La Chèvre d’or/13

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Lemerre (pp. 64-68).


XIII

le turban du grand-oncle imbert


Mais le dîner doit être prêt et M. Honnorat nous appelle.

On me présente au curé, l’abbé Sèbe, un petit homme noir comme une taupe qu’on a invité en mon honneur.

Il ne parle pas beaucoup, l’abbé Sèbe ! par timidité peut-être, peut-être aussi parce que toute l’attention dont le saint homme est capable se trouve accaparée par un civet qui vraiment donne haute idée des talents culinaires de Saladine.

Au contraire. M. Honnorat est fort expansif. La serviette au cou, il nous fait l’histoire des Gazan ses aïeux, tous marins ou bien médecins. Et je me les figure, je les vois : les uns savants comme Averroës et Avicenne, les autres dépensant sur mer, en caravanes, l’ardeur aventureuse restée dans leur sang.

M. Honnorat, lui, serait plutôt du genre mixte. On le destinait d’abord à la médecine, mais le voyage l’a tenté.

Il me raconte ses navigations dans le Levant ; il m’énumère les Échelles : Corfou, Négrepont, Famagouste, toutes sortes de noms qui, prononcés par lui, évoquent aussitôt des visions de villes à dômes et à minarets, avec des quais encombrés de ballots, peuplés de nègres mangeurs de pastèques, au milieu des odeurs du goudron fondu et des épices.

Mlle Norette l’interrompt parfois d’un « est-ce bien vrai, père ? » qui soudain fait entrer le bonhomme dans de comiques colères feintes à moitié.

Que ceci n’étonne point ! De tout temps, les Orientaux furent grands conteurs, et c’est peut-être un reflet des Mille et Une Nuits qui colore si pittoresquement les imaginations méridionales.

Il s’agit maintenant de l’arrière-grand-oncle Imbert. Imbert-Pacha, comme on disait, qui, parti mousse sur ses douze ans, avait à peu près parcouru toutes les mers dans un temps où les marins ne connaissaient que la voile et où il y avait quelque mérite à naviguer.

Après un certain nombre de fortunes vivement faites et aussitôt mangées, grand-oncle Imbert, le futur Imbert-Pacha, se trouvait un jour, en qualité de simple matelot, dans un riche port d’Arabie.

Le bateau amarré complétait son chargement, l’équipage courait les cafés de la ville. Et grand-oncle Imbert, dont la bourse était vide, essayait de tuer le temps en se promenant sur le quai.

Un quai superbe, et long, et large, avec des dalles de marbre blanc dont la réverbération brûlait les yeux !

Quelqu’un vint à passer, un gros personnage du pays sans doute, vêtu de soie, couvert de bijoux, traînant un manteau tout en perles, et flanqué de deux belles esclaves qui l’abritaient d’un parasol et l’éventaient d’un éventail.

Machinalement, grand-oncle Imbert se mit à le suivre, marchant dans son ombre, la seule ombre qui fût sur le quai, et, en lui-même il se disait : « Mon pauvre Imbert, que tu t’ennuies ! mais en voilà un, par exemple, qui n’a pas l’air de s’ennuyer. »

Tout à coup, l’homme aux deux esclaves sortit un mouchoir brodé de sa poche, se le passa sur le visage et s’écria :

— « Couquin de Diou, qunto calour ! »

Étonné d’entendre un Turc se plaindre de la chaleur en marseillais, grand-oncle Imbert lui tape sur l’épaule :

— « Quant voles juga que sies Prouvençàu ?  »

S’il était Provençal ? Jugez : un cousin, un Gazan de la branche aînée dont la famille avait perdu la trace et qui était là-bas quelque chose comme prince ou roi.

— « C’est même à cette occasion, concluait M. Honnorat, que grand-oncle Imbert prit le turban pour quelques années.

— Il prit le turban ? interrompt l’abbé.

— Oui ! il prit le turban, il se fit Turc. L’homme a besoin de religion et toutes les religions sont bonnes. D’ailleurs, son turban nous l’avons encore… Tiens, Ganteaume, prends l’escabeau et descends-moi le turban de grand-oncle, là, sur l’armoire. »

Ganteaume descendit le turban, un gros turban jaune, et se l’essaya.

— « Elles sont toutes bonnes, les religions ! insistait M. Honnorat ; la religion musulmane surtout. Allah !… Allah !… »

Un tableau comique et charmant ; M. Honnorat convaincu, l’abbé n’osant pas se fâcher, Saladine scandalisée, ses grands longs bras maigres au ciel, et Norette qui riait aux larmes.