La Chasse au Météore/Chapitre XII

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XII

Où l’on voit Mrs Arcadia Stanfort attendre à son tour, non sans une vive impatience, et dans lequel Mr John Proth se déclare incompétent.

Ce matin-là, le juge John Proth était à sa fenêtre, tandis que sa servante Kate allait et venait dans la chambre. Que le bolide passât ou non au-dessus de Whaston, il ne s’en inquiétait guère, soyez-en sûr. Non ; sans préoccupations d’aucune sorte, il parcourait du regard la place de la Constitution, sur laquelle s’ouvrait la porte principale de sa paisible demeure.

Mais ce que Mr Proth estimait sans intérêt ne laissait pas d’avoir quelque importance aux yeux de Kate.

« Ainsi, monsieur, il serait en or ? demanda-t-elle, en s’arrêtant devant son maître.

— Il paraît, répondit le juge.

— Cela n’a point l’air de vous produire grand effet, monsieur.

— Comme vous voyez, Kate.

— Et cependant, s’il est en or, il doit en valoir des millions !…

— Des millions et des milliards, Kate… Oui, ce sont des milliards qui se promènent au-dessus de notre tête.

— Et qui vont tomber, monsieur !

— On le dit, Kate.

— Songez-y, monsieur, il n’y aura plus de malheureux sur la terre !

— Il y en aura tout autant, Kate.

— Cependant, monsieur…

— Cela demanderait trop d’explications… Et d’abord, Kate, vous figurez-vous ce que c’est, un milliard ?

— Un milliard, monsieur, c’est… c’est…

— C’est mille fois un million.

— Tant que cela !

— Oui, Kate, et vous vivriez cent ans, que vous n’auriez pas le temps de compter un milliard, fût-ce en y consacrant dix heures tous les jours.

— Est-il possible, monsieur !…

— C’est même certain. »

La servante demeura comme anéantie à cette pensée qu’un siècle ne suffirait pas à compter un milliard !… Puis, elle reprit son balai, son plumeau, et se remit à l’ouvrage. Mais, de minute en minute, elle s’arrêtait, comme plongée dans ses réflexions.

« Combien ça ferait-il pour chacun, monsieur ?

— Quoi, Kate ?

— Le bolide, monsieur, si on le partageait également entre tout le monde ?

— C’est à calculer, Kate », répondit Mr John Proth.

Le juge prit du papier et un crayon.

« En admettant, dit-il, tout en chiffrant, que la terre ait quinze cents millions d’habitants, cela ferait… cela ferait trois mille huit cent cinquante-neuf francs vingt centimes par tête.

— Pas davantage ?… murmura Kate désappointée.

— Pas davantage », affirma Mr John Proth, tandis que Kate regardait le ciel d’un air rêveur.

Quand elle consentit à redescendre sur la terre, elle aperçut, à l’entrée d’Exeter street, un groupe de deux personnes, sur lequel elle attira l’attention de son maître.

« Voyez donc, monsieur… dit-elle, les deux dames qui attendent là.

— Oui, Kate, je les vois.

— Regardez l’une d’elles… la plus grande… celle qui trépigne d’impatience.

— Elle trépigne, en effet, Kate. Mais, quelle est cette dame, je ne sais.

— Eh ! monsieur, c’est celle qui est venue se marier devant nous, il y a plus de deux mois, sans descendre de cheval.

— Miss Arcadia Walker ? demanda John Proth.

— Mrs Stanfort, maintenant.

— C’est bien elle, en effet, reconnut le juge.

— Que vient faire ici cette dame ?

— Je l’ignore totalement, répondit Mr Proth, et j’ajoute que je ne donnerais pas un farthing pour le savoir.

« Ce sont des milliards qui se promènent… » (Page 119.)

— Aurait-elle de nouveau besoin de nos services ?

— Ce n’est pas probable, la bigamie n’étant pas admise sur le territoire de l’Union, dit le juge en refermant la fenêtre. Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, je ne dois pas oublier qu’il est l’heure de me rendre au Palais, où se plaide aujourd’hui une importante affaire, relative précisément au bolide qui vous préoccupe. Si donc cette dame venait à se présenter chez moi, vous voudriez bien lui exprimer mes regrets. »

Tout en parlant, Mr John Proth s’était préparé au départ. D’un pas tranquille, il descendit l’escalier, sortit par sa petite porte ouvrant sur Potomac street, et disparut dans le Palais de Justice, qui s’élevait juste en face de sa maison, de l’autre côté de la rue.

La servante n’avait point fait erreur : c’était bien Mrs Arcadia Stanfort, qui, ce matin-là, se trouvait à Whaston, avec Bertha, sa femme de chambre. Toutes deux allaient et venaient d’un pas impatient, en suivant des yeux la longue pente d’Exeter street.

Dix coups sonnèrent à l’horloge municipale.

« Dire qu’il n’est pas encore là ! s’écria Mrs Arcadia.

— Peut-être a-t-il oublié le jour du rendez-vous ? suggéra Bertha.

