100 percent.svg

La Chatte noire (édition Privat, 1920)

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
La Chatte noire (édition Privat, 1920)
LA CHATTE NOIRE, de François Fabié, Texte établi par Marcel BraunschvigPrivat (p. 232-239).

Dans le moulin de Roupeyrac,
Se tient assise sur son sac
Une chatte couleur d’ébène ;
Il est bien certain qu’elle dort :
Ses yeux ne sont que deux fils d’or
Et ses griffes sont dans leur gaine.

Pourtant, ne vous y fiez pas
Et trottinez un peu plus bas,
Rats qui courent par les trémies,
Si vous ne voulez, tout à coup,
Sentir entrer dans votre cou
Toutes ces griffes endormies.


Gardez-vous de donner l’assaut
Au grain qui dort dans le boisseau !
Car, si la Noire se réveille,
Demain, en sacrant, le meunier
Trouvera rouge, au farinier,
La farine blanche la veille.

Soyez discrets, soyez prudents !
N’allez pas aiguiser vos dents
Sur le sac où dort l’assassine,
Car elle bondirait soudain,
Et vous lui crieriez, bien en vain :
« Cousine ! cousine ! oh ! cousine !… »


Près du moulin, dans le verger,
Au soleil, on voit s’allonger
Une chatte couleur d’ébène ;
Il est bien certain qu’elle dort :
Ses yeux ne sont que deux fils d’or.
Et ses griffes sont dans leur gaine.


 Pourtant, ne vous y fiez pas
Et voletez un peu moins bas,
Moineaux, pillards de chènevières !
En s’éveillant, elle pourrait,
Pour se dégourdir le jarret,
Vous faire mordre la poussière.

Chardonnerets au beau pourpoint,
Dans ce verger ne nichez point ;
Ô roitelet, ô rouge-gorge,
Pinson, hôte du vieux poirier,
Écoutez donc !… j’entends crier
Des oisillons que l’on égorge…

C’est bien la chatte noire, hélas !
Elle rôdait par les lilas,
Ainsi qu’un tigre dans les jungles,
Et, flairant quelque fin souper,
Jusqu’au nid elle a dû grimper.
Gare à ses dents ! Gare à ses ongles !



Sous le moulin, dans le ruisseau,
Se tient, assise au bord de l’eau,
Une chatte couleur d’ébène ;
Il est bien certain qu’elle dort :
Ses yeux ne sont que deux fils d’or
Et ses griffes sont dans leur gaine.

Pourtant, ne vous y fiez pas,
Et gardez-vous, dans vos ébats,
De trop approcher de la rive,
Goujons dorés et bleus barbeaux,
Si vous ne voulez, dans le dos,
Sentir une griffe furtive !

Certe, elle n’aime pas le bain,
La chatte noire ! mais enfin,
Pour y harponner une truite,
Elle se risque quelquefois
À se mouiller un peu les doigts,
Comme le diable en l’eau bénite.


Et puis, son nez rose paraît
Plus rose encore, et l’on dirait
Une bouche de jeune fille,
Lorsque d’un beau poisson tremblant,
Qu’elle dévore en grommelant,
La queue à sa lèvre frétille.


À Roupeyrac, dans le bois noir,
On voit souvent glisser, le soir,
Une chatte couleur d’ébène ;
Elle passe, ouvrant ses yeux d’or,
Aussi discrète que la mort,
Aussi farouche, aussi soudaine.

En face du chasseur transi,
Elle vient à l’affût aussi.
Dans l’herbe, où sa robe se mouille,
Elle fait face au braconnier
Et bien souvent c’est ce dernier
Qui de la forêt sort bredouille.


Ainsi, garde à vous, lapereaux
À peine aussi rusés que gros !
La chatte noire a, sur la paille,
Des nourrissons, vrais chenapans
Qui pourraient bien, à vos dépens,
Demain matin faire ripaille ;

Puis, pour leurs jeux extravagants,
Dans votre peau tailler des gants
Ou traîner leur immense proie
Tout un jour par le corridor :
Tel Achille traînant Hector
Autour des murailles de Troie !


Il est minuit, la ferme dort.
Seule, ouvrant ses deux grands yeux d’or,
Près du foyer, la chatte veille
Et songe, en passant proprement
Sa patte alternativement
Derrière l’une et l’autre oreille.


Parfois elle s’arrête un peu,
Pour regarder du chêne en feu
S’enfuir des groupes d’étincelles,
Ou pour écouter la chanson
Du gaz qui filtre du tison,
Et qu’elle prend pour un bruit d’ailes.

D’ailleurs, Milord, le chien d’arrêt,
Qui rêve aussi de la forêt,
Glapit à l’autre coin de l’âtre ;
Et la chatte, l’air anxieux,
Ne ferme qu’à moitié les yeux
Et se tient prête à le combattre.

Mais voilà que ses nourrissons
Accourent... Des doigts polissons
Peignent sa queue électrisée.
Elle avertit les imprudents,
Puis gronde, puis montre les dents,
Puis rugit, en mère offensée ;


Enfin, après un vif juron,
Elle leur distribue en rond
Quatre ou cinq gifles maternelles,
Et, le silence étant complet,
Leur tend ses flancs chargés de lait,
En refermant ses deux prunelles.