La Case de l’oncle Tom/Ch XI

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Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 120-133).


CHAPITRE XI.

Prise de possession.


Le jour apparaît gris et brumeux à travers la fenêtre de la case de l’oncle Tom. Il éclaire des visages abattus, reflets de cœurs plus tristes encore. Une ou deux chemises grossières, mais propres, fraîchement repassées, sont posées sur le dos d’une chaise devant le feu, et sur la petite table à côté, tante Chloé en étale une troisième. Elle unit et aplatit d’un coup de fer chaque pli, chaque ourlet, avec la plus scrupuleuse exactitude : de temps à autre elle porte sa main à son visage pour essuyer les pleurs qui coulent le long de ses joues.

Tom est assis, sa Bible ouverte sur ses genoux, la tête appuyée sur sa main : tous deux se taisent. Il est de bonne heure, et les marmots dorment ensemble dans le coffre à roulettes

Tom possédait au plus haut degré la tendresse de cœur, les affections de famille qui, pour le malheur de sa race infortunée, sont un de ses caractères distinctifs. Il se leva, et alla en silence regarder ses enfants.

« Pour la dernière fois, » dit-il.

Tante Chloé ne parla pas, mais elle passa et repassa le fer avec énergie sur la grosse chemise, déjà aussi lisse que possible ; puis, s’arrêtant tout à coup avec un mouvement désespéré, elle s’assit, éleva la voix et pleura.

« Je suppose qu’il faut se résigner ; mais, ô seigneur bon Dieu ! comment pouvoir ?… Si je savais tant seulement où on va te mener, mon pauvre homme, et comment tu seras traité ! Maîtresse dit qu’elle tâchera, qu’elle te rachètera dans un an ou deux ; mais, seigneur ! personne ne revient de ceux qui s’en vont là-bas ! on les y tue, pour sûr ! Ai-je pas entendu conter comme on les écrase de travail sur les plantations !

— Il y a le même Dieu là-bas qu’ici, Chloé.

— Ça se peut bien ; mais le bon Dieu laisse arriver des choses terribles quelquefois. Je n’ai pas grande consolation à attendre de ce côté.

— Je suis entre les mains du Seigneur, dit Tom. Rien ne peut aller plus loin qu’il ne veut, et il y a toujours une chose dont je le remercie : c’est que ce n’est ni toi, ni les petits qui sont vendus, mais moi. Vous resterez ici en sûreté ; ce qui aura à tomber ne tombera que sur moi, et le Seigneur me viendra en aide… je le sais. »

Ah ! brave et mâle cœur, tu étouffes ta douleur pour réconforter tes bien-aimés ! Tom parlait avec peine, quelque chose le tenait à la gorge ; mais sa volonté était ferme et vaillante.

« Pensons aux grâces que nous avons reçues, ajouta-t-il d’une voix brisée, comme s’il lui eût fallu en effet un grand effort de courage pour y penser en ce moment.

— Des grâces ! dit tante Chloé, je n’en vois guère. C’est pas juste, non, c’est pas juste ! le maître n’aurait jamais dû en venir à te laisser prendre, toi, pour payer ses dettes. Lui as-tu pas gagné deux fois plus qu’on ne lui donne de toi ? Il te devait ta liberté ; il te la devait depuis des années. Il est peut-être bien empêché, je ne dis pas non ; mais ce qu’il fait là est mal, je le sens. Rien ne me l’ôterait de l’idée. Une créature si fidèle, qui a toujours mis l’intérêt du maître avant le sien, qui comptait plus sur lui que sur femme et enfants ! Ah ! ceux qui vendent l’amour du cœur, le sang du cœur pour se tirer d’embarras, auront à régler un jour avec le bon Dieu !…

— Chloé, si tu m’aimes, faut pas parler ainsi, pendant la dernière heure, peut-être, que nous aurons jamais à passer ensemble. Vrai, je peux pas entendre un mot contre le maître. A-t-il pas été mis dans mes bras tout petit ? C’est de nature, vois-tu, que j’en pense toutes sortes de biens ; mais, lui, pourquoi se préoccuperait-il du pauvre Tom ? Les maîtres sont accoutumés à ce que tout se fasse au doigt et à l’œil, et ils n’y attachent pas d’importance. On ne peut pas s’y attendre, vois-tu ! compare seulement notre maître aux autres. — Qu’est-ce qui a été mieux traité, mieux nourri, mieux logé que Tom ? Jamais le maître n’aurait laissé arriver ce mauvais sort s’il avait pu le prévoir, — je le sais ; j’en suis sûr.

