La Chouannerie en Bretagne - M. de Boishardy

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

La Chouannerie en Bretagne - M. de Boishardy
Revue des Deux Mondes, période initialetome 22 (p. 959-997).


LA CHOUANNERIE EN BRETAGNE.




BOISHARDY




I

Placé entre le Morbihan, l’Ille-et-Vilaine et la Cornouaille, le département des Côtes-du-Nord était, pour ainsi dire, le point d’intersection des trois chouanneries bretonnes. Les royalistes y avaient d’ailleurs pour chef un des hommes les plus actifs et les plus entreprenans qu’ait jamais produits aucune guerre civile. Ce chef était un gentilhomme obscur, nommé Boishardy, qui avait vécu jusqu’alors uniquement occupé à chasser le loup et à courtiser les jeunes fermières. Les paysans, qui le craignaient à cause de sa force et de son audace, l’aimaient pour sa franchise familière, sa gaieté et ses élans d’une brusque bonté. Il ne s’était jamais donné la peine d’être meilleur ni plus mauvais que le hasard ne l’avait fait. C’était un de ces hommes d’instinct, destinés à devenir populaires, parce qu’ils ont le bonheur d’avoir à côté de chaque vertu un défaut qui la rend visible aux yeux grossiers de la foule, capables de mauvaises actions quand la passion les pousse, mais non de méchanceté, parce que la méchanceté suppose la corruption et le parti pris ; natures cahoteuses qui plaisent comme les paysages accidentés et les arbres rugueux, par le seul charme de la vie et de la variété.

Avant que la révolution eût fait de Boishardy un chef de partisans, ses aventures amoureuses l’avaient déjà rendu célèbre dans les paroisses. C’était une sorte de Lovelace en sabots que l’on était sûr de trouver le dimanche aux danses et aux pardons, les autres jours aux moulins, aux fours, aux fontaines, partout enfin où viennent les jeunes filles et où pareil oiseleur pouvait tendre ses filets. Les mères le redoutaient, les maris pâlissaient en le voyant passer devant leurs seuils, et le curé de Brehand avait un jour prêché contre lui. On comprend combien une aussi mauvaise réputation dut lui susciter d’admirateurs et d’envieux. Il n’était pas de paysan qui ne connût M. de Boishardy ; la canonisation l’eût à peine rendu aussi célèbre. Cette popularité lui fut d’un grand secours lorsqu’il chercha à soulever les paroisses, et il ne tarda point à devenir le chef le plus redoutable de toute la Bretagne.

Les embarras de la guerre civile n’avaient pu le faire renoncer à ses galanteries, mais en avaient nécessairement borné le cours ; le temps d’être inconstant lui manquait. Une nouvelle maîtresse exerçait d’ailleurs sur lui, depuis quelque temps, un empire absolu. Elle se faisait appeler Mme Catherine ; sa fière beauté et son caractère altier l’avaient fait surnommer la Royale parmi les chouans. On la disait issue d’une noble famille d’Ille-et-Vilaine. Elle avait commencé, comme Boishardy, par déroger en amour, et ses aventures avec un jeune meunier de Redon l’avaient forcée de se réfugier à Loudéac, où elle fit la connaissance du chef royaliste. Elle le suivait parfois dans ses expéditions et exerçait sur toutes ses actions une surveillance jalouse, à laquelle Boishardy se soumettait plus patiemment qu’on ne l’eût supposé.

Une affaire m’ayant appelé à Lamballe vers la fin du mois de thermidor 1794, je rencontrai, en sortant de l’auberge, notre ancien médecin, le citoyen Launay, que je n’avais point revu depuis ma visite à la Hunaudaie [1]Le temps n’avait rien changé à son caractère frondeur. Arrêté comme feuillantiste pendant le règne de Robespierre, il s’était fait jacobin après sa chute, et je le trouvai regrettant amèrement la sainte guillotine, dont il avait été miraculeusement sauvé lui-même par le 9 thermidor. Le besoin de contredire était plus fort chez cet homme que le sentiment de sa propre conservation. La logique n’avait jamais aucune part au choix de ses opinions ; il se ralliait aux minorités par malveillance comme d’autres se ralliaient aux majorités par lâcheté. Peu lui importaient les subites conversions, pourvu qu’elles l’empêchassent de penser comme tout le monde ; pour lui, la raison, le devoir, la dignité, c’était l’opposition. Il se faisait gloire de cette mauvaise nature, et appelait ce mécontentement perpétuel son indépendance. Il me parla longuement des excès commis par les chouans dans le pays, traita de trahison l’indulgence du nouveau gouvernement, et m’avertit que je ne pourrais me rendre sans les plus grands dangers à Lachèze, où j’avais affaire.

— Grace aux muscadins qui nous gouvernent, ajouta-t-il, nos campagnes ressemblent au grand désert, et l’on ne s’y risque plus qu’en caravane. Du reste, voici le capitaine Rigaud, qui va, j’espère, te tirer d’embarras.

Un homme d’une quarantaine d’années venait en effet de tourner la rue, et s’avançait vers nous. Il portait une redingote militaire blanchie par un long service, des sabots sans talons et un vieux feutre décoré d’un plumet tricolore.

— Avez-vous un convoi pour Lachèze, capitaine ? lui cria de loin le docteur.

— Je me rends moi-même demain à Loudéac avec un fort détachement, répondit l’officier.

Launay me prit par la main.

— Alors vous m’emmènerez ce garçon ?

— Volontiers, reprit Rigaud en me saluant ; mais nous partirons avant le jour.

— Baptiste se tiendra pour averti ; seulement, rappelez-vous que vous me répondez de lui, et n’allez pas me dire à votre retour, comme ce feuillantiste de Caïn, que je ne vous l’avais point donné à garder.

— Ce que nous gardons le mieux n’est pas toujours à l’abri, répliqua le capitaine ; personne ne peut répondre de personne par le temps qui court : carpe diem quam minimùm credula postero.

Launay se tourna vers moi.

— Je t’avertis, dit-il, que Rigaud a fait ses classes, qu’il déjeune de Cicéron, dîne de Virgile, soupe d’Horace, et qu’il parle latin comme un professeur de seconde ; ce qui ne laisse pas de lui être singulièrement utile pour une guerre contre des Bas-Bretons.

— Plus utile que vous ne croyez, dit le capitaine, car je trouve dans mes études un calme qui vous manque. Vous ne soupçonnez pas tout ce qu’une manie a de précieux, docteur ; elle occupe comme une passion, et n’a aucun de ses tourmens. Croyez-moi, puisque la vie n’est après tout qu’une voiture mal suspendue qui nous conduit à la mort, les sages sont ceux qui baissent les stores sans songer au but ni aux cahots.

— Ni à se procurer des souliers, continua Launay, en jetant un regard oblique sur les chaussures de notre capitaine.

Celui-ci sourit sans répondre, et nous salua de la main.

— A demain donc, citoyen, sur la place d’armes, dit-il.

Je m’inclinai en promettant d’être exact, et il partit. Launay le regarda s’en aller, les bras croisés ; puis, haussant les épaules :

— Encore un pauvre diable né pour servir quarante ans son pays, et pour mourir dans un coin avec des culottes percées ! murmura-t-il. Vois-tu, Baptiste, les gens simples et dévoués sont ! es bêtes de somme de la société ; tant qu’ils marchent, on les charge, et quand ils tombent, on les écorche. Il n’y a que deux moyens sûrs pour faire son chemin ici-bas : être inutile ou être méchant ; les puissans sont ceux qui savent être l’un et l’autre.

Le rappel me réveilla le lendemain, et je me hâtai de me rendre à la place d’armes, mon fusil de chasse en bandoulière. J’y trouvai le capitaine à la tête de sa compagnie et dans le même costume que la veille. Les cent cinquante grenadiers de l’Hérault qu’il commandait n’avaient conservé, comme lui, que quelques parties dépareillées de leur uniforme. La plupart étaient coiffés de chapeaux de paille relevés à la grenadière, vêtus de redingotes de toile à paremens bleus, et chaussés de lambeaux de feutre ou de semelles ficelées, jouant le cothurne antique. A les voir ainsi armés d’une carabine noircie, de sabres inégaux et de pistolets passés à une ceinture de corde, on eût dit une troupe de bandits. Toutefois la fermeté régulière de leur marche, l’ensemble des mouvemens et je ne sais quelle visible habitude d’obéissance faisaient encore reconnaître le soldat, non celui que nous voyons aujourd’hui, coquet, bien nourri et les mains gantées, mais le soldat d’alors, tanné par le soleil ou la brise, la barbe hérissée, toujours affamé, noir de poudre, et combattant avec l’acharnement des dieux d’Homère pour un mot magique qu’il ne comprenait pas. A la suite des grenadiers marchait une troupe de volontaires armés de fléaux et de faucilles : c’était la compagnie des moissonneurs, formée d’après un décret de la convention pour couper et battre le blé des pays conquis.

J’avais pris, avec le capitaine, la gauche du détachement, et nous marchâmes quelque temps en silence à côté l’un de l’autre. Le jour venait de paraître, la brume était tombée, et les oiseaux chantaient, en secouant leurs ailes, le long des haies vives. Mon compagnon me montra l’horizon illuminé de toutes les splendeurs du soleil levant.

— Une aurore d’Italie, citoyen, dit-il en souriant. Tithoni croceum linquens aurora cubile.

— Je vois que Virgile vous est aussi familier qu’Horace, observai-je. — Voilà vingt ans que je les repasse dans la création, répondit-il ; il n’est point d’image qui ne me rappelle un de leurs vers.

— Depuis votre arrivée ici, vous devez vous rappeler aussi parfois ceux de Lucain.

— Hélas ! oui. Votre Bretagne est comme la robe sanglante du citoyen Jésus ; chacun en veut un morceau.

— Et vous n’entrevoyez point de terme à cette lutte impie ?

— Le moyen d’en espérer, tant que les représentans et les généraux auront des plans contraires avec des pouvoirs égaux ? Chacun agit ici séparément et sans responsabilité. En cas de succès, tout le monde se glorifie ; en cas de revers, on ne peut accuser personne. L’armée républicaine est d’ailleurs trop peu nombreuse. A force de répéter dans ses dépêches et ses journaux qu’elle comptait soixante mille hommes, le comité de salut public a peut-être fini par le croire ; mais la vérité est que nous en avons seulement trente mille pour garder quatre mille lieues carrées de pays et trois cent cinquante lieues de côtes ! Sur ce nombre, dix mille languissent dans les hôpitaux, dix mille n’ont point d’armes, tous manquent de souliers et de pain. J’ai vu près de Vitré une compagnie de grenadiers qui ne pouvait quitter ses barraques faute de vêtemens ; à Fougères, les soldats affamés ont mis en délibération s’ils mangeraient les cadavres. Tout cela ne serait rien, s’il s’agissait de décider la question dans une bataille : nous mènerions nos grenadiers au feu comme une bande de loups affamés ; tant qu’ils mâchent des cartouches, ils ne sentent point la faim. Mais ceci est une guerre des Mille et une Nuits ; nous combattons des génies invisibles : ce sont les arbres qui nous tirent des coups de fusil. Avons-nous le dessus, tout rentre en terre ; nous ne trouvons plus que des paysans qui labourent, des femmes qui filent, des enfans qui nous ôtent leurs bonnets. Sommes-nous forcés de céder, chaque fossé produit un combattant, chaque souche de genêt se change en ennemi ; il n’est point d’enfant, de femme ou de paysan qui n’ait pour nous une pierre ou une balle. Quiconque peut frapper donne son coup. Cette race de l’ouest est patiente dans sa haine ; il n’y a à espérer d’elle ni lassitude ni découragement : elle a faim de bleus. Tant qu’il restera ici de la poudre et des mousquets, la république ne pourra se dire victorieuse. Aussi, combattre ces hommes est inutile ; les tuer, barbare : il faut les traiter comme ces animaux indomptables dont on rogne les ongles et lime les dents.

