La Chasse au Météore/Chapitre XX

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Hetzel (p. 223-227).

XX

Qu’on lira peut-être avec regret, mais que son respect de la vérité historique a obligé l’auteur à écrire, tel que l’enregistreront un jour les annales astronomiques.

Les cris individuels se fondirent en un seul cri, et ce fut comme un rugissement formidable qui jaillit de la foule, au premier frémissement de la masse d’or.

Tous les regards se tendirent du même côté. Que se passait-il ? Avait-on été les jouets d’une hallucination ? ou bien le météore avait-il réellement fait un mouvement ? Dans ce cas, quelle en était la cause ? Le sol ne fléchissait-il pas peu à peu, ce qui pouvait amener la chute finale du trésor dans l’abîme ?

« Ce serait un singulier dénouement à cette affaire qui a remué le monde, fit observer Mrs Arcadia Walker.

— Un dénouement qui ne serait peut-être pas le plus mauvais, répondit Mr Seth Stanfort.

— Qui serait le meilleur », renchérit Francis Gordon.

Non, on ne s’était pas trompé. Le bolide continuait à glisser graduellement du côté de la mer. Point de doute que le terrain ne cédât peu à peu. Si ce mouvement ne s’enrayait pas, la sphère d’or finirait par rouler jusqu’au bord du plateau et s’engloutirait dans les profondeurs de la mer.

Ce fut une stupeur générale, mélangée d’un peu de mépris pour ce sol indigne d’un si merveilleux fardeau. Quel regret que la chute se fût produite sur cette île et non sur l’inébranlable falaise basaltique du littoral groenlandais, où ces milliers de milliards n’auraient pas risqué d’être à jamais perdus pour l’avide humanité !

Oui, il glissait, le météore. Peut-être ne serait-ce qu’une question d’heures, moins encore, une question de minutes, si le plateau venait à s’effondrer brusquement sous son énorme poids.

Au milieu de tous les cris provoqués par l’imminence d’un tel malheur, quelle exclamation d’épouvante avait poussée M. de Schnack ! Adieu, cette unique occasion d’emmilliarder son pays ! Adieu, cette perspective d’enrichir tous les citoyens du Groenland !

Quant à Mr Dean Forsyth et au docteur Hudelson, on pouvait craindre pour leur raison. Ils tendaient les bras désespérément. Ils appelaient au secours, comme s’il eût été possible de répondre à cet appel.

Un mouvement plus prononcé du bolide acheva de leur faire perdre la tête. Sans réfléchir au danger qu’il courait, le docteur Hudelson, rompant la ligne des gardiens, s’élança vers la sphère d’or.

Il ne put aller loin. Étouffé par cette atmosphère embrasée, il vacilla tout à coup au bout de cent pas et s’écroula comme une masse sur le sol.

Mr Dean Forsyth aurait dû être content, la suppression de son compétiteur supprimant radicalement toute compétition ! Mais, avant d’être un astronome passionné, Mr Dean Forsyth était un brave homme, et l’intensité de son émotion le rendit à sa vraie nature. Sa haine factice disparut, tel un mauvais rêve qui disparaît au réveil, et il ne subsista dans son cœur que le souvenir des anciens jours. C’est ainsi que, sans même y penser, comme on fait un geste réflexe, Mr Dean Forsyth — que ceci soit à sa gloire ! — au lieu de se réjouir de la mort d’un adversaire, vola bravement au secours d’un vieil ami en péril.

Ses forces ne devaient pas être à la hauteur de son courage. À peine avait-il atteint le docteur Hudelson, à peine avait-il réussi à le traîner en arrière de quelques mètres, qu’il tombait près de lui inanimé, suffoqué à son tour par cette haleine de fournaise.

Heureusement, Francis Gordon s’était précipité derrière lui, et Mr Seth Stanfort n’avait pas hésité à le suivre. Il est à croire que cela ne laissa pas Mrs Arcadia Walker indifférente.

« Seth !… Seth !… » cria-t-elle instinctivement, comme épouvantée du danger auquel s’exposait son ancien mari.

Francis Gordon et Seth Stanfort, suivis de quelques courageux
Mr Dean Forsyth vola au secours de son ami. (Page 224.)
spectateurs, durent se traîner sur le sol, ramper en se mettant un mouchoir sur la bouche, tant l’air était irrespirable. Enfin ils arrivèrent près de Mr Forsyth et du docteur Hudelson. Ils les relevèrent et les rapportèrent en deçà de la limite qu’il n’était pas permis de franchir, sous peine d’être brûlé jusque dans les entrailles.

