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La Chimie dans l’antiquité et au moyen-âge/01

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LA CHIMIE
DANS
L’ANTIQUITÉ ET AU MOYEN ÂGE

I.

LES GRECS, LES LATINS, LES SYRIENS.



I. Collection des anciens Alchimistes grecs, texte et traduction, avec la collaboration de M. Ch.-Em. Ruelle, 3 vol. in-4°, 1887-1888. — II. Les Origines de l’Alchimie, 1 vol. in-8°, 1885. — III. La Chimie au moyen âge. Tome ier : Essai sur la transmission de la science antique, Doctrines et pratiques chimiques ; tome ii : l’Alchimie syriaque, texte et traduction, avec la collaboration de M. Rubens Duval ; tome iii : l’Alchimie arabe, texte et traduction, avec la collaboration de M. Houdas.


La science moderne est fille de la science antique, c’est-à-dire de la science grecque : ce sont les Grecs qui ont constitué la science sous la forme que nous connaissons aujourd’hui. En effet, avant les Grecs, il n’existait pas de science rationnelle proprement dite, dégagée de toute attache mystique et sacerdotale. Si l’astronomie était cultivée en Égypte et en Chaldée, c’était d’abord pour fixer les époques des fêtes religieuses, et en maintenir la corrélation avec les phénomènes naturels de l’agriculture. C’était aussi pour déterminer les enchaînemens mystérieux que l’astrologie fixait entre la position des astres et les événemens privés ou publics, d’après cette croyance que la vie des hommes et le développement des phénomènes étaient déterminés par la fatalité des influences sidérales qui avaient présidé à leur naissance. La géométrie et la mécanique avaient été poussées assez loin à Babylone, à Thèbes et à Memphis, dans leurs applications au mesurage des champs et à la construction des édifices, comme en témoigne l’étude des monumens indestructibles de la vieille Égypte : l’équilibre de ceux de la Chaldée, construits en briques, effondrés aujourd’hui, avait exigé des connaissances du même ordre, peut-être encore plus développées. Mais les opérations de l’une et de l’autre étaient toujours accompagnées de prières et d’invocations magiques. Dans un autre ordre, c’est sur les traitemens que l’on faisait subir aux métaux, aux poteries, aux verres colorés, aux étoffes teintes, que la science expérimentale s’est exercée d’abord, et la perfection des pratiques d’alors est attestée par les débris des civilisations rassemblés dans nos musées. Or les vieux manuscrits alchimiques nous disent que ces pratiques étaient exposées dans le Livre du Sanctuaire du temple. La médecine y reconnaît aussi ses origines. Ce n’était pas là une vaine métaphore. Les temples, en effet, étaient dans l’Orient antique le dépôt de toute science : aujourd’hui même c’est autour des mosquées que se groupe tout l’enseignement musulman. Mais les membres du sacerdoce d’autrefois n’auraient jamais imaginé que leur double rôle de prêtre et de savant pût être distingué. Ils associaient les pratiques scientifiques avec les prières et les rites religieux, dont l’accomplissement était réputé indispensable pour celui des opérations elles-mêmes. La notion du miracle, accordé par la faveur des dieux et au besoin imposé à leur volonté par les formules de la magie, était jugée inséparable de l’action secrète des forces naturelles.

Ce furent les Grecs qui opérèrent la disjonction et qui fondèrent ainsi, à partir du vie siècle avant notre ère, la science rationnelle, dépouillée de mystère et de magie, telle que nous la pratiquons maintenant. L’époque alexandrine vit le triomphe de la nouvelle méthode : alors l’astronomie fut pleinement dégagée de l’astrologie, la géométrie séparée des rites antiques des agrimensores, la médecine et la chirurgie débarrassées des pèlerinages et des pratiques superstitieuses, la chimie rendue indépendante des incantations par lesquelles on croyait assurer le succès des manipulations.

Il en fut ainsi, en principe du moins et pour les esprits les plus éclairés. Car la partie mystique et charlatanesque de ces sciences, leur association avec les prières et les invocations mystérieuses, ne disparurent pas subitement. Elles persistèrent dans l’antiquité ; elles reprirent même une nouvelle faveur, à mesure que la culture antique tombait en décadence. Elles furent aussi en honneur pendant tout le moyen âge, et elles règnent encore en Orient.

La science européenne a repris peu à peu, depuis le xvie siècle, la ferme tradition des philosophes helléniques ; elle s’est débarrassée du vieil attirail des dogmes et des opérations chimériques et elle a poursuivi sans relâche la construction de l’édifice fondé par les Grecs. Si le travail accumulé des générations l’a élevée à une hauteur non soupçonnée des anciens et s’il en a étendu les applications dominatrices à toutes les branches de l’organisation sociale, cependant nous avons le droit de dire que nos méthodes et notre esprit moderne ne seraient certes pas désavoués par un Archimède ou par un Aristarque de Samos : à la lecture de nos ouvrages, ils reconnaîtraient leurs légitimes héritiers.

Mais entre la science grecque et celle des modernes, il y a un intervalle de plus de seize siècles, pendant lequel la transmission des faits, des idées, des méthodes, n’a pas eu lieu directement. Elle s’est effectuée par des intermédiaires, d’un esprit moins ferme et imbus des anciens préjugés. De là un mélange de raison pure et de mysticisme, qui a dominé la science vers la fin de l’empire romain et pendant tout le moyen âge. En raison même de cette association de deux élémens contraires, et devenus depuis inconciliables, la science gréco-alexandrine a pris une figure étrange, aux débuts de l’ère chrétienne, à une époque où le pur rationalisme de Démocrite, d’Aristote et de leurs premiers disciples avait fléchi. De là ce curieux amalgame, où les notions positives de la chimie proprement dite se confondent avec les rêveries du gnosticisme et les derniers restes des traditions religieuses de la vieille Égypte. Ce mélange a duré même en chimie plus longtemps que dans toute autre science, et c’est seulement à la fin du siècle dernier que la chimie s’est affranchie complètement de ces idées singulières et constituée sous une forme purement scientifique. La longue histoire de ses progrès successifs et de ses tentatives systématiques, à la fois dans l’ordre pratique et dans l’ordre philosophique, est des plus remarquables, et je me propose d’esquisser aujourd’hui le tableau de l’une des périodes les plus intéressantes de cette histoire : je veux parler de la période qui a suivi l’époque alexandrine et qui a précédé la connaissance et l’acclimatation définitive de l’alchimie, au xiiie siècle, dans l’Europe occidentale.

Cette étape est dominée par le nom des Arabes, auxquels les écrivains les plus répandus rattachent en général les progrès accomplis depuis les Grecs dans la plupart des sciences. Souvent même on a été jusqu’à attribuer aux Arabes la découverte même de la chimie, opinion qui tombe devant la connaissance exacte des auteurs originaux.

