La Chasse au Météore/Chapitre X

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X

Dans lequel il vient une idée et même deux idées à Zéphyrin Xirdal.

Dans le langage familier, on disait couramment : « Zéphyrin Xirdal ?… Quel type ! » Tant au physique qu’au moral, Zéphyrin Xirdal était, en effet, un personnage peu ordinaire.

Long corps dégingandé, chemise souvent sans col et toujours sans manchettes, pantalon en tire-bouchon, gilet auquel manquaient deux boutons sur trois, veston immense aux poches gonflées de mille objets divers, le tout fort sale et pris au hasard dans un amoncellement de costumes disparates, telle était l’anatomie générale de Zéphyrin Xirdal, et telle était la manière dont il comprenait l’élégance. De ses épaules, voûtées comme le plafond d’une cave, pendaient des bras kilométriques terminés par d’énormes mains velues, — d’une prodigieuse adresse, d’ailleurs — que leur propriétaire ne mettait en contact avec le savon qu’à des intervalles indéterminés.

Si la tête était, à la façon de tout le monde, le point culminant de son individu, c’est qu’il n’avait pu faire autrement. Mais cet original se rattrapait en offrant à l’admiration publique un visage dont la laideur atteignait au paradoxe. Rien cependant de plus « prenant » que ces traits heurtés et contradictoires : menton lourd et carré, grande bouche aux lèvres épaisses, bien meublée de dents superbes, nez largement épaté, oreilles mal ourlées qui semblaient fuir avec horreur le contact du crâne, tout cela n’évoquait que très indirectement le souvenir du bel Antinoüs. Par contre, le front, grandiosement modelé, d’une noblesse de lignes admirable, couronnait ce visage étrange, comme un temple couronne une colline, temple à la taille des plus sublimes pensées. Enfin, pour achever de dérouter son monde, Zéphyrin Xirdal, au-dessous de ce vaste front, ouvrait à la lumière du jour deux gros yeux saillants qui exprimaient, selon l’heure et la minute, la plus merveilleuse intelligence ou la plus épaisse stupidité.

Au moral, il ne tranchait pas avec moins de violence sur la banalité de ses contemporains.

Réfractaire à tout enseignement régulier, il avait, dès le plus jeune âge, décrété qu’il s’instruirait tout seul, et ses parents s’étaient vus contraints de s’incliner devant son indomptable volonté. Cela ne leur avait pas, en somme, trop mal réussi. À un âge où l’on se traîne encore sur les bancs des lycées, Zéphyrin Xirdal avait concouru — pour s’amuser, disait-il, — à toutes les grandes écoles l’une après l’autre, et, dans ces concours, il avait invariablement obtenu la première place.

Par exemple, ces succès étaient oubliés à peine conquis. Les grandes écoles avaient dû successivement rayer de leurs contrôles ce lauréat, qui négligeait de se présenter à la reprise des cours.

La mort de ses parents l’ayant rendu, à dix-huit ans, maître de ses actions et riche d’une quinzaine de mille francs de rente, Zéphyrin Xirdal s’empressa de donner toutes les signatures que lui demanda son tuteur et parrain, le banquier Robert Lecœur, qu’il appelait « son oncle » par une habitude d’enfance, puis libéré de tous soucis, s’installa dans deux pièces minuscules, au sixième étage, rue Cassette, à Paris.

Il y demeurait encore à trente et un ans.

Depuis qu’il y avait installé ses pénates, le local ne s’était pas agrandi, et pourtant prodigieuse était la quantité de choses qu’il y avait entassées. Pêle-mêle, on y distinguait des machines et des piles électriques, des dynamos, des instruments d’optique, des cornues, et cent autres appareils disparates. Des pyramides de brochures, de livres, de papiers, s’élevaient du plancher au plafond, s’amoncelant à la fois sur l’unique siège et sur la table, dont ils haussaient simultanément le niveau, si bien que notre original ne s’apercevait pas du changement, quand, assis sur l’un, il écrivait sur l’autre. Au surplus, lorsqu’il se trouvait par trop incommodé par les paperasses, il remédiait sans peine à cet inconvénient. D’un revers de main, il lançait quelques liasses à travers la pièce ; puis, l’âme en paix, il se mettait au travail sur une table parfaitement en ordre, puisqu’il n’y restait rien du tout, et prête, par conséquent, pour de futurs envahissements.

Que faisait donc Zéphyrin Xirdal ?

En général, on doit le reconnaître, il se contentait de suivre ses rêves dans l’odorante fumée d’une pipe inextinguible.

