La Case de l’oncle Tom/Ch XLIII

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Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 557-565).


CHAPITRE XLIII.

Une histoire de revenants authentique.


Les légendes sépulcrales circulaient plus que jamais dans la maison de Legris.

On affirmait tout bas avoir entendu, au profond de la nuit, des pas descendre l’escalier du grenier et rôder dans les corridors. En vain avait-on fermé la porte du dernier étage, le revenant avait en poche une double clef, ou, usant du privilège acquis de temps immémorial aux fantômes, passait par le trou de la serrure, et paradait comme devant, avec une audace tout à fait alarmante.

Quant aux formes extérieures du spectre, les rapports variaient beaucoup, grâce à une coutume fort répandue parmi les noirs — et aussi parmi les blancs — de fermer les yeux en pareille occasion, et de se cacher la tête sous des couvertures, des jupons, ou tout autre voile à proximité de la main. Or, qui ne sait que quand les yeux du corps donnent leur démission, les yeux de l’esprit n’en sont que plus éveillés et plus perçants. Il y avait donc bon nombre de portraits en pied du fantôme, tous attestés et garantis ressemblants, bien que, comme il arrive souvent des portraits, il n’y eut entre eux d’autre analogie que le costume classique des revenants, le grand drap blanc. Les pauvres esclaves, peu versés dans l’histoire ancienne, ne savaient pas que Shakespeare eût consacré ce détail pittoresque, en disant :

« Les morts enveloppés de draps parcouraient les rues de Rome, poussant des gémissements et des cris inarticulés[1]. »

Cette rencontre est un fait curieux de pneumalogie, que nous signalons à l’étude des spiritualistes.

Quoi qu’il en soit, nous savons, à n’en pas douter, qu’une grande figure, couverte d’un drap blanc, se promenait à des heures indues par toute la maison de Legris, franchissait les portes, glissait comme une ombre dans les pièces désertes, disparaissait par intervalles, et se montrait en haut du mystérieux escalier qui conduisait au fatal grenier ; et cependant le lendemain tout était clos et aussi solidement verrouillé que la veille.

Legris ne pouvait fermer tout à fait l’oreille à ces bruits, d’autant plus fatigants qu’on s’efforçait de les lui cacher. Il but encore plus que de coutume, leva la tête plus haut, et jura plus que jamais le jour ; mais la nuit il faisait de mauvais rêves, et les visions qui hantaient son chevet n’étaient rien moins que riantes. Le soir du lendemain de l’enterrement de Tom, il se rendit à cheval à la ville voisine pour y faire une orgie : il la fit complète. Il rentra tard et fatigué, ferma sa porte en dedans, en prit la clef, et se coucha.

Quelque peine qu’on puisse prendre à étouffer une âme, elle est pour le méchant un hôte incommode, inquiétant, redoutable. Qui peut assigner des limites à son activité ? qui connaît tous ses mystérieux peut-être, — ses frissons, ses tremblements, qu’elle ne saurait pas plus surmonter qu’elle ne peut s’affranchir de son éternité ? N’est-il pas insensé l’homme qui ferme sa porte aux esprits, quand il en a un au dedans de lui-même qu’il n’ose rencontrer face à face ? — dont la voix, quoique enfouie sous des montagnes, résonne encore comme la trompette du jugement dernier !

Legris s’était barricadé, avait mis une chaise contre sa porte, avait allumé une veilleuse, et placé ses pistolets à portée de sa main. Il avait examiné les espagnolettes des fenêtres, et jurant qu’il ne craignait ni le diable ni sa suite, il s’était endormi.

Il dormit profondément, car il était las ; mais à la fin, une ombre ténébreuse, un sentiment d’horreur, une vague appréhension d’un danger planant sur lui, se glissèrent dans son sommeil. Il vit le linceul de sa mère : Cassy le tenait déployé devant lui. Il entendit un bruit confus de cris de douleur et de gémissements. Il savait qu’il dormait, et luttait pour s’éveiller. Il y parvint à demi. Cette fois, il en était sûr, quelque chose entrait dans sa chambre. Sa porte s’ouvrait ; il n’en pouvait douter, mais la peur le paralysait. Enfin il se retourna en sursaut : la porte était ouverte ; et une main éteignit sa lumière.

Il faisait un clair de lune trouble et voilé ; — pourtant il voyait — là — une chose blanche glisser, au lieu de marcher — il entendait le frôlement du linceul sur le parquet. — Elle était là, debout, immobile, près de son lit. Une main glacée toucha la sienne ; une voix basse, étranglée, murmura trois fois à son oreille : « Viens ! viens ! viens ! » Et tandis qu’il gisait couvert d’une sueur froide, l’apparition disparut, sans qu’il sût quand et comment. Il sauta hors du lit, et courut à la porte ; elle était fermée à double tour : il tomba évanoui.

À dater de cette nuit, Legris s’abandonna à l’ivresse : il but, non plus comme autrefois avec une certaine prudence, mais outre mesure et sans arrêt.