J’ai consacré près de dix ans à ces études, et publié pour la première fois les textes des chimistes grecs d’abord, puis ceux des chimistes syriens et arabes, demeurés jusque-là ensevelis dans les grandes bibliothèques de Paris, de Londres et de Leyde ; on dédaignait de les lire, parce qu’on les regardait comme chimériques et inintelligibles. Il y a cependant dans ces vieux textes une science réelle et profonde, mélangée, à la vérité, de notions erronées sur la transmutation des métaux, et de prétentions illusoires et souvent charlatanesques. J’ai cherché à dégager de cet alliage le côté scientifique proprement dit ; et j’ai montré la source de l’erreur fondamentale de l’alchimie dans les théories philosophiques de Platon et d’Aristote sur la constitution de la matière. Je me propose de retracer aujourd’hui, aux lecteurs de la Revue, les notions acceptées par les alchimistes grecs et de leur présenter la suite de mes études sur les alchimistes syriens, arabes, et sur les commencemens de l’alchimie latine, telle qu’elle s’est développée, au moment même de cette première réapparition des arts et des lettres antiques au xiiie siècle, qui précéda la grande et définitive renaissance du xvie.


I. — L’ALCHIMIE GRECQUE.

Rappelons d’abord les faits découverts par les alchimistes grecs, ainsi que les idées et les théories qui leur servaient de guides ; ces faits et ces idées sont le point de départ des développemens ultérieurs.

Les métaux purs ne se rencontrent guère dans la nature, à l’exception de l’or, exploité de tout temps à l’état natif, dans les alluvions des fleuves, ou dans les roches des diverses époques géologiques. On trouve aussi dans les mêmes conditions un alliage natif d’or et d’argent, appelé par les anciens or blanc ou électrum, et qui fut regardé comme un métal particulier jusque vers le vie siècle de notre ère : il a même été employé dans la fabrication de la monnaie par les Lydiens, puis par les villes grecques de l’Asie-Mineure, jusque vers le temps d’Alexandre. Mais cet alliage ne présente aucune fixité dans ses propriétés, les proportions relatives des deux composans étant variables. En raison de cette diversité même, il a joué un rôle important dans les idées et les tentatives des alchimistes, relatives à la transmutation des métaux ; car on pouvait en extraire à volonté de l’or ou de l’argent, suivant les traitemens employés : de là l’opinion que l’électrum était susceptible d’être changé dans l’un ou dans l’autre des deux métaux nobles.

Ces idées et ces tentatives semblaient d’ailleurs confirmées par les pratiques métallurgiques usitées dans la fabrication des autres métaux. Le fer, le cuivre, le plomb, l’étain, l’argent même, ne préexistent point dans la nature, sauf dans des minéraux exceptionnels ; ils s’y trouvent d’ordinaire à l’état de composés oxydés ou sulfurés, et ce sont en réalité des produits engendrés par l’art humain. En effet, c’est en soumettant les derniers composés à des réactions plus ou moins compliquées, où interviennent le feu, les agens combustibles, la cuisson, le grillage au contact de l’air, que l’on prépare les divers métaux. Ces préparations étaient accomplies autrefois, en vertu d’un empirisme traditionnel dont les origines se perdent dans la nuit des âges. Depuis un siècle à peine, les chimistes ont réussi à s’en rendre compte et à les perfectionner, à l’aide de notions plus précises, fondées sur les théories de la science moderne. Notre temps d’ailleurs assiste à une transformation plus radicale encore dans la métallurgie, par suite des découvertes de l’électrochimie. Mais dans l’antiquité tout reposait, je le répète, sur un empirisme, à peine dirigé par de vagues analogies.

Or, les métaux que les anciens obtenaient ainsi et mettaient en œuvre n’étaient pas toujours des métaux purs. Il existait pour eux une multitude de variétés de cuivre et de plomb. Par exemple, le plomb noir et le plomb blanc furent d’abord distingués : le premier était notre plomb moderne, le second est devenu notre étain ; mais ces noms s’appliquaient aussi à d’autres métaux et alliages, tels que l’antimoine, obtenu par le grillage et la réduction de son sulfure, dans certaines conditions décrites par Dioscoride ; de même quelques alliages d’argent, désignés à l’origine sous le nom grec de cassitéros, qui fut affecté plus tard à notre étain ; le stannum de Pline offre encore ce double sens.

Les alliages blancs, à surface brillante et peu altérable, avaient reçu un nom particulier, celui d’asem, ou argent égyptien, qui reparaît sans cesse chez les alchimistes grecs et se confond avec celui de l’argent sans titre défini (asémon) : ce nom était donné à des matières fort diverses, depuis l’étain pur jusqu’à l’électrum.

De même le métal désigné sous le nom de chalkos en grec, œs en latin, nom qui comprenait des espèces innombrables ; à tel point que nos traductions modernes emploient indifféremment les noms d’airain, de cuivre et même de bronze pour le représenter : mais ces traductions sont presque toujours incertaines et souvent inexactes. Le cuivre pur des modernes est trop mou pour servir à forger des armes ou des outils solides, et les noms grecs et latins expriment d’ordinaire des alliages. Aussi les anciens attribuaient-ils aux cuivres diverses couleurs, et ils en spécifiaient l’espèce par des adjectifs tirés soit de ces couleurs même, soit du lieu d’origine. Tels étaient le cuivre rouge ou cuivre de Chypre, œs cyprium, épithète qui est devenue au temps de l’empire romain le nom propre du métal, cuprum ; tels le cuivre jaune, le cuivre blanc, etc. Le cuivre jaune embrassait à son tour bien des variétés, car sa composition variait extrêmement. Rappelons d’abord les bronzes, alliages de cuivre et d’étain, employés pendant des siècles à la fabrication des armes, jusqu’au jour où ils furent détrônés par les progrès de la fabrication et de la trempe du fer. Au temps de l’empire romain, on désigna l’un de ces alliages, qui servait à faire des miroirs, par le nom de Brindes, lieu où se trouvaient les fabriques : œs brundusinum, d’où est venu notre mot bronze ; d’autres alliages de diverses nuances, jaunes ou blanchâtres, unissaient au cuivre le plomb et le zinc, métal inconnu des anciens à l’état de pureté, mais dont ils connaissaient les minerais, appelés cadmies ou calamies naturelles, d’où nous avons fait le mot calamine. La fusion de ces minerais avec ceux du cuivre engendrait des métaux semblables à notre laiton, dont le nom même a été dérivé de celui d’electrum, par suite des altérations successives que l’industrie a fait subir au vieux métal lydien, depuis l’antiquité jusqu’au xiie siècle de notre ère.

Tandis que certains des composés du cuivre acquéraient ainsi des noms particuliers, en raison de l’importance de leurs applications ; au contraire, parmi les nombreux alliages du cuivre à teinte jaune, il en est d’autres, usités dans l’antiquité et au moyen âge, qui sont tombés en désuétude : par exemple, les combinaisons que le cuivre forme avec l’arsenic et l’antimoine, intermédiaires éminemment aptes à permettre l’association des corps, tels que le fer opposé au cuivre ou à l’étain, métaux rebelles à une union plus directe. La chimie moderne ne connaît plus guère ces alliages. Cependant, nous avons vu ressusciter, il y a une vingtaine d’années, parmi les brevets d’invention, un alliage de cuivre et d’antimoine, doué de l’apparence et de la plupart des propriétés de l’or ; on pourrait même le faire passer pour lui, auprès des personnes inexpérimentées et peu au courant des méthodes infaillibles de l’analyse moderne. Or cet alliage était connu des alchimistes grecs, et il figure dans les traductions syriaques de leurs œuvres.

Ainsi, dans l’antiquité et au moyen âge, il existait une foule de métaux artificiels, rangés sous ces catégories générales de plomb, de fer, de cuivre, d’étain, d’électrum, enfin d’or et d’argent.

