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La Chine et les Chinois (G. Valbert)

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La Chine et les Chinois (G. Valbert)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 71 (p. 213-225).


LA
CHINE ET LES CHINOIS

L’empire du Milieu, le royaume fleuri, a tenu pendant quelque temps une grande place dans nos pensées. Nous avions commencé par décider que les enfans de Han n’étaient pas des adversaires sérieux ; ils nous ont prouvé qu’on a toujours tort de trop mépriser ses ennemis. Après une série de brillantes victoires, qui ont fait le plus grand honneur à l’infatigable courage de nos soldats et à l’habileté des chefs qui les conduisaient, nous avons commis une imprudence qui a failli tout compromettre.

Si nos renseignemens sont exacts, dès le lendemain de notre arrivée à Lang-Son, les sages insistèrent pour qu’on ne poussât pas plus loin, pour qu’on se renfermât dans les limites marquées par le traité de Tien-Tsin ; ils déclaraient qu’il fallait s’abstenir de toute provocation inutile, se garder d’inquiéter la Chine par une entrée intempestive sur son territoire, que notre infériorité numérique nous obligeait à demeurer sur la défensive dans des positions où nous étions inexpugnables. Les sages n’ont pas eu gain de cause. Resté seul à Lang-Son avec la deuxième brigade, le général de Négrier court à la porte de Chine, la fait sauter, bat l’armée chinoise. Sans doute ce vaillant eut ses raisons ; mais après s’être installé à Dong-Dang pour couvrir Lang-Son, il dut pousser plus loin encore et établir un autre poste avancé pour couvrir Dong-Dang. Le 23 mars, il veut se donner de l’air et il attaque de nouveau. On se heurte contre des positions très fortes. Le combat continue le 24 ; un ordre du général n’est pas exécuté, et un régiment doit battre en retraite, en abandonnant ses blessés, à qui les Chinois coupent la tête devant nos hommes. Enhardis par leur succès, ils attaquent Lang-Son quatre jours plus tard ; ils sont repoussés et battus, sans que la brigade soit obligée de donner tout entière. À quatre heures et demie, une balle met le général de Négrier hors de combat, et le colonel Herbinger, qui prend le commandement, ordonne la retraite immédiate sur le Delta. En vain, le commandant Servières lui représente que deux escadrons de spahis et une batterie sont en route pour le rejoindre, qu’une partie de la première brigade va être envojée à son secours, qu’il y a des munitions à Fo-Vi et à Dong-Song, c’est-à-dire à un et à deux jours de marche. Le commandant offre même de rester seul à Lang-Son avec son bataillon. Le colonel ne veut rien écouter, il donne le signal du départ, tandis que, de leur côté, les Chinois rentraient en Chine. Comme le général de Négrier, il eut sans doute ses raisons, qu’apprécieront ceux qui sont chargés de l’entendre et de le juger.

Après tout, cette fâcheuse mésaventure n’était qu’un incident de guerre. Y a-t-il jamais eu des guerres sans incidens ? S’est-on jamais battu sans faire des fautes, sans les payer et sans être tenu de les réparer ? Cependant Paris s’émeut, Paris s’inquiète et s’agite ; un ministère est renversé. Quelques heures plus tard, on apprend que la Chine offre la paix, et nous en sommes réduits à admirer la sagesse chinoise, qui a décidé qu’il valait mieux traiter à des conditions honorables que de s’obstiner à tenter la fortune. Sans se laisser griser par un succès éphémère et fortuit, elle s’est souvenue des défaites, elle a tenu compte des dangers, elle a considéré que l’amiral Courbet était un adversaire fort incommode, et que, grâce aux mesures qu’il avait prises, le riz n’arrivait plus. Mais il faut convenir qu’il y a eu dans cette histoire un jour au moins où Pékin a été beaucoup plus raisonnable que Paris.

Tant que les Chinois nous ont fait la guerre, nous nous sommes beaucoup occupés d’eux. Nous aurions tort de croire que désormais ils n’auront plus rien à démêler avec nous, qu’il nous est permis de les oublier. Nous avons à débattre, eux et nous, les clauses et les termes d’un traité de commerce, et nos vœux accompagnent à Tien-Tsin l’intelligent sous-directeur de nos affaires étrangères, chargé de suivre cette délicate négociation. Puisse-t-il joindre la prudence cauteleuse d’un vieux mandarin à la souplesse d’esprit et à la sûreté de jugement que lui connaissent ses amis ! Mais nous n’aurons pas seulement des rapports commerciaux à entretenir avec les Chinois. Car nos récentes conquêtes, nous sommes devenus leurs voisins, et il est d’une sagesse élémentaire d’apprendre à connaître ses voisins, de ne pas s’en tenir à leur sujet aux idées de convention, aux à-peu-près.

