La Case de l’oncle Tom/Ch XXXI

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Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 430-443).


CHAPITRE XXXI.

Le dépôt d’esclaves.


Un dépôt d’esclaves ! Ce mot évoque peut-être d’horribles visions chez quelques-uns de mes lecteurs. Ils se figurent un antre obscur, immonde, un affreux Tartare, informis, ingens, cui lumen ademptum. Mais non, innocent ami ! De nos jours l’art de faire le mal s’est perfectionné ; on y met de l’adresse, de la recherche ; on évite avec soin tout ce qui pourrait choquer les yeux, offenser les sens d’une société respectable. La propriété humaine est en hausse ; en conséquence, on la nourrit bien, on la nettoie, on l’étrille, on la soigne, afin qu’elle arrive au marché propre, forte, et luisante. Un dépôt d’esclaves à la Nouvelle-Orléans est une maison bien tenue, qui ne diffère pas essentiellement des autres magasins, et où vous pouvez voir chaque jour, alignés sous une espèce de hangar, au dehors, des rangées d’hommes et de femmes, enseigne de la marchandise qui se vend au dedans.

On vous priera, de la façon la plus courtoise, d’entrer, d’examiner, et vous trouverez abondance de maris, de femmes, de frères, de sœurs, de pères, de mères, de jeunes enfants, à vendre séparément ou par lots, selon la convenance de l’acquéreur. L’âme immortelle, rachetée jadis par le sang et les angoisses du Fils de Dieu fait homme, alors que « la terre trembla, que les pierres se fendirent, et que les sépulcres s’ouvrirent, » se vend là, s’y loue, s’hypothèque, se troque contre de l’épicerie ou tout autres denrées sèches, suivant les phases du commerce et la fantaisie de l’acheteur.

Tom, Adolphe et leurs compagnons d’infortune avaient été confiés à la bienveillante sollicitude de M. Skeggs, gardien d’un dépôt dans la rue de ***, pour y attendre la vente du lendemain.

Tom, ainsi que la plupart de ses camarades, apportait avec lui une malle remplie de vêtements. On les introduisit dans une longue salle où ils devaient passer la nuit, et où étaient déjà rassemblés des hommes de tout âge, de toute taille et de toutes nuances, qui, livrés à une gaieté factice, riaient aux éclats.

« Ah ! ah ! voilà qui va bien ! Donnez-vous-en ! dit M. Skeggs le gardien. Mon monde est toujours si réjoui ! C’est Sambo, à ce que je vois, » dit-il d’un ton approbateur à un gros nègre, qui exécutait quelque ignoble bouffonnerie, cause des bruyants éclats de rires qui avaient accueillis les nouveaux venus.

Tom, comme on l’imagine, n’était pas d’humeur à prendra part au divertissement. Il déposa donc sa malle le plus loin possible du bruyant groupe, et s’assit dessus, le visage tourné vers le mur.

Les trafiquants d’articles humains font des efforts systématiques pour propager parmi leur marchandise une grossière et tapageuse gaieté, comme moyen d’étouffer la réflexion, et de rendre les esclaves insensibles à leur sort. Le régime auquel le nègre est soumis, du moment qu’il est acheté dans le Nord jusqu’à son arrivée au Sud, a pour but unique de tuer sa pensée, de l’abrutir. Le marchand d’esclaves recrute son troupeau dans la Virginie et le Kentucky ; il le conduit ensuite à quelque endroit bien situé et salubre, — souvent à des eaux thermales — pour y être engraissé. Là, les esclaves mangent à discrétion ; et, comme il s’en trouve toujours quelques-uns enclins à la mélancolie, on fait jouer du violon tout le jour, et on les oblige à danser. Celui qui se refuse à être gai, — dont l’âme est encore hantée du souvenir de sa femme, de ses enfants, de son logis, — est noté comme un être sournois, dangereux, et livré par suite à tous les maux que peut engendrer la malveillance d’un homme endurci et irresponsable. La vivacité, l’entrain, les apparences de la gaieté, surtout devant des regardants, leur sont constamment imposés, tant par l’espérance de trouver un bon maître, que par la crainte de tout ce que peut leur infliger la colère du marchand, s’il ne parvient pas à s’en défaire.

« Quoi qu’i fait là ce nèg’ ! » dit Sambo en s’approchant de Tom, après que M. Skeggs eut quitté la salle. Sambo était d’un noir foncé, de grande taille, vif, bavard et grand faiseur de tours et de grimaces.