Le capitaine finissait de parler, lorsqu’on vint l’avertir que les éclaireurs avaient découvert un champ de blé à quelques centaines de pas de la route. Il fit faire halte, prit cinquante grenadiers avec la compagnie des moissonneurs, et se dirigea vers l’endroit indiqué. Nous trouvâmes un champ de froment, dont les maigres épis formaient de loin en loin des touffes plus hautes et plus pressées, comme il arrive d’ordinaire dans les terres appauvries ou mal cultivées. Mon compagnon jeta sur la moisson un regard scrutateur.

— Ces champs de blé, dit-il, sont comme les champs de cannes, des nids de serpens. Avant que les batteurs y mettent la faucille, fouillez-moi partout avec les baïonnettes, mes braves.

Une douzaine de grenadiers armèrent leurs fusils et se répandirent dans les blés par quatre côtés différens, en se dirigeant vers un point commun. Au bout de quelques instans, nous les vîmes reparaître, traînant un paysan qu’ils avaient trouvé caché au milieu des épis. Le capitaine lui demanda son nom.

— Claude Perrot, répondit brièvement le paysan.

— Où demeures-tu ?

— A Quessoy.

— Que faisais-tu dans ce champ de blé ?

— Je dormais.

— Tes pareils ne font point d’habitude leur lit dans un sillon ; pourquoi ne dormais-tu pas chez toi ?

— Parce que chez moi les chouans m’auraient tué, comme ils ont tué ma femme et mon fils.

Rigaud le regarda avec étonnement.

— Oui, reprit le paysan, dont le pâle visage s’anima d’une expression de douloureuse terreur, M. La Roche [2]. est venu il y a huit jours. J’étais au lit, malade d’un mauvais air : ils ont d’abord dit à la femme et à l’enfant qu’ils avaient faim ; on leur a apporté tout ce qu’il y avait ; ils ont mangé et bu, puis ils ont demandé où j’étais. — A Montcontour, a répondu Marianne, qui avait peur pour moi. — Il sera encore allé vendre son grain aux bleus, s’est écrié un chouan. La femme a voulu nier. La Roche s’est levé rouge de colère. — Le compte de ton mari est fait, a-t-il dit ; mais montre-nous d’abord où il cache ses écus. — La femme résistait ; ils lui ont ôté ses sabots pour mettre ses pieds au feu ; l’enfant a eu peur et a commencé à jeter des cris. Alors elle les a menés à l’étable, où était ramassé l’argent du loyer, et elle leur a tout donné. Ils se sont encore arrêtés pour boire en parlant bas ; enfin La Roche a fait signe d’emmener Marianne avec le petit, et ils s’en sont allés. J’ai alors voulu me lever pour les suivre ; mais ils avaient fermé la porte, et comme je cherchais à l’ouvrir, j’ai entendu tout à coup le chant du Veni Creator et une décharge c’était Marianne et mon pauvre enfant qu’ils venaient de tuer.

A ces mots, le paysan s’arrêta ; un frémissement douloureux agitait tous les muscles de son visage, et quelques larmes coulèrent lentement sur ses joues bronzées. Je n’avais pu retenir un cri d’horreur.

— Et les municipaux de Quessoy n’ont point porté plainte au district d’un tel crime ? demanda le capitaine.

— Nos municipaux sont tous égorgés ou en fuite, répondit Claude.

— Ainsi, il n’y a plus chez vous personne pour défendre les faibles et leur rendre justice ?

— Personne.

— Que ne cherchez-vous alors un refuge dans les villes ?

— Comment nous y nourrir ? Nous ne pouvons labourer les rues, nos bœufs ne peuvent brouter le pavé ; le paysan a besoin de la campagne pour vivre, comme le poisson de la mer.

— Et vous êtes forcés de quitter vos maisons tous les soirs ?

— Oui : ceux des côtes montent sur leurs barques et vont passer la nuit à la cappe ; mais nous autres, nous n’avons pour retraite que les taillis ou les blés.

— Ainsi c’est dans ce champ que tu te cachais ?

— Depuis près d’un mois.

— Tâche alors de trouver un nouvel abri, car nous sommes forcés de faucher ta chambre à coucher.

— Que voulez-vous dire ?

— Regarde.

Rigaud montra avec la poignée de son sabre les moissonneurs qui commençaient à faire tomber les épis sous leurs faucilles ; Claude jeta un cri de surprise et de saisissement,

— Jésus ! que font-ils là ? s’écria-t-il.

— Ils moissonnent pour le compte de la république.

— Mais ce blé m’appartient !

— A toi ?

— Et c’est le seul qui me reste, car les dragons de Montcontour ont fauché le reste en herbe pour leurs chevaux. Au nom de Dieu ! capitaine, dites qu’ils s’arrêtent. Je suis un patriote comme vous, puisque les chouans ont massacré les miens. Bas les faucilles, citoyens, bas les faucilles !

— Nous devons exécuter l’ordre du comité de salut public, observa Rigaud.

— C’est impossible, s’écria le paysan, dont le désespoir semblait s’accroître à mesure que son champ se dégarnissait ; nul ne peut donner un pareil ordre, chacun a son droit et son bien.

— Vos paroisses sont assimilées à un pays conquis ; tout y est frappé de réquisition pour le service de l’armée : il faut que le soldat vive.

— Et moi ? demanda Claude avec énergie.

— Toi, répondit le capitaine embarrassé, tu réclameras près de la république.

— Qui chargera du paiement le geôlier ou le bourreau. Non, cela ne peut être ; laissez à un chrétien ce que Dieu lui a laissé. Arrière, vous autres ; cette moisson est à moi, et nul ne peut y toucher ; arrière, si vous n’êtes des lâches et des voleurs !

Il s’était précipité au milieu des moissonneurs en les repoussant et en défendant son champ de ses deux bras ouverts, comme il eût défendu un ami. Vingt faucilles se levèrent aussitôt sur sa tête ; je courus à lui, et je l’arrachai avec peine du milieu des soldats.

— C’est un chouan déguisé, criaient quelques voix.

— Il nous a appelés voleurs et lâches.

— Trois hommes de bonne volonté pour lui casser la tête.

— Il faut le pendre au premier arbre du chemin.

— Va-t-en, si tu tiens à la vie, dit Rigaud, qui connaissait ses grenadiers et comptait peu sur leur subordination.

— Des épis nés de ma sueur ! reprit Claude en joignant les mains avec cette espèce d’amour religieux du paysan breton pour le blé qu’il a semé.

— Va-t-en, répéta le capitaine en le poussant vers l’entrée du champ.

Claude promena autour de lui des yeux désolés, et ramassant avec une douleur mêlée de rage son chapeau, qu’il avait laisse tomber à terre :

— C’est bien, dit-il avec un accent profond ; les royalistes m’ont tué ceux que j’aimais, et les bleus m’arrachent mon dernier morceau de pain. Puisqu’il n’y a de justice d’aucun côté, maintenant je saurai que c’est à chacun de se la faire.

Et étendant les mains vers les moissonneurs :

Coupez, coupez le blé du pauvre, continua-t-il ; mais, aussi vrai que je sais un chrétien, je redemanderai à d’autres ce qu’on m’enlève aujourd’hui.

Les soldats répondirent par des menaces et des huées ; mais Claude ne parut point y faire attention ; il promena un dernier regard sur la moisson déjà à demi fauchée, croisa les bras sous son manteau de peau de chèvre et se retira lentement. Nous le suivîmes des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu derrière les haies touffues.

— Encore un soldat de plus pour ces bandes ennemies de tout ce qui vit et de tout ce qui possède, murmura le capitaine. Nous ne pouvons vivre ici qu’en violant tous les droits, et chaque droit violé nous crée un implacable ennemi. Cette guerre tourne dans un cercle vicieux, citoyen ; c’est un syllogisme sans issue dont la conclusion répète sans cesse la majeure.

Cependant le blé avait été coupé, lié en gerbes, puis chargé sur les chariots : le détachement reprit sa marche, et nous arrivâmes à Montcontour. Le capitaine y laissa quelques-uns de ses moissonneurs pour battre le grain, et après une heure de repos on se remit en marche. A mesure que nous avancions, la campagne prenait un aspect plus désolé. Les haies bordant le chemin avaient été récemment abattues afin d’ôter aux chouans toute facilité pour leurs embuscades ; les champs en friche étaient couverts de hauts chardons brûlés par le soleil ; à peine si l’on apercevait de loin en loin quelques sillons dont le chaume verdâtre annonçait une moisson faite avant le temps par besoin ou par crainte de rapine. Nulle trace de roues sur le chemin, nul chant de pâtre sur les collines, nul bruit à l’horizon ; les villages eux-mêmes semblaient abandonnés. Chaque maison était soigneusement close, chaque puits dégarni de sa corde et de ses seaux, chaque étable muette. Cependant la litière du pourpris était récemment foulée, quelques cheminées fumaient encore ; tout annonçait que la population était là il y avait à peine quelques instans, et qu’elle avait disparu tout entière d’un seul coup et comme par enchantement.

— Notre approche a été annoncée, me dit le capitaine. Je ne saurais deviner par quel moyen, mais cette solitude le prouve. Il faut que ces rustres aient à leurs ordres les génies des airs ou qu’ils nous sentent comme le gibier sent les chiens.

Après nous être arrêtés de nouveau pour faucher un champ d’orge et quelques sillons de méteil, nous arrivâmes à Pleuguenas où la troupe fit halte un instant. Le capitaine et moi, nous en profitâmes pour parcourir le village, qui était désert comme tous les autres. Nous trouvâmes l’arbre de la liberté abattu, le drapeau tricolore déchiré, et les affiches portant les armes de la république lacérées sur tous les murs. En passant près de l’église, nous aperçûmes pourtant une affiche qui était demeurée intacte ; c’était le décret du comité de salut public annonçant la formation de compagnies de guides destinées à abattre les ajoncs, bois et genêts qui bordaient les routes ; au-dessous se trouvait l’avis suivant, écrit à la main, en gros caractères :

« Nous promettons à quiconque abattra une haie ou un arbre pour les bleus, d’aller le fusiller dans les vingt-quatre heures jusque chez lui.

« Signé LA JOIE, TRANCHEMONTAGNE dit DENIS. »
« Fait au camp des honnêtes gens. »

Rigaud et moi nous nous regardâmes.

— Comprenez-vous maintenant pourquoi aucun habitant ne s’est présenté pour la formation de ces compagnies ? me dit-il en secouant la tête. Vous le voyez, les chouans opposent décret à décret, et c’est à eux qu’on obéit, parce que le danger de la désobéissance est plus prochain. Ainsi tout nous est ennemi par force ou inclination. Quand on dit à l’enfant qui pleure : Voilà les bleus, il se tait et se cache ; les chiens nous connaissent et aboient à notre approche ; tout nous trompe, nous fuit ou nous repousse. Le moyen que nos soldats ne s’endurcissent pas contre de tels ennemis et ne rendent pas en cruauté ce qu’on leur donne en haine ? La souffrance les a d’ailleurs aigris : infelix nescit amare.

