, de ses jours, n’avait deviné, pas plus que ne l’eût fait un chat noir, le sens de la phrase prononcée devant elle, se donna des airs importants, et se pavana, oubliant d’ajouter que, si elle était accroupie entre les jarres, elle y avait ronflé de tout son cœur.

Lorsque Haley parut enfin, tout botté, tout éperonné, il fut salué de toutes parts de la grande nouvelle. Les lutins de la véranda ne furent pas déçus dans l’espoir de l’entendre « jurer et sacrer. » Ce qu’il exécuta couramment avec une véhémence qui les délecta pendant qu’ils faisaient le plongeon, à droite et à gauche, pour esquiver l’atteinte de sa cravache. Poussant alors, en masse, une formidable huée, ils dégringolèrent sur le gazon flétri, où ils se livrèrent, avec d’inextinguibles éclats de rire, aux culbutes les plus désordonnées.

« Si je tenais les petits démons ! murmurait Haley entre ses dents.

— Ah ! ah ! vous pas les tenir sitôt ! » dit Andy, avec une triomphante cabriole, et dès que l’infortuné marchand eut tourné le dos, le malin singe se lança dans une enfilade effrénée d’indescriptibles grimaces.

« J’ai à vous dire, Shelby, qu’il se passe céans de fort étranges choses, dit Haley entrant brusquement au salon. Comment ! la fille est, dit-on, au diable et son marmot avec elle ?

— Monsieur Haley, madame Shelby est présente, dit monsieur Shelby.

— Pardon, madame, et Haley salua légèrement, le front de plus en plus rembruni. Je n’en répète pas moins que la nouvelle est des plus étranges : est-elle vraie, monsieur ?

— Monsieur, répliqua M. Shelby, si vous avez à me parler, j’ai droit d’exiger de vous les égards qui s’observent entre gens bien nés. Andy ! débarrassez monsieur de son chapeau et de sa cravache. — Prenez un siège, monsieur. — Oui, monsieur, je regrette d’avoir à vous dire que la jeune femme, exaspérée parce qu’elle a appris ou deviné de notre affaire, s’est emparée de l’enfant, et a pris la fuite cette nuit même.

— Je m’attendais qu’on jouerait franc jeu avec moi, je l’avoue, grommela Haley.

— Qu’est-ce à dire, monsieur ? s’écria Shelby se retournant avec vivacité. Que prétendez-vous faire entendre ? si qui que ce soit s’avise de mettre en question mon honneur, je n’ai qu’une réponse à faire. »

Le trafiquant blanchit quelque peu à cette réplique, et repartit sur un ton plus bas : « C’est diablement dur, tout de même, pour un brave homme qui a fait un marché loyal, d’être floué de la sorte !

— Si je ne faisais la part de votre désappointement, monsieur Haley, reprit Shelby, je n’aurais pas supporté votre façon cavalière de pénétrer chez moi ce matin ; mais, quelles que soient les apparences, je persiste à répéter que je ne supporterais pas la moindre allusion à une connivence déloyale dont je suis incapable. Je me regarde, du reste, comme obligé de vous prêter toute assistance. Chevaux, domestiques, tout ce qui peut vous aider à recouvrer votre propriété est à vos ordres. — Bref, poursuivit-il, retombant soudain de son ton de froide dignité â sa bonhomie habituelle et familière : ce qu’il y a de mieux à faire pour vous, Haley, croyez-moi, c’est de redevenir bon enfant, de déjeuner en paix, et nous aviserons ensuite. »

Madame Shelby se leva : ses occupations, dit-elle, ne lui permettraient pas de faire, ce matin, les honneurs de sa table, et laissant la chambre, elle chargea une digne matrone mulâtre du soin de servir le café.

« La brave dame ne raffole pas de votre humble serviteur, dit Haley, avec un effort maladroit pour se mettre à l’aise.

— Je ne suis pas habitué à entendre parler de ma femme sur ce ton, répliqua sèchement M. Shelby.

— Pardon ! excuse ! affaire de plaisanterie, voyez-vous ! dit Haley avec un rire forcé.

— Il est des plaisanteries plus agréables les unes que les autres, repartit Shelby.

