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La Cavalerie régulière en Campagne, souvenirs d’Afrique et de Crimée

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Parmi les services que la guerre d’Afrique a rendus à l’armée française, il en est un qu’on oublie trop peut-être. Des corps nouveaux, dont le nom est dans toutes les bouches, ne sont pas seulement sortis de cette lutte opiniâtre et glorieuse contre un ennemi regardé comme insaisissable : les anciens corps ont mieux compris de leur côté quelle part distincte leur revenait dans l’ensemble de ces fonctions diverses qui composent le rôle d’une armée. Ainsi la cavalerie régulière a combattu en regard de la cavalerie irrégulière : les devoirs si différens assignés à l’une et à l’autre ont été mieux saisis par les chefs comme par les soldats ; l’importance des irréguliers dans la guerre d’escarmouche, des réguliers au début et à la fin des grandes opérations, n’a plus été mise en doute. Plus tard, en Crimée, la cavalerie régulière a su profiter de cette expérience et donner des preuves de fougue irrésistible aussi bien que de solidité ; mais combien de pénibles épreuves n’avait-il pas fallu subir, combien de travaux stériles et de regrettables entraves n’avait-on pas imposés aux chefs de cavalerie, avant de reconnaître quelle place leur appartient dans une armée en campagne ! C’est vers quelques-unes de ces épreuves que mon souvenir se reporte aujourd’hui, au moment où une guerre lointaine pourrait fournir encore à la cavalerie française l’occasion de s’illustrer [1]. Quelques épisodes d’une campagne de 1840, quelques combats de Crimée, en voilà sans doute assez pour montrer les inconvéniens d’un emploi timide et vicieux de la cavalerie régulière, pour montrer aussi les grandes choses qu’en peut obtenir un chef intelligent et maître de son initiative. J’ai indiqué ailleurs les résultats fâcheux d’une organisation précipitée de bandes irrégulières [2]. C’est un défaut contraire, l’excès de réserve, qui ressortira peut-être trop souvent de ces pages écrites sous une impression qu’il fallait se résoudre à traduire sincèrement.

Un écrivain militaire plein de sens, le commandant Bonneau du Martray [3], a dit ces sages paroles : « Un seul moment de la vie d’un peuple où la cavalerie est bien employée suffit pour payer toutes les dépenses qu’elle a occasionnées pendant un temps considérable. » Ce bon emploi de la cavalerie, quelques hommes éminens nous ont appris par quels moyens on pouvait l’assurer. Le capitaine anglais Nolan par exemple a dit avec raison que si la cavalerie est déchue de sa haute réputation, elle ne peut s’en prendre qu’à cette tactique moderne qui la tient en lisière, système timide et qui devrait être inconnu à des cavaliers [4]. Dans notre guerre africaine, cette tactique, en ce qui touche la cavalerie régulière du moins, n’a que trop souvent prévalu. Que faudrait-il pour rendre à ce corps redoutable sa vie puissante d’autrefois ? Revenir aux bonnes traditions, à celles de Frédéric II et de Napoléon, c’est-à-dire rétablir les grands commandemens de cavalerie sous des officiers consommés, agissant vis-à-vis de l’ennemi avec l’indépendance qui appartient à des chefs spéciaux.

Ces principes essentiels d’un bon emploi de la cavalerie avaient trouvé un illustre partisan dans le maréchal Bugeaud lui-même. Mal disposé pour la cavalerie à son arrivée en Afrique, le maréchal avait fini par se rendre à l’évidence, et par reconnaître quels importans services il en pourrait attendre pour assurer le succès du nouveau plan d’opérations qu’il traçait à l’armée d’Algérie. À la bataille d’Isly, pleine liberté fut donnée au commandant de la cavalerie. On sait quel fut le brillant résultat de cette journée : les masses de cavalerie régulière marocaine enfoncées par le 2e régiment de chasseurs d’Afrique et repoussées loin du champ de bataille, la dispersion complète de la cavalerie noire de l’empereur Abderrhaman, la prise du camp marocain par le 4e chasseurs d’Afrique et les spahis. En homme de guerre consommé, le maréchal Bugeaud avait en quelque sorte prévu, dès la veille du combat, ce qu’aurait de décisif dans une pareille affaire la libre action de la cavalerie. Nous en trouvons la preuve dans une relation due à la plume même du maréchal et publiée dans la Revue [5]. On y lit ce curieux passage : « Je me rendis au camp de la cavalerie, où une petite fête en mon honneur était improvisée ; je développai toute ma théorie. Ces jeunes têtes s’échauffèrent ; les cœurs étaient électrisés. Ah ! m’écriai-je, avec des hommes tels que vous, la victoire n’est plus douteuse ! » Un pareil éloge venant d’un pareil homme de guerre était comme la promesse du succès pour cette arme, et la confiance du brave maréchal fut pleinement justifiée. Renfermée dans le carré stratégique dont le système de combat exigeait la formation, la cavalerie régulière pouvait en sortir sans rien compromettre. Elle avait ainsi toute l’indépendance convenable à ses allures, et la journée d’Isly, restée célèbre dans les fastes de nos réguliers, est la preuve mémorable de ce qu’un chef habile pourrait encore obtenir d’eux en pareille occasion [6].

Cette arme, telle qu’elle est aujourd’hui constituée en France, comprend la grosse cavalerie, les cuirassiers, qui, depuis 1815 et l’immortelle charge de Waterloo, n’ont jamais donné dans une occasion mémorable ; — la cavalerie de ligne (dragons et lanciers), qui s’est illustrée à Eupatoria ; — la cavalerie légère, hussards et chasseurs, troupe brillante qu’on a trop négligée dans certaines expéditions d’Afrique, comme on cherche à le prouver dans ces souvenirs.


I

Quand douze escadrons de chasseurs et de hussards s’embarquèrent pour l’Algérie au commencement du mois de décembre 1839, ils étaient appelés à soutenir en regard des chasseurs d’Afrique et des spahis l’honneur de la cavalerie française sur un terrain nouveau pour elle. Quel spectacle présentait alors notre colonie ? On se retrouvait en pleine lutte après une courte période de paix ; les expéditions allaient se succéder, toutes diverses de caractère et d’aspect, mais la plupart faisant briller notre infanterie par-dessus tous les autres corps de l’armée. On a un peu oublié tout cela, et il n’est pas inutile de rappeler en quelques mots au milieu de quels événemens nous allions entrer en campagne.

Le traité de la Tafna était rompu. L’expédition des Portes-de-Fer, traitée par l’opposition d’alors de voyage pittoresque, avait fourni à l’émir Abd-el-Kader un prétexte d’hostilité qu’il s’était empressé de saisir. « Tenez-vous pour averti, avait-il écrit au maréchal Valée le 18 novembre 1839, je suis décidé à la guerre, ainsi que tous les croyans. » Cette lettre était postérieure de quelques jours à peine à un assassinat commis sur un de nos braves officiers, qui avait sous ses ordres la colonne placée au camp de l’Oued-Laleg. Le commandant Raffet était tombé dans un affreux guet-apens, et sa tête avait été portée aux pieds de l’émir par un des officiers mêmes d’Abd-el-Kader, le lieutenant Béchir. Le maréchal Valée, qui venait de gagner le bâton de commandement sur la brèche de Constantine, avait juré aussitôt de venger l’affront fait à la France. La guerre était déclarée.

Le 20 novembre 1839, Abd-el-Kader passait la Chiffa. Ce même jour, les deux convois de Mered et de l’Oued-Laleg, sortis de Bouffarik, éprouvaient un affreux échec. Le premier était ramené, le second taillé en pièces. Le 21, une sortie tentée par le commandant de l’Oued-Laleg fut encore plus funeste à nos armes. Attaquée par quinze cents cavaliers des Hadjoutes, les plus habiles et les plus ardens de nos ennemis, cette malheureuse colonne, après une défense héroïque, fut écrasée ; cent cinq hommes, officiers et soldats, restèrent sur la place. Au milieu des cadavres se trouvait le corps du capitaine de Grandchamp, horriblement défiguré ; le capitaine fut sauvé cependant, et une de nos divisions d’infanterie garde encore à sa tête cette noble figure militaire. Il y avait là une cruelle, mais utile leçon pour les jeunes officiers qui sont appelés à conduire des convois. Le manque de présence d’esprit fut pour le commandant du convoi de l’Oued-Laleg, qui n’avait pas fait parquer ses voitures, la cause d’un désastre où furent entraînés avec lui plusieurs de ses compagnons d’armes. C’est dans l’étude de pareils faits que doit se recueillir celui qui est appelé à commander un jour.

La guerre avait donc éclaté aux portes d’Alger. Le gouvernement français s’empressa d’envoyer des renforts pour soutenir une lutte qui s’annonçait comme terrible. Plusieurs régimens d’infanterie furent désignés pour aller venger l’insulte faite à l’honneur de nos armes. La cavalerie régulière ne fut pas oubliée, et j’ai indiqué la date à laquelle douze escadrons, appelés en Afrique, quittaient la France. Les 1er, 4e, 8e, 9e de chasseurs, les 5e et 6e de hussards fournissaient chacun deux escadrons, sous le commandement de leur chef respectif. J’eus l’honneur d’appartenir aux escadrons du 5e de hussards, commandant de Charbonne [7].