Ce n’est pas tout : de même que l’argent pur était confondu dans la pratique des orfèvres avec les divers alliages désignés sous le nom d’asem, le nom même de l’or ne s’appliquait pas seulement à l’or pur ; mais les orfèvres l’avaient étendu aux alliages de ce corps avec le cuivre et d’autres métaux, alliages inégalement riches, servant à fabriquer des bijoux à bas titre, qu’ils s’efforçaient de faire payer comme or pur par leurs cliens. Ces usages et ces pratiques frauduleuses subsistent, même de nos jours, en Orient et partout où la loi n’a pas établi des règles invariables et des pénalités sévères pour fixer le titre des objets d’or et d’argent livrés à la vente. La fraude est perpétuelle dans ce genre d’industrie, en raison des primes considérables qui lui sont offertes par le prix élevé des objets.

Ces faits étant connus, il est facile de concevoir les idées et les théories des alchimistes et de se représenter leurs pratiques et leurs espérances.

En effet, la première notion qui leur apparaissait comme établie par l’expérience, c’était celle de la variabilité des propriétés des métaux. La définition théorique de nos corps simples, qui restent immuables dans leur nature et dans leur poids, à travers la suite des métamorphoses, ne s’est dégagée que lentement, et elle n’est même devenue certaine pour les chimistes que depuis un siècle à peine. Sans doute, l’esprit positif des législateurs romains avait aperçu la nécessité d’employer de l’or et de l’argent purs, ou alliés à un degré fixe, dans la fabrication des monnaies, destinées à servir d’unité pour les transactions. Mais c’était là une prescription pratique et non un principe scientifique. Si les artisans qui maniaient ces métaux savaient obtenir des corps doués de la pureté légale, cependant ils ne possédaient aucun signe pour distinguer si de tels corps représentaient réellement un métal unique et inaltérable dans son essence ; ou bien s’il s’agissait d’un certain terme conventionnel, dans la suite indéfinie des transformations de la matière.

Ces définitions légales s’appliquaient d’ailleurs uniquement à l’or et à l’argent. Quant au cuivre, au plomb, à l’étain, rien ne prouvait que quelqu’une de leurs espèces sans nombre représentât, de préférence aux autres, un état fondamental, auquel l’ensemble de celles-ci dût être rapporté. Bref, l’or, l’argent, le cuivre, le plomb étaient, en réalité, aux yeux des alchimistes des mélanges ou composés, dont on pouvait modifier à volonté les propriétés, en y ajoutant, ou en en retranchant certains composans.

L’unité fondamentale de la matière résidait au-delà. Elle était subordonnée à l’existence des quatre élémens : la terre, l’eau, l’air et le feu, dont l’association, suivant Platon et Aristote, constitue tous les êtres de la nature. Nous savons aujourd’hui, depuis les découvertes faites en chimie il y a un siècle à peine, que ces élémens antiques ne sont pas des substances véritables, mais les symboles des états fondamentaux de la matière, tels que la solidité, la liquidité, la gazéité, tous états statiques ; le quatrième élément, le feu, représentant un état dynamique des corps. Au contraire, ces symboles avaient un caractère vraiment substantiel pour les alchimistes, caractère précisé par l’identification approximative de leurs prétendus élémens avec certains produits, dans lesquels les propriétés correspondantes à l’un des élémens paraissaient résider d’une façon plus éminente. Ainsi on lit ce qui suit dans Comarius, auteur contemporain d’Héraclius : « Le feu a été subordonné à l’eau et la terre à l’air ; » le nom de chacun de ces élémens étant surmonté dans les manuscrits par le signe du corps qui le représentait pendant l’opération à laquelle Comarius fait allusion. Au-dessus du mot feu, on lit le signe du soufre ; au-dessus du mot eau, le signe du mercure ; au-dessus du mot terre, le signe du molybdochalque (alliage de plomb et de cuivre) ; au-dessus du mot air, le signe du mercure de nouveau (sans doute à l’état de vapeur). Ces désignations n’avaient, d’ailleurs, rien de spécifique : dans un autre article grec, intitulé le Travail des quatre élémens, une liste de produits multiples répond à chaque élément, envisagé comme catégorie générique. Le pseudo Raymond Lulle, alchimiste latin, emploie continuellement ce symbolisme : par exemple dans la description de la fabrication des pierres précieuses artificielles. On conçoit que de telles descriptions étaient indéchiffrables, sans le concours d’un adepte initié et à qui la tradition transmise par ses maîtres faisait connaître le sens du symbole pour chaque cas particulier.

La science moderne est devenue plus précise. En même temps, les élémens substantiels des anciens sont passés pour elle à l’état de qualités et de phénomènes et il en est résulté une modification profonde dans les idées des philosophes et dans les conceptions, même les plus usuelles, de l’humanité. Cependant, derrière les élémens qui étaient supposés ajouter aux corps leurs qualités propres, les savans grecs concevaient l’unité essentielle, comme résidant à un degré plus élevé dans la matière première indéterminée ; modifiée par des formes et des accidens multiples, elle concourt à former toutes choses. Les élémens, disent-ils, sont opposés par leur qualité et non par leur substance. Cette notion, plus générale, n’a pas cessé de dominer les conceptions cartésiennes et même celles de notre temps.

Mais ces vues métaphysiques étaient trop vagues pour fournir aux orfèvres et aux alchimistes une explication claire des faits que leur montrait leur pratique journalière. Ici se manifeste un état d’esprit tout spécial. La chimie, en effet, a possédé de tout temps une aptitude singulière à créer une sorte de métaphysique matérialiste, où les noms d’êtres, de principes premiers sont employés avec une signification restreinte et en quelque sorte tangible. Les chimistes grecs disaient que les métaux étaient comme l’homme ; ils avaient un corps et une âme. L’âme, d’ailleurs, pour la plupart des philosophes anciens, n’était autre chose qu’une matière plus subtile. C’est ainsi que les alchimistes furent conduits à imaginer une matière première, propre aux métaux seuls, et qui en constituait l’essence commune. Elle semblait indiquée par cet état général de fusion que prennent tous les métaux soumis à l’action du feu ; état dans lequel ils sont disposés à recevoir tout alliage, toute coloration, toute impression de propriétés nouvelles. Pour les vieux Égyptiens, cette matière première était le plomb, désigné par eux sous le nom d’Osiris. « Osiris est le principe de toute liquidité, dit Olympiodore ; c’est lui qui opère la fixation dans les sphères du feu. » — « Toutes les substances métalliques, d’après un autre auteur, ont été reconnues par les Égyptiens comme produites par le plomb seul. » Le mot plomb désignait alors aussi l’étain, l’antimoine et une multitude d’alliages plus ou moins voisins de l’argent ; c’était d’ailleurs des minerais de plomb que l’on extrayait le plus souvent l’argent, qui en représentait en quelque sorte le perfectionnement.

Mais vers le temps de la guerre du Péloponnèse, apparut dans le monde une nouvelle substance, le mercure ou argent liquide, qui répondait mieux encore à la notion de la matière première métallique.

Quelle était l’origine de ce métal singulier ? C’est ce qu’aucun auteur ne nous a appris. Nous savons cependant qu’à cette époque les Carthaginois exploitaient les mines d’or et d’argent de la Bétique, et que les minerais de mercure, situés dans la même région, étaient parfaitement connus et mis en œuvre au temps de l’empire romain. Il semble donc que le mercure soit venu de là.