Les Chinois nous ont donné l’exemple. Depuis que la fatalité des circonstances et des événemens les ont fait entrer eh rapport avec les nations chrétiennes, ils ont senti le besoin d’étudier de plus près ceux qu’ils appellent les fankwei ou les diables étrangers, de se familiariser avec nos idées, avec nos inventions, avec nos méthodes. Ils ont établi à Chang-Hal un office de traductions, dirigé par M. John Fryers, et cet office a déjà traduit en chinois nombre d’ouvrages techniques et de livres de science français, allemands ou anglais. Le ministre des États-Unis à Pékin écrivait, il y a quatre ans, à son gouvernement : « Je savais qu’une école de sciences et un département des traductions faisaient partie du plan général de cette institution ; mais j’étais loin de penser que les travaux de ces traducteurs fussent poussés aussi activement. Il résulte des notes de M. Fryers que le zèle des Chinois employés à ces travaux donne de grandes espérances pour l’avenir [1]. »

La Chine a ses boursiers, qu’elle envoie courir le monde, compléter leurs études en Amérique, à Londres, à Paris ou à Berlin. L’un de ces boursiers, le colonel Tcheng-Ki-Tong, a été un élève fort brillant de notre école des sciences politiques, et il a prouvé, par un livre qui a fait du bruit, qu’on peut être à la fois un très bon Chinois et un Parisien très raffiné. Pourquoi n’aurions-nous pas, nous aussi, nos boursiers chargés de nous enseigner la Chine ? C’est un vœu qu’exprimait un de nos jeunes écrivains, revenu tout récemment des bords de la Rivière-Rouge. Il voudrait qu’on installât à Pékin une école dans le genre de nos écoles de Rome et d’Athènes, que l’état entretînt dans la cour du Nord sept ou huit savans dont l’unique emploi serait d’étudier la civilisation du Céleste-Empire et de nous en faire connaître les résultats et les monumens [2]. » Les renseignemens qu’ils pourraient nous fournir seraient également profitables et à nos politiques et à nos philosophes. La civilisation qui fleurit sur les bords du Fleuve-Jaune et du Fleuve-Bleu n’est pas seulement la plus ancienne du monde, elle est aussi l’une des plus compliquées. Un Chinois disait à un Européen : « Quoi que vous disiez de mon pays, je vous soutiendrai le contraire, et nous aurons tous les deux raison. »

« — Connaissez-vous la patrie du dragon volant et des théières de porcelaine ? Tout le pays est un cabinet de raretés, environné d’une immense et interminable muraille gardée par cent mille sentinelles tartares. C’est une curieuse contrée et un curieux peuple. La nature, avec ses apparitions grêles et contournées, ses fleurs gigantesquement fantasques, ses arbres nains, ses montagnes découpées, ses fruits voluptueusement baroques, ses oiseaux parés et bariolés, est là-bas une caricature aussi fabuleuse que l’homme avec sa tête pointue et couronnée d’une flamme chevelue, ses révérences, ses ongles démesurés, sa vieille et intelligente gravité et sa langue enfantine composée de monosyllabes. Dans cette étrange contrée, la nature et l’homme ne peuvent se regarder sans rire ; mais ils ne rient pas tout haut, ils sont tous deux trop civilisés pour cela et trop polis, et en cherchant à contenir les éclats de leur gaîté, ils font les grimaces les plus bizarres. » Ainsi parlait Henri Heine, qui ne connaissait, à vrai dire, que la Chine des paravens et des potiches. Mais un Anglais, M. Hunter, qui a passé la meilleure partie de sa vie à Canton, convient que le royaume fleuri est pour l’Européen qui l’habite le pays des étonnemens et des surprises, que les fils de Han semblent s’être appliqués à prendre en toute chose le contrepied de nos idées, de nos opinions et de nos mœurs [3]. La Chine a décidé depuis des siècles, dans sa profonde sagesse, que le blanc était la couleur du deuil et le bleu celle du demi-deuil, que la chauve-souris était l’emblème du bonheur et le canard le symbole des félicités domestiques, que les pantalons ne conviennent qu’aux femmes, que les hommes doivent porter des jupes et ne jamais quitter leur éventail, que les habits n’auraient pas de poches, qu’on serrerait ses papiers dans ses bas et dans ses bottes, qu’il faut laisser les fourchettes aux barbares et se servir de bâtonnets pour pousser adroitement le morceau dans la bouche, qu’il convient d’écrire au pinceau dans des colonnes perpendiculaires et qu’un cavalier qui se respecte monte toujours à cheval du côté droit, que ce ne sont pas les ancêtres qui anoblissent leurs descendans, que ce sont les descendans qui anoblissent leurs ancêtres, que le secret de la médecine est le yin et le yang ou le principe mâle et femelle, et qu’au surplus on doit payer son médecin tant qu’on se porte bien et ne lui rien donner dès qu’on tombe malade.