« Quoi que vous faire là ? ajouta Sambo lui allongeant facétieusement son poing dans les côtes. Vous ruminer, hein ?

— Je dois être vendu demain à l’encan, répondit Tom d’un ton calme.

— Vendu à l’encan. — Hé ! ho ! garçons ! c’est ça qui est amusant ! Je voudrais en être, moi ! — Comme je vous les ferais rire ! Dites donc, hé ! c’est-i là tout le lot qui s’en va demain ? ajouta-t-il en posant familièrement sa main sur l’épaule d’Adolphe.

— Laissez-moi tranquille, s’il vous plaît ! dit Adolphe d’un ton farouche, en se redressant avec dégoût.

— Eh là ! vous aut’s ! en v’là un de vos nèg’ blancs ! une façon de couleur de crème qui embaume ! Et, se rapprochant d’Adolphe, il le flaira. Seigneur ! bon pour un débit de tabac ; lui, embaumer toute la boutique ! faire venir grands chalands, — ah oui !

— Tenez-vous tranquille ! je vous l’ai déjà dit, s’écria Adolphe furieux.

— Comme nous prend’ la mouche ! nous nèg’s blancs ! Regardez-nous, vous autr’ ! — Et Sambo singea d’une façon grotesque les manières d’Adolphe. C’est ça des airs, et des grrrâces ! Nous sommes été dans une bonne maison, que je suppose ?

— J’avais un maître, dit Adolphe, qui aurait pu vous acheter tous, rien qu’en échange de ses vieux rebuts !

— Seigneur ! pensez un peu, dit Sambo ; nous être gentilhomme ! grande noblesse !

— J’appartenais à la famille Saint-Clair, reprit Adolphe avec orgueil.

— Vrai !… Moi vouloir être pendu si eux pas contents se débarrasser de vous ! Une chance, quoi ! Peut-être bien vous va être troqué contre un lot de pots cassés et vieilles théières fêlées ! » dit Sambo, avec une provocante grimace.

Adolphe, poussé à bout par ces railleries, s’élança sur son adversaire, jurant et le frappant à tour de bras. Les autres riaient, applaudissaient : le tumulte attira le gardien.

« Qu’y a-t-il, garçons ? À l’ordre ! à l’ordre ! » dit-il comme il entrait, en faisant claquer son long fouet.

Tous s’enfuirent de différents côtés, excepté Sambo ; enhardi par la faveur dont il jouissait comme bouffon en titre, il maintint son terrain, faisant un plongeon de la tête avec une facétieuse grimace, toutes les fois que le gardien arrivait sur lui.

« Seigneur maître, c’est pas être nous ; — nous bien tranquilles ; — c’est nouveaux venus, là ; — être méchants, colères ! — toujours après pauv’ monde ! »

Sur ce, le gardien se tourna vers Tom et Adolphe, distribua, sans plus d’enquête, quelques coups de pieds et de poings ; et, après une recommandation générale d’être bons enfants et de dormir, il s’en alla.

Tandis que cette scène se passait au dortoir des hommes, jetons un coup d’œil dans l’appartement des femmes. Là, étendues sur le plancher, gisent, en diverses attitudes, d’innombrables créatures endormies, de toutes couleurs, depuis le noir d’ébène jusqu’au blanc de l’ivoire, de tout âge, depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse. Ici, c’est une belle fille de dix ans, dont la mère a été vendue hier, et qui a tant pleuré, sans que personne prit garde à elle, qu’elle a fini par s’endormir. Là, c’est une vieille négresse usée, dont les bras amaigris, les doigts rugueux témoignent de durs travaux : article de rebut, elle sera vendue demain pour ce que l’on en voudra donner. Une cinquantaine d’autres, la tête enveloppée de couvertures, ou bizarrement accoutrées, se groupent alentour. Mais, dans un coin, deux femmes se tiennent à l’écart. L’une, mulâtresse de quarante à cinquante ans, proprement vêtue, a une physionomie aimable et des yeux doux et limpides ; elle porte en turban un beau et fin madras ; sa robe bien ajustée, de belle et bonne étoffe, montre qu’une maîtresse attentive a pourvu à sa toilette. Serrée contre elle, et blottie comme en un nid, est une enfant de quinze ans, — sa fille. C’est une quarteronne au teint clair ; mais sa ressemblance avec sa mère n’en est pas moins frappante : ce sont les mêmes yeux doux et noirs, voilés de long cils, la même chevelure brune opulente et bouclée. Sa mise est aussi d’une grande netteté, et ses mains blanches et délicates n’ont évidemment jamais fait de travaux serviles. Toutes deux doivent être vendues demain, dans le même lot que les domestiques de Saint-Clair. Le propriétaire, auquel le montant de la vente sera transmis, est membre d’une église chrétienne à New-York. Il recevra l’argent, et sans plus y penser se présentera à la table du Seigneur, du Dieu, qui est aussi leur Dieu à elles !