— C’est égal, — il y a quelque chose de mal au fond, dit la tante Chloé, dont le trait prédominant était un sentiment têtu de justice ; je ne saurais au juste dire où, mais il y a du mal quelque part, c’est certain.

— Levons les yeux là-haut, vers le Seigneur, il est au-dessus de tous ; un pauvre petit oiseau ne tombe pas du ciel sans sa permission.

— Ça devrait me reconsoler ; eh bien, ça ne me console pas du tout, dit tante Chloé ; mais à quoi sert de parler ? je ferais mieux de mouiller ma pâte, et de te faire un bon déjeuner, car qui sait quand tu en auras un autre ? »

Pour apprécier les souffrances des noirs vendus dans le Sud, il faut se rappeler que toutes les affections instinctives de cette race sont particulièrement fortes. Chez elle, l’attachement local est très-profond. D’un naturel timide et peu entreprenant, elle s’affectionne au logis, à la vie domestique. Joignez à ces tendances toutes les terreurs qui accompagnent l’inconnu ; pensez que, dès l’enfance, le nègre est élevé à croire que la dernière limite du châtiment est d’être vendu dans le Sud. La menace d’être envoyé au bas de la rivière est pire que le fouet, pire que la torture. Nous avons nous-mêmes entendu des noirs exprimer ce sentiment ; nous avons vu avec quel effroi sincère ils écoutent, aux heures de repos, les terribles histoires de la basse rivière. C’est pour eux :


Le pays effrayant, inconnu,
Dont pas un voyageur n’est jamais revenu.


Un missionnaire, qui a vécu parmi les esclaves fugitifs au Canada, nous racontait que beaucoup se confessaient de s’être enfuis de chez d’assez bons maîtres, et d’avoir osé braver tous les périls de l’évasion, uniquement par l’horreur que leur inspirait l’idée d’être vendus dans le Sud, — sentence toujours suspendue sur leurs têtes, sur celles de leurs maris, de leurs femmes, de leurs enfants. L’Africain, naturellement craintif, patient, indécis, puise dans cette terreur un courage héroïque, qui lui fait affronter la faim, le froid, la souffrance, la traversée du désert, et les dangers plus redoutables encore qui l’attendent s’il échoue.

Le déjeuner de la famille fumait maintenant sur la table, car madame Shelby avait, pour cette matinée, exempté la tante Chloé de son service à la grande maison. La pauvre âme avait dépensé tout ce qui lui restait d’énergie dans les apprêts de ce repas d’adieu : elle avait tué son poulet de choix, pétri de son mieux ses galettes, juste au goût de son mari ; elle avait tiré de l’armoire, et rangé sur le manteau de la cheminée, certaines bouteilles de conserves qui n’apparaissaient que dans les grandes occasions.

« Seigneur bon Dieu ! dit Moïse triomphant, nous, gagner un fameux déjeuner ce matin ! »

Et il s’empara en même temps d’une aile de poulet.

Tante Chloé lui allongea un soufflet.

« Fi ! vilain corbeau ! s’abattre comme ça sur le dernier déjeuner que votre pauv’ papa va faire à la maison !

— Oh, Chloé ! reprit Tom avec douceur.

— C’est plus fort que moi, dit-elle en se cachant la figure dans son tablier ; je suis si émouvée, que je ne peux pas me retenir de mal faire. »

Les enfants ne bougeaient plus ; ils regardèrent d’abord leur père, puis leur mère, aux vêtements de laquelle se cramponnait la petite fille, en poussant des cris impérieux et perçants.

Tante Chloé s’essuya les yeux, et prit la petite dans ses bras. « Là, là ! dit-elle. Voilà qui est fini, j’espère. — Allons, mange un morceau, mon vieux ; c’était mon plus fin poulet. — Vous en aurez votre part aussi, pauvres petits ! Votre maman a été brusque avec vous. »

Moïse et Pierrot n’attendirent pas une seconde invitation, et, se mettant à l’œuvre, ils firent honneur au déjeuner qui, sans eux, eût couru gros risque de rester intact.