Quoi qu’il en soit, l’aspect et les propriétés de cet argent liquide, et vaporisable, presque aussi résistant aux agens chimiques que son vieil homonyme solide, frappèrent vivement les imaginations. Il semblait qu’il suffît de le fixer, c’est-à-dire de lui ôter son état liquide et sa volatilité, pour obtenir les divers métaux et spécialement l’argent véritable.

Le mercure devint ainsi la matière première des métaux pour les alchimistes. Nous lisons à cet égard les passages les plus décisifs dans Synésius, écrivain de la fin du ive siècle de notre ère, lequel paraît devoir être identifié avec le célèbre évêque de la Cyrénaïque, contemporain des deux Théodose. Voici ce qu’il écrit, dans une lettre adressée à Dioscorus et qui rappelle, par le fond et par la forme, les dialogues de Platon et le Timée en particulier. « Le mercure est donc de différentes sortes. — Oui, il est de différentes sortes, tout en étant un. — Mais s’il est un, comment est-il de différentes sortes ? — Oui, il est de différentes sortes et il a une très grande puissance. N’as-tu pas entendu dire à Hermès : Le rayon de miel (mercure) est blanc (argent), et le rayon de miel est jaune (or) ? — Oui, je le lui ai entendu dire. Mais ce que je veux apprendre, Synésius, enseigne-le-moi. — C’est l’opération que tu sais (la transmutation). — Le mercure prend donc de toute manière les apparences de tous les corps ? — Tu as compris, Dioscorus. En effet, de même que la cire affecte la couleur qu’elle a reçue, de même aussi le mercure, ô philosophe ! blanchit tous les corps et attire leurs âmes, il les digère par la cuisson et s’en empare. Étant donc disposé convenablement et possédant en lui-même le principe de toute liquidité, lorsqu’il a subi la transformation, il prépare tout le changement des couleurs. Il forme le fond permanent, tandis que les couleurs n’ont pas de fondement propre ; ou plutôt le mercure, perdant son fondement propre, devient un sujet modifiable par les traitemens exécutés sur les corps métalliques. — Le mercure travaillé par nous reçoit toutes sortes de formes… »

En résumé, le mercure étant la matière première des métaux, il fallait d’abord le fixer, c’est-à-dire le rendre solide et stable au feu, à la façon des métaux proprement dits ; puis il fallait le teindre, à l’aide d’un principe tinctorial, blanc ou jaune, tel que le soufre, ou les sulfures d’arsenic ; ce qui devait le changer finalement en argent ou en or.

Ajoutons, pour compléter cette exposition, que le mot mercure avait des acceptions multiples. Non seulement on distinguait, comme le fait Pline, le mercure natif, extrait directement des mines, du vif argent artificiel préparé au moyen du cinabre ; mais ce dernier même était appelé mercure de cuivre, mercure de plomb, mercure d’étain, suivant qu’on le préparait à froid, en broyant le cinabre dans un mortier de cuivre, de plomb, d’étain, avec divers ingrédiens ; le mercure obtenu paraissait participer du métal qui avait servi à le préparer. Pour nous, c’est toujours le même mercure, rendu impur à la vérité par quelque trace du métal précipitant ; mais, aux yeux des alchimistes, c’étaient des métaux différens ; il existe à cet égard chez les Grecs, et surtout dans les traductions syriaques de Zosime, des textes décisifs. Pour comprendre les idées des alchimistes sur ce point, il faut se reporter aux faits qu’ils avaient observés. Mais il y a plus, le mot mercure désignait à leurs yeux deux matières radicalement différentes pour nous : le mercure moderne, ou mercure tiré du cinabre, et l’arsenic métallique, qu’ils appelaient le mercure tiré de l’orpiment. L’un et l’autre, en effet, sont volatils et sublimables ; l’un et l’autre teignent le cuivre en blanc ; l’un et l’autre forment des sulfures rouges. On voit, par ces détails précis, quelle extension de sens avait pris le mot mercure vulgaire et comment le mercure des philosophes représentait une sorte de quintessence, commune à ces diverses sortes de mercure, c’est-à-dire la matière première des métaux, susceptible d’être changée par la teinture en or ou en argent. Il s’agissait soit d’extraire réellement ce mercure des métaux ordinaires, pour le teindre ensuite en or ou en argent ; soit et plutôt d’opérer sur sa substance en puissance, telle qu’elle était contenue dans le cuivre, dans le plomb, dans l’étain ou dans le fer, pour éliminer les qualités contraires et compléter les qualités conformes, par des agens convenables, en même temps qu’on en opérait la teinture. Les agens tinctoriaux étaient eux-mêmes désignés sous le nom générique de pierre philosophale.

Telle était la théorie philosophique et tels étaient les faits d’expérience sur lesquels s’appuyaient les essais de transmutation chez les alchimistes gréco-égyptiens. Dirigés par ces idées, ils obtenaient, en effet, toute sorte d’alliages métalliques, les uns blancs et presque inaltérables comme l’argent, auquel on les assimilait ; les autres jaunes et d’une stabilité comparable à l’or, dont on leur donnait le nom. L’or et l’argent véritables entraient d’ailleurs le plus souvent dans la composition de ces alliages ; ils jouaient le rôle de semence, et on croyait les multiplier par l’action de certains fermens, à la façon des êtres vivans. Mais les alchimistes avaient dû s’apercevoir bien des fois qu’il ne suffisait pas de réaliser les prétendues recettes de transmutation pour fabriquer de l’or et de l’argent : après avoir obtenu des métaux qui en possédaient l’apparence et un certain nombre de propriétés, il en manquait toujours quelques-unes, et c’est ici qu’intervenait la partie mystique de leur science.

« Ne va pas croire, dit Olympiodore, que l’action manuelle seule soit suffisante ; il faut encore celle de la nature, une action supérieure à l’homme. » C’était par les prières et les formules magiques que l’on devait compléter la transmutation.

En attendant, la confusion entre l’argent véritable et les alliages blancs, désignés sous le nom d’asem ou argent d’Égypte, entre l’or véritable et certains autres alliages jaunes, était soigneusement entretenue par les alchimistes dans l’esprit de leurs adeptes et surtout dans celui du public. Ils allaient même jusqu’à désigner sous le nom d’or et d’argent des métaux simplement teints à leur surface par l’action du mercure et des sulfures d’arsenic, voire même des métaux recouverts d’un vernis doré. Cette confusion de langage existe même dans les industries de notre temps, quand elles parlent des ors d’une teinture ou d’une étoffe.

Les recettes de la chrysopée et de l’argyropèe du faux Démocrite, quand on les relit en se guidant d’après cette idée, ne sont nullement chimériques ; car elles n’expriment pas autre chose que la préparation des alliages simulant l’or et l’argent, et celle des teintures et vernis superficiels. Cependant, les orfèvres alchimistes, tout en fraudant les acheteurs et en leur vendant des bijoux à bas titre et falsifiés, n’en étaient pas moins dupes de leurs propres théories. Nous avons vu reparaître de notre temps les vieux rêves de la magie, si puissans en Égypte et à Babylone ; or c’était, je le répète, sur les formules magiques que les alchimistes comptaient pour compléter leur œuvre et mener jusqu’au bout la mystérieuse transmutation, dont ils prétendaient faire chaque jour la démonstration devant le public. Comme il est arrivé trop souvent aux prophètes orientaux, ils trompaient le public par des tours de prestidigitateurs ; mais en même temps ils croyaient au fond posséder réellement la puissance dont ils se targuaient. C’est l’histoire de la plupart des mystiques et nous voyons aujourd’hui se reproduire les mêmes illusions sous nos yeux, dans les prétentions de l’hypnotisme et de la télépathie.