Suzanne et Emmeline étaient attachées au service personnel d’une pieuse et charitable dame de la Nouvelle-Orléans, qui les avait instruites et élevées avec le plus grand soin. On leur avait enseigné à lire, à écrire ; on les avait entretenues des vérités de la religion, et leur sort avait été aussi heureux qu’il pouvait l’être. Mais le fils unique de leur protectrice, chargé de faire valoir les biens, les avait compromis avec insouciance par une folle prodigalité, et venait de faire faillite. La respectable maison des frères B. et compagnie, de New-York, ayant une des plus fortes créances, les chefs écrivirent à leur chargé d’affaires de la Nouvelle-Orléans, qui fit saisir la propriété réelle. (Elle se réduisait à peu de chose près aux deux femmes, et à un lot d’esclaves pour les plantations.) Il en donna avis à ses fondés de pouvoirs.

L’un des frères étant, ainsi que nous l’avons dit, un chrétien, habitant d’un État libre, se sentit pris de quelques scrupules. Il ne se souciait pas de trafiquer d’esclaves et d’âmes immortelles, — la chose lui répugnait ; mais d’autre part, il y avait trente mille dollars en jeu, et c’était trop d’argent à sacrifier à un principe. En sorte qu’après avoir beaucoup réfléchi, et demandé l’opinion de ceux qu’il savait être de son avis, le frère B. écrivit à son chargé d’affaires de disposer des immeubles de la manière qui lui semblerait le plus convenable, et de lui faire passer la somme.

Le lendemain du jour où la lettre arriva, Suzanne et Emmeline furent envoyées au dépôt, pour y attendre la vente générale.

La pâle clarté de la lune, qui filtre à travers les fenêtres grillées, éclaire la mère et la fille. Toutes deux pleurent, mais chacune à part et sans bruit, afin que l’autre ne puisse l’entendre.

« Mère, posez votre tête sur mes genoux, et essayez de dormir un peu, dit la jeune fille, s’efforçant de paraître calme.

— Je n’ai pas le cœur de dormir, Emmeline ! Je ne peux pas. C’est peut-être la dernière nuit que nous passons ensemble :

— Oh ! mère, ne dites pas cela ! Peut-être serons-nous vendues au même maître, — qui sait ?

— S’il s’agissait de toute autre, je dirais aussi, peut-être ? reprit la femme ; mais j’ai si grand’peur de te perdre, Emmeline, que je ne vois que le danger.

— Pourquoi, mère ? L’homme nous a trouvé bonne mine, et il a dit que nous ne manquerions pas d’acheteurs. »

La mère se rappelait trop bien les regards et les paroles de l’homme. Elle se rappelait, avec un affreux serrement de cœur, comment il avait examiné les mains de la jeune fille, soulevé les boucles de ses cheveux, et déclaré que c’était un article de premier choix. Suzanne, élevée en chrétienne, nourrie de la lecture de la Bible, avait autant d’horreur de voir vendre sa fille pour une vie infâme qu’en pourrait éprouver toute autre mère pieuse ; mais elle n’avait point d’espérance, point de protection.

« Je crois, mère, que nous nous en tirerons à merveille, si nous tombons à quelque bonne maison, où vous puissiez être cuisinière et moi femme de chambre, ou couturière. Nous aurons cette chance, j’espère. Il nous faut prendre un air avenant, alerte, aussi gai que nous le pourrons, dire tout ce que nous savons faire ; et peut-être y arriverons-nous ?

— Demain tu brosseras tes cheveux, lisses, tout droits, entends-tu ? dit Suzanne.

— Pourquoi, mère ? cela ne me va pas moitié si bien.

— Oui ; mais tu ne t’en vendras que mieux.

— Je ne comprends pas pourquoi ! dit la jeune fille.

— Des gens respectables seront plus disposés à t’acheter en te voyant simple et modeste, que si tu essayais de te faire belle. Je connais leurs idées mieux que toi, dit Suzanne.

