La Chronique de France, 1905/Chapitre II

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ALBERT LANIER Éditeur (p. 23-47).

ii

FRANCE ET ALLEMAGNE

S’il fallait caractériser d’un mot les relations de la France et de l’Allemagne depuis 1870, ce serait sans doute le terme d’incohérence qui conviendrait le mieux. Quand même ces relations passées ne sont pas pour grand’chose dans l’acuité présente, il semble utile d’en donner ici une rapide analyse.

Rapports d’autrefois.

Entre Français et Allemands on s’est toujours beaucoup battu sans que cette longue suite de combats ait laissé derrière elle d’irrémédiables rancunes ou une haine de races. Même après la dévastation du Palatinat, même après léna, le désir de la revanche, tempéré d’ailleurs par la double entrée des Alliés à Paris en 1814 et en 1815, ne tenaillait pas à ce point les cœurs germaniques que toute possibilité fut exclue d’une entente cordiale. En ce temps-là, du reste, la notion de l’unité demeurait étrangère à la plupart des Allemands ; un grand nombre s’étaient enrôlés dans les armées de Napoléon et l’avaient fidèlement servi jusqu’au bout contre leurs propres congénères. L’action napoléonienne s’était exercée abondamment sur la mentalité allemande et avait créé entre le grand empereur et ses victimes des liens étranges. Sa tyrannie ne leur était pas aussi intolérable qu’on eût pu s’y attendre. Ce qui les révolta, ce fut l’absurde instabilité qu’il fit régner partout. En 1808, par exemple, il créait le royaume de Westphalie, le doublait en 1810 pour l’amputer d’un tiers en 1811. Les populations, abasourdies par ces changements continuels, ne pouvaient plus nulle part compter sur le lendemain. Il y eut là — avec l’augmentation déraisonnable des charges fiscales et autres — un des principaux motifs de la rébellion et l’un des facteurs les plus actifs de l’unification future. Ce sont bien les Bonaparte qui ont fait l’unité germanique ; Napoléon iii en facilita la réalisation ; Napoléon ier en avait insufilé le désir par ses exactions mêmes.

Quand le grand mouvement libéral de 1848 se produisit, aucune francophobie ne vînt se mêler aux aspirations dont le parlement de Francfort était l’expression. Dans l’intervalle, au reste, les relations intellectuelles s’étaient renouées entre Français et Allemands. On évoquait avec plaisir de part et d’autre les souvenirs de Voltaire et de Frédéric ii. Sans doute une forme de culture se développait au-delà du Rhin que les Français ne devaient point s’assimiler aisément tant elle était étrangère à leur génie ; sans doute aussi il devenait de mode en Allemagne de mépriser ce qu’on appelait la frivolité française. On continuait néanmoins de se fréquenter et sans arrière-pensée — du moins jusqu’aux événements de 1866.

Pendant et après la guerre.

À partir de cette date, une méfiance instinctive prédomina même parmi ceux qui ne voyant pas l’utilité d’une guerre ne croyaient pas qu’elle éclatât. Tout le monde sait maintenant comment le chancelier la prépara et sut la rendre fatale. La France n’aurait certainement pas réussi à l’éviter puisque son ennemi, après s’être assuré à la fois de la faiblesse de ses armes et de l’indifférence de l’Europe, s’était résolu à la lui faire ; mais elle eût gagné à tous points de vue en y apportant moins de légèreté et de jactance. La guerre elle-même laissa de plus amers ressentiments au cœur des vaincus que le traité qui la termina. La dureté, la cruauté dont firent preuve les vainqueurs, des scènes indignes d’une armée civilisée qui se produisirent çà et là au cours de la campagne, tout contribua à transformer le « casque à pointe » en ennemi héréditaire ; l’espoir de la revanche devint le sentiment unanime de la nation réveillée d’un affreux cauchemar. Cet espoir entretint en elle la force morale indispensable à une besogne géante. Il s’agissait de refaire une France puissante de corps et d’âme.