J’ai connu, il y a quelques années, l’aventure d’un alchimiste contemporain, qui prétendait fabriquer de l’argent. Un jour, ayant épuisé ses ressources, il porta au mont-de-piété quelques lingots de l’un de ses alliages, en déclarant qu’ils contenaient 85 centièmes de leur poids d’argent. Le commissaire du mont-de-piété eut la naïveté d’accepter sa déclaration et de lui prêter le tiers de la valeur déclarée. Le prêt n’ayant pas été remboursé, on envoya le lingot à la Monnaie pour en réaliser la valeur : les essayeurs y trouvèrent seulement trois centièmes d’argent. Jusqu’ici cette histoire n’a rien de surprenant. Mais l’alchimiste, mis en arrestation, soutint son dire. Il prétendit que les savans officiels avaient des procédés d’analyse insuffisans et qu’il se faisait fort de démontrer devant les juges la composition qu’il avait assignée à son alliage. Son avocat demandait même qu’il pût faire cette preuve devant le tribunal : peut-être l’alchimiste était-il convaincu et croyait-il à l’efficacité de quelque formule secrète pour réaliser son miracle.

Les théories sur lesquelles les alchimistes s’appuyaient n’en méritent pas moins toute notre attention, à cause de leurs fondemens à la fois techniques et philosophiques. L’idée de la teinture des métaux était même généralisée par eux et étendue à toutes sortes d’autres problèmes, d’un intérêt industriel non moins puissant. C’est ainsi qu’ils teignaient le verre et lui communiquaient l’apparence des pierres précieuses naturelles. Là aussi les alchimistes avaient la prétention d’imiter et de reproduire la nature. Les émeraudes, les saphirs, les rubis naturels étaient, disaient-ils, reproduits par eux, et cette tradition a traversé tout le moyen âge. Telle est l’origine de ces prétendus plats et objets d’émeraude, de grande dimension et d’un prix jugé autrefois inestimable, qui sont encore conservés dans les trésors de certaines églises. La croyance à ces fabrications a duré, jusqu’au jour où la chimie moderne dévoila les antiques artifices : c’est seulement de nos jours et depuis un demi-siècle que les pierres précieuses naturelles ont été reproduites avec leur composition véritable et leurs propriétés identiques.

Les alchimistes teignaient également les étoffes, et la précieuse teinture en pourpre, réservée aux souverains et aux dieux, était assimilée par eux à la teinture dorée des métaux. Dans un cas comme dans l’autre, une trace de matière colorante, incorporée à une grande masse de matière susceptible de teinture, lui communique dans toutes ses parties sa couleur, en s’incorporant à elle, pour engendrer un tout réputé homogène.

Tels étaient les faits observés et les idées régnantes en chimie vers la fin de l’empire romain. Nous allons voir comment la connaissance de ces faits et de ces théories s’est maintenue et propagée pendant le cours du moyen âge.


II. — L’ALCHIMIE OCCIDENTALE AVANT LES ARABES.

Deux voies ont été suivies dans la transmission de la science antique : la voie pratique et professionnelle et la voie théorique et générale. En effet, la civilisation et l’empire romain, qui en était le représentant, ne se sont pas évanouis tout d’un coup, dans un cataclysme qui anéantit à la fois les hommes et les institutions. De pareilles aventures sont rares dans l’histoire ; quoique l’extermination complète de certaines populations, dans les invasions mongoles par exemple, ait pu faire disparaître brusquement certaines races et leurs traditions. De même la destruction de Carthage par les Romains. Mais l’invasion barbare fut une opération multiple et collective, qui a duré trois siècles et substitué peu à peu à l’univers romain un monde plus confus, retenant d’innombrables débris des anciennes organisations. Les industries surtout ont survécu, à cause de leur nécessité. Au temps des Francs en Gaule, des Visigoths en Espagne, des Lombards en Italie, on a continué à travailler la pierre et les métaux, à fabriquer des ornemens et des bijoux, à teindre des étoffes, à inventer des engins pour la guerre, à préparer des remèdes pour les maladies. Si les esprits puissans et créateurs dans les divers arts ont cessé de se manifester dans un milieu où ils n’eussent rencontré ni l’éducation ni les moyens d’action indispensables, les fabricans et les artisans techniques n’en ont pas moins poursuivi leurs travaux conformément aux vieilles règles inscrites dans des réceptaires et cahiers de formules, d’après les vieux auteurs grecs et latins et leurs abréviateurs.

C’est là précisément ce qui est arrivé pour la chimie : un certain nombre de ces registres d’ateliers nous sont parvenus. Nous en possédons quelques-uns en langues grecque, syriaque et même latine ; j’ai publié moi-même plusieurs de ces traités techniques, jusque-là manuscrits et ignorés, en les accompagnant de commentaires spéciaux. Jusqu’ici cet ordre de renseignemens était demeuré à peu près inconnu des historiens de la chimie, et c’est l’ignorance de leur existence qui a surtout concouru à entretenir les opinions régnantes sur le rôle prépondérant des Arabes dans la transmission de la science antique. En réalité, une portion de celle-ci s’était conservée directement dans les traditions de l’Occident.

Essayons de préciser les idées à cet égard, en commençant par les Grecs. Nous lisons les lignes suivantes, copiées peu après l’an 1000, dans un manuscrit conservé dans la Bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, et qui reproduit des traités plus anciens : « Livre métallique et chimique sur le travail de l’or et de l’argent, la fixation du mercure. Ce livre traite des vapeurs (distillation), des teintures métalliques et des moulages avec le bronze, ainsi que des teintures des pierres vertes (émeraudes), des grenats et autres pierres de toute couleur et des perles ; et des colorations en garance (pourpre végétale) des étoffes de peau destinées à l’empereur. Toutes ces choses sont produites avec les eaux salées et les œufs (philosophiques, appareils de digestion), au moyen de l’art des minéraux. » Ce titre représente un traité écrit vers le viiie et le xe siècle, pour résumer les traditions techniques. C’est celui d’un véritable manuel de chimie byzantin, embrassant l’orfèvrerie et les alliages métalliques, la distillation, la coloration des verres et pierres précieuses artificielles, le travail des perles et la teinture des étoffes : quelque chose comme un traité de chimie industrielle contemporain. À chacun de ces sujets répondent des articles spéciaux, souvent très développés, dans la collection des alchimistes grecs. Ce n’est pas ici le lieu de les exposer en détail : je dirai seulement que ces articles représentent les travaux qui font suite aux alchimistes alexandrins, tels que le pseudo Démocrite, Zosime, Jamblique, le pseudo Moïse et autres écrivains des premiers siècles de notre ère ; lesquels se rattachaient eux-mêmes à des traditions plus anciennes, de l’ordre de celles du Papyrus égyptien qui existe à Leyde, de celles du « Livre du Sanctuaire du Temple, » et des « procédés gravés sur les stèles, » en caractères symboliques, dans l’ombre des édifices sacrés, dont parle Olympiodore.