— Peste ! il s’est joliment enhardi depuis que j’ai signé les quittances. Le diable l’enlève ! murmura Haley à lui-même. Il tranche du grand, pour l’heure ! »

Jamais, dans aucune cour, chute de premier ministre n’occasionna plus d’orageuses sensations que la nouvelle du destin de Tom n’en souleva parmi ses camarades. Ce thème revenait incessamment, partout, dans toutes les bouches, et l’on ne taisait autre chose, à la maison et au dehors, que discuter les résultats probables de cet événement. La fuite d’Éliza (sans précédents sur l’habitation) venait encore stimuler l’excitation générale.

Sam le Noir, ainsi nommé parce qu’il avait environ trois couches d’ombre en plus que les autres fils d’ébène de l’endroit, Sam tournait et retournait le sujet sous toutes ses faces, avec une finesse de perception et une justesse de prévision, quant aux conséquences en rapport avec son bien-être personnel, qui eussent fait honneur au plus madré patriote blanc de Washington.

« C’est un mauvais vent celui qui souffl’ nulle part, — vrai ! dit Sam, d’un ton sentencieux ; et il releva sa culotte par un tour de reins, ajustant avec adresse un long clou à la place d’un bouton absent ; trait de génie mécanique qu’il contempla ensuite avec une évidente satisfaction ; — oui, être mauvais le vent qui souffl’ nulle part ! répéta-t-il ; v’là Tom en bas ! — place en haut pour quelque autre nèg’ ; — pourquoi pas Sam l’autre nèg’ ? — Tom allait par ci, Tom allait par là, toujours la passe en poche et les bottes cirées, lui, Tom, un quasi massa. Maintenant, pourquoi pas le tour à Sam ?

— Ohé, Sam, ohé ! maître veut que tu lui amènes Bill et Jerry, cria Andy, coupant court au soliloque.

— Hé, oh ! quoi qui est en l’air, à présent, petit ?

— Bon ! tu sais pas, p’t-être ! Lizie a pris ses jambes à son cou, et file avec le marmot.

— Va, enseigne à ta grand’mère, reprit Sam, avec un ineffable dédain. Je savais tout ça en masse ; le nèg’ est pas si vert, va !

— Tout d’même maître veut Bill et Jerry sellés et bridés au plus vite ; et toi, moi, et massa Haley, allons courir après Lizie.

— Bon ! nous y v’là. C’est Sam, à présent. Sam est le nèg’. On va voir comment je vous l’attraperai ! maître saura ce que vaut Sam.

— Ah ! mais, Sam ! regardes-y à deux fois, vois-tu ! car maîtresse ne veut pas Lizie être happée ; et la main de maîtresse est bien près de ta laine.

— Eh, oh ! cria Sam, écarquillant les yeux ; comment sais-tu ça, petit ?

— Moi l’avoir entendu de mes oreilles, ce même béni matin, comme je portais à maître l’eau pour sa barbe. C’est moi que maîtresse a envoyé voir pourquoi Lizie ne venait pas rhabiller ; et quand j’ai dit que Lizie était partie, maîtresse se soulever sur son séant et crier : « Dieu soit loué ! » Maître, tout en colère : « Vous êtes folle ! » qu’il a dit, le maître ; mais maîtresse sait le tourner : Dieu me bénisse ! Le côté de la haie de maîtresse est encore le plus sûr. »

Là-dessus, Sam le Noir gratta sa caboche laineuse qui, à défaut d’autre science, était largement pourvue de celle que prisent le plus les hommes politiques de tous pays et de toute couleur. Il savait, comme on dit, à merveille de quel côté son pain était beurré. Enseveli dans de profondes méditations, il relevait et tiraillait, encore et encore, sa culotte, geste favori qui l’assistait d’ordinaire dans ses préoccupations mentales.

« N’y a pas à se fier à quoi que ce soit, — non, — ce monde ici est une attrape, dit enfin Sam, parlant en philosophe, et accentuant l’adverbe en homme de vaste expérience au fait de bon nombre d’autres genres de mondes, et qui juge avec connaissance de cause ; — j’aurais gagé, poursuivit-il enfin, que maîtresse allait mettre toutes nos jambes après Lizie.