C’était là une œuvre à lointaine échéance et, entre temps, il fallait bien vivre de la vie internationale aux obligations de laquelle aucun État d’Europe — et la France moins que tout autre, par suite de sa situation géographique — ne saurait se soustraire. Les rapports diplomatiques furent donc repris et empreints du genre de cordialité que comportaient les circonstances. Il semble même qu’à Paris on ait cru devoir aller au-delà du strict nécessaire en envoyant, par exemple, un représentant du maréchal de Mac-Mahon, alors président de la République, saluer l’empereur Guillaume ier durant une de ses visites à Metz. L’alerte de 1875 montra que ce procédé d’une courtoisie exagérée n’avait pas été apprécié. Il faut considérer cette alerte comme le dernier sursaut de la tempête récente et, à cet égard, elle ne revêt pas les mêmes caractères que les incidents de 1887. Alors, le prince de Bismarck ne cherchait point la guerre ; il voulait d’une part obtenir le vote du septennat militaire par le Reichstag et, de l’autre, peser sur le gouvernement français pour que le portefeuille de la guerre fût retiré au général Boulanger dont la popularité naissante l’inquiétait. En 1875 il était vraiment sur le point de céder à la tentation d’écraser dans l’œuf la renaissance vitale de la France. L’intervention directe de la reine Victoria et de l’empereur Alexandre ii auprès de Guillaume ier détourna le danger que M. de Blowitz, correspondant du Times à Paris, avait eu le talent de découvrir et de signaler à l’opinion universelle.

Menaces et sourires.

Au congrès de Berlin, l’attitude de la France lui valut l’estime et l’approbation générales. M. Waddington qui y négocia fort habilement l’occupation prochaine de la Tunisie sut gagner les bonnes grâces de ses collègues et l’on put croire que les préventions du prince de Bismarck allaient tomber définitivement. En fait il donna peu après une preuve non équivoque de sa bonne volonté et dans des circonstances curieuses à rappeler en ce moment. Par son ordre, lorsque fut réunie à Madrid en 1880 la conférence internationale chargée de régler les affaires du Maroc, on vit les diplomates allemands appuyer chaleureusement les revendications de la France. Ce n’était pas le seul service que celle-ci dut recevoir du cabinet de Berlin. À Tunis à propos de la suppression des Capitulations, au Liban lors de la querelle suscitée entre les grandes puissances par l’expiration des pouvoirs du gouverneur Rustem Pacha, plus tard au Tonkin et ailleurs encore, l’action allemande s’exerça en faveur de la France et de façon fort appréciable. Le mobile du chancelier, en ceci, était double. Il jugeait bon que l’activité française se détournât vers les colonies et il y voyait en outre l’avantage d’isoler la France en l’opposant à l’Angleterre dans les affaires asiatiques, à l’Espagne dans la question marocaine, à l’Italie surtout dans l’entreprise tunisienne. Mais il ne désarmait pas pour cela et ses sourires s’alternaient de menaces. Des campagnes de presse d’une violence inouie éclataient soudainement contre la France sous les prétextes les plus futiles. Celle de 1883 dépassa les précédentes ; elle avait eu pour origine une inoffensive tournée d’inspection faite dans l’Est par le ministre de la guerre. Le Reichstag fut convoqué d’urgence… puis tout se calma comme par enchantement. À ce moment, la Triple alliance était scellée et Gambetta venait de mourir. Ces événements avaient dû apporter une grande sécurité à Bismarck qui avait toujours considéré Gambetta comme le Pierre l’Ermite éventuel de la revanche et qui, d’autre part, désirait depuis longtemps donner une forme concrète à son entente avec l’Autriche et l’Italie. On s’est perdu en conjectures sur ces campagnes qui se renouvelèrent encore par la suite. Elles semblent « avoir été des coups de sonde que le chancelier aimait à jeter dans l’opinion pour se rendre compte de son degré d’inflammabilité ; elles avaient le double avantage à ses yeux de le bien renseigner et d’entretenir dans le reste de l’univers l’impression que la France menaçait seule le repos général » [1].

Gestes contradictoires.

La France ne menaçait en rien le repos général assurément mais elle se conduisait parfois de manière à le laisser croire. Il n’y a pas, à cet égard, dans toute son histoire contemporaine de page plus lamentable que le récit de la réception faite au roi d’Espagne Alphonse XII lors de sa visite à Paris au retour de son voyage en Autriche et en Allemagne. Les sympathies du jeune roi pour la France étaient connues de tous et c’est afin de lui donner un nouveau gage d’amitié qu’il avait décidé de s’arrêter officiellement dans sa capitale ou, depuis 1870, aucun souverain européen n’avait encore paru en cette qualité. Il y arriva venant de Berlin où, selon l’usage, l’empereur Guillaume l’avait nommé colonel honoraire d’un régiment allemand. Or ce régiment tenait garnison à Strasbourg. Il y avait là évidemment une coïncidence intentionnelle mais contre laquelle Alphonse xii ne pouvait élever aucune protestation sous peine de manquer à toutes les règles protocolaires. À Paris, la chose n’eût pas fait grand bruit si l’extrême-gauche n’avait jugé l’incident propre à servir sa haine contre le cabinet Jules Ferry. Elle organisa la manifestation avec le concours de l’extrême droite. Le roi d’Espagne traversa la ville au milieu des injures et des huées et le président de la République dut aller lui présenter des excuses pour obtenir de lui qu’il ne repartît pas aussitôt pour Madrid. Ce pénible incident souleva au dehors l’indignation générale tandis que tous les bons Français en ressentaient une véritable honte. Inutile d’ajouter que l’Espagne n’ayant jamais cessé d’être populaire en France, c’est à l’Allemagne que s’adressait ce grossier charivari.

