La Case de l’oncle Tom/Ch XXIII

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Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 339-348).


CHAPITRE XXIII.

L’herbe se flétrit, la fleur se fane.


Pour tous, la vie coule jour par jour ; elle fila ainsi pour Tom, et deux années se passèrent. Séparé de tout ce qu’il aimait, sa pensée le reportait par douloureux élans vers ceux qu’il avait laissés derrière lui, et cependant il ne se sentait pas tout à fait malheureux. L’harmonie de l’âme est si parfaite que le choc suprême, qui brise à la fois toutes les cordes, peut seul en détruire l’accord. Si nous repassons en notre mémoire de longues années d’épreuves et de souffrances, nous trouverons que chaque heure y versait sa part d’allégement, de distractions imprévues ; et que, sans pouvoir se dire heureux, encore n’était-on pas complètement misérable.

Dans le livre qui, à lui seul, faisait toute sa bibliothèque, Tom avait lu :

« Reçois volontiers tout ce qui t’arrivera, et supporte avec douceur les changements qui t’affligeront. »

Cette sage doctrine s’accordait au mieux avec les habitudes réfléchies, avec la douce sérénité qu’il avait puisées dans la lecture constante de ce même livre.

La réponse à sa lettre, reçue en son temps, était écrite, nous l’avons dit, par massa Georgie, d’une bonne main d’écolier, ronde et ferme. Selon les propres paroles de Tom, « cela pouvait quasi se lire d’un bout de la chambre à l’autre. » On y voyait comment tante Chloé, par son savoir en pâtisserie, gagnait de gros gages chez un confiseur de Louisville, argent qui s’amassait pour compléter la rançon de Tom ; comment prospéraient Moïse et Pierrot ; comment la petite mignonne trottinait, par toute la maison, sous la surveillance de la famille en général, et de Sally en particulier. La chère case, à la vérité, était fermée pour l’heure, mais Georgie ne tarissait pas sur les embellissements et additions qui devaient signaler le retour de l’oncle Tom.

Le reste de l’épître contenait : la liste des études de Georgie ; chaque article orné en tête d’une superbe majuscule ; plus le nom de quatre poulains, nés depuis le départ de Tom ; et, d’une même haleine, Georgie annonçait que papa et maman se portaient bien. Cette lettre, d’un style naïf et concis, paraissait à l’oncle Tom la plus rare pièce d’éloquence des temps modernes. Il ne se pouvait lasser de la lire et relire, et il eut, avec Éva, une grande consultation pour savoir s’il ne la ferait pas encadrer, afin de la suspendre dans sa chambre. La difficulté d’exposer à la fois les deux côtés de la page put seule annuler ce projet.

L’amitié de Tom et d’Éva croissant avec l’âge de celle-ci, il serait difficile de dire quelle place l’aimable enfant occupait dans ce cœur tendre et dévoué. Tom l’aimait comme quelque chose de terrestre et de frêle, et rendait en même temps une sorte de culte à cette nature toute céleste. Le matelot italien ne contemple pas l’enfant Jésus avec plus de vénération et de tendresse. Son bonheur était d’aller au-devant des innocentes fantaisies, de prévenir les mille désirs, arc-en-ciel changeant et coloré de l’enfance. Le matin, au marché, ses yeux parcouraient les étalages de fleurs, cherchant pour Éva les plus rares. La pêche la plus veloutée, l’orange la plus dorée, étaient glissées dans sa poche pour être au retour offertes à la petite fille qui le guettait de la porte. Les délices de Tom, c’était de voir cette figure radieuse, c’était d’entendre l’enfantine question : « Oncle Tom, que m’apportez-vous aujourd’hui ? »

Pour reconnaître ces attentions affectueuses, Éva n’était point en reste. Quoique enfant, elle lisait admirablement bien ; — son oreille musicale, son tour d’esprit poétique et vif, sa native sympathie pour le noble et le beau, lui donnaient, surtout lorsqu’elle lisait la Bible, des accents qui remuaient, jusqu’au fond, le cœur de Tom. D’abord elle n’avait voulu que lui faire plaisir ; bientôt, toutes les aspirations de son ardente nature s’attachèrent, s’enlacèrent au livre saint. Elle l’aima pour lui-même ; parce qu’il soulevait en elle d’étranges élans, parce qu’il la pénétrait de ces émotions indistinctes, profondes, dans lesquelles les jeunes imaginations, actives et passionnées, se complaisent.