Les douze escadrons de France débarquèrent à Alger dans les premiers jours de janvier 1840. Déjà un éclatant succès avait marqué nos premières opérations contre l’émir. Une dépêche télégraphique, datée de Blidah 31 décembre, annonçait à la France le glorieux combat de l’Oued-Laleg, livré par le maréchal Valée en personne, et où l’infanterie et les chasseurs d’Afrique faisaient éprouver aux réguliers d’Abd-el-Kader une déroute complète. Le colonel Changarnier à la tête du 2e léger, le colonel Bourjoly à la tête des chasseurs d’Afrique, illustraient déjà des noms dont l’armée devait plus tard être si fière. Le colonel Changarnier nous apparaissait alors comme le type de l’abnégation militaire et du génie qui sait attendre son heure ; il montrait en même temps dans l’action une bravoure à toute épreuve, et on disait de lui avec raison que c’était un Murat d’infanterie. Après la belle victoire de l’Oued-Laleg, on pensait qu’un tel coup porté au fanatisme des musulmans rangés sous l’étendard du premier chef guerrier qu’ils eussent à nous opposer suffirait pour ramener la tranquillité et la confiance au milieu de nos possessions envahies. C’était peu connaître l’ennemi patient et rusé que nous avions à combattre. Abd-el-Kader ne pliait sous l’orage que pour se relever bientôt plus hardi. De notre côté heureusement, la suspension des hostilités fut employée à d’utiles travaux d’organisation. Dès le mois de janvier 1840, toute l’armée se trouva concentrée autour d’Alger, formée en deux divisions, plus une de réserve, composée de trois vieux et solides régimens d’Afrique, le 2e et le 17e léger, le 23e et le 24e de ligne. Les douze escadrons arrivés de France faisaient partie de cette réserve. On procéda sans retard à leur organisation, en les fondant dans deux régimens appelés régimens de marche, sous les ordres de deux chefs expérimentés et braves, les colonels Korte et Miltgen. On ne pouvait faire un meilleur choix pour conduire de jeunes cavaliers dont la plupart n’avaient jamais vu le feu ; le premier eut le commandement du 2e régiment, et le 1er régiment échut au second. Mon régiment était sous les ordres du colonel Korte, officier de cavalerie des plus distingués par sa bravoure et son talent de manœuvrier. Nous étions à bonne école, dans le cas toutefois où il nous serait permis d’agir.

Sous l’impulsion de ces deux habiles chefs, la cavalerie régulière de France eut bientôt pris les allures de sa glorieuse compagne d’Afrique. Elle fut appropriée au pays et à la nature de la guerre qu’elle était appelée à faire. Le lourd schako fut remplacé par ce traditionnel képi d’Afrique, qui a été vu sur tous les champs de bataille de l’Europe. La chabraque fut aussi supprimée comme un inutile objet de parade. Dans un pays où le soldat doit tout emporter avec lui, même du bois, comme dans la province de Constantine, pour faire cuire la soupe, le cheval est souvent chargé à tel point qu’on se demande où trouvera place le cavalier. Le bois et le fourrage unis par des courroies à la palette de derrière, le manteau, la marmite, la faucille pour couper l’orge, la hache pour tailler le bois, la gourde enfin, assujettis sur le devant, dérobent à l’œil le petit coursier arabe, quand un de nos cuirassiers est monté dessus. Et cependant quelle ardeur, quelle sobriété, quelle vigueur chez ce cheval d’Afrique ! La Crimée est là pour lui signer ses lettres de noblesse parmi les chevaux de guerre dans tous les pays où le porteront les destinées de la France.

Toute cette cavalerie, jusqu’à la reprise des hostilités, fut cantonnée dans les environs d’Alger. Les possessions françaises, à cette époque, commençaient à Alger ; du côté du sud, elles finissaient à une douzaine de lieues, à Blidah, qui était constamment bloquée ; du côté de l’est, il fallait une forte colonne pour aller à la Maison-Carrée, située à six lieues de la ville. Entre ces distances, les Arabes coupaient les routes, et les têtes quand ils pouvaient. Les Hadjoutes, cavaliers hardis, rusés, téméraires même, jetaient la terreur parmi les colons.

Le 2e régiment de marche était cantonné à Hussein-Dey, situé à trois lieues d’Alger. Ce fut de ce point que nous partîmes pour notre première opération dans le pays ; mais avant de prendre part à l’expédition projetée, nous nous étions exercés à différentes manœuvres sous la direction du général de Dampierre, qui nous commandait. Hussein-Dey se trouve placé au bord de la mer, et tous les matins nos malheureux chevaux français, pour s’acclimater au sable du désert, devaient galoper pendant de longues heures sur une plage sablonneuse, où ils enfonçaient jusqu’au ventre. Pour les récompenser de ce travail, on leur donnait de l’orge, nourriture des chevaux du pays ; ils n’y voulurent pas toucher. Force fut de faire venir de l’avoine de France, ce qui ne les nourrissait guère mieux. Ils ne mouraient pas encore, mais ils étaient maigres à faire peur. Ici déjà se révélait une des difficultés de l’emploi de la cavalerie dans une guerre lointaine. La subsistance du cheval est une des graves questions qui en pareille occurrence doivent préoccuper les chefs de corps.

L’ordre de se mettre en campagne ne tarda pas d’arriver ; les douze escadrons de France étaient appelés à l’honneur de marcher contre les Arabes. Une nouvelle organisation fut donnée à l’armée. La 1re division était commandée par M. le duc d’Orléans, la 2e par le général vicomte Schramm ; la réserve, où se trouvait la cavalerie de France, restait sous les ordres de M. le général vicomte de Dampierre. Le maréchal Valée commandait en chef. Officier d’artillerie du plus haut mérite, il s’était illustré dans les guerres du premier empire avant d’inscrire son nom sur les murs de Constantine. Le maréchal était vieux, mais il conservait toute la vigueur du jeune âge ; c’était une sorte de Radetzky, montant à cheval dès le matin et n’en descendant que le soir. Il connaissait tout, sauf la cavalerie, à laquelle il n’entendait rien.

Un acte de piraterie venait d’être commis sur un navire français à Cherchell ; on avait voulu en tirer vengeance. Tel était le but de l’expédition à laquelle la cavalerie de France allait prendre part. Nos troupes formaient un effectif de 12,000 hommes ; ces braves espéraient rencontrer sur leur chemin, à Cherchell, les miliciens d’Abd-el-Kader et leur donner une rude leçon. La concentration du corps d’armée eut lieu à Bouffarik. Il n’y eut point de revue préparatoire avant l’ébranlement des colonnes, beaucoup de nos jeunes soldats ne connaissaient pas même le maréchal de vue ; quant aux officiers, plusieurs, comme moi, étaient dans la même ignorance, et je n’ai pas oublié un petit incident de cette première journée de marche où j’eus le regret d’être acteur. Le 12 mars, jour où l’armée se mettait en route, la pluie tombait à torrens. Le vieux maréchal, entouré de son état-major, était sur le bord de la route que suivaient nos colonnes ; les pieds de son cheval touchaient presque au talus du fossé ; chacun était enveloppé dans son caban, cherchant à se soustraire à la pluie ; on défilait silencieusement. Arrivé moi-même devant le maréchal, j’aperçus ou plutôt j’entrevis, dans le groupe qui l’entourait, le capitaine de Mac-Mahon, qu’il était permis dès lors de croire réservé aux plus hautes destinées militaires. J’avais l’honneur d’être l’ami du capitaine de Mac-Mahon, j’occupais le même grade. Cédant à un mouvement de fraternité naturel entre soldats, je voulus lui serrer la main ; mais, entraîné par une monture trop ardente, je faillis précipiter dans le fossé qui bordait la route un cavalier qui nous séparait, et ce cavalier, c’était le maréchal. Je n’eus que le temps de me plonger au milieu d’un flot de hussards qui défilaient. Le maréchal Valée lançait contre moi les jurons les plus énergiques et avait mis à mes trousses un gendarme qui, heureusement, me perdit bientôt de vue. Au bivouac du soir, je rencontrai le capitaine de Mac-Mahon qui portait des ordres ; il m’appela. — Vous l’avez échappé belle, me dit-il, le gendarme qui n’a pu vous atteindre a été vivement réprimandé comme ne sachant pas son métier. S’il l’avait su, vous alliez faire la campagne au fort de l’Empereur. — Voilà comment j’appris à connaître la figure du vainqueur de Constantine.

Le bivouac fut triste. L’armée d’Afrique, à cette époque, marchait sans tentes, les chefs seuls en avaient. Un zouave, avec cet esprit inventif du soldat, venait de découvrir la tente-abri ; c’est un emploi ingénieux de son turban qui lui en avait donné l’idée. — Ah ! disions-nous tristement, nous autres cavaliers, si un vieux chasseur d’Afrique pouvait nous trouver une selle ! — Le caban d’Afrique commençait aussi à entrer dans nos habitudes. Ce vêtement chaud et commode était emprunté aux Arabes : il n’est rien de tel que de demander aux renards comment se font les terriers. Nous avions marché toute la journée avant d’arriver à ce bivouac. Le soldat français a le génie des mauvaises situations : un de mes hommes me construisit un lit formé de roseaux, mais tellement haut, qu’il fallait monter à cheval pour se jeter dessus. Je m’y endormis de ce doux sommeil de la jeunesse insouciante. Le matin, mon lit de roseaux flottait en quelque sorte dans la boue, et je me trouvais à peu près dans la situation de Moïse abandonné sur le Nil. Un bon verre de café, cette liqueur aimée du soldat d’Afrique, eut bientôt fait raison du brouillard de la nuit.

L’armée se remit en route sans retard ; elle marchait sur trois colonnes, dont l’une suivait le pied de l’Atlas dans toute la longueur de la plaine : celle-ci était sous les ordres du général Duvivier [8], grande et sévère figure militaire, empreinte dans sa dignité hautaine de je ne sais quel ascétisme monastique. La seconde, sous les ordres du maréchal gouverneur, prit le milieu de la plaine ; la cavalerie de France marchait avec elle. La troisième, partie de Coléah, longea le Sahel. Le général Lamoricière commandait cette colonne. Le jeune et vaillant Marceau revivait dans ce chef illustre. Tout semblait sourire au brillant officier, et rien ne présageait alors les tristes vicissitudes au milieu desquelles devait se poursuivre sa carrière.

