La Chanson de Roland/Léon Gautier/Édition classique/Introduction

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INTRODUCTION


I. – Avant-Propos et Dédicace


À tous ceux qui ignorent notre vieille poésie nationale, à tous ceux qui ont souci de la connaître, nous dédions ces quelques pages.

La France, qui est la plus épique de toutes les nations modernes, a jadis possédé deux cents Poëmes populaires. consacrés à des héros chrétiens, à des héros français.

Ces poëmes étaient chantés[1], et se rattachaient par leur sujet à certaines familles héroïques, à certaines gestes. De là leur nom de « Chansons de geste ».

Imaginez de longs récits poétiques où plusieurs milliers de vers sont inégalement distribués en un certain nombre de tirades ou laisses. Et figurez-vous, dans chacun de ces couplets, tous les vers terminés à l’origine par les mêmes assonances, et, plus tard, par les mêmes rimes. Telles sont les Chansons de geste ; tels sont ces chants épiques de la France que toute l’Europe a connus, imités et traduits, et qui ont fait le tour du monde avec nos traditions et notre gloire.

Or, la plus antique, la plus célèbre, la plus belle de toutes les Chansons de geste, c’est la Chanson de Roland.

Nous allons parler de la Chanson de Roland.

Notre vœu le plus cher, c’est qu’après nous avoir entendu, les femmes même et les enfants connaissent, admirent et respectent le plus beau monument, le type le plus achevé de l’Épopée française.

C’est notre vœu, parce qu’on ne saurait aimer le Roland sans aimer plus vivement la France.


II. – L’Histoire


Le 15 août 778 [2], au fond d’une petite vallée des Pyrénées qui est encore aujourd’hui connue sous le nom de Roncevaux, il se passa un drame terrible, dont le retentissement devait être incomparable, et qui allait, durant plusieurs siècles, inspirer les poëtes de toutes les nations chrétiennes.

Le roi des Francs, Charles, revenait de cette expédition d’Espagne où il n’avait été qu’à moitié vainqueur. Attiré là-bas par les divisions des princes musulmans, il s’était généreusement proposé de délivrer l’église du joug des Sarrasins ; mais il n’avait rien fait au delà de l’Èbre. Il avait réussi devant Pampelune, mais échoué devant Saragosse. Et il s’en revenait assez tristement, ayant mille projets en tête.

Dans son arrière-garde se trouvaient Roland, le préfet de la Marche de Bretagne ; Anselme, le comte du palais ; Eggihard, le « prévôt de la table royale » ; toute l’élite de sa cour, tous les chefs de son armée.

La grande armée avait passé sans encombre.

Mais tout à coup, au moment où l’arrière-garde arrivait en ce passage étroit de la montagne qu’indique la petite chapelle d’Ibagneta, un bruit formidable se fit entendre dans les bois épais dont cette partie des Pyrénées est encore couverte. Des milliers d’hommes en sortirent et se jetèrent sur les soldats de Charles. Ces agresseurs inattendus, c’étaient les Gascons, que tentait l’espoir d’un gros butin, et qui, d’ailleurs, — comme tous les montagnards, — n’aimaient pas que l’on violât ainsi leurs montagnes. Ils précipitèrent les Francs dans le petit vallon qui est là tout près, afin de se donner la joie de les égorger tout à leur aise. Et de fait, ils les égorgèrent jusqu’au dernier.

C’est ainsi que mourut Roland.

L’histoire ajoute que les Gascons se dispersèrent, que leur crime demeura impuni, et que Charles en ressentit une longue et cruelle douleur.

Tel est le fait que raconte Éginhard au chapitre neuvième de sa Vie de Charlemagne. On en trouve également le récit dans les célèbres Annales qui ont été si longtemps attribuées à ce même Éginhard, comme aussi dans les vers du poëte saxon et dans la chronique de l’Astronome Limousin [3]

Malgré les réticences de tous ces narrateurs, il est aisé de voir que ce désastre fut considérable. L’intensité de la légende prouve assez clairement que les historiens ont atténué l’importance de la défaite ; un simple accident d’arrière-garde n’aurait jamais produit un tel dégagement de poésie.

Quoi qu’il en soit, voilà le fait QUI A DONNÉ LIEU À TOUTE NOTRE LÉGENDE ; voilà le fait QUI EN A ÉTÉ LE GERME.

Car toute légende a rigoureusement besoin d’un germe historique ;

Et la légende de Roland est sortie tout entière de ces huit. mots d’Eginhard : In quo prœlio Hruodlandus, limitis Britannici prœfectus, interficitur. Ô petits commencements d’une grande chose !


III. – La Légende


Dès le lendemain de la catastrophe de Roncevaux, la Légende, – cette infatigable travailleuse et qui ne reste jamais les bras croisés, – se mit à travailler sur ce fait profondément épique. Et nous allons assister d’un œil curieux à ce long et multiple labeur.

Elle commença tout d’abord par exagérer les proportions de la défaite. Le souvenir de la grande invasion des Sarrasins en 792 et des deux révoltes des Gascons en 812 et 824 se mêlèrent vaguement, dans la mémoire du peuple, aux souvenirs de Roncevaux et accrurent l’importance du combat, déjà célèbre, où Roland avait succombé.

En second lieu, la Légende établit des rapports de parenté entre Charlemagne et ce Roland, dont elle fit décidément le centre de tout ce récit et le héros de tout ce drame.

Faisant alors un nouvel effort d’imagination, elle supposa que les Français avaient été trahis par un des leurs, et inventa un traître auquel fut un jour attaché le nom de Ganelon.

Ensuite elle perdit de vue les véritables vainqueurs, qui étaient les Gascons, pour mettre uniquement cette victoire sur le compte des Sarrasins, qui étaient peu à peu devenus les plus grands ennemis du nom chrétien.

Et enfin, ne pouvant s’imaginer qu’un tel crime fût demeuré impuni, la Légende raconta tour à tour les représailles de Charles contre les Sarrasins et contre Ganelon. Car, dans toute Épopée comme dans tout drame, il faut, de toute nécessité, que l’Innocence soit récompensée et le Vice puni.

Tels sont les cinq premiers travaux de la Légende.

Mais il en est encore deux autres que nous ne saurions passer sous silence. Dès la fin du IXe siècle, les mœurs et les idées féodales s’introduisirent fort naturellement dans notre récit légendaire, dont elles changèrent peu à peu la physionomie primitive.

Puis, vers la fin du Xe siècle, plusieurs personnages nouveaux firent leur apparition dans la tradition rolandienne. C’est alors, – pour plaire au duc d’Anjou Geoffroi et au duc de Normandie Richard [4], – c’est alors sans doute que les personnages de Geoffroi et de Richard furent imaginés par quelque poëte adulateur.

Il est POSSIBLE qu’une Chanson de Roland antérieure à la nôtre (elle serait de la fin du Xe ou du commencement du XIe siècle) ait eu pour auteur un Angevin, et c’est ce qui expliquerait le rôle considérable de Thierry l’Angevin à la fin de ce récit épique. Mais ce n’est là qu’une hypothèse.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en ce qui concerne notre Roland, la Légende a modifié l’histoire à sept reprises et de sept façons différentes. Ce grand mouvement a commencé vers la fin du VIIIe siècle, et il était achevé au commencement du XIe.

C’est ce que nous appellerions volontiers les « sept Travaux de la Légende ». Et nous venons de les faire successivement passer sous les yeux de nos lecteurs.


IV. – Les premiers Chants


Que, dès le règne de Charlemagne, il ait existé des chants populaires spécialement consacrés à Roncevaux et à Roland, la chose ne paraît pas douteuse. Qu’aucun de ces chants ne soit parvenu jusqu’à nous, le fait n’est que trop certain.

Mais quelle pouvait bien être la nature de ces chants primitifs ?

Ici, les érudits se divisent en deux groupes. Les uns affirment que ces premiers chants ont été épiques ; les autres n’y voient que des cantilènes, ou, pour parler plus clairement, de vraies chansons populaires, semblables aux rondes de nos enfants ou à ces complaintes naïves que certains chanteurs font entendre dans les rues de nos villages ou de nos villes.

Rien ne se ressemble moins que ces deux familles de poëmes, et leurs caractères n’ont rien de commun.

L’épopée, qui présente toujours un certain développement, est toujours chantée par des gens du métier : tels furent les aèdes chez les Grecs ; tels furent ces chanteurs de nos vieux poëmes français qu’on appelle les jongleurs.

Les cantilènes, au contraire, qui sont courtes et faciles à retenir, sont chantées par tout un peuple.

Or nous possédons deux textes historiques qui nous font voir, en effet, tout un peuple occupé en France à chanter certains poëmes rapides et brefs.

En 620, saint Faron, qui devait être un jour évêque de Meaux, sauva la vie à certains ambassadeurs saxons que Clotaire voulait faire périr. Cette belle action se mêla fort naturellement, dans les souvenirs du peuple, à la grande victoire que ce même Clotaire remporta, deux ans plus tard, sur toute la nation saxonne. De là une chanson populaire dont Helgiaire, le biographe de saint Faron, nous a transmis quelques fragments au IXe siècle, et dont il nous dit « qu’elle était sur toutes les lèvres, et que les femmes la chantaient en chœur en battant des mains [5] ». Certes, de tels mots ne sauraient s’appliquer à un chant épique.

Conteste-t-on la valeur de ce premier texte ? en voici un second qu’aucun juge ne saurait récuser. Il s’agit de cet autre Roland, de cet illustre capitaine de Charlemagne, de ce Guillaume qui a donné naissance à l’une de nos trois grandes gestes, de ce duc d’Aquitaine qui en 793 sauva la France des Sarrasins, de ce vaincu de Villedaigne dont la popularité peut se comparer à celle du vaincu de Roncevaux [6].

Un biographe de Guillaume (il vivait au XIe siècle) nous apprend que son héros était l’objet de mille chants populaires : « Quels sont les chœurs de jeunes gens, quelles sont les assemblées des peuples, quelles sont surtout les réunions des chevaliers et des nobles, quelles sont les veilles religieuses qui ne fassent doucement retentir, qui ne chantent son histoire en cadence, modulatis vocibus [7] ? »

De ce texte si important on peut tirer deux conclusions.

La première, c’est qu’il ne s’agit point ici de chants épiques. Une épopée, en effet, n’a jamais été chantée en chœur par toute une nation. Elle est bien trop longue et bien trop compliquée. Et tous les termes du biographe de Guillaume ne conviennent réellement qu’à des chants courts, vifs, populaires, mélodiques, moitié narratifs et moitié lyriques, tels que nous en posséderons plus tard un si grand nombre.

Notre seconde conclusion sera peut-être aussi rigoureuse.

Si Guillaume a donné lieu à des chants populaires, il n’a pu en être autrement de notre Roland, dont la gloire était, à tout le moins, aussi considérable.

Donc nous pouvons textuellement appliquer à Roland tout ce que le biographe de Guillaume nous apprend ici de son héros. Roland, lui aussi, a été chanté par tout un peuple.

Et nous ajouterons que ces premiers chants, ici encore, étaient nécessairement lyriques.

L’Épopée n’est venue que plus tard.

Nous avions autrefois pensé que les auteurs de nos plus anciens poëmes n’avaient guère eu qu’à souder ensemble ces cantilènes populaires pour en faire une seule et même chanson de geste. « Les premières chansons de geste, avions-nous dit, n’ont été que des bouquets ou des chapelets de cantilènes. »

Cette opinion était excessive. Nous sommes aujourd’hui convaincu que nos premiers épiques n’ont pas soudé réellement, matériellement, des cantilènes préexistantes. Ils se sont seulement inspiré de ces chants populaires ; ils en ont seulement emprunté les éléments traditionnels et légendaires ; ils n’en ont pris que les idées, l’esprit et la vie. Et ils ont trouvé tout le reste.


V. – Le poëme


La Chanson de Roland, telle que nous la possédons aujourd’hui, n’est pas, sans doute, la première épopée qui ait été consacrée à la gloire de notre héros.

Il est probable, comme nous le disions tout à l’heure, qu’un Roland a été composé vers la fin du Xe ou le commencement du XIe siècle. C’est ainsi du moins que nous expliquons l’intercalation singulière dans notre légende de ces deux personnages, Geoffroi d’Anjou et Richard de Normandie.

