La Case de l’oncle Tom/Ch XIII

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Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 151-172).


CHAPITRE XIII.

Incidents d’un commerce légal.


On a ouï dans Rama des cris, des lamentations, des pleurs et de grands gémissements : — Rachel pleurant ses enfants et ne voulant pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus.
___Saint Mathieu, chap. II, verset 18.


M. Haley et Tom roulaient cahin caha, absorbés dans leurs réflexions. C’est chose merveilleuse que la variété qui se peut rencontrer dans les réflexions de deux hommes, assis côte à côte sur la même banquette, pourvus des mêmes organes, ayant de même des yeux, des oreilles, des mains, et voyant passer devant eux les mêmes objets.

M. Haley, par exemple, pensa d’abord à la taille de Tom, à sa largeur, à sa hauteur, à ce qu’il pourrait valoir, s’il était tenu gras et en bon état, lorsqu’il le produirait au marché. Il pensa ensuite à la manière dont il assortirait sa marchandise ; à la valeur approximative d’hommes, de femmes, d’enfants, qu’il se proposait d’acheter pour composer une troupe d’élite. Puis il fit un retour sur lui-même, et s’applaudit de son humanité. Tandis que ses confrères « garrottaient » leurs nègres, lui, se contentait de leur mettre les fers aux pieds, leur laissant le libre usage de leurs mains, pourvu qu’ils n’en abusassent pas. Il soupira sur l’ingratitude de l’humaine nature ; car il soupçonnait Tom de ne pas apprécier tant d’égards. Que de fois n’avait-il pas été dupe des nègres qu’il avait le mieux traités ! aussi s’étonnait-il d’être resté si bon.

Quant à Tom, il pensait à quelques paroles d’un vieux livre, passé de mode, qui lui revenaient en mémoire : « Nous n’avons point ici-bas de cité durable, mais nous cherchons la cité à venir. C’est pourquoi Dieu lui-même ne dédaigne pas d’être appelé notre Dieu ; car il nous a préparé une demeure éternelle. » Ces paroles d’un ancien volume, recueillies par des hommes ignorants, illettrés, ont de tout temps, grâce à je ne sais quelle puissante magie, exercé un étrange pouvoir sur l’esprit des pauvres et des humbles. Elles remuent l’âme jusque dans ses profondeurs ; elles réveillent, comme le son du clairon, le courage, l’énergie, l’enthousiasme ; elles dissipent les ténèbres du désespoir et de la mort.

M. Haley tira de sa poche différents journaux, et se mit à parcourir les annonces avec un intérêt profond. Peu exercé dans l’art de la lecture, il avait adopté une sorte de récitatif à demi-voix, appel de ses yeux à ses oreilles. Il récita sur ce ton le paragraphe suivant :

« À la requête des exécuteurs testamentaires,


VENTE PAR AUTORITÉ DE JUSTICE. — NÈGRES. — « Par ordre de la cour, il sera vendu, le mardi 20 février, devant la porte du palais de justice, dans le village de Washington (Kentucky), les nègres dénommés ci-après : — Agar, âgée de 60 ans ; John, âgé de 30 ans ; Ben, âgé de 21 ans ; Saül, de 25ans ; Albert, âgé de 14 ans. Ladite vente au bénéfice des créanciers de la succession de Jesse Blutchford, écuyer.

THOMAS FLINT, SAMUEL MORICE, exécuteurs. »

« J’y aurai l’œil, dit-il à Tom, faute de quelque autre à qui parler. Vois-tu, nègre, je veux monter un assortiment d’articles de choix, pour les conduire là-bas avec toi. Cela te fera de la société ; cela t’aidera à passer le temps. Nous irons d’abord tout droit à Washington ; là, je te camperai en prison, pendant que j’irai expédier mon affaire. »

Tom reçut cette agréable nouvelle avec une quiétude parfaite, se demandant seulement, au fond du cœur, si ces pauvres malheureux avaient des femmes et des enfants, et s’ils souffraient, comme lui, d’en être séparés. Il faut avouer aussi que la perspective d’être campé en prison ne pouvait sourire à un pauvre diable, qui s’était piqué toute sa vie de la plus stricte droiture. Oui, Tom était fier de sa probité, n’ayant pas beaucoup d’autres sujets d’orgueil. S’il eût appartenu aux plus hautes classes de la société, peut-être n’en eût-il pas été réduit là.

Cependant le jour s’écoula, et le soir vit Haley et Tom confortablement casés dans Washington, l’un à l’hôtel, et l’autre à la prison.

Le lendemain, vers onze heures, une foule mélangée se pressait sur les marches du palais de justice, fumant, chiquant, crachant, jurant, causant, selon les goûts et l’humeur de chacun, en attendant que la vente commençât.

Les hommes et les femmes à vendre, groupés à part, se parlaient à voix basse. La négresse Agar, en tête de la liste, était de pure race africaine, traits et taille. Elle pouvait avoir soixante ans, mais le dur travail et la maladie l’avaient faite plus vieille. Elle était à demi-aveugle et percluse de rhumatismes ; à ses côtés se tenait son dernier fils, Albert, alerte et intelligent garçon de quatorze ans, le seul qui eût survécu d’une nombreuse famille, que la mère avait vu vendre successivement sur les marchés du Sud. Cramponnée de ses deux mains au jeune homme, elle regardait avec effroi quiconque s’approchait pour l’examiner.