C’étaient surtout l’Apocalypse et les Prophéties qui la ravissaient. — Leurs images obscures et merveilleuses, leur langage fervent, l’impressionnaient d’autant plus qu’elle n’en pouvait clairement saisir le sens. — Elle et son naïf ami, le vieil enfant et la petite fille, sentaient juste de même. Tous deux savaient que le livre parlait d’une gloire qui se révélerait un jour, de prodiges à venir, — merveilles dans lesquelles leurs âmes s’épanouissaient sans savoir pourquoi. Il n’en est pas des sciences morales comme des sciences physiques, l’incompréhensible n’y est pas toujours sans profit. L’âme s’éveille, pauvre étrangère, tremblante entre deux mystérieuses éternités, — l’éternel passé, l’éternel futur. Un seul point s’éclaire autour d’elle, et sans cesse elle aspire à l’inconnu. Les appels confus, les signes indistincts qui lui viennent de cette colonne de feu et de nuées, qui marche devant les générations, comme jadis devant les enfants d’Israël, éveillent en elle de puissants échos. Les mystiques images de la Bible lui sont comme autant de talismans, pierres précieuses empreintes d’hiéroglyphes inconnus ; elle les recueille dans son sein, en attendant que le voile du temple se déchire, et qu’elle puisse les lire à cette lumière, qui dissipera toute obscurité.

Les chaleurs de l’été ayant chassé de la ville, étouffante, et malsaine, tous ceux qui pouvaient aller respirer à la campagne les fraîches brises de mer, Saint-Clair émigra avec toute sa maison à sa villa du lac Pontchartrain.

C’était un charmant cottage indien, entouré de légères et élégantes vérandas de bambous, et situé au centre de jardins et de parcs. Le grand salon de réunion ouvrait sur un parterre, où abondaient les plantes pittoresques, les superbes fleurs des tropiques ; plusieurs sentiers ondulaient au milieu de cette magnifique végétation, et conduisaient jusqu’au bord du lac, dont la nappe argentée s’élevait et s’abaissait sous les rayons du soleil : — aspect admirable, et qui, sans cesse varié, paraissait toujours plus beau !

Le soleil à son déclin enflammait l’horizon ; le lac semblait un autre ciel rayé de rosé et d’or que traversaient, comme autant d’angéliques esprits, les blanches ailes des navires. S’éveillant au sein de cette gloire de pourpre, de petites étoiles commençaient à scintiller, et regardaient frémir leur faible image à la surface des eaux. Là, sous le berceau au bord du lac, par une belle soirée de dimanche, Éva et Tom s’étaient assis sur un tertre de mousse ; la Bible d’Éva était ouverte sur ses genoux, elle lut :

« Après cela, l’ange me fit voir un fleuve d’eau vive clair comme du cristal, et qui sortait du trône de Dieu… »

« Tom, dit Éva s’arrêtant tout à coup et montrant le lac : le voilà !

— Quoi, miss Éva ?

— Ne le voyez-vous pas ? — là ! répéta l’enfant, montrant les eaux transparentes, et les vagues qui reflétaient la pourpre et l’or du ciel.

— C’est vrai, miss Éva, dit Tom ; et Tom chanta :


Que l’aube me prête ses ailes,
Qu’un ange me tende la main,
Afin qu’aux rives éternelles,
Vers la Jérusalem nouvelle,
Je vole aux lueurs du matin !


— Où croyez-vous qu’elle soit, la nouvelle Jérusalem, oncle Tom ?

— Oh ! bien haut dans les nuages, miss Éva !

— Alors, je la vois, je pense. — Regardez ces nuages ! c’est comme de grands portails de nacre ; et au delà, loin, loin au delà, — c’est tout d’or, Tom. Chantez-moi donc les esprits brillants. »

Tom chanta l’hymne bien connue des méthodistes :


Je les vois ces esprits brillants,
Au sein de l’éternelle gloire,
Tout couverts de vêtements blancs :
Ils chantent l’hymne de victoire !


« Oncle Tom, je les ai vus ! dit Éva. »

Tom n’éprouva ni doute ni surprise. Éva lui aurait dit qu’elle avait été ravie au ciel, qu’il eût trouvé la chose assez naturelle.

« Ils viennent me visiter quand je dors, ces esprits, » dit-elle ; et ses yeux se voilèrent, comme elle chantait tout bas :


Je les vois ces esprits brillants,
Au sein de l’éternelle gloire,
Tout couverts de vêtements blancs.


« Oncle Tom, poursuivit-elle, j’y vais…

— Où, miss Éva ? »

L’enfant, debout, de sa petite main, montra le ciel ; et les yeux levés en haut, plongée qu’elle était dans les splendeurs du couchant, ses cheveux dorés, ses joues rougissantes, brillèrent d’un éclat divin.