Les traités postérieurs à la chute de l’empire romain sont essentiellement techniques ; la partie théorique et philosophique des ouvrages de leurs prédécesseurs a presque entièrement disparu, en même temps que la puissance intellectuelle des générations successives s’est abaissée. Cependant on en retrouve encore quelques traces, ainsi que des pratiques superstitieuses destinées à assurer le succès des opérations.

Les ouvrages techniques écrits en langue grecque ne sont pas les seuls qui aient conservé dans l’Occident la pratique des industries chimiques. En effet, cette langue était inconnue des ouvriers métallurgistes, verriers ou teinturiers de la Gaule et de l’Italie centrale. Ce n’est pas qu’on ne saisisse quelques traces de l’influence des arts grecs dans l’Italie méridionale, assujettie jusqu’au temps des Normands à la domination byzantine.

Il existe à Lucques un vieux manuscrit, écrit vers le temps de Charlemagne, et intitulé Compositiones ad tingenda, etc. « Recettes pour teindre les mosaïques, les peaux, et autres objets, pour dorer le fer, pour l’emploi des matières minérales, pour l’écriture en lettres d’or, pour faire les soudures, et autres documens des arts. » Or, on lit dans ce manuscrit des recettes sur la pulvérisation de l’or et de l’argent, recettes grecques, transcrites en lettres latines, probablement sous la dictée, par un copiste qui n’entendait rien à ce qu’il écrivait. Les orfèvres italiens, qui utilisaient les procédés des Compositiones, empruntaient évidemment leurs recettes aux maîtres ès-arts de Constantinople. Les procédés pour réduire les métaux précieux en poudre avaient alors une importance exceptionnelle : non-seulement parce que les corps amenés à cet état servaient à la dorure et à l’argenture, mais aussi parce que l’on pouvait transporter les métaux précieux d’un pays à un autre, en leur donnant l’apparence de matières terreuses et sans valeur. Ce mode de transport a été usité pendant tout le moyen âge, en dépit des interdictions légales, et on conçoit que les recettes en aient été tenues cachées par l’emploi d’une langue étrangère aux artisans.

On peut établir l’existence d’ouvrages latins, d’un ordre plus élevé et d’une composition plus méthodique, qui paraissent avoir été traduits du grec, au temps même de l’empire romain, pour l’usage des orfèvres, sans avoir passé par la tradition byzantine. Je veux parler d’un grand ouvrage qui nous est parvenu par des manuscrits du xe et du xiie siècle, sous le titre de Mappœ clavicula : « Clé de la peinture. » Il renferme la plupart des recettes des Compositiones, et j’en ai rencontré des fragmens étendus dans les manuscrits alchimiques de la fin du xiiie siècle. C’était donc un ouvrage fort répandu à cette époque. Ce n’est pas le seul d’ailleurs ; car nous possédons toute une littérature analogue, à l’usage des industriels d’alors, sous les titres suivans : Cahier de divers arts, par le moine Théophile ; les Couleurs et les arts des Romains, par Eraclius ; le Livre des divers arts, ouvrage existant à la bibliothèque de l’École de médecine de Montpellier, divers opuscules publiés par Mrs Merrifield, dans son ouvrage sur la « pratique des peintres anciens. »

La suite de ces traités continue, dans le cours des âges, par une filiation non interrompue jusqu’aux manuels Roret de notre temps. La Clé de la peinture est le plus ancien de ces ouvrages et le plus intéressant. C’est une collection de formules, de date inégale et d’origine différente. Le titre même sous lequel elles sont rassemblées est un titre de fantaisie, ajouté probablement à une basse époque, et qui ne répond qu’à une fraction minime de l’ouvrage. Celui-ci nous est venu par deux manuscrits, l’un du xe siècle découvert à Schlestadt par M. Giry, et l’autre du xiie siècle. Le dernier a servi de base à une publication faite sans commentaires, dans le recueil anglais intitulé Archœologia. Le plus ancien manuscrit ne contient aucune trace d’influence arabe ; celle-ci se manifeste au contraire par l’intercalation d’un groupe de recettes dans le plus moderne. Bornons-nous donc au plus ancien. Les formules qui y sont transcrites résultent de l’assemblage de deux traités mis bout à bout : l’un est le même que les Compositiones déjà citées ; tandis que l’autre est beaucoup plus intéressant, car c’est un véritable traité méthodique sur les métaux, qui paraît traduit en grande partie de quelque auteur grec aujourd’hui perdu, peut-être de celui qui aurait servi également de base au manuel byzantin relaté plus haut.

Ce traité débute par des articles relatifs à l’or et à l’argent, aux alliages destinés à les imiter et aux procédés pour écrire en lettres d’or et en lettres d’argent. On y trouve de véritables formules de transmutation, identiques avec celles des alchimistes grecs, et fondées également sur l’emploi des composés arsenicaux. Ce qui augmente l’intérêt des recettes latines, c’est qu’elles sont traduites littéralement des recettes des alchimistes grecs. Quelques-unes se lisent en effet dans la Chimie du pseudo Moïse, que j’ai publiée pour la première fois il y a cinq ans ; d’autres sont tirées du papyrus de Leyde, retrouvé dans un tombeau de Thèbes en Égypte, au commencement de ce siècle. On ne saurait admettre la connaissance directe de ce papyrus par l’auteur primitif du traité latin ; mais sans aucun doute il a eu entre ses mains un groupe de prescriptions d’orfèvres antiques, consignées dans des registres qui ont été traduits du grec en latin, probablement vers les derniers temps de l’empire romain. Il y est même question de la fabrication des représentations colorées des dieux, dans un passage qui est traduit à peu près textuellement de Zosime.

Ce sont là des résultats d’un haut intérêt pour l’histoire de la chimie romaine ; surtout si on les rapproche d’un essai de Caligula pour fabriquer l’or avec le sulfure d’arsenic, essai relaté par Pline, et d’un passage de Manilius, poète du temps de Tibère, sur l’art de multiplier les métaux, ainsi que d’une phrase de Sénèque sur les procédés attribués à Démocrite pour amollir l’ivoire et colorer le verre. Tous ces faits concourent à établir la diffusion des connaissances et des prétentions alchimiques dans l’Occident latin, dès les débuts du moyen âge et antérieurement à toute influence arabe.

Le traité latin original que je décris en ce moment ne s’occupait pas seulement de l’or et de l’argent, mais des autres métaux, cuivre, fer, plomb, étain. Malheureusement cette portion du livre n’est pas venue jusqu’à nous ; nous possédons seulement une table de ce groupe d’articles, dans le manuscrit de Schlestadt. Or cette table présente une frappante analogie avec le contenu d’un traité de Zosime, subsistant à l’état de version syriaque, qui sera examiné tout à l’heure.

À la suite, toujours comme dans les manuels grecs, venaient des articles sur les verres colorés et sur le travail des perles. Parmi les titres de la vieille table, on lit notamment le suivant : fabrication du verre incassable. Il s’agit d’un récit d’après lequel le verre incassable aurait été inventé du temps de Tibère, qui en interdit la fabrication par la crainte de ses conséquences économiques. La légende a même transformé le verre incassable en verre malléable. Or, d’après la lecture des vieux textes, il semble que la recette n’ait jamais été perdue et qu’elle ait subsisté à l’état de secret de fabrique, pendant tout le moyen âge. Il en est souvent fait mention, mais toujours comme d’un mystère merveilleux. On sait que le verre incassable a été découvert de nouveau de notre temps ; mais sans que cette découverte ait amené jusqu’ici de grandes conséquences, à cause de l’impossibilité de travailler un tel verre après refroidissement, en raison de son instabilité.