— Pour la ravoir, oui-dà ! mais toi, grand noir nèg’ pas savoir guigner au travers d’une échelle ! maîtresse ne veut pas que massa Haley agrippe le petit à Lizie ; voilà l’histoire.

— Ohé, oh ! cria Sam, avec cette étrange intonation gutturale connue seulement de ceux qui ont vécu parmi les nègres.

— Je t’en dirais encore plus long, poursuivit Andy ; mais il faut amener les chevaux et vite, car j’ai entendu maîtresse s’enquérir de toi. Assez musé comme ça. »

Sam se pressa alors tout de bon, et reparut bientôt, chevauchant d’un air superbe, et se dirigeant vers la maison avec Jerry et Bill en plein galop. Sans rien rabattre de leur fougue, il sauta légèrement de côté, leur fit raser, comme un tourbillon, le bord du montoir, et les arrêta net devant. Le poulain de Haley, bête jeune et ombrageuse, rua, se cabra, secouant violemment son licol.

« Ho ! ho ! nous sommes chatouilleux, dit Sam, et un éclair de malice illumina son noir visage ; — la, la ! je vous vas soigner. »

Un large hêtre ombrageait l’endroit, et jonchait le sol de ses petits fruits triangulaires. Sam en prit un entre ses doigts, et s’approcha du poulain, qu’il caressa et flatta doucement, comme pour le calmer. Se donnant l’air de redresser la selle, il la souleva, et glissa dessous avec adresse la petite faine aux coins aigus, de façon à ce que le moindre poids qui appuierait dessus irritât outre mesure la sensibilité nerveuse du poney, sans laisser sur son dos la plus légère marque.

« Là ! moi soigner li, » dit Sam, roulant ses prunelles et s’accordant à lui-même une grimace d’approbation.

En ce moment, madame Shelby, se montrant au balcon, lui fit signe d’approcher. Aussi déterminé à bien faire sa cour qu’aucun solliciteur d’emplois vacants à Washington ou à Saint-James, Sam s’avança aussitôt.

« Vous avez bien tardé, Sam, pourquoi cela ? j’avais chargé Andy de vous presser.

— Le bon Dieu bénisse maîtresse ! Les chevaux se laissent pas attraper à la minute ; eux gambader là-bas, là-bas, à travers les grands herbages du sud, et Dieu sait où !

— Combien de fois vous ai-je répété, Sam, — de ne pas dire : « Dieu vous bénisse ! Dieu sait ! » et autres choses semblables ! c’est mal.

— Le bon Dieu bénisse mon âme ! Je l’oublie pas, maîtresse, moi le dire jamais, jamais.

— Mais, Sam, vous venez de le redire encore.

— Moi ! oh Seigneur Dieu ! non, j’ai pas dit ! — le dirai jamais plus.

— Faites-y attention, désormais.

— Maîtresse, laissez à Sam seulement le temps de souffler, et il repart du pied droit. Tout attention, à présent.

— Eh bien, Sam, c’est vous qui accompagnerez M. Haley pour lui enseigner la route et lui venir en aide. Ayez grand soin des chevaux, Sam. Vous savez que Jerry boitait un peu la semaine passée ; ne poussez pas trop vos bêtes. »

Ces derniers mots, dits à voix basse, furent énergiquement accentués.

« Laissez faire à l’innocent, au nèg’, maîtresse, répliqua Sam avec un roulement d’yeux des plus expressifs, Li bon Dieu sait… Holà, moi pas dire ! » et il ravala son souffle avec une grimace d’appréhension tellement drôle, qu’en dépit d’elle-même madame Shelby se mit à rire. « Oui, oui, maîtresse, Sam aura l’œil aux chevaux.

— Maintenant, à nous deux, Andy, poursuivit Sam, revenu sous le hêtre à son quartier d’observation. Vois-tu, moi, pas surpris si le poney au massa fait des frasques quand le massa montera dessus. Tu sais, Andy, le poulain aura des caprices ! » et Sam allongea dans les côtes de son camarade une poussée significative.

« Eh, oh ! répliqua Andy, d’un air de parfaite compréhension.

