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La Chambre des députés

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LA


CHAMBRE DES DÉPUTÉS.




VOYAGE D’UN SLAVE AUTOUR DE LA CHAMBRE




On ne se souvient plus guère d’Henri Fonfrède, ce loyal, fantasque et parfois éloquent journaliste, et on a tout-à-fait oublié un livre que le publiciste de la Gironde adressa, il y a quelques années, à MM. les députés de France, touchant les limites constitutionnelles de leur prérogative. M. Henri Fonfrède était un humoriste en politique, — il y en a toujours quelques-uns, — il exagérait volontiers les choses et s’emportait facilement. En cette occasion, il criait à l’usurpation de pouvoir, et présageait sur tous les tons, si l’on ne changeait vite de système, la ruine prochaine de la charte et la chute inévitable de la royauté. M. Fonfrède annonçait des catastrophes, et il semblait prêt, comme cela avait été dit sous la restauration avec beaucoup plus d’à-propos, à se mettre chaque matin à la fenêtre pour voir passer la monarchie en chaise de poste, peut-être même sur un tombereau. Que sont devenues ces tristes prévisions ? La charte est encore debout, et la royauté n’est point partie pour l’exil, que nous sachions, quoique MM. les députés de France, pour parler comme M. Fonfrède, n’aient pas mis à profit les pressans conseils et n’aient pas jugé nécessaire de restreindre les frontières de leur empire. Ont-ils eu tort ? Ils ont eu raison. Des alarmistes seuls peuvent voir une situation violente et périlleuse dans un état de choses qui, pour être nouveau, n’en est pas moins parfaitement normal. Dans un gouvernement parlementaire, véritablement parlementaire, il est bon, il est logique que celui des trois pouvoirs qui se renouvelle sans cesse, qui rentre sans cesse dans le sein du pays comme pour s’y retremper à une source toujours féconde, soit précisément celui qui représente le mouvement et la vie, pousse avec plus de passion à la gloire et au bien-être, et remue, en un mot, le plus d’idées, de sentimens et de faits. Il est clair qu’en agissant ainsi, ce pouvoir absorbe une grande part de l’attention publique. Qu’est-ce que cela prouve ? Cela veut-il dire que la moindre prérogative des deux autres pouvoirs en soit atteinte ? Non, certes. Du bruit que peut faire la chambre des députés, de l’attention qu’elle provoque, de l’ascendant qu’elle exerce, la royauté n’a rien à craindre ; si elle y perd un peu de son antique prestige, elle y gagne de la solidité. En s’appuyant sur un parlement très fort, la monarchie, il est vrai, n’est ni absolue ni chevaleresque, mais elle est inébranlable, ce qui est bien quelque chose.

Quant à la pairie, les inquiétudes ne sont pas plus fondées, et elle n’est pas plus menacée que la royauté par les empiètemens de la chambre élective. Il ne faut pas oublier qu’il est de l’essence de cette institution de régler le mouvement plutôt que de le donner. A Dieu ne plaise que nous condamnions la pairie à être simple spectatrice ! Elle doit être plus que cela, elle doit être juge : la pairie est la plus haute des magistratures. On dira qu’elle s’efface peu à peu, qu’elle joue un rôle de plus en plus médiocre. Si cela est vrai, c’est sa faute, non celle de l’autre chambre ; et la meilleure preuve qu’elle laisse, de son plein gré, sommeiller trop souvent ses prérogatives, c’est qu’elle en abuse quelquefois. N’a-t-elle pas un cercueil de plomb toujours ouvert pour ensevelir opiniâtrement cette conversion des rentes qui ressuscite sans cesse ? Qu’on ne crie donc pas à l’usurpation de pouvoir ; rien n’empêche la chambre des pairs d’être ce qu’elle doit être. A elle l’impartialité, la réflexion, le calme dans la force ; à la chambre des députés l’initiative et une animation constante. Cette animation lui est indispensable pour accomplir de bonnes et grandes choses, quoique, dans un autre gouvernement parlementaire qui nous a souvent servi de modèle, cela ne soit pas toujours nécessaire. C’est que, de l’autre côté du détroit, les partis ont une politique de tradition, une politique toute faite, qui n’a pas besoin, pour marcher, d’une impulsion quotidienne ; et encore, dans la chambre des communes, au moindre incident nouveau, la passion s’en mêle : on vient de voir ce qu’a produit le bill de Maynooth. Ailleurs donc, en temps ordinaire, le calme plat peut être fécond ; en France, c’est une agitation modérée qui est la source de tout progrès, et par agitation modérée on doit entendre les profonds sentimens du pays mis en jeu et s’associant à l’intelligence des hommes d’état. Là est notre vie régulière. En dehors de ce mouvement, il peut y avoir bien-être matériel, il n’y a pas amélioration politique, et rien n’est plus triste, même au milieu du développement convenable de l’industrie et des affaires, que de voir la France qui dort à côté de son parlement en somnolence, tant cela est peu dans son tempérament et dans son allure naturelle. Il faut à notre politique de nombreuses et ardentes discussions ; le silence la tue. Notre Liberté est orateur, c’est son goût, et ce goût rapporte plus qu’il ne coûte.