Nous arrachâmes l’avis signé par les deux chefs des honnêtes gens, et nous continuâmes notre route vers Uzel, où nous arrivâmes à la nuit tombante. Les officiers municipaux étaient avertis et nous attendaient. Je laissai le capitaine prendre avec eux toutes les dispositions nécessaires pour le logement de sa troupe, et je me rendis seul à l’auberge du Cheval-Blanc dont je connaissais le propriétaire.

II

Maître Floch était un Normand qui réhabilitait à lui seul tous les descendans de Rollon, et dont les marchands de fil, les maquignons, les rouliers et les colporteurs ne parlaient jamais qu’avec une tendresse presque filiale. C’est qu’aussi nul ne savait comme lui les entretenir de leurs affaires, partager leurs espérances ou consoler leurs désappointemens. Sa mémoire était surtout merveilleuse. Il connaissait tous ses voyageurs par leurs noms, prénoms, surnoms, savait le nombre de leurs enfans, les qualités de leurs montures, se rappelait s’ils se faisaient eux-mêmes la barbe, et ce qu’ils préféraient du lard en purée ou du mouton rôti. Le bonnet de coton sur l’oreille, le nez en l’air et le ventre en avant, maître Floch allait de l’un à l’autre, riant, raillant et trouvant moyen de plaire aux plus maussades. Aussi, telle était l’affection dont il était entouré, que pendant les plus mauvais jours de la terreur il ne s’était point trouvé une voix qui osât l’accuser. Son républicanisme pouvait être douteux, mais son cidre était le meilleur du canton, son vin le moins cher, ses contes les plus réjouissans. Les patriotes d’Uzel avaient besoin de maître Floch, comme les Parisiens de Fleury ou de Dugazon. Couper cette tête c’était décapiter la gaieté même. Sans maître Floch, à qui eût-on demandé un bon avis sur la conserve des fruits à l’eau-de-vie ou le moyen de guérir les engelures ? A qui maître Floch guillotiné pouvait-il profiter autant que maître Floch vivant ?

L’aubergiste du Cheval-Blanc avait donc traversé la crise sans que l’on songeait à dénoncer sa bonne humeur : pour tous, il était resté en dehors de la querelle ; son hôtellerie était une sorte de terrain neutre où les différentes opinions venaient chercher le même amusement en buvant le même vin. Au milieu de cette sombre époque, le plaisir lui avait créé une sorte d’inviolabilité.

Lorsque j’entrai, maître Floch remontait à grand bruit un tournebroche fixé au coin de l’immense cheminée ; il se détourna, et poussa à ma vue une exclamation de joyeux étonnement

— Eh ! c’est monsieur Baptiste, s’écria-t-il en portant la main à son bonnet ; je savais bien, moi, qu’il n’était pas mort.

— Ni vous, maître, à ce que je vois.

— Ni moi, mon joli négociant. Ils m’ont laissé la tête sur les épaules, de peur de s’ennuyer après ma mort. Mais vous n’êtes point venu à pied ?

— Pardonnez-moi.

— Seul ?

— Avec le détachement de Lamballe, dont le capitaine va me rejoindre.

— Ici ?

— Ici.

Maître Floch fit un mouvement.

— Cela vous contrarie ? demandai-je.

— Nullement, reprit-il avec embarras ; mais tout manque dans le pays, et depuis quelques jours nous mangeons du pain noir.

— Depuis quelques jours nous n’en mangeons plus, observai-je.

— De plus, mon cidre vient de finir…

— On s’en passera.

— Et je n’ai qu’un lit…

— Nous le partagerons.

Le Normand se gratta l’oreille désappointé.

— Certainement… balbutia-t-il, si cela convient aux citoyens… mais j’ai peur qu’ils ne soient bien mal…

— Et le moyen d’être mieux ? demandai-je.

Il leva le coin de son tablier, tourna son bonnet et parut hésiter un instant.

— La nouvelle auberge au coin de la place est bien fournie, dit-il enfin.

Je le regardai avec étonnement.

— C’est-à-dire que vous désirez vous débarrasser de nous, maître Floch, m’écriai-je.

Il voulut protester.

— Laissez, dis-je en riant, je devine vos raisons : vous craignez que le capitaine Rigaud ne ressemble à tant de ses confrères qui, après avoir mis la cave et l’office au pillage, partent en oubliant de régler ; mais je vous réponds de celui-ci comme de moi-même.

Dans ce moment le capitaine entra.

Vale hospiti, s’écria-t-il en saluant militairement maître Floch ; voilà ma meute au chenil, le piqueur peut se reposer maintenant.

Il entr’ouvrit sa redingote poudreuse, s’essuya le front et chercha une chaise ; l’aubergiste nous demanda si nous désirions quelque chose.

— Tout ce que tu auras, citoyen, répondit le capitaine ; j’ai une faim de Suisse et une soif de trompette ; deux verres d’abord et une bouteille de ce que tu voudras. Les vrais républicains sont plus habitués à la piquette qu’au Falerne ; trop heureux si nous trouvons ici une omelette au lard et le pain à discrétion.

Maître Floch alla chercher ce qu’on lui demandait. Mais dans ce moment les regards du capitaine tombèrent sur le foyer, devant lequel tournait une oie dorée dont la rosée succulente inondait à chaque évolution de larges grillades placées au-dessous, dans un saucier de cuivre.

— Qu’est-ce que cela, citoyen aubergiste ? s’écria-t-il en se levant ; attends-tu donc ce soir un représentant du peuple ou quelque fournisseur ?

— Je n’attends personne, répliqua maître Floch.

— Alors vive la république une et indivisible ! dit le.capitaine, débroche et sers, mon brave, nous allons faire un repas digne de Lucullus.

— Pardon, balbutia le Normand, mais la volaille appartient à un voyageur qui y compte pour son souper.

— Pour son souper ! répéta Rigaud ; je m’y oppose ; l’occasion est trop belle pour la laisser échapper : rare fumant civibus culinœ. Vos cantons sont d’ailleurs sous l’autorité militaire ; je mets ton oie en réquisition, et je t’ordonne de la servir sur-le-champ. Si ton voyageur en veut sa part, qu’il vienne la prendre, je lui servirai moi-même les trois meilleures aiguillettes : numero gaster impare gaudet ; mais lui tout laisser serait contraire aux doctrines d’égalité fraternelle qui nous régissent. Où est-il ce mangeur de volaille, que je lui fasse entendre raison

Maître Floch allait répondre, lorsqu’une porte s’ouvrit au fond ; un homme de petite taille, mais dont la large carrure annonçait une vigueur peu commune, parut tout à coup : à son aspect, l’aubergiste tressaillit.

— Qu’y a-t-il, maître ? demanda le petit homme d’un ton où l’insouciance se mêlait à je ne sais quelle ironie hautaine ; ne demande-t-on pas à partager mon souper ?

— En effet, balbutia maître Floch.

— Je n’ai jamais repoussé des hôtes, reprit l’inconnu en se tournant de notre côté ; les citoyens n’ont qu’à prendre la peine d’entrer ; on ajoutera deux couverts.

Nous le suivîmes dans une petite chambre où la table était dressée, et il nous invita à nous asseoir. Il y eut pour le capitaine et pour moi un moment de léger embarras. La manière dont l’étranger avait prévenu notre demande nous rendait en quelque sorte ses obligés ; nous n’étions plus dans une auberge, mais chez lui. Le capitaine crut devoir se justifier en citant un vers de Phèdre sur l’audace que donne la faim.

— Tu m’excuseras, citoyen, dit l’inconnu ; mais le latin est une langue dont les maquignons font peu d’usage. J’en sais tout juste ce que m’a appris le cordonnier de Vire, qui s’est chargé de trouver des noms romains pour ceux de notre section.

— Tu fais le commerce de chevaux ? demanda le capitaine avec étonnement.

— De père en fils. Jean-Borromée Floville, actuellement dit Caligula, et bourgeois de Vire, comme on s’exprimait autrefois.

Rigaud jeta sur lui un regard scrutateur. Il portait effectivement le costume des maquignons normands, veste de velours, grandes guêtres de cuir, cheveux tressés à la postillonne et légèrement poudrés ; mais il n’avait ni les traits fins, ni l’œil transparent, ni cet accent d’une doucereuse lenteur qui distingue entre tous les hommes du Nord. C’était au contraire le visage brun, la tête carrée et la voix fermement accentuée des vieux Kimrites.

Cependant maître Floch avait apporté le souper, et nous nous mimes à table. En m’asseyant près du citoyen Floville, mon coude heurta la crosse d’un pistolet qui sortait de sa poche entr’ouverte. Il s’en aperçut, prit l’arme en souriant et la posa devant lui.

— Tu vois que je ne voyage pas sans précautions, citoyen, me dit-il ; ceci est un passeport dont personne ne conteste la signature.

— Mais qui ne te servira guère contre les balles des chouans, observa le capitaine.

— Barrère vient d’annoncer officiellement à la convention qu’il n’y avait plus de chouans, dit le maquignon en se versant à boire.

— Ce qui n’empêche pas que nos convois ne soient attaqués chaque jour, ajouta Rigaud.

— C’est votre faute, citoyens, reprit le Normand avec un flegme goguenard ; on vous a offert cent moyens de pacification pour les départemens de l’Ouest… Que n’avez-vous adopté, par exemple, celui du général Guillaume ?

— Quel est ce moyen ?

— Vous ne connaissez pas le plan du général Guillaume ! eh ! vive Dieu ! je pensais que l’armée républicaine l’aurait mis à l’ordre du jour. Le plan du général Guillaume, citoyens, consiste à former une armée de quatre-vingt mille hommes, dont chaque soldat aurait un certificat de civisme et une paire de souliers de rechange. On diviserait cette armée en douze colonnes qui marcheraient pendant huit jours par douze routes différentes, ayant entête un général et un représentant en habits neufs. Chaque colonne laisserait en route ceux de ses hommes qui auraient des entorses ou des cors aux pieds, de manière à arriver réduite de moitié aux quatre chemins, près de Saint-Fulgens. Là on élèverait une pyramide sur laquelle seraient gravés les droits de l’homme et les noms des amis de l’humanité, le tout surmonté d’un grand bonnet phrygien ; puis, autour de cette pyramide, on bâtirait une ville ayant foires et marchés, avec des casernes pour six mille hommes. La ville recevrait le nom de Commune de l’union. Enfin tous les chouans du pays seraient avertis qu’ils peuvent se présenter pour faire leur soumission ; on leur distribuerait des cartes de sûreté, et le pays serait pacifié.

Nous ne pûmes nous empêcher de rire de cet étrange projet de pacification [3].

— Il y a encore, ajouta le maquignon, le plan du citoyen Ricard, qui consiste à semer les fourrés de trapettes et de piéges à loups, ou celui de la société populaire d’Ernée, qui conseille la formation d’un bataillon de chiens patriotes dressés à la chasse des chouans. La seule chose qui m’étonne, c’est que l’on n’ait pas encore proposé de les prendre à la ligne ou au gluau.

La conversation continua sur ce ton. Le citoyen Floville était libre et railleur dans ses paroles, mais du reste joyeux compagnon. Il parla en connaisseur des paroisses qui produisaient le meilleur cidre, les plus jolies filles et les plus beaux chevaux, interrogea le capitaine sur la force de son détachement, la route qu’il voulait suivre, l’heure à laquelle il devait partir, et lui donna quelques bons conseils sur les précautions à prendre.