— Oublié !… répéta la jeune femme d’une voix indignée.

— À moins qu’il n’ait réfléchi, reprit Bertha.

— Réfléchi !… » répéta une seconde fois sa maîtresse avec une indignation encore plus vive. Elle fit quelques pas vers Exeter street, la femme de chambre sur ses talons.

« Tu ne l’aperçois pas ? demanda-t-elle d’un ton impatient au bout de quelques minutes.

— Non, madame.

— C’est trop fort ! »

Mrs Stanfort retourna du côté de la place.

« Non !… personne encore !… personne !… répétait-elle. Me faire attendre… après ce qui a été convenu entre nous !… C’est bien aujourd’hui le 18 mai, pourtant !

— Oui, madame.

— Et il va être dix heures et demie ?

— Dans dix minutes.

— Eh bien ! qu’il ne se figure pas lasser ma patience !… Je resterai ici toute la journée, et plus encore, s’il le faut ! »

Les gens d’hôtel de la place de la Constitution auraient pu remarquer les allées et venues de cette jeune femme, comme ils avaient remarqué, deux mois auparavant, les impatiences du cavalier qui la guettait alors pour la conduire devant le magistrat. Mais maintenant, tous, hommes, femmes, enfants, songeaient à bien autre chose… une chose à laquelle, dans tout Whaston, Mrs Stanfort était sans doute la seule à ne point penser. On ne s’occupait que du merveilleux météore, de son passage dans le ciel, de sa chute annoncée à jours fixes — quoique différents ! — par les deux astronomes de la ville. Les groupes réunis sur la place de la Constitution, les gens de service à la porte des hôtels ne s’inquiétaient guère de la présence de Mrs Arcadia Stanfort. Nous ne savons si, comme semblerait l’établir la croyance populaire aux lunatiques, la lune exerce une certaine influence sur les cervelles humaines. En tout cas, il est permis d’affirmer que notre globe comptait alors un nombre prodigieux de « météoriques ». Ceux-ci en oubliaient le boire et le manger, à la pensée qu’un globe valant des milliards se promenait au-dessus de leur tête, et viendrait un de ces jours s’écraser sur le sol.

Mrs Stanfort avait évidemment d’autres soucis.

« Tu ne le vois pas, Bertha ? répéta-t-elle après un bref instant d’attente.

— Non, madame. »

À ce moment, des cris s’élevèrent à l’extrémité de la place. Les passants se précipitèrent de ce côté. Plusieurs centaines de personnes étant accourues par les rues voisines, le rassemblement fut bientôt considérable. En même temps, les fenêtres des hôtels se garnissaient de curieux.

« Le voilà !… le voilà !… »

Tels étaient les mots qui volaient de bouche en bouche. Et ces mots répondaient si bien au désir de Mrs Arcadia Stanfort, qu’elle s’écria : « Enfin !… » comme s’ils se fussent adressés à elle.

« Mais non, madame, dut lui dire sa femme de chambre, ce n’est pas pour Madame que l’on crie. »

Et en vérité, à quel propos la foule eût-elle acclamé de la sorte celui qu’attendait Mrs Arcadia Stanfort ? Pourquoi eût-elle remarqué son arrivée ?

D’ailleurs, toutes les têtes se levaient vers le ciel, tous les bras se tendaient, tous les regards se dirigeaient vers la partie nord de l’horizon. Était- ce le fameux bolide qui faisait son apparition au-dessus de la cité ? Les habitants s’étaient-ils réunis sur la place pour le saluer au passage ?

Non. À cette heure, il sillonnait l’espace dans l’autre hémisphère. Au surplus, quand bien même il eût sillonné l’espace au-dessus de l’horizon, ce n’est pas à l’œil nu qu’il eût été possible de l’apercevoir en plein jour.

À qui donc, alors, s’adressaient les acclamations de la foule ?

« Madame… c’est un ballon ! dit Bertha. Regardez !… le voilà qui se montre derrière la flèche de Saint-Andrew. »

Descendant lentement des hautes zones de l’atmosphère, un aérostat apparaissait, en effet, salué par les applaudissements sympathiques de la foule. Pourquoi ces applaudissements ? Cette ascension offrait-elle un intérêt particulier ? Y avait-il des raisons pour que le public lui fît un pareil succès ?

Oui vraiment, il y en avait.

La veille au soir, le ballon s’était enlevé d’une ville voisine, emportant à son bord le célèbre aéronaute Walter Vragg, accompagné d’un aide, et cette ascension n’avait d’autre but que de tenter une observation du bolide dans des conditions plus favorables. Telle était la cause de l’émotion de la foule anxieuse de connaître les résultats de cette originale tentative.