« N’ayez peur, tante Agar, dit le plus vieux nègre, j’ai parlé de lui à massa Thomas, et il tâchera de vous vendre en un lot, tous deux ensemble.

— Ne me faites pas passer pour vieille et bonne à rien, dit-elle avec véhémence. Je sais faire la cuisine, fourbir, récurer. Je vaux l’argent, si on n’en demande pas trop. — Dites-leur, dites-leur donc ! » ajouta-t-elle avec vivacité.

Haley se fraya un chemin dans le groupe, alla droit au vieux, lui tira la mâchoire inférieure, examina l’intérieur de sa bouche, lui toucha les dents une à une, le fit se redresser, s’étendre, se courber, et exécuter diverses évolutions, pour juger du jeu des muscles. Il passa ensuite à un autre, qu’il soumit à la même épreuve. Arrivé enfin devant le jeune garçon, il tâta ses bras, lui ouvrit les mains, regarda ses doigts, et lui commanda de sauter, afin de faire preuve d’agilité.

« Il ne sera pas vendu sans moi, dit la vieille avec passion. — Lui et moi ne faisons qu’un lot. Je suis forte, allez, maître ! — Je puis faire des masses d’ouvrage… des tas… maître !

— Sur les plantations ? reprit Haley avec un regard de dédain : bonne histoire ! » Et satisfait de son examen, il s’éloigna les deux mains dans ses poches, son cigare à la bouche, et son chapeau de côté, attendant le moment d’agir.

« Qu’en pensez-vous ? dit un homme qui avait suivi Haley pendant son inspection, comme pour s’éclairer de son expérience.

— Je verrai… je crois que je pousserai les plus jeunes, et l’enfant, répliqua-t-il.

— Mais on ne veut le vendre qu’avec la vieille, dit l’autre.

— Ce sera dur à arracher ! la vieille n’est qu’un tas d’os ; elle ne vaut pas le sel qu’elle mangera.

— Vous ne mettriez donc pas dessus ?

— Quelque sot ! Elle est plus d’à moitié aveugle, toute bancroche de rhumatismes, et imbécile, par-dessus le marché.

— Il y en a pourtant qui achètent ces vieilles-là, et qui affirment qu’elles ont la vie dure, et qu’on en peut tirer meilleur parti qu’on ne croirait, dit le questionneur d’un ton réfléchi.

— Ce ne sera toujours pas moi ; je n’en voudrais pas quand on m’en ferait présent. C’est vu, d’ailleurs.

— Eh bien ! ce serait tout de même une manière de pitié de l’acheter avec son fils ; elle y tient trop ; elle ne pourra pas s’en passer. Supposons qu’on la crie au rabais ?

— C’est bon pour ceux qui ont de l’argent à perdre. Moi, je mettrai l’enchère sur le garçon : il y a chance de le vendre à un planteur ; mais je n’entends pas m’embarrasser de la vieille : non, pas même si on me la donnait pour rien.

— Elle prendra le chagrin à cœur, dit l’autre.

— Probable, » reprit le marchand avec indifférence.

Un bourdonnement confus interrompit la conversation ; le crieur, gros homme, important et affairé, s’ouvrit avec ses coudes un chemin dans la foule. La vieille retint son souffle, et attira instinctivement l’enfant à elle.

« Tiens-toi près de mère, Albert, tout près, — entends-tu ?… Tout à l’heure l’homme nous mettra ensemble à la criée.

— J’ai peur que non, mère, dit le jeune garçon.

— Il le faut, enfant ; ils savent bien que je ne peux pas vivre sans toi, » dit la vieille avec véhémence.

Le crieur annonça, d’une voix de stentor, que la vente allait commencer. La foule s’écarta : l’enchère était ouverte. Les hommes furent adjugés à des prix qui prouvaient que la marchandise était demandée, et les cours bien tenus ; deux échurent en partage à Haley.

« Allons, jeune homme ! dit le crieur, touchant l’enfant de son marteau, debout, et montre-nous la souplesse de tes rouages !

— Oh ! mettez-nous tous deux ensemble, maître ! — ensemble, s’il vous plaît ! dit la vieille, se cramponnant à son fils.

— Lâche donc ! cria l’homme, comme il détachait rudement les mains de la femme : tu viendras en dernier, toi ! Allons ! saute, moricaud ! » Il poussa l’enfant vers les tréteaux. Un gémissement sourd et plaintif s’éleva derrière lui : le jeune garçon hésita, se retourna ; — mais les minutes étaient comptées, et chassant du revers de sa main les larmes de ses grands yeux, il s’élança sur l’estrade.

Sa taille svelte, ses membres agiles, sa figure intelligente, provoquèrent aussitôt une vive concurrence ; une demi-douzaine d’enchères assaillirent à la fois les oreilles du crieur. Le sujet de la contestation, anxieux, effaré, regardait de côté et d’autre, pendant que les offres se succédaient, — tantôt ici, tantôt là, — jusqu’à ce que retomba le marteau levé. Il appartenait à Haley. On le poussa vers son nouveau maître. Il s’arrêta un moment à regarder sa pauvre vieille mère, qui, tremblant de tous ses membres, tendait vers lui ses mains défaillantes.

« Achetez-moi aussi, maître ! pour l’amour béni du Seigneur, achetez-moi !… Si vous ne m’achetez pas, je mourrai !

— Tu pourras bien mourir si tu m’y prends ! dit le marchand ; non, non ! » Il tourna sur les talons.