« Je vais là ! répéta-t-elle, vers les esprits brillants, Tom ! j’irai avant peu. »

Le tendre et fidèle cœur ressentit un choc soudain. Tom se souvint que, depuis six mois, les petites mains d’Éva lui avaient souvent paru grêles ; sa peau devenait plus transparente, son souffle plus court. Elle se fatiguait vite, et demeurait toute languissante pour peu qu’elle essayât de jouer au jardin, où jadis elle s’ébattait gaiement des heures entières. Tom avait entendu miss Ophélia parler de la toux opiniâtre que tous ses médicaments ne pouvaient guérir ; et, à ce moment même, cette ardente joue, ces petites mains diaphanes, brûlaient d’une fièvre lente.

Et cependant la triste pensée qu’évoquaient les paroles d’Éva ne lui était jamais venue.

Y a-t-il eu des enfants semblables à Éva ? Oui, il y en a eu ; mais leurs noms sont inscrits sur des tombes, et leurs doux sourires, leurs yeux célestes, leurs paroles, leurs actes étranges, restent enfouis, douloureux trésors, au fond de plus d’un cœur navré. N’avez-vous pas connu ces légendes de famille, ces récits des grâces, de la bonté de celle qui est partie ? celle dont l’attrait céleste surpassait de si loin les charmes de tant d’autres qui demeurent ? Ne dirait-on pas que là-haut l’emploi d’une troupe d’anges est de se détacher, un à un, pour venir séjourner un temps sur la terre, et s’y faire aimer de cœurs égarés, qu’ils entraînent ensuite après eux, en s’en retournant au ciel ? Aussi, quand vous voyez le regard profond s’illuminer d’une lueur surnaturelle, quand la jeune âme se révèle en paroles plus suaves, plus sensées qu’il n’appartient à l’enfance, n’espérez pas retenir l’être chéri. Il est marqué du sceau divin, et l’immortalité rayonne dans son œil.

Ainsi de toi, Éva la bien-aimée, étoile radieuse de ton logis ! tu vas t’éclipser, et ceux qui t’aiment le plus, hélas ! s’en doutent peu.

Le dialogue d’Éva et de Tom fut interrompu par les appels répétés de miss Ophélia.

« Éva ! Éva ! Allons donc, enfant ! le serein tombe ; vous ne devriez pas être dehors. »

Éva et Tom se hâtèrent de rentrer.

Miss Ophélia n’était plus jeune, et son expérience de garde-malade avait été longue. Née à la Nouvelle-Angleterre, elle ne connaissait que trop la marche perfide de ce mal insidieux qui moissonne les plus beaux, les plus aimés, et qui les marque de l’irrévocable sceau de la mort, avant que la moindre fibre de vie paraisse atteinte. Elle avait remarqué cette toux légère et sèche, ces joues plus brillantes de jour en jour. L’éclat de l’œil, l’agitation fébrile des mouvements ne pouvaient lui faire illusion.

Elle essaya de communiquer ses inquiétudes à Saint-Clair, mais il les rejeta bien loin, avec une impatience nerveuse, toute différente de sa nonchalance habituelle.

« Oh ! trêve aux croassements, cousine, je les ai en horreur ! Ne voyez-vous pas que l’enfant grandit ? — Il n’y a pas, au moment de la croissance, jeune fille qui ne maigrisse.

— Mais cette toux !…

— Sottises ! la toux ! — ce n’est rien ; — un léger rhume, peut-être.

— Mais, c’est justement ainsi que cela commença pour la pauvre Éliza Jane, et pour Hélène, et pour Maria Sanders…

— Oh ! faites-nous grâce des listes funéraires et des contes de revenants. Vous devenez si prévoyantes et prédisantes, vous autres matrones, qu’un enfant ne saurait éternuer ou s’éclaircir le gosier, que vous n’évoquiez le désespoir et la ruine. Prenez seulement soin d’elle ; préservez-la de l’air du soir, ne la laissez pas trop jouer, et elle se portera à merveille ! »

Ainsi parlait Saint-Clair, mais il était nerveux, agité ; il surveillait Éva avec une sollicitude fébrile, que laissaient percer de continuelles affirmations : « L’enfant allait bien, — très-bien ; — ce n’était rien que cette toux ; — elle venait de l’estomac ; — il n’y avait pas d’enfant qui n’y fût sujet. » Il disait, mais ses yeux ne quittaient plus Éva. Il voulait qu’elle l’accompagnât à cheval dans ses promenades ; il apportait sans cesse pour elle des pâtes, des recettes, des mets fortifiants. — « Non qu’elle en ait le moindre besoin, répétait-il, mais cela ne lui fera toujours pas de mal. »

S’il le faut dire, ce qui navrait ce cœur paternel, c’était la maturité croissante de l’âme et des pensées d’Éva. Sans rien perdre de ses grâces enfantines, elle laissait tomber parfois des mots si profonds, des aperçus d’une telle portée, qu’ils ressemblaient à l’inspiration. Alors Saint-Clair tressaillait ; il la serrait entre ses bras, comme si l’étreinte passionnée avait pu la sauver ; et d’énergiques, de frénétiques résolutions de la conserver, de ne jamais se séparer d’elle, gonflaient sa poitrine.