Voilà pourquoi il est injuste de médire des longues discussions qui ont lieu dans la chambre des députés et, par exemple, des discussions de l’adresse. D’aucuns prétendent que c’est du temps précieux perdu en bavardages. Ce sont gens à courte vue qui ne voient que le petit côté des faits ; ils ne voient, dans ces solennels débats, qu’une lutte à grand renfort de phrases entre des ambitions satisfaites et des ambitions impatientes. Portons nos regards au-delà, et nous verrons qu’en définitive ce qui se passe au début de chaque session est un règlement de comptes entre les dépositaires du pouvoir et les représentans du pays. Qu’importe que ce règlement de comptes se fasse autour de sept portefeuilles rouges que les uns veulent garder et les autres conquérir ? Le résultat n’est pas moins considérable : la situation d’un grand peuple est mise à jour, de telle sorte qu’une nation puissante n’est plus un mineur à qui l’on cache l’état de ses affaires, que ses relations extérieures comme ses finances ne sont plus soustraites à ses yeux et cessent d’être des mystères dont les générations suivantes ont seules la clé. N’est-ce rien qu’un tel résultat ? sans compter qu’en cette occurrence les gouvernemens sont dans la nécessité rigoureuse de ne rien tenter qui ne se puisse avouer hautement, ce qui n’est pas peut-être d’une si médiocre importance. Cependant il est impossible de se dissimuler que cette immense publicité sur le marbre de la tribune a des inconvéniens, surtout en matière d’alliances et de traités ; mais ces inconvéniens sont effacés par de tels avantages, qu’on doit aujourd’hui convenir, sous peine d’être aveugle ou de mauvaise foi, que le régime de la discussion est le premier des gouvernemens. Or, les débats de l’adresse sont les grands jours de ce régime ; ce sont les champs de mai des gouvernemens constitutionnels.

Encore une considération qui n’est pas à dédaigner dans cette France qui a toujours aimé l’art et le style, c’est qu’au milieu des luttes incessantes de ! a parole notre tribune grandit. Chose admirable ! chez nous, les hommes supérieurs ne manquent jamais pour s’approprier aux situations nouvelles et emporter le prix du genre en toute circonstance. L’ancien régime produisait les diplomates qui causaient le plus agréablement dans les salons de l’Europe : c’étaient les héros de la conversation. Le régime actuel produit les hommes d’état qui parlent le plus éloquemment dans les assemblées politiques : ce sont les héros de la tribune. Quels orateurs le parlement britannique peut-il aujourd’hui opposer aux nôtres ? quel membre de la chambre des communes, avec toutes les traditions de Pitt, de Fox et de Canning, possède mieux que M. Guizot la gravité de la parole, la grandeur et l’originalité de l’expression, et, s’il faut tout dire, l’éloquence du sophisme ? Quel est le whig ou le tory qui, dans ses harangues, est plus lumineux, plus abondant, plus universel que M. Thiers ? Qui porte plus loin que l’ancien président du 1er mars l’art de persuader sans efforts et de convaincre à son système en ayant l’air de l’exposer sans intention ?