Comment ne pas s’étonner, dans un pays où l’on voit partout des fleurs, sauf dans les jardins, et dont les habitans, qui semblent tenir beaucoup à la vie, n’ont pas de plus cher souci que de se munir longtemps d’avance d’un beau cercueil, dans un pays où il n’y a ni avocats, ni avoués, ni notaires et où personne ne sent le besoin d’en avoir, où les actions et les paroles sont gouvernées par une étiquette aussi rigide que compliquée, qui vous interdit sévèrement de demander à votre voisin des nouvelles de sa femme, de ses filles ou de ses sœurs, mais vous autorise à demander au premier venu quel est son âge et son nom très honorable, à quoi il répond : « Mon nom sans importance est Chung. » Il ne faudrait pourtant pas croire que ces règles et ces usages aient été inventés dans le dessein avoué de chagriner nos goûts, de contrarier nos habitudes. Ceux qui les ont institués il y a quelque quatre mille ans ne songeaient guère à nous. Il est bon de savoir s’étonner ; mais ce n’est que le commencement de la sagesse.

Il est à remarquer que les voyageurs qui n’ont fait que toucher barres en Chine professent d’ordinaire un suprême mépris pour l’empire du Milieu, qu’ils s’écrieraient volontiers : « Est-il bien possible d’être Chinois ? » — Ils ont découvert qu’en Chine l’homme et la femme sont jaunes, que le jeune chien, le rat musqué et les nids d’hirondelles y passent pour les mets les plus délicats, pour un souverain régal, que tous les alimens y sont frits à l’huile ou bouillis à l’eau, que la cuisine y est exécrable, quoique le divin maître-queux, Low-Man-Ke, y ait écrit un Manuel du parfait cuisinier en trois cent vingt volumes. Ces mêmes voyageurs, aussi prompts que décisifs dans leurs jugemens, nous ont appris que les Chinois ont la fâcheuse habitude de se débarrasser de leurs enfans, surtout de leurs filles, par des procédés qui manquent de douceur, bien qu’à la vérité on ait quelque peine à concilier cet usage avec le prodigieux pullulement de la race, avec l’habitude qu’ont les Célestes de se marier très jeunes et de prendre des concubines pour être plus certains de laisser après eux des enfans qui honoreront leur mémoire. « Il m’est arrivé, écrivait spirituellement le colonel Tcheng-Ki-Tong, d’entendre à Paris derrière moi une vieille femme qui disait en me désignant : « Voilà un Chinois ; qui sait si ce ne sont pas mes sous qui l’ont racheté ? » Elle n’avait pas, fort heureusement pour moi, son titre de propriété très en règle, sans quoi j’eusse été sans doute exposé à lui payer l’intérêt de ses sous. Toute bonne action ne doit-elle pas rapporter ? » — On a tenté aussi de nous faire croire que toute Chinoise de conduite légère était livrée à la discrétion d’un éléphant, lequel, après l’avoir fait servir à ses plaisirs, l’écrasait sous son genou. Le colonel Tcheng-Ki-Tong a remarqué à ce propos que, somme toute, il y a peut-être moins d’éléphans en Chine qu’en France, qu’à peine en trouve-t-on deux ou trois dans les ménageries de Pékin. Ce seraient à ce compte des éléphans fort occupés.

En revanche, les voyageurs qui ont séjourné longtemps en Chine s’accordent presque tous à reconnaître que, si étrange qu’elle puisse nous sembler, la civilisation chinoise n’est point méprisable, qu’une fois l’étonnement passé, elle mérite d’être étudiée de près et jugée de sang-froid, que les fils de Han sont nos maîtres en agriculture, que leurs maraîchers sont incomparables, que leurs négocians sont peut-être les plus avisés du monde, que telle tête de mandarin qui nous fait rire cache des trésors d’ironique sagesse, que si le Chinois a une façon toute particulière d’entendre la vie, il joint d’habitude à ses superstitions un bon sens très aiguisé, que, dans cet immense pays où les règlemens abondent, l’art de s’appartenir et de se gouverner soi-même est pratiqué souvent avec plus de succès que dans beaucoup d’autres : « Après tout dit M. Hunter, le Chinois est un peuple heureux et content, d’une industrie exemplaire, sobre, frugal, simple dans ses goûts, aussi sensé que nous et aussi riche en ressources pour faire face aux diverses épreuves de l’existence. Si nous avions eu parmi nous à Canton quelques hommes de science, ils auraient pris plaisir à observer comment ce fluide mystérieux qui est répandu à travers tous les êtres vivans assortit ingénieusement leurs façons d’agir et de penser à l’organisation de chacun. »