D’Alger à Cherchell, on compte environ trente lieues. Les Hadjoutes, tribu guerrière et les plus hardis cavaliers que posséda jamais l’Afrique, habitaient la partie de la plaine qui s’étend depuis la Chiffa jusqu’à l’extrémité de celle dite de la Mitidja, et dont la surface mesure près de dix lieues de l’est à l’ouest. Dans sa largeur, elle peut avoir aussi neuf ou dix lieues du nord au sud. Placés au centre avec la colonne du maréchal, nous pouvions apercevoir la marche des deux autres colonnes par le feu qu’elles mettaient aux tentes des tribus de ces Hadjoutes. La plaine était une mer de flammes. Nous marchâmes ainsi pendant deux jours, brûlant et dévastant tout, nous arrêtant chaque nuit pour prendre nos bivouacs. Une pluie continuelle rendait affreux les chemins, qui étaient coupés de ravins et de torrens. Les Arabes, toujours bien prévenus par leurs éclaireurs, qui sont les premiers du monde, fuyaient comme des Parthes, ne laissant entre nos mains que les bœufs et les moutons qui ne pouvaient suivre leur émigration ; cette ressource suffisait à peine à nos besoins. Le troisième jour au soir, les trois colonnes réunies atteignirent les confins de la plaine, et l’on s’arrêta devant une espèce de vieux château romain, appelé Bordj-el-Arba. L’armée se trouvait concentrée dans les mains du vieux maréchal.

Pendant toute cette marche, depuis le camp de Blidah jusqu’à Bordj-el-Arba, aucune manœuvre ne fut exécutée, soit pour attirer les Arabes, soit pour se retourner contre eux. Le maréchal gouverneur, officier d’artillerie ai distingué, marchait comme un boulet qui sort de la gueule d’une pièce, toujours droit devant lui. La cavalerie de France, massée, comme un troupeau de moutons, au milieu du convoi, ne fut pas même employée à couvrir et à protéger nos flancs. C’était à notre vaillante infanterie, 2e, 17e léger, 23e, 24e de ligne, numéros devenus si illustres, qu’appartenait le soin d’écarter les moucherons qui voltigeaient autour de la colonne, en les harcelant sans cesse. La cavalerie française faisait en quelque sorte partie du convoi plutôt que de la troupe active.

À notre arrivée à Cherchell, l’armée, en débouchant dans la vallée de l’Oued-Hachem, trouva la cavalerie arabe disposée à lui disputer le passage. Le vieux maréchal fit usage de ses canons ; plus heureux que nous, deux escadrons du 1er de chasseurs d’Afrique, appuyés par le 17e léger, furent lancés sur l’ennemi ; les Arabes s’enfuirent, laissant quelques morts. L’armée passa sans être autrement inquiétée. La cavalerie de France était restée spectatrice impassible du premier combat de cavalerie de cette campagne. Il était évident qu’appelée à la lutte, elle eût noblement fait son devoir.

Enfin le 15 nous étions à Cherchell ; les portes furent enfoncées à coups de canon. On n’y trouva qu’un vieux Turc aveugle et une vieille femme folle. Cherchell à cette époque n’était point la charmante petite ville qui se voit aujourd’hui. Sale comme toutes les villes arabes, son plus grand commerce consistait en grains. L’armée resta trois jours bivouaquée autour de ses murs. On établit des blockhaus sur les hauteurs qui la dominent, et on y laissa une garnison. Pendant ce temps, les Arabes nous observaient, ne sachant si nous allions à Médéah ou à Milianah. L’armée se remit en marche ; l’occupation de Cherchell mettait fin à la campagne. Le colonel du 17° léger, Bedeau, chargé du commandement de Cherchell, avec son régiment et le 2e bataillon léger d’Afrique, vint prendre congé du maréchal au moment où la dernière ligne s’éloignait. J’avais vu ce jeune colonel à Alger, et j’avais été frappé de son aptitude prématurée au commandement. La province de Constantine, qu’il allait être bientôt appelé à diriger, se rappelle encore avec reconnaissance son administration intègre et ferme [9].

Il restait à revenir à Blidah. On apporta dans cette seconde partie de l’expédition la même célérité que dans la précédente. Notre colonne accomplit cette marche en deux jours ; elle semblait battre en retraite devant des nuées d’Arabes qui la poursuivaient avec une furie et de sauvages clameurs bien faites pour atteindre le moral de troupes moins aguerries que les nôtres. Un de ces désastres qui sont comme le châtiment de ces opérations précipitées marqua notre première journée de marche. L’armée avait atteint vers dix heures du soir les bords de la Chiffa, suivie par plus de huit cents cavaliers arabes que le feu de notre infanterie tenait seul en respect. Une crue subite avait considérablement grossi cette rivière torrentielle. On prit immédiatement des dispositions pour la franchir. La cavalerie de France, attachée au convoi de la colonne, passa des premières. La nuit était alors d’une obscurité complète ; l’arrière-garde, forcément arrêtée pour tenir tête aux Arabes, se vit bientôt séparée du corps principal. L’armée marchait cependant. À onze heures, cette malheureuse arrière-garde atteignit enfin les bords de la Chiffa, se battant et se retournant sans cesse. Contre leur habitude, les Arabes tiraient toujours sur elle. La pluie ne discontinuait pas, l’infanterie marchait dans une mer de boue ; les chevaux des officiers supérieurs qui conduisaient ces héroïques soldats y enfonçaient jusqu’au ventre. Alors se passa, éclairé par la seule lueur de la fusillade, un de ces drames militaires que l’on n’oublie point quand on y a une fois assisté. L’arrière-garde tenta le passage. Pendant deux heures, nous entendîmes les cris des malheureux fantassins que le courant entraînait et qui appelaient leurs camarades à leur secours. Impossible de les sauver, tant la nuit était noire. Par momens on distinguait les Arabes courant sur la berge comme de blancs fantômes et faisant tomber sous leur yatagan la tête des soldats qui atteignaient la rive opposée. Les plus heureux, s’accrochant à des arbres entiers qu’entraînait le courant, parvinrent à se sauver. Toute la nuit, on entendit battre, au milieu de cris d’angoisse, la marche des régimens pour rallier les hommes dispersés. Combien ne revirent plus le drapeau ! Quand le jour reparut, il éclaira une scène d’horreur. Des sacs, des fusils abandonnés n’attestaient que trop les luttes affreuses dont la berge opposée avait été le théâtre. Comme les chacals, les Arabes avaient fui dès le retour du soleil, emportant leurs sanglans trophées.

Le lendemain, l’armée continua sa marche, et ne rencontra plus qu’un petit nombre de tirailleurs trop peu redoutables. Blidah revit dans ses murs, morne et grave, la même colonne qui en était partie si joyeuse, si pleine de confiance et de vie. L’impression produite par cette courte expédition de Cherchell fut pénible pour ceux qui eurent l’honneur d’y prendre part. Une cavalerie amenée à tant de frais devenant inutile, embarrassante même pour le chef, confondue avec les mulets et les cacolets du convoi, beaucoup de malades pour un mince succès, beaucoup de chevaux morts de fatigue sans que les cavaliers eussent même tiré le sabre, telle fut pour nous cette première expédition, tels furent les fruits d’un élément nouveau mis à la disposition d’un chef habile, mais pour qui le rôle de la cavalerie était lettre morte. La France payait les frais d’une force qui dépérissait dans ses mains.

La cavalerie n’était pas cependant au bout de ses déceptions. Abd-el-Kader venait de se diriger vers l’est pour donner la main à son lieutenant Ben-Salem. Le but de ce mouvement de l’émir était d’appeler à la guerre sainte les tribus kabyles et de menacer notre camp du Fondouck. Le maréchal, instruit de ces menées, résolut de marcher à lui et de l’attaquer dans les positions qu’il venait de prendre. En conséquence, une petite colonne fut organisée ; elle se composait d’infanterie, de batteries d’obusiers de montagne, et du 2e régiment de marche (cavalerie de France), auquel j’avais l’honneur d’appartenir. Cette colonne était placée sous les ordres du général de division Schramm ; mais le vieux maréchal ne devait pas tarder à la rejoindre. M. le duc d’Orléans, arrivé en Afrique pour prendre part avec M. le duc d’Aumale aux travaux de l’armée, s’était rendu à Bouffarik pour réunir la première division, qui devait seconder un grand mouvement accompli sur Médéah.

Pendant que le prince procédait à l’organisation de son corps, nous nous dirigions vers le Fondouck. La colonne partit le 17 avril 1840, et le maréchal Valée, escorté d’infanterie et de chasseurs d’Afrique, arriva le 19 au bivouac et prit le commandement des troupes. La cavalerie de France avait maintenant deux généraux, le vicomte de Dampierre et le général Blanquefort, arrivé comme inspecteur-général de cavalerie. Ce fut ce dernier qui nous commanda dans cette petite expédition. L’émir, campé à l’Oued-Had, du côté opposé à la rive que nous occupions, se présenta à nous de front. Abd-el-Kader se montrait même en personne à deux portées de canon de la rivière. L’infanterie la passa, chassa l’émir de toutes ses positions. On retint la cavalerie inactive. Le lendemain, même manœuvre, même engagement, même succès de l’infanterie dans la vallée de l’Oued-Zeïtoun, dont les Arabes cherchèrent à nous disputer l’entrée ; même inaction de la cavalerie. Le coup de main exécuté, la colonne rentrait à Alger.

La cavalerie française avait appris qu’une autre expédition se préparait : elle se consola en pensant qu’elle allait bientôt combattre sous les yeux de deux jeunes princes chers à l’armée ; elle attendait son heure, et cette heure si désirée semblait enfin venue. La grande expédition de Médéah allait partir, les deux régimens de marche en devaient faire partie. À peine rentrés du Fondouck, nous fûmes dirigés sur Blidah, où se concentrait toute l’armée. À la fin d’avril, le corps expéditionnaire destiné à pénétrer dans la province de Titterie et à occuper Médéah était réuni au camp de Blidah ; il était fort d’environ neuf mille hommes de troupes de toutes armes, et les huit cents chevaux de la cavalerie de France entraient dans sa composition. L’émir Abd-el-Kader se préparait à nous faire une vigoureuse résistance ; tous les cavaliers de la plaine du Chéliff avaient été convoqués à la guerre sainte, et toute son infanterie régulière devait nous disputer le passage. Les forces de l’émir se montaient à 10 ou 12,000 cavaliers, et à 6 ou 7,000 fantassins, La prise de Médéah était le but de la campagne.