Dans le poëme que nous publions, il s’agit quelque part d’une prise de Jérusalem et d’un meurtre du patriarche par les Sarrasins vainqueurs. Ces vers contiennent sans doute une allusion à des événements très-réels de 969 et de 1012, et se trouvaient, sous une autre forme, dans cette première rédaction du Roland que l’on pourrait hypothétiquement placer entre les années 990 et 1020.

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Quant à la Chanson qui est parvenue jusqu’à nous, il est difficile d’en préciser fort exactement la date ; mais il semble permis d’affirmer qu’elle est postérieure à la conquête de l’Angleterre par les Normands (1066) et antérieure à la première croisade (1096).

En d’autres termes, la Chanson de Roland appartient au dernier tiers du XIe siècle.

Mais les preuves ne sont pas aussi décisives que nous le voudrions.

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Il est à peine utile de dire que le manuscrit ne peut ici nous être d’aucune utilité. Il appartient au milieu du XIIe siècle, et est notablement postérieur à la composition du poëme. Cherchons de la lumière ailleurs.

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De l’étude du manuscrit passons rapidement à celle des assonances.

M. Gaston Paris, dans une longue dissertation qu’il a consacrée aux assonances de la Vie de saint Alexis comparées à celles du Roland, conclut à l’antériorité du premier de ces poëmes. Il montre, en effet, que dans le Saint-Alexis les notations ent et ant sont encore distinctes et ne peuvent « assonner » : dans le Roland c’est tout le contraire, et ces assonances entrent souvent dans le même couplet. Il en est de même de l’homophonie entre ai et e devant deux consonnes : elle existe dans le Roland et n’est pas encore admise dans l’Alexis. « Telles sont, dit M. G. Paris[8], les raisons qui ne permettent pas de douter qu’entre l’Alexis et le Roland il ne se soit écoulé un intervalle de temps assez long. »

Or la date que M. G. Paris attribue à l’Alexis est « le milieu du XIe siècle ».

Le Roland pourrait donc, comme il le dit lui-même ailleurs, être attribué à la fin de ce même siècle.

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Mais il en faut venir maintenant à un examen plus intime, à celui du poëme lui-même.

À coup sûr, le Roland est l’œuvre d’un Normand. Et ce fait nous parait clairement prouvé par la place considérable qu’occupent dans notre poëme la fête, l’invocation et le souvenir de « saint Michel du Péril ».

II s’agit ici, comme je l’ai démontré ailleurs, du fameux mont Saint-Michel, près d’Avranches, et de la fête de l’Apparition de saint Michel in monte Tumba qui se célébrait le 16 octobre.

Cette fête a été, je le veux bien, solennisée jadis dans toute la seconde Lyonnaise et jusqu’en Angleterre. Mais il y a loin, il y a bien loin de cette simple célébration d’une fête liturgique à l’importance exceptionnelle que l’auteur du Roland a partout donnée à saint Michel du Péril.

C’est le 16 octobre que, d’après notre Chanson, l’empereur Charles tient ses cours plénières. C’est « depuis Saint-Michel-du-Péril jusqu’aux Saints » que notre poëte trace les limites de la France, de l’ouest à l’est. Et enfin, près de Roland mourant, c’est saint Michel du Péril qui descend, comme un consolateur suprême. Ce dernier trait est décisif. Il n’y a qu’un Normand, – peut-être même n’y a-t-il qu’un Avranchinais, – capable de donner tant d’importance à un pèlerinage, à une fête, j’allais dire à un saint de son pays.

Toutefois, ce Normand me semble avoir séjourné en Angleterre.

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À deux reprises il parle de l’Angleterre avec une sorte de mépris qui trahit le conquérant. Il en attribue la conquête à Charlemagne : Vers Engletere passat il la mer salse [9]. Et son héros lui-même, le comte Roland, quelques minutes avant sa mort, se vante de cette conquête de l’Angleterre dont il n’est question nulle part ailleurs dans notre épopée nationale : Jo l’en cunquis Escoce, Guales, Islande , – E Engletere, que Carles teneit sa cambre [10].

Ce n’est pas tout. Le seul manuscrit du Roland qui soit parvenu jusqu’à nous est un manuscrit anglais, et ce n’est pas sans raison que Génin cite encore ces deux manuscrits de Roncevaux qui étaient jadis conservés dans l’armoire aux livres de la cathédrale de Peterborough.

Enfin, voici un dernier fait, qui semblerait indiquer que notre Roland a été écrit en Angleterre. On y lit trois ou quatre fois le mot algier [11] qui vient très-certainement du mot ategar, et désigne le javelot anglo-saxon. Or, ce dernier mot est d’origine germanique et, plus particulièrement, anglo-saxonne. II ne se trouve, à notre connaissance, qu’en des textes d’origine anglaise. Nous ne pensons pas, du moins, qu’il ait été latinisé ou, surtout, francisé ailleurs. Ce serait donc, à notre avis, un de ces vocables que les conquérants français auraient empruntés aux vaincus.

Nous avouons, d’ailleurs, que ce fait est d’une importance très-secondaire.

Pour nous résumer, nous dirons que le Roland est certainement l’œuvre d’un Normand, – et probablement l’œuvre d’un Normand qui avait pris part à la conquête de 1066, ou qui avait vécu en Angleterre.

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Cette opinion, qui assigne une origine normande à la Chanson de Roland, est loin d’être aujourd’hui partagée par tous les érudits, et il en est de considérables qui la rejettent avec quelque vivacité et énergie.

Dans son étude sur le Voyage à Jérusalem et à Constantinople (décembre 1877), M. Gaston Paris a donné une forme encore plus vive à l’hypothèse qu’il avait déjà émise en 1865 sur l’origine française et même parisienne du Roland. Nous attendons impatiemment ses preuves.

Tout récemment, le successeur de Diez à l’Université de Bonn, M. W. Fœrster a proclamé avec autant de netteté que « Roland appartient à l’Ile-de-France ». Quelle que soit l’autorité de M. Foerster, nous ne saurions nous rendre a ce système.

Le grand et, suivant nous, l’irrécusable argument subsiste toujours, et c’est la place que le Mont Saint-Michel occupe dans tout notre poème.

Nos adversaires se contentent ici d’avouer « qu’il est fait mention dans notre vieille épopée de ce très célèbre pèlerinage ». — Non, non, ce n’est pas une simple mention.

Ce n’est pas une simple mention que la première place donnée partout, non pas seulement à ce pèlerinage lui-même, mais entendez-le bien, à la fête du 16 octobre. Ce n’est pas une simple mention que la tenue des cours plénières de Charlemagne en ce même jour du 16 octobre. Ce n’est pas une simple mention que saint Michel du Péril recueillant, lui et non pas un autre, le dernier souffle de Roland agonisant. Et, laissez-nous le répéter, — la répétition est ici nécessaire, — ce n’est pas non plus une petite preuve en faveur de notre thèse que cette place étrange donnée, dans la nomenclature des conquêtes du grand Empereur, à l’Angleterre, à l’Écosse, à l’Irlande, au pays de Galles. On n’en parle nulle part ailleurs.

Avant d’établir l’origine parisienne du Roland, il. faudra commencer par réfuter ces arguments, qui sont de poids. Certes, il se peut qu’un autre Roland, qu’un Roland antérieur au nôtre ait été composé à Paris ou dans l’Ile-de-France. Mais le nôtre, non pas. Et, à moins de raisons décisives, nous ne consentirons jamais à le « dénormandiser ».

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Notre poëme paraît antérieur à la première croisade ; mais nous n’avons, pour le démontrer, que des probabilités dont nous ne saurions être entièrement satisfaits. Nous voudrions cent fois mieux.

« La liste des peuples païens, que fournit quelque part le Roland[12], semble porter les caractères d’une rédaction antérieure aux croisades. La plupart de ces peuples sont de ceux qui, à l’orient de l’Europe, ont été, pendant les IXe, Xe et XIe siècles, en lutte constante avec les chrétiens. Ce sont, en partie, des Tartares et des Slaves. » Cette observation est de M. Gaston Paris. Ajoutons que, dans notre vieille chanson, il est toujours question de Jérusalem comme d’une ville appartenant aux Sarrasins et où ils exercent d’odieuses persécutions contre les chrétiens. Notre poëte, enfin, attribue à Charlemagne la conquête de Constantinople, mais non pas celle de la Terre-Sainte.

On va peut-être nous objecter ici que le Roland est véritablement animé par le grand souffle des croisades. À cela nous répondrons que l’esprit des croisades a été, dans la chrétienté du moyen âge, bien antérieur aux croisades elles-mêmes. Et il est trop vrai que le désir ardent de se venger des infidèles a été, durant la seconde moitié du XIe siècle, le sentiment le plus vif et le plus profond de toute la race chrétienne[13].

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L’Archéologie ne nous vient guère en aide pour déterminer une date plus exacte. Il faut seulement observer que dans le costume de guerre, tel qu’il est décrit dans le Roland, on ne voit point encore paraître les chausses de mailles. Or l’usage des chausses de mailles a commencé, sans doute, durant la seconde moitié ou le second tiers du XIe siècle. Et l’on en peut voir déjà quelques unes dans la tapisserie de Bayeux. Somme toute, rien de net.

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En résumé, il n’est pas certain, mais il est probable que le Roland est antérieur à la première croisade.

C’est toute notre conclusion ;

Et nous souhaitons fort vivement qu’un autre érudit puisse un jour, au milieu de tant d’ombres, arriver à une certitude lumineuse.


VI. – Le Poëte


Comme nous l’avons montré tout à l’heure, l’auteur de la Chanson de Roland est un Normand, et c’est ce qui est presque mathématiquement prouvé par l’importance exceptionnelle donnée à « saint Michel du Péril ».

Même il se pourrait que ce fût un Avranchinais, à cause du voisinage de ce mont Saint-Michel dont notre poëte fait tant d’estime. Mais ce n’est qu’une hypothèse.

Quoi qu’il en soit, il est très-probable que ce Normand a vécu de l’autre côté du détroit, et c’est ce que laissent supposer l’origine topographique de notre manuscrit, le mot algier qui est d’étymologie anglo-saxonne, et certaines allusions à l’Angleterre qui ne sont pas sans être empreintes de quelque dédain.

Voilà ce que nous avions dit, et ce que nous devions répéter.

Mais l’auteur de notre poëme est-il réellement ce Turoldus dont il est question dans notre dernier vers : Ci fait la geste que Turoldus declinet ? On ne saurait l’affirmer.

La geste ! Ce mot est employé quatre fois dans notre Chanson, et le poëte en parle toujours comme d’un document historique qu’il a dû consulter et dont il invoque le témoignage au même titre que celui des chartes et des brefs. Ce document, c’était peut-être quelque ancienne Chanson ; ou bien encore quelque Chronique plus ou moins traditionnelle et écrite d’après quelque poëme antérieur. Donc, c’est de cette geste, et non pas de notre poëme, que Turoldus serait l’auteur.

Mais, même en admettant que ce mot « geste » s’applique à notre propre chanson, il faudrait encore expliquer le mot declinet. Or ce mot decliner signifie à la fois « quitter, abandonner, finir une œuvre », et, par extension, « raconter tout au long une histoire, une geste. » La première de ces deux significations a paru la meilleure à quelques critiques. On peut donc admettre qu’un Touroude a « achevé » la Chanson de Roland. Mais est-ce un scribe qui a achevé de la transcrire ? un jongleur qui a achevé de la chanter ? un poëte qui a achevé de la composer ? À tout le moins, il y a doute.

M. Génin, s’appuyant uniquement sur ce fameux dernier vers, attribue notre chanson à un « Theroulde », bénédictin de l’abbaye de Fécamp, auquel le roi Guillaume donna l’abbaye de Malmesbury, qui fut transporté en 1069 à l’abbaye de Peterborough, et qui mourut en 1098. « Si ce n’est lui, c’est son père, » dit M. Génin. Et le père de ce Theroulde fut, en effet, précepteur de Guillaume le Conquérant. Mais ce ne sont là que des probabilités, et la seule présomption solide en faveur de cette opinion consiste dans la présence de ces deux exemplaires du Roland dans l’armoire aux livres de la cathédrale de Peterborough : « Apparemment, dit M. Génin, ce n’étaient pas les moines saxons qui les y avaient fait venir. N’est-il pas plus probable qu’ils y avaient été placés par l’abbé Theroulde comme son œuvre, ou plutôt comme celle de son père, le précepteur de Guillaume le Conquérant ? » Mais, encore un coup, ce n’est là qu’une présomption, et non pas une preuve.