Mais parfois, à des intervalles variables, il avait une idée. Ce jour-là, il rangeait sa table à sa manière, c’est-à-dire en la balayant d’un coup de poing, et s’y installait, pour la quitter seulement le travail terminé, que ce travail durât quarante minutes ou quarante heures. Puis, le point final apposé, il laissait le papier contenant le résultat de ses recherches sur la table, où ce papier amorçait une future pile, qui serait balayée comme la précédente, lors de la prochaine crise du travail.

Au cours de ces crises successives et irrégulièrement espacées, il avait touché un peu à tout. Mathématiques transcendantes, physique, chimie, physiologie, philosophie, sciences pures et appliquées avaient, à tour de rôle, sollicité son attention. Quel que fût le problème, il l’avait toujours abordé avec autant de violence, autant de frénésie, et ne l’avait jamais abandonné que résolu, à moins que…

À moins qu’une autre idée ne l’en détournât avec la même soudaineté. Il pouvait arriver alors que ce fantaisiste outrancier se lançât à corps perdu dans les plaines de la chimère à la poursuite du second papillon dont les brillantes couleurs l’hypnotisaient, et qu’il perdît jusqu’au souvenir de ses préoccupations antérieures dans l’enivrement de son nouveau rêve.

Mais ce n’était, dans ce cas, que partie remise. Un beau jour, retrouvant inopinément le travail ébauché, il s’y attelait avec une passion toute neuve et, fût-ce après deux ou trois interruptions successives, ne manquait pas de l’amener à sa conclusion.

Que d’aperçus ingénieux ou profonds, que de notes définitives sur les difficultés les plus ardues des sciences exactes ou expérimentales, que d’inventions pratiques dormaient dans l’amoncellement de paperasses que foulait Zéphyrin Xirdal d’un pied dédaigneux ! Jamais celui-ci n’avait songé à tirer parti de ce trésor, si ce n’est, toutefois, lorsqu’un de ses rares amis se plaignait devant lui de l’inutilité d’une recherche dans un sens quelconque.

« Attendez donc, disait alors Xirdal. Je dois avoir quelque chose là-dessus. »

En même temps, il allongeait la main, avisait du premier coup, avec un flair merveilleux, sous mille feuillets plus ou moins froissés, celle de ses études relative à la question soulevée, et remettait l’opuscule à son ami, avec la permission d’en user sans la moindre restriction. Pas une seule fois la pensée ne lui était venue qu’il fît, en agissant ainsi, quelque chose de contraire à ses intérêts.

De l’argent ! Pourquoi faire ? Quand il avait besoin d’argent, il passait chez son parrain, M. Robert Lecœur. S’il avait cessé d’être son tuteur, M. Lecœur était demeuré son banquier, et Xirdal était sûr d’être nanti, en revenant de sa visite, d’une somme sur laquelle il tirait jusqu’à complet épuisement. Depuis qu’il était rue Cassette, il avait toujours procédé ainsi à sa complète satisfaction. Avoir des désirs sans cesse renaissants et être capable de les réaliser, c’est évidemment une des formes du bonheur. Ce n’est pas la seule. Sans l’ombre du plus petit désir, Zéphyrin Xirdal était parfaitement heureux.

Ce matin-là, le 10 mai, cet homme heureux, confortablement assis sur son unique siège, les pieds reposant quelques centimètres plus haut que la tête sur la barre d’appui de la fenêtre, fumait une pipe particulièrement agréable, en s’amusant à déchiffrer des rébus et des mots carrés imprimés sur un papier en forme de sac, dont son épicier l’avait gratifié, en lui délivrant quelque denrée alimentaire. Quand cette occupation importante fut terminée et la solution déchiffrée, il jeta le papier parmi les autres, puis étendit nonchalamment sa main gauche du côté de la table, dans le but obscur d’y récolter quelque chose, n’importe quoi.

Ce que rencontra cette main gauche, ce fut un paquet de gazettes non dépliées. Zéphyrin Xirdal prit au petit bonheur une de ces gazettes, qui se trouva être un numéro du Journal, déjà vieux d’une huitaine de jours. Cette antiquité n’était pas pour effrayer un lecteur qui vivait hors de l’espace et du temps.

Il jeta donc les yeux sur la première page, mais naturellement il ne la lut pas. Il parcourut de la même manière la seconde et toutes les autres, jusqu’à la dernière. Là, il s’intéressa beaucoup aux annonces ; puis, croyant passer à la page suivante, il revint innocemment à la première.

Sans qu’il y pensât, ses yeux tombèrent sur le début de l’article de tête, et une lueur d’intelligence s’alluma dans les grosses prunelles qui n’avaient exprimé jusque-là que la plus parfaite imbécillité.

La lueur s’accentua, devint flamme, à mesure que la lecture se poursuivait, s’achevait.

« Tiens !… Tiens !… Tiens !… » murmura, sur trois notes différentes, Zéphyrin Xirdal, qui se mit en devoir de procéder à une seconde lecture.