Le 27 avril, l’armée passa la Chiffa. Elle marchait sur quatre colonnes. M. le duc d’Orléans formait l’avant-garde avec sa première division ; le prince royal avait l’ordre de se prolonger dans la direction de Bordj-el-Arba, de passer l’Oued-Ger et de prendre position à la tête du lac Alloula, de manière à déborder le bois des Karésas, dans lequel les autres colonnes devaient pénétrer. M. le duc d’Orléans quitta le camp à cinq heures du matin et arriva à la position indiquée sans avoir rencontré l’ennemi. Le colonel Lamoricière occupait l’extrême droite. Le général de Rumigny marchait au centre avec la 2e division. Le maréchal Valée, avec le reste et toute la cavalerie de France, marchait entre la 1re et la 2e division. Le beau temps était revenu ; le soldat était gai, plein d’ardeur ; un soleil éclatant faisait briller les armes et animait le paysage. Aucun Arabe n’avait encore paru dans la plaine, quand, vers quatre heures du soir, à la sortie du bois des Karésas, on signala la présence de l’ennemi. Toute la cavalerie du kalifat de Milianah, M’Barek, débouchait par la gorge de l’Oued-Ger, et se déployait parallèlement à notre flanc gauche. À la sortie du bois, des champs d’orge qui avaient déjà atteint une assez grande hauteur, ainsi que des champs de fèves où un homme à pied disparaissait complètement, s’offrirent à notre vue. Des compagnies de voltigeurs furent déployées en tirailleurs à travers ces moissons, et un feu très vif s’engagea entre nos soldats et la cavalerie arabe. Le vieux maréchal avait arrêté sa colonne, et des aides de camp couraient en tout sens porter des ordres. Il existe un moment pour le militaire, quand l’action va s’engager, où la tête lui pétille comme s’il avait bu un verre de Champagne. J’éprouvais alors une de ces émotions. J’aurais embrassé volontiers chacun de ces petits voltigeurs qui tantôt couraient, le dos voûté, le fusil prêt à faire feu, tantôt rampaient comme des chats, s’embusquaient comme des renards, tous, la figure radieuse, empreinte de cette joie enivrante que donne l’odeur de la poudre, dignes représentans de cette valeureuse infanterie française, type de bravoure et de gaieté.

Bientôt le canon, à la voix plus sévère, se mit de la partie, et des ordres ne tardèrent point d’arriver à nos colonels. Le nôtre était un vieux d’Afrique. Brillant cavalier, la figure ouverte, un cigare à la bouche, il se présenta sur le front de son régiment. « Deuxième régiment, nous dit le brave Korte, nous allons charger ; ne vous mettez pas plusieurs contre un seul : que chacun choisisse son homme ! Je compte sur vous. » Toutes nos poitrines se dilatèrent, l’heure de la cavalerie de France avait donc sonné ! Nos escadrons s’ébranlèrent comme une avalanche à travers ce pays, dont une grande partie est couverte de profonds silos. Le cheval aussi a son instinct, et nous traversâmes la plaine comme un torrent. Le vieux maréchal, au galop, se trouva un moment au milieu de nos escadrons, qui faisaient voler la poussière à ne plus se reconnaître. Une course désordonnée nous conduisit au bord de l’Oued-Ger, que la cavalerie arabe s’était empressée de traverser en voyant l’ouragan qui s’avançait sur elle. Le prince royal n’avait pas attendu les ordres du maréchal pour mettre sa belle division aux prises avec l’ennemi. Ayant à ses côtés M. le duc d’Aumale, il chargeait à la tête des chasseurs d’Afrique. Ce prince si jeune comprenait par intuition le rôle véritable de la cavalerie. Il ne craignait pas d’engager sa responsabilité et de saisir l’occasion, qui, pour cette arme, ne dure souvent qu’une seconde. Les Arabes, culbutés, acculés au Bouroumi, furent impitoyablement sabrés.

Dans cette charge tomba M. de Menardeau, jeune officier de lanciers, qui était venu comme volontaire combattre dans nos rangs. Un autre épisode moins tragique marqua cette partie de l’action. Un notaire d’Alger, ayant, je ne sais pour quelle cause, renoncé aux papiers d’affaires, suivait l’armée, à la recherche sans doute d’émotions inaccoutumées. Vêtu d’un habit noir, d’un pantalon de même couleur, coiffé d’un chapeau rond, la cravate blanche traditionnelle au cou, il montait un fort petit cheval, qu’il avait souvent peine à bien conduire, n’ayant qu’un bras. Entraîné par une bravoure toute guerrière, il suivit l’impulsion de la charge ; mais sa monture, mal dirigée, resta en arrière. Des Arabes l’aperçurent, et lui donnèrent une chasse telle qu’il en perdit son chapeau. Profitant d’un énorme buisson qu’il rencontra dans sa course, il se laissa glisser de son cheval, se blottit sous les branches, et put ainsi échapper au yatagan qui le menaçait. Le soir, on retrouva le pauvre notaire presque évanoui. On s’empressa de le confier à un convoi de blessés qui se dirigeait sur Alger. Mais qu’était devenu le chapeau rond ? C’était ce que chacun se demandait, quand le lendemain on vit apparaître un cavalier arabe portant ce chapeau comme un trophée par-dessus son capuchon et défiant nos tirailleurs à la manière des guerriers d’Homère, quoique avec de moins poétiques injures.

Pendant que ces faits se passaient à notre gauche, toute la cavalerie de France était arrivée sur les bords de l’Oued-Ger. Là se renouvela la querelle qui eut lieu après la mort de Turenne. Nos deux généraux se disputèrent sur la tactique à suivre en pareil cas ; l’un voulait passer, l’autre ne le voulait pas. Chacun avait ses raisons, et les défendait en citant Jomini. Pendant la dispute, les colonels s’étaient lancés en avant ; les escadrons firent de même : on s’engagea avec les Arabes. Ils tinrent bon et se battirent bravement. Il était tard, près de sept heures du soir ; la nuit mit fin à la poursuite. Arrivée au pied des montagnes de l’Affroün, qui a donné son nom à ce combat, l’armée victorieuse s’arrêta. Le 28, l’ennemi ayant complètement disparu par la vallée de l’Oued-Ger, le maréchal se porta par la plaine de la Mitidja au sahel des Beni-Menad. On évacua les blessés, et pendant toute la journée on ne vit que quelques cavaliers ennemis qui vinrent exécuter leur fantasia à l’arrière-garde, et parmi lesquels se trouvait l’homme au chapeau noir.

La journée du 29 avril fut mieux remplie ; elle compte parmi les plus intéressantes de la guerre d’Afrique. Vers neuf heures, on aperçut un corps de cavalerie considérable sur notre droite. Le vieux maréchal fit arrêter la colonne, et on prit des dispositions de combat. La cavalerie de France fut placée sur deux lignes. Le maréchal marchait ou semblait marcher le dos tourné à Alger, dans la direction de l’ouest. Tout à coup, au moment où les lignes venaient de se former, quatre énormes colonnes de cavalerie, Abd-el-Kader en tête, bannières déployées, défilèrent devant nous, à la distance d’un quart de lieue, au nombre de vingt mille chevaux. L’émir courait, le cap sur Alger. C’est une des marches les plus hardies et les plus savantes qu’ait jamais exécutées Abd-el-Kader. S’il eût persisté dans son mouvement, il s’abattait dans les environs d’Alger, y portait le feu et la dévastation, et accomplissait peut-être le vœu qu’il avait juré, d’aller à la fontaine de la mosquée y faire boire sa cavale noire. Cette manœuvre était digne des armées européennes. Tout le but cependant de cette marche hardie était de nous dérober un convoi de dix mille têtes de bétail, de six cents chameaux chargés de vivres, et un rassemblement énorme, une véritable smala de femmes et d’enfans. Le vieux maréchal s’y laissa prendre, et Abd-el-Kader vit sa ruse de Parthe lui réussir. Après une démonstration offensive, notre mouvement fut arrêté. Quelles furent la douleur et la rage des soldats en voyant une si belle proie leur échapper, on l’imagine sans peine. C’eût été le beau jour de la cavalerie française ; elle était animée de ce feu sacré qui présage les grands succès. Cette hésitation a été bien reprochée depuis au maréchal Valée. Bon tacticien du reste, il comprit assez vite le mouvement de l’émir, et les colonnes d’Abd-el-Kader furent énergiquement poursuivies. Notre cavalerie régulière fut par malheur négligée, comme toujours, dans cette période d’opérations, tandis que les cavaliers ennemis profitaient de l’initiative que leur laissait l’émir pour attaquer sans cesse nos colonnes. Un combat terrible s’engagea même le 1er mai, jour de la Saint-Philippe, après quelques mouvemens qui indiquaient chez notre armée l’intention de s’arrêter dans sa marche. Tous les cavaliers arabes et tous les contingens arrivés de l’ouest attaquèrent notre infanterie avec une furie et une ardeur remarquables. L’infanterie française et la légion étrangère se couvrirent de gloire ; la cavalerie régulière, retenue par des ordres supérieurs, resta spectatrice de ce beau fait d’armes. Le terrain lui était cependant très favorable ; celle des Arabes était fort nombreuse, et l’ennemi, plein d’audace, semblait la provoquer à la lutte par les fantasias brillantes qu’il exécutait au milieu de la fumée et de la poudre. De ce jour, la cavalerie ne compte plus dans la série d’opérations qui marquèrent en Afrique l’année 1840. Les chevaux, chargés d’orge et de farine, marchaient la tête baissée au milieu des mulets du convoi. Nous rendions, sous ce rapport, de grands services à l’armée, en assurant sa subsistance ; mais était-ce donc là le rôle que l’on nous avait destiné ? La France, en envoyant ses douze plus beaux escadrons de cavalerie, pouvait-elle prévoir qu’ils seraient convertis en chevaux de bât ?