En résumé, l’auteur du Roland est un Normand qui a séjourné en Angleterre.

Mais il n’est pas certain qu’il ait porté le nom de Touroude ;

Et, encore moins, que ce soit le fameux abbé de Peterborough, ou son père [14].


VII. – Le Manuscrit


Entrons à la bibliothèque Bodléienne, à Oxford, et demandons le manuscrit Digby 23.

Le voilà devant nous. Nous ne le toucherons pas, nous ne l’ouvrirons pas sans une certaine émotion, profonde et sincère.

C’est un de ces petits volumes à l’usage des jongleurs, qu’ils portaient avec eux sur tous les chemins et où, sans doute, ils rafraîchissaient leur mémoire. Nous en placerions l’exécution entre les années 1150 et 1160.

Il est l’œuvre d’un scribe anglo-normand fort médiocre et sujet à de trop nombreuses distractions. Le pauvre hère a omis, plus d’une fois, des couplets tout entiers, que nous essaierons plus loin de reconstruire. Grâce à sa négligence, un certain nombre de vers sont boiteux, et il nous faudra aussi les remettre fortement sur leurs pieds. Enfin il a interverti l’ordre de quelques strophes, et n’a souvent tenu aucun compte de l’exactitude des assonances. Il pensait visiblement à autre chose. Cette besogne ne devait pas lui être bien payée.

Le manuscrit, d’ailleurs, n’a vraiment pas été favorisé. Après le scribe, un correcteur est venu, qui a changé quelques termes trop archaïques, réparé quelques omissions, rectifié la mesure de quelques vers, complété ou ajouté quelques mots, effacé ou gratté çà et là quelques lettres. Ses additions (qui sont placées soit en interligne, soit en marge), ses suppressions et ses corrections sont généralement sans critique et sans valeur. Peut-être faut-il y voir l’œuvre d’un jongleur qui voulait rajeunir un texte vieilli. Quel que soit le correcteur, il est digne du scribe[15].

Par bonheur, une rédaction antique de la Chanson de Roland nous a été conservée par un très-précieux manuscrit de la bibliothèque Saint-Marc, à Venise [16].

Ce manuscrit a dû être exécuté entre les années 1230 et 1240. Il offre deux graves défauts.

Tout d’abord, il a été écrit par un scribe fort ignorant et en un français déplorablement italianisé ;

Et, en second lieu, il ne nous offre la version primitive que jusqu’au vers 3682 de notre texte d’Oxford. À partir de là, le copiste italien n’a plus eu sous les yeux qu’un de ces remaniements dont nous aurons lieu de parler tout à l’heure, et qui était orné d’un long récit de la prise de Narbonne par Aimeri.

Toujours est-il que nous possédons en double la version d’environ 3500 vers de notre poëme. Et telle est la plus précieuse ressource qui soit à notre disposition pour établir notre texte critique.

Mais nous nous servirons aussi de ces remaniements où il est aisé de retrouver tant de vestiges du texte primitif.

Vienne le jour où quelque érudit déterrera, au fond de quelque bibliothèque de France, d’Espagne ou d’Angleterre, le manuscrit original de notre Iliade. Bien que cette découverte puisse être une rude épreuve pour tous les faiseurs de textes critiques, nous l’appelons de tous nos vœux et la saluerions de tout notre cœur. Espérons.


VIII. – La Langue


Il faut ici, tout d’abord, faire une distinction fondamentale entre l’original de la Chanson de Roland, qui n’est certainement point parvenu jusqu’à nous, et le manuscrit d’Oxford, qui est évidemment la très-mauvaise copie d’un ancien texte.

S’il est vrai que le Roland ait été composé par un Normand, comme nous pensons l’a voir démontré, le manuscrit original devait être écrit en dialecte normand.

S’il est vrai que le Roland soit, comme nous l’avons supposé, l’œuvre d’un Normand qui avait vécu en Angleterre, le manuscrit original devait, suivant nous, être écrit en un dialecte dont le vocabulaire très-normand n’était pas sans offrir quelques éléments anglo-normands.

Quant au manuscrit d’Oxford, il est l’œuvre d’un scribe anglo-normand ;

Et ce médiocre écrivain avait sous les yeux un modèle normand qu’il a fort mal copié.

Nos lecteurs trouveront, dans notre édition classique, une Grammaire et un Glossaire complets de la langue de notre scribe,

De sa langue, telle qu’il l’a parlée et écrite, et telle aussi qu’il aurait dû la parler et l’écrire.


IX. – La Versification


Il faut partir de ce fait que les vers du Roland étaient destinés à être écoutés, et non pas à être lus.

Ils ne s’adressaient pas aux yeux, mais à l’oreille.

Des « jongleurs de gestes » parcouraient alors toute l’Europe avec de petits manuscrits dans leurs poches. Arrivaient-ils dans une ville, ils ne prenaient point le temps de se reposer. Encore tout poudreux du voyage et essoufflés, ils attiraient la foule par quelques accords de leur grossier violon, de leur viele, par quelques cris, voire par quelques gambades. Puis ils se mettaient à chanter quelques centaines de vers épiques. Je ne dis pas lire : je dis chanter.

Une foule avide, enthousiaste, ardente, entourait ces chanteurs populaires et se suspendait à leurs chants.

Très-souvent aussi, la scène se passait dans la salle principale des châteaux. Le seigneur invitait le jongleur et le faisait boire. À la fin du repas, le chanteur se levait et donnait une séance épique.

Mais, qu’il eût affaire à des chevaliers ou à des bourgeois, le jongleur avait toujours devant lui un auditoire qui ne savait pas lire et qui, en fait de versification, était uniquement sensible au rythme et à l’assonance.

Or l’assonance n’est pas la rime. L’assonance porte sur la dernière voyelle sonore, et la rime, à tout le moins, sur la dernière syllabe tout entière.

À s’en tenir au système de l’assonance, Carles, guaste, pasmet, vaillet, pailes, barbe et remaigne peuvent entrer, à la fin des vers, dans une seule et même tirade. Ces mots « assonnent » ensemble.

Dans le système de la rime, remaigne ne serait admissible qu’avec muntaigne, graigne, altaigne, etc.

L’assonance est essentiellement populaire ; la rime est aristocratique. Encore aujourd’hui, en 1875, le peuple des campagnes chante des vers assonancés. Il les comprend, il les aime, il les savoure. Écoutez plutôt, écoutez ce « Cantique populaire sur saint Alexis » qui circule dans nos villages :


J’ai un voyage à faire
Aux pays étrangers.
Il faut que je m’en aille :
Dieu me l’a commandé.
Tenez, voici ma bague,
Ma ceinture à deux tours,
Marque de mon amour.


Ailleurs, dans ce même chant, épousailles assonne avec flamme, courage avec larmes, richesses avec cachette, embarque avec orage et dépêche avec connaître.

Il en était ainsi aux XIe et XIIe siècles.

Mais le jour où le nombre des lettrés devint plus considérable au sein de la société laïque, le jour où il y eut beaucoup de chevaliers et de bourgeois qui surent vraiment lire, le jour où ils en vinrent à vouloir posséder et collectionner des manuscrits, tout changea. Il fallut désormais s’adresser au regard des lecteurs, et non plus à l’oreille des auditeurs. De là la nécessité absolue de remanier les anciens poëmes ; de là ces rifacimenti auxquels nous allons tout à l’heure consacrer un de nos chapitres.

À l’époque où fut composé le Roland, la versification peut se résumer en quelques règles qui sont des plus sages et des plus simples :


Le Roland, comme nos plus anciens poëmes, est écrit en décasyllabes. ═ Ces décasyllabes ont une pause intérieure après leur quatrième syllabe sonore. ═ À la fin du premier comme du second hémistiche, les voyelles muettes ne comptent point : Damne Deu Peré, nen laiser hunir France. ═ Sont assimilés à l’e muet, les e non accentués qui sont suivis d’une s, d’un t, d’un nt : Li empereres est par matin levet. — Iço vus mandet reis Marsilies li ber. — Il nen est dreit que païens te baillisent. ═ La seule lettre qui, en thèse générale, s’élide, est l’e muet (ou l’e suivi de t et de s). Il convient d’ajouter que cette élision elle-même est laissée à la liberté du poète, qui élide ou n'élide pas. ═ Ces vers, ainsi rhythmés, sont distribués en un certain nombre de couplets, tirades ou laisses. Toute laisse forme une division naturelle du récit. ═ Le couplet se compose, en moyenne, dans le Roland, de douze à quinze vers. Il sera plus développé dans les poëmes postérieurs. ═ Le lien qui unit tous les vers dans un même couplet, c’est l’assonance : plus tard, ce sera la rime. Dans le Roland, les couplets ne sont donc pas mono-rimés, mais mono-assonancés. ═ Suivant que leurs vers se terminent ou non par un e muet, les laisses sont féminines ou masculines. Ces dernières sont les plus nombreuses.

Nous avons traité ailleurs [17] les autres questions qui se rapportent à la rythmique du Roland.


X. – Le Style


Que notre poète ait été dominé par le souci du style, par la préoccupation littéraire, c’est ce que nous ne croirons jamais, malgré tous les efforts de M. Génin pour nous en convaincre. L’auteur du Roland écrivait en toute simplicité, comme il pensait, et ne songeait pas à l’effet. Rien n’est plus spontané qu’une telle poésie. Cela coule de source, très-naturellement et placidement. C’est une sorte d’improvisation dont la sincérité est vraiment incomparable. Nulle étude du « mot de la fin », ni de l’épithète, ni enfin de ce que tous les modernes appellent le style. Rien qui ressemble aux procédés de Dante, même de très-loin.

Notre épique, d’ailleurs, est un ignorant. Qu’il connaisse la Bible, j’y consens, et le miracle du soleil arrêté par Charlemagne ressemble trop à celui que Dieu fit pour Josué. Mais nous ne pouvons nous persuader qu’il ait jamais lu Virgile ou Homère. S’il est un trait qui rappelle dans son œuvre le Dulces moriens reminiscitur Argos, c’est une de ces rencontres qui attestent seulement la belle universalité de certains sentiments humains. L’épithète homérique est également un procédé commun à toutes les poésies qui commencent. On n’a pas assez remarqué qu’elle fleurit peu dans le Roland, et que, tout au contraire, elle abonde dans nos poëmes postérieurs, où elle tourne à la formule. En revanche, il est, dans notre Chanson, certaines répétitions qui sont déjà consacrées par l’usage et, pour ainsi dire, classiques. Un ambassadeur, par exemple, ne manquera jamais de répéter mot pour mot le discours que son roi lui a dicté. C’est encore là un trait primitif et presque enfantin.

Tout est grave, du reste, en cette poésie « d’enfant sublime », et le poëte ne rit pas volontiers. Si par hasard le comique se montre, c’est un comique de garnison ; ce sont des plaisanteries de caserne. Tel est l’épisode de Ganelon livré aux cuisiniers de Charlemagne, qui se jettent sur lui et le rouent de coups avec leurs gros poings. Sur ce, nos pères riaient à pleines dents, et j’avoue que ce rire n’était aucunement attique.

Malgré ces éclats grossiers, il y a dans Roland une véritable uniformité de ton : c’est une œuvre une à tous égards. Certains critiques n’en conviennent pas. « Le poème, s’écrient-ils, devrait se terminer à la mort de Roland. » Nous ne saurions partager cet avis, et ils se sont étrangement trompés ceux qui, par amour de l’unité, ont supprimé dans leurs traductions tout l’épisode de Baligant, toute la grande bataille de Saragosse, voire le procès de Ganelon. En vérité, Roland est une trilogie puissante. La trahison de Ganelon en est le premier acte ; la mort de Roland en est la péripétie ou le nœud ; le châtiment des traîtres en est le dénoûment. Est-ce que le chef-d’œuvre de Racine serait un sans la scène où est racontée la mort d’Athalie ?