Le traité latin se terminait par deux articles dont la perte est fort regrettable : l’un relatif aux signes alchimiques, probablement les mêmes que ceux des Grecs ; l’autre à la « prière qu’il faut réciter pendant la fabrication de l’or, afin que l’or soit réussi. » Ces mots sont un dernier cachet d’origine, qui atteste le mélange d’incantations religieuses et de recettes industrielles, sur lequel reposait la science chimique d’autrefois.

Ainsi les pratiques et les imaginations des vieux métallurgistes et orfèvres égyptiens, pratiques dont la date initiale se perd dans la nuit des temps, avaient été réduites d’abord en corps de doctrines par les Grecs alexandrins, puis transmises de bonne heure aux artisans romains et traduites en latin. Pratiques et opinions se sont perpétuées dans les ateliers occidentaux, en Italie et en France, au milieu de la décadence carolingienne et jusqu’aux viiie et xe siècles, époques de la transcription des manuscrits de Lucques et de Schlestadt. Ces pratiques, maintenues par la technique des métaux précieux, se sont rejointes vers le xiie siècle avec les pratiques et les théories des alchimistes grecs, ramenées d’un autre côté, en Occident, par l’intermédiaire des Arabes, qui les avaient eux-mêmes appris des Syriens, disciples directs des Grecs.

C’est de cette seconde branche de la tradition chimique que je vais maintenant m’occuper.


III. — LA SCIENCE ET L’ALCHIMIE SYRIAQUES.

Les conquêtes d’Alexandre transformèrent l’Orient ; elles introduisirent la culture hellénique en Égypte, en Syrie, en Mésopotamie, et jusqu’en Perse et dans la lointaine Bactriane. De grandes cités grecques ne tardèrent pas à être fondées, depuis les rivages de la mer jusqu’à la région du Tigre. Cependant la civilisation grecque ne réussit pas à étouffer complètement celles qui l’avaient précédée. Celles-ci exercèrent d’abord sur les souverains grecs eux-mêmes une influence profonde, et la langue même des vaincus finit par reparaître jusque dans l’ordre officiel et littéraire. Les peuples syriens, convertis au christianisme, réclamèrent pour leurs besoins religieux un texte de l’ancien et du Nouveau-Testament dans leur langue native : ce fut la version Peshito, écrite vers la fin du iie siècle de notre ère. Non-seulement les ouvrages des pères grecs furent traduits, avec les décrets et les canons des conciles ; mais les Syriens possédèrent des saints et des pères autorisés, tels que saint Ephrem, dans leur propre langue. Des académies se fondèrent pour développer la culture syriaque, au sein même de l’empire byzantin.

Édesse devint ainsi le siège d’une académie et d’une bibliothèque, où l’étude des sciences profanes se mêlait à celle des sciences religieuses. Dès le ve siècle, Cumas et Probus traduisaient du grec en syriaque les œuvres d’Aristote et les livres de médecine, de géométrie, d’astronomie, de grammaire et de rhétorique.

Mais l’histoire prouve que la culture scientifique ne demeure pas longtemps fidèle à l’orthodoxie. L’habitude des méthodes de critique et d’observation que l’on puise dans les sciences naturelles ne tarde guère à être transportée dans la théologie, et son premier résultat, c’est l’hérésie. Les doctrines de Nestorius servirent de texte à ces premières discussions. L’orthodoxie triompha, et son triomphe aboutit, en 432, à l’expulsion des docteurs par l’évêque Rabula. Son successeur Hiba les rappela. Mais, en 489, l’académie d’Édesse fut détruite par l’évêque Cyrus, d’après les ordres de l’empereur Zénon, un peu avant l’époque où Justinien forma, également au nom de l’orthodoxie, la célèbre école d’Alexandrie. Dans un cas comme dans l’autre, il en résulta la ruine plus ou moins complète de la culture des sciences, dont la chimie faisait dès lors partie.

Ce furent les Sassanides, ennemis de l’empire byzantin, qui recueillirent les proscrits. Les Syriens fugitifs se réfugièrent en Perse, où leurs connaissances en médecine leur assurèrent un bon accueil. Ils y développèrent l’école de Nisibe et fondèrent l’école hippocratique de Gandisapora, fort en honneur au temps des Chosroës. D’autres Syriens, les Jacobites ou monophysites, rivaux des Nestoriens, cultivaient les mêmes études dans leurs écoles de Résaïn, en Mésopotamie, et de Kinnesrin, en Syrie proprement dite. Enfin, pour compléter ce tableau, rappelons qu’une autre branche sémitique, les Sabéens idolâtres, avait conservé à Harran l’adoration des astres et les derniers vestiges de la culture babylonienne.

On voit comment se forma, vers le ve siècle, en Mésopotamie, un centre scientifique véritable, qui subsista jusqu’au xie siècle, époque à laquelle il fut détruit à son tour par le fanatisme musulman. C’est dans ce centre que s’alluma le flambeau de la science arabe, en chimie comme en médecine, en astronomie comme en philosophie.

Mais il est nécessaire de dire que ces écoles syriaques, si multipliées et si importantes, ont joué surtout un rôle de transmission. Il ne paraît pas qu’on doive leur rattacher aucune découverte propre, sauf peut-être celle du feu grégeois, attribuée à Callinique d’Héliopolis. Leur rôle se borna à traduire et à commenter les maîtres grecs en rhétorique et en philosophie, — celles d’Aristote surtout ; — en mathématiques et en astronomie, — qui comprenait alors l’astrologie ; — ainsi qu’en médecine et en chimie.

Sergius, évêque médecin du vie siècle, fut l’un de ces traducteurs, et son nom est cité à plusieurs reprises dans les ouvrages alchimiques grecs. Ajoutons que ces sciences, alchimie, médecine, astronomie, étaient cultivées par les mêmes personnes, aussi bien à la cour des Sassanides qu’à celle des empereurs byzantins. L’alchimiste grec Stéphanus, au temps d’Héraclius, avait la prétention de les enseigner toutes, et leur réunion concourait à procurer aux adeptes considération et respect, de la part des souverains.

Les savans syriens furent même envoyés plus d’une fois comme ambassadeurs à Constantinople par les rois persans. Mais leur autorité grandit encore après la conquête de la Syrie par les Arabes, conquête rendue plus facile par l’assentiment des indigènes. Les califes abbassides les recherchaient, à cause de leur habileté médicale ; ils les employaient comme ingénieurs, astrologues, trésoriers, et leur donnaient des villes et des provinces à gouverner. Ils avaient toute confiance dans ces personnages étrangers aux populations et que leur religion, aussi bien que leur inaptitude à exercer un commandement militaire, rendaient incapables d’avoir une influence indépendante de celle de leurs protecteurs. Ainsi firent les califes, depuis Al-Mansour, Haroun-al-Raschid, Al-Mamoun, jusqu’à Al-Moutawakkil, non sans être accusés plus d’une fois d’incroyance et d’hérésie par les musulmans rigides. Bagdad devint le siège d’écoles importantes et de bibliothèques, alimentées par les achats et les conquêtes des califes.