C’était assez son habitude de parler tout haut dans la solitude de sa chambre. Volontiers même, il parlait au pluriel, afin, sans doute, de se donner la flatteuse illusion d’un auditoire suspendu à ses lèvres, auditoire imaginaire qui ne pouvait manquer d’être fort nombreux, puisqu’il comptait tous les élèves, tous les admirateurs, tous les amis que Zéphyrin Xirdal n’avait jamais eus et qu’il n’aurait jamais.

Cette fois, il fut moins disert et se borna à sa triple exclamation. Puissamment intéressé par la prose du Journal, il en poursuivit la lecture en silence.

Que lisait-il donc de si passionnant ?

Le dernier de tout l’univers, il découvrait tout simplement le bolide de Whaston et en apprenait en même temps l’insolite composition, le hasard l’ayant fait tomber sur un article consacré à cette fabuleuse boule d’or.

— Voilà qui est farce !… déclara-t-il pour lui-même, quand il fut au bout de sa seconde lecture.

Il demeura quelques instants songeur, puis ses pieds quittèrent la barre de la fenêtre, et il se rapprocha de la table. La crise de travail était imminente.

Sans hésiter, il trouva, au milieu des autres, la revue scientifique qu’il désirait et dont il fit sauter la bande. La revue s’ouvrit d’elle-même à la page qu’il fallait.

Une revue scientifique a le droit d’être plus technique qu’un grand quotidien. Celle-ci ne s’en faisait pas faute. Les éléments du bolide — trajectoire, vitesse, volume, masse, nature — n’y étaient donnés en quelques mots, qu’après des pages de courbes savantes et d’équations algébriques.

Zéphyrin Xirdal s’assimila sans effort cette nourriture intellectuelle de nature pourtant assez indigeste, après quoi il jeta un coup d’œil sur le ciel et put ainsi constater qu’aucun nuage n’en tachait l’azur.

« Nous allons bien voir !… » murmura-t-il, tout en effectuant d’une main impatiente quelques rapides calculs.

Cela fait, il insinua son bras sous un tas de papiers amoncelés dans l’un des coins, et, d’un geste auquel une longue pratique pouvait seule donner une si grande précision, il envoya le tas dans un autre coin.

« C’est étonnant comme j’ai de l’ordre ! » dit-il avec une évidente satisfaction, en constatant que ce « rangement », conformément à ses prévisions, mettait à découvert une lunette astronomique aussi emmaillotée de poussière qu’une bouteille centenaire.

Amener la lunette devant la fenêtre, la diriger vers le point du ciel qu’il venait de déterminer par le calcul, appliquer son œil à l’oculaire, cela ne demanda qu’un moment.

« Parfaitement exact », dit-il, après quelques minutes d’observation.

Quelques autres minutes de réflexion, puis il prenait délibérément son chapeau et commençait à descendre ses six étages, en route pour la rue Drouot et pour la banque Lecœur, dont cette rue s’enorgueillissait à juste titre.

Zéphyrin Xirdal ne connaissait qu’une façon de faire ses courses. Jamais d’omnibus, de tramways ni de voitures. Quel que fût l’éloignement du but, il s’y rendait invariablement à pied.

Mais, jusque dans cet exercice, le plus naturel et le plus pratique de tous les sports, il ne pouvait faire autrement que de se montrer original. Les yeux baissés, roulant ses larges épaules de droite et de gauche, il allait à travers la ville comme s’il eût été dans un désert. Véhicules et piétons, il les ignorait avec une égale sérénité. Aussi, que de « butor ! », que de « mal appris ! », que de « grossier personnage ! » proférés par des passants bousculés ou dont il avait, avec un peu trop de sans-gêne, écrasé les orteils ! Que d’injures plus énergiques vociférées à son adresse par l’organe enchanteur de cochers contraints d’arrêter court leur attelage, sous peine de donner matière à un fait divers, dans lequel Zéphyrin Xirdal aurait joué le rôle de victime !

Il n’avait cure de tout cela. Sans rien entendre du concert de malédictions qui s’élevait derrière lui, comme le sillage se forme derrière un navire en marche, il continuait imperturbablement son chemin à grandes enjambées égales et solides.

Vingt minutes lui suffirent pour atteindre la rue Drouot et la banque Lecœur.

« Mon oncle est là ? demanda-t-il au garçon de bureau qui se levait à son approche.

— Oui, monsieur Xirdal.

— Seul ?

— Seul. »

Zéphyrin Xirdal poussa la porte matelassée et pénétra dans le cabinet du banquier.

« Tiens !… c’est toi ? demanda machinalement M. Lecœur, en voyant apparaître son pseudo-neveu.