L’enchère de la pauvre créature ne fut pas de longue durée ; l’homme qui s’était adressé à Haley, et qui ne semblait pas dépourvu de compassion, l’acheta pour presque rien, et les spectateurs commencèrent à se disperser.

Les tristes victimes qui avaient habité le même lieu, pendant des années, s’assemblèrent autour de la pauvre mère, dont l’angoisse faisait mal à voir.

« Pouvaient-ils donc pas m’en laisser un ?… Le maître a toujours dit que j’en aurais un ; — il l’a dit ! répétait-elle encore et encore d’une voix brisée.

— Faut avoir confiance au Seigneur, tante Agar, reprit tristement le plus vieux de la troupe.

— À quoi sert ? dit-elle en sanglotant avec amertume.

— Mère ! mère ! ne te désole pas, s’écria l’enfant : ils disent que tu es tombée à un bon maître.

— Je n’ai souci qu’il soit bon ou méchant ! — tout m’est égal ! Oh, Albert ! mon garçon ! le dernier que j’ai nourri ! Seigneur bon Dieu ! comment ferai-je !…

— Allons, emmenez-la donc ! que quelqu’un l’emmène, dit Haley sèchement ; ça ne fait de bien ni à elle, ni aux autres de la laisser brailler sur ce ton ! » Les plus âgés des assistants parvinrent, moitié pur persuasion, moitié par force, à détacher la pauvre créature du fruit de ses entrailles, et la conduisirent au chariot de son nouveau maître, en s’efforçant de la consoler.

« À notre tour maintenant ! » dit Haley. Il rassembla ses trois emplettes, et tira de son surtout une provision de menottes, qu’il assujettit solidement autour de leurs poignets. Une longue chaîne, passée dans les anneaux, lui servit à les chasser devant lui jusqu’à la prison.

Peu de jours après, le marchand s’installait à bord d’un des bateaux de l’Ohio, avec ses propriétés, commencement de la cargaison de choix qu’il devait compléter, en recueillant, sur différents points de la rive, les marchandises que lui, ou ses agents, y tenaient en réserve.

La Belle-Rivière, l’un des plus beaux et des meilleurs bateaux qui aient jamais sillonné les eaux du même nom[1], descendait gaiement le courant, sous un ciel lumineux. Les étoiles et les bandes du pavillon de la libre Amérique se déployaient et flottaient dans l’air. De belles dames, de beaux messieurs, se promenaient et causaient sur le pont, jouissant d’une radieuse journée. Tous étaient pleins de vie, dispos, joyeux ; tous, excepté la troupe de Haley, qui, emmagasinée avec d’autre fret dans l’entrepont, ne semblait pas apprécier ses divers privilèges : amassés en un tas, les nègres se parlaient à voix basse.

« Hé ! enfants, dit Haley se frottant les mains, j’espère que vous vous tenez le cœur en joie ! Pas de sournoiseries ; je ne les aime pas, voyez-vous ! Le nez au vent, et la bouche riante, garçons ! Conduisez-vous bien avec moi, je me conduirai bien avec vous. »

Les esclaves répondirent par l’invariable : « Oui, maître, » qui, de temps immémorial, est le mot d’ordre de la pauvre Afrique : mais ils n’en devinrent pas plus allègres. Ils avaient certains préjugés au sujet des mères, des femmes, des enfants, qu’ils avaient vus pour la dernière fois. Et, bien que ceux « qui les pressuraient exigeassent d’eux de la gaieté, » elle ne pouvait naître sur l’heure. « J’ai une femme ! dit l’article inscrit sous le nom de « John, âgé de trente ans : » il posa sa main enchaînée sur le genou de Tom ; elle ne sait pas un mot de tout ceci, la pauvre créature !

— Où demeure-t-elle ? demanda Tom.

— Dans une taverne, ici près, au bas de la rivière. Si je pouvais seulement la voir encore une fois en ce monde ! »

Pauvre John ! c’était un souhait bien naturel ; et ses larmes coulaient tout aussi naturellement que celles d’un blanc. Un profond soupir s’exhala du cœur navré de Tom, et il essaya, en son humble guise, de le réconforter.

Dans la cabine au-dessus étaient assis des pères, des mères, des maris avec leurs femmes : de joyeux enfants couraient, sautaient, tourbillonnaient alentour, comme autant de gais papillons ! La vie coulait à pleins bords facile et douce.

« Oh ! maman, dit un petit garçon qui remontait do l’étage inférieur, il y a un marchand de nègres à bord, et il a là-bas quatre ou cinq esclaves.

— Pauvres créatures ! reprit la mère d’un ton moitié chagrin, moitié indigné.

— Qu’est-ce qu’il y a ? dit une autre dame.

— De pauvres esclaves dans l’entrepont.

— Et ils sont enchaînés ! reprit l’enfant.

— C’est une honte pour notre pays, qu’on y voie de telles choses ! s’écria une troisième femme.

— Oh ! il y a beaucoup à dire pour et contre, reprit une belle dame occupée à coudre à la porte du salon, tandis que son petit garçon et sa petite fille jouaient devant elle. Je suis allée dans le Sud, et je dois dire que les nègres me paraissent plus heureux, sous tous les rapports, que s’ils étaient libres.

— Quelques-uns peut-être, sous certains rapports ; reprit la personne qui avait provoqué cette réponse : selon moi, la plus terrible plaie de l’esclavage, c’est l’outrage fait aux sentiments et aux affections, la séparation des familles, par exemple.

