La Chanson du banquet

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Muse populaire. Chants et Poésies
(p. 92-94).


LA CHANSON DU BANQUET


21 février 1848


Un temps d’arrêt suspend la destinée :
Qu’est devenu le mot d’ordre en avant ?
Nous naviguons la poupe retournée ;
Le vaisseau flotte en un calme énervant.
Les intérêts ont fait la nuit si noire !
Quatre-vingt-neuf n’est qu’un rêve aujourd’hui ;
Quand on y songe, on a grand’peine à croire
Qu’un tel soleil sur notre France ait lui !

La France dort, mais n’est pas morte ;
Elle a des sursauts en dormant.
Le fruit divin que son flanc porte
Va mûrir pour l’enfantement.

Nos trois couleurs dont la teinte est salie
Ne disent rien aux yeux des nations :
Suisse, Pologne, Allemagne, Italie,
Faites sans nous vos révolutions.
En d’autres temps, la France tout entière
Se fût levée à la voix du tribun ;
Et nos fusils n’ont passé la frontière
Que pour servir à l’ennemi commun.

La France dort, mais n’est pas morte ;
Elle a des sursauts en dormant.
Le fruit divin que son flanc porte
Va mûrir pour l’enfantement.

Noir ennemi dont l’engeance pullule
Quand on la croit étouffée à jamais ;
Perçant toujours cellule sur cellule,
Il mine tout de la base aux sommets ;
Sa mission sur terre est de détruire,
Et d’obscurcir la céleste clarté ;
Il asservit, et pourtant fait bruire,
Cocarde au front, le mot de liberté.


La France dort, mais n’est pas morte,
Elle a des sursauts en dormant.
Le fruit divin que son flanc porte
Va mûrir pour l’enfantement.

La liberté, cette vierge féconde,
Vous voudriez l’étouffer au berceau
Et que son nom fût effacé du monde,
Vous l’attaquez dans Voltaire et Rousseau ;
Et, malgré vous, quand l’univers l’adore
Et la connaît pour la fille de Dieu,
Vous essayez de la trahir encore,
Sur l’habit noir endossant l’habit bleu.

La France dort, mais n’est pas morte ;
Elle a des sursauts en dormant,
Le fruit divin que son flanc porte
Va mûrir pour l’enfantement.

Quatre-vingt-neuf avait brisé nos chaînes ;
Mais les cadets sont bien loin des aînés !
L’or et la peur sont le mors et les rênes
Qui nous tiendront désormais bâillonnés.
Plus d’union, rentrez chez vous tout morne ;
Isolez-vous dans la terreur des lois ;
Donnez-nous donc pour enseigne une borne :
De nos drapeaux s’enfuit le coq gaulois.

La France dort, mais n’est pas morte ;
Elle a des sursauts en dormant.
Le fruit divin que son flanc porte
Va mûrir pour l’enfantement.

Quelques suppôts de la sainte alliance,
Et des vendus, dans le temple introduits,
Ô liberté, sont-ils toute la France ?
Ils sont à peine un hameau dans Paris.
Que l’heure sonne ! et la France lassée
Effacera leurs œuvres et leurs noms.
Un peuple entier, mû par une pensée,
Peut d’un veto désarmer les canons.

La France dort, mais n’est pas morte ;
Elle a des sursauts en donnant.
Le fruit divin que son flanc porte
Va mûrir pour l’enfantement.