— Eh bien, mère, je ferai comme vous voulez.

— Emmeline, si, après le jour de demain, nous ne devions plus nous revoir ; si j’étais vendue pour aller quelque part sur une plantation, et toi sur une autre ; — rappelle-toi toujours comment tu as été élevée, et tout ce que maîtresse t’a dit. Emporte avec toi ta Bible et ton livre d’hymnes. Si tu es fidèle au Seigneur, le Seigneur te sera fidèle. »

Ainsi parle la pauvre âme en sa profonde détresse ; car elle sait que demain tout homme vil et brutal, impitoyable et impie, peut devenir propriétaire de sa fille, corps et âme, s’il a seulement assez d’argent pour l’acheter. Et comment alors la pauvre enfant gardera-t-elle sa foi ? Elle pense à tout cela, et, tenant sa fille entre ses bras, elle la voudrait moins belle. Elle se rappelle l’éducation qu’Emmeline a reçue, si pure, si chaste, si fort au-dessus de sa condition, et elle s’en afflige presque. Sa seule ressource est de prier. Du fond de ces dépôts-prisons, si bien tenus, si propres, si convenables, que de prières ont montées jusqu’à Dieu ! — prières que Dieu ne met pas en oubli, comme on le verra au jour à venir, car il est écrit : « Quiconque scandalisera l’un de ces petits qui croient en moi, il lui vaudrait mieux qu’on mit une pierre de meule autour de son cou, et qu’on le jetât dans la mer[1]. »

Un doux et calme rayon de la lune descend d’en haut, et dessine, sur les groupes endormis, l’ombre des barreaux de la fenêtre. La mère et la fille chantent ensemble, sur un air bizarre et triste, un cantique composé par des esclaves, sorte d’hymne funèbre consacré parmi eux.


Où donc est la pauvre Marie,
Qui pleurait, pleurait sans répit ?
Où donc est la pauvre Marie ?
Elle a gagné le paradis !

Personne plus ne l’injurie,
Ne la frappe, ne la maudit ;
Morte, elle est l’heureuse Marie,
Elle a gagné le paradis !

Ces paroles, chantées par des voix douces et mélancoliques, au milieu d’une atmosphère imprégnée des soupirs du désespoir exhalés vers le ciel, résonnaient, à travers les sombres salles de la prison avec un accent pénétrant.


Oh ! chers amis, qui peut nous dire

Où sont cachés Paul et Silas ?
Leur sort ne pouvait être pire
Qu’il ne le fut sur terre, hélas !

Ici-bas c’était leur martyre,
Mais là-haut, dans le ciel bénis,
Ils ont ce que tout cœur désire,
Ils ont gagné le paradis !

Chantez, pauvres âmes, chantez ! La nuit est courte, et demain vous arrachera pour toujours l’une à l’autre !

C’est le matin, tout le monde est sur pied : le digne M. Skeggs, alerte et affairé entre tous, dispose son lot pour la vente. Il y a une sévère inspection des toilettes ; il est enjoint à chacun de prendre son meilleur visage, son air le plus éveillé. Maintenant tous, rangés en cercle, vont être passés en revue une dernière fois avant le départ pour la Bourse.

M. Skeggs, coiffé de son chapeau de fibres de palmier tressées, et fumant son cigare, fait sa tournée ; il met une dernière touche à sa marchandise.

« Comment cela ? dit-il, s’arrêtant en face de Suzanne et d’Emmeline ; qu’as-tu fait de tes boucles, la fille ? »

La jeune fille regarda timidement sa mère, qui, avec l’adresse polie, habituelle à sa classe, répondit :

« Je lui ai dit hier soir d’unir ses cheveux bien proprement, au lieu de les avoir tout ébouriffés en boucles ; c’est plus honnête, plus décent.

— Bêtises ! dit l’homme ; et se tournant d’un air impérieux vers Emmeline : Va-t’en te friser, et vite ! ajouta-t-il en faisant craquer son rotin. Ne te fais pas attendre ! — Et toi, va l’aider ! dit-il à la mère. Rien que ces boucles peuvent faire une différence de cent dollars sur la vente ! »




Des hommes de toutes les nations vont et viennent, sous un dôme splendide, sur un pavé de marbre. De chaque côté de l’arène circulaire s’élèvent de petites tribunes, à l’usage des commissaires-priseurs et des crieurs. Deux d’entre eux, gens instruits et de bonne mine, s’efforcent à l’envi, en un jargon moitié anglais, moitié français, de vanter la marchandise et de faire hausser les enchères. Une troisième tribune, encore vide, est entourée d’un groupe qui attend que la vente commence. Au premier rang figurent les domestiques de Saint-Clair : — Tom, Adolphe et leurs camarades ; là aussi Suzanne et Emmeline, inquiètes, abattues, se serrent l’une contre l’autre. Différents spectateurs, venus sans intention précise d’acheter, sont réunis autour des articles à vendre, les palpent, les inspectent, et discutent sur leur valeur et leurs dehors, avec la même liberté qu’en pourrait mettre une bande de jockeys à commenter les mérites d’un cheval.