Comme nous allions nous lever de table, maître Floch entra en annonçant qu’un municipal, le citoyen Durmel, demandait à parler au capitaine. Il me sembla que le maquignon tressaillait à ce nom.

— Qu’il entre, dit Rigaud.

Et, se tournant vers nous :

— Vous allez voir un homme curieux, continua-t-il : le cœur d’un lièvre sous le plumage d’un paon. Écoutez ; c’est lui qui fait tout ce bruit ; il a toujours l’air de battre la charge pour annoncer sa venue.

Nous entendions en effet de grands éclats de voix, des juremens et le cliquetis d’un sabre de cavalerie traînant sur les dalles. Tout à coup la porte, qui était demeurée entr’ouverte, fut poussée brusquement, et un homme tout bariolé d’écharpes tricolores parut sur le seuil. Mais à peine ses yeux eurent-ils rencontré ceux du marchand de chevaux, qu’il fit un bond en arrière.

Celui-ci s’avança vers lui en souriant.

— Eh bien ! compère, dit-il, tu ne t’attendais pas à me trouver ici ?

C’est un coup du sort ; je comptais te faire une visite après souper.

— A moi ! s’écria le municipal, qui devint pâle.

— Ne sommes-nous pas de vieilles connaissances ?… car j’espère que tu ne me gardes pas rancune de notre dernière brouillerie ? Tu veux que nous restions amis ?

— Certainement ! certainement ! balbutia le municipal.

— A la bonne heure ! dis alors aux citoyens ce que tu as à leur dire ; puis j’irai te reconduire chez toi.

En parlant ainsi, le maquignon prit le pistolet qu’il avait laissé sur la table et l’arma avec une sorte d’insouciance nonchalante, comme s’il eût seulement voulu en essayer la batterie. Le capitaine, qui avait tout suivi de l’œil, attira à l’écart l’officier municipal.

— Connais-tu réellement cet homme ? lui demanda-t-il à demi-voix.

— Je le connais, répondit Durmel.

— Il fait le commerce de chevaux ?

— Oui… de chevaux.

— Et tu es sûr qu’il n’est point dangereux ?

— Sûr.

Le municipal avait fait toutes ces réponses les yeux fixés sur le Normand.

— Dépéchons, Durmel, dit celui-ci qui continuait à jouer avec son pistolet.

Le grand homme maigre chercha vivement dans sa poche un papier qu’il remit à Rigaud ; c’était le reçu des blés que celui-ci avait amenés à Uzel et devait y laisser. Le maquignon s’approcha alors de nous, et s’adressant au capitaine :

— Au revoir, citoyen, dit-il ; nous parcourons trop bien le pays tous deux pour ne pas avoir l’occasion de nous retrouver.

— La chose vous sera facile, répondit Rigaud sèchement ; je marche toujours au soleil.

— Moi je cherche l’ombre, lorsqu’il fait chaud, répondit ironiquement maître Floville ; mais on peut se reconnaître de loin. Bon voyage et bonne chance.

Puis, se tournant vers le citoyen Durmel, il passa familièrement un bras sous le sien et l’entraîna hors de la chambre. Le capitaine le regarda sortir.

— J’ai idée que ce maquignon-là fait plus souvent usage de ses pistolets que de sa cravache, dit-il d’un air pensif.

— Le citoyen Durmel a pourtant l’air de le connaître, observai-je. Il secoua la tête.

— C’est possible, dit-il ; mais j’y ai été pris tant de fois, que je ne me fie plus à rien dans votre pays de Satan. Tranquillas etiam naufragus horret aquas.


III

Le lendemain matin, nous quittâmes Uzel avant le jour, nous dirigeant vers Saint-Caradec. II avait plu une partie de la nuit, on ne voyait au ciel aucune étoile, et le silence n’était interrompu, de loin en loin, que par quelques malédictions dans les rangs, contre le brouillard ou les ornières. Il semblait que nous fussions tous sous l’impression de ce malaise que cause un réveil subit et trop matinal. Le détachement entier marchait à demi endormi sur deux lignes irrégulières et qui ne se reformaient par instans au cri : Serrez les rangs ! que pour se rompre bientôt de nouveau. Les éclaireurs, lancés des deux côtés de la route, cédant eux-mêmes à cette nonchalance somnolente, ne nous précédaient que de quelques pas et côtoyaient le chemin sans les précautions qui leur étaient ordinaires.

Nous venions de dépasser le carrefour où la route de Saint-Caradec se sépare de celle de Langast, lorsqu’un coup de feu partit derrière nous. Presque au même instant, comme à un signal donné, la fusillade retentit des deux côtés du chemin : plusieurs hommes tombèrent, et il y eut un instant de confusion.

Cependant, sur l’ordre du capitaine, les grenadiers se séparèrent par pelotons et ripostèrent en cherchant à regagner le carrefour, où l’ennemi ne pouvait nous attaquer sans se montrer. Déjà le feu des chouans s’étendait sur toute la ligne ; les balles pleuvaient des deux côtés du chemin dans nos rangs, qui commençaient à s’éclaircir. Rigaud nous cria de nous égayer : nous nous débandâmes aussitôt, essayant de franchir les fossés derrière lesquels se cachaient les chouans ; mais, repoussés par la fusillade, nous courûmes au carrefour, où le capitaine fit reformer les rangs.

Jusqu’alors l’ennemi avait gardé le silence ; pas un bruissement dans les feuilles, pas un cri d’appel ou de commandement. La fusillade même cessa subitement. Nous nous regardâmes avec surprise, ne pouvant comprendre ce qui se préparait : il y eut une pause terrible. Tout à coup la cornemuse retentit à droite, à gauche, en arrière, en avant ; à ce signal, les chouans se montrèrent de tous côtés avec de grands cris ; nous étions entourés. Il s’éleva, à cette vue, dans notre troupe une rumeur de saisissement, mais qui s’éteignit presque aussitôt. Nous venions tous de comprendre que notre perte était imminente et certaine ; chacun chercha ses cartouches, serra son arme et se prépara à bien mourir. Profitant du large espace qu’offrait le carrefour, le capitaine nous avait fait former le carré derrière les chariots ; il nous recommanda de ménager notre poudre, de ne tirer qu’au commandement et de nous conduire de manière à ce qu’on ne nous prît pas pour une compagnie du bataillon de l’Unité [4] ; il vint ensuite prendre sa place près de moi, et nous attendîmes, la main sur le bassinet.

Cependant les royalistes avaient quitté leurs embuscades et marchaient sur nous dans toutes les directions. On voyait, aux premières lueurs du crépuscule, ce cercle noir et mouvant se resserrer de plus en plus autour de notre faible troupe. L’ennemi avançait sans tirer, comme s’il eût voulu nous égorger à bout portant et d’un seul coup. Le capitaine se tourna vers moi. — Moriturus te salutat, dit-il avec un calme sourire. Les chouans n’étaient plus qu’à quelques pas, tous les fusils, comme par un instinct commun, se soulevèrent. Dans ce moment, des cris lointains retentirent, l’ennemi s’arrêta avec hésitation, un bruit de chevaux et des coups de feu venaient de se faire entendre sur la route de Langast. — Les bleus ! les bleus ! répétèrent les chouans ; ils n’avaient point achevé, que le cercle qui trous entourait se rompit, et un détachement de dragons parut sabrant l’ennemi. En nous apercevant, les cavaliers républicains poussèrent un hourra de joie et galopèrent à nous. — Il était temps, Populus, — s’écria le capitaine, qui reconnut l’officier commandant les dragons. — Comment, c’est toi, latiniste ? — dit Populus en faisant un geste de la main. — A charge de revanche, mon Romain. — Amen, répondit l’officier, et il repartit avec ses dragons à la poursuite des chouans ; mais ceux-ci avaient déjà regagné les champs. Les plus hardis tiraillèrent encore environ un quart d’heure derrière les haies, puis tout se tut : le jour était venu. Populus nous rejoignit avec sa troupe, et nous aida à faire l’inspection du champ de bataille. Nous trouvâmes une dizaine de morts et le double de blessés. Les plus maltraités furent placés dans les chariots, les autres montèrent en croupe des dragons, qui prirent avec nous le chemin de Loudéac.

Le jour venait de se lever, et les six ou huit cents hommes qui nous entouraient un quart d’heure auparavant, avaient disparu comme s’ils fussent tous rentrés sous terre. Rien qui pût mettre sur leurs traces, ni indiquer ce qu’ils étaient devenus. Ces landes où nous avions vu, peu d’instans auparavant, fourmiller tant de têtes, briller tant de mousquets, étaient maintenant désertes. De loin en loin, seulement, un paysan traversait la bruyère, sa faucille sur l’épaule, ou recouvrait de gazon la clôture d’un champ en friche.

— Vous voyez ces drôles qui nous regardent passer la bouche ouverte, dit Rigaud, interrogez-les, ils n’auront même pas entendu les coups de fusil que l’on vient de tirer : c’est tout au plus s’ils savent qu’il y a des chouans dans le pays ; mais fouillez bien les haies, et vous y découvrirez leur carabine anglaise ; prenez leurs mains, et vous les trouverez noires de poudre. Leur présence ici n’est qu’une ruse, leur sécurité de l’audace. La guerre, dans ce pays, est un vrai drame à travestissemens. Quand vous croyez mettre la main sur un chouan, vous trouvez un laboureur paisible, et à peine avez-vous tourné le dos, que le laboureur est redevenu chouan. C’est pour avoir regardé comme anéantis des ennemis dispersés, que nos généraux ont annoncé tant de fois la destruction des armées royalistes.

Nous arrivâmes de bonne heure à Loudéac, où le détachement s’arrêtait. Je pris congé du capitaine, et je continuai seul jusqu’au village de Lachèze. Les affaires qui m’y appelaient me retinrent assez tard pour que je me visse forcé d’y passer la nuit. Malheureusement, l’unique auberge du village était un cabaret où l’on me regarda d’un air étonné quand je demandai à souper ; ce fut bien autre chose lorsque je parlai d’y coucher. La maison entière n’avait qu’une pièce où se trouvait un seul lit clos pour le cabaretier ; je le décidai pourtant à me le céder moyennant un assignat de dix livres, et je me couchai.


IV

Je ne puis dire depuis combien de temps j’étais endormi lorsqu’un bruit de voix me réveilla en sursaut. Je me rapprochai du mur en ramenant les couvertures sur mes oreilles, espérant me rendormir ; mais les voix s’élevaient de plus en plus, mêlées à un cliquetis de verres et à des rires bruyans. La porte du lit que j’avais fermée m’empêchait d’apercevoir les visiteurs importuns qui venaient ainsi troubler mon sommeil. Je me soulevai sur le coude avec un murmure de mauvaise humeur, et j’approchai mes yeux de l’une des ouvertures en trèfle percées à mon chevet. A peine eus-je jeté vers le foyer un regard à moitié endormi, que je me redressai épouvanté. Quatre chouans, portant la cocarde noire, étaient assis devant la table, leurs fusils entre les genoux. L’un d’eux tenait à la main des papiers qu’il parcourait. Au bruit que fit l’aubergiste en apportant un nouveau pichet de cidre, il leva la tête, et je reconnus maître Claude Floville, le maquignon d’Uzel.

Avez-vous la liste de Meslin et de Brehan, commandant ? demanda un des chouans, reconnaissable à son chapeau de feutre surmonté d’un panache vert.

— Je les tiens, répondit-il.

— Et combien de nouveaux enrôlemens ?

— Voici.

Et il les lut à demi-voix.