Il va de soi que, l’ascension décidée, Mr Dean Forsyth, au grand effroi de la vieille Mitz, avait demandé « à en être », comme disent les Français, et il va également de soi qu’il avait trouvé en face de lui le docteur Hudelson, émettant une prétention semblable, au non moins grand effroi de Mrs Hudelson. Situation éminemment délicate, l’aéronaute ne pouvant emmener avec lui qu’un seul passager. De là, grosse dispute épistolaire entre les deux rivaux qui excipaient de titres égaux. Finalement l’un et l’autre avaient été éconduits au profit d’un tiers, que Walter Vragg présentait comme son aide, et dont il affirmait ne pouvoir se passer.

Maintenant, un vent léger ramenait l’aérostat au-dessus de Whaston, et la population se proposait de faire aux aéronautes une réception triomphale.

Mollement poussé par une imperceptible brise, le ballon, continuant sa tranquille descente, prit terre juste au milieu de la place de la Constitution. Cent bras agrippèrent aussitôt la nacelle, tandis que sautaient sur le sol Walter Vragg et son aide.

Ce dernier, laissant son chef s’occuper de la délicate opération du dégonflement, s’avança d’un pas rapide vers l’impatiente Mrs Arcadia Stanfort.

Lorsqu’il fut près d’elle :

« Me voici, madame, dit-il en s’inclinant.
« Madame… C'est un ballon ! Regardez !… » (Page 124.)

— À dix heures trente-cinq, constata d’un ton sec Mrs Arcadia Stanfort, en montrant du doigt le cadran municipal.

— Et notre rendez-vous était pour dix heures et demie, je le sais, concéda le nouveau venu avec une déférente politesse. Je vous prie de m’excuser, les aérostats n’obéissant pas toujours à nos volontés avec la ponctualité qui serait désirable.

— Je ne me suis donc pas trompée ? C’est bien vous qui étiez dans ce ballon avec Walter Vragg ?

— C’est bien moi.

— M’expliquerez-vous ?…

— Rien de plus simple. Il m’a paru original, voilà tout, d’arriver de cette manière à notre rendez-vous. J’ai donc acheté, à coups de dollars, une place dans la nacelle, contre la promesse de Walter Vragg de me descendre ici à dix heures et demie sonnant. Je pense qu’on peut lui pardonner de s’être trompé de cinq minutes.

— On le peut, concéda Mrs Arcadia Stanfort, puisque vous voilà. Vos intentions n’ont pas changé, je suppose !

— En aucune manière.

— Votre opinion est toujours que nous faisons sagement en renonçant à la vie commune ?

— C’est mon opinion.

— La mienne, c’est que nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre.

— Je partage entièrement votre avis.

— Assurément, Mr Stanfort, je suis loin de méconnaître vos qualités…

— Les vôtres, je les apprécie à leur juste valeur.

— On peut s’estimer et ne pas se plaire. L’estime n’est pas l’amour. Elle ne saurait faire supporter une aussi grande incompatibilité de caractères.

— C’est parler d’or.

— Il est évident que si nous nous étions aimés !…

— Ce serait bien différent.

— Mais nous ne nous aimons pas.

— Ce n’est que trop certain.

— Nous nous sommes mariés sans nous connaître, et nous avons eu quelques désillusions réciproques… Ah ! si nous nous étions rendu quelque service signalé capable de frapper notre imagination, les choses ne seraient peut-être pas ce qu’elles sont.

— Malheureusement, il n’en a pas été ainsi. Vous n’avez pas eu à sacrifier votre fortune pour m’éviter la ruine.

— Je l’aurais fait, Mr Stanfort. De votre côté, il ne vous a pas été donné de sauver ma vie au péril de la vôtre.

— Je n’eusse point hésité, Mrs Arcadia.

— J’en suis convaincue, mais l’occasion ne s’est pas présentée. Étrangers nous étions l’un à l’autre, étrangers nous sommes restés.

— Déplorablement exact.

— Nous avions cru avoir les mêmes goûts, à tout le moins en ce qui concerne les voyages…

— Et nous n’avons jamais pu être d’accord sur la direction à prendre !

— En effet, quand je désirais aller vers le Sud, votre désir était d’aller vers le Nord.

— Et lorsque mon intention était d’aller vers l’Ouest, la vôtre était d’aller vers l’Est !

— Cette affaire du bolide a fait déborder la coupe.

— Elle l’a fait déborder.

— Car vous êtes toujours décidé, n’est-il pas vrai, à vous ranger du parti de Mr Dean Forsyth ?

— Absolument décidé.

— Et à vous mettre en route pour le Japon, afin d’assister à la chute du météore ?

— En effet.

— Or, comme je suis, moi, résolue à suivre l’opinion du docteur Sydney Hudelson…

— Et à vous rendre en Patagonie…

— Il n’y a pas de conciliation possible.

— Il n’y en a pas.

— Nous n’avons donc qu’une chose à faire.

— Une seule !

— C’est de nous rendre devant le juge, monsieur.

— Je vous suis, madame. »

Tous deux, sur la même ligne, à la distance de trois pas, se dirigèrent vers la maison de Mr Proth, suivis à distance respectueuse par la femme de chambre Bertha.

La vieille Kate se tenait sur la porte.