Mais de la forme il faut passer au fond, et du style à l’idée.

Notre auteur n’est pas un théologien, et, s’il faut dire ici toute ma pensée, je ne crois même pas qu’il ait été clerc. Il ne sait guère que le catéchisme de son temps ; il a lu les vitraux ou les bas-reliefs des portails, et c’est par eux sans doute qu’il connaît les « Histoires » de l’Ancien Testament. Mais ce catéchisme, qu’il possède très-profondément, vaut mieux que bien des subtilités, et même que bien des raisonnements. Roland est le premier des poèmes populaires, parvenus jusqu’à nous, qui ont été écrits dans le monde depuis l’avènement de Jésus-Christ. On peut juger par lui combien le christianisme a agrandi la nature humaine et dilaté la vérité parmi nous. Et, en effet, l’unité d’un Dieu personnel est, pour l’auteur de notre vieille épopée, le plus élémentaire de tous les dogmes. Dieu est, à ses yeux, tout-puissant, très-saint, très-juste, très-bon, et le titre que nos héros lui donnent le plus souvent est celui de père. L’idée de la Providence se fait jour dans tous les vers de notre poète, et il se représente Dieu comme penché sur le genre humain et écoutant volontiers les prières des hommes de bonne volonté. Sous le grand regard de ce Dieu qui veille à tout, la terre nous apparaît divisée en deux camps toujours armés, toujours aux aguets, toujours prêts à se dévorer : d’un côté les chrétiens, qui sont les amis de Dieu ; de l’autre, les ennemis mortels de son nom, les païens. La vie ne paraît pas avoir d’autre but que cette lutte immortelle. La terre n’est qu’un champ de bataille où combattent, sans relâche et sans trêve, ceux que visitent les anges, et ceux qui combattent à côté des démons. Le chef, le sommet de la race chrétienne, c’est la France, c’est France la douce, avec son empereur à la barbe fleurie. À la tête des Sarrasins marche l’émir de Babylone. Quand finira ce grand combat ? Le poète ne nous le dit point ; mais il est à croire que ce sera seulement après le jugement suprême. L’existence humaine est une croisade. L’homme que conduisent ici-bas les anges et les Saints s’achemine, à travers cette lutte pour la croix, jusqu’au paradis où règne le crucifié. On voit que notre poète a une très-haute idée de l’homme. Sans doute ce n’est pas un observateur, et il ne connaît point les mille nuances très-changeantes de l’âme humaine ; mais il croit l’homme capable d’aimer son Dieu et son pays, et de les aimer jusqu’à la mort. On n’a encore, ce nous semble, rien trouvé de mieux. Il va plus loin. Si bardés de fer que soient ses héros ; si rudes guerriers qu’il nous les montre et si farouches, il les croit capables de fléchir, capables de tomber, capables de pleurer : voilà de quoi nous le remercions. Il nous a bien connus, puisqu’il fait fondre en larmes les plus fiers, les plus forts d’entre nous, et Charlemagne lui-même. Ses héros sont naturels et sincères : leurs chutes, leurs pâmoisons, leurs sanglots m’enchantent. Ils nous ressemblent donc, ils sont donc humains. J’avais craint un instant qu’ils ne fussent des mannequins de fer ; mais non, j’entends leur cœur, un vrai cœur, qui bat fort, et sous le heaume je vois leurs yeux trempés de larmes. Il faut, du reste, avouer que, s’ils se pâment aussi aisément, ce n’est jamais pour de vulgaires amourettes, ni même pour des amours efféminants : la galanterie leur est, grâce à Dieu, tout à fait étrangère. Aude, la belle Aude, apparaît une fois à peine dans tout le drame de Roncevaux, et ce n’est pas Roland qui prononce ce nom : c’est Olivier, et il parle de sa sœur avec une certaine brutalité de soldat. Roland, lui, est trop occupé ; Roland est trop envermeillé de son sang et du sang des Sarrasins ; Roland coupe trop de têtes païennes ! S’il est vainqueur, il pensera à Aude, peut-être. Mais, d’ailleurs, il a d’autres amours : la France, d’abord, et Charlemagne après la France. Pantelant, expirant, râlant, c’est à la France qu’il songe ; c’est vers la France qu’il porte les regards de son souvenir. Jamais, jamais on n’a tant aimé son pays. S’il est des Allemands qui lisent ces pages je les invite à bien peser les mots que je vais dire : « Il est ici question du XIe siècle. » À ceux qui menacent aujourd’hui ma pauvre France, j’ai bien le droit de montrer combien déjà elle était grande il y a environ huit cents ans. Et, puisqu’ils parlent de ressusciter l’empire de Charlemagne, j’ajouterai volontiers que jamais il n’y eut une conception de Charlemagne comparable à celle de notre poète français. Ceux d’outre-Rhin ont imaginé sur lui quelques fables creuses, oui, je ne sais quelles rêvasseries sans solidité et sans grandeur. Mais le type complet, le véritable type, le voilà. C’est ce roi presque surnaturel, marchant sans cesse à la tête d’une armée de croisés, le regard jeune et fier malgré ses deux cents ans, sa barbe blanche étalée sur son haubert étincelant. Un Ange ne le quitte pas et se penche souvent à son oreille pour lui conseiller le bien, pour lui donner l’horreur du mal. Autour de lui se pressent vingt peuples, Bavarois, Normands, Bretons, Allemands, Lorrains, Frisons ; mais c’est sur les Français qu’il jette son regard le plus tendre. Il les aime : il ne veut, il ne peut rien faire sans eux. Cet homme qui pourrait se croire tant de droits à commander despotiquement, voyez-le : il consulte ses barons, il écoute et recueille leurs avis ; il est humble, il hésite, il attend : c’est encore le kœnig germain, c’est déjà l’empereur catholique.

Les héros qui entourent Charlemagne représentent tous les sentiments, toutes les forces de l’âme humaine. Roland est le courage indiscipliné, téméraire, superbe, et, pour tout dire en un mot, français. Olivier, c’est le courage réfléchi et qui devient sublime à force d’être modéré. Naimes, c’est la vieillesse sage et conseillère : c’est Nestor. Ganelon, c’est le traître ; mais non pas le traître-né, le traître-formule de nos derniers romans, le traître forcé et à perpétuité : non, c’est l’homme tombé, qui a été d’abord courageux et loyal, et que les passions ont un jour terrassé. Turpin, c’est le type brillant, mais déplorable, de l’évêque féodal, qui préfère l’épée à la crosse et le sang au chrême… Je veux bien admettre que tous ces personnages ne sont pas encore assez distincts l’un de l’autre, et que « la faiblesse de la caractéristique est sensible dans l’épopée française [18] ». Et cependant quelle variété dans cette unité ! Il est vrai que la fin des héros est la même ; mais ce n’est point là de la monotonie. Tous s’acheminent vers la région des Martyrs et des Innocents. Les Anges s’abattent autour d’eux sur le champ de bataille ensanglanté, et viennent recueillir les âmes des chrétiens pour les conduire doucement dans les « saintes fleurs » du paradis…

Telle est la beauté de la Chanson de Roland.


XI.— LES REMANIEMENTS[19]


Le jour vint où le Roland, tel que nous allons le publier, ne répondit plus aux besoins des intelligences. Le jour vint où le public, s’adressant à certains poètes de bonne volonté, leur montra notre vieille chanson, et leur dit : « Rajeunissez-la. »

Et ce jour fut celui-là même où l’assonance ne suffit plus aux auditeurs de nos Chansons de geste. Disons mieux : ce fut le jour où le Roland eut des lecteurs plutôt que des auditeurs. La rime alors dut s’emparer de toute ou de presque toute la dernière syllabe : la rime qui est une assonance perfectionnée, une assonance pour les yeux.

Voilà le point de départ de tous nos rajeunisseurs ; voilà la raison d’être et l’origine de tous les remaniements du Roland. Tout est sorti de là.

Dès que le plus ancien des remanieurs eut, pour la première fois, touché à une assonance du Roland dans le but de la transformer en rime, ce jour-là tout fut perdu. Cette seule modification en entraîna cent autres, et toute la physionomie de notre vieille épopée fut irrémédiablement changée.

Le premier travail du rajeunisseur porte sur le couplet épique. Il consiste à en changer toutes les assonances et à faire choix, pour les remplacer, d’un système de rimes.

Son second labeur a le vers pour objet. Il lui faut reprendre en sous-œuvre presque tous les vers de l’ancien couplet, et les refaire un à un pour leur donner la rime voulue. Longue, délicate et rude besogne !

Mais il n’est pas toujours aisé de remplacer un vers assonancé par un vers, par un seul vers rimé. Le remanieur, en ce cas, écrit deux vers, et même trois, au lieu d’un seul. C’est là son troisième travail et qui, comme les précédents, lui est commandé par une nécessité impérieuse[20].

Une fois en si beau chemin, le rajeunisseur ne s’arrête plus. Il se donne fort gratuitement une quatrième mission. Alors même qu’il n’y est aucunement contraint, il remplace un vers de l’original par deux ou trois vers de la copie[21]. Hélas !

Il est à peine utile d’ajouter que notre remanieur, habitué à tant de privautés avec le texte original, n’hésite plus à changer tous les hémistiches qui lui déplaisent et tous les mots qui lui semblent vieillis. Mais ce cinquième travail ne semble pas avoir été le plus malaisé.

Désormais, plus de gêne. Les rajeunisseurs suppriment tels ou tels couplets qu’ils jugent inutiles, ou en ajoutent tels ou tels autres qui leur paraissent nécessaires. Ils intercalent certains épisodes de leur composition, et rédigent à nouveau certaines parties de l’ancien texte. Même ils adoptent des vers d’une autre mesure, et voici que, dans l’épisode du procès de Ganelon, le vers alexandrin pénètre enfin dans notre Chanson, qui est décidément trop remaniée et mal rajeunie[22].

Il ne reste plus qu’à modifier l’esprit général de nos vieux poèmes, et c’est à quoi nos remanieurs s’entendent merveilleusement. Dans la Chanson de Roland, telle qu’on la pourra lire tout à l’heure, c’était l’esprit du XIe siècle qui frémissait ; dans nos rifacimenti, c’est celui du XIIIe. Les âmes y sont moins mâles. Tout s’alanguit, s’attiédit, s’effémine. La guerre n’est plus le seul mobile, ni la pensée unique. Le coup de lance, bien donné ou bien reçu ; n’est plus le seul idéal. Ce n’est plus l’esprit des croisades populaires et enthousiastes comme le fut celle de 1096 : c’est le temps des croisades à moitié politiques et auxquelles il faut un peu contraindre les meilleurs barons chrétiens. Rome est moins aimée, et l’oriflamme de Saint-Denis fait un peu oublier l’enseigne de saint Pierre. Charlemagne est déjà loin ; Philippe le Bel approche, La Royauté, plus puissante, est cependant moins respectée.

La taille du grand Empereur est rapetissée : ce n’est plus un géant de quinze pieds qui domine tous les autres héros du poème et dont la gloire n’est pas effacée par celle même de Roland. Les subtilités d’une théologie médiocre remplacent les élans vigoureux d’une piété militaire. L’auteur se fait voir davantage dans ces œuvres trop personnelles. Plus de proportions : point de style, avec plus de prétentions. Des formules, des chevilles, et, comme nous le dirions aujourd’hui, des, « clichés » insupportables. Ces Remaniements, nous les abandonnons volontiers à ceux qui nous accusent de trop aimer notre vieille poésie religieuse et nationale. De ces œuvres de ; rhéteurs ennuyeux, la Patrie et Dieu sont absente. Nous ne descendrons pas à les admirer[23].


XII. — LA GLOIRE


Roland est un des héros dont la gloire a été le plus oecuménique, et il n’est peut-être pas de popularité égale à sa popularité.