— C’est là une mauvaise chose, assurément, dit l’autre, élevant en l’air une petite robe d’enfant qu’elle venait d’achever, et examinant avec attention les garnitures, mais j’imagine que cela n’arrive pas souvent.

— Très-souvent, au contraire, reprit la première avec vivacité ; j’ai vécu des années au Kentucky et dans la Virginie, et j’y ai vu des scènes à fendre le cœur. Supposons, madame, que vos deux enfants que voilà vous fussent enlevés et vendus ?

— Nous ne pouvons comparer notre manière de sentir à celle de ces gens-là, dit la dame, assortissant des laines sur ses genoux.

— Vous ne les connaissez pas, pour en parler ainsi, dit la première avec chaleur. Je suis née et j’ai été élevée parmi eux. Je sais qu’ils sentent aussi vivement, et peut-être plus vivement que nous.

— En vérité ? bâilla la dame. Elle regarda par la fenêtre de la cabine, et répéta pour conclusion : Malgré tout, je les crois plus heureux que s’ils étaient libres.

— L’intention de la Providence est sans aucun doute que la race africaine soit asservie, — tenue en état d’infériorité, reprit un membre du clergé, grave personnage, vêtu de noir, assis en dehors de la cabine : « Maudit soit Canaan ; il sera serviteur des serviteurs. » L’Écriture le dit.

— Êtes-vous sûr, mon cher, que ce texte dise ce que vous lui faites dire, demanda un grand homme, qui se tenait debout à côté.

— Sans nul doute. Il a plu à la Providence, pour quelque impénétrable dessein, de condamner cette race au servage pendant des siècles. Il ne nous appartient pas d’opposer notre opinion aux décrets du Seigneur.

— En ce cas, allons de l’avant, et achetons des nègres, dit l’homme, puisque la Providence le veut. N’êtes-vous pas de cet avis, mon cher ? Il se tourna vers Haley qui, les mains dans ses poches, près du poêle, écoutait attentivement la conversation. Oui, poursuivit-il, nous devons tous nous résigner aux décrets de la Providence. Les nègres doivent être vendus, asservis, troqués ; ils sont faits pour cela, comme nous pour les acheter. — C’est un point de vue tout à fait tranquillisant ; qu’en dites-vous, mon cher ? demanda-t-il à Haley.

— Je n’y ai jamais pensé, répliqua le marchand. Je n’en pourrais pas tant dire que ce monsieur. Je ne suis pas savant, moi. J’ai pris ce commerce pour amasser du bien ; et s’il y a quelque chose à redire, ma foi ! j’ai calculé que j’aurais toujours le temps de me repentir. Vous comprenez.

— Et à présent, vous vous en épargnerez la peine, n’est-ce pas ? Voyez ce que c’est que de connaître l’Écriture ! si seulement vous aviez étudié votre Bible, comme ce saint homme, vous sauriez de quoi il retourne, et vous vous seriez économisé une foule de tracas. Vous n’auriez eu qu’à dire : « Maudit soit !… » Comment donc l’appelez-vous ? — et tout marchait comme sur des roulettes. »

L’étranger, qui n’était autre que l’honnête éleveur de bestiaux, avec lequel nous avons déjà fait connaissance dans la taverne du Kentucky, s’assit et se mit à fumer, tandis qu’un sourire narquois contractait sa longue et maigre figure.

Un jeune passager, d’une physionomie aimable et intelligente, intervint : « Ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le-leur aussi de même. » — Il me semble, ajoutait-il, que c’est là un passage de la sainte Écriture, tout aussi bien que « maudit soit Canaan. »

— Le texte en parait pour le moins aussi clair à des ignorants comme nous, » dit l’éleveur, en lançant dis bouffées de fumée volcaniques.

Le jeune homme allait en dire plus, mais le bateau s’arrêta. Selon l’usage, tous les passagers se précipitèrent vers la proue, pour voir où l’on abordait.

« Ce sont deux façons de pasteurs, pas vrai ? » demanda l’éleveur à l’un des hommes qui débarquaient.

L’autre fit de la tête un signe affirmatif.

Au moment où les roues de la machine cessaient de battre l’eau, une négresse s’élança de la rive sur l’étroite planche, se fit jour à travers la foule, et gagnant l’entrepont, jeta ses deux bras autour de l’article infortuné, classé sous le titre de « John, âgé de trente ans. » Ses pleurs, ses sanglots le revendiquaient pour mari.

Mais qu’est-il besoin de redire l’histoire si souvent contée,— répétée chaque jour,— de liens brisés, de cœurs au désespoir, — du faible exploité par le fort ? Ne se renouvelle-t-elle pas sans cesse ? Ne crie-t-elle pas assez haut aux oreilles de celui qui entend, bien qu’il se taise ?

Le jeune homme, qui avait plaidé la cause de Dieu et de l’humanité, contemplait cette scène. Il se tourna vers Haley.

« Mon ami, dit-il d’une voix émue, comment pouvez-vous, comment osez-vous faire ce trafic impie ?… Regardez ces pauvres créatures ! me voilà ici, moi, tout joyeux d’aller retrouver au logis ma femme et mon enfant. Et la même cloche qui m’annonce que je vais me rapprocher d’eux, sonne pour cet homme et pour sa femme le glas de la séparation ! Un jour, soyez-en sûr, Dieu vous demandera compte de ceci. »

Le marchand silencieux se détourna.

« Je dis, mon cher, reprit l’éleveur en lui touchant le coude, qu’il y a ministre et ministre. Celui-ci ne m’a pas l’air de pouvoir digérer le « maudit soit Canaan ! »

Haley poussa un grognement inquiet.