A merveille ! va-t-on dire ; le gouvernement représentatif touche donc à la perfection ! Nous sommes, sans nous en douter, en plein âge d’or constitutionnel ! Mon Dieu, non. Si l’institution est excellente, il est fâcheux d’ajouter que les hommes ne valent pas l’institution : comme dirait M. Hugo le pair de France en son langage de poète, le ver est dans le fruit. En d’autres termes, si la chambre des députés, à notre avis, ne fait qu’user largement de ses prérogatives dans l’intérêt général, le député abuse trop souvent des siennes dans son intérêt privé. Au moment où nous admirons le jeu magnifique de l’institution, nous nous heurtons au despotisme étroit de l’individu.

Le mal est réel, la plaie est vive, d’autant plus que le monopole créé par le député pour son agrément n’est pas près de s’arrêter ; il s’étend chaque jour. Être député va bientôt tenir lieu de tout, comme le sans dot d’Harpagon. Dès qu’on a réuni les suffrages de cent cinquante électeurs autour d’un clocher, on est une puissance, et l’on peut, sans trop de présomption, aspirer à quoi que ce soit : le sacre de quelques électeurs, le plus souvent de quelques bons paysans qui sont l’ignorance même, produit des effets vraiment magiques, et communique sans doute je ne sais quel mérite surnaturel. La vérité est que vous êtes aussitôt un personnage hors ligne. Dès lors, si vous daignez demander un emploi, qu’un homme supérieur ne s’avise pas de se mettre à la traverse et de vous faire concurrence : à peine il se serait montré, qu’il serait étendu sur le carreau. Dix hommes de talent sollicitent une place ; c’est un sot qui l’obtient. Mais quoi ! il avait deux boules dans la main, et que vouliez-vous que fit le ministre, par ce temps de majorités imposantes d’une ou deux voix ? Le ministre ne pouvait que serrer fort gracieusement une main qui lui sera prochainement d’un bon secours, fort heureux qu’on lui tendît, cette main tout ouverte et qu’on lui offrît l’occasion de la remplir. On avouera que, dans un pays démocratique comme le nôtre, c’est un beau privilège que le député s’est arrogé. — Si un père de famille rêve pour son fils un brillant avenir administratif, au lieu de lui souhaiter du talent et du caractère, il fera mieux de lui souhaiter deux cents électeurs.

Le député, c’est le dieu Pan : il est partout. Hier encore, on signalait à la chambre, avec une louable fermeté, sa présence dans les choses administratives, où il n’apporte que des désordres. C’est le député qui morigène, déplace ou destitue des fonctionnaires d’un ordre assez élevé qui avaient cru s’attacher au service d’un gouvernement libre, et qui se trouvent réduits à la merci d’un pacha au petit pied. Cela est intolérable, et malheureusement cela durera aussi long-temps qu’il y aura des ministères voulant vivre à tout prix, et, au lieu de s’adresser ouvertement aux sentimens généraux, aimant à abriter leur petite politique derrière des transactions particulières et des manéges à huis-clos. Or, en France, la corruption n’est dangereuse que lorsqu’elle se cache ; mais alors elle l’est beaucoup, car elle peut s’éterniser. Nous n’avons et nous n’aurons pas de Walpole marquant avec des billets de banque certains passages des livres qu’il envoyait à ses créatures ; tant pis que nous n’avons pas de Walpole : il serait bientôt brisé, et la probité prendrait sa revanche.