Il y a presque toujours de la prévention dans les jugemens que nous portons sur les Chinois : dis-moi ce que tu penses de la Chine, et je te dirai qui tu es. Un radical anglais ou français ne peut tenir en grande estime une nation soumise à la monarchie la plus absolue, et dont le souverain, qui se nourrit de mets particuliers, réservés à son auguste estomac, exige que quiconque l’approche se prosterne sur les genoux et sur les mains en frappant la terre du front. Les amateurs de révolutions et de nouveautés ressentent une invincible antipathie pour un peuple qui, à travers les guerres civiles et la double invasion des Mongols et des Mandchoux, est toujours resté le même, a imposé à ses conquérans ses traditions et ses mœurs, et semble insulter les peuples changeans par sa désespérante immobilité. D’autre part, les positivistes, ayant appris de certains sinologues qu’il n’y a aucun mot en chinois pour nommer Dieu, veulent beaucoup de bien à une race ennemie des chimères, des vaines spéculations, et disposée à croire que la métaphysique est beaucoup moins nécessaire au bonheur que le riz.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que la Chine fournit matière à des controverses passionnées, que tour à tour on l’exalte ou on la ravale. Les jésuites, qui y furent vraiment fort bien reçus, ne craignaient pas d’attester « que ce peuple avait conservé pendant deux mille ans la connaissance du vrai Dieu, qu’il avait sacrifié au Créateur dans le plus ancien temple de l’univers et pratiqué les plus pures leçons de la morale, tandis que l’Europe était plongée dans l’erreur et dans la corruption. » Les dominicains, qui n’aimaient pas la société de Jésus ni les gens qui la recevaient bien, déférèrent les usages de la Chine à l’inquisition de Rome et soutinrent, sous la foi du serment, que les lettrés étaient à la fois des idolâtres et des athées. La Sorbonne, en 1700, traita de fausses, de scandaleuses, de téméraires, d’impies et d’hérétiques toutes les louanges qu’on pouvait donner aux Chinois, et Thomas Maillard de Tournon, envoyé à Pékin comme légat par le pape Clément XI, entreprit de démontrer à l’empereur Cam-hi que les mots écrits par ce souverain sur ses tablettes ne signifiaient pas : Adorez le Seigneur du ciel ! — que, comme son peuple, Cam-hi n’adorait que le ciel matériel. En revanche, Voltaire et les philosophes du XVIIIe siècle professaient un vif enthousiasme pour une société où les guerres de religion étaient inconnues ; ils la considéraient comme le berceau et la patrie du déisme, qui l’avait comblée de ses plus précieuses bénédictions. Le Fils du ciel, le Seigneur des dix mille armées, l’homme unique, l’homme solitaire et le frère du Dragon, celui qui habite dans la salle rose, dans le palais cramoisi et dont le trône est un meuble divin, leur apparaissait comme le monarque de la terre le plus raisonnable, le plus sage et le plus poli, qui rendait l’agriculture respectable à ses sujets en labourant de ses mains impériales un petit champ, sans compter qu’il avait fondé le premier des prix de vertu. Croirons-nous qu’à la fois déistes, idolâtres et athées, les Chinois sont, selon les cas, les plus mécréans et les plus superstitieux des hommes, qu’un de ces reproches ne détruit pas l’autre ou qu’ils admettent la contradiction ainsi qu’il arrive quelquefois parmi nous ? Mais, comme le disait Voltaire, il faut être bien au fait de la langue d’un peuple et de ses mœurs pour démêler ses secrètes contradictions.