Citons quelques exemples de ces carrières de savans syriaques. Honein-ben-Ishak (809-877) était célèbre par sa science médicale. Al-Moutawakkil lui demanda de composer un poison pour se débarrasser d’un ennemi : le médecin ayant refusé, il fut mis en prison et y resta un an. Mais, au bout de ce temps, le calife, convaincu de sa vertu, lui donna toute sa confiance.

C’est là une histoire qui s’est souvent reproduite en Orient, même de nos jours. Le serment d’Hippocrate imposait précisément aux médecins l’interdiction de livrer du poison, dès les temps florissans de la Grèce, et Palgrave fait un récit analogue au précédent, dans son voyage en Arabie, en même temps qu’il nous apprend l’estime où les médecins syriens y sont encore tenus de nos jours.

Ishak profita de sa faveur pour développer la culture scientifique, telle qu’il l’entendait. Il se fit nommer président de la commission chargée de traduire les ouvrages des Grecs ; les unes de ces traductions étaient nouvelles, les autres, de simples révisions des traductions antérieures. Ces traductions avaient lieu soit en langue syriaque, soit en langue arabe. Elles comprirent : Euclide, Archimède, Hippocrate, Dioscoride, Galien, Aristote, Alexandre d’Aphrodisie, etc. Le fils et le neveu d’Ishak, confondus parfois avec lui, poursuivirent cette œuvre.

Ainsi s’accomplit autour des califes abbassides, du viiie au xe siècle, un travail de compilation et de résumé de la science antique, parallèle à celui qui avait lieu à la même époque à Constantinople, et qui a donné naissance, entre autres, aux collections de Constantin Porphyrogénète. Telle est aussi l’origine de la collection des alchimistes grecs, qui se trouve dans les principales bibliothèques d’Europe et que j’ai publiée il y a cinq ans ; telle est celle des alchimistes syriaques, conservée en manuscrits à Londres et à Cambridge, et que je viens également de publier, avec le précieux concours de M. Rubens Duval. Le moment est venu d’en donner une idée.

Ces écrits appartiennent à deux groupes distincts : les uns sont de simples traductions du grec ; les autres, au contraire, relèvent de la tradition arabe, et sont écrits dans cette langue, quoique en caractères syriaques. Pour le moment, nous parlerons seulement des compositions traduites du grec. Elles nous ont conservé toute une série d’ouvrages, dont quelques-uns existent même à la fois en original et en traduction, sauf quelque différence dans les versions, comme il arrive toujours.

Parlons d’abord du manuscrit du British Museum. Il débute par la liste des signes et des noms des métaux et des produits de matière médicale employés en chimie, signes et noms semblables ou identiques à ceux des auteurs grecs.

Cependant les noms des métaux sont joints, non-seulement à ceux des planètes correspondantes, mais aussi à ceux des divinités babyloniennes assimilées, dont Harran conservait le souvenir. L’étain est désigné à la fois par Zeus et par Bel ; le cuivre par Aphrodite et par Bilati, ou par Astera ; le plomb par Cronos et par Camosch, etc.

Les sept terres, les douze pierres employées comme remède et amulettes, les dix-neuf minéraux tinctoriaux employés pour colorer le verre, rappellent ces combinaisons numériques, si chères aux Orientaux et aux néo-pythagoriciens. Après ces nomenclatures, l’écrivain a transcrit une grande composition, partagée méthodiquement en dix livres, sous le titre de Doctrine de Démocrite le Philosophe. Elle débute en effet par la chrysopée et l’argyropée du pseudo Démocrite, suivie de préparations traduites du grec, relatives au travail des métaux, des verres colorés, et à la transmutation. C’est une pure compilation.

Le manuscrit syriaque de Cambridge a conservé, outre les textes contenus dans le précédent, une portion considérable de l’œuvre de Zosime, formant douze livres, perdus en grec. C’est le plus ancien ouvrage méthodique de chimie, dont le plan a été reproduit depuis lors et jusqu’à notre temps. En effet, chacun des livres de Zosime est consacré à un métal particulier et aux préparations, et teintures qui en dérivent. Ainsi les livres I et II traitent de l’argent sans titre, autrement dit asem ou argent d’Égypte. D’autres livres ont pour titre le Travail du cuivre, le Travail de l’étain, le Travail du mercure, le Travail du plomb, le Travail de l’électrum, le Travail du fer. On y voit apparaître quelques préparations désignées par le nom de leurs auteurs, Tertullus par exemple, conformément aux usages de la science moderne. Mais cet usage était contraire aux traditions égyptiennes, et Zosime ajoute que les prêtres s’y opposaient, attribuant tout aux livres d’Hermès, personnification du sacerdoce égyptien ; ce qui est conforme aux indications des auteurs connus, tels que Diodore de Sicile, Jamblique, Tertullien, Galien, etc. On voit combien la science résistait alors aux attributions personnelles.

Là aussi Zosime parle des idoles colorées, réputées vivantes et qui inspiraient la terreur au vulgaire, dans un langage qui rappelle les fraudes signalées par Héron d’Alexandrie et par les pères de l’église. À côté des recettes techniques, on lit des mythes singuliers, tels que le récit tiré du livre d’Enoch, sur les anges séducteurs qui ont enseigné les arts aux femmes, la source d’étain liquide, à laquelle on offre une vierge, les miroirs magiques d’électrum construits par Alexandre, et les talismans d’Aristote ; ces légendes, qui envisageaient Alexandre et Aristote comme des magiciens, remontent aux Alexandrins, et elles ont passé aux Arabes, puis au moyen âge latin. Les talismans de Salomon figurent également ici. Ce sont de nouvelles preuves de la connexion qui n’a pas cessé d’exister entre les pratiques magiques et les pratiques alchimiques, depuis les Grecs et les Syriens jusqu’aux Arabes.

Signalons un morceau bizarre, qui semble écrit au temps de la lutte des chrétiens contre l’hellénisme, et où l’auteur ignorant confond Hippocrate avec Démocrite. Il l’envisage comme le bienfaiteur de l’humanité et l’oppose à Homère, regardé comme le créateur du mal dans le monde et le type de la perversité. Il a été maudit de Dieu et justement frappé de cécité, et cependant ses paroles font autorité dans les tribunaux et autres lieux d’oppression ; sa doctrine rend les juges contempteurs de la justice. Ce passage a-t-il été composé au iiie siècle de notre ère, ou bien plus tard, par quelque médecin de l’École dite hippocratique de Gandisapora ?

En résumé, l’alchimie syriaque est formée surtout des traductions des alchimistes grecs, dont elle a conservé de précieux fragmens. Si elle offre quelque trace des traditions babyloniennes et persanes qui n’ont pas passé par l’intermédiaire des Alexandrins, cependant elle ne contient aucune doctrine nouvelle, ni même aucun fait important, aucune préparation essentielle qui n’existe pas chez les Grecs. Les Syriens, malgré leur zèle pour la science, ne sont pas parvenus à une véritable originalité ; leurs œuvres n’ont joué qu’un rôle dans l’histoire, celui de maintenir la continuité de la culture intellectuelle et de servir de point de départ à la science arabe.


M. Berthelot.