La Chanson de Roland (Louis Vitet)

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La Chanson de Roland
Louis Vitet






Le 13 octobre 1066, au moment où les armées d’Harold et de Guillaume allaient en venir aux mains dans les plaines d’Hastings, un cavalier normand sortit des rangs, lança son cheval en avant du front de bataille, et, pour préparer ses compagnons à vaincre ou à mourir, entonna la chanson de Roland.

Ce n’est pas là une invention poétique ; ce n’est pas seulement Robert Wace qui, dans ses vers, nous montre l’armée normande s’animant aux noms de Charlemagne, et de Roland, et d’Olivier et des vassaux qui moururent à Roncevaux [1] ; les historiens les plus dignes de foi, Guillaume de Malmesbury, Mathieu Paris, Ralph Higden, Albéric des Trois-Fontaines, Mathieu de Westminster, parlent tous de ce chant carlovingien inaugurant la bataille et répété en chœur par les soldats du conquérant. Nous savons jusqu’au nom du trouvère intrépide qui paradait en chantant entre les deux armées : il était serviteur du comte de Mortain et se nommait Taillefer.

Mais connaissons-nous la chanson de Roland ? savons-nous ce qu’était cette poésie guerrière, cette cantilena Rolandi, comme l’appelle Ducange ? Il en est fait mention dans tout le moyen-âge, principalement au XIIe et au XIIIe siècle ; on prétend même qu’au XIVe nos armées la chantaient encore. Le roi Jean ne passe-t-il pas pour avoir dit à un des soldats de sa garde : « Pourquoi chanter Roland ? il n’y a plus de Roland. » À quoi cet homme se serait permis de répondre : « Il y aurait encore des Roland, si nous avions des Charlemagne. » Nous ne garantissons pas que le mot ait été dit, mais ce qui n’est pas douteux, c’est que durant ces trois ou quatre siècles, durant toute l’époque de la chevalerie, le nom de Roland ne cessa d’être chanté et presque déifié aussi bien sous la tente et sous le chaume que dans les palais et dans les donjons.

D’où lui était venue cette immense fortune ? quelle était l’origine de ce culte populaire et universel ? Pourquoi ce nom passait-il pour le symbole, le type suprême de la vaillance et de l’héroïsme ? comment avait-il pénétré, non-seulement dans les moindres hameaux de notre ancienne Gaule, mais en Italie, en Espagne, en Hongrie, en Tyrol et jusqu’au fond des solitudes de la Norvége et du Danemark ? Ce nom, encore aujourd’hui nous le trouvons gravé sur la cime des Pyrénées ; l’écho en retentit dans la vallée du Rhin, au milieu des rochers et des ruines, dans les débris des pieux ermitages ; et, de l’autre côté des Alpes, à l’entrée de Vérone, sous le porche de cette noble église, un guerrier nous apparaît : ce guerrier, sculpté dans la pierre, la tradition nous dit que c’est encore Roland.

Est-ce un souvenir historique qui, après être entré dans la mémoire des peuples, s’est ainsi perpétué et agrandi d’âge en âge ? En d’autres termes, Roland est-il un personnage réel ? Est-ce parmi ses contemporains, au spectacle de ses exploits et de sa mort, qu’est né cet enthousiasme qui devait le rendre immortel ? L’histoire a prononcé son nom, mais une seule fois, en passant, de la façon la plus brève. Elle le nomme, lui troisième, comme étant mort à Roncevaux. Roland, dans ce récit, n’est ni le neveu de Charlemagne ni le plus grand des paladins, c’est un préfet des Marches de Bretagne (Hruodlandus Britannici limitis præfectus). Sans ces paroles d’Éginhard, aucun lien ne le rattacherait au monde réel. Le Roland que nous connaissons, le Roland qui a survécu, c’est la poésie qui l’a fait, et sa première apparition, le premier témoignage authentique qui nous révèle son existence, c’est cette chanson entonnée dans la plaine d’Hastings. Entre Éginhard et Taillefer s’écoulent près de trois siècles où Roland n’est pas nommé une fois ; c’est pendant ces trois siècles que s’est accomplie, en silence et peu à peu, l’œuvre poétique et populaire, la transfiguration du héros.

Nous voulons chercher dans cette étude d’abord si ce monument de poésie primitive est parvenu jusqu’à nous, si tout au moins nous en possédons des vestiges, et surtout si dans ces vestiges ne sont pas cachées de nobles fleurs que nous devons avec orgueil rattacher à la couronne poétique de la France.

I.

La chanson de Roland était-elle un de ces chants populaires dont personne n’est l’auteur, qui se transmettent comme ils sont nés sans que jamais l’écriture les recueille, et finissent par s’éteindre avec le temps ? Était-ce au contraire une œuvre composée, une œuvre écrite, un poème, une épopée dont certains fragmens pouvaient être chantés ?

Tout d’abord on est tenté de croire qu’à ces rudes soldats de Guillaume un pur chant populaire pouvait seul convenir. S’il en était ainsi, nous essaierions en vain d’en retrouver la trace aujourd’hui ; mais tel n’est pas l’avis des meilleurs juges en ces matières. Ils se fondent avec raison sur le sens constant et invariable du mot chanson au moyen-âge. Chanson, dès le XIe siècle, veut dire poème et jamais autre chose. Par une merveilleuse exception, nos érudits sont d’accord sur ce point. Ceux-là même qui se font incessamment la guerre sont unanimes à soutenir que la chanson de Roland, le chant de Roncevaux, ce chant qu’entonna Taillefer, devait être une chanson de geste, c’est-à-dire une œuvre de trouvère, un poème composé, non de quelques strophes ou couplets comme nos chansons d’aujourd’hui, mais de plusieurs milliers de vers, divisés, il est vrai, par groupes monorimes formant des stances ou tirades qui pouvaient très bien être chantées.

Dès-lors, pourquoi le texte de cette chanson, de ce poème, serait-il à jamais perdu ? pourquoi ne le trouverait-on pas parmi ces milliers de manuscrits que nous ont légués nos trouvères ? Connaissons-nous nos richesses en ce genre ? Nous commençons à peine à y fouiller. Depuis Pithou et ses amis, aucun de nos lettrés n’avait, durant deux siècles, daigné feuilleter du bout du doigt cet amas de gothiques parchemins ; quand nous l’aurons bien remué, pourquoi n’en verrait-on pas sortir les vers qui furent chantés à Hastings ?

Le hasard a commencé par se montrer peu complaisant. Quelques poèmes ont été découverts, traitant de Roland et de Roncevaux, mais aucun d’eux n’était écrit en assez vieux langage pour remonter à cette date de 1066. On n’avait donc pas mis la main sur le poème original. En avait-on du moins trouvé la transcription rajeunie, mais fidèle ? Pas davantage ; les transcripteurs avaient évidemment cédé à la tentation d’arranger et surtout d’allonger leur modèle. C’est là le péché mignon des trouvères. Ils s’imitent les uns les autres, mais toujours en s’amplifiant. Deux vers du XIe siècle en font dix au XIIe, et, quand vient le XIVe, ils se montent à plus d’un cent. Nous ne voulons pas dire que les poèmes dont nous parlons, ces romans de Roncevaux, trouvés à Paris, à Lyon, à Venise, soient développés outre mesure : la rédaction peut même en paraître assez sobre, comparée à certaines œuvres d’un âge plus récent ; mais on y remarque déjà je ne sais quelle mollesse abondante qui suffit pour indiquer que ce n’est point là une reproduction pure et simple des vers peut-être un peu barbares, mais à coup sûr fermes et concis, dont les soldats de Guillaume faisaient leur chant de guerre.

Cependant un de ces poèmes est devenu, voilà déjà vingt ans, l’occasion d’un remarquable travail. En 1832, un élève de l’école normale, M. Monin, soutenant sa thèse en Sorbonne, voulut sortir des voies battues, et prit pour sujet un poème du moyen-âge. Il fit une dissertation très courte, mais substantielle, sur deux manuscrits inédits de la Bibliothèque royale, lesquels, quoique mutilés et pleins de variantes, se complètent l’un l’autre et forment le texte entier d’un roman de Roncevaux (li romans de Roncisvals), versifié probablement vers le commencement du XIIIe siècle. C’était la première fois qu’un critique abordait ce beau et difficile sujet. M. Monin du premier coup y porta la lumière. Ses observations furent assez justes, ses conjectures assez heureuses pour que les travaux de ses successeurs les aient presque toutes confirmées. Ainsi il avait très bien aperçu que les deux manuscrits sur lesquels il travaillait, bien qu’il s’y rencontrât des beautés mâles et solides, parfois même beaucoup de simplicité et une certaine brusquerie primitive, ne devaient donner, ni l’un ni l’autre, l’idée fidèle de l’épopée, du poème populaire de Roncevaux ; que peut-être en reproduisaient-ils certaines parties et la marche générale, mais avec un fréquent mélange d’interpolations parasites. Il en concluait que ces deux textes avaient dû être précédés d’un texte plus ancien et plus épique, c’est-à-dire plus simple, plus concis, moins détaillé, moins languissant. C’était là de la bonne critique, ou plutôt c’était une prophétie, comme nous le verrons tout à l’heure.

Mais, avant que M. Monin eût publié sa thèse, un littérateur de Genève, M. Bourdillon, s’était épris, lui aussi, du roman de Roncevaux. Dès 1822, il avait eu la bonne chance d’acquérir un manuscrit de ce poème, manuscrit du XIIIe siècle, dont la Bibliothèque royale possède une copie récente : c’est un des textes dont s’est servi M. Monin. À force de contempler son trésor, M. Bourdillon en avait deviné l’importance ; à force d’en copier tous les vers, il les avait appris par cœur : bientôt il se décida à ne les plus garder pour lui seul, et s’imposa la tâche de publier et de traduire son poème. Ayant appris que quelques bibliothèques publiques possédaient des manuscrits analogues, il entreprit plusieurs voyages, n’épargnant ni son temps ni sa peine pour comparer ces manuscrits au sien. Enfin, après dix-huit années, en 1840, il publia sa traduction, puis le texte un an après, en 1841.

Par malheur, il y avait cette différence entre M. Monin et M. Bourdillon, que l’un, sans sortir de son cabinet, avait su reconnaître que les deux textes étudiés par lui ne devaient être ni les premiers ni les meilleurs, tandis que l’autre, en courant le monde, n’avait appris qu’à admirer davantage et plus exclusivement le manuscrit dont il était propriétaire. Il avait bien rencontré çà et là quelques variantes qui lui avaient plu, et, par un procédé assez nouveau en philologie, il les avait sans façon introduites dans son texte ; il avait, d’un autre côté, chassé de ce texte je ne sais combien de vers qui ne lui plaisaient point, et en avait même refait quelques-uns, mais il n’en demeurait pas moins convaincu et proclamait bien haut que son manuscrit était non-seulement le plus ancien et le plus parfait des manuscrits connus, mais qu’il contenait nécessairement la version originale du poème de Roncevaux. «  Ô mon poème, s’écrie-t-il dans sa préface, ce sont bien véritablement tes vers qui ont été chantés en 1066 à la bataille d’Hastings ! »

Pour comprendre cette apostrophe et la véhémence de M. Bourdillon, il faut savoir que, quelques années auparavant, M. l’abbé de la Rue avait annoncé, dans le second volume de son essai sur les Trouvères normands, qu’il existait à Oxford, dans la bibliothèque bodléienne, un manuscrit du poème de Roncevaux, manuscrit déjà signalé par Tyrwhitt dans une note de son édition des Canterbury Tales de Chaucer, mais resté vierge jusque-là et paraissant appartenir à une époque plus ancienne que tous les autres manuscrits connus. Aussitôt M. Francisque Michel, envoyé par M. Guizot, alors ministre de l’instruction publique, était parti pour Oxford, avait copié le manuscrit, et au bout de deux années en avait fait une édition, avant même que M. Bourdillon eût commencé la correction de ses épreuves.

De là bien des chagrins, de là d’innocentes colères contre le malencontreux abbé de la Rue qui avait fait la découverte, et contre l’expéditif éditeur qui l’avait si vite exploitée. Pour punir l’éditeur, on a grand soin de ne pas prononcer une seule fois son nom, et quant au poème, on s’en console en répétant à tout propos que c’est un tissu d’absurdités et de bévues, une œuvre indigne de voir le jour, le plus ignoble fatras, un véritable baragouin et, pour comble d’injure, le plus moderne de tous les poèmes de Roncevaux ! Tout cela n’est que risible et ne doit pas nous arrêter. Laissons donc M. Bourdillon se complaire devant ce texte de fantaisie si bien fabriqué par lui ; laissons là sa traduction, qui n’a pas seulement le tort d’être moulée sur ce texte, mais le tort plus grave encore d’être conçue dans le système des paraphrases et des équivalens. La seule chose qui doive nous occuper, c’est le manuscrit d’Oxford.

L’édition qu’en avait si rapidement donnée M. Francisque Michel ne laissait-elle rien à désirer ? N’avait-il rien omis ? Son texte était-il pur et correct d’un bout à l’autre ? Nous le supposons, sans consulter les philologues ; mais, à notre avis, son travail n’en était pas moins incomplet par cela seul qu’il s’adressait uniquement aux savans. Le public, en pareille matière, a droit de n’être pas oublié. Pour lui donner la clé d’une telle œuvre, il ne suffisait pas d’un glossaire expliquant à peine quelques mots ; c’est une traduction qu’il fallait. D’un autre côté, le sujet du poème suggère une foule de considérations historiques et littéraires que le savant éditeur n’avait pas cru devoir aborder. Les notes, il est vrai, et son introduction sont pleines de citations érudites ; mais, pour accomplir sa tâche, la critique, en pareille matière, avait à nous donner quelque chose de plus.

Nous ne sommes donc pas surpris que, dix ans après M. Michel, M. Génin ait cru pouvoir étudier à son tour la chanson de Roland, la commenter et la traduire. C’était son droit assurément. On le lui a pourtant contesté ; on est allé jusqu’à prétendre que ce texte d’Oxford était la propriété du premier occupant, et que l’imprimer à nouveau, sans l’aveu du premier éditeur, c’était commettre, ni plus ni moins, le délit de contrefaçon. Nous n’avons nulle envie de nous mêler à ces débats, ne voulant pas être conduit à signaler de part et d’autre de regrettables vivacités ; mais, parmi les reproches si largement prodigués à M. Génin, il en est un, faut-il le dire, qui pourrait bien ne pas manquer de fondement. M. Génin ne tient aucun compte des travaux de ses devanciers ; il n’en dit ni bien ni mal ; il oublie qu’ils existent. Est-ce par ménagement ? Il se trompe : mieux vaudrait être sévère que paraître dédaigneux. Ce silence a d’ailleurs un autre inconvénient : il induit en erreur un lecteur peu expérimenté. Vous pouvez lire jusqu’à la dernière ligne l’introduction de M. Génin, lecture attrayante à plus d’un titre, sans vous douter que jamais personne ait, non pas même publié la chanson de Roland, mais étudié le moyen-âge, ses mœurs, son histoire et sa langue. Nous comprenons que sur beaucoup de points, et notamment en ce qui concerne l’appréciation littéraire et historique du poème, M. Génin, s’il ne porte ses regards que sur les éditeurs qui le précèdent, puisse être tenté de se croire l’inventeur de tout ce qu’il dit : il sent les beautés de cette poésie primitive avec une chaleur et une conviction dont certes il n’a pas trouvé l’exemple chez M. Francisque Michel, archéologue avant tout, moins amoureux des richesses de l’art que des curiosités de la philologie ; mais, sans parler d’un essai de M. Francis Wey et d’un travail de M. Delécluze, où les parties grandioses de la chanson de Roland sont dignement appréciées, sans remonter jusqu’à la thèse de M. Monin, qui, dans sa brièveté, laisse échapper sur les beautés de cette poésie plus d’un trait de lumière, nous pourrions citer telle leçon d’un cours d’histoire publié il y a six ou sept ans, dans laquelle le professeur, M. Lenormant, parle aussi de la chanson de Roland, rapidement, incidemment, mais avec une élévation lumineuse qui ne laisse dans l’ombre aucune des sommités du sujet. M. Génin est trop riche par lui-même pour ne pas tenir à distinguer son propre bien d’avec le bien d’autrui. Nous aurions donc souhaité qu’il fît, en quelques mots, connaître à son lecteur ce qui s’était fait et dit avant lui ; mais, ce regret exprimé, nous ne saurions admettre que dans ce volumineux et important travail le nouvel éditeur se soit rendu coupable d’autant de méfaits qu’on veut bien le faire croire. Comme tous ses confrères en philologie, il peut avoir ses heures de distraction, il lui est arrivé, comme aux autres, de faillir dans des détails microscopiques ; mais, dès qu’une question en vaut la peine, il la traite en homme de savoir aussi bien qu’en homme d’esprit, avec un sens pénétrant et un rare discernement des origines et des variations de notre langue. Sa critique est résolue, quelquefois tranchante, hasardeuse, jamais vague ni mesquine, et, sans nous associer à tous ses jugemens, sans adopter tous ses points de vue, le hasard fait que c’est souvent dans les passages où lui sont reprochés le plus d’erreurs et de fautes de goût, qu’il nous semble avoir fait preuve du coup d’œil le plus sûr et du meilleur jugement.

Mais tout cela nous détourne de notre droit chemin : il nous faut laisser là les polémiques et les préfaces, et en venir au fond du sujet.

Le manuscrit d’Oxford est-il assez ancien, est-il écrit en assez vieux langage pour qu’avec vraisemblance on puisse y reconnaître le texte original de la chanson de Roland ?

Quand même ce point serait douteux, le poème, tel qu’il est, et quel que soit son âge, n’est-il pas encore d’un haut prix, d’un immense intérêt ? Les beautés qu’il contient, de quel ordre sont-elles ? Peut-il, à titre d’épopée nationale, prendre la place restée vide dans l’histoire littéraire de la France ?