— Enrôlés depuis le huit, au prix de deux livres par jour avec promesse de trois livres dès l’entrée en campagne : Chasse-Bleus, la Bécasse, la Volonté, Fleur-de-Chêne, Marche-à-Terre, Commode, l’Amoureux.

— Trop peu, dit d’un ton bref et saccadé un troisième chouan au visage bourgeonné et aux yeux cachés par d’épais sourcils ; il faut que toutes les paroisses se lèvent comme en Vendée ; tuez les bœufs des retardataires, et allumez une botte de foin sous leurs toits, tous marcheront.

— Oui, dit Floville ; mais aussi, à la première rencontre, tous jetteront là leurs fusils pour prendre en main leurs sabots.

— Vous n’avez aucune nouvelle d’Obéissant [5]

? demanda le quatrième interlocuteur, qu’à sa voix frêle et à son parler nonchalant il était facile de reconnaître pour un gentilhomme étranger au pays, et plus accoutumé aux causeries de salon qu’aux commandemens en plein air.

Serviteur et Coco en ont reçu, répondit le maquignon.

— Eh bien !

— Pitt promet des fusils, de la poudre et des vestes rouges, pour nos paysans… avec des vestes rouges et des plumets, nous les mènerons au feu comme à la danse ; ceux qui tomberont seront trop heureux d’arriver habillés neuf en paradis.

Le petit chouan à la voix grêle secoua la tête.

— Tant qu’on ne vous débarquera point ici une armée d’émigrés, il n’y a rien à espérer, dit-il ; vos Bretons sont des sauvages dont on ne peut se faire entendre ; ce qui vous manque avant tout, messieurs, ce n’est ni la poudre ni l’argent : ce sont des hommes bien nés pour vous commander.

— Ne craignez donc rien, s’écria Floville ironiquement ; ils viendront dès qu’il n’y aura plus de coups à recevoir.

— Reste à savoir si nous voudrons d’eux alors, dit brusquement l’homme à la face bourgeonnée.

Le jeune gentilhomme le regarda avec hauteur.

— Vous oubliez que la noblesse a ses droits, observa-t-il. Le roi saura récompenser les services de tout le monde ; mais la première condition pour le retour au bon ordre est de l’établir parmi vous, en donnant à chacun la place à laquelle son rang l’appelle. Il y a ici une confusion que l’émigration ne peut tolérer plus long-temps. L’armée royaliste est aussi républicaine que celle des bleus. Les gardes-chasse s’y sont faits les égaux de leurs anciens maîtres, et vous avez des colonels nés pour être sergens recruteurs.

— Comme moi, par exemple, monsieur le vicomte ? demanda le chouan en ricanant.

— Comme vous, mon cher, répondit le gentilhomme avec un sang-froid impertinent.

— Que les émigrés viennent donc nous arracher nos commandans ! s’écria le gros homme, qui se leva les poings fermés ; venez-y, vous, tout le premier, si vous l’osez.

— Monsieur ! dit le vicomte avec hauteur.

— Allons ! la paix, s’écria Floville ; monsieur le vicomte n’a point, que je sache, mission du roi pour distribuer les grades dans l’armée ; et toi, Bénédict, mon brave, sois bon enfant, et laisse dire. Il est temps que tu partes d’ailleurs, on t’attend.

Le chef de bande voulut répliquer ; mais, sur un geste du maquignon, sa voix s’éteignit comme le grondement d’un chien irrité auquel son maître impose silence. Il vida son verre, se leva lentement, examina l’amorce de son fusil ; puis, se tournant vers le chouan au panache vert :

— Viens-tu, Bail ? demanda-t-il brusquement.

— Où cela ?

— A la forêt de Lorges.

Bail se leva ; tous deux souhaitèrent le bonsoir à Claude, et sortirent. Lorsqu’ils furent partis, celui-ci se tourna vers le vicomte qui jouait avec son verre d’un air boudeur

— Vous avez eu tort, monsieur, dit-il sérieusement ; vous venez de blesser des hommes qui sont nos meilleurs chefs de bande, et dont nous avons besoin.

— En vérité, répondit l’émigré, j’ignorais que MM. Bail et Bénédict fussent si indispensables au salut de la monarchie ; j’ai le malheur de ne point savoir m’encanailler.

Floville regarda le jeune homme :

— Monsieur le vicomte y met de la modestie, dit-il, car, si je ne me trompe, il fréquentait à Coblentz la plupart des mousquetaires émigrés.

— Les mousquetaires sont gentilshommes, monsieur ! répliqua le jeune noble sèchement

— Ce qui les dispense d’être autre chose.

— Ils ne se dispensent pas au moins de soutenir leurs droits.

Floville haussa les épaules ; il y eut un court silence.

— Mais, reprit tout à coup le jeune gentilhomme, j’ignorais que vous fussiez aussi bien instruit de ce qui se passe à Coblentz ; je ne me rappelle point avoir eu l’honneur de vous y voir.

Claude rougit légèrement.

— En effet, dit-il, je n’ai point passé le Rhin.

— Et vous avez agi prudemment, reprit le vicomte d’un ton d’indifférence ; l’air est malsain en Allemagne, j’ai moi-même un cousin qui a refusé d’émigrer, et auquel nous avons envoyé une quenouille.

Floville tressaillit.

— Ne m’en auriez-vous point aussi, par hasard, apporté une ? demanda-t-il.

— Ma foi non, répondit le jeune homme avec un rire impertinent.

— Il fallait le faire, monsieur, dit Claude en le regardant fixement, car ici les quenouilles se changent en épées ; ici, nous avons mieux aimé défendre la monarchie que l’abandonner.

Et, comme le vicomte voulut l’interrompre :

— Oh ! je sais ce que vous allez dire, s’écria-t-il impétueusement, Je sais ce que l’émigration pense de nous, et quels sont ses projets ! Quand nous aurons réussi, nous autres pauvres gentilshommes de campagne, à refaire un coussin de trône avec notre peau, les fidèles arriveront pour réclamer leurs droits. Puisaye m’en a averti : les grands seigneurs de Coblentz ne nous considèrent que comme des laquais qui gardent leurs places au spectacle, les plus pressés nous arrivent déjà avec des brevets de colonels et des pistolets de poche pour conquérir la France ; mais, quelles que soient leurs prétentions, ils feront sagement de se rappeler qu’ils ne peuvent rien être ici qu’avec notre permission et par notre volonté.

— C’est-à-dire, monsieur, dit le gentilhomme en se levant, que moi, qui suis un de ces colonels, je dois attendre qu’il vous plaise de reconnaître le titre accordé par sa majesté ?

— Et que vous ayez fait vos preuves.

— A l’instant même, dit-il vivement ; je vous laisse le choix des armes.

Floville haussa les épaules.

— Aucun de nous n’a besoin d’accepter un duel pour prouver son courage, monsieur le vicomte, répliqua-t-il avec un sourire de dédain.

L’émigré fit un geste d’emportement qu’il réprima aussitôt.

— Pardon, dit-il ironiquement, je crois toujours parler à des gentilshommes, et j’oublie que les lois de l’honneur ne sont pas ici plus en usage que celles de la loyauté. Mais puisqu’il en est ainsi, monsieur, j’en appellerai aux royalistes ; ils verront jusqu’à quel point ils doivent continuer d’obéir à un chef qui n’obéit plus lui-même aux ordres du roi.

— Faites, répondit Claude ; mais priez le ciel surtout qu’aucun ne vous écoute, car si vous détournez un seul homme de l’obéissance qu’il me doit, aussi vrai qu’il y a un Dieu, je vous fais fusiller, votre brevet de colonel cousu sur la poitrine.

— Vous ! s’écria le vicomte, je vous en défie.

— Essayez, répliqua tranquillement Claude.

— Eh bien ! soit, dit le jeune homme en remettant son chapeau ; aussi bien les paroles sont inutiles, nous nous reverrons, monsieur de Boishardy.

— Dieu vous en garde, monsieur le vicomte.

L’émigré lui jeta un regard dédaigneux, saisit son fusil et sortit.

V.

J’avais suivi toute cette scène avec une curiosité mêlée de terreur, et bien avant que le vicomte eût nommé le prétendu maquignon, je l’avais reconnu à son langage ; mais, quoi que j’eusse entendu dire de la générosité de Boishardy, j’étais peu rassuré sur les suites de cette aventure. Je venais, en effet, d’assister à des débats qu’il avait tout intérêt à tenir secrets, et si j’étais aperçu, je pouvais craindre qu’il ne trouvât prudent de me condamner pour toujours au silence. Je demeurai donc immobile, retenant mon haleine et espérant qu’il se déciderait enfin à quitter le cabaret. Mais que l’on juge de mon étonnement, lorsque je le vis s’approcher du lit et ôter sa veste de velours. L’aubergiste, qui venait de rentrer, n’en parut pas moins saisi.

— Est-ce que mon maître veut se coucher ? demanda-t-il d’une voix troublée.

— Pourquoi non ? répondit Boishardy en délaçant ses brodequins.

— Mon maître est-il sûr que les bleus ne feront point de ronde cette nuit ?

— Le village est bien gardé, et tu veilleras.

Le cabaretier se gratta la tête ; il y eut une pause.

— Mon maître dormirait mieux chez Clerot, reprit-il enfin avec hésitation.

Boishardy leva la tête, regarda le lit fermé, puis le paysan, qui baissa les yeux.

— Il y a quelqu’un couché là, dit-il en saisissant vivement son fusil.

L’aubergiste recula.

— Qui est-ce, malheureux ?

— Un voyageur, balbutia le paysan.

— Son nom ?

— Il ne me l’a point dit.

Le chouan arma son fusil et fit un pas vers le lit ; je l’ouvris brusquement.

— C’est une vieille connaissance, maître Floville, dis-je en avançant la tête.

Le prétendu maquignon me regarda un instant, puis partit d’un éclat de rire.

— Dieu me damne ! c’est mon convive d’Uzel, s’écria-t-il.

— Lui-même.

Et qu’avez-vous fait de votre capitaine ?

— Il est resté à Loudéac.

— Que le ciel le conserve ! je le retrouverai.

— Vous avez déjà eu, à ce qu’il me semble, une chaude entrevue au carrefour.

Boishardy sourit.

— Je vous y ai vu, dit-il.

— En effet.

— Avec un fusil de chasse dont vous vous serviez fort bien. Qu’en avez-vous fait ?

— Le voici.

— Précaution prudente, dit le chouan en plongeant un regard perçant dans l’obscurité du lit clos ; mais, si vous le permettez, citoyen, Pierre le gardera, et je prendrai sa place près de vous. Voilà trois nuits que je n’ai pas dormi ; vous êtes trop bien élevé pour refuser une part de votre ballin à celui qui vous a donné une part de son souper.

La moindre hésitation eût été malséante ; je passai mon fusil au cabaretier, et déclarai que j’allais céder la place ; mais Boishardy refusa, et comme j’insistais :

— Votre politesse n’est-elle point de la défiance, citoyen ? demanda-t-il avec quelque vivacité.

— Si vous le croyez, je reste, répondis-je.

— Et vous faites bien, dit-il avec une grace sérieuse que je ne lui avais point encore vue, car mon frère ne serait pas plus en sûreté à mes côtés ; vous pouvez dormir aussi tranquillement que je vais dormir moi-même, monsieur ; vous êtes sous la garde de mon honneur.