Les autres mouvemens de cette campagne n’appartenant pas au cadre que je me suis tracé, je crois inutile d’y insister. La prise de Medeah et le combat du 20 mai 1840, tels sont les principaux épisodes de cette expédition, où la cavalerie régulière cessa d’être sérieusement employée. Au combat du 20 mai, elle eut toutefois un moment l’espoir d’entrer en ligne ; on nous fit monter, dès la pointe du jour, sur la route qui menait au col de Milianah, avec l’ordre de sous masser sur un plateau devenu célèbre sous le nom de Plateau du déjeuner. Allions-nous donc combattre ? Toute la cavalerie gravit ces pentes à une allure si prononcée, que l’on se serait cru emporté dans une charge. Hélas ! sans le savoir, nous tournions le dos à l’ennemi. L’armée, débarrassée de notre présence, s’engagea dans un bois d’oliviers. Abd-el-Kader se rua aussitôt avec fureur sur l’arrière-garde du colonel Bedeau. Un combat sanglant s’engagea, on se fusillait à bout portant. Un des mamelons qui dominaient le plateau où la cavalerie de France était massée fut abandonné par un bataillon du 15e léger à la suite d’une fausse manœuvre, et l’infanterie régulière de l’émir courut s’en emparer. La position était plongeante, et les Arabes ouvrirent bientôt sur nous un feu effroyable. Pas une de leurs balles n’était perdue, le bruit qu’elles faisaient en venant frapper sur nos gamelles ressemblait au cliquetis de la grêle sur un vitrage. Nos malheureux cavaliers étaient acculés comme des chevreuils dans une battue royale. Il y eut beaucoup de victimes. La cavalerie fut obligée de se défendre à pied avec des fusils : elle se changeait en infanterie. Cette boucherie durait depuis quelque temps, lorsque, heureusement pour nous, un bataillon de zouaves, conduit par le commandant Renault [10], vint nous arracher à une destruction complète. De son côté, le régiment chargé de protéger le gros de l’armée, l’héroïque 17e léger, tenait toujours bon. Tous les efforts de l’ennemi étaient concentrés sur ces valeureux bataillons. Le nez cassé d’une balle, le pommeau de son épée brisé dans ses vaillantes mains, enveloppé de son caban, rouge du sang qui coulait à flots de sa blessure, le brave colonel Bedeau électrisait sa troupe, et restait calme, impassible, au milieu de son carré, qui vomissait la mort de tous côtés, mais la recevait aussi avec un courage et une abnégation stoïques. Le combat du 20 mai 1840 honorera à jamais l’infanterie française. La cavalerie eut aussi ses morts, mais elle combattit à pied : le noble sang de l’infanterie était passé dans ses veines.

Après la prise de Médéah et le glorieux combat du 20, l’armée revint à Alger pour se reposer de ses fatigues. Toute la cavalerie française rentra dans ses cantonnemens. Les deux jeunes princes qui s’étaient à si juste titre attiré la sympathie et l’estime du soldat retournèrent en France. La santé chancelante de M. le duc d’Orléans l’enlevait à l’armée, qui le vit partir avec douleur ; les regrets de la cavalerie ne furent pas les moindres. Le prince avait été colonel de cavalerie, il avait sérieusement étudié toutes les ressources de cette arme, l’emploi que l’on en pouvait tirer. En lisant les grandes choses accomplies par la cavalerie du premier empire, en voyant son rôle actuel, ne se promettait-il pas de rendre à ce corps injustement négligé son éclatante auréole ? La mort a emporté le secret de cette âme généreuse, de cette intelligence si ouverte à toutes les nobles pensées.

Mais parmi les grands souvenirs que laisse la terre d’Afrique à tout officier de cavalerie, il en est un que la générosité militaire ne permet pas d’omettre, c’est celui de l’ennemi même que nous avons combattu. On ne l’ignore pas, c’est comme habile cavalier qu’Abd-el-Kader a surtout réussi à prolonger contre nos régimens une lutte inégale. Après avoir vu le brave émir agir et combattre, je devais le revoir prisonnier, et les paroles qui sont restées dans ma mémoire ne sont pas inutiles peut-être à citer comme indice de ce singulier caractère de l’Arabe, chez qui le moindre incident fait reparaître le cavalier et l’homme de guerre. C’est à la veille d’une révolution que le vaillant adversaire qui nous avait résisté pendant quatorze années déposait ses armes aux pieds du général Lamoricière. À l’époque où l’émir captif venait d’arriver à Toulon, j’eus la bonne fortune d’être introduit auprès de lui en compagnie du colonel Daumas, qui voulut bien me servir d’interprète. La prison d’Abd-el-Kader était une des tours du fort Lamalgue, dont la mer bat le pied. Nous arrivâmes, par un escalier tortueux et étroit, à un palier encombré de pantoufles arabes ; une petite porte, où mon guide alla frapper discrètement, s’ouvrit aussitôt. Un nègre de taille colossale parut devant nous, et à la vue de l’uniforme français se retira respectueusement, nous laissant face à face avec l’émir.

Assis les jambes croisées, à la manière orientale, sur un petit sofa de coton rouge qui était adossé contre la muraille, le prisonnier tenait entre ses mains, dignes d’une femme, ses pieds, qui ne leur cédaient ni en blancheur ni en délicatesse, de qui me frappa surtout dans sa physionomie, c’est le regard d’une profonde douceur qui s’échappait de ces yeux d’un bleu tendre d’où avaient dû jaillir tant d’éclairs : c’est aussi le sourire fin et gracieux qui laissait parfois apparaître sous les moustaches des dents d’une remarquable blancheur.

Après les complimens d’usage, l’émir engagea la conversation. En reconnaissant l’uniforme que j’avais l’honneur de porter, l’uniforme de ces chasseurs d’Afrique qui avaient été de si rudes antagonistes pour ses cavaliers rouges, Abd-el-Kader me tendit la main. Ce ne fut pas sans émotion que je sentis l’étreinte de cette main si douce, mais dont un signe avait envoyé tant d’hommes à la mort.

— Est-il vrai, me dit-il, qu’au lieu d’un sultan vous en possédiez sept aujourd’hui (Abd-el-Kader faisait allusion aux sept membres du gouvernement provisoire) ?

— Oui, lui répondis-je, cela est vrai.

— As-tu jamais vu qu’un corps, pour bien marcher, ait besoin de tant de têtes ? Une seule suffit, crois-moi, quand elle est bonne.

Je ne pus m’empêcher de sourire de la justesse d’appréciation de l’enfant du désert. Il se fit un moment de silence : puis la conversation reprit une tournure militaire et surtout intéressante pour des cavaliers. Il me vint en effet à l’idée de poser à l’émir une question relative à mon arme. C’était le moyen de le rendre expansif. Parler cheval à un Arabe, c’est parler chiffons à une femme. — As-tu jamais eu des chevaux tués sous toi à la guerre ? lui demandai-je.

— Oui, me répondit l’émir, dont la figure s’illumina comme s’il revoyait les chaudes plaines de l’Afrique. J’ai eu cinq chevaux tués sous moi, sans compter les blessés ; mais le plus grand danger auquel j’aie échappé en combattant contre vous, c’est un tout petit colonel qui me l’a fait courir [11]. Il tomba la nuit dans mon camp, et je fus obligé de me sauver avec une seule pantoufle, de me jeter sur le premier cheval nu que je pus saisir. Je courais au milieu des tentes, mêlé à vos grenadiers, dont les balles sifflaient dans toutes les directions ; une m’atteignit à l’oreille. — Et ce disant, l’émir leva son turban et me montra son oreille gauche coupée par le projectile.

— Va, lui dis-je, tu n’es plus notre ennemi. Tu auras un beau château, un beau parc, de beaux chevaux pour te distraire dans ton exil.

L’émir à ces mots devint grave. Sa figure prit une expression de dédain. Puis, prenant un foulard de coton de quinze sous qu’il avait, comme tous les Arabes, noué à la ceinture : — Tiens, me dit-il en se penchant vers les barreaux de la fenêtre de sa prison, tu me remplirais ceci de toutes les pierreries de l’Orient, que je les jetterais dans ce gouffre (il montrait la mer). J’ai stipulé pour ma liberté, et Lamoricière m’a envoyé son sabre. Qu’avais-je à faire de son sabre ? J’avais sa parole, et je pensais que la parole d’un général français valait mieux que son épée.

De ce moment l’émir ne parla plus, et resta plongé dans une mélancolique rêverie, jetant ses regards vers le sud, où le reportaient ses tristes pensées. Mes yeux s’arrêtèrent alors sur son jeune fils, âgé de neuf ans, — l’âge d’Annibal lorsqu’il accompagnait à la guerre son père Amilcar. L’enfant, vêtu d’un burnous bleu-de-ciel, avait l’air maladif. Je lui offris des bonbons. Il les prit dans sa main. Au bout de quelques minutes, une forte odeur de caramel se répandit dans la chambre. Le petit Jugurtha avait jeté les sucreries de l’infidèle dans le feu qui servait à faire le café que nous offrait l’émir. J’admirai ce trait de l’enfant numide ; je l’aurais volontiers embrassé, si je n’avais craint de blesser la susceptibilité du père, qui, plongé dans ses réflexions, gardait un morne silence. Je me retirai bientôt, profondément ému de cette entrevue, et me souvenant surtout d’un trait caractéristique : c’est que la seule pensée qui pendant cette causerie eût un moment distrait l’émir prisonnier de son immense tristesse était le souvenir d’un combat de cavalerie et de cinq chevaux tués sous lui.