Telles sont les questions à résoudre. Attachons-nous d’abord à la première.

Que le texte d’Oxford soit antérieur à ceux de Paris, de Lyon, de Metz, de Cambridge, et même de Venise, c’est un fait presque inutile à établir. On s’en aperçoit du premier coup à l’état de la langue et au système de la versification. Quoique déjà française, la langue dans ce texte est plus inculte, moins façonnée que dans tous les autres, et le mécanisme des vers est d’une infériorité encore plus évidente. Dans les textes rajeunis, les vers sont d’exacte mesure, et riment non-seulement pour l’oreille, mais pour les yeux : dans le texte d’Oxford, ils ne riment en général que par simple assonance, c’est-à-dire par une correspondance imparfaite et approximative du son final ; quant à la mesure, elle n’existe souvent qu’à condition de supprimer çà et là dans l’intérieur du vers une ou deux syllabes muettes, procédé d’élision dont nos faiseurs de couplets usent encore aujourd’hui dans certains vaudevilles. Cette façon cavalière de traiter la rime et la mesure ne peut appartenir qu’à un temps où les vers n’avaient pas encore de lecteurs et étaient exclusivement chantés. Tels étaient, à n’en pas douter, les vers de ce poème : autrement, comment expliquer le refrain bizarre qu’on lit, en marge du manuscrit, à la fin de presque toutes les tirades, ce mot, ou plutôt ces trois lettres AOI, dont il n’existe aucune trace dans tous les autres textes ? Était-ce un cri de guerre, un hourra, ou bien une manière de commander l’attention, ou bien encore un avertissement convenu entre le jongleur et son ménétrier pour qu’il changeât l’accompagnement quand la tirade était finie ? En tout cas, ce n’était pas à des lecteurs que cette exclamation s’adressait ; elle était là pour l’usage des chanteurs ; enfin la brièveté relative du poème est un signe non moins certain de son antériorité : tous les autres ont au moins six mille vers, et quelques-uns vont à huit mille ; on n’en compte que quatre mille dans le manuscrit d’Oxford.

Cette version est donc la plus ancienne, point de doute à cet égard ; mais peut-on déterminer son âge ? C’est une question plus délicate. Les textes remaniés paraissent avoir été écrits la plupart au XIIIe siècle, quelques-uns un peu plus tard, d’autres, en petit nombre, vers la fin du XIIe : jusqu’où peut-on faire remonter la version d’Oxford ? L’abbé de la Rue s’est prononcé pour les trente premières années du XIIe siècle ; M. Francisque Michel adopte cet avis, mais ne paraît pas éloigné d’admettre que ces vers pourraient bien être ceux que Taillefer entonnait à Hastings. Ils sont écrits, selon lui, dans un langage exactement semblable au français usité dans les lois de Guillaume-le-Conquérant. Il s’en tient toutefois à cette remarque et ne cite aucune autre preuve à l’appui de sa conjecture. M. Génin procède plus hardiment : il ne se borne pas à croire cette poésie contemporaine de Guillaume, il est tout prêt à la supposer d’un grand siècle plus ancienne. Dans sa pensée, la naissance de notre langue remonte beaucoup plus haut qu’on ne le croit d’ordinaire : on parlait français non pas seulement au Xe siècle, mais au IXe, et pendant le VIIIe, soit même dès le VIIe, notre idiome, se dégageant peu à peu du latin, était en voie de formation et déjà vivant comme langage usuel. Cette opinion qu’on trouve en germe chez plusieurs autres érudits, M. Génin l’adopte et la professe avec prédilection. Il emprunte ses preuves à l’étude des noms de lieux, si nombreux dans les anciens titres et diplômes. Ces noms, dès le temps de Charlemagne et même avant ce temps, nous laissent apercevoir leur véritable forme, la forme du français vulgaire, sous les appellations latines fabriquées pour les traduire. Le peuple dénommait les lieux à sa façon dans son nouveau langage, et les officiers publics, écrivant en latin, étaient forcés, pour désigner ces mêmes lieux, de latiniser, comme ils pouvaient, les dénominations connues de tout le monde : leurs barbarismes démontrent l’existence des mots barbares qu’ils veulent rappeler. Quelquefois, pour prendre moins de peine ou pour être mieux compris, ils ne forgent point de mots, et écrivent tout uniment le nom du lieu dans sa forme vulgaire, quelquefois ils ont la précaution de placer le nom usuel à côté du nom latinisé. Comment, à ces exemples si nombreux et si divers, ne pas reconnaître un idiome naissant, non écrit mais parlé, inculte mais plein de vie, qui grandit derrière cette autre langue savante, mais immobile, dont le règne finit ?

M. Génin, à l’appui de sa thèse, invoque un document trouvé récemment à Valenciennes, sur la garde d’un ancien manuscrit, mélange curieux de mots encore latins, de mots purement français et de notes tironiennes, ces signes abréviatifs, cette sténographie du moyen-âge, dont M. Jules Tardif a si habilement retrouvé la clé. Les notes tironiennes, tombées en désuétude avant l’an 1000, donnent à ce fragment une incontestable antiquité, et, sans la moindre hésitation, on peut le croire du Xe siècle. Enfin c’est encore, pour M. Génin, un puissant argument que le dix-septième canon du concile de Tours, qui, dès 813, un an avant la mort de Charlemagne, ordonne que les saintes Écritures seront traduites en langue vulgaire, attendu que le peuple ne comprend plus le latin.

Mais le savant éditeur eût-il cause gagnée, qu’en faudrait-il conclure ? Serions-nous mieux en état d’assigner une date à la chanson de Roland ? M. Génin suppose que le Livre des Rois, qui s’est conservé jusqu’à nous, et qu’a publié M. Leroux de Lincy, est une des traductions ordonnées par le concile de Tours ; soit. La langue dans cette traduction est à peu près la même que dans le manuscrit d’Oxford ; c’est encore vrai. Mais de quelle époque est le Livre des Rois ? Du même siècle que le concile, c’est-à-dire du IXe ? Qui oserait le dire ? N’avons-nous pas un monument authentique de ce siècle, le serment prêté en 842 par Louis-le-Germanique, et la phrase la plus inculte du Livre des Rois n’est-elle pas de l’excellent français auprès de cet informe jargon ? Admettons, avec M. Génin, que cent ans auront pu s’écouler avant que le concile ait été obéi ; mais à cent ans de là, en plein Xe siècle, cherchez un terme de comparaison, et, par exemple, l’Hymne à sainte Eulalie. Dans ce fragment découvert à Valenciennes en 1837, vous rencontrez encore des mots purement latins, et, quoique la phrase commence à prendre une physionomie française, la construction latine se montre par-dessous : c’est un mélange indécis et confus. Ce monument tient le milieu entre le serment de Louis-le-Germanique et les lois de Guillaume, entre le IXe et le XIe siècle. Pour trouver une véritable analogie avec le Livre des Rois, et par conséquent avec la chanson de Roland, il faut faire un pas de plus, il faut aller jusqu’à ces lois du conquérant, promulguées, comme on sait, en 1069. Ici, nous le reconnaissons, la conformité du langage est complète, sauf quelques exceptions provenant surtout des différences inévitables entre la prose et les vers. Aussi M. Génin nous semble-t-il inattaquable lorsqu’il se réduit à prétendre que le texte d’Oxford n’est pas une œuvre du XIIe siècle et que c’est au XIe qu’il appartient.

Quant à démêler, entre l’an 1000 et l’an 1100, l’instant précis qui l’a vu naître, c’est impossible à notre avis. La chronologie du langage, dans ces temps reculés, n’est pas moins incertaine que celle des arts, et en particulier de l’architecture. Autant on est à l’aise, une fois venu le milieu du XIIIe siècle, pour apprécier, à chaque période de vingt-cinq à trente ans, les changemens qui s’introduisent, d’un bout de la France à l’autre, dans les conditions de l’art de bâtir, autant cette tentative est infructueuse et chimérique tant que dure le XIe siècle : tel monument de cette époque nous semble avoir été construit longtemps après tel autre, qui fut pourtant bâti en même temps, mais dans un autre point du territoire, dans des lieux soumis à d’autres influences ou non encore accessibles à certains accidens de la mode et du goût. Il en est ainsi du langage : jusqu’au règne de saint Louis, il varie selon les lieux encore plus que selon le temps ; ce qui semble un archaïsme n’est bien souvent qu’un dialecte, et, pour se hasarder à dire quel est l’âge d’un mot, il faut d’abord être bien sûr de savoir quel est son pays.

Nous nous garderons donc de décider si ces vers du manuscrit d’Oxford sont vraiment ceux qui furent chantés à Hastings ; nous nous bornons à dire que, philologiquement parlant, ils peuvent avoir été écrits aussi bien un peu avant qu’un peu après le règne de Guillaume. Quant à savoir si cette version du chant de Roncevaux est bien la version primitive, le premier jet du poète, sans additions, sans remaniemens ; si les développemens un peu épisodiques qui en remplissent la dernière partie n’autorisent pas le doute à ce sujet, prononce qui voudra ! Nous ne sommes certain que d’une chose, c’est que cette version est la plus ancienne de celles qui sont aujourd’hui connues. Si elle n’est pas la première, elle doit être du moins assez voisine de celle qui serait son aînée.

Reste un autre problème dont il faut aussi dire un mot. Quel est l’auteur de la chanson de Roland ? Le nom de Turoldus, qui apparaît au dernier vers, est-il la signature du poète, comme le croit M. Génin, ou simplement celle d’un copiste, comme le supposent d’autres érudits ? Si la première hypothèse est admise, et nous la croyons plus probable, qu’était ce Turoldus ? Est-ce lui qui figure parmi les personnages ode la tapisserie de Bayeux ? Il y eut un Turoldus qui fut précepteur de Guillaume-le-Conquérant et qui mourut en 1035 : le poème est-il de lui ? Est-il d’un autre Turoldus, son fils ou son neveu, bénédictin de l’abbaye de Fécamp ? Celui-ci accompagna Guillaume en Angleterre, lui rendit de grands services et devint, après la conquête, abbé de Malmesbury, puis de Peterborough. Nous serions charmé pour notre part que la chanson de Roland fût son œuvre, que ses vers eussent été médités, composés dans notre grande abbaye normande : ce serait un souvenir de plus qui peuplerait ses nobles voûtes. Mais, si ingénieux que soient les rapprochemens qu’invoque ici M. Génin, nous ne saurions être plus affirmatif sur ce point que sur les autres. Sans doute un trait de lumière semble sortir, comme il le dit, de ce fait rapporté par Gunton, que, dans l’armoire aux manuscrits de la cathédrale de Peterborough, furent anciennement découverts deux exemplaires d’un poème en français sur la guerre de Roncevaux (de Bello valle Runciæ, Gallice), sans doute il n’est point impossible que l’un de ces exemplaires soit venu s’enfouir à Oxford ; mais, si bien tissues qu’elles soient, les conjectures ne deviennent pas vérités. Le seul fait vraiment établi, selon nous, c’est que l’auteur, sinon du poème primitif, du moins du texte d’Oxford, devait être Normand. Les Normands sont, pour lui, les premiers soldats du monde ; il le dit à deux reprises. Trouvez ailleurs qu’en Normandie un poète qui eût ainsi décerné le prix de la vaillance ! Quel Picard ou quel Champenois eût fait aux siens cet affront ? Turoldus est donc, à n’en pas douter, compatriote de Guillaume ; dès-lors M. Génin nous semble avoir raison de l’appeler Theroulde. Cette traduction toute normande n’a rien qui choque nos oreilles, et c’est à tort assurément qu’on l’a si fort critiquée.

Nous voici parvenu au terme de ces controverses, de ces explications, de ces détails philologiques par lesquels il nous fallait passer comme par un préambule nécessaire. Nous avions hâte d’en sortir ; maintenant nous sommes en face du poème lui-même ; il n’est plus question de chercher d’où il vient, il s’agit de savoir ce qu’il vaut. Tâchons d’en pénétrer les rustiques beautés, la naïve grandeur. Nous n’éprouvons qu’un embarras : comment parler d’une œuvre que personne n’a lue, que personne ne peut lire, hormis quelques savans ? Une simple analyse pourra-t-elle en donner l’idée ? À peu près comme un squelette peut tenir lieu d’un portrait. C’est une traduction qu’il faudrait, une traduction claire et fidèle.

Pourquoi ne pas emprunter celle de M. Génin ? Ce n’est pas faute de la trouver bonne. M. Génin excelle dans cet art malaisé de serrer de près son modèle, d’en reproduire exactement le tour, l’allure et l’esprit. Malheureusement, par un caprice d’érudit renouvelé de Paul-Louis Courier, caprice qu’il justifie et colore tant bien que mal, M. Génin, dans cette traduction, ne s’est pas servi de notre langue d’aujourd’hui, il a pris celle d’Amyot. Qu’il ait habilement tenu cette gageure, nous ne le contestons pas, nous reconnaissons même qu’il y a dans ce vieux langage plus de ressources que dans notre moderne idiome pour rendre avec vérité le français du XIe siècle ; mais pour qui sont faites les traductions ? est-ce pour ceux qui peuvent s’en passer ? Quand on lit couramment les écrits d’Amyot, n’est-on pas en état de comprendre, sans trop d’efforts, la chanson de Roland ? C’est donc, à vrai dire, pour lui seul, pour son propre plaisir, que M. Génin a fait sa traduction. Il a moins songé à son lecteur qu’à sa fantaisie d’antiquaire ; être compris n’a pas été son souci principal. Aussi quand par hasard il rencontre dans son texte un terme encore intelligible, un terme qui n’a pas vieilli, au lieu de le conserver, il s’amuse à en choisir un autre obscur et hors d’usage ; c’est ainsi, par exemple, qu’il traduit ces mots : en tel bataille, par ceux-ci : en tel estrif. N’est-il pas évident que cette manière d’éclaircir un texte est peu secourable aux ignorans ? L’inconvénient radical d’une telle traduction, c’est qu’elle a besoin d’être traduite.

Nous sommes donc contraint, voulant être compris, de ne point demander à M. Génin notre besogne toute faite. Il faut que nous tentions nous-même un essai de traduction, ou plutôt il faut que nous cherchions à enlever de celle-ci la rouille dont l’auteur l’a volontairement couverte, nous attachant à le suivre d’aussi près qu’il nous sera possible, profitant çà et là de ses tours, parfois même de ses expressions, et n’évitant que les obscurités et l’excès de son archaïsme [2].

Ce n’est pas, bien entendu, sur le poème entier, sur les quatre mille vers que nous ferons cet essai. Mieux vaudrait assurément tout traduire, mais ce serait sortir du cadre où nous voulons nous enfermer. Nous nous bornerons à exposer rapidement tout ce qui n’est qu’accessoire ou secondaire ; nous supprimerons même quelques répétitions, non celles qui sont inspirées par une intention poétique, mais celles qu’on peut attribuer soit aux routines des jongleurs, soit au désordre du manuscrit. Ce que nous essaierons de reproduire intégralement, ce sont les parties principales de l’œuvre, le cœur même du sujet, le fond du poème primitif. Là, nous traduirons sans abréger et sans rien changer même aux plus naïfs anachronismes et aux plus crédules hyperboles. Cette part, comme on en va juger, est encore considérable.

Commençons donc sans plus de commentaires ; voici les premiers mots du poème.


II.

Le roi Charles, notre grand empereur, est depuis sept ans en Espagne : pas un château qui tienne devant lui ; pas une ville qui n’ait ouvert ses portes. Saragosse résiste seule du haut de sa montagne, Saragosse où règne un infidèle, le roi Marsille, serviteur de Mahomet et d’Apollon. Il n’adore pas Dieu, le malheur l’atteindra.

Le roi Marsille est couché dans son verger, sur un perron de marbre, à l’ombre du feuillage ; plus de vingt mille hommes autour de lui. Il demande conseil à ses ducs, à ses comtes : « Comment échapper à la mort ou à un affront ? Son armée n’est point de force à tenter la bataille ! Que faire ? »

Personne ne dit mot. Un seul, le subtil Blancandrin, se hasarde à parler : « Feignez de vous soumettre, dit-il, envoyez à cet orgueilleux empereur des chariots chargés d’or et d’argent. Promettez-lui que s’il s’en retourne en France, vous irez l’y rejoindre, à Aix, dans sa chapelle, à la grande fête de Saint-Michel ; que vous y recevrez sa loi chrétienne et deviendrez son homme-lige. Voudra-t-il des otages ? nous lui en donnerons. Nous enverrons les enfans de nos femmes : au risque de sa vie, j’y veux envoyer le mien. Quand les Français seront loin d’ici, chacun rentré dans son foyer, le jour arrivera, le terme, passera, Charles n’entendra de nous paroles ni nouvelles. Peut-être, le cruel ! fera-t-il trancher la tête à nos otages ? Mais mieux vaut qu’ils y perdent leurs têtes que nous notre belle Espagne. »

Et les païens de dire : « Il a raison ! »

Le roi Marsille a levé son conseil. Il fait approcher dix belles mules blanches, aux freins d’or, aux selles d’argent. « Partez, dit-il à Blancandrin et à neuf autres de ses fidèles, allez au-devant de Charles, portez en vos mains des branches d’olivier en signe de paix et de soumission. Si, par votre savoir-faire, vous me délivrez de lui, que d’or, que d’argent, que de terres ne vous donnerai-je pas ! »

Les messagers montent sur leurs mules et se mettent en chemin.