Il était monté près de moi ; nous partageâmes fraternellement l’espace et la couverture ; il me souhaita le bonsoir, et sa respiration bruyante m’avertit bientôt qu’il était endormi. Ma position était trop singulière pour ne point me causer une sorte d’inquiétude fiévreuse et involontaire. Je demeurai long-temps éveillé sans oser faire un mouvement, ni pousser un soupir. Enfin pourtant la fatigue l’emporta ; mes yeux se fermèrent et je m’endormis à mon tour. Je fus réveillé par la voix de mon camarade de lit ; je me redressai en sursaut : il était déjà levé.

— Eh bien ! demanda-t-il, comment avez-vous passé la nuit ?

— Mal, répondis-je.

Il éclata de rire.

— Décidément, la république et la monarchie ne peuvent être à l’aise sous la même couverture ; mais debout, citoyen, le déjeuner vous attend.

L’aubergiste venait en effet d’apporter du pain noir, du cidre et un morceau de lard rance ; je me hâtai de m’habiller et de m’approcher de la table. Boishardy me montra un escabeau vis-à-vis de lui.

— Asseyez-vous là, et causons en déjeunant. Je suis fâché que le capitaine ne soit pas des nôtres, il nous parlerait latin, et je lui indiquerais quelque nouveau moyen de faire cesser la chouannerie.

— La chouannerie cessera le jour où vous désirerez la paix, observai-je.

— La paix, répéta Boishardy en haussant les épaules ; qui vous dit que les royalistes ne la désirent point ? Croyez-vous donc que nous fassions la guerre par passe-temps ? Si nous vivons comme des bêtes fauves, creusant notre tanière dans les bois, pillant les convois qui passent et tuant les bleus, c’est qu’on a brûlé nos demeures, fauché nos blés, égorgé nos familles. La cocarde noire que nous portons est moins un signe de parti que de douleur ; nous sommes en deuil de toutes nos joies perdues, et il ne faudrait point nous appeler une armée de royalistes, mais une armée de désespérés. Vous nous parlez de paix maintenant, parce que vous avez commencé à sentir nos morsures ; mais quelles réparations nous accorderez-vous pour le passé ? quelles garanties pour l’avenir ? Est-il une transaction possible entre ceux qui ont tout perdu et ceux qui ont tout pris ?

— Qu’en savez-vous tant que vous ne l’aurez pas essayé ? Répliquai-je. Voulez-vous véritablement la paix ? dites-le, et les patriotes, qui la veulent comme vous, viendront en discuter les conditions. Songez d’ailleurs aux résultats de la lutte que vous avez entreprise. Vaincus, vous supporterez seuls tous le poids de votre défaite ; vainqueurs, c’est à d’autres que profitera le succès. Vous le savez, car vous l’avez dit hier à ce vicomte dont l’orgueil vous indignait. Il vous a accusé d’être presque aussi républicain que nous-mêmes, et il avait raison ; à votre insu, vous avez tous nos instincts. Si le parti que vous défendez aujourd’hui recouvrait la puissance, vous seriez le premier à vous révolter contre ses iniquités et ses privilèges. Chouans et bleus combattent pour deux mots différens, au fond pour une même chose, l’indépendance. Ce que vous avez droit de vouloir, ce que vous désirez véritablement, c’est la sûreté pour vos biens et vos personnes, le respect pour vos croyances. Or, tout cela, on peut vous le donner ; tout cela, nous le désirons comme vous.

Mon compagnon écoutait avec attention ; je crus avoir trouvé un côté accessible dans cette ame mobile et fière.

— Nous ne sommes point aussi ennemis que vous le croyez, repris-je : renvoyez vos paysans à leurs charrues, nos soldats rentreront dans leurs cantonnemens, et vous verrez cette grande fureur tomber des deux côtés. C’est le combat journalier qui donne goût à la guerre. Voyez plutôt : hier vous m’auriez tué au premier coin de route, aujourd’hui nous choquons nos verres et nous causons presque comme des amis ; c’est qu’hier vous n’auriez vu que ma cocarde, tandis qu’aujourd’hui vous avez entendu ma voix et échangé la parole avec moi. Croyez-le bien, monsieur, il y a quelque chose de plus puissant que les préjugés des partis, c’est l’entraînement de tous les fils d’Adam les uns vers les autres. Les haines politiques sont des erreurs d’optique de l’esprit. De loin on voit seulement l’idée, et l’on déteste l’homme qui la défend ; mais, en approchant, l’homme reparaît, et l’idée devient seulement un habit qu’on lui pardonne. Ce sont les natures et non les opinions qui font les irréconciliables ennemis.

Boishardy fut un instant sans répondre, on eût dit que mes paroles l’avaient ébranlé.

— Il y a du vrai dans tout cela, reprit-il d’un ton pensif ; mais sais-je même si les chefs républicains consentiraient à la trêve indispensable pour s’entendre ?

— N’en doutez pas : tout le monde est fatigué d’une guerre odieuse, et les colères sont usées. Je connais le général Humbert, faites des propositions, je les lui porterai moi-même.

— Il faudrait consulter les autres chefs.

— Qui vous en empêche ?

— Écoutez, reprit-il après avoir réféchi ; plusieurs d’entre eux se réunissent aujourd’hui même au placis ; si je vous y conduisais, jurez-vous de n’en point abuser ?

— Sur l’honneur.

— Alors, c’est dit, s’écria-t-il en se levant ; sortons.

Il alla prendre son fusil, me remit le mien, et nous partîmes. J’éprouvai quelque surprise de la facilité avec laquelle mes avances avaient été accueillies, mais j’attribuai cet empressement à la lassitude d’une lutte sans issue, peut-être au dépit. J’appris plus tard que ma proposition avait prévenu les désirs du chef royaliste, qui cherchait les moyens de traiter d’une suspension d’armes nécessaire aux insurgés pour s’organiser.

Nous trouvâmes dans le cimetière, au milieu du village, une vingtaine de chouans qui nous attendaient. A notre approche, ils portèrent la main à leurs chapeaux, entourés pour la plupart de médailles, de chapelets bénits et d’images de saints. Mon compagnon appela l’un d’eux par le nom de Fleur-d’Epine, et l’entretint quelque temps à l’écart. Il fit ensuite un signe ; tous les paysans prirent leurs fusils, dont ils avaient enveloppé la batterie dans un mouchoir pour la garantir de la rosée de la nuit, et nous nous dirigeâmes, à travers champs, vers la forêt de la Prenessaye. Boishardy marchait en tête avec moi, et les chouans suivaient sans ordre, à quelques pas l’un de l’autre, le fusil sous l’aisselle, et dans un profond silence. Trois d’entre eux étaient partis en avant, la houe sur l’épaule, comme des gens qui se rendent au travail. Nous allions atteindre la route conduisant de Saint-Méen à Loudéac, lorsqu’un sifflement aigu et cadencé se fit entendre. La troupe s’arrêta brusquement et prêta l’oreille ; le même sifflement retentit de nouveau, mais avec des modulations différentes.

— C’est un convoi, dit Boishardy rapidement ; à votre poste, mes gars.

L’ordre donné à demi-voix circula de proche en proche ; les chouans se glissèrent silencieusement le long des haies qui bordaient la route, s’accroupirent, et disparurent comme par enchantement. J’étais demeuré seul, assez embarrassé de ma position, et fort inquiet de ce qui allait se passer. Je courus vers une ouverture de la haie ; de l’autre côté du chemin se trouvait celui des éclaireurs dont le sifflet nous avait avertis. Il paraissait sérieusement occupé à réparer une brèche faite au fossé. Du côté de Saint-Méen s’avançait le convoi annoncé, au milieu de tourbillons de poussière. C’était un troupeau de bœufs conduit par quelques soldats du bataillon de la Côte-d’Or, récemment arrivé en Bretagne. Ils marchaient sans défiance, le fusil sur l’épaule, riant, causant haut et chantant. La tête du convoi allait passer devant le champ occupé par les troupes de Boishardy, lorsque je sentis la main de ce dernier se poser sur mon épaule. Je me détournai vivement.

— Au nom du ciel ! n’attaquez point, m’écriai-je ; songez au motif qui nous conduit à la Prenessaye ; ne rendez pas un rapprochement plus difficile par de nouveaux meurtres.

— Mes gars ont ordre de ne point tirer, répondit-il ; mais attention, les voici qui mettent leurs museaux hors du terrier.

Les chouans venaient de s’élancer brusquement sur la route, et avant que les soldats eussent pu se mettre en défense, ils furent entourés, saisis et désarmés. On conduisit à Boishardy le sous-officier qui commandait l’escorte.

— La république te doit des remerciemens pour ta manière de surveiller ses convois, dit le chouan en riant ; tu marches en pays ennemi comme si tu allais au cabaret.

— C’est vrai, dit le soldat d’un ton de mauvaise humeur, mais j’arrive du Rhin, et je n’entends rien à votre guerre de brigands.

— On t’a pourtant averti, je pense, que nous ne faisions point de prisonniers ?

— Oui.

— Alors, tu sais…

— Je sais que vous êtes des sauvages qui mangez du patriote à vos quatre repas, et qu’aujourd’hui vous allez vous régaler…

— Nous épargnons ceux qui passent dans nos rangs, observa Boishardy.

Le sergent le regarda de côté, haussa les épaules, et se mit à siffler l’air de la Carmagnole.

— Sais-tu que nos soldats reçoivent trois livres par jour, continua le chouan, et que lorsqu’ils auront rétabli la monarchie…

— Tu perds ton temps, l’ancien, assez de conversation, fais-nous fusiller, et que ça finisse.

Boishardy se mordit les lèvres et appela Fleur-d’Épine. Je voulus m’interposer, mais il me fit signe de ne rien craindre. Le paysan s’avança des ciseaux à la main, ordonna au sergent de se décoiffer, et eut bientôt rasé la longue chevelure qui lui tombait sur le cou.

— Est-ce que l’armée royaliste tient une fabrique de faux toupets ? demanda le républicain avec un étonnement ironique.

— L’armée royaliste veut connaître ceux à qui elle fait grace, répliqua Boishardy, car elle ne pardonne qu’une fois, et si tu retombes jamais entre ses mains…

— Compris, dit le sergent avec un geste énergique.

— Ta feuille de route, maintenant.

Il la présenta, et le chouan y écrivit quelques mots au crayon.

— Nos bandes t’arrêteront peut-être, dit-il en la lui rendant ; mais si tu montres ceci, elles te laisseront passer.

— Ainsi je puis continuer mon chemin ? demanda le soldat.

— Tu le peux.

— Avec le convoi ?

Boishardy sourit.

— Soit, dit-il : la république est pauvre, et Dieu a dit de donner à ceux qui ont faim. Emmène tes bœufs, vieux rogneur de portions, et bon voyage.

Le sergent porta militairement la main à son chapeau.

— Votre nom, citoyen chouan ? demanda-t-il avec une sorte de respect.

— Boishardy.

— Eh bien ! aussi vrai que je m’appelle Marceau, dit-il en regardant le gentilhomme, je n’oublierai point votre politesse.

Et retournant à ses soldats, qui étaient demeurés sous la garde des chouans, il continua avec eux sa route vers Rostrenen. Lorsqu’il fut parti, Boishardy se tourna de mon côté.

— Tu vois que je fais le premier pas, dit-il, et que je donne l’exemple.

— On le suivra, répondis-je, car le bien a, comme le mal, sa contagion. Chez les méchans même, l’orgueil tient lieu de vertu, et ils ne veulent pas plus être surpassés en clémence qu’en cruauté.

