La Chèvre d’or/38

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Lemerre (pp. 192-195).


XXXVIII

COUP DOUBLE


Il est évident que je gêne Galfar.

Cet estimable faiseur de poudre a même trouvé, pour me l’apprendre, un moyen vraiment peu commun.

J’étais parti en chasse de grand matin, un peu par désœuvrement, un peu par bravade, pour me prouver d’abord que les sourdes menaces du Puget conjuré ne me troublent point, et aussi dans l’intention d’échapper aux doléances dont M. Honnorat m’accable.

Je suivais, mon fusil en bretelle et sans songer à mettre à mal aucun gibier, le bord du vallon escarpé qui va contournant le plateau où se dresse le roc de la Chèvre.

Sur l’autre bord, les perdrix chantaient ; mais l’abbé Sèbe n’étant plus là, je m’intéressais peu aux perdrix. Mes pensées, à ce moment, je ne sais pourquoi, étaient à Norette.

Un aboi de chien, d’un timbre connu, me tira de la rêverie.

Galfar suivait le bord opposé.

Nous n’étions séparés que par la largeur du vallon. Galfar certainement m’observait. Je me mis à l’observer aussi. Il menait une chasse étrange.

Deux fois, très correctement levées par son chien, les perdrix, une superbe compagnie de perdrix rouges, lui partirent au bout du canon ; deux fois il ne les tira point.

Quoique médiocre chasseur et nullement fanatique, j’enrageais.

Mais Galfar devait avoir son idée.

Au troisième vol, la compagnie prit un parti, et, traquée, franchit le vallon, selon une tactique d’ailleurs connue.

On eut dit que Galfar attendait cela.

Je le vis sauter dans les ronces, disparaître, traverser le vallon, remonter la pente, et reparaître tout gaillard, portant son chien à bras tendu.

Puis les voilà qui prennent les perdrix à revers comme pour les rabattre sur moi.

Le chien se met en quête et va.

Les perdrix s’envolent du milieu d’un plan d’herbes sèches, là, devant mon nez, en rideau. Galfar épaule… Un instant je tremblai, tant je me trouvais dans sa ligne, croyant qu’il allait faire feu sur moi. Il vise, il tire : pan ! pan ! J’entends quelque chose siffler aux alentours de mes oreilles. Deux perdrix tombent à mes pieds.

Galfar s’approche, me salue. Galfar devient très gentilhomme, depuis qu’il a des habits neufs.

— « Un joli coup double, lui dis-je.

— Peuh ! le mérite n’est pas grand quand on fabrique sa poudre soi-même. »

Puis il ramassa les deux perdreaux.

— « Voudriez-vous, il n’y a pas d’offense puisque nous serons bientôt parents, les porter à l’oncle Honnorat ? Ceci le consolera peut-être du grand mauvais sang qu’il se fait depuis que je me suis mis en tête de réparer le chemin d’âne ? »

Et, soufflant dans la plume, Galfar ajoute :

— « Voyez ! pas abîmés : un seul trou. Ici, pour épargner le plomb, nous tirons les perdreaux à balle. »

Je félicitai Galfar, et me chargeai des perdreaux, ne voulant pas être avec lui en reste de courtoisie.

Son œil m’interrogeait, l’œil des blonds du Midi, fixe, d’un bleu dur, morceau de Méditerranée gelée.

J’estime que Galfar avait espéré me faire peur.