II

Les campagnes de 1840 montrent quel emploi on fit de la cavalerie régulière dans un des momens les plus critiques de notre guerre contre l’émir. En remontant vers ces souvenirs déjà lointains, mais que notre armée ne saurait trop méditer, j’ai peut-être réussi à prouver combien pèse à nos corps réguliers de cavalerie le rôle secondaire auquel ils se voient condamnés, quand ils n’ont pas à leur tête un chef spécial. L’occasion pour eux est dans le génie de celui qui les commande. La dernière grande charge de cavalerie est, on le sait, celle de Waterloo. Ney en assuma toute la responsabilité, et on lui a reproché d’avoir engagé toutes ses forces, sans aucune réserve pour la fin de cette funeste journée. L’histoire justifiera Ney. Sans l’arrivée des Prussiens, Ney ajoutait à ses titres celui de prince de Waterloo, donné par les hommes intrépides qu’il entraîna dans sa course foudroyante.

La Crimée nous offre sur l’emploi de la cavalerie régulière des pages plus instructives encore, et ce que j’ai dit de l’utilité d’un commandement spécial pour cette arme toute spéciale elle-même s’est trouvé plus d’une fois confirmé par les glorieux épisodes de notre dernière guerre d’Orient. J’en citerai trois : Balaclava, le combat du 31 décembre 1854, Koughil. Ce sont des noms et des dates que les hussards et les dragons de France n’oublieront certes pas.

Apres le licenciement des bachi-bozouks, j’avais obtenu l’honneur de combattre dans les rangs du 1er régiment de chasseurs d’Afrique. À la bataille de l’Alma, notre cavalerie n’avait point encore paru en Crimée ; c’est avec ce noble régiment qu’elle y fit son entrée. Le 25 octobre 1854 avait lieu le combat de Balaclava, auquel j’assistai. Je ne puis malheureusement raconter ici que ce que j’ai vu ; je donne des impressions de soldat, et non des appréciations d’historien, Il sera aisé pourtant de dégager de ce bref récit deux faits essentiels : le désastre causé par une charge de cavalerie dont un chef spécial n’avait pas eu l’initiative, puis l’honorable intervention de la cavalerie française après la faute commise.

Nous étions en bataille depuis le matin, sur une petite éminence voisine des hauteurs de Balaclava. La plaine de Balaclava s’étendait à nos pieds. Sur notre droite, vers dix heures, des fumées blanchâtres signalaient les obus russes qui éclataient ; peu après, à la distance où j’étais placé, je vis de grands points noirs qui avaient l’air de courir et de descendre des petits mamelons où étaient des forts turcs : c’étaient les troupes ottomanes, qui, chassées par les Russes, fuyaient éperdues dans la plaine. Elles étaient suivies par une masse de cavalerie russe qui, fusillée par les highlanders, se rabattit sur les dragons anglais, sous les ordres du vieux général Scarlett ; mais, repoussée avec perte, elle regagna les hauteurs, où elle aurait pu être anéantie, si la cavalerie légère anglaise, sous les ordres de lord Cardigan, profitant de la fortune, l’eût chargée pendant sa retraite. Là était l’occasion, là devait s’exercer l’initiative du général de cavalerie, et plus tard on put reconnaître que la bravoure ne remplace pas l’initiative. Un instant après, toute la cavalerie anglaise occupait les crêtes où passe la route Voronzof. Elle y reçut l’ordre écrit de charger l’ennemi ; mais cet ennemi avait disparu : on n’apercevait plus que quelques batteries dans le fond de la plaine, et des masses d’infanterie couronnant les hauteurs de Tediouchine, où se trouvaient également deux batteries d’artillerie. Quant à la cavalerie russe de Liprandi, — 5 ou 6,000 chevaux, — elle s’était retirée jusqu’au pont de Kreutzen. Malgré l’observation du général anglais Lucan, l’ordre écrit fut répété impérativement, et la cavalerie anglaise se lança au galop de charge sur les batteries russes, qui se trouvaient à 4 kilomètres de la route. Le combat de Balaclava était engagé, mais nous restions spectateurs de toute cette première partie de l’action. Tout à coup un aide-de-camp arrive et dit au général Morris de descendre dans la plaine. Nous partons au grand trot, en colonne par pelotons ; nos deux régimens de chasseurs d’Afrique, car le 4e nous avait rejoints, se mettent en bataille. À peine le mouvement était-il accompli, qu’un obus vint éclater sur l’aigle du 1er régiment ; mais il ne tua personne. Un effroyable tumulte se faisait entendre dans le fond de la plaine, une fusillade et une canonnade terribles saluaient la charge héroïque, mais absurde, comme l’a fort bien dit le général russe, de la cavalerie légère anglaise. Peu après, un nuage de poussière d’où sortaient des hourras tout britanniques s’avança sur nous : c’était l’infortunée cavalerie qui revenait mutilée et décimée. L’artillerie russe, qui était sur les hauteurs à notre gauche, commença de mitrailler ces nobles débris. Le général Morris n’hésita pas et lança le 4e chasseurs d’Afrique contre les Russes. Deux escadrons s’élancèrent bravement, sabrèrent deux lignes de tirailleurs et vinrent échouer sur les carrés russes ; ils opérèrent leur retraite en bon ordre. L’artillerie russe, si leste, eut bientôt rattelé ses pièces, se retirant à la hâte devant les chasseurs. Néanmoins le restant de la cavalerie anglaise était sauvé par l’intervention du général Morris.

Après la charge de la cavalerie anglaise et celle de nos chasseurs d’Afrique, nous demeurâmes toute la journée en présence de l’armée russe, nos tirailleurs répandus devant les leurs, sans qu’un coup de fusil fut échangé. Je vis arriver vers nous, pendant ces heures de trêve, un officier qui a été connu et vénéré de toute l’armée française : je veux parler du colonel La Tour Du Pin [12]. Ce brave soldat était à pied, un cornet acoustique à la main (il était très sourd) ; son cheval avait été tué sous lui. Il vint sur notre front demander un autre cheval ; mais personne n’en avait à lui donner. Le colonel Kosielski se trouvait en avant à quelques pas de nous : il lui montra un cheval anglais échappé de la charge, et qui se promenait tranquillement au pied des montagnes, à notre gauche, où il y avait beaucoup de tirailleurs russes encore embusqués. La Tour Du Pin allait tranquillement essayer de le prendre, lorsque l’on courut après lui pour l’en empêcher : il est probable qu’il n’en fût pas revenu. Cet officier cherchait le danger partout où il pouvait le trouver, et je me rappelle son désespoir à Inkerman, lorsqu’il sut que l’on se battait aussi avec fureur aux tranchées pendant qu’une lutte non moins chaude était engagée sur les collines. Il aurait voulu en quelque sorte se dédoubler, se trouver le même jour, à la même heure, aux deux batailles.

Le combat du 31 décembre 1854, sans avoir la même importance que celui de Balaclava, a montré la supériorité de la cavalerie régulière française sur les irréguliers russes. Le 31 décembre, le général Canrobert ordonna une reconnaissance dans la direction de la vallée de Baïdar. Le général Morris en avait le commandement avec onze escadrons de cavalerie. Le temps était exceptionnel, un soleil radieux faisait scintiller les casques de nos dragons. Le 1er chasseurs d’Afrique, avec le général d’Allonville, était en tête. À l’entrée d’un petit bois, trois cents Cosaques du Don voulurent nous disputer l’entrée d’une gorge assez étroite. Le taillis était peu élevé ; on pouvait s’y sabrer à l’aise. Les trois cents Cosaques se mirent en ligne et nous attendirent. Au commandement de leur colonel de Ferrabouc [13], nos braves chasseurs mettent le sabre à la main, et les voilà partis sur les Cosaques, à la mode d’Afrique, un peu en fourrageurs. Les Cosaques leur envoyèrent une volée de coups de carabine qui ne les arrêta pas, et, bientôt abordés, ils se mirent en retraite. C’étaient de vaillans soldats que ces Cosaques, il faut leur rendre justice ; ils se battaient à merveille, tout en se débarrassant de leurs lances, qui probablement les gênaient, et ils firent, bien qu’après avoir été brossés, une petite retraite fort gaillarde, en nous tuant et nous blessant assez de monde. Je ne puis omettre un trait de bravoure de l’un de ces irréguliers. Les Cosaques étaient en pleine retraite, et, poussés par nos chasseurs hors du petit bois, ils cherchaient à regagner, sur leur droite et un peu en arrière, de petites collines où probablement ils avaient du renfort et quelque artillerie volante. J’aperçus un Cosaque démonté, qui, cherchant à gravir à pied une de ces hauteurs, avait été arrêté dans sa course. Cinq chasseurs l’entouraient ; il tenait sa lance d’une main et un pistolet de l’autre. Je le vis luttant au milieu de ses cinq adversaires, qui lui lâchèrent leurs coups de fusil sans l’atteindre. Il tua l’un d’eux, en blessa un autre, et se sauva à toutes jambes du côté des Russes, qui venaient à son secours. Les trois autres chasseurs, à cette vue, s’arrêtèrent ; l’intrépide Cosaque paraissait blessé, car il avait de la peine à passer un petit fossé ; ses camarades l’enlevèrent sur leurs chevaux et disparurent. Nous rentrâmes au camp avec quelques têtes cassées, entre autres un vieux maréchal-des-logis de chasseurs décoré de la veille. Le général Canrobert fit déposer sa croix sur son lit de mort.