— Puisque me voilà en chair et en os, répondit Zéphyrin Xirdal, j’oserai prétendre que la question est oiseuse et qu’une réponse serait superfétatoire. »

M. Lecœur, habitué aux singularités de son filleul, qu’il considérait avec raison comme un être déséquilibré, mais, par certains côtés, génial, se mit à rire de bon cœur.

« En effet ! reconnut-il, mais répondre tout bonnement : oui aurait été plus court. Et le but de ta visite, ai-je le droit de le demander ?

— Vous l’avez, car…

— Inutile ! interrompit M. Lecœur. Ma seconde question est aussi superflue que la première, l’expérience m’ayant prouvé que je te vois seulement lorsque tu as besoin d’argent.

— Eh ! objecta Zéphyrin Xirdal, n’êtes-vous pas mon banquier ?

— Il est vrai, accorda M. Lecœur, mais toi, tu es un bien singulier client ! Me permettras-tu, à ce propos, de te donner un conseil ?

— Si ça peut vous être agréable !

— Ce conseil, c’est d’être un peu moins économe. Que diable, mon cher ami, que fais-tu de ta jeunesse ? As-tu seulement idée de l’état de ton compte chez moi ?

— Pas la moindre.

— Il est monstrueux, ton compte, tout simplement. Eh quoi ! tes parents t’ont laissé plus de quinze mille francs de rente, et tu n’arrives pas à en dépenser quatre mille !

— Bah !… fit Xirdal, en paraissant fort surpris de cette remarque, qu’il entendait, au bas mot, pour la vingtième fois.

— C’est ainsi. Si bien que tes intérêts s’accumulent. Je ne connais pas exactement ton crédit actuel, mais il dépasse sûrement cent mille francs. À quoi faut-il employer tout cet argent-là ?

— J’étudierai la question, affirma Zéphyrin Xirdal le plus sérieusement du monde. D’ailleurs, s’il vous gêne, cet argent, vous n’avez qu’à vous en débarrasser.

— Comment ?

— Donnez-le. C’est bien simple.

— À qui ?

— À n’importe qui. Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? »

M. Lecœur haussa les épaules.

« Enfin, que te faut-il aujourd’hui ? demanda-t-il. Deux cents francs, comme de coutume ?

— Dix mille francs, répondit Zéphyrin Xirdal.

— Dix mille francs ! répéta M. Lecœur très surpris. Voilà du nouveau, par exemple ! Que veux-tu donc faire avec ces dix mille francs ?

— Un voyage.

— Excellente idée. Dans quel pays ?

— Je n’en sais rien », déclara Zéphyrin Xirdal.

M. Lecœur, fort amusé, considéra narquoisement son filleul et client.

« C’est un beau pays, dit-il sérieusement. Voilà tes dix mille francs. C’est tout ce que tu désires ?

— Non, répondit Zéphyrin Xirdal. Il me faudrait aussi un terrain.

— Un terrain ? répéta M. Lecœur, qui marchait, comme on fit, de surprises en surprises. Quel terrain ?

— Un terrain comme tous les terrains. Deux ou trois kilomètres carrés, par exemple.

— C’est un petit terrain, affirma froidement M. Lecœur, qui demanda d’un ton railleur : Boulevard des Italiens ?

— Non, répondit Zéphyrin Xirdal. Pas en France.

— Où alors ? Parle.

— Je n’en sais rien », dit pour la deuxième fois Zéphyrin Xirdal sans s’émouvoir le moins du monde.

M. Lecœur contenait avec peine son envie de rire.

« Comme ça, du moins, on a du choix, approuva-t-il. Mais, dis-moi, mon cher Zéphyrin, ne serais-tu pas un peu… timbré, par hasard ? À quoi rime tout cela, je te prie ?

— J’ai une affaire en vue, déclara Zéphyrin Xirdal, tandis que son front se plissait sous l’effort de la réflexion.

— Une affaire !… » s’exclama M. Lecœur, au comble de l’étonnement.

Que ce loufoque songeât aux affaires, il y avait, en effet, de quoi confondre.

« Oui, affirma Zéphyrin Xirdal.

— Importante ?

— Peuh !… fit Zéphyrin Xirdal. Cinq à six mille milliards de francs. »

Cette fois, ce fut avec inquiétude que M. Lecœur considéra son filleul. Si celui-ci ne raillait pas, il était fou, fou à lier.

« Tu dis ?… interrogea-t-il.

— Cinq à six mille milliards de francs, répéta Zéphyrin Xirdal d’une voix tranquille.

— Es-tu dans ton bon sens, Zéphyrin ? insista M. Lecœur. Sais-tu qu’il n’y aurait pas assez d’or sur la terre pour faire la centième partie de cette somme fabuleuse ?