« Mr Proth ? demandèrent à la fois Mr et Mrs Stanfort.

— Il est absent », répondit Kate.

Les visages des deux justiciables s’allongèrent pareillement.

« Pour longtemps ? demanda Mrs Stanfort.

— Jusqu’au dîner, dit Kate.

— Et il dîne ?

— À une heure.

— Nous reviendrons à une heure », affirmèrent à l’unisson Mr et Mrs Stanfort en s’éloignant.

Parvenus au milieu de la place, qu’encombrait toujours le ballon de Walter Vragg, ils firent halte un instant.

« Nous avons deux heures à perdre, constata Mrs Arcadia Stanfort.

— Deux heures et quart, précisa Mr Seth Stanfort.

— Vous plairait-il de passer ces deux heures ensemble ?

— Si vous avez la bonté d’y consentir.

— Que diriez-vous d’une promenade sur le bord du Potomac ?

— J’allais vous le proposer. »

Le mari et la femme ne commencèrent à s’éloigner dans la direction d’Exeter street que pour s’arrêter au bout de trois pas.

« Me permettrez-vous une remarque ? interrogea Mr Stanfort.

— Je la permets, répondit Mrs Arcadia.

— Je constaterai donc que nous sommes d’accord. C’est la première fois, Mrs Arcadia !

— Et la dernière ! » riposta celle-ci en se remettant en marche.

Pour atteindre le commencement d’Exeter street, Mr et Mrs Stanfort durent se frayer un passage au milieu de la foule de plus en plus compacte rassemblée autour de l’aérostat. Et si cette foule n’était pas plus dense, si tous les habitants de Whaston n’étaient pas réunis place de la Constitution, c’est qu’une autre attraction plus sensationnelle encore absorbait en ce moment même le plus clair de l’intérêt public. Dès les premières lueurs de l’aube, la ville entière s’était portée au Palais de Justice, devant lequel une « queue » formidable n’avait pas tardé à s’allonger. Aussitôt l’ouverture des portes, on s’était rué en tumulte dans la salle du Tribunal qui fut pleine à craquer en un clin d’œil. Force avait bien été de rétrograder à ceux qui n’avaient pu y trouver place, et ce sont ces malchanceux ou retardataires qui, à titre de compensation, assistaient à l’atterrissage de Walter Vragg.

Qu’ils eussent préféré être entassés avec les privilégiés qui remplissaient la salle du Tribunal, où se plaidait en ce moment la cause la plus gigantesque qui ait jamais été dans le passé et qui puisse jamais être dans l’avenir soumise à l’appréciation des juges !

Certes, le délire des foules avait paru poussé à ses extrêmes limites, lorsque l’Observatoire de Paris fit connaître que le bolide, ou tout au moins son noyau, était d’or pur. Et pourtant, ce délire n’aurait pu être comparé à celui qui se manifesta sur tous les points de la terre, lorsque Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson affirmèrent catégoriquement que l’astéroïde tomberait. Innombrables furent les cas de folie qui se déclarèrent en cette circonstance, et il n’y eut pas d’asile d’aliénés qui ne devînt trop petit en quelques jours.

Mais, parmi tous ces fous, les plus fous étaient, à coup sûr, les auteurs de l’émotion qui secouait la terre.

Jusque-là, ni Mr Dean Forsyth ni le docteur Hudelson n’avaient entrevu pareille éventualité. S’ils avaient réclamé avec tant d’ardeur la priorité de la découverte du bolide, ce n’était pas à cause de sa valeur, de ses milliards dont personne n’aurait jamais rien, non, c’était pour attacher, l’un le nom de Forsyth, l’autre le nom de Hudelson, à ce grand fait astronomique.

La situation changea du tout au tout, après qu’ils eurent constaté, dans la nuit du 11 au 12 mai, le trouble survenu dans la course du météore. Une question plus brûlante que les autres s’imposa aussitôt à leur esprit.

À qui appartiendrait le bolide après sa chute ? À qui les trillions du noyau qu’entourait maintenant une étincelante auréole ? Celle-ci disparue — et, d’ailleurs, on n’avait que faire d’impalpables rayons, — le noyau serait là. Lui, on ne serait pas embarrassé pour le convertir en monnaie sonnante et trébuchante !…

À qui appartiendrait-il ?

« À moi ! s’était écrié sans hésiter Mr Dean Forsyth, à moi qui, le premier, ai signalé sa présence sur l’horizon de Whaston ! »

« À moi ! s’était écrié avec une égale conviction le docteur Hudelson, puisque je suis l’auteur de sa découverte ! »

Ces prétentions contradictoires et inconciliables, les deux insensés n’avaient pas manqué de les faire valoir par la voie de la Presse. Pendant deux jours, les journaux de Whaston avaient eu leurs colonnes encombrées par la prose furieuse des deux adversaires. Ceux- ci se jetèrent à la tête les épithètes les plus malsonnantes à propos du bolide inaccessible, qui semblait vraiment se moquer d’eux du haut de ses quatre cents kilomètres.