— Oui-dà ! vois-tu, Andy, maîtresse veut gagner du temps. Pas besoin de mettre ses lunettes pour voir ça. Moi, j’ai déjà travaillé un brin pour elle. Attention, Andy ! les chevaux lâchés, eux cabrioler de çà, de là, par prés, par bois, et moi, le garantir, massa pas partir en hâte. »

Andy ricana.

« Attention, Andy, attention ! Si (possib’, vois-tu), si le poney à massa Haley s’avise de regimber et détale, — une supposition, Andy, — nous lâcher les deux autres chevaux pour courir à l’aide ; oh  ! oui, bien aider massa ! » et Sam et Andy, chacun se renversant la tête sur l’épaule, faisant claquer leurs doigts et gambader leurs jambes, se livrèrent, avec d’inexprimables délices, à des rires étouffés.

Quelque peu adouci par une tasse du meilleur café, maître Haley fit alors son apparition sous la véranda. Il arrivait souriant, causant, presque de bonne humeur. Sam et Andy décrochèrent quelques lambeaux de feuilles de palmier tressées, qui d’habitude leur servaient de chapeau, et coururent se planter de piquet, proche l’étrier, tout prêts à « aider massa ! »

Ingénieusement dépouillée de tout ce qui pouvait faire illusion en fait de bords, la feuille de Sam s’écartait en éventail avec roideur, rappelant assez, dans sa désinvolture effrontée, la coiffure d’un chef sauvage. Au contraire, la palme d’Andy, étant dépourue de fond, et n’ayant que le tour, il se la ficha sur la tète d’un air radieux. « Qui donc, semblait-il dire, s’avise de supposer que je n’ai point de chapeau ? »

« Alerte, enfants ! en route, dit Haley, et sans retard !

— Pas une minute, massa, » dit Sam qui présentait les rênes et tenait l’étrier, tandis qu’Andy détachait les deux autres chevaux.

À peine Haley touchait la selle que le fougueux animal bondit de terre, et, d’un soudain écart, jeta son maître à quelques pas de là sur le gazon sec et uni. Sam, avec de furibondes exclamations, sauta sur la bride, et réussit seulement à darder les rayons de sa coiffure dans les yeux du cheval, ce qui contribua si peu à le pacifier que, renversant le nègre, il se cabra, renifla deux ou trois fois d’une façon méprisante, lança vigoureusement ses quatre fers en l’air, et descendit la pelouse au galop, suivi de Jerry et de Bill, qu’Andy, fidèle aux injonctions reçues, n’avait pas manqué de lâcher, les expédiant avec force imprécations. Il s’ensuivit une scène de tumulte : Sam et Andy couraient de ça, de là, en vociférant, les chiens aboyaient dans toutes les directions, et Mike, Moïse, Mandy, Fanny, tous les petits moricauds et moricaudes de l’habitation, bondissaient, trottinaient, appelaient, frappaient des mains, hurlaient avec le plus pernicieux empressement et le plus infatigable zèle.

Le poulain blanc de Haley, plein de fougue, entra à merveille dans l’esprit du jeu. Il trouvait, pour caracoler, une pelouse, d’un demi-mille de largeur, allant se perdre en pente dans des bois sans limites. L’animal paraissait se complaire à laisser approcher ceux qui le poursuivaient, puis, lorsque la main allait saisir la bride, pst ! un écart, un hennissement, et la maligne bête était lancée à fond de train dans quelque allée du bois. Sam n’avait nulle envie d’arrêter les fuyards avant le moment opportun ; durant toute cette chasse, il se montra vraiment héroïque. Comme l’épée de Richard Cœur de Lion étincelait au front et au fort de la bataille, la feuille de palmier de Sam pointait partout où il y avait le moindre risque qu’un cheval fût saisi. Il s’abattait tout à coup sur le point menacé, hurlant : « Nous y voilà ! attrape ! ferme ! attrapez donc ! » de telle façon que la déroute et le carrousel recommençaient tout de plus belle.

Haley courait de droite et de gauche : il maudissait, sacrait, tempêtait, frappait du pied tour à tour. M. Shelby, élevant la voix, s’efforçait de diriger la chasse du haut de son balcon, et sa femme, à la fenêtre de sa chambre, riait et s’émerveillait, non sans se douter de ce qu’il y avait au fond de tout ce brouhaha.