Il est fâcheux pour la cavalerie régulière de France qu’elle n’ait pu se mesurer avec la cavalerie du général Liprandi comme avec les Cosaques. Elle ne put connaître la valeur des réguliers russes que par quelques prises insignifiantes : il lui fut permis d’étudier les détails de l’armement, mais non de voir l’homme à l’œuvre. C’est ainsi que je vis arriver dans notre camp des chevaux qu’une panique nocturne avait chassés des bivouacs russes. Pour un officier curieux de comparer les ressources offertes à son arme dans les divers pays, c’était une heureuse fortune, et j’en profitai tout en regrettant de ne pouvoir faire connaissance avec les cavaliers russes eux-mêmes. Les chevaux de ces réguliers avaient la tête grosse, le corps long. Ils n’offraient aucun signe de bonne race ; cependant leur état de santé était bien supérieur à celui des chevaux anglais à la même époque (décembre 1854), et s’ils n’étaient pas beaux, ils paraissaient du moins résister bravement au climat. Ils étaient chez eux à vrai dire, habitués à des intempéries plus sérieuses encore. Ce qui est certain, c’est que les officiers français ou anglais qui achetèrent des chevaux russes en furent assez contens.

Pour suivre l’ordre des dates, je devrais parler ici de la bataille d’inkerman ; mais la cavalerie fut peu occupée dans cette grande affaire. Les suites de la bataille eurent néanmoins quelque intérêt pour elle. La bataille s’était livrée le 25 octobre, et les chevaux des officiers anglais tués dans cette mémorable journée étaient vendus le 3 novembre. Cette vente par enchères fut annoncée dans tous les corps français. Quelques officiers par besoin, d’autres par curiosité, s’y rendirent. J’étais du nombre des curieux, et je pus recueillir d’utiles observations sur les chevaux employés dans l’armée de nos alliés. Ces chevaux commençaient à se ressentir du dépérissement qui devait avoir des suites si funestes pour la cavalerie de la reine. J’eus aussi l’occasion à cette visite, grâce à l’obligeance d’un officier anglais, de remarquer la supériorité de certains détails d’équipement russe, constatée par des dépouilles prises sur l’ennemi à Balaclava. L’officier en question était le colonel du 5e de dragons anglais, Fort jeune, il avait au plus haut point la courtoisie de manières qui distingue les officiers britanniques. Tout en causant avec lui, je lui exprimais mon opinion sur nos képis d’Afrique, si peu propres à garantir la tête de nos cavaliers dans les combats d’Europe [14]. Je lui disais que cette coiffure, fort bonne pour l’Afrique, avait un défaut dans nos luttes corps à corps avec la cavalerie russe, et je lui citais l’exemple d’un sous-officier de chasseurs d’Afrique, du 4e qui avait eu la tête fendue à Balaclava. « Venez donc luncher avec moi demain, me dit-il ; je vous montrerai quelque chose. » J’acceptai son aimable invitation. Après le luncheon, il ne paraissait plus songer à l’objet dont il m’avait parlé, car il était aussi modeste que brave. Je lui rappelai sa promesse. Il alla dans le fond de sa tente, et m’apporta son casque, qui était littéralement fendu jusqu’à un foulard qu’il avait eu le bonheur de mettre dedans. C’était un hussard russe, dans la charge de la grosse cavalerie, qui l’avait gratifié de ce coup. — Un bon revolver m’en a heureusement débarrassé, me dit-il. Vous voyez que nos casques ne sont pas plus que vos képis d’Afrique à l’abri du poignet de ces gaillards-là. — Quelle coiffure faudrait-il donc adopter, repris-je, pour parer le point le plus vulnérable du cavalier ? — Il y a deux choses, me répondit le colonel : ou arriver à la parade, ce que j’ai oublié de faire ce jour-là, ou prendre ceci, — me dit-il en courant chercher un shako de hulan russe qui gisait dans un coin de la tente. Et il se mit avec un sabre à frapper dessus sans en entamer un morceau. — Apportez-moi une hache, cria-t-il à l’un de ses dragons ; la hache fut apportée. Le colonel avait la main vigoureuse ; la hache ne fut pas plus heureuse que le sabre sur ce shako informe. — Parbleu, repris-je en riant, on dit que le souverain de toutes les Russies est souvent volé ; au moins il tient là un fournisseur consciencieux.

S’il ne fut pas donné à la cavalerie régulière d’inaugurer la campagne d’Orient, c’est à elle qu’appartint l’honneur de la clore. Le dernier combat livré sur la terre de Crimée est celui de Koughil, où cette cavalerie se couvrit de gloire. Sébastopol venait de tomber ; mais la guerre durait encore. Le maréchal Pélissier, pensant que ses phalanges pourraient bien avoir à lutter en rase campagne avec l’armée russe, avait envoyé à Eupatoria une partie de sa cavalerie,— » le 4e de hussards, le 6e et le 7e de dragons, — sous les ordres du général d’Allonville. À Balaclava, on avait pu reconnaître le danger de ne point imprimer à la cavalerie une direction spéciale ; l’affaire du 31 décembre avait fait ressortir la supériorité de nos réguliers sur les Cosaques : le combat de Koughil mit en plein relief les bons résultats d’une large initiative laissée aux chefs de cavalerie. Le maréchal Pélissier avait compté sur le général d’Allonville pour rejeter au loin les troupes que les Russes entretenaient autour d’Eupatoria, et menacer ensuite la grande ligne de communication de l’ennemi, de Simféropol à Pérécop. Ses espérances ne furent pas trompées. Le 29 septembre 1855, le combat se livrait à Koughil. La cavalerie russe était commandée par le général Korf, officier de la plus haute distinction et du plus grand mérite dans son arme. C’était avec cette illustration moscovite que le général français allait se trouver aux prises.

Trois colonnes quittèrent Eupatoria le 29 à trois heures du matin pour marcher à l’ennemi. Le général d’Allonville était à la tête de l’une d’elles ; il avait sous ses ordres directs un corps ainsi composé : trois régimens de cavalerie, 4e hussards, 6e et 7e dragons, une batterie d’artillerie à cheval, des bataillons turcs et égyptiens, et la cavalerie irrégulière turque [15]. Cette colonne traversa l’un des bras du lac Sasik, et marcha par Chiban sur Djollchak, rendez-vous commun. Les deux autres colonnes avaient poussé devant elles les escadrons russes, qui s’étaient successivement repliés sur leurs réserves. Le général d’Allonville était en marche, lorsque le colonel polonais Kosielski, galopant sur les flancs de la colonne, aperçut la cavalerie russe défilée par quelques mamelons et faisant une halte. Il en prévint le général, qui envoya immédiatement à la tête de colonne (4e hussards) l’ordre de charger. Il y a un moment où l’impulsion doit être donnée à la cavalerie qu’on veut mener à la victoire, moment qui, une fois passé, ne se retrouve plus. Ce moment avait été saisi. Le 4° de hussards est lancé ; il est soutenu par le général de Champéron avec ses dragons, dignes ce jour-là de nos vieux dragons d’Espagne. Le 6e régiment de dragons, ayant à sa tête le colonel Resayre, suivi du 7e, colonel Duhesme, appuyant sur la droite, seconde le mouvement des hussards et tombe sur les escadrons de hulans qui cherchaient à rétablir le combat et à sauver les pièces. Une affreuse mêlée s’engage ; la cavalerie russe est culbutée, sabrée, poursuivie l’épée dans les reins sur un espace d’environ deux lieues. Six bouches à feu, douze caissons, cent soixante-neuf prisonniers, deux cent cinquante chevaux du 18e de hulans, avec son commandant, le colonel Andreouski, tué de la main d’un de nos braves hussards, voilà les trophées de cette belle journée, digne, pour la cavalerie, de la glorieuse affaire de Saarsfield en Prusse.

Qu’on réfléchisse maintenant sur ce rôle de la cavalerie française si différent suivant les occasions. Dans la campagne d’Afrique de 1840, le commandement d’un chef non spécial lui enlève toute activité, au grand détriment des colonnes expéditionnaires, qui prodiguent leur sang, faute d’être appuyées par un corps dont la place était marquée sur leurs flancs, et non au milieu d’un convoi. En Crimée, à Balaclava, le commandement d’un chef non spécial occasionne de plus grands désastres encore, non parce qu’il empêche d’agir, mais parce qu’il provoque l’action hors de propos. À côté de ces tristes souvenirs se placent des combats où la cavalerie est réellement maîtresse d’elle-même. Et alors quelle fière attitude ! quels brillans résultats ! Je n’ai cité que deux exemples ; mais si l’on remontait plus loin dans le passé, vers les guerres du début de ce siècle, on en rencontrerait mille. La guerre de Crimée a semblé heureusement clore une période de funeste inaction pour la cavalerie française. Récemment, en Italie encore, si elle n’a pu que montrer son intrépidité sans porter des coups décisifs, on doit croire que la campagne, en se prolongeant, ne lui eût pas épargné les occasions de bien agir. Ce qui est désormais acquis, c’est que la tactique moderne entre dans une voie plus favorable à l’emploi actif de la cavalerie. Tous les écrivains militaires doivent se ranger à l’opinion du capitaine Nolan, formulée en quelques lignes qui sont la plus naturelle conclusion de ces pages. « Aujourd’hui, dit l’écrivain anglais, on ne recherche plus les plaines unies pour livrer bataille ; mais même dans les pays coupés la cavalerie doit appuyer les autres armes. » Quand l’utilité d’un corps est ainsi reconnue, il ne reste plus qu’à l’employer le plus efficacement possible. Or, pour atteindre ce but, il suffit de suivre l’exemple des grands capitaines qui avaient le bon sens de ne pas donner aux chefs de cavalerie l’ordre de l’action sans leur laisser en même temps la liberté des mouvemens.