— Sur terre, possible, dit Xirdal. Ailleurs, c’est autre chose.

— Ailleurs ?…

— Oui. À quatre cents kilomètres d’ici selon la verticale. »

Un éclair traversa l’esprit du banquier. Renseigné, comme toute la terre, par les journaux, qui, pendant si longtemps, avaient ressassé le même sujet, il crut avoir compris. Il avait compris, en effet.

« Le bolide ?… balbutia-t-il, en pâlissant légèrement malgré lui.

— Le bolide », approuva Xirdal paisiblement.

Que tout autre que son filleul lui eût tenu un tel langage, nul doute que M. Lecœur ne l’eût fait jeter incontinent à la porte. Les instants d’un banquier sont trop précieux pour qu’il soit permis de les gâcher à écouter des insensés. Mais Zéphyrin Xirdal n’était pas tout le monde. Que son crâne eût une fêlure de forte taille, ce n’était, hélas ! que trop certain, mais ce crâne fêlé n’en contenait pas moins un cerveau de génie, pour lequel rien n’était impossible a priori.

« Tu veux exploiter le bolide ? demanda M. Lecœur, en regardant son filleul bien en face.

— Pourquoi pas ? Qu’y a-t-il d’extraordinaire à cela ?

— Mais ce bolide est à quatre cents kilomètres du sol, tu viens de le dire toi-même. Tu n’as pas la prétention, je pense, de t’élever jusque-là ?

— À quoi bon, si je le fais tomber ?

— Le moyen ?

— Je l’ai, ça suffit.

— Tu l’as !… tu l’as !… Comment agiras-tu sur un corps aussi lointain ? Où prendras-tu ton point d’appui ? Quelle force mettras-tu en ce jeu ?

— Ce serait trop long de vous expliquer tout ça, répondit Zéphyrin Xirdal, et, d’ailleurs, bien inutile : vous ne comprendriez pas.

— Trop aimable ! » remercia M. Lecœur sans se fâcher.

Sur ses instances, son filleul consentit cependant à donner quelques explications succinctes. Ces explications, le narrateur de cette singulière histoire les abrégera encore, en indiquant que, malgré son goût bien connu pour les spéculations hasardeuses, il n’entend nullement prendre parti au sujet de ces théories intéressantes, mais peut-être trop audacieuses.

Pour Zéphyrin Xirdal, la matière n’est qu’une apparence ; elle n’a pas d’existence réelle. Il prétend le prouver par l’incapacité où l’on est d’imaginer sa constitution intime. Qu’on la décompose en molécules, atomes, particules, il restera toujours une dernière fraction pour laquelle le problème se reposera intégralement, et ce sera éternellement à recommencer, jusqu’au moment où l’on admettra un principe premier qui ne sera pas de la matière. Ce premier principe immatériel, c’est l’énergie.

Qu’est-ce que l’énergie ? Zéphyrin Xirdal confesse n’en rien savoir. L’homme n’étant en relation avec le monde extérieur que par ses sens, et les sens de l’homme étant exclusivement sensibles aux excitations d’ordre matériel, tout ce qui n’est pas matière reste ignoré de lui. S’il peut, par un effort de la raison pure, admettre l’existence d’un monde immatériel, il est dans l’impossibilité d’en concevoir la nature, faute de termes de comparaison. Et il en sera ainsi tant que l’humanité n’aura pas acquis de sens nouveaux, ce qui n’est pas absurde a priori.

« Tu veux exploiter le bolide ? » (Page 104.)

Quoi qu’il en soit à cet égard, l’énergie, d’après Zéphyrin Xirdal, remplit l’univers et oscille éternellement entre deux limites : l’équilibre absolu, qui ne pourrait être obtenu que par sa répartition uniforme dans l’espace, et la concentration absolue en un seul point, qu’entourerait dans ce cas un vide parfait. L’espace étant infini, ces deux limites sont également inaccessibles. Il en résulte que l’énergie immanente est dans un état de perpétuel cinématisme. Les corps matériels absorbant sans cesse l’énergie, et cette concentration provoquant forcément ailleurs un néant relatif, la matière rayonne, d’autre part, dans l’espace l’énergie qu’elle retient prisonnière.

Donc, en opposition avec l’axiome classique « Rien ne se perd, rien ne se crée », Zéphyrin Xirdal proclame que « Tout se perd et tout se crée ». La substance, éternellement détruite, se recompose éternellement. Chacun de ses changements d’état s’accompagne d’un rayonnement d’énergie et d’une destruction de substance correspondante.

Si cette destruction ne peut être constatée par nos instruments, c’est qu’ils sont trop imparfaits, une énorme quantité d’énergie étant enclose dans une parcelle impondérable de matière, ce qui explique, pour Zéphyrin Xirdal, que les astres soient séparés par des distances prodigieuses comparativement à leur médiocre grandeur.