Roland a été célèbre en Allemagne. Vers le milieu du XIIe siècle, un curé allemand, du nom de Conrad, — il était de la Bavière ou de la Souabe, — se mit à traduire en latin d’abord, puis en vers allemands, notre épopée nationale, notre vieille chanson. La traduction est des plus exactes, avec une tournure plus cléricale ou plus mystique que dans l’original français. C’est le Ruolandes-Liet, et nous ne pouvons oublier, en le lisant, que le jour où les Allemands voulurent un chant populaire sur Charlemagne, ils furent obligés de l’emprunter à la France. Et ils ne s’en tinrent pas là. Un poète connu sous le nom de Stricker — ce nom signifie sans doute « rapsode » ou « arrangeur » — écrivit vers 1230 son Karl, qui est au Ruolandes-Liet ce que nos remaniements sont à notre ancien poème. Ce n’est pas tout encore : un compilateur germain du XIVe siècle, l’auteur du Karl-Meinet, a fait entrer, dans sa vaste compilation, un autre remaniement de Roncevaux. Cependant, sur toutes les places des villes de la Basse-Saxe et ailleurs encore, se dressaient ces fameuses statues de Roland, ces Rolandssaülen qui ne représentent pas exactement notre héros, mais qui n’en attestent pas avec moins d’éloquence sa popularité très glorieuse.

Roland a été célèbre dans tous les pays néerlandais. L’autre jour M. Bormans publiait quatre fragments de poèmes « thiois » des XIIIe et XIVe siècles, où il n’hésite pas à voir une œuvre originale, mais où il est aisé de reconnaître une imitation servile de notre vieille chanson. Un petit livre néerlandais du XVIe siècle, la Bataille de Roncevaux, répond bien à ces misérables versions en prose du Roland qui pullulent dans nos manuscrits et dans nos incunables. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, sans doute ; mais c’est l’irrécusable preuve d’une popularité très sincère, très étendue et très profonde.

Roland a été célèbre dans tous les pays Scandinaves. La Karlamagnus Saga est une vaste compilation islandaise du XIIIe siècle, qui est empruntée littéralement à nos plus anciennes et à nos meilleures chansons de geste. Or, cette œuvre se divise en dix branches, et notre chanson forme la huitième. Jusqu’à la mort du comte Roland, le compilateur islandais ne fait que suivre très servilement le texte primitif du vieux poème français, d’après un manuscrit fort semblable à celui d’Oxford. Mais, en cet endroit de son récit, il a trouvé sans doute que son modèle devenait un peu long, et il l’a vigoureusement abrégé. Quoi qu’il en soit, la Saga conquit un rapide et incomparable succès. Un auteur danois du xve siècle la résuma à l’usage du peuple en s’aidant de quelques autres poèmes français. De là cette Keiser Karl Magnus kronike qui circule encore aujourd’hui dans les campagnes danoises. Rien n’égale la vogue de ce petit livre, dont une édition nouvelle vient de paraître à Copenhague, et qui, jadis imité de l’islandais, a été récemment traduit en cette langue. Si vous allez jamais à Reïkiavik, demandez au libraire la Kronike om Keiser Karlamagnus, et donnez-vous la joie, errant dans ce pays, d’entendre le nom de Roland sur les lèvres d’un paysan islandais.

Roland a été célèbre en Angleterre, et il existe un Roland en vers anglais du XIIIe siècle. On en sera d’autant moins surpris que l’Angleterre est sans doute le pays où fut écrit notre vieux poème par un Normand, qui était venu peut-être à la suite des envahisseurs de 1066. De toutes les excursions de noire légende, voilà celle qui s’explique le plus aisément. Nous l’avons vue, d’ailleurs, et nous allons la voir faire de plus lointains voyages.

Roland a été célèbre en Italie. Les traditions sur Charlemagne et sur Roland ne s’y répandirent tout d’abord qu’oralement. Mais bientôt les monuments figurés, les pierres se mirent à parler, et l’on connaît ces statues de Roland et d’Olivier qui sont grossièrement sculptées au porche de la cathédrale de Vérone. L’Italie, alors, toute l’Italie est, à l’égal de la France, parcourue par des jongleurs de gestes. Ils s’arrêtent sur les places de ces belles villes, sur ces places tout entourées de grands palais féodaux ; ils y font retentir leurs vielles et chantent les héros français : Olivier, Roland, Charlemagne. La foule s’attroupe autour d’eux, frémissante. Des héros italiens on ne sonne mot : la France et ses chevaliers suffisent alors et suffisent largement à alimenter l’enthousiasme de toute l’Europe. Toutefois, ce n’est encore là que la première période de cette curieuse histoire de notre légende en Italie : il faut en venir à des documents écrits. Et voici, au XIIIe siècle, l’époque de ces romans franco-italiens dont nous trouvons aujourd’hui les types les plus parfaits à la bibliothèque Saint-Marc de Venise. La légende de Roland, en ces poèmes étranges, est formée de trois éléments : une Entrée en Espagne, de Nicolas de Padoue ; notre ancien poème, avec certains mélanges du Turpin, et le Roncevaux, représenté par le dénouement du manuscrit IV de Venise. L’Italie, du reste, ne se borna point à faire un succès à des chansons françaises plus ou moins italianisées : leur popularité exigea davantage. Il fallut les traduire en italien, en véritable italien, et c’est ce que tentèrent, aux XIVe et xve siècles, les auteurs des deux Spagna en vers[24] et des trois Spagna en prose[25] qui sont parvenues jusqu’à nous. Il est aujourd’hui prouvé que les vers ont ici précédé la prose. Si médiocre, d’ailleurs, que soit la Spagna rimée qui est faussement attribuée à Sostegno di Zanobi, c’est un poème, et ce poème va devenir le prototype de toute l’Épopée italienne.

D’autres poètes surgissent, en effet ; mais, ceux-là, vigoureux et originaux. Il regardent autour d’eux et cherchent un sujet, un héros d’épopée. La Spagna frappe leurs oreilles et leurs yeux : « Roland ! s’écrient-ils, il n’y a que Roland ! » Et Pulci publie, en 1485, son Morgante maggiore ; et l’Aretin son Orlandino, auquel il prend soin de ne pas donner de date ; et l’Arioste, en 1516, son Orlando furioso. Toujours Roland, partout Roland. Certes, ce ne sont plus là des épopées populaires et spontanées. Les amours ardentes, les petites jalousies, le grand style ruisselant et coloré de l’Arioste ne ressemblent guère à la simplicité mâle et à la farouche chasteté du Roland. Mais enfin c’est là notre légende, ce sont là nos grandes figures nationales, et l’Arioste eût en vain cherché des héros italiens dont la célébrité fût comparable à la gloire d’un Charlemagne. ou à celle d’un Roland.

Roland a été célèbre en Espagne. L’Espagne, elle aussi, fut longtemps traversée par des jongleurs qui avaient la bouche pleine des noms de Charles et de son neveu, et qui racontaient à la française cette légende très française. Mais, de très bonne heure, une réaction se produisit là-bas contre ces récits qui parurent, à la fin, trop glorieux pour la France, trop oublieux du nom espagnol. La passion s’en mêla ; la jalousie nationale éclata. De là, ces légendes toutes neuves qui ont trouvé place, au XIIIe siècle, dans la Cronica general d’Alfonse X et dans la Chronica Hispaniae de Rodrigue de Tolède. Celui-ci raconte ingénument que Roland fut défait à Roncevaux par Bernard del Carpio, et Alfonse X ajoute que Bernard était l’allié des Infidèles. Tel est le Roncevaux espagnol. Il est bon de ne pas s’y arrêter trop longtemps, et d’en venir bien vite à la troisième. période de cette histoire rapide de notre légende en Espagne. C’est l’époque des Romances. Les unes sont francaises les autres espagnoles d’inspiration. Les unes dérivent de la Cronica general ; les autres, de nos chansons de geste. Ce dernier courant finit par triompher. L’Espagne eut sa « Bibliothèque bleue » qui fut toute remplie de notre gloire, et son livre le plus populaire fut cette Historia del emperador Carlomagno, qui est naïvement empruntée à notre Fierabras. Mais ce long succès de nos romans va prendre fin : car nous sommes en 1603, et voici la première édition de Don Quichotte.

Roland a été célèbre dans l’Église tout entière. Il y a été longtemps vénéré comme un martyr. Son nom se trouve en plusieurs Martyrologes, et les Bollandistes ont dû s’en occuper à deux reprises[26]. Ils l’ont avec raison rejeté du nombre des Saints, mais non sans éprouver un certain regret d’être contraints à cette sévérité. Après avoir justement flétri les fables du faux Turpin, ils s’écrient : « Nous serions heureux de posséder sur Roland des documents plus sûrs. Certiora libenter acciperemus. » C’est une bonne parole de critique chrétien, et nous la répéterons volontiers après les Bollandistes.

Roland a été surtout célèbre dans toute la France. Son nom, son souvenir faisaient en quelque manière partie de la vie publique de nos pères. Toutes les fois que la France était vaincue, on n’entendait que ce cri : " Ah ! si Roland était là ! » Lorsque Raoul de Caen, lorsque cet historien de la première croisade veut rendre hommage à Robert, comte de Flandre, et à Hugues le Grand, il s’écrie : Rolandum dicas Oliveriumque renatos. Et l’on connaît celle histoire mise assez méchamment sur le compte du roi Jean, qui se plaignait de ses chevaliers, et à qui l’on aurait insolemment répondu : Non defuturos Rolandos si adsint Caroli. Le mot n’était pas nouveau. Adam de la Halle l’avait déjà prononcé au siècle précédent, et l’auteur de la Vie du monde lui avait donné sa forme définitive, lorsqu’il avait dit : Se Charles fust en France, encore i fust Rolans. Paris aimait particulièrement le souvenir du neveu de Charlemagne : on lui attribuait (sans aucun fondement d’ailleurs) la fondation de l’église Saint-Marceau. Le voyageur trouvait dans nos rues, dans nos maisons, partout, le nom et l’image de notre héros. C’étaient les enseignes, c’étaient les vitraux, c’étaient les jongleurs de geste qui, au xve siècle encore, chantaient Roncevaux aux grandes fêtes de l’année ; c’étaient ces livres populaires, ces grossières traductions en prose, qui devaient un jour passer dans la Bibliothèque bleue. Bref, aux XIVe et xve siècles, la gloire de Roland paraissait à son apogée. Mais, hélas ! l’heure de l’oubli et de l’ingratitude allait bientôt sonner. Voici la Renaissance : notre légende va mourir.


XIII. — LES QUATRE DERNIERS SIÈCLES


Un grand peuple, certain jour, a reçu de Dieu le don, l’admirable don, d’une poésie nationale, d’une poésie sincère et forte, qui répond véritablement à toutes ses croyances religieuses comme à toutes ses idées politiques et militaires. Ce peuple a pu condenser, en un poème supérieur à tous les autres, toute la mâle beauté de sa poésie épique. Il possède une sorte d’Iliade, dont la forme est moins parfaite que celle d’Homère, mais dont la pensée est plus haute.

Toutes les nations se sont estimées heureuses d’imiter, de copier, de traduire ce maître-poème. C’est un enthousiasme universel.

Soudain ce peuple, dont tous les autres sont jaloux, se passionne uniquement pour les œuvres d’une antiquité dont il est séparé par plus de dix siècles. Il se prend à aimer uniquement la poésie de certaines autres nations qui n’avaient pas sa foi, qui n’avaient pas ses idées, qui n’avaient pas sa vie.

Et voici qu’en quelques jours, en quelques heures, il oublie sa propre histoire et sa propre épopée. Il oublie jusqu’à ce chef-d’œuvre épique où sa vie s’était un jour si puissamment résumée. Oui, il l’oublie jusqu’au dernier mot, et, si on lui en parle, il s’écrie : « Qu’est-ce donc que ces vers, et de quoi parlent-ils ? »

Or, ce que nous venons de raconter, c’est l’histoire même de la France dans ses rapports avec la Chanson de Roland.

Au xvie siècle, la France lettrée se passionna à ce point pour l’Énéide qu’elle oublia Roland. Rien n’eût été cependant plus facile que d’aimer à la fois ces deux chefs-d’œuvre ; rien n’eût été plus beau que de rendre à la fois justice au style du premier et à la pensée du second. Mais on se contenta d’être ingrat, et de l’être avec une étrange rapidité. Cette ingratitude, d’ailleurs, fut si bien organisée, qu’elle ne dura pas moins de trois cents ans.