On conçoit qu’il ne pouvait, dans ces conditions, être question du mariage projeté. Aussi la date du 15 mai passa-t-elle sans que Francis et Jenny eussent cessé d’être fiancés.

Étaient-ils même fondés à se dire fiancés ? À son neveu, qui faisait auprès de lui une dernière tentative, Mr Dean Forsyth avait textuellement répondu :

« Je tiens le docteur pour un misérable, et jamais je ne donnerai mon consentement à ton mariage avec la fille d’un Hudelson. »

Et, presque à la même heure, ledit docteur Hudelson coupait court aux lamentations de sa fille en s’écriant en propres termes :

« L’oncle de Francis est un malhonnête homme, et jamais ma fille n’épousera le neveu d’un Forsyth. »

C’était catégorique, et force fut de s’incliner.

L’ascension aérostatique de Walter Vragg avait fourni une nouvelle occasion de se manifester à la haine que les deux astronomes éprouvaient l’un pour l’autre. Dans les lettres que publia avec empressement une Presse avide de scandales, inouïe fut la violence des expressions employées de part et d’autre, ce qui n’était pas fait, on en conviendra, pour améliorer la situation.

Toutefois, s’injurier n’est pas une solution. Lorsqu’on est en désaccord, il n’y a qu’à agir comme tout le monde en pareil cas, et à s’en remettre à la Justice. C’est le meilleur, le seul moyen de terminer un différend.

Les deux antagonistes avaient fini par en convenir.

C’est pourquoi, le 17 mai, une assignation, à comparaître dès le lendemain devant le tribunal de l’estimable Mr John Proth avait été adressée par Mr Dean Forsyth au docteur Hudelson ; c’est pourquoi une assignation identique avait été immédiatement envoyée par le docteur Hudelson à Mr Dean Forsyth ; c’est pourquoi, enfin, ce matin-là, 18 mai, une foule bruyante et trépidante avait envahi le prétoire.

Mr Dean Forsyth et Mr Sydney Hudelson étaient présents. Réciproquement cités devant le juge, les deux rivaux se trouvaient en face l’un de l’autre.

Plusieurs affaires venaient d’être expédiées au commencement de l’audience et les parties, arrivées en se menaçant du poing, avaient quitté la salle bras dessus, bras dessous, à l’entière satisfaction de Mr Proth. En serait-il ainsi des deux adversaires qui allaient se présenter devant lui ?

« L’affaire suivante, ordonna-t-il.

— Forsyth contre Hudelson et Hudelson contre Forsyth, appela le greffier.

— Que ces messieurs s’approchent », dit le juge, en se redressant sur son fauteuil.

Mr Dean Forsyth et le docteur Sydney Hudelson s’avancèrent hors des groupes de partisans qui leur faisaient escorte. Ils étaient là, l’un près de l’autre, se toisant du regard, les yeux allumés, les mains crispées, tels deux canons chargés jusqu’à la gueule et dont une étincelle suffirait à provoquer la double détonation.

« De quoi s’agit-il, messieurs ? » demanda le juge Proth, qui savait de reste ce dont il retournait.

Ce fut Mr Dean Forsyth qui prit le premier la parole.

« Je viens faire valoir mes droits…

— Et moi, les miens », interrompit aussitôt Mr. Hudelson.

Ce fut, sans transition, un assourdissant duo, dans lequel on ne chantait ni à la tierce, ni à la sixte, mais, contre toutes les règles de l’harmonie, en perpétuelle dissonance.

Mr Proth frappa son bureau à coups précipités d’un couteau d’ivoire, comme fait de son archet un chef d’orchestre qui veut mettre fin à une cacophonie insupportable.

« De grâce, messieurs, dit-il, expliquez-vous l’un après l’autre ! Me conformant à l’ordre alphabétique, je donne la parole à Mr Forsyth ;

Mr Hudelson répondra ensuite à loisir. »

Ce fut donc Mr Dean Forsyth qui exposa l’affaire, le premier, tandis que le docteur ne se contenait qu’au prix des plus grands efforts. Il raconta comment, le 16 mars, à sept heures trente-sept minutes vingt secondes du matin, étant en observation dans sa tour d’Elisabeth street, il avait aperçu un bolide traversant le ciel du Nord au Sud, comment il avait suivi ce météore tout le temps qu’il fut visible, et comment enfin, quelques jours plus tard, il avait envoyé une lettre à l’observatoire de Pittsburg pour signaler sa découverte et en établir la priorité.

Le docteur Hudelson, lorsque ce fut son tour de parler, donna forcément une explication identique, si bien que le tribunal, après ces deux plaidoiries, ne devait pas être mieux renseigné qu’auparavant.

Il paraissait l’être, toutefois, suffisamment, puisque Mr Proth ne demanda aucune explication complémentaire. D’un geste onctueux, il réclama simplement le silence et, quand il l’eut obtenu, donna lecture du jugement qu’il avait rédigé pendant que parlaient les deux adversaires.