« À présent, dit tante Chloé, s’affairant autour de la table, je vais empaqueter tes hardes. Qui sait s’ils ne te les prendront pas ! ils en sont bien capables ! Je connais leurs façons !… des gens de boue, quoi !… Je mets dans ce coin-là les gilets de flanelle pour tes rhumatismes ; faut en prendre soin, car tu n’auras plus personne pour t’en faire d’autres. Ici, en dessous, sont les vieilles chemises, et en dessus les neuves. Voilà les bas que j’ai remaillés hier soir ; j’ai mis dedans la pelote de laine pour les raccommoder. Mais, seigneur Bon Pieu ! qui le raccommodera ? » Et tante Chloé, de nouveau abattue, la tête penchée sur le bord de la caisse, éclata en sanglots. « Pensez un peu ! pas une âme pour avoir soin de toi, bien portant ou malade ! Je crois que je n’aurai plus le cœur d’être bonne après ça. »

Les petits garçons, ayant dépêché tout ce qu’il y avait à déjeuner, commencèrent à comprendre ce qui se passait, et, voyant leur mère en larmes, leur père profondément triste, ils se mirent à pleurnicher et à s’essuyer les yeux. L’oncle Tom tenait la petite sur ses genoux, et la laissait se passer toutes ses fantaisies : elle lui égratignait le visage, lui tirait les cheveux, et parfois éclatait en bruyantes explosions de joie, résultats évidents de ses méditations intérieures.

« Oui, ris, chante, pauv’ créature ! dit tante Chloé ; tu en viendras là aussi, toi ! tu vivras pour voir ton mari vendu, pour être vendue peut-être toi-même ; et les garçons seront vendus à leur tour, quand ils tourneront bons à quelque chose. Mieux vaudrait pour pauv’ nèg’, n’avoir ni enfants, ni rien du tout. »

Moïse cria du dehors : « Maîtresse, li venir là-bas !

— Qu’est-ce qu’elle vient chercher ici ? Quel bien peut-elle nous faire ? »

Madame Shelby entra. Tante Chloé lui avança une chaise d’un air décidément bourru ; mais elle ne prit garde ni à la chaise, ni à la façon de l’offrir. Elle était pâle et agitée.

« Tom, dit-elle, je viens pour… » Elle s’arrêta tout à coup, regarda le groupe silencieux, et, se couvrant la figure de son mouchoir, elle sanglota.

« Seigneur bon Dieu ! maîtresse, pas pleurer ! pas pleurer comme ça ! » dit tante Chloé éclatant à son tour. Pendant quelques moments, tous pleurèrent de compagnie ; et dans ces larmes que répandirent ensemble les plus élevés et les plus humbles, se fondirent toutes les colères, tous les ressentiments qui brûlent le cœur de l’opprimé.

Ô vous qui visitez le pauvre, sachez-le bien, tout ce que votre argent peut acheter, donné d’une main froide en détournant les yeux, ne vaut pas une larme d’affectueuse sympathie !

« Mon brave Tom, reprit madame Shelby, je ne puis vous rien offrir qui vous serve : de l’argent, on vous le prendrait ; mais je vous promets solennellement, et devant Dieu, de ne pas perdre votre trace, et de vous racheter dès que j’aurai amassé la somme nécessaire. Jusque-là, confiez-vous à la Providence. »

Les enfants crièrent alors que massa Haley venait. Un coup de pied ouvrit sans façon la porte, et le marchand apparut sur le seuil, de fort méchante humeur d’avoir passé la nuit à courir au galop sans avoir pu ressaisir sa proie.

« Allons, nègre, es-tu prêt ? Serviteur, madame, » dit-il en ôtant son chapeau à madame Shelby.

La tante Chloé ferma et corda la caisse ; puis, se redressant, elle lança au marchand un regard furibond, et ses larmes étincelèrent comme du feu.

Tom se leva pour suivre son nouveau maître ; il chargea la lourde caisse sur ses épaules. Sa femme, la petite Polly dans ses bras, se mit en devoir de l’accompagner, et les enfants, toujours en pleurs, trottinaient derrière.

Madame Shelby rejoignit le marchand, et le retint quelques minutes : tandis qu’elle lui parlait avec vivacité, la triste famille s’achemina vers un chariot attelé devant la porte. Tous les esclaves de l’habitation, jeunes et vieux, s’étaient rassemblés pour dire adieu à leur ancien camarade. Ils le respectaient comme l’homme de confiance du maître et comme leur guide religieux, et il y avait de grandes manifestations de douleur et de sympathie, surtout de la part des femmes.