Nous traversâmes le chemin, et continuâmes à nous diriger à travers les fourrés. Depuis notre sortie du village, j’avais eu plusieurs fois l’oreille frappée du son de ces trompes qui servent à nos bergers pour leurs appels. Dès que nous parûmes sur la lisière de la forêt, les mêmes sons se firent entendre plus distinctement, et dans toutes les directions. On eût dit que des échos cachés les répétaient de proche en proche. Boishardy s’aperçut de mon étonnement.

— Ce sont les sonneurs de corne qui annoncent notre arrivée, me dit-il.

— Mais où sont-ils ?

— Au-dessus de nos têtes, dans le feuillage des chênes. Ils aperçoivent de là tout ce qui se passe dans le pays à plusieurs lieues à la ronde, et nous avertissent aussitôt. On sait, à leur manière de corner, si c’est un détachement de bleus ou de royalistes qui s’approche, quelle est sa force, et de quel côté il vient. Toutes les forêts où nous avons des glacis sont ainsi liées par une ligne télégraphique, et il suffit de quelques minutes pour que nos mouvemens ou ceux de l’ennemi soient connus d’une frontière à l’autre de l’évêché.

Cependant nous avancions toujours en suivant des sentiers tortueux à travers le fourré ; tout à coup nous nous trouvâmes en face d’une sorte de rempart formé d’arbres abattus et devant une petite porte gardée par deux chouans en uniforme vert. Nous étions arrivés au placis de la Prenessaye. A notre vue, les sentinelles présentèrent les armes ; Boishardy les salua par leurs noms, et nous entrâmes.


VI.

Le placis ou campement de la Prenessaye formait, au milieu de la forêt, une clairière de plusieurs arpens entourée d’abattis. Environ cent cabanes de feuillage avaient été bâties dans cette enceinte ; au milieu s’élevait un chêne immense, au sommet duquel brillait une croix d’étain. Un autel de gazon paré de fleurs des bois avait été dressé au pied de l’arbre.

Au moment où nous entrâmes, tout était en mouvement dans cet étrange village. On voyait les femmes moudre le grain aux portes, les vieillards fondre des balles près du foyer, les jeunes gens apprendre l’exercice à l’ombre du grand chêne. Les jeunes filles elles-mêmes étaient occupées à fabriquer des cocardes blanches ou à tresser des chapeaux d’une paille grossière. Nous venions d’entrer, lorsqu’un jeune paysan courut à nous.

— Les autres commandans sont-ils arrivés ? demanda mon compagnon.

— Aucun ne petit venir, répondit le paysan.

— Pourquoi ?

— Ils surveillent un débarquement à la côte.

— Qui te l’a dit ?

— Mme Catherine.

— Catherine ! s’écria le chouan ; elle est ici ?

— Quand vous êtes arrivé, elle allait partir pour la ferme de Gouray.

Boishardy fit un mouvement.

— Que dis-tu ? balbutia-t-il en regardant le jeune paysan.

— Quelqu’un lui a parlé de Jeanne, répliqua celui-ci à voix basse.

Boishardy le prit par la main, l’entraîna à l’écart, et je ne pus entendre la suite. Ils causèrent un instant ensemble très vivement, puis tous deux se dirigèrent vers la hutte la plus éloignée.

Resté seul, je me mis à me promener en plongeant dans les cabanes ouvertes un regard curieux. Toutes se ressemblaient, et c’était pour toutes le même ameublement : des escabelles autour d’une table grossière, un lit de paille ou de mousse avec un bénitier de fayence au chevet, quelques vases pleins de lait, du pain noir, un berceau d’enfant suspendu au toit ; quelquefois, dans le coin le plus sombre, une chèvre broutait des feuilles sèches. De loin en loin j’apercevais un vieillard qui fourbissait des armes, un blessé les mains jointes sur son chapelet, ou une femme allaitant son enfant. Boishardy avait raison c’était une ville de guerre et non un campement ; la famille avait été transportée là avec toutes ses habitudes ; le mouvement du ménage s’y mêlait au mouvement militaire, le bruit du travail au bruit des armes. Mais ce bruit et ce mouvement avaient quelque chose de morne. Chacun était tout entier à son œuvre, la faisant vite et silencieusement. Point de chant de femme, nul cri d’appel, aucun rire de voisin. Les enfans, assis au milieu du placis verdoyant, ne jouaient pas ; les chiens, endormis au soleil, levaient la tête à mon approche sans oser aboyer ; une sorte de contrainte planait sur tout, et les oiseaux seuls chantaient autour de cette triste ville de la forêt.

J’étais tout occupé de l’étrange spectacle que j’avais sous les yeux, lorsque la voix de Boishardy me fit détourner la tête. Il s’avançait vers nous accompagné d’une jeune femme que je reconnus tout de suite pour celle de ses maîtresses que ses soldats avaient surnommée la Royale. La beauté de cette femme m’éblouit ; elle portait un costume d’amazone en drap bleu garni de brandebourgs, un chapeau à cuve basse orné d’une plume blanche, et des bottines à franges d’or. Ses cheveux noirs tombaient en longues boucles sur son cou d’une blancheur rosée ; elle tenait dans sa main droite une carabine incrustée de nacre et précieusement ciselée, tandis que son autre main dégantée était passée au bras du jeune chef. A la voir s’avancer ainsi, belle, forte et si fièrement noble dans son amour, on eût dit une Diane chasseresse. Je me découvris à son approche avec une sorte d’admiration : elle salua légèrement.

— Nous ne pourrons voir les autres chefs royalistes, me dit Boishardy ; mais je ne veux point que votre course ait été inutile. Voici, pour le général Humbert, une lettre dans laquelle je propose de suspendre les hostilités tout le temps qu’il faudra pour s’entendre.

Le général la recevra aujourd’hui même, répondis-je en faisant un mouvement pour prendre congé.

La compagne de Boishardy me retint.

— Vous venez de faire une longue route, monsieur„ dit-elle, et vous ne pouvez nous quitter ainsi ; veuillez entrer dans notre cabane vous y trouverez l’hospitalité du charbonnier.

Je m’inclinai en remerciant, et je la suivis. La hutte de Boishardy était plus grande que les autres, mais non plus ornée. J’y trouvai la table servie avec un mélange de luxe et de rusticité qui me frappa. Deux ou trois couverts de vermeil, des porcelaines de Saxe et quelques cristaux émaillés étaient confondus avec les fourchettes de fer, les jattes de hêtre et les poteries vertes du canton. Le chef royaliste m’engagea à prendre place, et pria Mme Catherine de faire les honneurs pendant qu’il donnerait audience.

Son arrivée venait d’être annoncée, et une vingtaine de chouans étaient déjà réunis devant le seuil. Tous portaient les insignes de quelque grade, sauf un seul, dont le costume rappelait à la fois le cloarec et le maître d’école. C’était le percepteur de l’armée. Il entra le premier, tenant sous le bras un portefeuille de cuir noir, et à la main une sacoche de toile bise qu’il déposa devant le chef royaliste.

— Combien as-tu là ? demanda celui-ci.

Deux cents livres seulement, monsieur le marquis.

— Que dis-tu ? Etienne-le-Bon en devait seul huit cents.

— Comme tous les fermiers de biens nationaux auxquels je demande le prix de leurs fermages, il m’a répondu qu’il avait déjà payé à son nouveau maître.

Boishardy frappa la table du poing.

— Nous seul avons droit de lui donner quittance comme représentant de son légitime maître, s’écria-t-il ; ce qu’il a payé à un usurpateur ne le libère point ; il faut qu’il le sache. — Écris.

Le receveur tira de sa poche une longue écritoire de basane, mit un genou en terre, posa sur l’autre son portefeuille de cuir et leva la tête, comme pour avertir qu’il était prêt ; Boishardy dicta :

« De par la loi de Jésus-Christ crucifié pour toi comme pour moi,

« Nous, chef des armées catholiques,

« Nous demandons à Etienne-le-Bon, de la commune de Pleneuf, pour les fermages des terres et de la métairie appartenant à M. de Rollo, la somme de huit cents livres pour l’année 1794 ; faute de quoi nous entrerons en jouissance immédiatement de tout ce qui lui appartient, et le traiterons comme rebelle. »

Boishardy prit le papier, signa, et le remettant au receveur :

— Tu porteras ceci à Etienne, dit-il, et si dans deux jours les huit cents livres ne sont point soldées, moitié en espèces, j’enverrai Fleur-d’Épine avec ses gens.

Le receveur sortit, et d’autres chouans entrèrent. Tous venaient rendre compte de quelque mission récemment exécutée. Les uns avaient descendu toutes les rivières et tous les ruisseaux, depuis les sources jusqu’à la mer, défendant aux meuniers, sous peine de mort, de travailler pour la ville ; d’autres avaient parcouru les fermes, enlevant les roues des chariots ou brûlant les essieux. Plusieurs apportaient la liste des patriotes répandus dans les campagnes et les villages. Devant chaque nom, on lisait une des lettres S, R, T, ce qui voulait dire : surveillé, rançonné, ou tué.

Boishardy avait attentivement écouté tous ces rapports ; il demanda quelques nouvelles explications, donna ses ordres avec clarté, puis congédia tout le monde. Mme Catherine sortit alors, et il vint prendre sa place vis-à-vis de moi.

— Eh bien ! que pensez-vous de notre manière de faire la guerre ? me demanda-t-il en souriant. Les républicains ne savent pas que nous les parquerons dans la famine. Vos villes seront bientôt pour vous comme le cachot d’Ugolin, et vous vous y mangerez l’un l’autre. Avertissez-en vos généraux, peut-être se montreront-ils moins difficiles sur les conditions de la pacification.

Ces derniers mots m’expliquèrent l’apparente confiance du chef royaliste ; en me rendant témoin de son audience, il avait espéré m’effrayer.

— Je dirai ce que j’ai vu, répondis-je, mais veuillez rappeler, de votre côté, monsieur, aux chefs de l’armée royaliste, que hors de la Bretagne, de la Normandie et de la Vendée, il y a la France républicaine qui nous enveloppe tous, et que si vous nous parquez dans la famine, elle pourra, elle, vous parquer dans la mort. Les malheurs même des patriotes ne vous profiteront point ; vous pouvez espérer la victoire, jamais le succès, car, dans les guerres civiles, ce sont toujours les minorités qui succombent. Vos paysans se lasseront d’ailleurs de cette vie de bêtes fauves ; quelque jour, en passant devant leurs villages abandonnés, ils se sentiront repris de l’amour du foyer, et ils jetteront là leurs carabines pour arracher l’herbe de leurs seuils.

— Détrompez-vous, me dit Boishardy ; vous ignorez quel charme a cette vie toujours militante et vagabonde, que de joies secrètes offre cette perpétuelle partie jouée contre la mort. On se sent vivre, on éprouve sa force, on a conscience de ce que l’on peut et de ce que l’on vaut. Cette race, d’ailleurs, est avant tout esclave de l’habitude ; sous peu vous la verrez aller à la bataille aussi tranquillement qu’elle conduirait sa charrue, et une fois devenus soldats, nos Bretons ne voudront plus habiter que le camp.

Cependant le jour avançait, et j’allais me lever pour prendre congé de Boishardy, lorsque le chouan qui avait déjà annoncé au chef royaliste l’arrivée de Mme Catherine, parut à la porte, suivi d’une jeune paysanne dont l’aspect me frappa. Elle avait les pieds nus, les cheveux à demi épars, et pour tout vêtement une jupe courte frangée par les épines. Sa chemise de toile rousse, qu’une épinglette à grains coloriés ne fermait qu’à moitié, laissait voir une partie de ses épaules dorées par le soleil. Elle était haletante, couverte de poussière et de sueur, mais éblouissante de je ne sais quelle beauté sauvage. En l’apercevant, Boishardy se leva d’un bond.