« Et ce qu’il y a de pis, poursuivit l’autre, c’est que le Seigneur lui-même pourrait fort bien s’en scandaliser, quand vous en viendrez, comme nous tous, à régler vos comptes avec lui, un de ces jours. »

Haley marcha d’un air pensif jusqu’à l’autre bout du bateau.

« Si je réalise d’assez beaux bénéfices sur une ou deux de mes prochaines opérations, pensa-t-il, je me retirerai cette année. Le métier devient dangereux. » Il tira son agenda, et se mit à additionner ses comptes ; spécifique très-efficace pour une conscience troublée, et à l’usage de beaucoup d’autres négociants que M. Haley.

Le bateau s’écarta fièrement de la rive, et tout reprit son joyeux cours. Les hommes recommencèrent à causer, à lire, à fumer, les femmes à coudre, les enfants à jouer, et les roues à tourner de plus belle.

Un jour que le bateau avait mis en panne devant une petite ville du Kentucky, Haley se rendit à terre pour affaire de négoce.

Tom, à qui ses fers permettaient de se mouvoir dans un étroit circuit, s’était rapproché du bord, et regardait avec indifférence par-dessus le bastingage. Au bout d’un moment, il vit le marchand revenir d’un pas alerte, accompagné d’une femme de couleur, qui tenait un enfant dans ses bras. Elle était mise avec recherche ; un noir la suivait chargé d’une petite malle ; elle lui adressait la parole de temps à autre. Elle avança gaiement jusqu’à la planche, qu’elle franchit d’un pas rapide. La cloche tinta, la vapeur siffla, la machine gémit, haleta, et le bateau descendit la rivière.

La femme se faufila entra les caisses et les ballots qui encombraient l’entrepont, et s’asseyant, elle se mit à gazouiller avec son nourrisson.

Après avoir fait un tour ou deux dans le bateau, Haley s’approcha d’elle ; il lui dit quelques mots d’un ton indifférent.

Tom vit un nuage sombre passer sur le front de la femme, comme elle répondait avec une grande véhémence :

« Je ne le crois pas ; je ne veux pas le croire ! vous vous jouez de moi !

— Si vous ne voulez pas le croire, regardez plutôt ! dit le marchand, tirant un papier. Voilà le contrat de vente, et en bas le nom de votre maître. Je l’ai payé en bel et bon argent, je puis vous le dire.

— Je ne peux pas croire que maître ait voulu me tromper ainsi, reprit-elle, avec une agitation croissante.

— Vous n’avez qu’à demander au premier venu qui sait lire l’écriture, Hé ! par ici ! dit Haley à un homme qui passait. Tenez ! lisez haut ce papier. Cette fille s’entête à ne pas me croire, quand je lui dis ce qui en est.

— C’est un contrat de vente, signé par John Fosdick, dit l’homme, qui vous cède la fille Lucie et son enfant. C’est bien en règle, pour ce que j’y vois. »

Les exclamations passionnées de la femme attirèrent autour d’elle une foule de curieux, et le marchand leur expliqua sommairement de quoi il s’agissait.

« Il m’a dit qu’il m’envoyait à Louisville, pour me louer comme cuisinière dans la taverne où travaille mon mari, s’écria-t-elle. C’est là ce que maître m’a dit luimême, de sa propre bouche, et je ne peux pas croire qu’il m’ait menti.

— Il vous a vendue, ma pauvre femme ; pas moyen d’en douter, dit un homme à l’air bienveillant, après avoir examiné le papier : il l’a fait ; il n’y a pas à s’y méprendre.

— Alors, ce n’est plus la peine d’en parler, dit-elle, se calmant tout à coup. Elle serra l’enfant plus étroitement contre elle, s’assit sur sa malle, le dos tourné aux passagers, et regarda vaguement la rivière.

— Elle prend bien la chose, après tout, dit Haley. La voilà qui se tranquillise. Une fille fière, ma foi ! »

La femme demeurait immobile pendant que marchait le bateau. Une brise d’été, tiède et douce, passait sur sa tête comme le souffle d’un esprit compatissant : brise du ciel, qui ne s’enquiert pas si le front qu’elle rafraîchit est blanc ou noir. Elle voyait le soleil étinceler sur l’eau en réseaux d’or ; elle entendait résonner alentour des voix joyeuses, animées par le plaisir ; mais un rocher lui était tombé sur le cœur. L’enfant, appuyé contre son sein, se dressa sur ses petits pieds, et de ses petites mains lui caressa les joues. Il sautait, se relevait, balbutiant et gazouillant, comme résolu de la tirer de sa torpeur. Tout à coup elle l’enlaça dans ses bras, et ses larmes tombèrent lentement, une à une, sur le petit visage étonné et riant ; puis elle sembla de nouveau se calmer, et s’absorber dans les soins à donner à l’enfant.

C’était un petit garçon de dix mois, d’une force et d’une vigueur au-dessus de son âge. Toujours en mouvement, il ne laissait pas un moment de repos à sa mère, sans cesse occupée à le tenir, sans cesse en garde contre son infatigable activité.

« Voilà un beau brin d’enfant ! dit un homme s’arrêtant en face, les deux mains dans ses poches. Quel âge a-t-il ?

— Dix mois et demi, » répondit la mère.

L’homme siffla pour le marmot, et lui tendit un bâton de sucre candi, qu’il prit avidement, et qu’il porta sur-le-champ à sa bouche, dépôt général de tous les trésors des enfants.