La scène change. Nous sommes à Cordoue : c’est là que Charles tient sa cour. Lui aussi est dans un verger : on voit à ses côtés Roland, Olivier, Geoffroy d’Anjou et tant d’autres, fils de la douce France ; ils sont là quinze milliers. Assis sur de soyeuses étoffes, ils passent leur temps à jouer ; les plus vieux et les sages s’exercent aux échecs, les jeunes bacheliers à l’escrime. L’empereur est dans un fauteuil d’or, à l’ombre d’un pin et d’un églantier : sa barbe a l’éclat de la neige, son corps est noble et bien taillé, son front majestueux. À qui le cherche, il n’est besoin de l’enseigner.

Les messagers païens, descendus de leurs mules, saluent humblement l’empereur. Blancandrin prend la parole et montre à Charles les riches et nombreux trésors que son maître lui envoie. Puis il ajoute : « N’êtes-vous donc point las de rester en notre pays ? Si vous retourniez en France, le roi notre seigneur s’engage à vous y suivre. »

L’empereur lève ses mains vers Dieu, puis, la tête penchée, commence à réfléchir. Telle était sa coutume, jamais ne se hâtant de parler. Enfin il se redresse et dit aux messagers : « Vous avez bien parlé, mais votre roi est mon grand ennemi. Qui me garantira l’effet de vos paroles ? — Des otages, répond le Sarrasin : vous en aurez dix, quinze ou même vingt. Vous aurez mon propre fils. Quel otage plus noble pourrait-on vous donner ? Quand vous serez dans votre palais seigneurial, à la grande fête de Saint-Michel, mon maître vous y suivra : c’est là, dans ces bains que Dieu a faits pour vous, qu’il veut devenir chrétien. » Et Charles répond : « Il peut donc se sauver encore ! »

La journée était belle, le soleil éclatant. Charles fait dresser dans le verger une grande tente pour les dix messagers. Ils y passent la nuit.

De bon matin l’empereur est levé. Il entend messe et matine, et s’en vient, sous l’ombre d’un grand pin, tenir conseil avec ses barons, car il ne veut rien faire sans eux.

Bientôt ils sont tous présens, et le duc Oger, et l’archevêque Turpin, et Roland, et le preux Olivier, et Ganelon, qui les doit tous trahir. Alors s’ouvre le conseil.

Charles répète à ses barons les paroles de Blancandrin. « Marsille viendra-t-il à Aix ? s’y fera-t-il chrétien ? sera-t-il mon vassal ? Je ne sais qu’en penser. »

Et les Français répondent : « Prenez-y garde. »

Roland se lève et dit : « Ne croyez à Marsille ! Voilà sept ans que nous sommes en Espagne, Marsille ne vous a fait que trahison. Quinze mille de ses païens sont déjà venus à vous, portant des branches d’olivier et les mêmes paroles qu’aujourd’hui. Vos conseillers vous engagèrent à donner quelque trêve. Que fit Marsille ? Il décapita deux de vos comtes, Basan et Basille son frère. Faites la guerre, faites-la comme vous l’avez entreprise : conduisez votre armée devant Saragosse, mettez le siége et vengez ceux qu’a fait périr le félon. »

L’empereur en l’écoutant rembrunit son visage, se caresse la barbe et ne répond rien à son neveu. Tous les Français se taisent. Ganelon seul, d’un air hautain, se lève, s’avance vers l’empereur et lui tient ce discours : « N’écoutez pas les étourdis, n’écoutez ni moi ni personne, n’écoutez que votre avantage. Quand Marsille vous mande, à mains jointes, qu’il veut être votre homme, tenir de vous l’Espagne, recevoir notre sainte loi, on ose vous conseiller de rejeter ses offres ! C’est n’avoir guère souci de quelle mort nous mourrons : conseil d’orgueil qui ne doit prévaloir. Laissons les fous et tenons-nous aux sages.

Après Ganelon vient le duc Naymes. Il n’est pas dans la cour un guerrier plus vaillant. Naymes dit à Charles : « Vous avez entendu le comte Ganelon. Pesez bien ses paroles. Le roi Marsille est vaincu ; vous avez rasé ses châteaux, renversé ses remparts ; ses villes sont en cendre, ses soldats dispersés ; quand il se rend à merci, et vous offre des otages, l’accabler serait péché. Cette terrible guerre ne doit pas durer plus long-temps ! »

Et les Français de dire : « Le duc a bien parlé !

— Seigneurs barons, reprend Charlemagne, qui donc enverrons-nous à Saragosse, au roi Marsille ? »

Naymes répond : « J’irai par votre grace. Donnez-m’en le gant et le bâton.

— Non, lui dit l’empereur, non par ma barbe : un sage comme vous s’en aller si loin de moi ! Vous n’irez point. Retournez vous asseoir. — Eh bien ! seigneurs barons, qui donc enverrons-nous ?

— Moi, dit Roland.

— Vous ! s’écrie Olivier, votre courage est trop bouillant, vous vous feriez quelque affaire. Si le roi veut, j’y puis très bien aller.

— Ni vous ni lui. Taisez-vous tous les deux : nul de mes douze pairs n’y portera les pieds. » À ces mots tout le monde se tait.

Cependant Turpin se lève, Turpin, l’archevêque de Reims. Il demande à son tour le gant et le bâton ; mais l’empereur lui commande de s’asseoir, sans plus parler. Puis, s’adressant encore une fois aux barons : « Francs chevaliers, ne me direz-vous point qui doit porter mon message à Marsille ?

— C’est, dit Roland, Ganelon, mon beau-père. »

Et les Français : « C’est l’homme qu’il vous faut ; vous n’en pouvez trouver un plus habile. »

À ces mots, Ganelon tombe en horrible angoisse. Il laisse couler de ses épaules son grand manteau de martre ; sa taille est imposante et bien prise sous sa cote de soie, son œil étincelle de colère. « Fou, dit-il à Roland, d’où te vient cette rage ? Si Dieu permet que j’en revienne, je t’en conserverai reconnaissance qui ne finira qu’avec ta vie.

— Je n’ai souci de vos menaces, répond Roland : l’orgueil vous ôte la raison. Il faut ici un sage messager ; si l’empereur le veut, je pars à votre place.

— Non, j’irai, dit Ganelon, Charles me le commande, je lui dois obéir ; mais je veux différer quelque peu mon départ, ne fût-ce que pour calmer ma colère. »

Là-dessus, Roland se prend à rire. Ganelon l’aperçoit ; ce rire redouble sa furie ; peu s’en faut qu’il n’en perde le sens. Il lance à son beau-fils des paroles de courroux ; puis, se tournant vers l’empereur : « Me voici prêt, dit-il, à votre commandement. Je vois bien qu’il me faut aller à Saragosse, et qui va là n’en revient point. Sire, ne l’oubliez pas, je suis le mari de votre sœur ; j’ai d’elle un fils, le plus beau qui se puisse voir. Un jour Beaudoin sera vaillant ! Je lui laisse mes fiefs et mes domaines. Veillez sur lui, je ne le verrai plus !

« Vous avez le cœur trop tendre, lui dit Charles. Quand je l’ordonne, il faut vous en aller. Approchez, Ganelon, recevez le bâton et le gant. Vous l’avez entendu, ce sont nos Francs qui vous désignent. — Non, sire, c’est un coup de Roland. Aussi je le déteste, lui et son cher Olivier, et les douze pairs qui l’aiment tant ! Je les mets tous à défi sous vos yeux. »

L’empereur le fait taire, et lui ordonne de partir.

Ganelon s’approche pour prendre le gant de la main de Charlemagne ; mais le gant tombe à terre.

« Dieu ! s’écrient les Français, que présage ceci ? — Mes seigneurs, dit Ganelon, vous en saurez des nouvelles ! » Il se retourne alors vers l’empereur, et lui demande son congé. « Puisqu’il faut que je parte, à quoi bon différer ? » Charles, de sa main droite, lui fait un signe de pardon, puis lui donne le bâton et une lettre.

Ganelon, rentré chez lui, s’équipe et se prépare : il attache à ses pieds ses beaux éperons d’or, à son côté Murgleis, sa bonne épée ; il monte sur son destrier Tachebrun, son oncle Guinemer lui tenant l’étrier. Les chevaliers de sa maison lui demandent en pleurant de les emmener avec lui. « À Dieu ne plaise ! répond Ganelon. Mieux vaut que moi seul je périsse sans faire mourir tant de braves chevaliers ! Allez en douce France ; saluez de ma part ma femme et Pinabel, mon pair et mon ami, et Baudoin, mon fils ; aidez-le, servez-le, tenez-le pour seigneur ! » Cela dit, il part et s’achemine.

Bientôt en chevauchant il rejoint les messagers sarrasins sous un grand olivier. Blancandrin, pour l’attendre, avait ralenti le pas. Alors commencent entre eux de cauteleuses paroles.

C’est Blancandrin qui parle le premier : « Quel homme merveilleux que ce Charles ! Il a conquis la Pouille, la Calabre, passé la mer et acquis à saint Pierre le tribut des Anglais ! Mais que vient-il chercher dans notre Espagne ? » Et Ganelon répond : « Ainsi le veut son courage ! Jamais homme ne tiendra devant lui ! — Les Français, reprend l’autre, sont de bien braves gens ! mais ces ducs et ces comtes qui donnent des conseils à tout confondre et à tout désoler, ils font grand tort à leur seigneur. — De ceux-là je n’en connais qu’un, dit Ganelon, c’est Roland, et encore il s’en repentira. » — Alors il raconte qu’un jour devant Carcassonne, l’empereur assis à l’ombre dans un pré, son neveu vint à lui, vêtu de sa cuirasse, et tenant à la main une pomme vermeille : « Tenez, beau sire, dit Roland à son oncle, de tous les rois du monde je vous offre les couronnes ! » — « Ce fol orgueil finira par le perdre, car chaque jour il s’expose à la mort. Vienne le coup qui le tuera ! quelle paix serait la nôtre ! »

« Mais ce Roland si cruel, dit Blancandrin, ce Roland qui veut mettre à merci tous les rois, s’emparer de toutes leurs terres, avec quelle aide en viendra-t-il à bout ? — Avec l’aide des Français. Ils l’aiment tant, que jamais ils ne lui feront faute. Tous, jusqu’à l’empereur, ne marchent qu’à son gré. Il est homme à conquérir le monde d’ici jusqu’en Orient ! »

À force de parler, tout en chevauchant par voies et par chemins, ils s’entre-donnent leur foi de travailler à la mort de Roland. À force de chevaucher, ils arrivent à Saragosse, et sous un if ils mettent pied à terre.

Le roi Marsille est au milieu de ses Sarrasins. Ils gardent un morne silence, inquiets d’apprendre ce qu’apportent les messagers.

« Vous êtes sauvé, dit Blancandrin s’avançant aux pieds de Marsille, et, tenant Ganelon par la main, sauvé par Mahomet et Apollon, dont nous tenons les saintes lois ! Charles n’a rien répondu, mais il vous envoie ce noble baron : par lui vous allez entendre si vous aurez la paix ou la guerre.

— Qu’il parle, dit le roi. »

Ganelon, après s’être recueilli, commence ainsi : « Soyez sauvé par le Dieu que nous devons tous adorer ! Voici les volontés du puissant Charlemagne : Vous recevrez la loi chrétienne, la moitié de l’Espagne vous sera donnée à fief. Si vous ne voulez pas accepter cet accord, vous serez pris et garrotté, conduit à Aix, et frappé par jugement d’une mort honteuse et vile. »

À ce discours, le roi pâlit et tremble de colère. Son javelot d’or s’agite dans sa main ; il en veut percer Ganelon. On le retient. Ganelon porte la main à son épée, en tire deux doigts du fourreau : « Ma belle épée, dit-il, tant que vous brillerez à mon flanc, nul à notre empereur n’ira dire qu’en ce pays étranger je sois tombé tout seul. Il faut auparavant que du sang des meilleurs vous me soyez payée ! »

Les Sarrasins s’écrient : « Empêchons le combat. »

À leurs prières, Marsille s’est calmé ; en son fauteuil il se rasseoit. « Mal vous a pris, lui dit son oncle le calife, de vouloir frapper ce Français ! vous le deviez écouter. » Et Ganelon, pendant ce temps, fait bonne contenance, la main droite sur la poignée de son épée. Les spectateurs se disent : Voilà un noble baron !

Peu à peu il s’approche du roi, et reprend son discours : « Vous avez tort de vous mettre en courroux. Notre empereur vous donne la moitié de l’Espagne ; l’autre moitié est pour Roland, son neveu : un insolent compagnon, j’en conviens ! Mais à cet arrangement si vous ne souscrivez, dans Saragosse vous serez assiégé, pris, garrotté, jugé, puis décollé. L’empereur vous le dit dans ce bref. » Parlant ainsi, il met la lettre dans la main du païen.

Marsille, dans un nouvel accès de rage, brise le sceau, parcourt des yeux la lettre : « Charles me parle de son ressentiment ! Il lui souvient de ce Basin, de ce Basille dont j’ai fait voler les têtes. Pour avoir ma vie sauve, il faut que je lui envoie mon oncle le calife, sinon point d’amitié ! »

À ces mots, le fils du roi s’écrie : « Livrez-moi Ganelon, que j’en fasse justice ! » Ganelon l’entend ; il brandit son épée, et s’adosse à la tige d’un pin.

Ici la scène change brusquement. Le roi est descendu dans son jardin ; il est calme et se promène avec son fils et son héritier, Jurfaleu, au milieu de ses vassaux. Il envoie chercher Ganelon. Blancandrin le lui amène.

« Beau sire Ganelon, dit le roi, je vous ai reçu tantôt un peu trop vivement. J’ai fait mine de vous frapper. Pour racheter ma faute, laissez-moi vous donner ces fourrures de zibeline. C’est la valeur en or de plus de cinq cents livres. Avant qu’il soit demain, je veux vous donner mieux encore.

— Ce n’est pas de refus, sire, et plaise à Dieu que vous en receviez récompense ! »

Marsille continue : Tenez pour vrai, sire comte, que mon désir est d’être votre ami. De Charlemagne je veux que nous parlions. Il est bien vieux, me semble ! je lui donne au moins deux cents ans ! Qu’il doit donc être usé ! il a tant démené son corps et par tant de pays ! tant paré de coups sur son écu ! tant mis de grands rois à l’aumône ! Quand sera-t-il donc las de guerroyer ! — Jamais ! dit Ganelon, tant que vivra son neveu. Roland n’a son pareil en vaillance d’ici jusqu’en Orient ! et c’est un preux bien brave aussi qu’Olivier, son compagnon ! et ces douze pairs, si chers à l’empereur, marchant en tête de vingt mille chevaliers ! Que voulez-vous que craigne Charlemagne ? Il est plus fort que nul homme ici-bas.

— Beau sire, reprend Marsille, j’ai mon armée aussi : plus belle, on n’en voit pas. J’ai quatre cent mille chevaliers pour livrer bataille à Charles et aux Français. — Ne vous y fiez point ! il vous en coûterait cher à vous et à vos hommes. Laissez cette folle audace ; essayez du savoir-faire. Donnez à l’empereur de si grandes richesses, que nos Français en soient tous ébahis. Donnez-lui vingt otages. Il s’en retournera au doux pays de France, laissant après soi l’arrière-garde, où sera, je l’espère, le comte Roland, son neveu, et le preux Olivier. Ils sont morts, croyez-moi, si l’on veut m’écouter.

— Enseignez-moi, beau sire (et que Dieu vous bénisse !) comment je puis tuer Roland ?

— Je saurai bien vous le dire : l’empereur, quand une fois il sera aux grands défilés de Cisaire, aura son arrière-garde loin de lui. Il y aura placé son fier neveu et Olivier, en qui tant il se fie. Ils auront vingt mille Français avec eux. De vos païens, envoyez-leur cent mille. Je ne vous promets point qu’en un premier combat, si meurtrier qu’il soit à ceux de France, il n’y ait aussi grand massacre des vôtres ; mais un second combat sera livré : n’importe dans lequel, Roland y restera ! Vous aurez fait grand acte de vaillance, et de toute votre vie vous n’aurez plus de guerre. Que pourrait Charles sans Roland ? N’aurait-il pas perdu le bras droit de son corps ? Que deviendrait sa merveilleuse armée ? Jamais plus il ne l’assemblerait ! De guerroyer il perdrait fantaisie, et le grand empire rentrerait au repos. »

À peine a-t-il achevé, Marsille lui saute au cou et l’embrasse ; puis, sans plus de discours, il lui offre de jurer qu’il trahira Roland.

« Soit, s’il vous plaît ainsi, dit Ganelon, » et, sur les reliques de son épée, il jure la trahison et consomme son forfait.

De son côté, Marsille fait apporter sur un fauteuil d’ivoire le livre de sa loi, le livre de Mahomet, et jure, s’il peut trouver Roland à l’arrière-garde, de le combattre jusqu’à la mort.

Alors s’avance un Sarrasin, Valdabron, l’ancien gouverneur du roi. Il présente à Ganelon son épée, la meilleure qui soit au monde. « Par amitié, je vous la donne ; aidez-nous à nous défaire de Roland le baron. — De tout mon cœur, » et ils s’embrassent.

Un autre, Climorin, lui apporte son casque. « Je ne vis jamais le pareil ! prenez-le pour nous aider contre Roland le marquis. — Très volontiers, dit encore Ganelon, » et ils s’embrassent.

Vient enfin la reine Bramimonde : « Je vous aime beaucoup, sire, dit-elle au comte, car vous êtes bien cher à mon seigneur et à tous ses sujets ! Pour votre femme, prenez ces bracelets. Voyez que d’or, d’améthistes et de jacinthes ! ils valent plus que tous les trésors de Rome ; votre empereur n’en a point de pareils. »

Et Ganelon prend les bijoux.