« Holà, Alf ! qui vous amène ici ? dit un jeune beau, en frappant sur l’épaule d’un autre élégant, occupé à examiner Adolphe à travers son lorgnon.

— On m’a dit que les gens de Saint-Clair se vendaient aujourd’hui ; j’ai besoin d’un valet de chambre : j’ai voulu voir si le sien m’irait.

— Qu’on m’y prenne à acheter un seul des gens de Saint-Clair ! des nègres gâtés, du premier au dernier ! impudents comme le diable !

— Ne craignez rien, dit le beau ; une fois à moi, je les ferai bien changer de ton. Ils verront qu’ils ont affaire à un autre maître que monsieur Saint-Clair. — Sur ma parole, le drôle me revient ! je l’achèterai. J’aime sa tournure.

— Il absorbera tout votre avoir, rien que pour son entretien. Il est d’une dépense extravagante !

— Oui ; mais milord s’apercevra qu’on ne peut pas se permettre d’extravagances avec moi. Quelques visites à la Calabousse l’auront bien vite redressé ; c’est un moyen infaillible, je vous assure, de lui faire sentir l’inconvenance de ses façons ! Oh ! je le réformerai des pieds à la tête ; Vous verrez plutôt. Je l’achète, décidément. »

Tom cherchait avec anxiété, dans la foule qui se pressait autour de lui, une figure à laquelle il eût souhaité donner le nom de maître. — Si jamais vous vous trouviez, monsieur, dans la dure nécessité de choisir entre deux cents hommes un maître absolu, arbitre souverain de votre destinée, peut-être, comme Tom, en trouveriez-vous bien peu auxquels vous fussiez aise d’appartenir. Tom vit des individus de toutes sortes d’allures, gros, grands, sournois, fluets, petits, bavards, à la face allongée, ronde, osseuse ; mais la majorité se composait de gens grossiers, endurcis, qui achètent leurs semblables comme on achète des copeaux, pour les mettre, avec une égale insouciance, au panier ou au feu, selon le besoin. Tom eut beau chercher, il ne vit pas un seul Saint-Clair.

Un peu avant l’ouverture de la vente, un personnage, trapu et musculeux, dont la chemise sale, à raies de couleur, laissait voir la poitrine nue, et qui portait un pantalon râpé, moucheté de boue, coudoya la foule, et se fit faire passage en homme qui expédie activement les affaires. Il s’avança vers le groupe, et commença un minutieux examen. Dès que Tom l’aperçut, il se sentit pris d’une horreur instinctive ; cette répulsion augmenta encore quand il le vit de plus près. Gros et ramassé, il était évidemment d’une force gigantesque. Son crâne, rond comme un boulet, ses yeux d’un gris clair, surmontés d’épais sourcils roux, ses cheveux droits, roides, brûlés du soleil, ne rendaient pas, il faut l’avouer, son extérieur attrayant. Sa large et vulgaire bouche, dilatée par le tabac, en lançait de temps en temps le jus au loin avec une rare vigueur d’expectoration. Ses mains énormes, velues, couvertes de taches de rousseur, étaient d’une ignoble saleté et garnies d’ongles à l’avenant. Continuant la revue individuelle du lot, il saisit Tom par la mâchoire, inspecta ses dents, lui commanda de relever sa manche pour montrer ses muscles, le fit tourner, sauter, courir, afin de juger son pas.

« Où avez-vous été dressé ? demanda-t-il, après toutes ces investigations.

— Dans le Kentucky, dit Tom, cherchant de l’œil un libérateur.

— Qu’y faisiez-vous ?

— Je régissais la ferme du maître.