Bientôt le bruit qu’il se mourait se répandit aux environs ; ses excès avaient développé l’effroyable maladie[2] qui semble projeter sur la vie présente les ombres livides de la réprobation future. Personne ne pouvait supporter les horreurs de cette chambre funèbre, où il délirait, se débattait, hurlait, et parlait de visions qui glaçaient le sang de ceux qui l’entendaient : debout, près de son lit de mort, il voyait se dresser une figure blême, terrible, inexorable, qui lui répétait : « Viens ! viens ! viens ! »

Par une bizarre coïncidence, le matin qui suivit la nuit où le fantôme apparut pour la première fois à Legris, on trouva la porte de la maison ouverte, et quelques nègres aperçurent deux ombres blanchâtres, glissant le long de l’avenue qui conduisait au grand chemin.

Un peu avant le lever du soleil, Emmeline et Cassy firent une halte dans un bouquet d’arbres près de la ville.

Cassy, vêtue de noir, portait le costume des créoles espagnoles. Un voile, jeté par-dessus son chapeau et surchargé de broderies, lui cachait le visage. Il avait été convenu qu’elle passerait pour une dame créole, et Emmeline pour sa femme de chambre.

Élevée dès son enfance au milieu de gens distingués, Cassy se trouvait en parfait rapport de langage, de manières, d’aspect, avec le rôle qu’elle avait pris. Ce qui lui restait encore de joyaux et de riches vêtements lui permit de compléter son personnage.

Elle s’arrêta dans le faubourg de la ville, à un magasin où elle avait remarqué des malles à vendre. Elle en acheta une, et pria le marchand de la lui faire porter. Ainsi, escorté d’un domestique qui voiturait son bagage sur une brouette, d’Emmeline qui la suivait chargé de son sac de nuit et de divers paquets, elle fit son entrée dans la petite auberge en femme de qualité.

La première personne qu’elle y rencontra fut George Shelby ; il attendait le passage du bateau.

De la lucarne du grenier, Cassy avait observé le jeune homme ; elle l’avait vu enlever le corps de Tom, et avait assisté de loin, non sans une certaine satisfaction, à sa lutte avec Legris. Plus tard, pendant ses excursions nocturnes, et en rapprochant les bribes de conversations qu’elle avait surprises parmi les noirs, elle sut qui il était, et comprit ses relations avec Tom. En le voyant comme elle attendre le bateau, elle se sentit rassurée.

L’air, les manières, et surtout la prodigalité de Cassy, écartèrent dans l’hôtel jusqu’à l’ombre d’un soupçon. Les gens sont, d’ordinaire, peu disposés à chercher querelle à quiconque paye bien ; c’est ce qu’avait prévu Cassy lorsqu’elle s’était munie d’argent.

Entre chien et loup on entendit approcher le bateau. George Shelby, avec la politesse naturelle à tout Kentuckien, offrit le bras à Cassy pour la conduire à bord, et s’occupa de l’y installer convenablement.

Tant que dura la traversée de la rivière Rouge elle garda la chambre et le lit, sons prétexte d’indisposition, et son officieuse compagne se montra des plus empressées à la soigner.

En atteignant le Mississipi, George, qui savait que la dame étrangère se dirigeait comme lui vers le haut pays, lui proposa de louer un salon en commun dans le même bateau. Il la plaignait de sa faible santé, et désirait faire de son mieux pour lui venir en aide.

Voilà donc nos voyageuses saines et sauves, établies à bord du bon bateau le Cincinnati, et remontant le fleuve à toute vapeur.

La santé de Cassy s’était singulièrement améliorée ; elle se promenait sur le pont, s’y asseyait, dînait à table ; tous remarquaient en elle des traces d’une rare beauté.

Dès que George l’entrevit, il fut frappé d’une de ces vagues et insaisissables ressemblances que presque tous nous avons rencontrées et qui nous troublent. Il ne pouvait s’empêcher de la regarder, de l’observer constamment. À table ou au salon, les yeux du jeune homme se fixaient sur elle, et ne s’en détournaient que lorsqu’elle se montrait fatiguée de cette persistance.

Cassy s’inquiéta ; elle pensa qu’il soupçonnait quelque chose, et, résolue de s’en remettre à sa générosité, elle lui conta son histoire.

George était tout disposé à la sympathie pour quiconque avait fui de la plantation Legris, de ce lieu haïssable, dont il ne pouvait parler sans indignation. Avec ce courageux mépris des suites, apanage de son âge et de son caractère, il assura Emmeline et Cassy qu’il ferait tout au monde pour les protéger et les seconder dans leur dessein.

La chambre voisine était occupée par une Française, madame de Thoux, qui avait avec elle une jolie petite fille d’environ douze ans.

Cette dame ayant ouï dire à George qu’il était du Kentucky, se montra empressée de rechercher sa connaissance ; elle y fut aidée par les grâces de l’enfant qui l’accompagnait ; c’était le plus gentil petit être qui ait jamais charmé l’ennui d’un séjour d’une quinzaine à bord d’un bateau à vapeur.