« Eh ! Chloé, tu en prends ton parti mieux que nous ! dit l’une d’elles qui donnait libre cours à ses larmes, et que scandalisait le sombre et calme maintien de la tante Chloé, debout près du chariot.

— J’en ai fini de pleurer, moi, répliqua-t-elle en regardant d’un air fauve le marchand qui approchait, et, en tout cas, je ne donnerai pas à ce vilain démon le plaisir de m’entendre geindre !

— Monte, et vite ! » dit Haley à Tom, comme il traversait la foule des esclaves qui le suivaient d’un œil menaçant.

Tom monta ; Haley. tirant de dessous la banquettes deux lourdes chaînes, les lui fixa autour des chevilles.

Un murmure étouffé d’indignation circula dans le cercle, et madame Shelby, restée sous la véranda, s’écria :

« Monsieur Haley, c’est une précaution tout à fait inutile, je vous assure.

— Peux pas savoir, madame. J’ai perdu ici cinq cents bons dollars, et je n’ai pas le moyen de courir de nouveaux risques.

— Quoi donc autre attendait-elle de lui ? dit tante Chloé avec indignation ; tandis que les deux enfants, comprenant cette fois la destinée de leur père, s’attachaient à sa robe et poussaient de lamentables cris.

— Je suis fâché, dit Tom, que massa Georgie soit en route. »

Georgie était allé passer deux ou trois jours avec un camarade sur une habitation voisine : parti de grand matin, avant que le malheur de Tom se fût ébruité, il l’ignorait.

« Faites mes amitiés à massa Georgie, » dit Tom vivement.

Haley fouetta le cheval, et emporta sa propriété, qui, la tête tournée en arrière, jetait un triste et long regard à la chère vieille maison.

M. Shelby avait eu soin de ne pas se trouver chez lui. Il avait vendu Tom sous la pression de Ia nécessité, et pour s’affranchir du pouvoir d’un drôle qu’il redoutait. Sa première sensation, après le marché conclu, fut celle d’un grand soulagement. Mais les reproches de sa femme éveillèrent ses regrets à demi assoupis, et la résignation de Tom les rendit plus poignants encore. En vain se disait-il qu’il avait le droit d’en agir ainsi, que tout le monde en faisait autant, et beaucoup sans avoir comme lui l’excuse de la nécessité : il ne parvenait pas à se convaincre. Peu soucieux d’assister aux scènes désagréables de la prise de possession, il était allé en tournée d’affaires dans le haut pays, espérant bien que tout serait terminé à son retour.

Tom et Haley roulèrent sur le chemin poudreux, chaque objet familier s’enfuyant en arrière, jusqu’à ce qu’ils eussent atteint les limites de la plantation, et gagné la grande route. Au bout d’environ un mille, Haley s’arrêta devant une forge, et y entra, une paire de menottes à la main.

« Elles sont un peu trop petites pour la façon dont il est bâti, dit Haley, montrant d’un doigt les fers et de l’autre Tom.

— Seigneur ! est-ce que ce serait Tom de chez Shelby ! s’écria le forgeron ; il ne l’a pas vendu ? pas possible !

— Si bien.

— Vous ne dites pas cela ! qui l’aurait jamais cru ?… Oh ! vous n’avez que faire de l’enchaîner si fort ! il n’y a pas de créature meilleure, plus fidèle…

— Oui, oui, vos merveilles sont toujours les plus pressées de s’enfuir ! Parlez-moi des tout à fait bêtes qui ne s’inquiètent pas où ils vont, des ivrognes qui ne se soucient que de boire ! Ceux-là sont faciles à garder ! ils prennent même un certain plaisir à être trimballés à droite, à gauche : ce que vos sujets de première qualité détestent comme le péché. Je ne connais pas de meilleure garantie que de bonnes chaînes. Laissez-leur des jambes, ils s’en serviront : comptez-y.

— C’est qu’aussi, reprit le forgeron, cherchant parmi ses outils, vos plantations du Sud ne sont pas précisément l’endroit où un nègre du Kentucky se soucie d’aller. Ils meurent comme mouches là-bas ! pas vrai ?

— Oui, il en meurt pas mal, répliqua Haley. La difficulté de s’acclimater, une chose ou l’autre, vous les dépêche assez rondement pour tenir le marché en hausse.

— Eh bien ! c’est tout de même dommage qu’un tranquille et honnête garçon, un aussi bon sujet que Tom, aille là-bas pour être broyé, os et chair, dans une de vos plantations à sucre.