Marsille appelle alors Mauduit, son trésorier : « Avez-vous préparé les présens pour Charlemagne ? — Sire, ils sont prêts. Sept cents chameaux chargés d’or et d’argent, et vingt otages les plus nobles qu’il y ait sous le ciel. »

Marsille, la main posée sur l’épaule de Ganelon : « Tu parles bel et bien, dit-il ; mais, par cette loi que tu crois la meilleure, garde-toi de changer de desseins envers nous ! » Puis il promet que chaque année il lui enverra, comme rente, dix mulets chargés d’or d’Arabie. Il lui donne les clés de la cité de Saragosse pour les porter à Charlemagne ; « mais surtout que Roland soit à l’arrière-garde, qu’on puisse le surprendre et lui livrer mortel combat ! »

Ganelon répond : « Il m’est avis que j’ai déjà trop tardé. » Cela dit, il monte à cheval et s’éloigne.

À la pointe du jour, il arrive aux quartiers de l’empereur.

« Sire, dit-il, je vous apporte les clés de Saragosse, de grands trésors et vingt otages ; faites-les bien garder ; c’est Marsille qui vous les envoie. Quant au calife, s’il ne vient pas, n’en soyez point surpris. Je l’ai vu de mes yeux s’embarquer sur la mer avec trois cent mille hommes armés : ils étaient las de vivre sous Marsille et s’en venaient au milieu des chrétiens ; mais, à quatre lieues du bord, une furieuse tempête les a tous engloutis. Tous ils se sont noyés, et jamais n’en verrez un seul. Si le calife eût été vivant, je vous l’aurais amené. Marsille, croyez-moi, sire, avant qu’il soit un mois, vous aura rejoint en France, recevra notre loi chrétienne, se fera votre vassal et tiendra de vous à hommage le royaume d’Espagne.

— Que Dieu en soit loué ! dit Charles ; vous avez bien fait votre message et en aurez bon profit. »

Les clairons sonnent ; Charles proclame la guerre terminée ; les soldats lèvent le camp ; on charge les chevaux de somme ; l’armée s’ébranle ; on s’achemine vers le doux pays de France.

Cependant le jour tombe, la nuit est noire. Charles s’endort ; il se voit en songe aux grands défilés de Cisaire, sa lance de bois de frêne entre les mains. Ganelon la saisit et la secoue si fort que jusqu’au ciel en volent les éclats.

La nuit s’enfuit, l’aube blanche apparaît. Charles, le majestueux empereur, monte à cheval et promène ses regards sur l’armée : « Seigneurs barons, dit-il, voyez ces étroits passages, ces sombres défilés ; à qui me conseillez-vous de donner l’arrière-garde ? — À qui ? répond Ganelon, à Roland, mon beau-fils. Est-il baron de si grande vaillance ? »

À ce mot, l’empereur le regarde et lui dit : « Vous êtes un vrai diable ! Quelle mortelle rage vous est entrée au corps ? »

Roland survient, il a entendu Ganelon : « Sire beau-père, lui dit-il, que de graces je vous dois d’avoir demandé pour moi l’arrière-garde ! Notre empereur n’y perdra rien, soyez-en sûr ; il n’est palefroi ni destrier, mule ni mulet, roussin ni sommier qu’on s’avise de lui prendre ; nos épées en feraient payer plus que le prix.

— Je le crois bien, dit Ganelon.

— Ah ! fils de race maudite ! s’écrie Roland, qui ne peut contenir sa colère, tu te figurais que le gant me tomberait des mains comme à toi. » Puis, se tournant vers l’empereur : « Sire, donnez-moi cet arc que vous tenez au poing. Je suis bien sûr au moins de ne le point laisser choir comme fit Ganelon devant vous. »

L’empereur rembrunit son visage, il hésite à placer son neveu à l’arrière-garde.

Mais le duc Naymes lui dit : « Donnez l’arc au comte Roland ; c’est à lui qu’appartient l’arrière-garde, puisque nul ne peut la conduire comme lui. »

Et l’empereur donne l’arc à Roland ; mais il l’appelle et lui dit : « Mon beau neveu, savez-vous ce que je désire ? Je veux vous laisser la moitié de mon armée. Prenez-la, croyez-moi, car c’est votre salut. — Non, je n’en ferai rien, dit Roland. Dieu me confonde si je démens ma race ! Laissez-moi vingt mille vaillans Français et partez avec tout le reste. Passez tranquillement les défilés ; de mon vivant, ne craignez homme au monde. »

Roland monte à cheval ; à lui se joint son fidèle Olivier, puis Gerer, puis Béranger et le vieil Anséis, et Gérard de Roussillon, et le duc Gaifier. « J’y veux aller, dit Turpin l’archevêque, je dois suivre mon chef. — Et moi aussi, dit le comte Gautier, mon seigneur est Roland, je ne lui puis faillir. »

L’avant-garde s’est mise en marche.

Que ces pics sont hauts ! quelles ténébreuses vallées ! quels noirs rochers ! quels défilés profonds ! Les Français, dans ces passages, sont pris d’une sombre tristesse ; le bruit sourd de leurs pas s’entend de quinze lieues.

Quand ils approchent de la mère patrie, en vue des terres de Gascogne, il leur souvient de leurs fiefs, de leurs biens, de leurs tendres enfans, de leurs nobles épouses. Les yeux se mouillent de larmes, ceux de Charles plus que tous les autres ; Charles a le cœur oppressé : aux montagnes d’Espagne, il a laissé son neveu.

Sous son manteau il cache son maintien. « Qu’avez-vous, sire ? lui dit le vieux duc Naymes cheminant à son côté. Peut-on le demander ? dans le deuil où je suis, comment ne pas gémir ? Par Ganelon, la France sera détruite. Cette nuit, un ange me l’a fait voir en songe : il nie brisait ma lance entre mes mains. C’est lui qui m’a fait donner l’arrière-garde à mon neveu. Il me l’a fait laisser dans cet âpre pays. Mon Dieu ! si je perdais Roland, je n’aurais jamais son pareil. »

Et Charles ne peut s’empêcher de pleurer, et cent mille Français, attendris à ses larmes, frémissent en pensant à Roland. Ganelon le félon l’a vendu au païen pour de l’or, de l’argent, de brillantes étoffes, des chevaux, des chameaux, des lions !


Le roi Marsille a mandé tous les barons d’Espagne, comtes, ducs et vicomtes, émirs et fils de sénateurs : il en rassemble quatre cent mille en trois jours ! Les tambours battent dans Saragosse ; l’image de Mahomet est exposée sur la plus haute tour ; il n’est païen que cette vue n’enflamme. Puis les voilà qui partent tous, chevauchant à pas redoublés au fond de ces longues vallées. À force de courir, ils ont vu les gonfanons de France et l’arrière-garde des douze braves compagnons. Dans un bois de sapins, sur le flanc des rochers, ils s’embusquent le soir. Quatre cent mille hommes sont là, attendant le retour du soleil. Dieu ! quelle douleur ! les Français n’en savent rien !

Le jour paraît. C’est à qui dans l’armée sarrasine portera les premiers coups. Le neveu de Marsille caracole devant son oncle : « Beau sire roi, dit-il la joie sur le visage, je vous ai tant servi ! en de si rudes et nombreux combats ! Donnez-m’en pour récompense l’honneur d’abattre Roland ! »

Vingt autres viennent à leur tour fanfaronner devant Marsille. L’un dit : « À Roncevaux, je vais jouer mon corps ; si je trouve Roland, c’est fait de lui ! Pour les Français quelle honte et quel deuil ! Leur empereur est si vieux qu’il radote ; il ne passera plus un seul jour sans pleurer ! — Ne vous alarmez point, dit l’autre, Mahomet est plus fort que saint Pierre ! À Roncevaux, je vais joindre Roland : il ne peut échapper à la mort. Regardez mon épée : avec sa Durandal je la mesurerai, et vous entendrez dire laquelle est la plus longue. » — Un troisième : « Venez, sire, venez voir mourir tous ces Français ! Nous prendrons Charlemagne et vous le donnerons. De leur pays nous vous ferons présent : avant un an, nous aurons pris la France et coucherons au bourg de Saint-Denis ! »

Pendant qu’ils s’échauffent ainsi et s’entr’excitent au combat, ils achèvent, derrière la sapinière, de vêtir leurs cottes de mailles sarrasines, lacent leurs heaumes de Saragosse, ceignent leurs épées d’acier viennois, mettent au poing leurs écus et leurs épieux de Valence surmontés de gonfanons blancs, bleus et vermeils. Ils ne montent ni mules, ni palefrois, mais de bons destriers et chevauchent serrés. Le soleil brille, l’or de leurs vêtemens étincelle et flamboie : mille clairons commencent à sonner.

Les Français ont prêté l’oreille. « Sire compagnon, dit Olivier, avec les Sarrasins nous pourrons bien avoir bataille. — Dieu nous la donne ! répond Roland. Songeons à notre roi : pour son seigneur il faut savoir souffrir, endurer chaud et froid, faire entailler sa peau, risquer sa tête ! Que chacun se prépare à frapper de grands coups. Prenons garde aux chansons que de nous on peut faire ! Vous avez le bon droit, chrétiens, aux païens est le tort ! Jamais mauvais exemple de moi ne vous viendra ! »

Olivier monte sur un grand pin, regarde à droite dans le vallon touffu, et voit venir la horde sarrasine. « Compagnon ! crie-t-il à Roland, là-bas, du côté de l’Espagne, quel tumulte, quel vacarme ! Dieu ! que de blancs hauberts ! que de heaumes flamboyans ! Pour nos Français, quelle rude rencontre ! Ganelon le savait, le traître, le félon !

— Paix, Olivier, répond Roland, il est mon beau-père ; n’en dis mot. »

Olivier met pied à terre : « Seigneurs barons, dit-il, de ces païens je viens de voir tel nombre qu’homme ici-bas n’en a jamais tant vu ! Une bataille nous arrive, telle qu’il n’en fut point d’autre ! Demandez à Dieu le courage ! » — Et les Français répondent : « Malheur à qui s’enfuit ! Pas un de nous pour mourir ne vous fera défaut !

— Roland, mon compagnon, dit le sage Olivier, ces païens sont en nombre, et nous sommes bien peu. Croyez-moi, sonnez votre cor ; l’empereur l’entendra et ramènera l’armée. — Me prenez-vous pour fou ? dit Roland : voulez-vous qu’en notre douce France je me perde d’honneur ? Laissez faire Durandal, laissez-la frapper ses grands coups, se tremper de sang jusqu’à la garde. Tous ces païens sont morts, je vous le garantis !

— Roland, mon compagnon, sonnez votre olifant : que l’empereur l’entende et nous arrive en aide ! — Dieu me garde de cette lâcheté ! Comptez sur Durandal, vous la verrez mettre à mort les païens.

— Camarade Roland, sonnez votre olifant : l’empereur l’entendra, et, j’en réponds, il reviendra ! — À Dieu ne plaise, répond encore Roland : nul ici-bas ne pourra dire que j’aie corné pour des païens ! Jamais pareil reproche ne sera fait à ma race.

— Quel reproche ? Que voulez-vous qu’on dise ? Ces Sarrasins sont si nombreux que tout en est couvert, les vallons, les montagnes, les landes et les plaines. Je viens de la voir, cette innombrable armée, et nous ne sommes qu’en faible compagnie ! — Mon courage en grandit, dit Roland. Dieu ne souffrira pas, ni ses anges non plus, que par moi notre France perde sa renommée ! Sire compagnon, mon ami, ne me parlez plus de la sorte. Nous tiendrons pied ; pour nous seront les coups : notre empereur le veut. Dans ces soldats qu’il nous a confiés, il n’est pas un poltron ; il le sait. Notre empereur nous aime parce que nous frappons bien. Frappe donc de ta lance, et moi de Durandal, ma bonne épée que Charles m’a donnée ! Si je meurs, qui l’aura pourra dire : C’était l’épée d’un vaillant ! »

À ce moment, l’archevêque Turpin pique son cheval, gravit une éminence, et, appelant à lui les Français : « Seigneurs barons, dit-il, notre empereur ici nous a laissés ; pour lui, nous devons bien mourir. Souvenez-vous que vous êtes chrétiens. La bataille s’approche, vous le voyez : les Sarrasins sont là. Appelez vos péchés, criez à Dieu merci ; je vous absoudrai pour la guérison de vos ames. Si vous mourez, tous vous serez martyrs et trouverez bonne place au plus haut du paradis ! » Les Français descendent de cheval, s’agenouillent en terre, et l’archevêque de par Dieu les bénit. Pour pénitence, il leur commande de bien frapper.

Absous et quittes de leurs péchés, les Français se redressent et montent à cheval.

Roland est beau à voir, dans sa brillante armure, sur Vaillantif, son bon coursier ; les rênes d’or lui battent dans la main ; à son épieu, qu’il porte au poing, la pointe au ciel, flotte un gonfanon blanc ; il s’avance, le brave, le front clair et serein. Après lui marche son compagnon, puis tous ces nobles Français dont il affermit le courage. Il lance sur les Sarrasins son fier regard, et, tournant doucement la tête vers ceux qui l’accompagnent : « Seigneurs, dit-il courtoisement, seigneurs barons, marchez au petit pas ; ces païens courent à la mort ! »

Pendant qu’il parle, les deux armées s’approchent et se vont aborder.

« Plus de paroles, dit Olivier, vous n’avez pas daigné sonner votre olifant ; rien à attendre de l’empereur, rien à lui reprocher ! Le brave, il ne sait mot de ce qui nous arrive. La faute n’en est pas à lui. Maintenant, barons, mes seigneurs, tenez fermes, et pour Dieu, je vous en prie, ne craignons pas les coups ; sachons donner et recevoir. Surtout n’oublions pas le cri de Charlemagne. » Aussitôt les Français ont tous crié : Montjoie ! — Qui les eût entendus, de sa vie n’en perdrait la mémoire. — Puis ils s’avancent, Dieu ! avec quelle audace ! Pour couper au plus court, ils ont lancé leurs chevaux ; ils attaquent. Que peuvent-ils mieux faire ?

Les païens ne reculent pas : voilà la mêlée qui commence.

On se provoque du geste et de la voix. Le neveu de Marsille s’en vient, l’insulte à la bouche, se ruer contre Roland. Roland, d’un coup d’épieu, lui ouvre la poitrine et l’abat à ses pieds. Le frère du roi, Falsaron, veut venger la mort de son neveu, Olivier le prévient et lui plante sa lance au corps. Un certain Corsablix, un de ces rois barbares, vomit l’injure et les bravades : l’archevêque Turpin l’entend et fond sur lui à pleine lance ; il l’étend mort sur terre. Et chaque fois qu’un Sarrasin tombe, les Français crient : Montjoie ! le cri de Charlemagne.

De toutes parts les défis, les combats se succèdent ; partout les Français sont vainqueurs ; pas un païen qu’ils ne renversent ! Roland va, frappant de l’épieu, tant que le bois lui en reste à la main ; mais, au quinzième coup, l’épieu se brise ; alors il tire sa bonne épée, sa Durandal, qui si bien tranche et taille les Sarrasins. Il faut voir comme il en fait carnage, comme les morts s’entassent autour de lui ; le sang coule à flots sur la place : ses bras en sont vermeils, son cheval ruisselant. Il aperçoit dans la mêlée son fidèle Olivier, fracassant du tronçon de sa lance le crâne du païen Fauseron. « Compagnon, lui crie-t-il, que faites-vous ? En telle bataille à quoi sert un bâton ? Du fer et de l’acier, voilà ce qu’il nous faut. Où donc est votre Hauteclaire, votre épée emmanchée d’or et de cristal ? — Je ne la puis tirer, dit l’autre, car de cogner j’ai trop affaire ! »

Et pourtant il la tire et la montre à Roland, par un vrai coup de chevalier. Le païen qu’il en a frappé tombe le corps pourfendu ; la lame a tranché sa selle émaillée d’or, et son cheval jusqu’à l’échine. « Je vous tiens pour mon frère, lui crie Roland. Voilà les coups qu’aime tant l’empereur. » Et de tous les côtés on a crié : Montjoie !

Quelle horrible mêlée ! que de coups portés et rendus ! que de lances rompues et sanglantes ! que de gonfanons en lambeaux ! Et tant de bons Français perdent là leur jeunesse ! Jamais ils ne verront leurs mères, ni leurs femmes, ni leurs amis de France, qui les attendent au-delà des monts !

Pendant ce temps, Charlemagne gémit et se désole. À quoi bon ? Est-ce en pleurant qu’il les peut secourir ? Malheur à lui, le jour où Ganelon lui rendit le triste office de partir pour Saragosse ! Le traître en portera la peine ; sa potence se dresse, mais la mort, en attendant, n’épargne pas nos Français. Les Sarrasins tombent par milliers et les nôtres aussi ; il en tombe, et des meilleurs !

En France, à cette même heure, s’élèvent de furieux orages : les vents sont déchaînés, le tonnerre gronde, la foudre éclate ; la pluie, la grêle tombe à torrens. On sent la terre trembler, de Saint-Michel de Paris jusqu’à Sens, de Besançon jusqu’au port de Wissant ! Pas un abri dont les murs ne se crèvent. En plein midi, de noires ténèbres ; plus de lumière au ciel que le feu des éclairs ; pas un homme qui ne tremble, et plusieurs de se dire : « C’est la fin de ce monde, la fin du siècle présent ! » — Ils n’en savent rien, ils se trompent : — c’est le grand deuil pour la mort de Roland.


Marsille, qui jusque-là s’est tenu à l’écart, a vu de loin le massacre des siens : il fait sonner ses cors et ses clairons ; il met en marche le gros de son armée.