L’âme et le cœur de l’enfant semblaient absorbés dans des œuvres de bienfaisance et d’amour. Généreuse, elle l’avait toujours été d’instinct, tandis qu’aujourd’hui on remarquait en elle je ne sais quoi de féminin, de sensible, qui dépassait son âge. Elle aimait encore à jouer avec Topsy, avec les autres enfants de toute nuance ; mais, spectateur plutôt qu’acteur, elle restait assise des demi-heures entières à rire des espiègleries de Topsy ; — puis soudain, une ombre passait sur son doux visage, son œil se troublait, et sa pensée errait au loin.

« Maman, dit-elle un jour tout à coup à sa mère, pourquoi ne pas enseigner à lire à nos esclaves ?

— Belle question, enfant ! Personne ne le fait.

— Pourquoi non ? insista Éva.

— Parce que la lecture ne leur serait bonne à rien. Elle ne leur enseignerait pas à travailler, et c’est pour cela qu’ils sont faits.

— Pourtant, ne faut-il pas qu’ils lisent la Bible pour connaître la volonté de Dieu ?

— Oh ! ils n’ont qu’à se faire lire le peu dont ils ont besoin.

— Mais, maman, il me semble que la Bible c’est le livre de tous ? chacun doit le pouvoir lire. Souvent ils en auraient tant d’envie, et il ne se trouve personne pour les aider !

— Quelle drôle d’enfant vous faites, Éva !

— Miss Ophélia a bien enseigné à lire à Topsy, continua l’enfant.

— Oui ; citez-la, je vous le conseille ! La science lui a merveilleusement profité. Topsy est bien la plus mauvaise petite créature que j’aie jamais vue.

— La pauvre Mamie, persista Éva, elle qui aime sa Bible comme ses yeux ! serait-elle heureuse de pouvoir la lire ! Lorsqu’elle ne m’aura plus là, comment s’y prendra-t-elle ? »

Marie continuait de bouleverser un tiroir, tout en répondant :

« Le temps viendra, c’est clair, où vous ne pourrez plus lire la Bible à tous nos esclaves, à tour de rôle, — non que je vous en blâme, je faisais de même, lorsque j’avais un peu plus de santé ; — mais après votre entrée dans le monde, quand il faudra s’habiller, recevoir et rendre des visites, vous n’en trouverez plus le temps. — Regardez, ajouta-t-elle, voici les bijoux que je vous donnerai alors. Je les portais à mon premier bal, — et, je puis vous l’assurer, Éva, je fis sensation. »

Éva prit l’écrin, souleva une rivière de diamants, et demeura rêveuse, ses grands yeux fixés sur le collier, et sa pensée voyageant au loin.

« Quelle mine sage et discrète, enfant !

— Maman, cela vaut-il beaucoup, beaucoup d’argent ?

— Je crois bien ! Mon père avait fait acheter ces brillants à Paris ; à eux seuls c’est une fortune !

— Je voudrais bien les avoir à moi et pouvoir en faire ce qui me plairait ! dit Éva.

— Et qu’en feriez-vous ?

— Je les vendrais ; j’achèterais une terre dans les États libres, j’y mènerais tous nos esclaves, et je payerais des maîtres pour leur enseigner à lire et à écrire. »

Elle fut interrompue par un éclat de rire de sa mère.

« À merveille, vous ouvririez école ; et j’espère que vous leur montreriez aussi à jouer du piano, à peindre sur velours ?…

— Je leur apprendrais à lire leur Bible, à écrire leurs lettres, à lire celles qu’on leur écrit, dit Éva avec assurance. Je sais, maman, qu’il est très-dur pour eux de ne pouvoir rien faire de tout cela. — C’est un chagrin pour Tom, — pour Mamie, pour d’autres encore ; — et puis maman, je pense que c’est mal.

— Allons, allons, Éva ; vous n’êtes qu’une enfant ! vous ne comprenez mot à tout cela, dit Marie, et votre babil me casse la tête. »

La migraine était toujours aux ordres de Marie des que la conversation prenait un tour qui ne lui allait pas. Éva se retira tout doucement ; mais, à partir de ce jour, elle donna assidûment à Mamie des leçons de lecture.