« Considérant, d’une part, disait ce jugement, que Mr Dean Forsyth déclare avoir découvert un bolide qui traversait l’atmosphère au-dessus de Whaston, le 16 mars à sept heures trente-sept minutes et vingt secondes du matin ;

« Considérant, d’autre part, que Mr Sydney Hudelson déclare avoir aperçu le même bolide à la même heure, à la même minute et à la même seconde…

— Oui ! oui ! s’écrièrent les partisans du docteur en brandissant frénétiquement leurs poings vers le ciel.

— Non ! non ! ripostèrent les partisans de Mr Forsyth en frappant du pied.

« Mais, attendu que l’instance engagée repose sur une question de minutes et de secondes, et qu’elle est d’ordre exclusivement scientifique ;

« Attendu qu’il n’existe pas d’article de loi applicable à la priorité d’une découverte astronomique.

« Par ces motifs nous déclarons incompétent et condamnons les deux parties solidairement aux dépens. »

Le magistrat ne pouvait évidemment répondre d’autre façon.

D’ailleurs, — et telle était peut-être l’intention du juge, — les plaideurs étant renvoyés dos à dos, il n’y avait du moins pas à craindre qu’ils se livrassent, dans cette position, à des actes de violence réciproque. C’était un avantage appréciable.

Mais ni les plaideurs, ni leurs partisans n’entendaient que l’affaire finît de la sorte. Si Mr Proth avait espéré s’en tirer par une déclaration d’incompétence, il lui fallut renoncer à cet espoir.

Deux voix dominèrent le murmure unanime qui avait accueilli le prononcé du jugement.

« Je demande la parole, criaient à la fois Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson.

— Bien que je n’aie point à revenir sur ma sentence, répondit le magistrat, de ce ton aimable qu’il n’abandonnait jamais, même dans les circonstances les plus graves, j’accorde volontiers la parole à Mr Dean Forsyth et au docteur Hudelson, à la condition qu’ils consentiront à ne la prendre que l’un après l’autre. »

C’était trop demander aux deux rivaux. C’est ensemble qu’ils répondirent, avec la même volubilité, la même véhémence de langage, celui-ci ne voulant pas être en retard d’un mot, d’une syllabe sur celui-là.

Mr Proth comprit que le plus sage serait de les laisser aller et prêta l’oreille de son mieux. Il parvint ainsi à comprendre le sens de leur nouvelle argumentation. Il ne s’agissait plus d’une question astronomique, mais d’une question d’intérêts, d’une revendication de propriété. En un mot, puisque le bolide devait finir par tomber, à qui appartiendrait-il ? Serait-ce à Mr Dean Forsyth ? Serait-ce au docteur Hudelson ?

« À Mr Forsyth ! s’écrièrent les partisans de la tour.

— Au docteur Hudelson ! » s’écrièrent les partisans du donjon.

Mr Proth, dont la bonne figure s’éclairait d’un charmant sourire de philosophe, réclama le silence, et l’obtint sur-le-champ, tant l’intérêt de tous était vivement excité.

« Messieurs, dit-il, vous me permettrez, avant tout, de vous donner un conseil. Dans le cas où le bolide tomberait, en effet…

— Il tombera ! répétèrent à l’envi les partisans de Mr Dean Forsyth et du docteur Hudelson.

— Soit ! accorda le magistrat avec une condescendante politesse dont la magistrature ne donne pas toujours l’exemple, même en Amérique. Je n’y vois, pour ma part, aucun inconvénient et souhaite seulement qu’il ne tombe pas sur les fleurs de mon jardin. »

Quelques sourires coururent dans l’assistance. Mr Proth profita de cette détente pour adresser un regard bienveillant à ses deux justiciables. Hélas ! bienveillance inutile. Apprivoiser des tigres altérés de carnage eût été besogne plus facile que réconcilier ces irréconciliables plaideurs.

« Dans ce cas, reprit le paternel magistrat, comme il s’agirait d’un bolide ayant une valeur de cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards, je vous engagerais à partager !

— Jamais ! »

Ce mot si nettement négatif éclata de toutes parts. Jamais Mr Forsyth ni Mr Hudelson ne consentiraient à un partage ! Sans doute, cela leur eût fait près de trois trillions à chacun ; mais il n’y a pas de trillions qui tiennent devant une question d’amour-propre.

Avec sa connaissance des faiblesses humaines, Mr Proth ne fut pas autrement surpris que son conseil, si sage qu’il fût, eût contre lui l’unanimité de l’assistance. Il ne se déconcerta pas, et attendit de nouveau que le tumulte fût apaisé.