Durant trois siècles, il n’y eut guère parmi nous à garder le souvenir de Roland que quelques pauvres paysans qui, le dimanche ou à la veillée, se délectaient dans la lecture de la Bibliothèque bleue. Quant aux lettrés, ils ne connaissaient même plus notre héros de réputation, et c’était une ignorance dont Boileau et Voltaire se montraient volontiers très fiers.

Encore un coup, cela dura trois siècles.

Et il faut faire un bond de trois cents ans pour tomber au milieu d’une France qui se passionne de nouveau pour sa poésie nationale.

Chateaubriand, dans son Génie du Christianisme, et Victor Hugo, dans sa Notre-Dame de Paris, enfiévrèrent leur génération pour le moyen âge. Après ces poètes, vinrent les érudits.

C’est la gloire de M. Monin d’avoir, en 1832, attiré l’attention du monde savant sur le Roman de Roncevaux. Le jeune élève de l’École normale ne connaissait, il est vrai, que le remaniement de Paris. Mais, pour s’égarer un peu, son enthousiasme ne fut ni moins méritoire ni moins fécond.

Cinq ans après, Francisque Michel arrivait à Oxford, s’installait à la Bodléienne, copiait le texte du vrai Roland, et donnait enfin une première édition de ce beau vieux poème qui était depuis trop longtemps l’objet d’un trop injuste oubli[27]. Mais l’opinion publique ne s’émut point de cette découverte, et l’on peut dire que la seconde popularité de notre Chanson ne date vraiment chez nous que de l’édition et de la traduction de Génin[28]. Ce n’est pas, d’ailleurs, que ce livre soit un chef d’œuvre ; mais c’est qu’il est plein d’enthousiasme et de foi. Génin a cru à Roland, et s’est passionné pour la beauté de celle Iliade dédaignée. Jusque-là notre Chanson n’avait été que connue : désormais elle fut aimée.

Ce qui manquait encore aux érudits, c’était un bon texte. Un Allemand, M. Theodor Müller, le leur donna[29]. Certes ce n’était pas une édition « critique » ; mais on y trouvait déjà mille corrections et restitutions des plus ingénieuses, et elle a été, pendant de longues années, la base la plus solide de toutes les études sur le Roland.

En France, le travail des traductions était celui qui séduisait le plus d’esprits. Je ne veux rien dire ici de celle de M. Alexandre de Saint-Albin, ni surtout de celles de Jônain et de Lehugeur. À coup sûr, la meilleure est celle du baron d’Avril[30], qui s’est attaché à reproduire le rythme de l’original, et a traduit les décasyllabes du XIe siècle en vers blancs de la même mesure. La tentative fut heureuse autant que hardie, et M. d’Avril, qui, dans sa belle Introduction, avait fait preuve de l’esprit le plus élevé et le plus philosophique, eut encore le rare mérite de vouloir donner à son livre une diffusion véritablement populaire. Grâce à lui, on a pu vendre enfin un Roland à bon marché, et il a pu pénétrer partout.

En Allemagne, cependant, on ne rêve que d’éditions critiques, et nos voisins prennent l’heureuse habitude d’en publier une tous les ans. M. Boehmer a publié la sienne sans introduction et sans notes. On ne saurait, à coup sûr, lui reprocher d’être timide ; mais les hypothèses heureuses abondent dans son texte à côté de certaines autres conjectures qui peuvent passer pour hardies[31]. Les bonnes feuilles de l’édition Hoffmann circulent depuis longtemps entre les mains de tous les érudits d’Europe : c’était notre conviction que cet excellent livre paraîtrait avant le nôtre, et nous avons pu lui emprunter plus d’une heureuse correction. Au commencement de 1878, il nous a été enfin donné de connaître cette troisième édition de Müller que, depuis quinze ans, nous attendions avec une vive et légitime impatience. Œuvre consciencieuse, exacte, minutieuse, presque achevée, et à l’auteur de laquelle il ne manque peut-être qu’un peu plus d’initiative et d’audace[32]. M. Th. Müller n’a pas seulement la religion du manuscrit d’Oxford : il en a un peu la superstition et lui rend un culte que nous trouvons parfois un peu idolâtrique. Au milieu de toutes les indécisions qui demeurent encore dans l’esprit de tous les éditeurs, M. Stengel a eu la très heureuse idée de reproduire en fac simile tout le texte de la Bodléienne et d’en publier une édition strictement paléographique dont aucun romaniste ne pourra désormais se passer[33]. Déjà, en 1877, M. Koelbing avait publié sous cette forme le texte de Venise, lequel a autant de valeur que s’il représentait à lui seul toute une famille de textes[34]. Cependant M. Petit de Julleville essayait vaillamment du seul système de traduction qui n’eût pas encore été tenté : il traduisait le Roland en vers assonances[35]. Ce n’est pas ici le lieu de critiquer ce courageux et louable effort ; mais nous aurons peut-être l’occasion de montrer un jour les inconvénients d’un système où, à force de vouloir être exact, l’on arrive parfois à l’inexactitude.

Dans le tome III de nos Épopées françaises, nous donnons une Bibliographie complète de tous les travaux dont le Roland a été l’objet. Cette liste ne comprend guère moins de trois cents œuvres [36].

Après tant d’excellents travaux, une nouvelle traduction, une nouvelle édition étaient-elles nécessaires ?

À cette question très légitime nous allons répondre très simplement, en exposant ce que nous avons fait ou, du moins, ce que nous aurions voulu faire.


XIV. — QUELQUES MOTS SUR CETTE HUITIÈME ÉDITION — CONCLUSION


Notre rêve, depuis vingt ans, était de donner au public une édition sincèrement populaire de la Chanson de Roland. Quant a rêver une édition à l’usage des classes, notre ambition n’allait pas jusque-là. Mais la réaction en faveur du moyen âge a marché plus vite que les plus téméraires n’eussent osé le désirer, et nous étions bien inspiré d’écrire en 1875 : « Il n’est pas aujourd’hui trop hardi d’espérer que le vieux poème national sera bientôt entre les mains des élèves de seconde et de rhétorique. »

Aussi n’avons-nous pas hésité à refondre et, pour parler plus exactement, à recommencer nos éditions antérieures pour rendre celle-ci plus digne de son nouveau public. Il nous sera peut-être permis de dire que ce livre est un livre nouveau.

Dans cette Introduction, nous avons eu pour but de faire, en quelques pages, tout l’historique, et, pour ainsi dire, toute la biographie de la Chanson. Ces vingt pages, ce sont les éléments de la question ; c’est ce que tout Français est obligé de connaître ; c’est ce que des femmes et des enfants seront aisément capables de comprendre.

Ce qui nous a coûté les plus longs, les plus pénibles labeurs, c’est notre Texte critique. Il y a dix ans que nous y travaillons sans relâche.

Nous avions à établir premièrement les leçons et, en second lieu, la langue exacte de la Chanson de Roland. Deux tâches qui sont absolument indépendantes l’une de l’autre.

Quant au choix des leçons, nous avons résolument adopté la méthode critique, laquelle consiste, dès que nous possédons trois familles de manuscrits, à faire entrer dans notre texte la leçon qui nous est fournie par deux d’entre elles contre la troisième. Or, à nos yeux et sans parler des familles nordique (Karlamagnus Saga), allemande (Ruolandes Liet) et néerlandaise, il y a trois familles ou, pour tenir un langage plus exact, trois groupes de manuscrits qui sont représentés par le texte d’Oxford, par celui de Venise (fr. IV) et par le Roman de Roncevaux[37].

Et c’est avec ces trois familles qu’il nous faut principalement composer notre texte critique.

Nous n’avions pas, dans nos premières éditions, adopté un système aussi rigoureux, aussi précis. Mais nous n’avons pas hésité, pour améliorer notre œuvre, à nous remettre à l’œuvre. Sur notre table de travail, nous avons placé ces trois éléments nécessaires de notre nouveau labeur : l’édition paléographique du texte de Venise IV, qui a été récemment donnée par M. Koelbing ; l’édition paléographique du manuscrit d’Oxford, qui vient d’être publiée par M. Stengel et qu’il a pris soin d’accompagner d’un fac-simile complet, et enfin le texte des remaniements de Paris, Versailles, Cambridge et Lyon.

Et généralement nous avons adopté la leçon qui. nous est fournie par Oxford et Venise contre Roncevaux ; par Oxford et Roncevaux contre Venise IV ; par Venise IV et Roncevaux contre Oxford.

Même il nous a fallu nous montrer plus hardi et faire subir parfois à notre texte quelques corrections et additions, d’après une seule famille de manuscrits, lorsque les autres familles nous faisaient défaut, et quand, d’ailleurs, la nécessité de ces rectifications paraissait nettement démontrée. Ce sont là des hypothèses, sans doute, mais qui sont véritablement scientifiques et dont nos lecteurs demeurent les juges. Nous imprimons en italiques tout ce que nous avons ajouté au manuscrit d’Oxford et tout ce que nous y avons corrigé. Nous avons même pris le soin de ne pas assigner de numéros d’ordre aux vers nouveaux que nous introduisons dans notre texte, et il est à peine utile d’ajouter que nous donnons toujours en note la leçon exacte du Roland de la Bodléienne.

Reste la langue, et rien n’est ici plus net que notre dessein. Nous avons, en effet, la conviction que le Roland a été composé en Angleterre par un Normand qui faisait sans doute partie de l’armée des conquérants de 1066 ou qui n’a pas tardé à les suivre dans l’île anglaise, et le manuscrit d’Oxford représente à nos yeux une copie maladroitement exécutée par un scribe anglo-normand d’après un manuscrit normand. Donc, notre tâche devait consister, et elle a consisté, en effet, à retrouver l’œuvre d’art normande sous la poussière anglo-normande qui en ternissait l’éclat et en déshonorait la beauté.

Nous avons commencé par établir les règles précises de la Phonétique, de la Grammaire et de la Rythmique de notre poème, en nous aidant au.besoin des manuscrits du même dialecte à la même époque et en prenant soin de faire un tri parmi les résultats obtenus, afin d’en défalquer les éléments anglo-normands et de ne laisser subsister, à l’état pur, que les éléments normands. Mais, surtout, nous avons dressé la Table de toutes les assonances du Roland ; car les assonances ont cela d’avantageux qu’elles nous présentent des formes absolument exactes et dont nous pouvons être sûrs. Toute édition critique d’un de nos vieux poèmes doit, si elle est sérieusement élaborée, avoir pour base ce travail sur les assonances. Le Vocabulaire complet est, d’ailleurs, d’une véritable nécessité pour mener à bonne fin une telle besogne. Mais, une fois armé de ces cinq bons outils de travail (Phonétique, Grammaire, Rythmique, Table des assonances et Vocabulaire), nous pouvons très hardiment nous mettre à l’œuvre et corriger toutes les erreurs de notre scribe. Nous en avons ainsi corrigé plusieurs milliers. Et comme la plupart de ces erreurs sont dues aux habitudes anglo-normandes du copiste[38], nous sommes arrivés, suivant le témoignage de M. Theodor Müller, « à restituer la Chanson de Roland normande, si misérablement défigurée sur la recension anglo-normande. »

Nous avons été plus loin.

Ayant toujours considéré le Roland comme l’Iliade de la France et, par conséquent, comme le plus classique de tous nos textes du moyen âge, nous n’avons pas craint de le ramener à l’unité orthographique. Mais qu’on no se méprenne point sur un tel travail. Jamais, dans notre édition, jamais un seul mot n’a reçu une forme orthographique qui ne sot pas offerte par le manuscrit d'Oxford. Si ce manuscrit nous fournit plusieurs formes, nous choisissons la meilleure au double point de vue phonétique et grammatical, et nous maintenons cette forme toujours et partout. En réalité, nous nous sommes dit que la Chanson de Roland est véritablement un texte exceptionnel, et qu’elle méritait ce labeur. Avant que l’Iliade ait revêtu sa forme définitive, elle a dû subir, dans sa forme originale, bien des corrections analogues ou semblables. Et nous ne croyons point avoir témoigné moins de respect envers le granit du Roland que tant de correcteurs envers le marbre d’Homère.