Au lieu de prendre plus tard sa revanche, que la probité politique prenne dès aujourd’hui ses mesures : cela vaudra mieux. La chambre des députés peut parfaitement se sauver elle-même ; le malade est médecin, et il connaît le remède qui peut le guérir. Ce remède, c’est la proposition de M. de Rémusat, c’est au moins une partie du remède, car il faudrait encore, pour qu’il y eût véritablement guérison, que certains hommes d’état, comme nous disions tout à l’heure, voulussent bien consentir à ne plus s’accrocher avec opiniâtreté à un portefeuille qui échappe, et à ne pas rester majestueusement assis sur un banc de ministre avec une majorité d’une ou deux voix. La moitié plus un n’est pas une majorité constitutionnelle. Avec une chambre ainsi partagée, on vit de transactions, de compromis, d’humiliations quelquefois ; on louvoie, on transige, on ne gouverne point. Quand donc certains hommes d’état comprendront-ils cette vérité si simple, et se soumettront-ils à cette règle élémentaire du gouvernement représentatif ? quand ? Le lendemain du jour où ils n’auront plus de leur côté que la moitié moins un. Ce jour viendra peut-être. En attendant, la corruption mine et contremine, la cupidité se met à l’encan, et la faiblesse se laisse faire, si bien que des vices sans nombre s’introduisent peu à peu dans une institution admirable qui finirait par succomber, si elle était moins forte, et si elle n’était sortie toute vivante des entrailles de la société moderne.

Tel qu’il est, on comprend que ce grand corps peut être l’objet d’études bien curieuses. Qui ne serait aise d’être initié aux mille particularités de son existence ? Eh bien ! voici quelqu’un qui veut nous conduire dans tous les coins et recoins du Palais-Bourbon : c’est un Slave ; mais on sait que les Slaves ont le don des langues et qu’ils se familiarisent vite, malgré leur patriotisme, avec les mœurs de tous les pays. Celui-ci paraît très au courant de ce qui se passe de la salle des Pas-Perdus à la salle des séances et de la bibliothèque à la buvette, et il a été bien inspiré d’entreprendre son Voyage autour de la Chambre des Députés.

Nous ne sommes pas à bout de voyages. Entre le voyage de M. Xavier de Maistre autour de sa chambre, et celui de M. Dumont d’Urville autour du monde, il y a place pour bien des expéditions, petites ou grandes. L’on pourra voyager long-temps encore, sans que la terre vienne à manquer, et sans qu’on soit forcé de tomber dans les redites. Au reste, la question importante pour le voyageur est d’avoir de bons yeux ; tout ce qu’on sait voir est intéressant. Les régions les plus explorées prennent des aspects inattendus et tout, nouveaux, dès qu’un homme d’esprit chevauche à travers leurs chemins battus. C’est une vérité vulgaire qu’on peut courir beaucoup sans rien voir. Combien de gens ont fait le tour du monde sans faire le tour de leur vaisseau ! De même on peut voir beaucoup sans changer de place ; on couperait les jambes à un fin et pénétrant moraliste qu’il ne ferait pas moins de découvertes dans des pays connus ou non. En général, c’est donc le voyageur qui importe plus que le lieu du voyage. Cependant il est tel sujet qui intéresse assez par lui-même, qui fait d’abord ouvrir le livre, couper les pages. De ce nombre est la présente excursion.

Un voyage autour de la chambre des députés ! mais voilà qui peut être aussi agréable qu’instructif. Vous allez donc nous apprendre la géographie et les mœurs de ce pays. Vous allez nous (lire comment se font et se défont les lois, comment on devient ministre et comment on cesse de l’être. Vous démontrerez l’attraction irrésistible qu’un portefeuille rouge exerce sur celui-ci, et la frayeur insurmontable qu’un marbre blanc haut de trois pieds inspire à celui-là, au point de lui enlever net la parole. Vous entrerez dans plus d’une conscience et en dévoilerez le fond ; vous éventerez mille secrets. — Un voyage autour de la chambre des députés ! êtes-vous déjà en route ? Introduisez-moi donc dans l’intimité de ces hommes qui mènent les affaires de la France, et dont les paroles ont des échos dans toute l’Europe. Peignez-nous en pied M. Thiers et M. Guizot, et essayez d’être neuf après tant d’autres peintres. Montrez-nous au vrai M. Berryer et M. de Lamartine, le premier si grand orateur quand on l’écoute, et le second quand on le lit. Tâchez d’analyser M. Dupin, qui ne vieillit pas. Faites estimer, autant qu’il dépendra de vous, M. Odilon Barrot, toujours si grave, qui conserve encore presque tout son prestige au dehors, M. Dufaure qui s’efface, et M. Billault qui monte. M. Mauguin est bien déchu, n’est-ce pas ? Expliquez cette décadence ; expliquez aussi comment M. de Tocqueville, un homme d’un mérite réel, s’essouffle à devenir un chef de parti, ce qu’on ne devient pas en s’essoufflant. Parlez encore longuement de quelques autres ; puis, si vous ne voulez pas absolument nous faire grace des médiocrités vaniteuses, fustigez-les, en courant de banc en banc, dans la salle des conférences, dans les couloirs, dans les bureaux, partout. Est-ce fait ? A demi seulement.