Cette destruction non constatée n’en existe pas moins. Son, chaleur, électricité, lumière en sont la preuve indirecte. Ces phénomènes sont de la matière rayonnée, et par eux se manifeste l’énergie libérée, quoique sous une forme encore grossière et semi-matérielle. L’énergie pure, sublimée en quelque sorte, ne peut exister qu’au-delà des confins des mondes matériels. Elle enveloppe ces mondes d’une dynamo-sphère dans un état de tension directement proportionnelle à leur masse et d’autant moindre que l’on s’éloigne de leur surface. La manifestation de cette énergie et de sa tendance à une condensation toujours plus grande, c’est l’attraction.

Telle est la théorie que Zéphyrin Xirdal exposa à M. Lecœur un peu ahuri. Reconnaissons qu’on le serait à moins.

« Ceci posé, conclut Zéphyrin Xirdal, comme s’il venait d’émettre les propositions les plus simples, il suffit que je libère une petite quantité d’énergie, et que je la dirige sur tel point de l’espace à ma convenance, pour que je sois maître d’influencer un corps voisin de ce point, surtout si ce corps est de peu d’importance, lui aussi, d’une quantité considérable d’énergie. C’est enfantin !

— Et tu as le moyen de libérer cette énergie ? demanda M. Lecœur.

— J’ai, ce qui revient au même, le moyen de lui ouvrir un passage, en écartant devant elle tout ce qui est substance et matière.

— À ce compte, s’exclama M. Lecœur, tu pourrais détraquer toute la mécanique céleste ! »

Zéphyrin Xirdal ne parut point troublé par l’énormité de cette hypothèse.

« Actuellement, reconnut-il avec une modeste simplicité, la machine que j’ai construite ne peut me donner que des résultats beaucoup plus faibles. Elle est suffisante, cependant, pour influencer un méchant bolide de quelques milliers de tonnes.

« Ainsi soit-il ! conclut M. Lecœur qui commençait à être ébranlé. Mais où comptes-tu le faire tomber, ton bolide ?

— Dans mon terrain.

— Quel terrain ?

— Celui que vous m’achèterez, quand j’aurai fait les calculs nécessaires. Je vous écrirai à ce sujet. Bien entendu, je ferai choix, autant que possible, d’une région presque déserte où le sol est sans valeur. Par exemple, vous aurez sans doute des difficultés pour passer l’acte de vente. Je ne suis pas absolument libre de mon choix, et il peut arriver que le pays ne soit pas d’accès très commode.

— Ça, c’est mon affaire, dit le banquier. Le télégraphe n’a pas été inventé pour autre chose. Je te réponds de tout à cet égard. »

Muni de cette assurance et des dix mille francs mis en paquet à même sa poche, Zéphyrin Xirdal retourna chez lui à grandes enjambées, comme il en était venu, et, à peine enfermé, s’assit à sa table préalablement déblayée d’un revers de main, selon sa méthode ordinaire.

La crise de travail battait décidément son plein. Toute la nuit, il s’acharna dans ses calculs, mais, le matin venu, la solution était trouvée. Il avait déterminé la force qu’il fallait appliquer au bolide, les heures pendant lesquelles cette force devait être appliquée, les directions qu’il convenait de lui donner, le lieu et la date de la chute du météore.

Il prit aussitôt la plume, écrivit à M. Lecœur la lettre promise, qu’il descendit jeter à la boîte, et remonta s’enfermer chez lui.

La porte close, il s’approcha de l’un des coins de sa chambre, celui-là même dans lequel il avait envoyé la veille avec une précision si remarquable le tas de papiers qui recouvrait précédemment la lunette. Il s’agissait aujourd’hui de faire l’opération inverse. Xirdal insinua donc son bras sous les paperasses amoncelées, et, d’une main sûre, les renvoya d’où elles étaient venues.

Ce second « rangement » eut comme résultat de faire apparaître au jour une sorte de caisse noirâtre que Zéphyrin Xirdal souleva sans effort et qu’il transporta au milieu de la pièce, face à la fenêtre.

Rien de bien particulier dans l’aspect de cette caisse, simple cube de bois peint en couleur sombre. À l’intérieur, ce n’était que bobines intercalées dans une série d’ampoules de verre, dont les extrémités aiguës étaient réunies deux à deux par des fils de cuivre de plus en plus fins. Au-dessus de la caisse, à l’air libre, on apercevait, montée sur pivot, au foyer d’un réflecteur métallique, une dernière ampoule doublement fusiforme, qu’aucun conducteur matériel ne réunissait aux autres.