Si jamais les vœux de M. Bourde sont exaucés et que notre gouvernement envoie des jeunes gens étudier la Chine à Pékin, il faudra leur recommander de n’y porter aucune idée préconçue, d’oublier pendant quelques années notre langue, nos classifications, nos rubriques et de se faire Chinois pour comprendre les Chinois. Ils perdraient leurs peines à vouloir s’assurer si les Célestes sont matérialistes ou spiritualistes. Les Asiatiques n’ont jamais bien démêlé où finit la matière et où commence l’esprit, et nous-mêmes qui nous piquions jadis de le savoir, nous ne le savons plus depuis quelque temps. Une question plus digne d’être approfondie est d’expliquer comment il a pu se faire qu’une nation comme la Chine soit parvenue à un état de civilisation avancée, en restant fidèle aux idées religieuses et sociales des peuples primitifs. Le régime patriarcal se montre à nous à l’origine des sociétés comme appartenant en propre à des tribus voyageuses, à des peuples pasteurs vivant sous la tente, qui n’étaient que de grandes familles. Les dieux qu’ils adoraient n’avaient pas visage d’homme et ne cherchaient point à s’humaniser ; c’étaient les astres qui éclairaient leur nuit, dont ils suivaient la marche réglée et fatale à travers l’espace et dont le silence les effrayait. Ces dieux taciturnes, nomades comme eux et comme eux sans histoire, refaisant chaque jour ce qu’ils avaient fait la veille, leur commandaient de ne jamais se reposer, de considérer la vie comme un pèlerinage et de parcourir la terre sans la posséder, et ils auraient cru violer la loi de l’univers le jour où ils se seraient assis. Ils étaient les plus polythéistes des hommes ; mais lorsqu’ils considéraient que ces astres qui les gouvernaient et qu’ils ne pouvaient compter habitaient le même ciel et semblaient tous obéir à la même loi, ils étaient tentés de leur donner un maître, et leurs yeux cherchaient au ciel l’invisible berger qui poussait devant lui son troupeau d’étoiles.

Quand l’homme se fut assis, quand la maison remplaça la tente, quand des mains audacieuses, au risque de paraître criminelles, eurent ensemencé la terre et bâti les premières cités, les dieux changèrent comme les mœurs, et le système patriarcal disparut avec la vie nomade. La Chine seule l’a conservé, en prouvant qu’il était compatible avec une civilisation très raffinée. Son architecture, comme on l’a remarqué, témoigne de ses origines et procède de la tente de peaux sous laquelle s’abritait le Touranien voyageur : « Les maisons chinoises, a dit Hope, semblent attachées à des piquets, qui plantés en terre, auraient fini par y prendre racine et par s’immobiliser. » Les hommes qui habitent ces maisons ressemblent bien peu aux pasteurs dont ils descendent, mais ils ont gardé le culte du ciel, la religion des nomades, à cela près qu’ils l’ont sécularisée et que le ciel s’est incarné dans la personne de leur souverain, qui leur sert de médiateur avec les puissances surnaturelles. Il couvre toute la terre, il contrôle l’univers entier, il a la clairvoyance des cinq grands génies. Il dispose de la pluie, du vent et des tempêtes, il dompte les élémens, il est en son pouvoir d’anéantir tout ce qu’il touche. Les ambassadeurs étrangers qui l’approchent sentent leurs genoux s’entre-choquer et fléchir sous eux ; il ne tiendrait qu’à lui de les anéantir de son regard, d’un éclair de sa prunelle. Heureusement sa bienveillance est plus large que les quatre grandes mers, sa clémence est plus haute que la voûte étoilée ; joignez le Fleuve-Jaune et le Fleuve-Bleu, et leurs longueurs réunies ne vous donneront qu’une faible idée de ses compassions. Si des inondations ou des sécheresses viennent compromettre la félicité de ses sujets, il se tâte le pouls, il interroge sa conscience, il recherche avec une attention sévère par quel péché ignoré de lui il a troublé l’ordre des saisons et de la nature.

La famille chinoise, comme l’a si bien dit le colonel Tcheng-Ki-Tong, est une sorte de société civile en participation, où les biens sont d’habitude possédés en commun et dont tous les membres, solidaires les uns des autres, sont tenus de se prêter assistance. L’autorité appartient au plus âgé, qui a les fonctions d’un chef de gouvernement ; tout le monde fait ses apports, les ressources sont rassemblées dans une même caisse, et des statuts définissent les droits et les devoirs de chacun. L’entretien des vieillards, l’éducation des enfans, les secours aux nécessiteux, les primes accordées aux jeunes gens après leurs examens, les donations aux filles qui se marient, tout est prévu, tout est réglé d’avance. L’empire chinois est une société politique sans institutions ; il n’en a pas d’autres que l’organisation patriarcale de la famille et les observances qui s’y rattachent, les hommages religieux rendus à la mémoire des ancêtres, les cérémonies et les pratiques destinées à perpétuer leur souvenir. Les dix-huit provinces dont se compose l’empire sont autant de royaumes séparés ; mais de l’est à l’ouest et du nord au midi, on a les mêmes mœurs, on observe les mêmes rites, et la Chine est moins un peuple qu’une immense famille de 300 millions d’hommes, dont le chef suprême est le patriarche des patriarches, en même temps qu’il est le Fils du ciel.