Quand les Français voient déborder de toutes parts ces nouveaux flots d’ennemis, ils regardent où est Roland, où est Olivier, où sont les douze pairs ; chacun voudrait s’abriter derrière eux. L’archevêque les réconforte : « Pour Dieu, barons, ne fuyez pas ! Mieux vaut mourir en combattant. Tout est dit ! c’est ici que nous devons finir. Passé cette journée, nul de nous ne sera de ce monde ; mais le paradis est à vous, je vous en suis garant. » À ces mots, leur ardeur se rallume, et ils crient encore : Montjoie !

Mais voilà qu’un Sarrasin, celui-là qui chez Marsille embrassa Ganelon en lui donnant son épée, Climorin, sur un cheval plus rapide que l’hirondelle, s’en vient heurter Angelier de Bordeaux, et lui enfonce au corps la pointe de son épieu. C’est le premier Français de marque qui tombe dans la mêlée. Olivier l’a bientôt vengé : d’un coup de Hauteclaire le Sarrasin est abattu, et les démons ont emporté sa vilaine ame ; mais Valdabron, cet autre païen, frappe au cœur le noble duc Sanche ; le duc vide les arçons et tombe mort. Quelle douleur pour Roland ! Il fond sur Valdabron, et lui porte un tel coup qu’il lui pourfend la tête devant les païens consternés.

À son tour, Turpin l’archevêque fait rouler dans la poussière Mancuidant l’Africain, qui vient de tuer Anséis. Roland renverse et tue le fils du roi de Cappadoce ; mais, avant de mourir, quel mal nous a fait ce païen ! Il a tué Gérin et Gérer son compagnon, et Béranger, et Austore, et Guy de Saint-Antoine !

Comme nos rangs s’éclaircissent ! La bataille est fougueuse et terrible ! Vous ne vîtes jamais tant d’hommes morts entassés, tant de blessures et tant de sang ! Sur l’herbe verte en coulent des torrens ! Les nôtres frappent à coups désespérés ! Quatre fois le choc leur est bon ; mais au cinquième tous ils tombent frappés, hormis soixante que Dieu épargne ! Avant que de mourir, ceux-là se vendront cher.

Quand Roland voit ce désastre : « Cher compagnon, dit-il à Olivier, que de braves gisans par terre ! quelle perte pour notre douce France ! Charles, notre empereur, que n’êtes-vous ici ! Mon bon frère Olivier, que faire, et quel moyen de lui donner de nos nouvelles ? — II n’en est plus, dit Olivier ; mieux vaut mourir que fuir honteusement. — Je vais, reprend Roland, sonner mon olifant. Charles l’entendra au fond des défilés. Il reviendra, soyez-en sûr. — Allons donc, quelle honte ! et votre race, ami, vous n’y pensez donc plus ! Quand j’en parlai tantôt, vous n’en avez rien fait ; vous n’en ferez rien à cette heure, du moins à mon avis : de bien sonner vous n’avez plus la force ; voyez, vos bras sont tout saignans ! — Aussi quels beaux coups j’ai donnés ! mais nous avons affaire à trop forte partie ; je sonnerai, et Charles m’entendra. — Non, vous n’en ferez rien, et j’en jure par cette barbe, si je revois jamais ma chère Aude, ma noble sœur, jamais vous ne serez dans ses bras ! — Pourquoi cette colère ? dit Roland. — Compagnon, vous nous avez perdus. Folie n’est pas courage ! ces Français ne sont morts que par votre imprudence. Si vous m’aviez cru, l’empereur serait ici, la bataille serait gagnée ; mort ou vif, nous aurions pris Marsille. Roland, votre prouesse nous vaut notre malheur ! Charles, notre grand Charles, jamais plus nous ne le servirons ! »

L’archevêque Turpin entend les deux amis ; il accourt et s’écrie : « Pour Dieu ! laissez là vos querelles. Il n’est plus temps, c’est vrai, de sonner votre cor ; mais il est bon que l’empereur revienne. Charles nous pourra venger. Ces païens ne doivent pas rentrer dans leur Espagne. Nos Français nous trouveront ici morts et taillés en pièces ; ils nous mettront en cercueils, nous porteront avec deuil et avec larmes, et s’en iront nous enfouir aux cimetières de nos moutiers ; du moins ne serons-nous dévorés ni des loups, ni des sangliers, ni des chiens. — C’est bien parlé, répond Roland, » et aussitôt il met l’olifant à ses lèvres, l’embouche et sonne à pleins poumons. Dans ces longues vallées, le son pénètre et se prolonge. À trente grandes lieues, l’écho le répète encore.

Charles l’entend, l’armée l’entend aussi. « On livre bataille à nos gens ! s’est écrié l’empereur. Jamais Roland ne sonne qu’au cœur d’une bataille. — Il est bien question de bataille, répond aussitôt Ganelon. Tel propos dans une autre bouche, on l’appellerait mensonge. Ne connaissez-vous pas Roland ? Pour un seul lièvre, il va cornant tout un jour ! Allons, marchons ; pourquoi nous arrêter ? Les terres de notre France sont encore loin de nous ! »

Mais Roland continue à sonner : il fait de si grands efforts, que le sang jaillit de sa bouche et des veines de son front. « Ce cor a longue haleine, dit l’empereur, » et le duc Naymes reprend : « C’est un brave qui sonne ; il y a bataille autour de lui. Sur ma foi ! celui-là l’a trahi qui si bien cherche à vous donner le change. Croyez-moi, marchons au secours de votre noble neveu. Ne l’entendez-vous pas ? Roland est aux abois ! »

L’empereur donne le signal. Avant que de partir, il fait saisir Ganelon : c’est aux garçons de sa cuisine qu’il abandonne le traître. Ils lui arrachent poil à poil la barbe et la moustache, le frappent à coups de poing et de bâton, lui passent une chaîne au cou, comme on fait à un ours, puis, pour comble d’ignominie, en chargent une bête de somme.

Sur le signal de l’empereur, tous les Français ont tourné bride, piquent des deux, et se lancent à grand train dans les ténébreux défilés, au bord des gaves rapides. Charles chevauche avec emportement. Il n’est Français qui, tout en courant, ne soupire et ne dise à son voisin : « Si nous pouvions du moins trouver encore Roland, le voir avant qu’il ne meure ! que de coups nous frapperions ensemble ! »

Hélas ! à quoi bon ? Vains efforts ! ils sont trop loin ; ils n’y peuvent être à temps !

Cependant Roland promène ses regards tout alentour de lui : sur les monts, dans la plaine, il ne voit que Français expirés. Le noble chevalier, il pleure et prie pour eux : « Seigneurs barons, Dieu vous ait en sa grace ! qu’à vos ames il ouvre son paradis ! que sur les saintes fleurs il les fasse reposer ! Meilleurs guerriers que vous, je n’en ai jamais vu. Vous nous servîtes si long-temps ! vous nous avez tant conquis de pays ! Terre de France, ma si douce patrie, te voilà veuve de tant de braves gens ! Barons français, vous mourez par ma faute ! je ne vous ai pu sauver ni garantir ; que Dieu vous aide, Dieu qui ne ment jamais ! De chagrin je mourrai, si le fer ne me tue ! — Olivier, mon frère, retournons au combat ! »

Roland a reparu dans la mêlée. Comme devant les chiens s’enfuit le cerf tremblant, ainsi devant Roland s’enfuient les infidèles. Voici pourtant Marsille qui s’en vient en guerrier, renversant en chemin Gérard de Roussillon et d’autres preux français. « Dieu te damne, lui crie Roland, de m’abattre mes compagnons, » et d’un revers de Durandal il lui tranche le poing, puis saisit la blonde chevelure de Jurfaleu, le fils du roi. À cette vue, les Sarrasins s’écrient : « Aide-nous, Mahomet ! venge-nous de ces maudits ! Jamais ils ne lâcheront pied ! Sauvons-nous ! sauvons-nous ! » Sur ce mot, il s’en enfuit cent mille ! Ne craignez pas qu’ils reviennent ; pour toujours ils sont partis.

Mais qu’importe si Marsille a fui ! Son oncle, Marganice, reste sur le terrain avec ses Éthiopiens aux noirs visages. Il se glisse derrière Olivier, le frappe au milieu du dos, et du même coup lui traverse la poitrine. « En voilà un, dit-il, qui nous venge de tous les nôtres ! » Olivier, frappé à mort, lève le bras, laisse tomber Hauteclaire sur le cimier de Marganice, fait voler en éclats les diamans dont il brille, et lui fend la tête jusqu’aux dents. « Maudit païen, dit-il, ni à ta femme, ni à dame de ton pays tu n’iras te vanter de m’avoir abattu ! » Puis il appelle Roland à son secours.

Roland voit Olivier livide et sans couleurs, le sang ruisselant de son corps. À cette vue, il se sent défaillir, et sur son cheval il se pâme. Olivier ne l’a point aperçu. Il a tant perdu de sang, que ses yeux en sont troubles. Il n’y voit plus ni de loin ni de près. Son bras, qui toujours veut frapper, laisse encore s’abattre Hauteclaire, et c’est sur le cimier de Roland que le coup porte. Le casque en est fendu jusqu’au nasal, mais la tête n’en est point atteinte. À ce coup, Roland le regarde et lui demande avec douceur : « Mon compagnon, l’avez-vous fait exprès ? C’est moi, Roland, votre plus cher ami ! Vous ne m’avez défié, que je sache ! — Je vous entends, c’est votre voix, dit Olivier ; mais je ne vous vois point ! Si je vous ai frappé, ami, pardonnez-moi ! — Vous ne m’avez point fait de mal. Je vous pardonne, ami, ici et devant Dieu. » À ce mot, ils s’inclinent l’un vers l’autre, et sur ce tendre adieu les voilà séparés !

Roland ne se peut détacher du corps de son ami étendu sans vie sur la terre ; il le contemple, il le pleure et lui rappelle à haute voix tant de jours passés ensemble en si parfaite amitié. Olivier mort, quel fardeau pour lui que la vie !

Pendant ce temps, sans qu’il s’en aperçoive, tous nos Français ont péri, hormis l’archevêque et Gautier. Blessés, mais encore debout, ils appellent Roland. Roland les entend, vient à eux, et les païens s’écrient : « Voici de terribles hommes ! prenons garde que ces trois-là ne s’en aillent vivans. » De toutes parts aussitôt ils se jettent sur eux. Gautier tombe ; Turpin a son casque brisé, son haubert déchiré, quatre blessures au corps, son cheval tué sous lui. Roland, pensant à l’empereur, saisit encore son olifant, mais il n’en tire qu’un son faible et plaintif.

Charles l’entend pourtant. « Malheur à nous ! dit-il, Roland, mon cher neveu, nous arrivons trop tard ; j’en juge au son de ce cor. Marchons : sonnez, clairons. » Et tous les clairons de l’armée ont soudain retenti.

Le bruit en vient aux oreilles des païens. « Hélas ! se disent-ils, c’est Charles qui revient, c’est le grand empereur ! Pour nous, fatale journée ! tous nos chefs sont à terre ; si Roland vit, la guerre recommence, et notre Espagne est perdue pour nous. Jamais Roland ne sera vaincu par un homme de chair ! N’approchons pas, et lançons sur lui tous nos traits ; qu’il reste sur la place. » Là-dessus, ils se tiennent à distance et font pleuvoir dards, flèches, lances, épieux. L’écu de Roland est percé, fracassé ; son haubert rompu et démaillé, son corps n’est pas atteint ; mais Vaillantif, en vingt endroits blessé, tombe mort sous son maître.

Le coup fait, tous ces païens s’enfuient et galopent du côté de l’Espagne.

Roland, sans son cheval, est hors d’état de les poursuivre. Il s’en vient secourir l’archevêque, lui délace son heaume, lui bande ses plaies béantes, le presse contre son cœur et le dépose mollement sur le gazon. Puis doucement il lui dit : « Abandonnerons-nous sans prière nos compagnons que voilà morts et que tant nous aimions ? Je veux aller chercher leurs corps et les apporter devant vous. — Allez, lui répond l’archevêque, nous sommes maîtres du terrain, allez et revenez. »

Roland le quitte et s’avance tout seul dans ce champ de carnage, cherchant sur la montagne, cherchant dans le vallon. Il les trouve, ses braves camarades, et le duc Sanche, et le viel Anséis, et Gérard, et Béranger. Un à un, il les apporte et les dépose aux genoux du prélat, qui les bénit en pleurant. Mais, quand vient le tour d’Olivier, quand Roland veut apporter le corps de ce cher compagnon étroitement serré contre son cœur, son visage pâlit, ses forces l’abandonnent et par terre il tombe évanoui.

L’archevêque, à cette vue, se sent pris d’une mortelle douleur. Dans ce val de Roncevaux, il est une eau courante : s’il pouvait en donner à Roland ! Il saisit l’olifant et cherche à se traîner, chancelant, à petits pas, si faible qu’il ne peut avancer ; mais toute force lui manque, et, la face contre terre, il tombe dans la dernière angoisse de la mort.

Roland s’éveille, il voit le saint guerrier gisant. Les yeux levés au ciel, les mains jointes, il se confesse à Dieu et le prie d’ouvrir au bon soldat de Charlemagne la porte de son paradis ; puis il s’approche du corps sanglant du saint prélat, soulève ses deux belles mains blanches, les pose en croix sur sa poitrine et lui fait un touchant adieu.

Mais à son tour Roland sent que la mort le saisit. Il prie Dieu pour ses pairs, le supplie de les appeler à lui, et, pour lui-même, invoque le saint ange Gabriel. Prenant d’une main l’olifant, dont il ne veut se séparer, de l’autre Durandal, il gravit une éminence en regard de l’Espagne, et, dans un blé vert, sous un arbre, se laisse choir.

Près de là, derrière une roche de marbre, un Sarrasin l’épiait couché au milieu des cadavres, le visage souillé de sang pour mieux contrefaire le mort. Il voit Roland tomber ; soudain il se redresse, court à lui, le saisit et se prend à crier : « Vaincu, le neveu de Charles ! à moi son épée, je l’emporte en Arabie ! » Il la veut tirer ; mais Roland a senti quelque chose, ouvre les yeux et ne dit que ce mot : « Tu n’es pas des nôtres, me semble ! » et de son olifant que sa main tient encore, il assène un grand coup sur le casque du païen, lui fait jaillir les yeux et la cervelle et l’abat mort à ses pieds. « Vil mécréant, dit-il, tu étais bien osé, d’autres diraient bien fou, de mettre ainsi la main sur moi !… J’en ai pourtant fendu mon olifant ! l’or et les pierreries en sont tombés du coup ! »

Peu à peu Roland s’aperçoit que sa vue devient trouble. Il se dresse sur ses pieds, s’évertue tant qu’il peut ; mais son visage est blême et livide. Sur la roche voisine, il décharge dix coups de Durandal. Il voudrait la briser, cette vaillante épée ! Quel deuil et quelle douleur de la laisser aux païens ! que Dieu daigne épargner cette honte à la France ! Mais l’acier grince et ne rompt pas. — Roland frappe à nouveau sur un roc de sardoine ; pas la moindre brèche à l’acier ! — Il frappe encore ; le roc vole en éclats, l’épée résiste ! « Ah ! sainte Marie, s’écrie-t-il, aidez-moi !.. Ma Durandal, toi qui si bien reluis à ce brillant soleil, toi si belle et si sainte, qui par Charles me fus donnée du commandement de Dieu même, toi par qui je lui conquis Bretagne et Normandie, Maine et Poitou, Aquitaine et Romagne, Flandre, Bavière, Allemagne, Pologne, Constantinople, Saxe, Islande, Angleterre ! tu fus long-temps aux mains d’un vaillant homme, tomberas-tu au pouvoir d’un poltron ! Ah ! sainte Durandal, dans ta garde dorée que de pieuses reliques ! une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile, des cheveux de Mgr saint Denis, du vêtement de la Vierge Marie ! se pourra-t-il qu’un païen te possède ? d’un chrétien seul et d’un brave tu as droit d’être servie !… »

À ces mots, la mort l’entreprend et lui gagne le cœur. Sur l’herbe verte il s’étend, couche sous lui son épée et son cher olifant ; puis, tournant le visage vers la gent sarrasine, afin que Charles et les siens disent en le trouvant là qu’il est mort conquérant, il se frappe la poitrine et demande à Dieu merci. De maintes choses lui vient la souvenance ! de tant de beaux combats, de sa douce patrie, des gens de son lignage, de Charles, son seigneur, qui l’a nourri ! et sur lui-même aussi sa pensée se retourne : « Mon Dieu, notre vrai père, toi qui jamais ne mens, qui retiras Lazare d’entre les morts et Daniel de la dent des lions, sauve mon ame, arrache-la au péril des péchés que j’ai faits en ma vie ! » Et ce disant, la tête inclinée sur son bras, de la main droite il tend à Dieu son gant ; saint Gabriel le prend, puis Dieu envoie son ange chérubin et saint Michel du péril : par eux et par Gabriel, l’ame du comte est portée en paradis.


Charlemagne est rentré dans ce val de Roncevaux. Pas un chemin, pas un sentier, pas un pouce de terrain que ne couvre un cadavre. Charles appelle à haute voix son neveu ; il appelle Olivier, il appelle l’archevêque, et Gérin, et Béranger, et le duc Sanche, et Angelier et tous ses pairs ! À quoi bon ? Nul ne répondra. « Que n’étais-je à ce combat ! » s’écrie-t-il en s’arrachant sa longue barbe, en se pâmant de désespoir, et l’armée tout entière se désole avec lui ! ceux-ci pleurent leurs fils, ceux-là leurs frères, leurs neveux, leurs amis, leurs seigneurs.