« Un fameux gaillard ! dit l’homme, et qui connaît ce qui est bon ! » II siffla et passa outre. Arrivé à l’autre bout du bateau, où Haley fumait, assis sur une pile de ballots, il s’arrêta, tira une allumette, et alluma son cigare, tout en disant :

« Vous avez là-bas une fille d’assez bon air. Hé !

— Oui, elle n’est pas mal, dit Haley, chassant de sa bouche une bouffée de fumée.

— Vous la menez au Sud ?

Haley fit un signe de tête, et continua do fumer.

— Pour les plantations ?

— Le fait est, reprit le marchand, que j’ai une commande d’un planteur, et je crois que je l’y comprendrai. On me dit qu’elle fait bien la cuisine : là-bas on pourra l’utiliser comme cuisinière, ou la mettre à la cueille du coton. Elle a les doigts qu’il faut pour cela : j’y ai regardé. D’une façon ou de l’autre, elle sera de bonne défaite. Et Haley reprit son cigare.

— Mais sur une plantation ils ne voudront pas du petit jeune.

— Aussi le vendrai-je à la première occasion, répliqua le marchand.

— Je suppose que vous le laisseriez à bon marché, dit l’homme, grimpant sur la pile de colis, et s’y établissant à l’aise.

— Je ne sais pas ! C’est un joli petit, bien vivace, — droit, gras, fort ; une chair aussi dure qu’une brique.

— C’est vrai ; mais aussi il y a le tracas et la dépense de l’élever.

— Bah ! ça s’élève aussi aisément que toute autre créature qui marche : les négrillons ne donnent pas plus de peine que les petits chiens. Ce gaillard-la courra tout seul dans un mois.

— J’ai précisément un endroit parfait pour les élever, et je pensais à augmenter un peu mon fonds, dit l’homme. La cuisinière a perdu son petit la semaine passée : il s’est noyé dans le baquet pendant qu’elle étendait le linge à sécher, et je pensais à lui donner ce marmot à soigner. »

Haley et l’étranger fumèrent assez longtemps en silence, ni l’un ni l’autre ne se souciant d’aborder le premier la question principale. Enfin l’homme reprit :

« Vous ne demanderiez pas plus de dix dollars de ce petit-là, vu qu’il faut bien vous en débarrasser. »

Haley secoua la tête, et cracha d’une façon significative.

« Ça ne prend pas, dit-il ; et il se remit à fumer.

— Combien en voulez-vous donc ?

— Voyez-vous ! je pourrais élever l’enfant moi-même, ou le faire élever. Il est étonnamment sain et vivace ; dans six mois il vaudra cent dollars, et deux cents au bout d’un an ou deux, si je le mène au bon endroit. Ainsi, ce sera cinquante dollars, et pas un liard de moins.

— Oh ! c’est un prix ridicule ! se récria l’acheteur.

— Positif ! dit Haley, avec un hochement de tête résolu.

— J’en donnerai trente, mais pas un sou de plus.

— Voyons, reprit Haley, partageons le différend, et disons quarante-cinq. C’est tout ce que je puis vous concéder.

— Eh bien, c’est convenu, dit l’homme après un moment de réflexion.

— Tope là ! Où débarquez-vous ?

— À Louisville.

— À Louisville ! répéta le marchand. À merveille ! Nous abordons à la tombée de la nuit. — Le marmot dort. — Rien de mieux. — Nous l’enlevons tout doucement, sans bruit, sans criaillerie. — J’aime à faire les choses avec calme — Je déteste l’agitation, le tapage. »

Après avoir fait passer du portefeuille de l’étranger dans le sien un certain nombre de billets de banque, Haley revint à son cigare.

Par une soirée transparente et sereine, le bateau s’arrêta au débarcadère de Louisville. Toujours assise à la même place, la femme tenait dans ses bras son nourrisson profondément endormi. Lorsqu’elle entendit crier le nom de la station, elle déposa en toute hâte l’enfant dans un petit berceau, fermé par un creux au milieu des bagages ; puis elle s’élança vers le bord de la barque, espérant apercevoir son mari, parmi les garçons d’hôtel qui accouraient au débarcadère. Tandis que, penchée au-dessus de la balustrade, elle promenait des regards perçants sur les têtes mouvantes du rivage, la foule, restée à bord, se pressa entre elle et l’enfant.

« Alerte ! voilà le moment ! dit Haley. Il enleva le petit dormeur, et le passa à l’étranger. N’allez pas le réveiller au moins, ni le faire pleurer ! nous aurions un vacarme du diable avec la mère. »

L’homme prit soigneusement le paquet, et se perdit bientôt parmi les passagers qui débarquaient.

Quand le bateau, gémissant et soufflant, fut détaché de la rive et commença lentement à se remettre en haleine, la femme regagna sa place. Le marchand était là, — l’enfant n’y était plus !

« Quoi !… où… où donc ? s’écria-t-elle tout égarée.