Le royaume fleuri diffère à ce point de tout ce que nous connaissons qu’avec des lunettes troubles et un peu d’imagination on peut y voir tout ce qu’on veut. Le père Jouvency le louait d’avoir reconnu l’unité de Dieu et conservé, dans tous les temps, l’adoration de l’Être suprême, et il est certain que de toutes les religions du monde celle des Chinois est la moins mythologique. Les dominicains les accusaient d’athéisme, et il est également certain que, dans l’empire du Milieu, le dieu visible cache l’autre, éternel absent à qui on n’a jamais affaire. D’autres missionnaires les traitaient d’idolâtres, mais l’idolâtrie n’est, en Chine, qu’une branche gourmande du culte des ancêtres. On y a beaucoup d’égards pour certaines divinités subalternes, qui ne sont que des grands hommes canonisés, dont on invoque les bons offices comme nous recourons à l’intercession des saints. Avant de se purger, on brûle des herbes odorantes sur l’autel du très illustre médecin Hwa-To, qui vécut au IIe siècle de notre ère. On tient aussi en grande considération un dieu de la guerre, nommé Kwan-Foo-Tse, célèbre guerrier du temps de la dynastie des Han d’Orient, qui, blessé d’une flèche empoisonnée, s’amusait tranquillement à jouer aux échecs pendant que son chirurgien l’opérait. Hwa-To et Kwan-Foo-Tse sont assurément des saints fort recommandantes et des ancêtres très étonnans ; mais la seule majesté qu’on soit tenu d’adorer est celle qui réside à Pékin dans la salle rose, « l’Homme unique et solitaire, » en qui se sont incarnés l’ordre du monde, la sagesse des cieux et qui connaît les secrets des vivans et des morts.

Quant aux philosophes du XVIIIe siècle, qui vantaient la tolérance des Chinois et leur savaient gré d’avoir compris que tous les cultes se valent et qu’ils doivent tous être soufferts, pourvu que la morale soit la même, ils avaient tort d’attribuer à l’indifférence une conduite inspirée par la politique. On fait en Chine la distinction des croyances nécessaires et de celles qui ne le sont pas, on y respecte les droits de l’imagination, on y souffre que chacun résolve à sa façon les questions qui n’intéressent ni l’ordre public, ni la police et la sûreté de l’empire. Toutes les religions y ont pénétré et ont été l’objet d’une curiosité bienveillante, jusqu’au jour où on les soupçonnait de conspirer contre l’état. Soyez disciple de Fo ou sectateur du taoïsme, vous serez un bon Chinois si vous êtes un bon fils, en voie de devenir un bon ancêtre, et si vous croyez fermement que l’empereur a dans les yeux quelque chose qui tue ou qui fait vivre. Sur tout autre point, le doute est permis. La Chine a ses bonzes, elle a ses sceptiques ; elle a même ses spéculatifs, qui disent avec un de ses poètes : « Nous avions épuisé ce que la parole peut rendre, nous demeurions silencieux. Je regardais les (leurs immobiles comme nous, j’écoutais les oiseaux suspendus dans l’espace, et je comprenais la grande vérité. » L’auteur du Monde chinois, M. Daryl, pense que les meilleurs missionnaires qu’on pût envoyer en Chine seraient des positivistes, qui prêcheraient aux Célestes les doctrines d’Auguste Comte et de M. Herbert Spencer. Sans doute plus d’un mandarin leur ferait bon visage ; mais en retour, ils ne pourraient se dispenser de faire quelques concessions à leurs catéchumènes. Ils devraient s’engager à élever dans leur maison un autel aux ancêtres, avec les accessoires voulus, et chaque jour, après s’être lavé les mains, ils brûleraient de l’encens et s’agenouilleraient quatre fois. Avant de partir pour un voyage, ils seraient tenus d’en avertir leurs morts, en disant : Je pars pour tel endroit. A peine revenus, ils s’empresseraient de s’informer de leur santé, et ils s’agenouilleraient encore. Le Chinois le plus sceptique a les genoux flexibles, et nous doutons que M. Spencer, qui a peu de goût pour les génuflexions, se sentît jamais chez lui sur les bords du Fleuve-Jaune.