Au milieu de ce deuil, le duc Naymes, en homme sage, s’approche de l’empereur : « Regardez en avant, lui dit-il, voyez ces chemins poudreux, c’est la horde païenne qui s’échappe ! à cheval ; il faut nous venger ! »

Charles, avant de partir, commande à quatre barons et à mille chevaliers de garder le champ de bataille. « Laissez les morts comme ils sont là, dit-il, écartez-en les bêtes fauves ; que personne n’y touche, écuyers ni varlets, jusqu’à l’heure où Dieu voudra qu’ici nous revenions. » — Puis il fait sonner la charge et pourchasse les Sarrasins.

Le soleil baisse, la nuit est proche, les païens vont s’échapper dans l’ombre ; mais un ange est descendu du ciel : « Marche, dit-il à Charles, marche toujours, la clarté ne te manquera pas. »

Et le soleil s’est arrêté. Les païens fuient, les Français les atteignent, les poussent, les massacrent. Dans l’Èbre aux flots rapides, les fuyards sont noyés. Charles met pied à terre et se prosterne pour rendre grace à Dieu.

Quand il se lève, le soleil est couché. Il est trop tard pour retourner à Roncevaux ; l’armée succombe de fatigue. Charles, le cœur en deuil, pleurant Roland et ses braves compagnons, finit par céder au sommeil. Tous ses guerriers, couchés sur terre, dorment aussi, et les chevaux eux-mêmes ne peuvent tenir debout ; ceux qui ont faim d’herbe fraîche la broutent étendus.

Durant la nuit, Charles, gardé par son saint ange qui veille à son chevet, voit en vision l’avenir ; il voit le rude combat que bientôt il faudra livrer !

Pendant ce temps, Marsille, épuisé, mutilé, est parvenu à gagner Saragosse. La reine pousse un cri en voyant son époux ; elle pleure, elle maudit les méchans dieux qui l’ont trahie. Un seul espoir lui reste : l’émir de Babylone, le vieux Baligant, ne les laissera pas sans secours, il viendra les venger. Marsille lui écrivit voilà long-temps ; mais Babylone est loin, et c’est un grand retard !

L’émir, au reçu des lettres, a mandé les gouverneurs de ses quarante royaumes ; il fait équiper ses galères, les fait assembler dans son port d’Alexandrie ; puis, quand vient le mois de mai, au premier jour d’été, il les lance à la mer.

Elle est immense, cette flotte ennemie. Comme elle obéit à la voile, à la rame, au gouvernail ! Au sommet de ces mâts et de ces hautes vergues que de feux allumés ! Les flots en reluisent au loin dans l’obscurité de la nuit, et, quand approchent les rivages d’Espagne, toute la côte en est illuminée. La nouvelle en parvient bientôt à Saragosse.

Marsille, dans sa détresse, se résigne à faire hommage de l’Espagne à l’émir Baligant. De sa main gauche, qui seule lui reste, il lui donne son gant : « Prince émir, lui dit-il, je vous remets toutes mes terres ; défendez-les et vengez-moi. » L’émir reçoit son gant et s’engage à lui rapporter la tête du vieux Charles ; puis il s’élance à cheval en criant à ses Sarrasins : « Venez, marchons ; les Français nous échappent ! »

Charles, à l’aube du jour, s’est mis en route pour Roncevaux. « Seigneurs, dit-il aux siens en approchant du lieu où fut la bataille, ralentissez un peu le pas ; laissez-moi aller seul en avant pour chercher mon neveu. Un jour, il m’en souvient, à Aix, dans une fête, il nous tint ce propos, que, s’il mourait en pays étranger, on trouverait son corps en avant de ses soldats et de ses pairs, le visage tourné vers la terre ennemie, que comme un conquérant il serait mort, le brave ! »

En achevant ces mots, seul il s’avance et gravit la colline. Il reconnaît sur trois blocs de rocher les coups de Durandal, et près de là, sur l’herbe verte, le corps de son neveu. « Ami Roland, s’écrie-t-il dans une angoisse extrême en soulevant de ses mains le cadavre, que Dieu mette ton ame dans les fleurs de son paradis entre ses saints glorieux ! Hélas ! qu’es-tu venu faire en Espagne ! Pour moi, pas un jour désormais sans te pleurer ! Je n’ai plus un ami sous le ciel. J’ai des parens encore, mais pas un comme toi ! Ami Roland, je vais rentrer en France. Quand je serai à Laon, dans mon palais, de tous côtés les gens viendront me dire : — Où donc est le capitaine ? — Je leur répondrai : — Il est mort en Espagne. Il est mort, mon neveu, par qui j’ai tant gagné de terres. Et maintenant qui commandera mes armées ? qui soutiendra mon empire ? France, mon doux pays, ils t’ont tuée, ceux qui l’ont mis à mort. »

Quand il a donné libre cours à sa douleur, ses barons lui demandent de faire rendre à leurs compagnons les suprêmes devoirs. On rassemble les morts, on brûle autour d’eux des parfums, on les bénit, on les encense, on les enterre en grande pompe, hormis Roland, Olivier et Turpin, dont les corps sont recueillis et mis à part pour être en France transportés.

On se disposait au départ, quand apparaît au loin l’avant-garde sarrasine. L’empereur s’arrache à sa tristesse, tourne fièrement ses regards vers les siens, et s’écrie de sa grande et haute voix : « Barons français, à cheval et aux armes ! »

L’armée tout aussitôt se prépare au combat. Charles dispose son ordre de bataille. Il forme dix cohortes, donne à chacune un chef habile et brave, puis se place à leur tête. À ses côtés, Geoffroy d’Anjou fait flotter l’oriflamme ; Guinemant porte l’olifant.

Charles met pied à terre, se prosterne devant Dieu, lui fait une ardente prière, puis remonte à cheval, saisit son écu, son épieu, et, le visage serein, se précipite en avant. Les clairons sonnent ; au-dessus des clairons bondit la voix de l’olifant : les soldats pleurent à l’entendre ; ils pensent à Roland.

L’émir, de son côté, a passé en revue ses soldats. Lui aussi les dispose en cohortes, il en fait trente aussi fortes que braves ; puis il adjure Mahomet, fait déployer son étendard, et court avec un fol orgueil à la rencontre des Français.

Le premier choc est terrible ; des deux côtés le sang ruisselle à flots. Jusqu’au soir, le combat se prolonge et le carnage va croissant ; mais vers la fin de la journée, au crépuscule, l’émir et Charles se rencontrent. Ils s’abordent et se portent de si terribles coups, que bientôt leurs sangles rompent, les selles tournent, ils sont à bas. Pleins de rage, ils tirent leurs épées, un duel à mort commence entre eux.

Charles va succomber : étourdi par un coup qui a fendu le fer de son cimier, il chancelle, peu s’en faut qu’il ne tombe ; mais il entend passer à son oreille la sainte voix de l’ange Gabriel, qui lui crie : « Grand roi, que fais-tu ! » À cette voix, il reprend sa vigueur, et sous l’épée de France l’émir écrasé tombe mort.

L’armée des païens s’enfuit ; nos Français les pourchassent jusque dans Saragosse : la ville est prise. Le roi Marsille en meurt de désespoir. Les vainqueurs font la guerre aux faux dieux ; à grands coups de cognée, ils brisent leurs idoles. On baptise les Sarrasins ; on en baptise au-delà de cent mille. Ceux qui résistent, on les pend, on les brûle, hormis pourtant la reine Bramimonde ; en France, on l’emmène captive ; Charles la veut convertir par douceur.

La vengeance est satisfaite ; on met garnison dans la ville, on s’en retourne en France. En passant à Bordeaux, Charles dépose sur l’autel de Saint-Séverin l’olifant de son neveu : les pèlerins l’y voient encore. Puis, dans de grandes barques, il traverse la Gironde et fait ensevelir dans Saint-Romain de Blaye le preux Roland, le fidèle Olivier et le brave archevêque.

Charles ne veut plus s’arrêter en chemin ; il ne prendra repos qu’à Aix, sa grand’ville. L’y voici parvenu, et tout aussitôt il mande par messagers dans tous ses royaumes et provinces les pairs de sa cour de justice pour faire le procès à Ganelon.

Mais, en entrant dans son palais, il voit venir à lui Aude, la belle Aude, la gente demoiselle. « Où est Roland, dit-elle, Roland le capitaine, qui m’a juré de me prendre pour femme ? » Charles sent à ces mots se réveiller sa mortelle douleur ; il pleure à chaudes larmes : « Ma sœur, ma chère amie, il n’est plus celui dont tu me parles ! Mais je veux te donner en échange un époux digne de toi ; c’est Louis, je ne te puis mieux dire ; il est mon fils, il aura mes royaumes ! — Voilà, dit-elle, des paroles étranges ! Ne plaise à Dieu, ni aux saints, ni aux anges, que, Roland mort, Aude reste vivante ! » À ce mot, elle pâlit, se laisse choir aux pieds de Charlemagne : elle est morte à toujours ! Dieu lui fasse merci !

L’empereur se persuade qu’elle n’est que pâmée ; il lui prend les mains, la soulève ; la tête, hélas ! retombe sur l’épaule. Sa mort n’est que trop véritable, et quatre comtesses sont mandées pour la veiller toute la nuit et la faire enterrer noblement dans un moustier de nonnains.

Pendant qu’on pleure la belle Aude, pendant que Charles lui rend les derniers honneurs, Ganelon, chargé de chaînes, battu de verges, attend son jugement.

Les pairs sont réunis ; Ganelon comparaît devant eux ; il se défend subtilement : « Je me suis vengé, dit-il, mais je n’ai point trahi ! » Les juges se regardent et penchent à l’indulgence. « Sire, disent-ils à l’empereur, laissez-le vivre ; il est bon gentilhomme ; sa mort ne vous rendrait pas Roland, votre neveu, que jamais nous ne reverrons. » — Charles leur dit : « Vous me trahissez tous ! » — « Sire, s’écrie un d’entre eux, Thierry, frère de Geoffroy d’Anjou, ne vous troublez ainsi. Moi, je condamne Ganelon, je le dis traître et parjure ; je le condamne à mort. S’il a parent qui m’ose démentir, j’ai cette épée pour lui répondre. »

Aussitôt Pinabel, l’ami de Ganelon, brave, alerte et vigoureux, accepte le défi. L’empereur ordonne le combat. Aux portes d’Aix, dans la prairie, les deux champions, bien confessés, bien absous et bénis, leur messe ouïe et leur épée au poing, se mettent en bataille. Dieu lui seul peut savoir quelle en sera la fin.

Pinabel est vaincu, et devant cet arrêt de Dieu tous les barons s’inclinent ; tous ils disent à l’empereur : « Ganelon doit mourir ! »

Ganelon meurt du supplice des traîtres : il est écartelé.

Puis l’empereur assemble ses évêques. « En ma maison, dit-il, une noble captive a tant appris par sermons, par exemples, qu’elle veut croire en Dieu ; baptisez-la. » C’est la reine d’Espagne ; ils la baptisent sous le nom de Julienne ; elle devient chrétienne, et du fond de son cœur.

Le jour s’en va, la nuit couvre la terre, l’ange connu de Charles, saint Gabriel, descend à son chevet, et lui dit de la part de Dieu : « À la cité que les païens assiégent, Charles, il te faut marcher ! les chrétiens à grands cris te réclament. »

Et l’empereur s’écrie : « Quel labeur est ma vie ! »

Ici finit l’histoire que Théroulde a chantée.


III.

Maintenant nous pouvons parler de la chanson de Roland. Le lecteur la connaît, bien imparfaitement sans doute, mais assez pour en saisir les traits et les contours principaux, assez pour n’être pas surpris si nous donnons à ce poème une place à part et hors ligne parmi les productions jusqu’ici connues de notre poésie du moyen-âge. Nous ferons la part aussi large qu’on voudra à l’imperfection, à la rudesse de la forme, à l’impuissance d’un langage encore inculte, sans souplesse et sans ampleur, il n’en sera pas moins vrai que la grandeur du dessin, la vérité de la couleur, la force de l’émotion, la profondeur des sentimens donnent à la chanson de Roland des rapports d’étroite parenté avec les rares chefs-d’œuvre de cette poésie épique qui fait le juste orgueil de quelques nations, et dont trop aisément peut-être la France s’est laissé dire que Dieu l’avait déshéritée.

Commençons par comparer notre poème avec ses frères du moyen-âge, puis nous le mettrons en face de plus redoutables rivaux.

Ce qui le distingue en premier lieu de tout ce qu’ont produit, à notre connaissance, nos trouvères, nos troubadours et tous les poètes du nord et du midi de l’Europe jusqu’au jour où Dante est apparu, c’est l’unité de composition. Cette unité est complète, le lecteur vient d’en juger. Sans doute après la mort de Roland, après les honneurs funèbres rendus à sa mémoire, mieux vaudrait que le poème prît fin : ce qui vient ensuite, tout en servant de complément direct à l’action, ne lui appartient pas essentiellement ; mais si cette dernière partie, dont nous n’avons donné que la substance, est hors de proportion avec le reste du poème, n’est-il pas permis de supposer qu’elle était moins développée dans la composition primitive, et que le manuscrit d’Oxford peut, sur ce point, être lui-même légitimement soupçonné d’additions et de remaniemens ? Après tout, dans un de nos chefs-d’œuvre dramatiques, dans l’Horace de Corneille, le cinquième acte, ce hors-d’œuvre qu’on peut impunément supprimer, ne détruit pas l’unité de la pièce. Il en est de même ici : qu’on néglige cette dernière partie ou qu’on en tienne compte, l’unité du poème n’en est pas moins fortement accusée ; tout y tend au même but ; l’intérêt ne se divise ni ne s’égare. C’est à croire, en vérité, qu’une combinaison savante a présidé à ce plan si nettement tracé ; mais, comme à chaque pas l’inexpérience éclate et se trahit, il est clair que cette unité est purement instinctive et sort des entrailles mêmes du sujet. Or l’unité, quoi qu’on dise, et surtout l’unité sans calcul et spontanément conçue, est dans les œuvres d’art le premier signe de la supériorité. Ce ne sont pas les traités de rhétorique qui nous apprennent cette loi, l’esprit humain l’avait promulguée avant eux. L’imagination peut bien se permettre parfois de produire, sans grand respect pour l’unité, de charmantes merveilles, mais ce n’est qu’une magie éphémère et le caprice de quelques-uns. Où l’unité domine au contraire, tout en respectant les droits de l’imagination, là, de l’aveu de tous, est la puissance, la grandeur, et les siècles en s’écoulant n’ont jamais démenti cette universelle vérité.

Ceux donc qui semblent étonnés quand on place en si haute estime la chanson de Roland, ceux qui soutiennent que c’est tout uniment un poème du moyen-âge comme un autre, qu’on en ferait moins grand état si comme eux on connaissait nos autres chansons de geste, que c’est partout mêmes beautés, mêmes défauts, ceux-là n’oublient qu’une chose, la plus rare, la plus introuvable dans ces poésies dont ils nous parlent, l’unité de composition. Peuvent-ils nier qu’elle existe dans la chanson de Roland ? Nous la montrent-ils ailleurs ? Quel est le poème déjà publié ou encore inédit dont l’action soit ainsi conduite et gouvernée, assujettie à un plan, circonscrite dans un cadre, développée avec ordre et clarté ? Qu’on nous le cite. Est-ce Ogier-le Danois ? est-ce la Chanson des Saxons, ou la Chanson d’Antioche ? est-ce Agolant ? est-ce Gérard de Vianne ? Certes, dans tous ces poèmes et dans bien d’autres qui ne valent pas moins, il y a de vraies beautés, mais des beautés jetées comme au hasard, sans suite et sans lien. Agolant, par exemple, abonde en situations bien conçues, bien indiquées ; le sujet en est beau : c’est encore une guerre de Charlemagne contre les Sarrasins d’Espagne ; certains passages, qui semblent, il est vrai, imités de la chanson de Roland, sont d’un effet grandiose ; d’autres, d’une facture originale, ne manquent ni de couleur ni de vie. Tout cela devrait faire un beau poème, mais le poème n’existe pas. Où est l’intérêt ? où va l’auteur ? où nous veut-il conduire ? Quelle digression oiseuse ! quelle diffusion et quelle incohérence ! Dans Gérard de Vianne, on trouve aussi des scènes excellentes, une entre autres d’un effet sublime, le duel entre Roland et Olivier. Ce duel, qui se prolonge pendant un jour entier dans une île du Rhône, sous les yeux des deux armées campées l’une sur le bord du fleuve, l’autre derrière les remparts de la ville, rappelle par plus d’un trait le combat sous les murs de Troie entre Ménélas et Pâris, avec cette différence qu’ici l’Hélène est chaste et pure, tremblante sincèrement, sans coquetterie, du fond de l’ame, pour son frère et pour son amant. Un nuage envoyé du ciel vient aussi séparer les deux combattans ; mais ni Olivier ni Roland ne sont transportés honteusement, loin du péril, sur des coussins parfumés ; quand la nuée se dissipe, les deux champions tombent tendrement dans les bras l’un de l’autre, se jurent éternelle amitié, tant ils ont mutuellement reconnu, dans leur lutte acharnée, non-seulement la vigueur de leurs bras, mais la générosité de leurs cœurs ! tant ils ont mis à rude épreuve leur loyauté, leur bonne foi, la trempe de leurs ames aussi bien que la trempe de leurs épées ! Cette conception grandiose et touchante, qui ne le cède assurément à aucun des plus beaux passages de la chanson de Roland, quelle place occupe-t-elle dans Gérard de Vianne ? Vous croyez peut-être qu’elle domine tout le poème, qu’elle en est le point saillant et lumineux. Pas du tout ; elle est jetée dans l’ombre au milieu d’épisodes qui se succèdent et se croisent en tous sens. L’idée de se contenter d’une seule action, de la poursuivre avec constance, de concentrer sur un point l’attention et l’intérêt, l’idée de l’unité en un mot, n’apparaît ni dans ce poème ni dans aucun autre. Vous aurez beau chercher aussi bien dans le cycle de la Table Ronde que dans le cycle carlovingien, partout vous trouverez même absence de plan, partout l’imagination errant à l’aventure, tombant parfois sur de brillantes fleurs, puis les quittant aussitôt pour caresser complaisamment les plus insipides broussailles. Comment donc ne pas reconnaître, comment ne pas constater que tout se passe autrement dans la chanson de Roland, que l’ordre y règne, que l’imagination s’y soumet à une constante discipline ? Comment ne pas tenir compte d’une telle exception ? À elle seule ne suffirait-elle pas pour distinguer profondément cette chanson de geste de toutes celles qui nous sont connues ?