— Jeanne ? s’écria-t-il.

Et regardant autour de lui avec inquiétude :

— Pourquoi as-tu quitté le Gouray ? continua-t-il rapidement et tout bas ; je te l’avais défendu. Que veux-tu ? Que viens-tu faire ici ?

— Vous sauver, maître, répondit la jeune fille.

— Moi

— Les bleus ont été avertis que vous étiez au placis avec un petit nombre de gars.

— Eh bien !

— Ceux de Collinée, de Loudéac et de Montcontour se sont donné rendez-vous ce soir pour entourer la forêt et y mettre le feu.

— Le feu !

— Je l’ai entendu dire à l’un des chefs. Tous les chemins et tous les ponts sont déjà gardés, de peur que vous ne soyez avertis. Pour venir, il m’a fallu gagner le Moulin-Blanc et traverser le Lié sous le feu des postes.

— Ils ont tiré sur toi ! s’écria Boishardy.

— Vingt coups au moins ; mais les touffes d’aulnes et de bouleaux m’ont préservée. J’entendais les balles grésiller dans les feuilles comme la giboulée de mars. Voyez plutôt, maître, c’est une balle qui a coupé ceci au-dessus de ma tête.

A ces mots, la jeune paysanne éleva en riant une branche de saule qu’elle tenait à la main.

— Et tu n’as pas eu peur ? demanda Boishardy.

— Je n’en ai pas eu le temps, je pensais à vous, et j’étais pressée d’arriver.

— Merci, Jeanne, merci, ma louve, dit le chouan en posant affectueusement la main sur l’épaule de la jeune paysanne. Tout son corps s’assouplit et frissonna à ce toucher, et elle leva sur le chef royaliste le regard amoureux du chien qui sent la caresse du maître.

— Il y a si long-temps que vous n’aviez passé par la ferme, dit-elle, et vous m’aviez défendu aussi de paraître au placis ; mais j’avais une raison cette fois… et maintenant… si mon maître voulait… il a besoin de quelqu’un pour le servir, et nul ne trouverait à redire que ce fût moi.

Ces mots étaient prononcés avec une sorte de timidité amoureuse. Boishardy secoua la tète, et regardant autour de lui d’un air inquiet.

— C’est impossible, Jeanne, répliqua-t-il à demi-voix, impossible. Il faut que tu repartes tout de suite.

— Si je repars, dit la jeune fille, les bleus savent que je suis venue ici, et ils me tueront.

— Que dis-tu ? s’écria Boishardy.

— Laissez-moi vous suivre, oh ! laissez-moi vous suivre, reprit Jeanne avec passion, et en saisissant la main du jeune chef.

Une exclamation qui retentit à quelques pas empêcha Boishardy de répondre ; il se détourna vivement : la Royale venait d’entrer ! Il y eut pour tous un moment de silence. Les deux femmes se regardaient avec une sorte de surprise soupçonneuse et menaçante.

— Quelle est cette fille ? demanda enfin Mme Catherine en montrant du doigt la paysanne.

— La sœur d’un de mes fermiers, répondit Boishardy embarrassé.

— Et que vient-elle faire ici ?

— M’avertir que les bleus doivent mettre le feu à la forêt cette nuit.

La Royale jeta sur Jeanne un coup d’œil oblique.

— Ah ! fort bien, dit-elle, elle espionne pour vous.

— Elle a voulu nous sauver.

— Et vous avez sans doute bien payé sa nouvelle, car lorsque je suis entrée, elle semblait vous remercier fort vivement.

— Quand vous êtes entrée, elle m’avertissait qu’il serait dangereux pour elle de retourner à la ferme, et me priait de la garder au placis.

— Mais rien de plus facile, reprit Mme Catherine avec une ironie hautaine ; elle est forte, je puis la prendre à mon service.

— Non, dit vivement Boishardy, elle serait mal ici.

— Mal ? répéta la jeune femme, la croyez-vous trop délicate pour vivre comme nous ? Eh ! mon cher, voyez donc, chacune de ses grosses mains rouges cacherait les miennes ; je ne vous souhaiterais qu’un attelage de femmes pareilles pour vos canons.

Jusqu’alors Jeanne avait tout écouté avec une sorte de stupeur douloureuse ; elle se sentait vaguement blessée sans savoir où frappaient les coups ; mais, à ces derniers mots, tout son orgueil de femme s’éveilla ; raillée dans sa beauté devant celui qu’elle aimait, elle tressaillit.

— Je veux m’en aller, balbutia-t-elle d’une voix émue.

Vous avez tort, dit la Royale ironiquement ; de belle venue comme vous êtes, vous pourriez devenir ici la préférée du tailleur ou de quelque porteur de bagage ; à moins, pourtant, comme on le dit, que la pennerès du Gouray ne veuille recevoir que des gentilshommes derrière son pignon.

— Les grandes dames y reçoivent bien des meuniers, répliqua Jeanne sèchement.

La Royale devint pâle et fit un brusque mouvement vers la jeune paysanne.

— Sortez ! s’écria-t-elle l’œil étincelant. Jeanne demeura immobile.

— Sortez ! répéta Mme Catherine d’une voix plus forte.

— Je suis chez mon maître, répondit la jeune fille avec un calme dédaigneux.

La Royale, tremblante de colère, étendit vivement la main vers la carabine qu’elle avait posée contre la table, puis s’arrêtant :

— Chassez-la, monsieur, chassez-la, dit-elle à Boishardy d’une voix haletante.

— Laissez-nous, Jeanne, murmura celui-ci.

Jeanne leva la tête avec un douloureux étonnement.

— Ainsi mon maître veut que je m’en aille ? demanda-t-elle.

— Retournez à la ferme, Jeanne.

Elle jeta au chouan un regard profond et désespéré ; il détourna les yeux.

— J’y retournerai, murmura-t-elle.

Elle fit un pas vers la porte ; mais s’arrêtant tout à coup :

— Adieu, mon maître, reprit-elle d’un accent entrecoupé.

— Adieu ! dit Boishardy.

Elle demeura un instant frémissante et comme indécise ; on eût dit qu’elle attendait un mot, qu’elle espérait un signe ; enfin elle leva la tête, regarda Boishardy une dernière fois, joignit les mains et sortit. Nous la vîmes traverser vivement le placis, sa branche de saule à la main, prendre le sentier qui conduisait au Gouray, puis disparaître sous la voûte ombreuse de la forêt. Je sus, le lendemain, en remettant au général Humbert la lettre de Boishardy, que la ferme du Gouray avait été brûlée par les bleus, mais sans pouvoir apprendre ce que Jeanne était devenue.

Je n’entendis plus parler d’elle jusqu’en prairial an III. A cette époque, les hostilités, un instant suspendues par les traités de la Saunais et de la Mabilais, avaient recommencé ; mais l’armée royaliste, divisée, mal conduite, essayait vainement de prendre l’offensive. Partout battue et partout poursuivie par les républicains, qui avaient appris, à la longue, cette guerre de fossés et de broussailles, elle n’avait pu se former nulle part. Boishardy, secondé par Mme Catherine, continuait pourtant à parcourir les paroisses, excitant l’ardeur des bandes et s’efforçant de rattacher entre eux les anneaux isolés de l’insurrection. Tous deux s’étaient partagé cette œuvre périlleuse, ne se quittant plus que quelques heures chaque jour et se retrouvant pour suspendre leur hamac aux arbres de la forêt ou dormir dans la douve, sur le même manteau. La Royale était donc regardée comme presque aussi redoutable à la république que Boishardy lui-même, et des récompenses avaient été promises plus d’une fois à qui pourrait s’emparer d’elle. Une femme se présenta enfin au général Lemoine et promit de la livrer. Le capitaine Audillas reçut l’ordre de la suivre ; ce fut lui-même qui me raconta peu après tous les détails de cette expédition.

Ils partirent de Montcontour après minuit, se dirigeant par un long détour vers un champ de la ville Héné, en Brehand. L’air était si calme, que l’on entendait tourner sur les collines les ailes des moulins, et frémir les déversoirs au fond de la vallée. Les grenadiers avaient enveloppé leurs chaussures de foin et portaient leurs armes baissées, de peur que le bruit de leurs pas ou l’éclat des baïonnettes ne les trahît. La jeune paysanne était à leur tête, pâle et les yeux hagards. Ils arrivèrent ainsi à un champ de blé planté d’arbres où elle s’arrêta - Est-ce ici ? demanda le capitaine.

— Regardez de ce côté, dit la paysanne.

On apercevait en effet vaguement un hamac suspendu sous les pommiers.

— Et tu es sûre que son amant n’est point avec elle ?

— Sûre, sûre, répondit la jeune fille ; il est parti avec Fleur-d’Épine. Mais tirez, car elle se défendra peut-être ; tuez-la, citoyen, tuez-la de suite, c’est le plus prudent.

Le champ fut entouré, et les grenadiers pénétrèrent avec la jeune paysanne, qui marchait en avant comme une louve affamée. A peine avaient-ils fait quelques pas, qu’un homme se dressa au milieu des blés en poussant un cri d’avertissement.

Fleur-d’Épine ! dit la jeune fille, qui recula épouvantée.

— Alors Boishardy est revenu, s’écria le capitaine ; en avant les braves.

Il n’avait pas achevé que six coups de feu partirent. Les soldats, surpris, crurent qu’ils étaient tombés dans une embuscade et se dispersèrent. Au même instant, le chef royaliste, suivi de cinq de ses hommes, s’élança d’un sillon et se trouva en face de la jeune paysanne.

— Jeanne ! s’écria-t-il stupéfait.

— Par les genêts, par les genêts, maître, dit-elle en entraînant Boishardy vers le côté du champ qu’elle savait n’être point gardé.

Ils venaient de franchir le fossé lorsqu’un coup de feu partit ; le chouan s’arrêta.

— Ah ! la Royale est morte, dit Jeanne avec un éclat de joie féroce.

— Malheureuse ! s’écria Boishardy.

Et revenant sur ses pas il voulut regagner le verger ; mais à peine eut-il repassé la haie que deux coups de feu l’atteignirent. Il tomba sans pousser un soupir ; les deux balles lui avaient traversé les poumons.

Telle fut la fin de cet homme qui eût dû naître au temps du Cid et succomber dans quelque noble guerre contre l’étranger. Sa mort fut comme sa vie, quelque chose de romanesque et d’imprévu, mais d’heureux après tout, car il périt sans agonie, sous les pommiers en fleurs et les lèvres encore tièdes de baisers. Sa tête fut coupée par quelques misérables qui la promenèrent en triomphe dans les paroisses. Lorsque Hoche l’apprit, il pleura de honte et écrivit à l’adjudant-général Crublier de faire arrêter tous ceux qui avaient pris part à ce crime contre l’honneur ; — langage étrange et nouveau sans doute après les massacres de la Vendée, mais qui annonçait à tous que le règne des folies sanglantes était passé, et que si la révolution était encore une tempête, ce n’était plus du moins une tempête dans un égout.


ÉMILE SOUVESTRE.

  1. Voyez la livraison de la Revue du 1er octobre 1839.
  2. Ce La Roche, ancien douanier, commandait une bande qui avait pris le nom de Royal-Carnage.
  3. Ce projet avait été sérieusement proposé.
  4. Bataillon républicain dont la lâcheté était proverbiale dans l’ouest.
  5. Nom de guerre donné par les royalistes à Cormantin.