Le Slave a eu l’ambition de donner un récit complet de son voyage, et, s’il n’a pas toujours réussi quant aux hommes, il faut reconnaître qu’il est d’une exactitude parfaite quant aux choses ; il n’a rien omis sur ce point. Il commence par décrire le palais avec ses diverses entrées, ses grands vestibules, son paisible jardin, ses statues. Il jette un coup d’œil sur le passé et raconte dans quel cérémonial l’empereur et Louis XVIII venaient à la chambre. Il fait une longue halte dans la salle des Pas-Perdus, et il trace là un des chapitres les plus curieux de ses tablettes. C’est là qu’il attrape, pour nous la transmettre, la physionomie de chaque député qui a un nom, et qu’il lance ses anecdotes les plus piquantes. Après quoi, il passe à la chapelle, aux bureaux de la chambre, à la bibliothèque, qui compte cinquante mille volumes et où ne puisent qu’un petit nombre de députés, et à la buvette, où ils vont toits. Ainsi, le Slave ne laisse pas un coin de la chambre sans l’explorer, et il présente en même temps le député sous toutes ses faces et à toutes les heures de sa vie parlementaire, de telle sorte que son livre est un vade-mecum très commode pour quiconque veut se mettre au courant de nos mœurs représentatives : c’est le guide de l’électeur à Paris.

Quand on voit le Slave parcourir d’un pas alerte les diverses tribunes de la salle des séances et arriver, bon pied bon œil, à la tribune dite des journalistes, on s’attend à des portraits, et l’on est tout contrarié qu’ils ne viennent pas. Il eût été piquant, en effet, de voir juger les juges, et d’apprendre à quel point, chez, ces maîtres profès de l’opinion publique, le style est l’homme. Toute la presse parisienne est dans cette loge : plumes légères, dédaigneuses, mordantes ; plumes magistrales et ennuyeuses ; jeunes plumes qui ne savent pas assez, et vieilles plumes qui ressassent ; dégoûts profonds, colères factices, verve spirituelle, en un mot, je le répète, toute la presse. Quelles bonnes pages ironiques et sérieuses aurait pu écrire le Slave, s’il eût voulu tirer parti de son sujet ! Pourquoi a-t-il laissé échapper cette bonne fortune ? Dieu me pardonne, je crois que le courage lui a manqué. Un Slave est courageux sans doute, et le nôtre a fait ses preuves : il a bravé la colère de l’autocrate ; mais on peut fort bien braver l’autocrate et craindre d’offenser ce congrès de roitelets qui siège dans la tribune des journalistes.

M. Tanski (on peut aujourd’hui dire le nom du Slave sans indiscrétion) a été moins réservé dans le chapitre de son livre qu’il a intitulé : Généraux et chefs de corps des armées parlementaires. Je l’en féliciterais, si, tout en nous dévoilant avec habileté les secrets de la stratégie, les marches et contremarches de l’opposition et du ministère, il n’eût pas été plus d’une fois injuste envers quelques hommes éminens. Il dit, par exemple, que « M.Thiers aime à coucher sur le champ de bataille, mais qu’il dédaigne de s’y fortifier, » et c’est pour cette raison, on ne s’en serait pas douté, que M. Thiers est tombé deux fois si rapidement du ministère. J’en demande pardon à l’auteur du Voyage, il se trompe. Au 22 février et au 1er mars, M. Thiers n’a pas dédaigné de se fortifier sur le champ de bataille ; il était fortifié suffisamment, et il s’est retiré, on sait pourquoi, en pleine majorité. Ces deux retraites ont été assez éclatantes pour qu’il ne soit pas permis d’en méconnaître le sens et la portée. Je m’étonne que M. Tanski ait commis cette faute, et je m’étonne également qu’à son avis les rapports de M. Duvergier de Hauranne manquent de nerf et de caractère. Si les rapports de M. Duvergier de Hauranne méritent ce traitement, qui donc, dans la chambre, est capable d’écrire un bon rapport ?