À l’aide d’instruments précis, Zéphyrin Xirdal orienta le réflecteur métallique dans le sens rigoureux que lui indiquaient ses calculs de la nuit précédente ; puis, ayant constaté que tout était en ordre, il plaça dans la partie inférieure de la caisse un petit tube qui brillait d’un vif éclat. Tout en agissant, il parlait, selon sa coutume, comme s’il eût voulu faire admirer son éloquence à un imposant auditoire.

« Ceci, messieurs, disait-il, c’est du Xirdalium, corps cent mille fois plus radioactif que le radium. J’avouerai, entre nous, que, si j’utilise ce corps, c’est un peu pour la galerie. Ce n’est pas qu’il soit nuisible, mais la terre rayonne assez d’énergie pour qu’il soit superflu de lui en ajouter. C’est un grain de sel dans la mer. Toutefois, une légère mise en scène ne messied pas, à mon sens, dans une expérience de cette nature. »

Tout en parlant, il avait refermé la boîte, qu’il réunit par deux câbles aux éléments d’une pile placée sur une étagère.

« Les courants neutres-hélicoïdaux, messieurs, reprit-il, ont naturellement, puisqu’ils sont neutres, la propriété de repousser tous les corps sans exception, que ces corps soient électrisés en plus ou en moins. D’autre part, étant hélicoïdaux, ils affectent une forme hélicoïdale, un enfant comprendrait ça… C’est tout de même une rude veine que j’aie pensé à les découvrir… Comme tout sert dans la vie ! »

Le circuit électrique fermé, un bourdonnement doux se fit entendre dans la caisse, et une lumière bleuâtre jaillit de l’ampoule montée sur pivot. Presque aussitôt, cette ampoule prit un mouvement de giration, qui, d’abord lent, s’accéléra de seconde en seconde, pour devenir très vite absolument vertigineux.

Zéphyrin Xirdal contempla quelques instants cette ampoule emportée par une valse échevelée, puis son regard, suivant une direction parallèle à l’axe du réflecteur métallique, se perdit dans l’espace.

À première vue, il ne semblait pas que l’action de la machine se révélât par aucun signe matériel. Cependant un observateur attentif aurait pu remarquer un phénomène, qui, pour se manifester avec discrétion, n’en était pas moins assez singulier. Des poussières tenues en suspension dans l’atmosphère, étant entrées en contact avec les bords du réflecteur métallique, semblaient ne pouvoir franchir cette limite et tourbillonnaient avec violence, comme heurtées contre un invisible obstacle. Dans leur ensemble, ces poussières dessinaient un cône tronqué, dont la base s’appliquait sur la circonférence du réflecteur. À deux ou trois mètres de la machine, ce cône, fait de parcelles impalpables et tourbillonnantes, se changeait par degrés en un cylindre de quelques centimètres de diamètre, et ce cylindre de poussière persistait au dehors, à l’air libre, malgré une brise assez fraîche, jusqu’au moment où il disparaissait dans l’éloignement.

« J’ai l’honneur, messieurs, de vous annoncer que tout va bien », formula Zéphyrin Xirdal, en s’asseyant sur son unique siège et en allumant une pipe bourrée avec art.

Une demi-heure plus tard, il arrêtait le fonctionnement de sa machine, qu’il remettait en marche à plusieurs reprises dans cette même journée et dans les journées suivantes, en ayant soin de diriger, lors de chaque expérience, le réflecteur vers un point de l’espace un peu différent. Pendant dix-neuf jours, il procéda de la sorte, avec une absolue précision.

Le vingtième jour, il venait de mettre sa machine en action et d’allumer sa pipe fidèle, quand le démon des inventions s’empara une fois de plus de son cerveau. L’une des conséquences de cette théorie de la destruction perpétuelle de la matière, qu’il avait succinctement exposée à M. Robert Lecœur, s’imposa, éblouissante, à son esprit. D’un seul coup, ainsi que cela lui arrivait d’ordinaire, il venait de concevoir le principe d’une pile électrique capable de se régénérer d’elle-même par des réactions successives, dont la dernière ramènerait les corps décomposés dans leur état primitif. Une telle pile fonctionnerait évidemment jusqu’à la disparition totale des substances employées et jusqu’à leur transformation intégrale en énergie. C’était pratiquement le mouvement perpétuel.

« Par exemple !… Ah mais !… par exemple !… » balbutia Zéphyrin Xirdal en proie à une forte émotion.

Il réfléchit comme il savait réfléchir, c’est-à-dire en projetant sur un seul point et en une seule masse toute la force vitale de son organisme. Cette pensée ainsi concentrée qu’il dirigeait sur les ombres d’un problème, c’était comme un pinceau lumineux dans lequel seraient réunis tous les rayons du soleil.