George s’asseyait souvent à la porte de la chambre de madame de Thoux, et Cassy pouvait, de la galerie, entendre leur conversation.

L’étrangère faisait mille questions sur le Kentucky, où elle avait, disait-elle, séjourné dans sa jeunesse. George découvrit, avec surprise, qu’elle avait habité dans le voisinage immédiat de sa famille : elle montrait du pays et des habitants une connaissance qui le confondait.

« N’avez-vous pas dans vos environs, lui demanda-t-elle un jour, un homme nommé Harris ?

— Il y a, en effet, un vieux planteur de ce nom, qui habite à peu de distance de chez mon père, répondit George ; mais nous n’avons jamais eu beaucoup de relations avec lui.

— C’est un grand propriétaire d’esclaves, je crois, reprit madame de Thoux d’un ton qui trahissait plus d’intérêt qu’elle n’en voulait montrer.

— Oui, répliqua George, remarquant son trouble avec surprise.

— Peut-être saviez-vous… peut-être avez-vous ouï dire qu’il avait… un mulâtre nommé Georges.

— Oh ! certainement. — Georges Harris. Je le connaissais bien. Il avait épousé une des femmes de ma mère ; il s’est enfui, et doit être maintenant au Canada.

— Enfui ! Dieu soit loué ! » s’écria madame de Thoux.

George, de plus en plus surpris, la regarda avec curiosité, mais ne dit rien.

Madame de Thoux fondit en larmes. « C’est mon frère ! dit-elle.

— Madame ! se récria George.

— Oui, monsieur Shelby. Et elle releva la tête avec un sentiment d’orgueil ; Georges Harris est mon frère !

— Est-il possible ? dit George se reculant et la considérant d’un air ébahi.

— Je fus vendue dans le Sud, qu’il n’était encore qu’un enfant, poursuivit-elle. Un homme bon et généreux m’acheta ; il m’emmena aux colonies françaises, m’affranchit et m’épousa. J’ai eu récemment le chagrin de le perdre, et je me rendais au Kentucky dans l’espoir d’y retrouver mon frère et de le racheter.

— Je lui ai, en effet, entendu parler d’une sœur Émilie, qui avait été vendue dans le Sud.

— Je suis cette sœur, reprit madame de Thoux. Mais, dites-moi, je vous prie, ce qu’il était, lui ?

— Un beau jeune homme, répliqua George ; et malgré la malédiction de l’esclavage, il s’était fait une excellente renommée, comme intelligence et comme principes. Je suis d’autant plus au fait, qu’il s’est marié dans notre maison.

— Et qu’était sa femme ? demanda madame de Thoux avec anxiété.

— Un trésor, dit George, une intelligente, pieuse et belle jeune fille. Ma mère l’avait élevée presque comme son enfant. Elle savait lire, écrire ; elle cousait et brodait à merveille. Elle avait de plus une voix remarquable et chantait fort bien.

— Était-elle née chez vous ?

— Non ; mon père l’avait achetée dans un de ses voyages à la Nouvelle-Orléans, et l’offrit à ma mère en cadeau. Elle avait alors de huit à neuf ans. Il ne voulut jamais dire ce qu’il l’avait payée ; mais l’autre jour, en classant de vieux papiers, nous avons retrouvé le contrat de vente. Elle lui avait coûté une somme exorbitante, sans doute à cause de sa rare beauté. »

George, tandis qu’il donnait ces détails, tournait le dos à Cassy, et ne pouvait voir l’expression de sa figure.

À cet endroit du récit elle lui toucha le bras, et pâle d’émotion, elle dit : « Savez-vous le nom des gens qui l’ont vendue ?

— Un certain Simmons était, je crois, le principal propriétaire ; — du moins ce nom, si je ne me trompe, figurait en tète du contrat.

— Oh ! mon Dieu ! » s’écria Cassy, et elle tomba sans connaissance sur le plancher.

George et madame de Thoux s’empressèrent autour d’elle ; quoiqu’ils ne comprissent rien à cet évanouissement, ils en étaient troublés, et firent en conséquence toutes les gaucheries ordinaires en pareil cas. Dans son zèle George renversa un pot à l’eau et cassa deux verres. Les dames rassemblées au salon, apprenant que quelqu’un s’était évanoui, obstruèrent les portes, interceptèrent l’air autant que possible ; bref, tout ce qui n’aurait pas dû se faire se fit.

La pauvre Cassy n’en revint pas moins à elle ; détournant son visage, elle pleura et sanglota comme un enfant. — Peut-être, vous mères, pourriez-vous dire à quoi elle pensait ; peut-être ne le pourriez-vous pas. Mais en ce moment, elle se sentit sûre que Dieu l’avait prise en pitié, et qu’elle reverrait sa fille. — Et, en effet, plus tard… — Mais nous anticipons.


  1. Jules César, de Shakespeare.
  2. Le delirium tremens