— Lucie, dit Haley, l’enfant est parti ; autant que vous le sachiez tout de suite. Vous ne pouviez pas songer à l’élever dans le Sud ; je le savais, moi, et j’ai trouvé l’occasion de le vendre dans une bonne famille, qui l’élèvera mieux que vous n’auriez pu le faire. »

Le marchand en était venu à ce degré de perfection chrétienne et morale, si prôné depuis peu par certains prédicants et certains politiques du Nord ; il ne lui restait pas l’ombre de préjugés ou de faiblesse humaine. Son cœur en était précisément à ce point, où le mien et le vôtre, monsieur, pourraient atteindre, avec de la culture et des efforts. Le regard égaré, que la mère au désespoir jeta sur lui, aurait pu troubler un homme moins expérimenté ; mais il y était fait. Il avait vu cent et cent fois cette même expression. Vous vous y ferez aussi, ami lecteur ; et le grand but d’efforts récents est d’y accoutumer nos républiques du Nord, pour la plus grande gloire de l’Union. Aussi le trafiquant regardait-il l’angoisse mortelle qui contractait ces sombres traits, ces mains crispées, ce souffle haletant, comme les incidents ordinaires du commerce. Il se demandait seulement, à part lui, si elle allait crier, et mettre le bateau en rumeur ; car, de même que les défenseurs acharnés de certaines institutions, il haïssait l’agitation par-dessus tout.

Mais la femme ne cria pas : le coup l’avait frappée trop droit au cœur.

Elle s’assit : la tête lui tournait. Ses mains détendues retombèrent inertes à ses côtés. Elle regardait devant elle, sans rien voir. Le bruit, le bourdonnement du bord, le gémissement de la machine, se confondaient, comme en un cauchemar, à ses oreilles effarées. Le pauvre cœur foudroyé n’avait plus ni cri ni larmes pour épancher sa profonde angoisse. Elle était calme en apparence.

Le marchand, qui, ses intérêts à part, était presque aussi humain que la plupart de nos hommes politiques, se crut appelé à lui donner les consolations qu’admettait la circonstance.

« Je sais que ça doit t’être sensible, d’abord, Lucie, dit-il, mais une fille de bon sens, éveillée comme toi, prendra vite le dessus. C’est nécessaire, tu comprends ; personne n’y peut rien.

— Oh ! ne me parlez pas, maître ! — ne me parlez pas ! » dit-elle de la voix de quelqu’un qui étouffe.

Il persista : « Tu es une jolie fille, Lucie. Je te veux du bien, et je tâcherai de t’avoir une bonne place à la Basse-Rivière. Tournée comme tu l’es, tu trouveras bien vite un autre mari…

— Ah, maître ! si vous vouliez seulement ne pas me parler… pas à présent ! » dit-elle. Il y avait dans l’accent une si poignante angoisse, que le marchand compris que ce n’était pas de son ressort. Il se leva. La femme se retourna et s’ensevelit la tête dans sa mante.

Haley, qui se promenait de long en large, s’arrêtait parfois à la regarder.

« Elle le prend diablement à cœur ! murmura-t-il : mais du moins elle se tient tranquille. Une bonne transpiration, et ça se passera. »

Tom avait assisté au marché, du commencement jusqu’à la fin, et il en avait prévu les conséquences, Pour lui, pauvre noir ignorant, qui n’avait pas appris à généraliser, à élargir ses vues, c’était quelque chose de révoltant, d’horrible ! instruit par certains ministres de la chrétienté, il en eût mieux jugé, et n’y eût vu qu’un incident journalier d’un commerce légal. Mais, dans son ignorance, Tom, dont les lectures se bornaient à la Bible, n’avait pas de pareilles consolations. Son cœur saignait au dedans de lui, à la pensée des griefs de la pauvre chose souffrante, qui gisait là comme un roseau brisé : — chose douée de vie, de sentiment, d’immortalité, que la loi américaine classe froidement avec les caisses, ballots et autres colis.

Tom s’approcha, et essaya de lui dire quelques mots : elle gémit sourdement. Il lui parla, dans sa candeur, et les yeux noyés de larmes, du cœur de celui qui est tout amour, et qui habite dans les cieux, de Jésus, si plein de pitié pour tous, de la demeure éternelle où elle rejoindrait son enfant ; mais l’angoisse du désespoir fermait ses oreilles, et paralysait son cœur.

La nuit vint, — calme, glorieuse, impassible, avec ses milliers d’étoiles étincelantes, yeux angéliques, si beaux, mais si muets ! Pas une parole, pas un accent de pitié, pas une main tendue de ce ciel lointain !

Les voix qui causaient d’affaires ou de plaisir, se turent l’une après l’autre. Tout dormait à bord, et l’on entendait bouillonner l’eau sous la proue. Tom s’étendit sur une caisse : de temps à autre un sanglot étouffé arrivait jusqu’à lui, un cri de la pauvre femme qui gisait prosternée. « Oh ! que ferai-je ?… Seigneur !… Seigneur, mon Dieu, ayez pitié !… secourez-moi ! » Ainsi, par intervalles, jusqu’à ce que le murmure s’éteignit peu à peu.

Vers le milieu de la nuit, Tom tressaillit et s’éveilla. Une ombre passait rapidement entre lui et le bord du bateau : il entendit rejaillir l’eau. Seul, il avait vu et entendu. Il leva la tête — la place qu’occupait la femme était vide ! Il se glissa par terre, et la chercha en vain. Le pauvre cœur saignant avait cessé de battre, et les eaux, qui venaient de se refermer au-dessus, ondulaient souriantes et lumineuses.

Patience ! patience ! vous dont l’indignation s’éveille à de tels maux. Pas une palpitation, pas une larme de l’opprimé n’est perdue pour l’Homme de Douleurs, pour le Seigneur en sa gloire. Dans son sein patient et généreux il porte les angoisses d’un monde. Comme lui, supportez avec patience et travaillez avec amour, car aussi sûr qu’il est Dieu, « le jour de la rédemption viendra. »

Haley se leva de bonne heure, et courut, alerte et dispos, visiter sa vivante marchandise. Ce fut à son tour de regarder partout avec inquiétude.