Enfin vers midi, Sam parut triomphant ; monté sur Jerry, il ramenait le cheval de Haley pantelant, fumant de sueur ; mais l’éclair des yeux de l’animal, le feu de ses narines dilatées, témoignaient encore d’un indomptable esprit de liberté.

« Attrapé, pris ! cria Sam, d’un ton vainqueur. Si ce n’était Sam le Noir, tous seraient encore en branle ; mais, moi, l’ai attrapé !

— Toi ! grommela Haley avec humeur ; sans toi nous n’aurions pas eu tout ce damné tumulte !

— Le Seigneur nous bénisse, massa, dit Sam, du ton de l’innocence outragé ; moi qui me suis échiné à courir, à pourchasser, que j’en suis tout en nage !

— Allez, avec vos damnés sottises, vous m’avez fait perdre près de trois heures, tous tant que vous êtes ! En route ! assez de vos frasques.

— Comment, massa, dit Sam avec un douloureux étonnement, vous vouloir donc tuer tout pauv’ monde, chevaux et nèg’s ? Nous sur les dents, et les bêtes tout en eau. Oh ! massa, pas moyen de partir avant dîner. Le cheval à massa s’est tout éclaboussé, faut bien qu’on le bouchonne ; et Jerry qui boite encore ! jamais maîtresse nous laisser partir ainsi. — Le Seigneur vous bénisse, massa, pas besoin de se presser tant pour attraper Lizie, c’est pas une si fameuse marcheuse ! »

Madame Shelby qui, à son grand divertissement, avait, de la véranda, suivi toute la conversation, crut alors devoir y jouer son rôle ; elle s’avança vers Haley, lui exprima des regrets polis sur l’accident qui venait d’avoir lieu, et le pria de rester à dîner, assurant que la cuisinière servirait sans retard.

Toutes réflexions faites, Haley, avec une bonne grâce équivoque, se décida à rentrer au salon, tandis que Sam, conduisant gravement les chevaux à l’écurie, le poursuivait de son regard empreint d’une ineffable malice.

« L’as-tu vu, Andy, l’as-tu vu ? dit Sam, quand il se fut mis à l’abri derrière le mur de l’écurie, et eut attaché son cheval au poteau ; — Seigneur Dieu ! lui être aussi amusant qu’un meeting ; le voir danser, sauter, tempêter, jurer après nous ! L’entends-je pas encore ? Jure, vieux coquin (que je dis en moi-même), te plairait-il avoir le cheval tou’ de suite, ou bien faut-il que Sam l’attrape pour toi ? Seigneur bon Dieu ! il semble que je le vois encore ! » Et Sam et Andy, s’appuyant contre la muraille, rirent à gorge déployée.

« Fallait le voir rager quand j’ai ramené sa bête ! S’il ne m’a pas tué, c’est pas faute d’envie. Et moi là, tout droit, tout innocent, un vrai agneau !

— Ah ! je te voyais bien, va ! — toi être un vieux routier, Sam !

— Moi, pas dire non ; et maîtresse à sa fenêtre ! l’as-tu vue rire ?

— Ah ! moi pas tout voir, trop courir pour ça.

— Écoute, Andy, poursuivit gravement Sam, tout en bouchonnant le cheval de Haley, la bobservation, vois-tu, c’est la chose ; et moi avoir gagné de la bobservation. C’est toute la différence d’un nèg’ à un autre nèg’. Faut s’y appliquer dans sa jeunesse, Andy. Ai-je pas vu ce matin de quel côté soufflait le vent ? — lève le pied de derrière, Andy ; — ai-je pas vu ce que voulait maîtresse sans qu’elle ait soufflé mot ? C’est tout bobservation, pas autre chose, une faculté, quoi ! Les facultés, ça ne vient pas à tout le monde, mais ça se cultive, vois-tu, Andy !

— J’ai donné un bon coup de main à ta bobservation, ce matin !

— Andy, tu es un enfant qui promet, ça ne fait pas doute. Je t’estime gros, Andy ; moi, pas honteux du tout de prendre ton avis. Mais faut regarder personne par-dessus l’épaule : le meilleur coureur peut être dépassé. — Et, là-dessus, à la maison ! Gage que nous aurons de maîtresse quelques bonnes bouchées ! »