Par bonheur, ces deux victimes de leur imprudence avaient été sauvées à temps. Grâce aux soins qui ne leur furent point épargnés, ils revinrent à la vie, mais ce fut, hélas ! pour assister à la ruine de leurs espérances.

Le bolide continuait à glisser lentement, en effet, soit de son mouvement propre sur ce plateau incliné, soit parce que la surface s’infléchissait peu à peu sous son poids. Son centre de gravité se rapprochait de l’arête, au-delà de laquelle la falaise s’enfonçait verticalement sous les eaux.

Des cris s’élevèrent de toutes parts, traduisant l’émotion de la foule. On s’agitait en tous sens, sans savoir pourquoi. Quelques-uns, parmi lesquels Mr Seth Stanfort et Mrs Arcadia Walker, coururent à toute vitesse du côté de la mer afin de ne perdre, du moins, aucun détail de la catastrophe.

Cependant, on eut un moment d’espoir. La sphère d’or s’était immobilisée !…

Mais ce ne fut qu’un moment. Tout à coup, un effroyable craquement se fit entendre… La roche venait de céder, et le météore s’abîmait dans la mer.

Si les échos du littoral ne répercutèrent pas l’énorme clameur de la foule, c’est que cette clameur fut à l’instant couverte par le fracas d’une explosion plus violente que les éclats de la foudre. En même temps un mascaret aérien balaya la surface de l’île, et, sans en excepter un seul, les spectateurs furent irrésistiblement renversés sur le sol.

Le bolide venait de faire explosion. L’eau, pénétrant par les milliers de pores de la surface dans les innombrables alvéoles de cette éponge d’or, s’était instantanément vaporisée au contact du métal incandescent, et le météore avait sauté comme une chaudière surchauffée. Maintenant ses débris retombaient en gerbe dans les flots au milieu de sifflements assourdissants.

La mer fut soulevée par la violence de cette explosion. Une lame prodigieuse monta à l’assaut du littoral et y retomba avec une irrésistible fureur. Épouvantés, les imprudents qui s’étaient approchés du bord prirent la fuite, s’efforçant d’arriver au sommet de la pente.

Tous ne devaient pas l’atteindre. Lâchement repoussée par certains de ses compagnons que la peur transformait en bêtes fauves, Mrs Arcadia Walker fut saisie, renversée. Elle allait être entraînée, lorsque la masse liquide reviendrait vers la grève !…

Mais Mr Seth Stanfort veillait. Presque sans espoir de la sauver, risquant sa vie pour elle, il s’était jeté à son secours dans de telles conditions qu’il y aurait sans doute à compter deux victimes au lieu d’une…

Non. Seth Stanfort parvint à rejoindre la jeune femme, et s’arc-boutant contre une roche, il put résister au monstrueux remous. De nombreux touristes coururent aussitôt à leur aide et les ramenèrent en arrière. Ils étaient sauvés.

Si Mr Seth Stanfort n’avait point perdu connaissance, Mrs Arcadia Walker était inanimée. Des soins empressés ne tardèrent pas à la rappeler à la vie. Ses premiers mots furent pour son ancien mari.

« Du moment que je devais être sauvée, il était tout indiqué que ce fût par vous », dit-elle en lui pressant la main et en lui adressant un regard plein de la plus tendre reconnaissance.

Moins heureux que Mrs Arcadia Walker, le merveilleux bolide n’avait pu échapper à son funeste sort ! Hors de l’atteinte des hommes, ses débris reposaient maintenant dans les profondeurs de la mer. Quand bien même il eût été possible, au prix d’efforts inouïs, de retirer une telle masse de ces insondables abîmes, il fallait renoncer à cet espoir. Du noyau brisé par l’explosion, les milliers d’éclats s’étaient, en effet, éparpillés au large. M. de Schnack, Mr Dean Forsyth et le docteur Hudelson en cherchèrent vainement la moindre parcelle sur le littoral. Non, ils étaient disparus jusqu’au dernier centime, les cinq mille sept cent quatre-vingt-huit milliards. De l’extraordinaire météore, il ne subsistait rien.