« Pas d’objections, dit-il enfin, en traduisant tout haut le résultat de son effort intérieur. Il faut essayer ça sur-le-champ. »

Zéphyrin Xirdal prit son chapeau, dégringola ses six étages et se précipita chez un petit menuisier, dont l’échoppe s’ouvrait de l’autre côté de la rue. En peu de mots nets et précis, il expliqua à cet industriel ce qu’il désirait, soit une sorte de roue montée sur un axe de fer et portant à sa périphérie vingt-sept augets, dont il donna les dimensions, augets destinés à contenir autant de bocaux, qui devaient rester verticaux pendant la rotation de leurs supports.

Cette explication donnée, avec ordre d’exécuter le travail sur l’heure, il poussa, cinq cents mètres plus loin, jusque chez un marchand de produits chimiques, dont il était avantageusement connu. Là, il choisit ses vingt-sept bocaux, que l’employé enveloppa dans un papier fort et cercla d’une ficelle solide, à laquelle s’agrafait une très commode poignée de bois.

L’emballage terminé, Zéphyrin Xirdal se disposait à rentrer chez lui, son paquet à la main, quand, à la porte de la boutique, il se trouva nez à nez avec un de ses rares amis, bactériologue d’un réel mérite. Xirdal, perdu dans son rêve, ne vit pas le bactériologue, mais le bactériologue vit Xirdal.

« Tiens ! Xirdal, s’exclama-t-il, les lèvres entrouvertes par un accueillant sourire. En voilà une rencontre ! »

À cette voix bien connue, l’interpellé consentit à ouvrir ses gros yeux sur le monde extérieur.

« Tiens ! fit-il en écho, Marcel Leroux !

— Lui-même.

— Et comment va ?… Rudement content de vous voir, vous savez.

— Je vais comme un homme qui est sur le point de prendre le train. Tel que vous me voyez, muni de cette sacoche en bandoulière, dans laquelle sont inclus trois mouchoirs et plusieurs autres articles de toilette, je cours de ce pas sur le bord de la mer, où je me saoulerai de grand air pendant huit jours.

— Veinard ! approuva Zéphyrin Xirdal.

— Il dépend de vous de l’être autant que moi. En nous serrant, nous nous caserions bien tous les deux dans le train.

— Au fait !… commença Zéphyrin Xirdal.

— À moins que vous ne soyez en ce moment retenu à Paris ?

— Nullement.

— Vous n’avez rien de particulier ?… Pas d’expérience en cours ?… »

Xirdal chercha de bonne foi dans ses souvenirs.

« Rien du tout, répondit-il.

— Dans ce cas, laissez-vous tenter. Huit jours de vacances vous feront un bien énorme. Et quelles bavettes nous taillerons sur le sable !

— Sans compter, interrompit Xirdal, que je pourrai en profiter pour élucider un point qui me tracasse au sujet des marées. Cela se relie par certains côtés à des problèmes généraux que j’ai à l’étude. Je pensais précisément à cela, quand je vous ai rencontré, affirma-t-il avec une touchante sincérité.

— Alors, c’est oui ?

— C’est oui.

— En route, donc !… Mais, j’y pense, il faudrait d’abord passer chez vous, et je ne sais si l’heure du train…

— Inutile, répondit Xirdal avec conviction, j’ai là tout ce qu’il faut. »

Et le distrait montrait de l’œil le paquet des vingt-sept bocaux.

« Parfait ! » conclut gaiement Marcel Leroux.

Les deux amis se remirent en marche, à larges enjambées, dans la direction de la gare.

« Vous comprenez, mon cher Leroux, je suppose que la tension superficielle… »

Un couple, qu’ils croisaient, força les deux causeurs à s’écarter l’un de l’autre, et le reste se perdit dans le vacarme des voitures. Cela n’était pas pour troubler Zéphyrin Xirdal, qui poursuivit imperturbablement son explication, en s’adressant successivement à une série de passants, lesquels en éprouvèrent une grande surprise. L’orateur ne s’en apercevait pas et persistait à discourir avec éloquence, tout en fendant les vagues humaines de l’océan parisien.

Et pendant ce temps, pendant que Xirdal, tout à fait emballé par sa nouvelle marotte, s’éloignait à grands pas vers le train qui l’emporterait loin de la ville, rue Cassette, dans une chambre du sixième étage, une caisse noirâtre, à l’aspect inoffensif, ronronnait toujours discrètement, un réflecteur métallique projetait toujours sa lueur bleuâtre, et le cylindre de poussières tourbillonnantes s’enfonçait toujours, si rigide et si fragile, dans l’inconnu de l’espace.

Abandonnée à elle-même, la machine, que Zéphyrin Xirdal avait négligé d’arrêter et dont il oubliait maintenant jusqu’à l’existence, continuait aveuglément son obscur et mystérieux travail.