« Puisque toute conciliation est impossible, dit-il, aussitôt qu’il lui fut possible de se faire entendre, le Tribunal va rendre son jugement. »

À ces mots, un profond silence s’établit comme par enchantement, et nul ne se permit d’interrompre Mr Proth, qui dictait d’une voix paisible à son greffier :

« Le Tribunal,

« Ouï les parties en leurs conclusions et plaidoiries ;

« Attendu que les allégations produites ont même valeur de part et d’autre et sont appuyées sur les mêmes commencements de preuve :

« Attendu que la découverte d’un météore ne découle pas nécessairement sur ledit un droit de propriété, que la loi est muette à cet égard et que, à défaut de la loi, il n’existe rien d’analogue dans la jurisprudence ;

« Que l’exercice de ce prétendu droit de propriété, fût-il fondé, pourrait, en raison des circonstances particulières de la cause, se heurter en fait à d’insurmontables difficultés, et qu’un jugement quelconque risquerait de rester lettre morte, ce qui, au grand dommage des principes sur lesquels repose toute société civilisée, serait de nature à diminuer dans l’esprit public la juste autorité de la chose jugée ;

« Qu’il échet, dans une espèce aussi spéciale, d’agir avec prudence et circonspection ;

« Attendu enfin que l’instance engagée roule, quelles que soient les affirmations des parties, sur un événement hypothétique qui peut fort bien ne pas se réaliser ;

« Que le météore peut, d’ailleurs, tomber au sein des mers qui recouvrent les trois quarts du globe ;

« Que, dans l’un et l’autre cas, l’affaire devrait être rayée du rôle, par suite de la disparition de toute matière litigieuse ;

« Par ces motifs,

« Remet à statuer après la chute effective et dûment constatée du bolide contesté.

« Un point », dicta Mr Proth, qui se leva en même temps de son fauteuil.

L’audience était terminée.

L’auditoire était resté sous l’impression des sages « attendus » de Mr Proth. Rien d’impossible, en effet, à ce que le bolide tombât au fond des mers où il faudrait renoncer à le repêcher. D’autre part, à quelles « difficultés insurmontables » le juge avait-il fait allusion ?

Que signifiaient ces paroles mystérieuses ?

Tout cela portait à réfléchir, et la réflexion rend d’ordinaire le calme aux esprits surexcités.

Il est à supposer que Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson ne réfléchissaient pas, car eux, du moins, ne se calmaient pas, loin de là. Des deux extrémités de la salle, ils se montraient réciproquement le poing en haranguant leurs partisans.

« Je ne qualifierai pas ce jugement, clamait Mr Dean Forsyth, d’une voix de stentor, il est proprement insensé !

— Ce jugement est absurde, criait en même temps à tue-tête Mr Sydney Hudelson.

— Dire que mon bolide ne tombera pas !…

— Douter de la chute de mon bolide !…

— Il tombera où je l’ai annoncé !…

— J’ai fixé le lieu de sa chute !…

— Et puisque je ne puis me faire rendre justice…

— Et puisqu’on m’oppose un déni de justice…

— J’irai défendre mes droits jusqu’au bout, et je pars ce soir même…

— Je soutiendrai mon droit jusqu’à la dernière extrémité, et je me mets en route aujourd’hui même…

— Pour le Japon ! hurla Mr Dean Forsyth.

— Pour la Patagonie ! hurla pareillement le docteur Hudelson.

— Hurrah ! » répondirent d’une seule voix les deux camps adverses.

Lorsque tout le monde fut dehors, la foule se divisa en deux groupes, auxquels se joignirent les curieux qui n’avaient pu trouver place dans la salle d’audience. Ce fut un beau tumulte ; cris, provocations, menaces de ces enragés. Et sans doute les voies de fait n’étaient pas loin, car, visiblement, les partisans de Mr Dean demandaient qu’à lyncher Mr Hudelson, et les partisans de Mr Hudelson étaient friands de lyncher Mr Forsyth, ce qui eût été une façon ultra-américaine de terminer l’affaire…

Heureusement, les autorités avaient pris leurs précautions. De nombreux policemen intervinrent, avec autant de résolution que d’opportunité, et séparèrent les combattants.

Les adversaires furent à peine écartés les uns des autres, que leur colère un peu superficielle tomba. Comme il leur fallait bien, cependant, conserver un prétexte pour faire le plus de vacarme possible, s’ils cessèrent leurs cris contre le chef du parti qui n’avait pas leur préférence, ils continuèrent à en pousser en l’honneur de celui dont ils avaient adopté le drapeau.

« Hurrah pour Dean Forsyth ! »

« Hurrah pour Hudelson ! »

Ces exclamations se croisaient avec un bruit de tonnerre. Bientôt, elles se fondirent en un seul rugissement :

« À la gare ! » hurlaient les deux partis enfin d’accord.

La foule, aussitôt, s’organisa elle-même en deux cortèges qui traversèrent obliquement la place de la Constitution enfin débarrassée du ballon de Walter Vragg. À la tête de l’un des cortèges paradait Mr Dean Forsyth, et le docteur Sydney Hudelson à la tête de l’autre.