« Où diable s’est fourrée cette fille ? » demanda-t-il à Tom.

Celui-ci, que l’expérience avait rendu prudent, ne crut pas devoir lui faire part de ses remarques. Il dit qu’il l’ignorait.

« Impossible qu’elle se soit glissée dehors cette nuit, à l’une des stations : chaque fois que le bateau s’arrêtait, j’étais debout, l’œil au guet. Je ne m’en fie jamais qu’à moi en pareil cas. »

Ce discours s’adressait à Tom, sur un ton confidentiel, comme s’il eût dû l’intéresser tout particulièrement. Il ne répondit rien.

Le marchand fouilla le bateau de la poupe à la proue, retourna les caisses et les ballots, chercha dans la chambre de la machine, autour des cheminées, partout ; en vain.

« À présent, Tom, sois franc, dit-il, lorsqu’après ses infructueuses recherches il revint où il l’avait laissé. Tu sais quelque chose — ne me dis pas non — j’en suis sûr. J’ai vu la fille étendue là vers dix heures hier au soir, je l’y ai revue à minuit, et encore d’une heure à deux. À quatre heures elle n’y était plus, et tu étais couché là, tout à côté, tu dois savoir de quoi il retoume — c’est impossible autrement.

— Eh bien, maître, dit Tom, vers le matin quelque chose a passé tout contre moi ; je me suis éveillé à demi, et j’ai entendu un grand bruit d’eau : alors j’ai ouvert tout à fait les yeux, et la fille n’était plus là. C’est tout ce que j’en sais. »

Le marchand ne fut ni ému, ni étonné ; car, ainsi que je vous l’ai dit, il était fait à beaucoup de choses, avec lesquelles vous n’êtes pas encore familiarisés. La présence même de la mort n’éveillait chez lui ni solennel effroi, ni glacial frisson. Il l’avait vue tant et tant de fois ! — il l’avait rencontrée dans les voies du négoce, et la connaissait bien. — Seulement il la regardait comme une impitoyable créancière qui, parfois, entravait déloyalement ses opérations commerciales.

Il se contenta de jurer que la fille était une franche coquine, qu’il était diablement peu chanceux, et que si les choses continuaient de la sorte, il ne gagnerait pas un sou à son voyage. Bref, il se considérait décidément comme un homme lésé, avec lequel on en a mal agi : mais il n’y avait pas de remède. La femme avait fui dans un État qui ne rend pas les fugitifs — non, pas même à la demande de toute la glorieuse Union ! Le marchand s’assit donc, et, mécontent, inscrivit sur son agenda, à la colonne profits et pertes, l’âme et le corps qui manquaient à l’appel[2].

« Quelle ignoble créature que ce marchand, n’est-ce pas ? si dépourvu de cœur ! c’est affreux !

— Oh ! mais personne ne fait cas de ces gens-là ! Ils sont universellement méprisés ; nulle part ils n’ont accès dans la bonne compagnie.

— Et je vous prie, monsieur, qui donc fait le marchand ? qui est le plus à blâmer ? du trafiquant grossier, ou de l’individu cultivé, instruit, intelligent, qui défend le système, dont le trafiquant n’est que l’inévitable résultat. Vous formez l’opinion publique qui l’encourage dans son commerce, qui le corrompt, qui le déprave, jusqu’à ce qu’il n’en rougisse plus. Et vous prétendez valoir mieux que lui !

— Il est ignorant et vous êtes instruit ; — il est au bas de l’échelle et vous êtes en haut ; — il est vulgaire et vous êtes poli ; — vous avez des talents, il a l’esprit borné.

Au jour du jugement à venir, ces considérations pourraient bien faire pencher la balance de son côté.

Pour en finir avec ces petits incidents d’un commerce légal, — nous supplions le monde de ne pas croire les législateurs américains aussi dépourvus d’humanité, que tendraient à le faire penser les prodigieux efforts de notre Congrès national, pour protéger et perpétuer ce genre de trafic.

Qui ne sait que nos grands hommes déclament à l’envi contre la traite des noirs à l’étranger ? Il s’est élevé parmi nous toute une armée de Clarkson ou de Wilberforce, des plus édifiants à voir et à entendre.

La traite des noirs de l’Afrique ! fi l’horreur ! — mais la traite des nègres du Kentucky, — oh ! c’est tout autre chose !


  1. O-Hio, mot indien qui signifie belle eau, belle rivière.
  2. Aux critiques qui accusent l’auteur d’exagération, nous répondrons par un fait récent, extrait d’un journal américain, le Boston Daily Evening Transcript, du 14 décembre 1852 : « Une négresse a été dernièrement pendue à Cedartown. Voilà pourquoi. Son maître lui signifia qu’il avait vendu ses quatre enfants. L’acquéreur était un homme connu dans tout le voisinage pour un avare et un tyran, qui, non seulement affamait ses esclaves, mais les battait avec la plus odieuse brutalité. La mère au désespoir supplia son maître à genoux de résilier le marché, de lui laisser ses enfants, ou tout ou moins de les vendre à quelque autre. Ses supplications furent vaines. Les enfants devaient être livrés le lendemain. Elle les tua dans la nuit. Elle a été jugée et pendue pour crime d’infanticide. »
    (Note des traducteurs).