Un fait considérable, en venant augmenter pour les chefs de cavalerie les difficultés du commandement, ajoute aussi une force nouvelle à l’opinion qui voudrait voir ces chefs investis de l’autorité nécessaire pour l’accomplissement d’une tâche spéciale. Ce fait, c’est la puissance croissante de l’artillerie, qui doit modifier si profondément la tactique en général, et le rôle de la cavalerie en particulier. À Solferino, la cavalerie autrichienne essaya vainement à deux reprises d’attaquer la cavalerie du général Desvaux ; les trouées énormes que notre artillerie faisait dans les escadrons ennemis à plus d’un quart de lieue les forcèrent à tourner bride. Des chefs de cavalerie consommés et livrés à eux-mêmes peuvent seuls déterminer la part et le rôle possible de leur arme en présence des nouveaux moyens de destruction. Beaucoup de personnes pensent, je le sais, que les terribles engins dont dispose aujourd’hui l’artillerie doivent nécessairement modifier, sinon annuler, le rôle de la cavalerie dans les luttes futures. S’il nous était permis de formuler une opinion, nous dirions que plus l’artillerie augmentera ses moyens de puissance, plus large et plus beau sera le rôle de la cavalerie, et cette appréciation n’est pas en désaccord avec l’expérience. Si vous laissez le combat se livrer entre les deux armes de l’infanterie et de l’artillerie, si vous laissez à cette dernière toute latitude de choisir ses positions, de s’y maintenir jusqu’à ce que l’infanterie vienne les enlever, certainement le rôle de la cavalerie s’efface devant une pareille incurie ; mais si vous donnez à la cavalerie son véritable rôle, qui est de harceler cette artillerie sans cesse, de l’empêcher de se mettre en batterie, de l’inquiéter même quand elle s’y trouve, alors le plus simple bon sens suffit pour indiquer l’utilité d’un pareil auxiliaire. À l’appui d’une cavalerie paralysant l’effet de l’artillerie en position, on pourrait trouver de nombreux exemples dans les grandes pages du règne de Louis XIV ; mais en des questions qui intéressent surtout notre temps, il vaut mieux ne citer que des faits contemporains. À Isly, la fougue de la cavalerie française fut telle que les Marocains, dont les canons défendaient l’approche des tentes, ne purent même les recharger. Admettons que les Marocains ne soient pas de très bons artilleurs : contestera-t-on l’habileté des artilleurs russes ? Eh bien ! à Balaclava, l’artillerie russe, placée sur des hauteurs à pentes très raides, soutenue par des bataillons d’infanterie, fut obligée, par l’impétuosité de la charge des chasseurs d’Afrique, de ratteler ses pièces et de se sauver au plus vite, et ne reparut plus de la journée. Que conclure de pareils faits ? C’est que plus les moyens de destruction seront multipliés et puissans, plus aussi la cavalerie deviendra utile. Ce raisonnement s’appuie sur une vertu qui honorera toujours les artilleurs : c’est qu’ils aiment mieux mourir sur leurs pièces que de les abandonner. Ne les voit-on pas souvent en effet dédaigner l’occasion qui s’offre à eux d’échapper à l’étreinte de l’ennemi et préférer la mort ? Des traits de ce genre ont encore été signalés à Solferino. Toute artillerie qui acceptera le combat pied à pied avec la cavalerie doit nécessairement tomber entre les mains d’une troupe hardie et manœuvrière.

Quoi qu’il en soit, il est bien démontré que notre cavalerie régulière ne le cède en rien à celle d’aucune grande puissance, à commencer par l’Angleterre. Un écrivain anglais, Thackwell, l’historien de la seconde guerre des Sikhs, avoue lui-même qu’à la bataille de Chillianwalla dans l’Inde, la cavalerie anglaise fut inférieure à celle des peuplades qu’elle combattait. On doit reconnaître cependant qu’en Crimée la cavalerie anglaise a montré, sinon un heureux esprit d’initiative, du moins une incontestable bravoure. La Russie ne peut nous opposer qu’une cavalerie irrégulière, dont l’affaire du 31 décembre 1854 et le combat de Koughil ont établi l’infériorité. La Prusse a des corps bien exercés sans doute, mais auxquels manque l’indispensable expérience de la guerre. Reste l’Autriche, qui a une belle et magnifique cavalerie, et pourtant ceux qui ont pu comparer en Italie ses hussards hongrois, si braves, si solides, à nos chasseurs d’Afrique, savent auquel des deux corps appartient l’avantage.

Il ne faudrait pas oublier une des causes essentielles de la supériorité de notre cavalerie. Cette cause, c’est le cheval lui-même, le cheval qui nous vient d’Afrique, ce noble et intelligent animal qui rachète ses formes grêles par tant de bravoure et de vigueur. Le mérite du cheval arabe comme cheval de guerre a été démontré avec une rare autorité dans la Revue [16]. Que de fois il m’a été donné de reconnaître ce qu’il y avait de justesse dans l’opinion exprimée à ce sujet par M. le général Daumas ! J’en appelle d’ailleurs à tous ceux qui ont fait en Afrique, avec les généraux Lamoricière, Cavaignac, Bedeau, ces longues courses devenues proverbialement célèbres sous le nom de razzias. Ces courses nous offraient des occasions toujours nouvelles d’admirer dans le cheval arabe une des premières vertus du cheval de guerre, la sobriété. La Crimée a mis encore mieux en évidence cette précieuse qualité, dont nos guerres d’Afrique nous obligeaient souvent à tirer parti. Les mêmes animaux que dans les Chotts on nourrissait avec de maigres touffes de feuilles de thym ou de chêne-liège ont supporté des privations non moins dures sur le plateau de la Chersonèse, et quand on me demanda, pendant le terrible hiver de 1854, si le cheval d’Afrique pourrait se passer d’orge ou même de foin, je n’hésitai pas à répondre affirmativement.

Notre cavalerie a donc en elle tous les élémens qui font la supériorité d’un corps militaire. Il s’agit de laisser aux chefs qui la commandent une plus libre disposition d’eux-mêmes aux jours de combat. L’arme est des mieux trempées. L’exemple de l’Afrique en 1840 montre combien une cavalerie régulière peut souffrir de l’atteinte portée à la spontanéité du commandement ; les heureux combats de la Crimée nous apprennent combien au contraire elle puise de force et d’ardeur dans la libre action du chef.


Vte DE NOÉ.


  1. Ce sont des spahis démontés qui fournissent l’élément de la cavalerie à l’armée de Chine. Une cavalerie se remonte où l’on veut. Nos spahis partent à pied, mais ils redeviendront bien vite au besoin les excellens cavaliers que l’Afrique admire.
  2. Voyez la Revue du 15 octobre 1859.
  3. Ancien aide-de-camp du général Korte, M. le commandant du Martray a puisé à cette bonne école les plus instructives inspirations en ce qui touche l’arme de la cavalerie. On lui doit une traduction des écrits du capitaine anglais Nolan, terminée en 1854, l’année même où le brave Nolan mourait héroïquement à Balaclava.
  4. Combien ne doit-on pas regretter que le capitaine Nolan se soit placé par sa mort héroïque en contradiction avec ce qu’il avait écrit sur la cavalerie ! « Tout dépend de l’à-propos, disait le brave Nolan. Il y a plus à attendre de l’inspiration du génie que des règles. Un officier ne devrait jamais craindre d’engager sa responsabilité, ni d’agir contre des ordres toutes les fois qu’il peut éviter un revers. » L’homme qui avait sur le rôle de l’officier des idées si hautes et si larges est cependant le même qui le 25 octobre 1854, à Balaclava, portait à lord Lucan l’ordre de charger donné par lord Raglan, placé trop loin du théâtre de l’action pour la bien diriger. Le brave Nolan. insista pour la stricte exécution de l’ordre qu’il apportait ; la charge s’exécuta, et l’infortuné capitaine tomba des premiers dans ce mouvement, qui devait ajouter une page aussi funèbre que glorieuse à l’histoire de la cavalerie anglaise.
  5. Livraison du 1er mars 1845.
  6. Rappelons à ce propos qu’une des qualités qui font le chef habile, c’est une sollicitude paternelle pour le soldat. Le surnom familier du maréchal, le père Bugeaud, montre assez à quel point cette qualité, plus rare qu’on ne l’imagine, était développée chez le vainqueur d’Isly. À cette soirée même où il adressait à notre cavalerie de si cordiales et si chaleureuses paroles, le père ne brilla pas moins chez lui que le capitaine. Au lieu de punch, l’officier d’ordonnance offrait au chef de l’armée, dont la sobriété était bien connue, de l’eau sucrée dans le quart gobelet en étain du soldat en campagne. Après avoir porté le gobelet à ses lèvres : « il n’y a pas beaucoup de sucre dans mon quart, » dit le maréchal. L’officier s’excusa en assurant qu’il avait mis dans le verre toute la ration d’une compagnie. Le maréchal ne répondit que par un sourire empreint d’une charmante bonhomie. Le lendemain, la bataille d’Isly était gagnée, et chaque compagine recevait le soir une double ration de sucre et de café, prise en grande partie sans doute dans les caisses de l’ennemi. Je tiens cette anecdote de l’officier d’ordonnance lui-même, alors capitaine, et frappé depuis à Marignan, comme colonel du 1er zouaves, — M. Paulze d’Ivoy.
  7. 1 Tué dans les funestes journées de juin 1848, comme représentant du peuple.
  8. Tué dans les journées néfastes de juin 1848 par une balle française.
  9. Il a formé un digne élève, le général Desvaux, commandant aujourd’hui la division de Constantine.
  10. Aujourd’hui général de division.
  11. C’était le colonel Gentil.
  12. On a pu lire ici même, outre de remarquables écrits de M. de La Tour Du Pin, les pages que lui a consacrées M. Paul de Molènes dans ses Commentaires d’un Soldat, — Revue du 15 janvier, du 1er et 15 février 1860.
  13. Aujourd’hui général de brigade.
  14. Les Arabes ne se servent jamais de leurs yatagans contre la tête d’un ennemi que s’ils le croient mort eu blessé.
  15. Ce corps fut porté, avant la fin de la guerre, à près de 32,000 hommes : division française de Failly, 8,000 ; — cavalerie française, 1,200 ; — cavalerie anglaise, 800 ; — artillerie anglaise et française, trois batteries ; — infanterie de marine, 200 ; — génie, deux compagnies ; — armée égyptienne infanterie et cavalerie, 18,000 ; — artillerie turque, trois batteries ; — environ 32,000 combattans.
  16. Voyez le Cheval de guerre dans la livraison du 15 mai 1855.