Parmi les philosophes de tous les pays et de tous les temps, Confucius est le plus agréable aux positivistes, et M. Daryl le définit « un saint-simonien d’il y a trois mille ans. » Il faisait peu de cas de la métaphysique, il posait en principe qu’il ne faut pas scruter l’origine des choses. Il ne s’occupait, pour sa part, que des causes secondes, et il réduisait la philosophie à la morale, et la morale à la science de rendre les Chinois heureux, pacifiques et faciles à gouverner. Admirateur passionné des temps antiques, il s’appliquait à faire revivre le passé ; en toute chose il préférait le vieux au neuf, et toute tradition lui était sacrée. On a dit de lui que c’était un Socrate qui n’avait pas trouvé son Platon ; il aurait eu de la peine à le trouver. Socrate, ce divin ergoteur, a revendiqué le premier les franchises de l’esprit humain, le droit de libre examen et d’universelle discussion. S’il obéissait aux lois de son pays, il ne respectait que celles de sa conscience, et il jugeait ses juges. Confucius, au contraire, faisait consister la vraie philosophie dans la soumission, l’abstinence et la discipline silencieuse de l’esprit, dans l’habitude de ne rien discuter, de croire que les choses sont plus raisonnables que nous, que nous passons et qu’elles ne passent point. Il enseignait que le vrai sage respecte tout, même l’absurde, et il est certain que l’absurde a rendu plus d’un service à l’humanité, qu’il a joué dans ses affaires un si grand rôle qu’on se demande comment il faudra s’y prendre pour se passer de lui et pour gouverner les hommes quand ils seront tous raisonnables. Mais le sort en est jeté, nous sommes résolus à tout comprendre et à n’être dupes de rien. Bien différent de nous, Confucius fondait la morale sur la modération des désirs et sur le respect, qui était selon lui la seule vertu dont l’excès ne soit jamais à craindre et qu’on puisse pratiquer sans inconvénient jusqu’à la débauche.

Grâce à Confucius, la Chine est un grand empire qui n’a jamais changé et où fleurit le respect. Co peuple respectueux est-il un peuple heureux ? Beaucoup de voyageurs l’affirment. Ce qui nous paraît le plus probable, c’est que le bonheur chinois ne ressemble à aucun autre et qu’il consiste dans une sorte de félicité familiale et domestique, tempérée par le mandarin, qui d’ordinaire est un animal pervers et malfaisant. Mais on est ingénieux, on s’arrange pour le fuir, pour l’éviter, pour n’avoir presque rien à démêler avec lui. Le régime patriarcal est une sauvegarde, une garantie pour la liberté ; le mandarin n’a pas à s’occuper de vos petites affaires intimes ; vous les réglez entre vous, sous le regard de vos ancêtres. La Chine est le pays des formes, ce n’est pas le pays des formalités ; on s’y dérobe facilement au contrôle de l’autorité publique, et le mariage, par exemple, y est considéré comme un acte purement privé, où n’interviennent ni l’officier d’état civil ni le prêtre. L’animal pervers n’a rien à voir dans vos arrangemens domestiques, dans vos combinaisons commerciales, dans vos transactions, dans vos contrats. Au surplus, les fils de Han ont l’esprit d’association ; quand le mandarin devient indiscret et tracassier, ils ont bientôt fait de se liguer pour le tenir en respect. Bref, le mandarin, c’est l’ennemi ; mais on trouve moyen d’être heureux en dépit du mandarin.

Ajoutez que les vertus de Confucius ont passé dans le sang des Chinois. Accommodans, modérés dans leurs désirs, ils ont la consolation, le contentement et l’oubli faciles, et la légèreté naturelle de leur humeur vient en aide à leur philosophie. Ils ont eu des penseurs sombres et chagrins, et l’un d’eux a dit : « Nous sommes tous les déclassés de l’univers. Avons-nous besoin de nous connaître avant de nous rencontrer ? » Mais la plupart de leurs poètes et quelques-uns des plus exquis sont d’aimables épicuriens, qui gazouillent comme des oiseaux. Ce qui prouve combien la mélancolie raisonnée s’accorde mal avec leur tempérament, c’est que jadis un pessimiste chinois résolut d’en finir avec la vie et que ce tragique événement a donné lieu à la fête la plus brillante et la plus joyeuse qui se célèbre dans l’empire céleste. Au milieu du iiie siècle avant l’ère chrétienne, nous raconte M. Hunter, vivait dans la province de Tsou un fonctionnaire nommé Keuh-Yuen-Ping, homme de grand talent, mais affligé de cette funeste maladie que les Anglais appellent les diables bleus. L’ennui le consumait, il avait la vie en dégoût. Il composa une ode pour prendre congé de l’univers, s’attacha une pierre au cou et se jeta dans le fleuve Meih-lo. Ce fut dès lors une coutume de la population riveraine de visiter à des époques réglées l’endroit où cet hypocondre s’était noyé ; on s’y transportait dans des barques en forme de dragon, décorées de drapeaux et de lanternes de toutes couleurs, et on adressait de douces paroles à l’âme inconsolée du défunt. L’usage de cette fête nautique s’est répandu de proche en proche parmi trois cent millions d’hommes, et chaque année, le cinquième jour de la cinquième lune, les fleuves et les canaux du grand empire sont sillonnés par d’innombrables bateaux-dragons, qui promènent le long de leurs rives des banderoles et des flammes flottant au vent, des rires, des chants, de bavardes gaités, qu’accompagnent le bruit cadencé des rames, des roulemens de tambour et la voix frémissante du tong. C’est ainsi qu’on célèbre l’anniversaire du jour où un pessimiste régla ses comptes avec la vie et qui en Chine se trouve être le jour fatal des échéances. Un débiteur insolvable saurait-il mieux faire que d’étourdir par des plaisirs sa confusion et sa détresse ? Il y a dans le bonheur du parti-pris une part considérable de volonté ; il faut s’aider, pousser à la roue. Mais les Chinois seuls sont assez philosophes pour donner des fêtes à leurs chagrins.