D’autres fois, M. Tanski n’est pas injuste, mais il est avare. Ainsi il se, contente de consacrer deux lignes à M. de Rémusat. Il y avait tout un portrait à faire. Écrivain qui sait unir la grace à la force, orateur qui, à plusieurs reprises, a fait entendre les accens d’une conscience passionnée ; spirituel et sensé, bienveillant et ferme, éloquent et honnête, M. de Rémusat ne réunit-il pas des qualités qui font de lui comme un Benjamin Constant incapable de faiblesse ? Encore une bonne page que l’auteur du Voyage a laissé échapper.

Pendant que le Slave trébuchait dans quelques-uns de ces jugemens littéraires et politiques, plusieurs erreurs de faits se glissaient dans le Voyage autour de la Chambre des Députés. M. Tanski donne M. Vivien et M. Léon de Maleville comme d’anciens lieutenans de Casimir Périer. Or, chacun sait que M. Vivien, même préfet de police, était loin d’être en communion parfaite avec son ministre. Quant à M. de Maleville, que l’auteur, du reste, appelle un esprit lucide et un caractère droit, et qu’il pourrait, avec la même raison, appeler un orateur incisif et de bon goût, il n’est entré à la chambre qu’en 1834, deux ans après la mort de M. Périer.

Cela dit, ce compte réglé, nous aimons à rendre justice au livre de -NI. Tanski. Il y règne d’un bout à l’autre un ton excellent ; les personnalités n’y sont jamais offensantes, et, même aux endroits les plus hasardés, il reste dans les bornes de la discrétion. De plus, le Slave est bien informé, il en sait long, il n’est jamais à court de détails, et son livre est, en quelque sorte, la chambre prise au daguerréotype. Avec les récits de M. Tanski sous les yeux, on a le tableau exact des grandeurs et des petitesses du régime parlementaire ; on pénètre au cœur des institutions représentatives, et l’on sait ce qu’il faut espérer et ce qu’il faut craindre.

En lisant dernièrement l’ouvrage étrange de M. le prince de Polignac, et en voyant cette pauvre tête se lever fièrement du milieu des ruines qu’elle a amoncelées, je me disais que jamais incapacité plus profonde n’avait présidé aux destinées d’un grand peuple. M. de Polignac ne comprend rien, absolument rien à notre temps et à notre pays. On disait, sous la restauration, de M. de Richelieu, que c’était l’homme de Crimée qui connaissait le mieux la France ; on ne pourrait pas dire de M. de Polignac que c’est l’homme de Bavière qui nous connaît le mieux, car il est sûr que bien des gens en Bavière sont plus avancés que lui. Eh bien ! cependant, M. de Polignac a été président du conseil. Les destinées de la France ont été remises en ses mains. — Avec le gouvernement parlementaire, tel que nous l’avons aujourd’hui, un pareil malheur ne serait plus possible. Nous n’avons rien à craindre de l’incapacité ; le danger est ailleurs. Ne redoutons pas les incapables, mais craignons le talent sans patriotisme. Avec une chambre partagée en mille nuances et sans majorité décidée, avec les besoins particuliers de plusieurs, la versatilité de quelques-uns, la vénalité de quelques autres, il serait possible qu’un homme supérieur, sans être échauffé de l’amour du pays, s’emparât du pouvoir et le gardât. Qu’arriverait-il alors ? L’incapacité avec de bonnes intentions perdit une dynastie ; le talent sans patriotisme rapetisserait la France.


PAULIN LIMAYRAC.