— Il a encore de la chance, lui. J’ai promis de faire pour le mieux. Je le vendrai comme domestique à quelque ancienne famille, et si la fièvre jaune ne l’emporte pas, s’il parvient à s’acclimater, il aura une aussi bonne niche qu’aucun de ses pareils en puisse désirer.

— Il laisse sa femme et ses enfants par ici, je suppose ?

— Oui, mais il n’en manquera pas là-bas. Il y a, Dieu merci, assez de femmes partout. »

Pendant cette conversation, Tom était resté tristement assis à sa place. Tout à coup il entendit le rapide galop d’un cheval, et il n’était pas encore revenu de sa surprise, que le jeune maître Georgie avait déjà sauté dans le chariot, lui jetait ses deux bras autour du cou, et l’étreignait convulsivement, en s’écriant avec une fureur mêlée de sanglots :

« C’est indigne ! On aura beau dire !… c’est une honte ! Ah ! si j’étais un homme, on ne l’aurait pas osé !… on ne l’aurait pas fait ! dit-il, avec un hurlement contenu.

— Oh ! massa Georgie ! c’est si grand bonheur pour moi de vous voir ! je pouvais pas endurer l’idée de partir sans vous avoir dit adieu ! Si vous saviez tout le bien que vous me faites ! » Un mouvement de Tom attira les yeux de Georgie sur les chaînes qui lui liaient les pieds.

« Quelle infamie ! dit-il, en levant les mains. J’assommerai ce misérable — oui, je l’assommerai !

— Non. Vous n’en ferez rien, massa Georgie ; calmez-vous, et ne parlez pas si haut : je ne m’en trouverais pas mieux, si vous le fâchiez.

— Eh bien ! je me retiendrai, pour l’amour de vous ; mais je ne puis pas y penser ! c’est une honte ! ne pas m’avoir envoyé chercher ! ne m’avoir rien fait dire ! sans Tom Lincoln je ne l’aurais pas su ? — Je vous assure que je leur ai mené à tous une terrible vie en arrivant à la maison !

— Je crains que vous n’ayez eu tort, massa Georgie.

— Tant pis ! je leur en ai fait la honte ! — Regardez par ici, oncle Tom, dit-il, le dos tourné à la forge, et baissant la voix d’un air mystérieux : je vous ai apporté mon dollar !

— Oh ! pour rien au monde je ne voudrais vous le prendre, massa Georgie, dit Tom tout ému.

— Vous le prendrez, je le veux, dit Georgie. Voyez plutôt ! j’ai dit à tante Chloé que je vous l’apportais ; elle m’a conseillé d’y faire un trou et d’y passer un cordon ; en sorte que vous pourrez toujours l’avoir au cou et le tenir caché ; sinon ce vilain chenapan vous le volerait. Je voudrais lui dire son fait, Tom ! cela me ferait du bien.

— Mais, massa Georgie, cela ne me ferait pas de bien, à moi ; tout au rebours.

— Alors j’y renonce, dit Georgie ; il lui suspendit le dollar au cou. Là, maintenant boutonnez votre veste serrée. Gardez-le bien, et chaque fois que vous le verrez, oncle Tom, rappelez-vous que je descendrai là-bas, tout exprès pour vous chercher et vous ramener. Nous en avons causé tante Chloé et moi : je lui ai dit de ne rien craindre. J’y veillerai ; je persécuterai mon père nuit et jour, jusqu’à ce qu’il cède.

— Oh ! massa Georgie, ne parlez pas ainsi de votre père.

— Je n’en veux pas dire de mal, oncle Tom.

— Voyez-vous, massa Georgie, il vous faut être un brave garçon ! songez à tant de cœurs qui ont mis leur espérance en vous. Serrez-vous toujours contre votre mère. Ne soyez pas comme ces jeunes sots qui se croient trop grands pour écouter celle qui les a portés et mis au monde. Le Seigneur, qui nous renouvelle ses plus beaux dons, ne nous donne qu’une mère ! vous ne verrez jamais la pareille de la vôtre, massa Georgie, quand vous devriez vivre cent ans ; Ainsi vous vous tiendrez à ses côtés, et vous grandirez près d’elle, pour être sa consolation et sa joie. N’est-ce pas, mon cher enfant, vous le ferez ?… vous le voulez  ?

— Oui, je le veux, oncle Tom, dit Georgie d’un ton grave.