— Probable ! quel conte ! » et il passa outre. Il fit une pause devant Adolphe, regarda ses bottes vernies, les inonda d’un énorme jet de décoction de tabac, et avec un méprisant : « pouah ! » continua sa ronde. Il s’arrêta de nouveau devant Suzanne et Emmeline. Il saisit la jeune fille, et la tira vers lui de sa main lourde et sale ; il la lui passa sur le cou, sur la taille, sur les bras ; il regarda ses dents, puis la repoussa auprès de sa mère, dont la figure pâle exprimait ses angoisses à chaque mouvement du hideux étranger.

La jeune fille, effrayée, fondit en pleurs.

Finissez-en, petite mijaurée ! dit le courtier ; on ne pleurniche pas ici. La vente va commencer. » En effet, la vente commençait.

Adolphe fut adjugé pour une assez grosse somme au jeune élégant qui l’avait pris à gré. Les autres domestiques du lot Saint-Clair échurent à différents enchérisseurs.

« À ton tour, garçon ! n’entends-tu pas ? » dit le crieur à Tom.

Tom monta sur l’estrade, et jeta autour de lui un regard inquiet.

Tous les sons se mêlent en un bourdonnement confus : — le bavardage du crieur qui énumère, en anglais et en français, les qualités de l’article, le feu croisé des enchères qui se succèdent dans les deux langues, les coups de marteau, et enfin le coup final qu’accompagne le retentissement sonore de la dernière syllabe du mot dollars, au moment où le commissaire-priseur proclame le prix de l’adjudication. C’en est fait, — Tom a un maître.

On le pousse hors de l’estrade. Le gros homme à tête de taureau le prend rudement par l’épaule, le tire à l’écart, et lui dit d’une voix rauque : « Reste-là, toi ! »

Tom ne comprenait qu’à demi. Cependant la vente va son train, — le vacarme redouble, — tantôt en français, tantôt en anglais. Le marteau levé retombe… Suzanne est vendue. Elle descend de l’estrade, s’arrête, se retourne avec anxiété vers sa fille, qui lui tend les bras. Dans son agonie, elle regarde son nouveau maître : — c’est un homme entre deux âges, d’un aspect respectable, d’une physionomie bienveillante.

« Ô maître, achetez ma fille, je vous en supplie !

— Je le voudrais ; mais j’ai peur de n’en avoir pas les moyens, » dit le brave homme en suivant de l’œil avec intérêt la jeune fille, qui monte sur l’estrade et promène autour d’elle des regards effrayés et timides.

Son sang agité colore ses joues pâles, le feu de la fièvre allume ses yeux, et la mère frémit en la voyant plus belle qu’elle ne l’a jamais vue. Le crieur aussi profite de sa chance, et discourt avec volubilité en son mauvais jargon anglo-français ; les enchères montent rapidement.

« Je ferai tout ce que je pourrai, » dit le bienveillant gentilhomme, se joignant aux enchérisseurs et offrant son prix ; mais en quelques secondes il est dépassé ; tout ce que contient sa bourse n’y suffirait pas. Il se tait : le commissaire-priseur s’échauffe ; les enchères se ralentissent ; maintenant, la lutte n’est engagée qu’entre un vieil aristocrate de la Nouvelle-Orléans et notre ignoble connaissance au crâne dur et rond. Le noble personnage, mesurant de l’œil avec dédain son adversaire, fait encore quelques offres ; mais le manant persiste ; il l’emporte sur l’autre de toute la force de son obstination, et de toute la profondeur d’une bourse bien garnie ; aussi la rixe ne dure-t-elle qu’un moment : le marteau tombe… Il a la jeune fille, corps et âme, à moins que Dieu ne lui vienne en aide !

Le maître d’Emmeline est un M. Legris, propriétaire d’une plantation de coton sur la rivière Rouge. Elle est poussée vers le lot dont Tom fait partie, ainsi que deux autres, et s’éloigne toute en pleura.

Le brave propriétaire de Suzanne est vexé ; mais « ces choses-là arrivent tous les jours. Il n’y a presque point de ventes où l’on ne voit pleurer des mères et des filles ! on ne sait qu’y faire ! » et il se dirige d’un autre côté avec sa nouvelle emplette.

Deux jours après, l’homme d’affaires de la maison très chrétienne, B*** et compagnie, de New-York, expédiait l’argent à ses correspondants. Qu’ils inscrivent au dos de cette traite, prix de larmes et de sang, les paroles du Souverain Rémunérateur, avec lequel ils régleront un jour : « Quand il tire vengeance du sang versé, il n’oublie pas le cri du faible. »


  1. Évangile selon saint Marc, ch. IX, verset 42.