La Chine a toujours méprisé les fankwei, ces barbares de l’Occident qui ne connaissent pas la vraie vie de famille et dont la politesse lui semble grossière, la cuisine ridicule, à qui elle reproche leur humeur changeante, leurs perpétuelles tracasseries, l’éternelle inquiétude de leur esprit. Elle leur en veut surtout de l’avoir troublée dans son bonheur en lui causant beaucoup d’ennuis et, ce qui est pire que tout, en l’obligeant à pourvoir à sa défense, à se procurer des canons, à construire des arsenaux et des bâtimens de guerre. Les dépenses improductives répugnent profondément à cette nation utilitaire, amoureuse des arts de la paix. On s’est représenté quelquefois les Chinois comme un peuple qui n’avait pas le goût des entreprises et ne demandait qu’à rester chez lui. Leur histoire prouve le contraire ; mais ce n’est point par les armes qu’ils agrandissent leur empire. Ils ont le génie des conquêtes pacifiques, des invasions sourdes, lentes et clandestines. Les Mandchoux leur ont donné des maîtres ; avant peu, toute la Mandchourie leur appartiendra. Quand les Européens, comme le remarque M. Hunter, firent leur première apparition dans l’extrême Orient, ils trouvèrent tout l’archipel malais, de Malacca au groupe d’Amboine, peuplé de colons chinois. Planteurs ou négocians, les terres, les mines leur appartenaient, leurs factoreries étaient prospères, leurs jonques allaient partout, et ils n’oubliaient pas Confucius. Le voyageur français Pyrard, qui visita l’Inde dans les premières années du XVIIe siècle, les vit à Goa comme à Bantam, où abordaient chaque année leurs vaisseaux chargés de colonnades, de soieries, de porcelaines. Leurs maisons témoignaient de leur opulence ; mais alors comme aujourd’hui, ils ne souffraient pas qu’on enterrât leurs morts en pays étranger, ils les renvoyaient pieusement dans le royaume fleuri, le seul qui connaisse le repos.

Dès ce temps ils avaient pris contact avec les Européens. On se rencontrait sur terre neutre et c’était tout profit. Les Espagnols apportaient à Manille l’or du Pérou et du Mexique, les Chinois le recevaient de leurs mains et l’emportaient en Chine. Tout a changé depuis que nous sommes venus les trouver chez eux et que nous avons forcé leur porte en leur disant : « Ouvrez-nous votre maison, la nôtre vous est ouverte : la libre concurrence est la loi de ce monde. » Ils finiront par le croire, et il n’est pas sûr que cette affaire tourne aussi bien que nous le pensions ; il pourrait arriver que la Chine en fût le bon marchand. Les vertus prêchées par Yao et par Choun, par Wan et par Wu ne sont pas les plus brillantes et les plus flores des vertus ; elles ne feront ni des Pierre l’Ermite, ni des missionnaires et des martyrs, ni des paladins et des héros de roman ; mais elles sont les plus utiles dans la grande lutte pour l’existence. Un homme d’état disait que l’avenir appartient à ceux qui ont le moins de besoins, et Dieu sait que nous ne sommes pas des Chinois, que nous n’avons pas le contentement facile. Il n’est pas à craindre que la Chine devienne jamais une nation militaire ; elle ne serait plus la Chine. Mais les États-Unis ont déjà reconnu que leurs ouvriers ne pouvaient lutter avec les siens. Tout porte à croire que la race jaune jouera un rôle considérable dans l’histoire économique du XXe siècle. Si avant peu les fils de Han affluaient chez nous et y devenaient incommodes, nous n’aurions pas le droit de nous en plaindre ; quelque descendant de Confucius nous dirait : « Tu es allé chercher l’abeille, ne te fâche pas si elle te pique. »


G. Valbert.


  1. Le Monde chinois, par Philippe Daryl. Paris, Hetzel, 1885, page 87.
  2. De Paris au Tonkin, par M. Paul Bourde, correspondant du Temps. Calmann Levy, 1885.
  3. Bits of old China, by William C. Hunter. Londres, 1885.