Mais bien d’autres différences sont encore à signaler : la première vient du sujet lui-même. Dans tous les poèmes du moyen-âge, le sujet est de pure invention. Lors même que les personnages portent des noms historiques, leurs actes sont imaginaires ; une légende locale, inconnue, fabuleuse, fournit presque toujours le canevas, et le poète, en y brodant ses vers, ne fait pas le moindre effort pour chercher de faux airs de vérité ; bien loin de là, il enchérit sur les invraisemblances de la donnée première ; sa prétention est d’inventer, de montrer qu’il invente, de faire preuve d’une veine intarissable ; il veut que son lecteur sache qu’il lui fait des contes bleus, que sa poésie est un pur artifice et un franc badinage. La chanson de Roland, au contraire, repose sur un fond de vérité et n’affecte pas d’en sortir. L’histoire y est défigurée sans doute, ou plutôt l’histoire, à proprement parler, ne s’y montre pas, elle fait place à la légende ; mais, dans cette falsification lentement opérée par le temps et par la crédulité des peuples, les côtés secondaires de l’histoire ont seuls complétement disparu, le fond s’est conservé. Ainsi rien de plus vrai, rien de plus réel que le désastre de Roncevaux. Éginhard essaie en vain de l’amoindrir ; son récit officiel laisse échapper des mots qui révèlent ce qu’il voudrait cacher. « Tous les Français, dit-il, engagés dans l’affaire périrent jusqu’au dernier ». Et ailleurs il ajoute : « Ce revers empoisonna dans le cœur de Charles la joie de toutes les victoires qu’il avait gagnées en Espagne. » Ce n’était donc pas une simple escarmouche : c’était un véritable échec, le seul qu’essuya ce grand homme pendant ses quarante-six ans de règne. On comprend que l’impression dut en être profonde : elle devint ineffaçable lorsque, par une fatale coïncidence, un demi-siècle plus tard, dans ces mêmes défilés, l’armée d’un des fils de Charlemagne, de Louis-le-Débonnaire, fut à son tour taillée en pièces. L’imagination des peuples d’Occident, de ces deux catastrophes, n’en fit bientôt plus qu’une, et peu à peu, à travers deux siècles de ténèbres et de rustique naïveté, toutes les circonstances accessoires de la scène primitive se trouvèrent dénaturées. Mais qu’importent ces inexactitudes dont notre poème est l’écho ? qu’importe que vingt-deux ans trop tôt Charles y soit affublé de la pourpre impériale ; qu’à peine âgé de trente-cinq ans on nous en fasse un patriarche, et que sa barbe ait l’éclat de la neige ; qu’un lien de parenté plus que douteux l’unisse à l’un des combattans, à celui en qui la légende s’est plu à personnifier l’héroïsme de cette sombre journée ? Qu’importe, que les montagnards gascons, auteurs du guet-apens, soient travestis en Sarrasins, et qu’au lieu de leur chef, de ce Lope, duc de Gascogne, Loup de fait et de nom, comme dit la charte de Charles-le-Chauve, on nous donne deux personnages, le roi Marsille et le traître Ganelon ? Toutes ces transformations, dont on peut suivre et expliquer l’origine, ainsi qu’on le verra plus loin, ne changent rien au fond des choses ; ce sont de simples accessoires ; elles n’ont pas pris capricieusement naissance un certain jour, comme des fantaisies de poètes imaginées à plaisir ; elles ont pénétré lentement dans la croyance populaire ; une sorte de prescription insensible les a peu à peu accréditées et dûment substituées à certains souvenirs de l’histoire effacés ou obscurcis. Ainsi, vérité historique au fond, vérité légendaire à la surface, tel est le fondement sur lequel est assis notre poème. Aucun autre, encore un coup, parmi ceux que nous connaissons, n’a d’aussi sérieuses racines. C’est donc là une seconde exception qui, pour le dire en passant, devient la clé de la première. En effet, le caractère historique et traditionnel du sujet commande, pour ainsi dire, l’unité de composition. Un tel poème, au moment où il a été conçu, c’est-à-dire à une époque où la tradition se maintenait encore vivante, ne pouvait manquer d’être simple, sobre de digressions et d’embellissemens. Le poète aussi bien que son public croyait vrai ce qu’il chantait ; il ne s’avisait donc pas d’y ajouter du sien. Au rebours de ses confrères des âges plus récens, il n’avait point à faire parade de sa fécondité ; son moyen de succès n’était pas de paraître inventer, mais de sembler vrai et d’aller droit au but. Voilà pourquoi plus les versions de ce poème sont anciennes, plus l’unité de composition s’y laisse apercevoir. Un manuscrit antérieur au manuscrit d’Oxford réduirait d’un millier de vers peut-être le dernier tiers du poème, de même que le manuscrit d’Oxford exprime en vingt-huit vers d’une énergique fermeté tel passage qui, dans le manuscrit de Paris, par exemple, se délaie en six cents vers.

Mais continuons ; voilà un premier point constaté : dans la chanson de Roland, le sujet est empreint de vérité historique ; ce n’est pas tout : par une autre exception tout aussi rare, ce sujet est national. En peut-on dire autant de nos autres chansons de geste ? L’esprit qui les anime est tantôt l’esprit de localité, reflet fidèle du régime féodal, tantôt l’esprit cosmopolite, image de la vie d’aventures. Point de milieu, ou la scène est circonscrite dans l’étroit horizon d’une province, quelquefois même entre les tourelles du château où fut nourri le poète et où domine le petit potentat, son seigneur et son maître, ou bien c’est l’univers entier qui s’ouvre à nos regards, c’est de Babylone aux colonnes d’Hercule que s’étend le théâtre. Les personnages sont purement Picards, Champenois ou Lorrains, sinon ils sont chevaliers errans ; mais Français, jamais cela ne leur arrive. Le mot de France, quand il est prononcé, n’a qu’un sens géographique. La France, la douce France, si souvent invoquée dans la chanson de Roland, l’amour de la patrie, le dévouement à la mère commune, ces nobles sentimens qui répandent sur tout le poème je ne sais quel coloris tendre et mélancolique, c’est quelque chose qui n’appartient qu’à cette chanson de geste, et qui, à défaut d’autres signes, la distinguerait entre toutes.

Ajoutez, comme pendant à cette image de la patrie, la figure de Charlemagne. L’autorité, la grandeur, la majesté que lui reconnaît le poète, c’est encore là, notez-le bien, quelque chose de tout exceptionnel. Par une étrange contradiction, les poèmes carlovingiens, ainsi nommés parce qu’ils chantent et glorifient les compagnons du grand empereur et les souvenirs de son règne, les poèmes carlovingiens sont autant de pamphlets, contre qui ? contre Charlemagne. Il n’est pas de sarcasmes, pas de moqueries, pas d’irrévérences qu’ils ne prodiguent à sa mémoire. Ils en font tour à tour un Cassandre débonnaire ou un stupide et hargneux despote. Le beau rôle n’est que pour ses barons ; à eux seuls la sagesse et le courage ; sans eux, le pauvre Charles ne ferait que sottises. Il faut incessamment que le duc de Bavière ou tel autre des grands feudataires soit occupé à réparer les bévues du monarque. En un mot, c’est un parti pris de supprimer la gloire de Charlemagne, de le dépouiller de sa valeur personnelle, et de reporter sur ses vassaux tout l’honneur de son règne, tout l’éclat de sa renommée. Est-il besoin que nous disions pourquoi ? À l’époque où ces poèmes ont été composés ou remaniés, le pouvoir royal essayait de relever la tête et de reconquérir son domaine. La ligue féodale, contre laquelle il guerroyait, ne se défendait pas seulement à coups de lance, elle avait recours à d’autres armes : elle cherchait à soulever contre les prétentions du pouvoir envahisseur ce qu’on appellerait aujourd’hui l’opinion. Or, le moyen le plus sûr de parler alors aux esprits, c’était la poésie. Les jongleurs et les trouvères relevaient tous directement d’un seigneur ; lors même qu’ils étaient nés sur les terres de la couronne, ils ne dépendaient d’elle que très indirectement, et donnaient plus volontiers leurs services à qui les protégeait de plus près. Ils chantaient donc l’époque carlovingienne, moyen détourné de faire opposition à la nouvelle race de rois, et, tout en chantant, tout en exaltant cette époque, ils n’avaient garde de laisser croire que même alors il y eût des monarques capables et dignes de respect. Sous le nom de Charlemagne, c’est à Louis-le-Gros, c’est à Louis-le-Jeune qu’ils faisaient la guerre : glorifier son époque, amoindrir sa personne, c’était toujours attaquer la royauté. Qu’on parcoure tous ces poèmes, et dans tous on verra percer plus ou moins clairement cette double intention.

Eh bien ! rien de semblable dans la chanson de Roland. Non-seulement l’empereur n’est pas tourné en ridicule, mais il est respecté, vénéré. Ces cheveux blancs qu’on lui prête, ce n’est pas à mauvais dessein. Loin de là, l’anachronisme a pour effet de donner, s’il est possible, à sa noble figure encore plus de majesté. Les preux qui l’environnent sont nobles et vaillans ; mais il les dépasse tous de la tête, sans en excepter Roland lui-même. Il est leur monarque à tous, aimé autant qu’obéi, à la fois souverainement juste et souverainement puissant.

Ainsi la chanson de Roland, déjà si différente de tous les poèmes des XIIe et XIIIe siècles et par l’unité du plan et par la nature du sujet, est en outre conçue dans un tout autre esprit. Cet hommage rendu à la gloire personnelle de Charlemagne, ce sentiment de nationalité, vieux débris de l’ancienne unité monarchique, souvenir depuis longtemps éteint au XIIe siècle, mais subsistant encore vers la fin du Xe, et conservant même, dans quelques parties de la Neustrie, une certaine vitalité, ce sont là deux traits caractéristiques qui donnent à ce poème son cachet d’origine : indications plus sûres et de meilleur aloi que quelques particularités d’orthographe ou de versification. L’esprit d’un poème, voilà son acte de naissance. À ces deux traits ajoutons-en deux autres non moins significatifs et non moins concluans : l’absence de toute galanterie, l’austérité du sentiment religieux.

L’amour et la vie guerrière sont, comme on sait, les textes favoris, les thèmes obligés de tout poème du moyen-âge. L’amour semble parfois ne pas jouer le premier rôle ; mais la part la meilleure n’en est pas moins pour lui. Même au plus fort de la mêlée, les combattans pensent à leurs dames et meurent en chantant la beauté. La galanterie chevaleresque est l’ame de cette poésie ; c’est d’elle que découlent ces innombrables épisodes qui ne savent jamais finir, mais qui souvent aussi font éclore en passant les scènes les plus suaves et les plus attachantes.

Dans la chanson de Roland, pas une scène d’amour, pas un mot de galanterie ; c’est à peine si quelques vers jetés çà et là nous apprennent que Roland est amoureux ; il l’est, mais n’en parle point. Qu’aurait-on pensé au XIIIe siècle, voire au XIIe, de cette façon taciturne de comprendre l’amour ? Le plus vaillant paladin aurait-il pu sans déshonneur n’exceller qu’à se bien battre ? Ne fallait-il pas qu’il sût parler de sa flamme aussi bravement que manier son épée ? Ici c’est le contraire ; ces hommes de fer rougiraient de raconter les blessures de leur cœur ; ils se croiraient amollis, dégénérés, et le poète est de moitié dans leurs scrupules, il est aussi sobre qu’eux d’allusions et de confidences amoureuses. Dans tout le poème, vous n’entrevoyez que deux figures de femmes : apparitions fugitives, légers profils à peine indiqués ; l’une est la reine Bramimonde, l’autre la belle Aude, la fiancée de Roland. La reine ne paraît qu’un instant, le temps de détacher ses bracelets, de les faire luire aux yeux de Ganelon, de l’éblouir comme un démon tentateur : on dirait une Hérodiade crayonnée par Léonard. La belle Aude ne fait aussi que passer devant nos yeux, mais comme un ange de lumière ; elle n’apparaît que pour mourir, et c’est d’amour qu’elle meurt, d’un amour profond, concentré, sans paroles parce qu’il est sans espoir, d’un amour qu’on profanerait en essayant de lui faire dire un mot. Pour s’en tenir à cette expressive concision, il fallait un poète accoutumé au spectacle des passions fortes et sincères, au spectacle d’un temps de croyance et d’énergie tel que le XIe siècle. Quelque cent ans plus tard, aurait-on résisté à si belle occasion de verser des flots de soi-disant poésie ? Certes, non, et nous en avons la preuve. Cette mort de la belle Aude, croyez-vous que les rajeunisseurs du XIIe et du XIIIe siècle l’aient reproduite dans sa chaste simplicité ? C’est là qu’était le piège, ils s’y sont laissé prendre. À ce thème si court, ils ont cousu d’éternelles variations. La belle Aude en leurs vers ne peut se décider à mourir ; loin de tomber foudroyée, elle parle, elle prie, puis elle parle encore, et le lecteur aspire à son dernier soupir, seul moyen d’assurer sa propre délivrance.

Voilà donc un contraste de plus entre ce poème et tous les autres, la façon de comprendre et d’exprimer l’amour. Passons maintenant dans des régions plus hautes, ce seront encore des contrastes nouveaux.

La religion, sans doute, au temps de Robert Wace, d’Adènes, de Jean Bodel, de Chrestien de Troyes, était puissante et honorée : les héros de leurs poèmes, même les plus mondains et les plus batailleurs, sont exacts à faire leurs prières, s’agenouillent dévotement, et confient volontiers leur ame à la sainte Vierge ; mais sentez-vous chez eux aux heures solennelles, au milieu du péril, à l’aspect de la mort, cette ferveur calme et sereine, cette soumission, cette foi angélique qui s’échappent du cœur de Roland et de ses compagnons ? La distance est immense entre ces deux sortes de chrétiens. On peut la mesurer d’un mot : les uns sont revenus de la croisade, les autres se préparent à y aller mourir ; ceux-là ont trouvé au retour Abeilard aux prises avec saint Bernard, et sous leur dévotion le doute est prêt à se glisser ; ceux-ci sont encore de purs soldats de la croix, des soldats de Grégoire VII, animés de son souffle, ne connaissant pas plus le doute que la peur.

Si notre poème, ou, pour mieux dire, si la légende populaire dont il est né fait apparaître, malgré l’histoire, les Sarrasins à Roncevaux, ce n’est pas une pure fiction. Il y avait deux motifs pour qu’au bout d’un certain temps le méfait des Gascons fût imputé aux infidèles. D’abord les Sarrasins, après la mort de Charlemagne, avaient quitté si souvent leur Castille pour se ruer sur l’Aquitaine, et l’Europe occidentale avait d’eux un tel effroi, que la peur du mal présent avait bientôt effacé jusqu’au souvenir des vieux combats de chrétiens contre chrétiens livrés sur cette frontière d’Espagne : on s’était accoutumé à croire que toute armée ennemie embusquée dans les Pyrénées ne pouvait à aucune époque avoir été qu’une armée de mécréans. À cette première raison s’en était jointe une autre. L’idée germait sourdement dans les têtes qu’un jour viendrait où, pour se délivrer de ces incommodes voisins, pour sauver du même coup l’Europe et le christianisme, il faudrait écraser les vautours dans leur nid et détruire Mahomet sur le sol même de son empire. Ce sang versé à Roncevaux par le fer des infidèles favorisait ces pieux desseins : c’était pour les chrétiens d’Occident une cause de plus de vengeance et de représailles. Si le poète, par hasard, eût su la vérité, il se serait gardé de la dire. Ses auditeurs n’en auraient pas voulu ; il fallait pour les émouvoir des Sarrasins, des Sarrasins partout. La guerre sainte était dans les esprits, comment n’eût-elle point passé dans les poèmes ?

C’est là, selon nous, un nouveau et dernier trait caractéristique de la chanson de Roland. Sans prêcher la croisade, elle y provoque près d’un siècle à l’avance ; elle est comme un préambule à la mission de Pierre l’Ermite, non qu’elle fasse directement allusion aux lieux saints profanés, aux misères des chrétiens d’Orient, à la nécessité de leur porter secours : ce n’est pas là ce qui, dans ce poème, fait pressentir la croisade ; ce n’est pas non plus ce couplet final, ces cinq ou six vers un peu obscurs où Dieu commande à Charlemagne d’aller au loin combattre les païens ; non, c’est le fond même du sujet, c’est la glorification du courage malheureux, c’est la promesse des béatitudes célestes à qui meurt au service de la croix. Connaissez-vous, à aucune autre époque, un poème qui se consacre ainsi à immortaliser le malheur ? Tous ils chantent le courage heureux, le succès, la victoire ; celui-ci chante la défaite et la mort. La muse antique ne se fût jamais permis de célébrer les revers de la patrie, même les plus sublimes revers ; les Thermopyles n’ont point eu leur Homère ; Rome n’a donné que des pleurs à ses trois cents Fabius, jamais Virgile n’eût songé à leur consacrer ses vers. Pour que la poésie se hasarde à choisir de tels sujets, il faut que la lumière chrétienne ait éclairé le monde, que ses rayons les plus purs tombent encore sur des cœurs rudes et naïfs, estimant à ce qu’elles valent les victoires d’ici-bas, et convaincus que la gloire du guerrier s’efface devant la gloire du martyr. C’est à ces conditions qu’un poème peut sortir d’un désastre national, d’une déroute de Roncevaux ; il n’y suffirait point du christianisme de nos jours, armé seulement de la parole, ne cherchant qu’à convaincre et à toucher : il faut le christianisme militant, dans les premiers élans, dans les premiers apprêts de la guerre sainte, le christianisme de ces prélats bardés de fer, portant d’une main le glaive, de l’autre le crucifix, et résolus à s’ouvrir le chemin du ciel soit en donnant, soit en recevant la mort.

