La Chanson des gueux/ Prologue fantaisiste

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PROLOGUE FANTAISISTE


Le 9 août 1873, dans la salle de la Tour-d’Auvergne, M. Jean Richepin offrit à la presse et au Paris littéraire une curieuse représentation composée de trois actes en vers : la Duel aux Lanternes, comédie de Paul Arène, l’‘Étoile, drame d’André Gill et Jean Richepin ; la Ronde de Nuit, comédie d’Ernest d’Hervilly. Les trois pièces furent jouées avec le plus grand succès par le poète lui-même et une troupe de ses amis. Voir les feuilletons dramatiques de l’époque.
(Note de l’éditeur.)



Mesdames et Messieurs, c’est comme un fait exprès :
Rien ne marche. Tantôt nous pensions être prêts.
On avait répété, chacun savait son rôle,
Celui-ci très tragique, et celui-là très drôle.
Au son du piano plaquant de doux accords

Nous étions à notre aise, au milieu des décors,
Comme un poisson dans l’eau, comme une fleur dans l’herbe.
C’était charmant. C’était parfait. C’était superbe.

Tout à coup, au moment de lever le rideau,
La scène nous paraît un horrible radeau
Ballotté par les vents, battu par la tempête,
Et nous ne savons plus donner de la tête.
Notre premier comique a le toupet tout droit
De frayeur. L’amoureux, transi, reste si froid
Qu’en les touchant à peine il frappe les carafes.
Le père noble fait des sourcils en paraphes
Et roule de gros yeux blancs et dépareillés.
Bref, nous hésitons tous, stupides, effrayés,
Ahuris, et craignant la colique ou la crampe
Devant la formidable aurore de la rampe.

Ah ! lorsqu’on se sent là pour la première fois,
Près d’affronter ces yeux braqués, et sous le poids
De ce silence affreux qu’il faut bien que l’on trouble,
On regarde ce gouffre en tremblant, on voit double,
On voudrait fuir, se taire, et ne plus se montrer.
On sent là comme un chat qui ne veut pas rentrer.
Que faire cependant ? Il faut lever la toile.
Oh ! comme on resterait volontiers sous ce voile !
Mais le public murmure et déjà fait : Ah ! ah !
Il faut se décider. Alors un brouhaha
S’élève : on crie, on court, on s’appelle, on se cherche,
On embrasse un portant, on enlace une perche,
On se serre la main en tombant dans des trous,

On pleure dans le sein des pompiers qui sont doux.
On passe son pourpoint en guise de culotte,
On laisse sa perruque au fond de sa calotte,
On se colle une barbe au front avec orgueil,
Et l’on se met du rouge avec le doigt dans l’œil.

Donc, Messieurs, sur vos fronts n’amassez pas de rides.
Vous qui vîntes ici, sous ces climats torrides,
Soyez bons jusqu’au bout. Que si, sur quelque point
Nous nous sommes trompés un peu, ne riez point.
Que vos bouches, enfin, n’affectent pas des formes
Circonflexes, devant nos sottises énormes.
Et, tenez, nous jouons dans un drame écossais
Et très féroce, avec des costumes français,
Et parmi les splendeurs d’un ex-palais tragique.
Nous donnons un grand bal, qui doit être magique,
Dans un petit jardin de guinguette, avec dix
Ou quinze lampions qui servirent jadis.
Nous avons une pièce en un décor de ville
Qui doit représenter l’espagnole Séville,
Et sur lequel, comme un dos de caméléon,
On voit s’enfler le dôme altier du Panthéon.

Bast ! tout cela n’est rien. Dites-vous que Shakespeare
Se jouait sans décors et n’en était pas pire.
Certes, nous n’avons pas l’outrecuidance, non,
De comparer nos noms obscurs à ce grand nom ;
Mais enfin, si nos vers disent ce qu’il faut dire,
Si nous faisons sonner les sanglots et le rire,
Si notre jeu traduit dans sa naïveté

Ou l’âpre passion ou la franche gaîté,
Si vous vous sentez pris aux mailles de la rime,
C’est tout ! Vous n’oserez vraiment nous faire un crime
Des mille petits rien que verront les railleurs.
C’est dans vos cœurs que sont nos décors les meilleurs.

Je vous ai fait, Messieurs, des aveux très honnêtes ;
Tenez-m’en compte. Allons, essuyez vos lorgnettes ;
Allumez dans vos yeux un indulgent flambeau ;
Tâchez, ce qui se sera laid, de le voir en beau.
Songez que cette chose aura ceci pour elle
Qu’elle est hardie et jeune, et quelque peu nouvelle.
Donc, soyez bons !

Critiques influents tout c Et vous, ô rois, ô potentats,
Critiques influents tout couverts d’attentats,
Ô tigres que la presse abrite dans ses jungles,
N‘aiguisez pas vos crocs, n’allongez pas vos ongles,
Et, comme de bons chats faisant un gros dos rond,
Sans trop vous endormir pourtant, faites ronron.