Ce n’est pas tout encore. Le texte d’Oxford présente des lacunes considérables : lacunes de mots, de vers ou de couplets. Nous les avons partout comblées à l’aide des textes de Venise IV et de Roncevaux. Mais le plus difficile était ici de restituer un texte conforme aux lois de notre dialecte. Nous avons tenté cette restitution pour plus de cinq cents vers, que nous avons ajoutés au texte de la Bodléienne et intercalés dans notre texte en les traduisant. Il y a là tout un système, que l’on n’avait pas encore appliqué, semble-t-il, aux éditions de nos vieux textes.

Nous avons revu notre Traduction. Il y a, dans l’interprétation de toute œuvre poétique, deux qualités qui sont difficilement conciliables : le Rythme et la Couleur. Les traductions en vers conservent aisément le rythme de l’original ; les traductions en prose le sacrifient, mais peuvent au moins prétendre à conserver le coloris de leur modèle. C’est ce que nous aurions voulu faire.

Au bas des pages, nous avons placé un Commentaire qui est réservé à toutes les observations historiques, archéologiques et littéraires. Afin de le rendre accessible à toutes les intelligences, nous en avons banni la philologie qui trouvera ailleurs la place à laquelle elle a tant de droits. Pour être ici plus facilement populaire, nous n’avons pas craint de faire appel à l’image : de petites gravures, exécutées avec la plus rigoureuse précision, reproduisent les principales, pièces du costume de guerre aux XIe et XIIe siècles. C’est la première fois que les « images » paraissent en cet endroit : et peut-être serait-il à désirer que cet exemple fût suivi pour les classiques latins et grecs.

Cependant il était de ces Commentaires qui présentaient trop de développements pour être ainsi placés au bas des pages, nous les avons publiés à part sous le nom d’Éclaircissements. Ces Éclaircissements sont, au nombre de quatre, et ont pour objet la Légende de Charlemagne, l’Histoire poétique de Roland, le Costume de guerre, l’établissement du texte. Nous avons, dans les deux premiers, offert à nos lecteurs le résumé de plus de trente Chansons de geste, dont un grand nombre sont encore inédites : il n’est pas un seul fait, il n’est pas un seul personnage de notre poème qui n’y soit mis suffisamment en lumière. Et c’est ici que s’arrête l’édition du Roland qui est destinée aux gens du monde, aux enfants et aux femmes : l’ennui, en a été aussi soigneusement écarté que les épines d’un bouquet.

Néanmoins nous ne pouvions oublier que nous nous étions surtout proposé de faire une « édition classique ». C’est en vue de cette édition que nous avons écrit une Phonétique, une Grammaire et une Rythmique élémentaires. C’est pour cette édition aussi que nous avons de nouveau publié notre Glossaire, après lui avoir fait subir une très sévère revision. Une Table générale des matières termine ce gros livre, et y facilite les recherches.

Telle est notre œuvre[39]. Elle ne nous satisfait qu’à moitié, et nous la souhaiterions encore plus vulgarisatrice. Nous ne serons heureux que le jour où nous verrons le Roland circuler entre les mains de nos ouvriers, de nos paysans et de nos soldats.

Rien n’est plus sain que cette lecture de la plus ancienne de nos Chansons de geste, et, comme nous l’avons dit ailleurs[40], rien n’est plus actuel.

Qu’est-ce après tout que le Roland, si ce n’est le récit d’une grande défaite de la France, que la France a glorieusement vengée ?

La défaite ! Nous venons d’y assister. Mais nous saurons bien la réparer un jour par quelque grande et belle victoire.

II n’est vraiment pas possible qu’elle meure, cette France de la Chanson de Roland, cette France malgré tout si chrétienne.

Elle ne mourra point, et c’est avec un espoir immense que je redis, depuis dix ans bientôt, ce beau vers de la vieille chanson : Tere de France, mult estes dulz païs.

Et je m’empresse d’ajouter : Damnes Deus Pere, nen laissier hunir France !

LÉON GAUTIER.


  1. Ils étaient chantés par des chanteurs populaires nommés « jongleurs » dont nous parlerons plus loin et que l'on peut comparer aux aèdes des Grecs, aux bardes des Gaulois, aus scaldes des Scandinaves. Voy. pp. 414 et 437, des représentations de jongleurs empruntées aux manuscrits des XIe et XVe siècles. Nous donnons ici un type d'après le ms. lat. 1749 de la Bibliothèque Nationale (XIIIe siècle).
  2. Cette date a été tout récemment établie. M. Dümmler a découvert (dans le manuscrit latin de la Bibliothèque nationale 4841) l’épitaphe d’un des guerriers franks morts à Roncevaux, du sénéchal Eggihard :
    Qui obiit die XVIII kalendras septembrias.
    V. l’article de Gaston de Paris, dans la Romania, II, 146-148.

  3. Voici les textes très-importants sur lesquels s’appuie toute notre légende et d’où notre Chanson est sortie :

    I. « Hispaniam quam maximo poterat belli apparatu adgreditur Karolus, saltuque Pyrinei superato, omnibus quæ adierat oppidis atque castellis in deditionem susceptis, salvo et incolumi exercitu revertitur, prœter quod, in ipso Pyrinei jugo, Wasconicam perfidiam parumper in redeundo contigit experiri. Nam cum, agmine longo, ut loci etangustiarum situs permittebat, porrectus iret exercitus, Wascones, in summi montis vertice positis insidiis (est enim locus ex opacitate silvarum, quarum ibi maxima est copia, insidiis ponendis opportunus) ; extremam impedimentorum partern et eos, qui, novissimi agminis incedentes, subsidio prœcedentes tuebantur, desuper incursantes, in subjectam vallem dejiciunt, consertoque cum in prœlio, usque ad unum omnes interficiunt ac, direptis impedimentis, noctis beneficio quœ jam instabat protecti, summa cum celeritate in diversa disperguntur. Adjuvabat in hoc facto Wascones et levitas armorum, et loci in quo res gerebatur situs ; econtra Francos et armorum gravitas et loci iniquitas per omnia Wasconibus reddidit impares. In quo prœlio Eggihardus, regiœ mensœ prœpositus, Anselmus, comes palatii, et Hruodlandus, Britannici limitis præfectus, cum aliis compluribus interficiuntur. Neque hoc factum ad prœsens vindicari poterat, quia hostis, re perpetrata, ita dispersus est, ut ne fama quidem remaneret ubinam gentium quœri potuisset. » (Eginhard, Vita Karoli, IX. Un certain nombre de manuscrits de la Vita Karoli ne renferment pas l’épisode de Roncevaux ; mais on estime que les quarante-sept manuscrits où ce fait est rapporté dérivent du véritable texte d’Éginhard.)

    II. « Tunc Karolus, ex persuasione Sarraceni, spem capiendarum quarumdam in Hispania civitatum haud frustra concipiens, congregato exercitu, profectus est, superatoque in regione Wasconum Pyrinei jugo, primo Pompelonem, Navarrorum oppidum, aggressus, in deditionem accepit. Inde, Hiberum amnem vado trajiciens, Cæsaraugustam, præcipuam illarum partium civitatem, accessit, acceptisque quos Ibinalarbi et Abuthaur quosque alii quidam Sarraceni obtulerant obsidibus, Pompelonem revertitur. Cujus muras, ne rebellare posset, ad solum usque destruxit ac, regredi statuens, Pyrinei saltum ingressus est. In cujus summitate Wascones, insidiis collocatis, extremum agmen adorti, totum exercitum magno tumultu perturbant. Et licet Franci Wasconibus, tam armis quam animis, prœstare viderentur, tamen et iniquitate locorum et genere imparis pugtiœ iriferiores effecti sunt. In hoc certamine plerique aulicorum quos rex copiis prœfecerat, interfecti sunt, direpta impedimenta, et hostis, propter notitiam locorum, statim in diversa dilapsus est. Cujus vulneris acceptio magnam partem rerum feliciter in Hispania gestarum in corde regis obnubilavit. » (Annales longtemps attribuées à Éginhard, et qui sont l’œuvre d’Angilbert, ann. 778. Reproduites par le poëte saxon, Historiens de France, V, 143.)

    III. « Karolus… statuit, Pyrinæi montis superata difficultate, ad Hispaniam pergere laborantique Ecclesiœ sub Sarracenorum acerbissimo jugo, Christo fautore, suffragari. Qui mons cum altitudine cœlum contingat, asperitate cautium horreat, opacitate silvarum tenebrescat, angustia viæ vel potius semitæ commeatum non modo tanto exercitui, sed paucis admodum pene intercludat, Christo tamen favente, prospero emensus est itinere… Sed hanc felicitatem transitus, si dici fas est fœdavit infidus incertusque fortunæ vertibilis successus. Dum enim quæ agi potuerant in Hispania peracta essent et prospero itinere reditum esset, infortunio obviante, extremi quidam in eodem monte regii cœsi sunt agminis. Quorum, quia vulgata sunt, nomina dicere supersedi. » (L’astronome limousin, Vita Hludovici, dans Pertz, Scriptores, III, 608.)

  4. Geoffroi Grise-Gonnelle mourut en 987, et Richard Sans-Peur en 996.

  5. Voici ces huit vers et tout le passage d’Helgaire : « Ex qua victoria carmen publicum juxta rusticitatem per omnium pene volitabat ora ita canentium, feminæque choros inde plaudendo componebant :
    De Chlotario est canere rege Francorum,
    Qui ivit pugnare in gentem Saxonum.
    Quam graviter provenisset missis Saxonum,
    Si non fuisset inclytus Faro de gente Burgundionum !
    Et, in fine hujus carminis :
    Quando veniunt missi Saxonum in terram Francorum
    Faro ubi erat princeps,
    Instinctu Dei transeunt per urbem Meldorum
    Ne interficiantur a rege Francorum.
    Hoc enim rustico carmine placuit ostendere quantum ab omnibus ce leberrimus habebatur. » (Vita sancti Faronis, Meldensis episcopi ; Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti, sæcul. II, p. 617. – Historiens de France, III, 505.)

  6. Guillaume avait été nommé par Charles en 790 duc de Septimanie, de Toulouse ou d’Aquitaine. En 793, Hescham, successeur d’Abd-al-Raman II, proclama l’Algihad ou guerre sainte, et cent mille Sarrasins envahirent la France. Guillaume alla au-devant d’eux, les rencontra près de la rivière de l’Orbieux, à Villedaigne, leur livra bataille, fut vaincu malgré des prodiges de valeur, mais força par cette résistance les Sarrasins à repasser en Espagne. Ce même Guillaume se retira en 806 au monastère de Gellone, qu’il avait fondé, et y mourut en odeur de sainteté le 28 mai 812. — V. l'excellente Dissertation de M. Révillout sur la Vita sancti Willelmi.

  7. Le texte latin mérite d’être cité : « Quæ enim regna, quæ provinciæ, quæ gentes, quæ urbes Willelmi ducis potentiam non loquuntur, virtotem animi, corporis vires, gloriosos belli studio et frequentia triumphos ? Qui chori juvenum, qui conventus populorum, præcipue militum ac nobilium virorum, quæ vigiliæ sanctorum dolce non resonant et modulatis vocibus decantant qualis et. quantus fuerit ; quam gloriose sub Carolo glorioso militavit ; quam fortiter quamque victoriose barbaros domuit… ; quanta ab iis pertulit, quanta intulit ac demum de cunctis regni Francorum finibus crebro victos et refugas perturbavit et expulit » (Acta Sanctorum maii, VI, 811.)