Ce martyre militaire, dont les palmes s’achètent non plus dans les tortures, mais sur les champs de bataille, c’est l’idée dominante, l’idée mère de la chanson de Roland. Il y a là un enseignement et comme un apprentissage pour ceux qui s’en iront mourir sous les murs d’Antioche et de Jérusalem. Le poète, à son insu, accomplit un sérieux ministère ; en résistant aux passions, en prêchant l’héroïsme, en enflammant les courages, il propage et fortifie ces puissantes idées qui feront explosion au dernier jour du XIe siècle, mais qui bouillonnaient déjà dès ses premières années. Quelle distance, encore un coup, entre cette mâle poésie et celle qui, dans les âges suivans, parlera si complaisamment d’amour, s’égarant en futiles inventions et ne connaissant plus d’autre gloire, ne cherchant plus d’autre but que le secret d’amuser les gens !

Ainsi, sous quelque aspect qu’on l’envisage, la chanson de Roland se sépare et se distingue de nos autres chansons de geste : elle est d’un autre temps, son but n’est point le même, et, pour tout dire en un mot, le caractère épique, accident passager chez celle-ci, chez elle est permanent ; elle est vraiment une épopée, elle est de taille à porter ce grand nom, ce nom qu’on prodigue aujourd’hui avec tant de largesse. Pourquoi la muse épique du moyen-âge est-elle en discrédit dans l’esprit de tant de gens ? Parce qu’on s’obstine à donner comme autant d’épopées d’insipides divagations sans plan, sans mesure et sans fin. Suffit-il de quelques saillies, de quelques traits heureux, d’aventures sans cesse renaissantes pour justifier ces pompeuses promesses ? Ce qui fait une épopée, ce n’est pas un chapelet de quinze ou vingt mille vers commençant au déluge ou tout au moins à la prise de Troie ; ce ne sont même pas quelques beautés épiques plus ou moins clair-semées. Qu’on donne à ces poèmes tous les noms qu’on voudra : loin de les dédaigner, nous aimons, nous admirons les trésors qu’ils renferment ; mais les saluer du titre d’épopées, c’est leur rendre mauvais service, et pour l’honneur du moyen-âge il serait temps de les débaptiser.

Au contraire, c’est le nom qui convient, le nom qui appartient à la chanson de Roland. Est-il besoin d’en dire les raisons ? Nous les avons données d’avance. Cette unité d’action, cette concise et simple exposition d’un sujet historique, national et religieux, cette façon grandiose et sérieuse d’évoquer les souvenirs, de traduire les sentimens, d’exalter les croyances de tout un peuple, ne sont-ce pas les conditions premières, les fondemens mêmes du genre épique ? Et si de l’ensemble du poème nous passons aux détails, par combien d’autres signes le caractère épique ne se trahit-il pas ? Ces descriptions à grands traits, rapides, saisissantes, sobres de mots, à vol d’oiseau pour ainsi dire ; cette naïveté toujours unie à la grandeur ; ce merveilleux mêlé et fondu dans l’action avec tant de franchise et si sincèrement que son intervention semble toute naturelle, c’est là de l’épopée ou jamais il n’en fut, non de l’épopée faite à plaisir, avec art, avec intention, par des lettrés dans un siècle littéraire, mais de la vraie, de la primitive épopée. Cette distinction si justement signalée de nos jours entre les créations spontanées et les produits artificiels de la muse épique, entre l’Iliade et l’Énéide par exemple, prend en cette occasion un nouveau degré d’évidence. Ceux qui n’aiment en poésie que les perfections de la forme, qui préfèrent aux premiers jets d’une végétation puissante et libre les chefs-d’œuvre de la culture, qui admirent Homère, mais qui l’admireraient bien plus s’il ressemblait davantage à Virgile, ceux-là n’ont rien à voir ici ; pour eux, point d’épopée dans la chanson de Roland. Ceux au contraire qui sentent et comprennent la vraie grandeur de l’Iliade, qui osent même reconnaître sous les brumes de l’antique poésie scandinave et germanique, dans l’Edda, dans les Niebelungen, quelques lueurs de la flamme épique, ceux-là n’ont pas besoin qu’on leur apprenne ce qu’il y a d’homérique dans notre chant de Roncevaux. Même aux endroits les plus faibles et les plus négligés, dans les parties accessoires du poème, que de traits grandioses qui le relèvent et l’ennoblissent ! et quand nous sommes au cœur même du sujet, depuis l’instant où l’archevêque donne à ses compagnons la bénédiction suprême jusqu’au dernier soupir de Roland, quelle série de tableaux, de pensées, de sentimens tous plus épiques les uns que les autres ! Devant ces admirables scènes, un seul mot vient à l’esprit, le mot sublime. Les plus grands spectacles de la nature soulèvent-ils dans l’ame de plus profondes émotions ?

Ainsi voilà qui est hors de doute : le titre d’épopée, titre usurpé pour presque toutes nos chansons de geste, la chanson de Roland a droit de le porter.

Est-ce à dire que nous demandions pour elle le rang et les prérogatives d’un poème épique par excellence ? Nous n’avons pas cette témérité. M. Génin se montre plus hardi. La France, selon lui, avec sa chanson de Roland, est en droit désormais de dire aux nations antiques et modernes : Ne me dédaignez plus, ne me jetez plus la Henriade à la face ; moi aussi j’ai mon poème épique, je l’ai retrouvé, le voici.

Cette prétention, avant d’être acceptée, aurait au moins besoin d’un commentaire. S’il s’agit seulement d’épopées d’imitation, d’épopées littéraires, nous sommes de moitié avec M. Génin. Ces poèmes, si beaux qu’ils soient, ne sont épiques que de nom, aussi bien le plus admirable de tous, l’Énéide, que le plus séduisant, le Roland furieux. On peut donc sans irrévérence, sans le moindre esprit de paradoxe, tout en se prosternant devant des génies divins, soutenir que notre moderne rapsode appartient de plus près qu’eux, et par un titre plus légitime, à la famille, à la vieille et noble souche épique, comme certains pauvres gentilshommes qui, pour la pureté du sang, passent, avant certains rois ; mais il est des épopées en qui l’éclat de la poésie s’unit à l’originalité primitive : pour marcher de pair avec celles-là, que faudrait-il ? Deux choses, dont une seule, il faut bien le reconnaître, existait au siècle de Théroulde.

M. Génin dit quelque part, dans un élan de juste admiration pour une des plus belles scènes de la chanson de Roland : « Que manque-t-il à cela, que d’être écrit en grec ? » Nous répondons : Il y manque d’être écrit seulement en français, c’est-à-dire dans une langue à son âge viril, et non dans un idiome en bas âge. Qu’on ne se méprenne point sur le sens de nos paroles ; nous aimons notre langue au berceau : ses commencemens sont vigoureux et pleins de charme, mais, ce sont des commencemens. Les choses qu’elle exprime, elle les rend avec force, souvent même avec plus de bonheur que quand elle est toute formée, mais elle en exprime peu. Certaines régions d’idées lui sont comme interdites ; il est des mouvemens qu’elle ne peut se permettre, faute de muscles et d’haleine. Plus tard, elle aura trop de métier, pour le moment c’est l’art même qui lui manque. Entre l’abus des périodes et les phrases hachées vers par vers, entre le luxe de la rhétorique et l’indigence du langage enfantin, il est un juste mélange de richesse et de simplicité, de naïveté et de puissance, moyen terme admirable qui fait les grands écrivains. Par malheur, quand vient chez nous cette belle époque de la langue, il n’y a plus lieu de songer à l’épopée. L’âge héroïque est déjà trop loin. La réflexion, le doute, l’expérience, ont tari les sources vives où il faudrait aller puiser. Le poème épique artificiel peut seul encore fleurir, mais non plus la véritable épopée.

Ainsi, ou l’instrument est imparfait, ou, s’il est perfectionné, le temps n’est plus d’en faire usage.

Quand Dieu veut accorder à un peuple l’insigne privilége de produire une épopée tout à la fois originale et écrite en beaux vers, il lui donne une langue faite exprès, pour ainsi dire ; il permet que ce peuple sache parler comme un homme avant d’avoir perdu son cœur d’enfant. Faveur si rare, qu’en trois mille ans on en peut citer deux exemples ! Sans cette combinaison providentielle, sans ce secours d’une langue encore à sa naissance, mais déjà souple, abondante, harmonieuse, tout le génie d’Homère, aidé des traditions enchanteresses de la Grèce et de l’Asie, n’aurait produit qu’un incomplet chef-d’œuvre. Et si Dante, à son tour, avait dû faire passer par le patois lombard ou vénitien ses sublimes conceptions, s’il n’avait pas trouvé sur les lèvres de ses concitoyens ces mots sonores et accentués qui donnent aux idées le relief et la vie, si le tissu du langage florentin n’eût pas été dès-lors assez fin pour se prêter aux plus subtils contours, aux plus secrets mouvemens de sa pensée, croit-on que la postérité serait à genoux devant son poème ? Elle eût à peine deviné son génie à travers le voile épais qui l’eût enveloppé.

Eh bien ! c’est cette faveur si peu commune, cette harmonie préétablie entre l’expression et la pensée, qui n’a pas été donnée à la France du XIe siècle. Une langue, un instrument digne d’elle, voilà ce qui manque à la chanson de Roland. Ce défaut disparaît, ou plutôt on l’oublie dans les momens d’inspiration où la pensée du poète nous transporte et nous émeut par sa propre grandeur : qui songe alors à regarder comment elle est vêtue ? Mais bientôt, faute d’être soutenue par la puissance du langage, l’inspiration languit, la pensée se dessèche, la poésie disparaît. Ces riches comparaisons, ces amples développemens où se complaît Homère et qui meublent et décorent, comme autant de draperies, les parties même les moins brillantes de ses poèmes, comment les demander à ce pauvre Théroulde ? Sa palette est-elle assez riche pour lutter contre la nature ? Peut-il reproduire tant d’éclatantes couleurs, tant de suaves demi-teintes ? Tout cela n’est pas fait pour lui. Il faut qu’il se contente de quelques traits profonds, mais brusques et hachés ; il peut tracer hardiment des silhouettes, les mots lui manqueraient s’il cherchait le modelé.

Comment donc assimiler à ces deux ou trois merveilles dont une main divine semble avoir combiné d’avance les harmonieux élémens, à ces chefs-d’œuvre en possession d’une admiration unanime et sans réserve, une œuvre inégale, hérissée de dissonances, et dont les chants, alors même qu’ils sont inspirés du ciel, ne parviennent à nous que par un instrument rauque et barbare ?

Voilà ce qu’on nous dirait si nous portions trop haut nos prétentions patriotiques. Donner le titre d’épopée au poème de Théroulde, tant qu’il n’a devant lui que des chansons de geste, ce n’est ni périlleux ni contestable : vis-à-vis d’Homère et de Dante, il faut y regarder de plus près. On risque d’être abaissé en voulant se trop grandir. Mieux vaut donc, sauf à paraître un peu moins résolu que M. Génin, ne pas proclamer si haut, envers et contre tous, que la France possède aussi son épopée.

Mais cette concession ne change point le fond des choses. Nous ne cédons que sur le mot ; nous n’abandonnons rien de notre admiration pour notre inculte chef-d’œuvre. S’il n’est épopée qu’à demi, peu nous importe : c’est déjà quelque chose que la moitié d’une telle couronne. « Les Français, disait Voltaire, n’ont pas la tête épique, » et certes il a prêché d’exemple ; mais, s’il est vrai qu’ils ne l’ont pas, il est maintenant constaté qu’ils l’ont eue. C’est là ce que la chanson de Roland atteste en traits ineffaçables. Cette face nouvelle du génie de nos pères est empreinte sur ce monument, et, ce qui n’est pas un moindre titre pour notre orgueil national, ce qui ne laisse pas que de compenser bien des imperfections, au temps où fut créé notre poème, aucun peuple en Europe, aussi bien au midi qu’au nord, n’était capable de produire son pareil.

Après tout, cette infériorité de la forme, il faut bien s’y résigner ou renoncer à l’art tout entier du moyen-âge. Une certaine disproportion entre la pensée et l’expression, c’est l’histoire non-seulement de la poésie, mais de tous les autres arts pendant cette grande époque. Élevé par le christianisme à des hauteurs que jamais le génie de l’antiquité n’atteignit dans son plus sublime essor, courbé en même temps sous l’ignorance d’une société à demi barbare, l’artiste alors pouvait-il rien produire qui portât les caractères d’une parfaite harmonie ? Sa pensée prend sans cesse un tel vol, que l’expression matérielle est hors d’état de la suivre. Si donc on veut comprendre cet art mystérieux, en goûter les jouissances, en pénétrer les perspectives infinies, il faut savoir s’élever au-dessus de ses incorrections et de ses faiblesses. Il y aura toujours des hommes, armés d’un petit compas, qui, dans la plus noble cathédrale, s’interdiront l’admiration parce qu’un tailloir, une volute, une base, ne se mariera pas à la colonne selon les lois qu’ils ont apprises ; mais il en est aussi, et le nombre en va croissant, qui, négligeant ces misères, se contenteront, pour savoir s’ils doivent admirer, d’interroger leur émotion. Cet art sait parler au cœur malgré son imparfait langage, et plus on l’étudie, plus dans sa forme même on découvre de perfections inattendues. Il est certains momens du moyen-âge, momens passagers il est vrai, où l’artiste devient subitement capable aussi bien d’exprimer que de concevoir, où la matière s’assouplit sous ses doigts, où ses œuvres attestent cette habileté de main, cette justesse de coup d’œil, ce sentiment des proportions qui d’habitude n’appartiennent qu’aux maîtres consommés de l’art grec et romain.

Eh bien ! en poésie, on fait aussi de semblables rencontres. Plus on lira la chanson de Roland, plus on y trouvera non-seulement les traces évidentes d’une inspiration native, mais le germe, et parfois la première floraison d’un art exquis. À côté de ces beautés grandioses dont tout d’abord on est frappé, et qui viennent moins du talent du poète que de l’énergie de sa croyance, il en est d’autres plus délicates et qui doivent peut-être exciter plus de surprise. Où donc ce trouvère illettré a-t-il pris le secret de ces dialogues pleins de finesse ? D’où lui vient l’art de conduire une scène, d’en diriger l’action, d’en suspendre l’intérêt avec tant d’à-propos ? Ce savoir-faire se mêle à une telle ignorance ! Homère, outre le privilége de parler, quatre siècles à l’avance, la langue de Sophocle, avait aussi le don d’en savoir autant à lui seul que les sept sages réunis. Notre poète ne sait rien ; de chronologie pas un mot, moins encore de géographie ; il ignore tout ce qui s’enseigne, mais il connaît le cœur humain, il le connaît à fond, il en sait les plus secrets détours, il sait mieux qu’un lettré dessiner un caractère, témoin ce portrait de Roland, cette vivante image qui, dans les traits d’un homme étudiés d’après nature, nous montre ceux d’un peuple tout entier ; car Roland, c’est la France, c’est son aveugle et impétueux courage : Azincourt et Poitiers, aussi bien que Roncevaux, sont là pour confirmer l’exacte ressemblance, la prophétique vérité de ce caractère de Roland.

Notre but est atteint si nous avons fait naître quelque désir de lire et de relire, d’étudier de plus près, et surtout dans son texte, cette grande œuvre nationale. Nous demandons qu’on s’en occupe, qu’on la venge d’un si long oubli, qu’on rachète à force de respect une coupable indifférence ! M. Génin et ceux qui, comme lui, ont remis en lumière la chanson de Roland, obtiendront-ils ce prix de leurs travaux ? Hélas ! on le sait trop, la France fait bon marché de ses titres de noblesse ! Jeter les yeux sur des trésors que tous les peuples nous envient, secouer la poussière qui les couvre, c’est pour nous un trop grand effort. Sont-ce donc les choses que nous faisons ou bien celles que nous voyons qui absorbent notre enthousiasme ? Dieu sait que là n’est point notre excuse. Quand tout s’abaisse et se ternit, n’est-ce pas le moment de détourner les yeux pour chercher dans le passé de consolantes splendeurs ?


L. Vitet.

  1. Roman de Rou, v. 1319.
  2. La Revue des Deux Mondes a publié eu 1846, nos lecteurs ne l’auront point oublié, un article de M. Charles Magnin sur le travail de M. Delécluze intitulé Roland ou la Chevalerie. Dans la première partie de cet article, M. Magnin parle de la Chanson de Roland avec cette sûreté d’érudition, cette justesse et ce bon goût qui distinguent sa critique, il en cite même quelques passages traduits par M. Delécluze ; mais ces extraits ne sont ni assez nombreux ni assez liés entre eux pour donner, comme nous le cherchons ici, une idée du poème considéré dans son ensemble. Ce que nous voulons indiquer, c’est l’enchaînement de cette composition poétique et l’impression générale qu’elle produit sur nous. Nous ne pouvons donc procéder par échantillons, et nous sommes forcé de mêler et de fondre l’analyse et la traduction. Voilà pourquoi nous ne saurions emprunter purement et simplement le travail de M. Delécluze, pas plus que celui de M. Génin.