Les policemen laissaient faire avec indifférence, toute crainte de troubles étant écartée. Nul danger, en effet, qu’il survînt une collision entre les deux cortèges, dont l’un conduisait triomphalement Mr Dean Forsyth à la gare de l’Ouest, première étape, pour lui, de San Francisco et du Japon, et dont l’autre escortait non moins triomphalement le docteur Sydney Hudelson à la gare de l’Est, terminus de la ligne de New-York où il s’embarquerait pour la Patagonie.

Peu à peu les vociférations décrurent, puis s’éteignirent dans l’éloignement.

Mr John Proth, qui, sur le pas de sa porte, s’était diverti à regarder la foule tumultueuse, songea alors qu’il était l’heure de déjeuner et fit un mouvement pour rentrer chez lui.

À ce moment, il fut abordé par un gentleman et par une dame qui s’étaient avancés jusqu’à lui en suivant le pourtour de la place.

« Un mot, s’il vous plaît, monsieur le juge, dit le gentleman.

— Tout à votre service, Mr et Mrs Stanfort, répondit Mr Proth avec amabilité.

— Monsieur le juge, reprit Mr Stanfort, lorsque nous avons comparu devant vous, il y a deux mois, c’était pour contracter mariage…

— Et je me félicite, déclara Mr Proth, d’avoir pu faire votre connaissance à cette occasion.

— Aujourd’hui, monsieur le juge, ajouta Mr Stanfort, nous nous présentons devant vous pour divorcer. »

Le juge Proth, en homme d’expérience, comprit que ce n’était pas le moment de tenter une conciliation.

« Je ne me félicite pas moins de cette occasion de renouveler connaissance », dit-il sans se démonter.

Les deux comparants s’inclinèrent.

« Veuillez prendre la peine d’entrer, proposa le magistrat.

— Est-ce bien nécessaire ? » demanda Mr Seth Stanfort, comme il l’avait fait deux mois auparavant.

Et, comme deux mois auparavant, Mr Proth répondit avec flegme :

« Aucunement. »

Impossible d’être plus accommodant. D’ailleurs, bien qu’ils ne soient pas prononcés, en général, dans des conditions aussi anormales, les divorces n’en sont pas pour cela plus difficiles à obtenir dans la grande république de l’Union.

Il semble que rien ne soit aussi aisé, et l’on se délie plus facilement qu’on ne s’est lié dans cet étonnant pays d’Amérique. En de certains États, il suffit d’établir un domicile fictif, et il n’est pas indispensable de se présenter en personne pour divorcer. Des agences spéciales se chargent de réunir les témoins et de procurer des prête-noms. Elles ont des recruteurs à cet effet et il en existe de célèbres.

Mr et Mrs Stanfort n’avaient pas eu besoin de recourir à de tels subterfuges. C’est au lieu de leur domicile réel, à Richmond, en pleine Virginie, qu’ils avaient fait les démarches et accompli les formalités nécessaires. Et s’ils étaient maintenant à Whaston, c’était par simple fantaisie de rompre leur mariage à l’endroit même où il avait été contracté.
Heureusement, les autorités avaient pris leurs précautions. (Page 135.)

« Vous avez des actes en règle ? demanda le magistrat.

— Voici les miens, dit Mrs Stanfort.

— Voici les miens », dit Mr Stanfort.

Mr Proth prit les papiers, les examina, s’assura qu’ils étaient en bonne et due forme. Après quoi, il se contenta de répondre :

« Et voici l’acte de divorce tout imprimé. Il n’y a plus qu’à y inscrire les noms et à signer. Mais je ne sais si nous pourrons ici…

— Permettez-moi de vous proposer ce stylographe perfectionné, intervint Mr Stanfort en tendant l’instrument à Mr Proth.

— Et ce carton qui fera parfaitement office de sous-main, ajouta Mrs Stanfort en enlevant des mains de sa femme de chambre une grande boîte plate qu’elle offrit au magistrat.

— Vous avez réponse à tout », approuva celui-ci, qui commença à remplir les blancs de l’acte imprimé.

Ce travail terminé, il présenta la plume à Mrs Stanfort.

Sans une observation, sans qu’une hésitation fît trembler sa main, Mrs Stanfort signa de son nom : Arcadia Walker.

Avec le même sang-froid, Mr Seth Stanfort signa après elle.

Puis chacun d’eux présentant, comme deux mois plus tôt, un billet de cinq cents dollars :

« Pour honoraires, dit de nouveau Mr Seth Stanfort.

— Pour les pauvres, » répéta Mrs Arcadia Walker.

Sans plus tarder, ils s’inclinèrent devant le magistrat, se saluèrent réciproquement et s’éloignèrent sans retourner la tête, l’un montant vers le faubourg de Wilcox, l’autre dans une direction opposée.

Lorsqu’ils eurent disparu, Mr Proth rentra définitivement chez lui, où le déjeuner l’attendait depuis trop longtemps.

« Savez-vous, Kate, ce que je devrais mettre sur mon enseigne ? dit-il à sa vieille servante, tout en fixant sa serviette sous le menton.

— Non, monsieur.

— Je devrais mettre ceci : « Ici, on se marie à cheval et l’on divorce à pied ! »