— Et, faut prendre garde aux paroles, massa Georgie. À votre âge les jeunes gens sont volontaires quelquefois, c’est de nature ; mais un vrai gentilhomme, tel que vous le serez, j’en suis certain, ne voudrait pas laisser échapper un mot qui pût faire peine à père ou mère. Ce que j’en dis, c’est pas pour vous offenser, massa Georgie. Vous ne m’en voulez pas ?

— Non, en vérité, oncle Tom ; vous m’avez toujours donné de si bons conseils.

— C’est que je suis une idée plus vieux, vous savez, dit Tom, caressant de sa large et forte main la tête bouclée du jeune garçon, et parlant d’une voix aussi tendre que celle d’une femme : je vois comme qui dirait tout ce qui est contenu en vous ; et que n’y a-t-il pas, massa Georgie ?… de la science, des privilèges, la lecture, l’écriture… Aussi, vous deviendrez un bon, grand et savant homme ; vos parents et tous les gens de l’habitation seront si fiers de vous ! Soyez un bon maître… comme votre père ; soyez chrétien comme votre mère. « Souviens-toi de ton Créateur pendant les jours de ta jeunesse ! » massa Georgie.

— Je m’appliquerai surtout à être bon, oncle Tom ; je vous le promets, dit Georgie. Je veux être un modèle ! mais vous me promettez aussi de ne pas perdre courage. Je vous ramènerai un jour ; et comme je l’ai dit à tante Chloé ce matin, quand je serai homme, je vous ferai bâtir une case où il y aura une chambre à coucher, et un salon avec un tapis. Oh ! vous aurez encore du bon temps ! »

Haley sortit de la forge les menottes à la main, comme Georgie sautait à bas du chariot.

Le jeune garçon se retourna d’un air de supériorité : « Je vous préviens, monsieur, que je dirai à mon père et à ma mère comment vous traitez l’oncle Tom.

— À votre aise ! répliqua le marchand.

— N’avez-vous pas honte de passer votre vie à vendre des hommes et des femmes, et à les enchaîner comme des brutes ? j’aurais cru que vous auriez conscience de votre bassesse.

— Tant que vos grandes gens achèteront des hommes et des femmes, je ne croirai pas valoir moins qu’eux parce que je leur en vends. Il n’y a pas plus de bassesse à les vendre qu’à les acheter.

— Je ne ferai jamais ni l’un ni l’autre, quand je serai homme, s’écria Georgie. Aujourd’hui je rougis de mon pays. J’en étais si fier auparavant ! »

Il se redressa sur sa selle, et regarda autour de lui, comme pour juger de l’effet produit dans le Kentucky par cette déclaration.

« Au revoir, oncle Tom ! Portez toujours la tête haute ; et ayez bon courage !

— Au revoir, massa Georgie ! dit Tom en le contemplant avec une tendresse admirative. Que le Tout-Puissant vous bénisse ! — Ah ! le Kentucky n’en a pas beaucoup comme vous ! » ajouta-t-il dans la plénitude de son cœur, lorsqu’il eut perdu de vue la figure franche et enfantine. Il continua de regarder jusqu’à ce que le retentissement des pas du cheval mourût dans le lointain, dernier son, dernier écho du logis !

Il sentit un point chaud sur son cœur ; c’était le précieux dollar que Georgie y avait placé ; il y porta la main, et le serra contre lui.

« À présent, Tom, attention, dit Haley en revenant au chariot et y jetant les menottes. Je débuterai par la douceur, comme je le fais d’ordinaire avec mes nègres ; conduis-toi bien avec moi, je me conduirai bien avec toi ; c’est mon principe. Je ne suis pas dur avec mes hommes ; je calcule et fais pour le mieux. Je te conseille donc de prendre ton parti, et de ne pas me jouer de tours. D’abord, je suis fait à toutes vos rubriques, et l’on ne m’attrape pas. Si le nègre est tranquille et n’essaie pas de détaler, il a du bon temps avec moi ; autrement c’est de sa faute, non de la mienne. »

Tom affirma qu’il n’avait nulle intention de fuir, assurance superflue de la part d’un homme qui avait les fers aux pieds. Mais M. Haley avait pour habitude d’entamer ses relations avec sa marchandise par quelques avis anodins, de nature à réconforter l’article, à lui inspirer confiance et gaieté, et à prévenir des scènes désagréables.

Prenant momentanément congé de Tom, nous suivrons la destinée des autres personnages de notre histoire.