  8. Vie de saint Alexis, p. 39.
  9. Chanson de Roland, vers 327.
  10. Ibid, Vers 2331, 2332. Le texte porte : il teneit.
  11. Chanson de Roland, vers 439, 442, 2075.
  12. Chanson de Roland, vers 3220 et ss.
  13. Contre l’antiquité du Roland, on pourrait alléguer un nom de lieu (Butentrot) qui se lit au v. 3220 de notre texte. Le « val de Botentrot "est, en effet, célèbre dans l’histoire de la première croisade, et l’on a pu' dire qu’il n’était peut-être pas connu en Occident avant 1098. Mais enfin ce n’est là qu’un « peut-être », et il n’est pas impossible que des pèlerins aient pratiqué ce passage avant la grande expédition des dernières années du XI° siècle. (V. un article de Paul Meyer dans la Romania, VII, p. 333, et notre note du v. 3220.)
  14. Nous ne croyons pas utile de discuter ici l’opinion relative à ce « ber seint Gilie », qu’on a voulu, sans aucune preuve, considérer comme l’auteur du Roland. V. notre note du vers 2086.
  15. V. p. 400, un fac-simile du manuscrit d'Oxford.
  16. Mss. français, IV.
  17. V., dans l’édition classique, le Traité élémentaire de versification ou de Rythmique qui accompagne notre Grammaire.
  18. Ces paroles sont de M. Gaston Paris, en son Histoire poétique de Charlemagne.
  19. Ces Remaniements, que l’on connaît généralement sous le nom de Roncevaux, composent la seconde famille des manuscrits du Roland. = Il sont tous dérivés d’un prototype qui n’est point parvenu jusqu’à nous et qui se composait sans doute dès éléments suivants : « trois mille sept cents premiers vers, analogues à ceux d’Oxford et encore assonancés ; un dénouement nouveau en vers rimés, et qui se retrouve dans tous les rifacimenti. » = Les remaniements du Roland que nous possédons sont les suivants : a. Manuscrit de Paris, B. N., fr. 860, ancien 7227 5 (seconde moitié du XIIIe siècle). Il y manque environ les 80 premiers couplets.— b. Manuscrit de Versailles XIIIe s. ; — 8,330 vers). Il est aujourd’hui à la Bibliothèque de Châteauroux, et il en existe une copie moderne à la B. N. (fr. 18,108). Après avoir fait partie de la Bibliothèque de Louis XVI, il fut acheté par le comte Germain Garnier. C’est celui dont s’est servi M, Bourdillon pour son édition critique. M. F. Michel a publié, dans la seconde édition de son Roland, la version de Paris complétée par les 80 premiers couplets de celle de Versailles. — c. Manuscrit de Venise (Bibliothèque Saint-Marc, manuscrits français, n° VII. 138 folios, 8,880 vers ; exécuté vers 1250). Le texte, qui n’est pas italianisé, se rapproche beaucoup de celui de Versailles : nous avons eu l’occasion d’y puiser quelques bonnes variantes. — d. Manuscrit de Lyon (n° 964 XIVe s.). Les 84 premières laisses et l’épisode de Baligant y manquent. Dans le dernier couplet, on annonce « la guerre de Grifonel l’enfant ». Ce texte n’a pas été suffisamment utilisé par M. Th. Millier, et nous nous en sommes souvent servi, — e. Fragments d’un manuscrit lorrain, 351 vers du XIIIe siècle, publiés par Génin, Chanson de Roland, p. 491 et suiv. — f. Manuscrit de Cambridge (Trinity College, R. 3-32, xve siècle), sur papier, mauvaise écriture. Les 17 premières strophes font défaut. Le dernier couplet, en vers de douze syllabes, nous montre les barons de Charles retournant dans leurs fiefs. = Ces Remaniements peuvent se diviser en trois familles : a. Paris, Lyon, Lorrain. b. Versailles, Venise VII. c. Cambridge. M. W. Foerster se propose de les publier très prochainement in extenso. = Voyez plus loin (p. 398) le « Tableau de filiation » de ces différents textes.
  20. Voici par exemple, dans un couplet en on du Roland, voici ce vers : Il li tranchai icr le destre puign (vers 2701). Le rajeunisseur sent bien que les oreilles ou, plutôt, que les yeux de ses contemporains supporteraient difficilement le son uin dans une tirade en on. Que fait-il ? Il cherche un équivalent en un seul vers, et ne le trouve, pas. Alors-il se résout, sans trop de peine, à écrire ces deux vers : Li cons Rollant, qi ait maleïçon, — De son braz destre li a fait un tronçon. (Roncevaux, texte de Versailles.)
  21. L’auteur du Roland avait dit (v. 3200) : « Ço dist Malprimes : le colp vus en demant. » Le remanieur, sans aucune nécessité, écrit : « Ço dist Malprimes : « Mar doterez noiant. — Demein arez un eschac issi grant. — Aint Sarrazins n’ot onques tant vaillant ; — De la bataille le premier colp demant.» (Roncevaux, texte de Versailles.) Cf. nos Épopées françaises, 2° édition, I pp, 441-443.

  22. La meilleure façon de donner une idée de ces Remaniements, c’est d’en citer un fragment. Voici les deux premières laisses du texte de Versailles : nous prions nos lecteurs de les comparer attentivement aux deux premières laisses de notre texte.

    I. Challes li rois à la barbe grifaigne — Sis anz toz plens a esté en Espaigne, — Conquist la terre jusque la mer alteigne ; — En meint estor fut voue s’enseigne ; — Ne trove bore ne castel qu’il n’enplaigne, — Ne mur tant aut qu’à la terre n’enfraigne, — Fors Saragoze, au chief d’une montaigne : — Là est Marsille, qui la loi Deu n’en daigne ; — Mahomet sert, mot fait folle gaaigne. — Ne poit durer que Challes ne le taigne : — Car il n’a hom qu’à lui servir se faigne, — Fors Guenelon que il tint por engeigne. — Jamais n’ert jor que li rois ne s’en pleigne.

    II. En Saragoze ert Marsille li ber ; — Soz une olive se sist por deporter, -Environ lui si demeine et si per. — Sor un peron que il fist tot lister — Monte li rois, si comence à parler : — « Oiez, signor, que je vos vel mostrer ; — Consiliez-moi cornent porai esrer ; — Desfendez-moi de honte et d’affoler. — Bien a set anz, ne sont mie à paser, — Li Empereres, c’on puet tant redoter, -En cest païs entra por conquister. — Ars a mes bors, mes terres fait gaster ; « — Cité n’avons qui vers lui peust durer. — Mais à vous toz consel vel demander : — Par quel enging porai vers lui aler ? » — Mal soit de cet qui ousast mot sonner, — Ne qui lovassent son seignor conseiller, — Fors Blankaudin. CeI ne se voit celer. — En tot le mont, si com orez nomer, — N’en verez hom tant sage mesajer…

  23. Les Remaniements ne sont pas cependant la forme la plus méprisable qu’ait reçue la légende de Roland. Après avoir médiocrement inspiré Philippe Mousket, en sa Chronique rimée, au XIIIe siècle, et Girard d’Amiens, en son Charlemagne, au commencement du siècle suivant, cette très glorieuse et très antique légende fut, six fois au moins, mise en prose : dans Galien (XVe siècle) ; dans les Conquestes de Charlemagne, de David Aubert (1458) ; dans Morgant le Geant, imitation du Margante Maggiore, de Pulci (1519) ; dans le Charlemagne et Anseïs du manuscrit de l’Arsenal, anc. B. L. F 214 (XVe siècle) ; dans le Fierabras de 1478 et dans la Conqueste du grant roi Charlemagne des Espaignes, qui en est une nouvelle forme (1498, etc.) ; et enfin dans les Guerin de Montglave incunables. Ces deux derniers romans et le Galien ont pénétré dans la « Bibliothèque bleue », et c’est par eux que Roland est, encore aujourd’hui, connu dans nos campagnes.
  24. La Spagna istoriata proprement dite, et la Rotta di Roncisvalle.
  25. La Spagna de la Bibliothèque Albani découverte par M. Ranke ; celle de, la Bibliothèque Medicis, mise en lumière par M. Rajna ; celle de la Bibliothèque de Pavie, publiée par M. Ceruti et qui est intitulée « il Viaggio in Ispagna. »
  26. Le 31 mai et le 10 juin.
  27. La Chanson de Roland ou de Roncevaux, du XII° siècle, publiée pour la première fois d’après le manuscrit de la Bibliothèque Bodléienne d’Oxford, par Fr. Michel, Paris, Silvestre, 1837, in-8°. = Une seconde édition, accompagnée du texte combiné des remaniements de Versailles et de Paris, a paru chez Didot en 1869.
  28. La Chanson de Roland, poème du Théroulde, texte critique accompagné d’une traduction et de notes, par F. Génin, Imprimerie nationale, 1850, in-8°.
  29. La Chanson de Roland, nach der Oxforder Handschrift von neuem herausgegeben, erlautert und mit cinem vollstandigem Glossar versehen, von Theodor Müller, professor an der Universitat zu Goettingen : Goettingen, Dieterich, 1863. = Une première édition avait paru en 1851 à la même librairie.
  30. La Chanson de Roland, traduction nouvelle, avec une Introduction et des Notes, par le baron d’Avril. Il a paru trois éditions, la première, in-8°, chez B. Duprat, en 1865 ; la seconde, in-18, chez Albanel (pour la Société de Saint-Michel), en 1866 ; la troisième, petit in-18, (par les soins de la Société Bibliographique), en 1877.
  31. Rencesval, édition critique du texte d’Oxford de la Chanson de Roland. par Édouard Boehmer, Paris, Frank, 1872, in-18.
  32. La Chanson de Roland, nach der Oxforder Handschrift herausgegeben, erläutert und mit einem Glossar verschen, von Theodor Müller, etc. Erster theil, zweite voellig umgearbeitete auflage ; Goettingen, Dieterich, 1878.
  33. Das altfranzoesische Rolandslied ; genauer abdruck der Oxforder hs. Digby 23, besorgt von Edmund Stengel, mit einem photographischen fac-simile ; Heilbronn. Henninger frères, 1878. Le fac-simile complet a paru en même temps chez le même éditeurs : Photographische Wiedergabe des hs. Digby, 23, etc.
  34. Chez Henninger frères à Heilbronn, 1871.
  35. La Chanson de Roland, traduction nouvelle rythmée et assonancée avec une Introduction, Paris, Lemerre, 1878.
  36. En résumé, l’on possède aujourd’hui dix-sept éditions du Roland : deux de Fr. Michel ; une de Génin ; trois de Müller ; une de Boehmer ; une d’Hoffmann ; une de Stengel et les huit que nous avons publiées, lesquelles différent notablement les unes des autres. = Quant aux traductions (sans parler de la paraphrase de M. Vitet), il en existe quatre en vers : celles de Jônain, de Lehugeur, du baron d’Avril et de Petit de Julleville ; et trois en prose : celles de Génin, d’Alexandre de Saint-Albin, et la nôtre.
  37. C’est sous ce dernier nom, comme on l’a dit plus haut, que l’on désigne aujourd’hui les Remaniements du Roland.
  38. Notre scribe n’a pas tous les défauts des scribes anglo-normands. Il n’emploie jamais le th au lieu du d (fetheil) ; il n’emploie pas l’m devant l’f (emfes) ; il ne se sert pas de la notation er pour les verbes issus des verbes latins de la 2e conjugaison (aver) ; il n’a pas les notations en aunt, etc. Mais son texte offre ces deux traits caractéristiques de tous les ouvrages copiés en Angleterre : l’altération des règles de la déclinaison romane et la confusion perpétuelle entre les notations é et , etc. Voy.. dans notre septième édition (pp. 403 et suiv.), les Notes pour l’ établissement du texte.
  39. Nous devons ici des remerciements à tous ceux qui ont voulu nous aider en notre lourde tâche. M. Bonnardot a revu avec le plus grand soin notre texte, notre Grammaire, notre Phonétique et notre Glossaire. M. W. Foerster a fait une longue et importante revision de cette dernière partie de notre travail, et nous lui en sommes vivement reconnaissants. M. Auguste Longnon nous a communiqué toute une série d’excellentes observations sur l’étymologie et les formes successives des noms propres d’hommes. MM. de Wailly, Boucherie, Bartsch et Bauer nous ont proposé d’autres rectifications, et nous avons tenu le plus grand compte de leurs bienveillants conseils. MM. Quicherat, Demay et Robert de Lasteyrie sont les auteurs de ces dessins qui forment la parure scientifique de nos Éclaircissements et de notre Commentaire. Enfin MM. Gaston Paris et Paul Meyer ont mis fort aimablement à notre disposition les manuscrits de Lyon, de Versailles et de Cambridge.
  40. Dans l’Introduction de notre première édition, à laquelle nous avons dû faire ici plus d’un emprunt, et où l’on trouvera le développement de tout ce qui précède.