Or trois ans plus tard, l’empereur Guillaume ier étant mort, une mission militaire présidée par le général Billot vint représenter la République française à ses obsèques et déposer sur son cercueil une couronne ornée de rubans tricolores. Il y avait là un manque de tact véritablement extraordinaire car, s’il était tout à fait normal d’accréditer en cette circonstance une mission spéciale auprès du gouvernement impérial, il n’y avait aucune raison pour que le soin de la présider fut confié à un représentant de l’armée nationale. Ces faits deviennent plus incompréhensibles encore si on les rapproche de faits subséquents tels que la présence du prince de Naples (aujourd’hui le roi Victor-Emmanuel iii) à des manœuvres impériales en Alsace-Lorraine et l’envoi de vaisseaux français à l’inauguration du canal de Kiel. Cette même opinion qui en voulait à Alphonse xii d’une nomination dans laquelle il n’était pour rien ne marqua aucune rancune à l’héritier du trône d’Italie pour avoir pris part à une manifestation dont il eût été plus convenable de le voir s’abstenir. Par contre, elle protesta assez énergiquement contre la participation navale de la France à une fête internationale dont le caractère ne lésait personne après avoir trouvé tout simple l’hommage direct et inutile rendu par l’armée française à feu son vainqueur.

Ces contradictions font bien ressortir un des penchants les moins flatteurs de l’esprit français, celui qui incite continuellement le citoyen à de vaines protestations par lesquelles il semble que sa dignité soit rendue sauve puisqu’il s’abstient ensuite de mettre ses actes en accord avec les principes proclamés bruyamment par sa bouche ou son geste. Gambetta avait donné à la France un admirable mot d’ordre qu’elle n’a point su comprendre ni pratiquer. « Pensons-y toujours, s’était écrié le grand tribun, et n’en parlons jamais ». Il s’agissait beaucoup moins dans sa pensée de vouloir envers et contre tous une guerre de revanche que de se rendre capable de la soutenir à l’occasion. Les Français, au contraire, en parlèrent beaucoup et n’y pensèrent guère. En tous les cas, ils eurent le tort de ne pas aller chercher dans leurs vieux codes de chevalerie une règle de conduite qui seyait pourtant à leur urbanité native : celle d’après laquelle, dans l’intervalle de la bataille, ceux qui y prennent part se témoignent toutes sortes d’égards sans établir de distinction entre les coups donnés et les coups reçus.

Les avances de Guillaume ii.

La convocation de la conférence ouvrière à Berlin et la désignation par la France d’une importante délégation à la tête de laquelle était placé Jules Simon, parvenu alors au soir de sa vie en même temps qu’au pinacle de sa réputation d’orateur et d’écrivain, fournirent à l’empereur une occasion de manifester ses sentiments à l’égard de la France. Les envoyés de la République furent admirablement reçus ; Jules Simon devint en quelque sorte le chef de la conférence ; d’unanimes hommages lui furent rendus auxquels le couple impérial prit soin de s’associer de la façon la plus délicate. Ces prévenances, remarquées et appréciées en France, amenèrent l’empereur à confier à son auguste mère l’impératrice Frédéric une tâche dont la nature et la portée malheureusement n’avaient pas été définies préalablement par un échange de vues entre les cabinets de Paris et de Berlin. L’ambassadeur de France à Berlin, M. Herbette, n’entretenait avec la cour que des rapports distants et peu cordiaux. Guillaume ii estima que le but à demi artistique, à demi politique, du voyage moitié officiel et moitié incognito que l’impératrice allait faire en France ne comportait ni surprises ni déboires. On sait ce qui en advint. Si des maladresses évidentes furent commises du côté allemand, il est difficile de défendre le point de vue français. Il n’y avait rien que de flatteur dans la démarche faite par la souveraine auprès des peintres français et l’on n’aperçoit pas en quoi leur participation à une exposition berlinoise pouvait compromettre les intérêts patriotiques. Ils eurent le tort, cédant à une mauvaise pression, de reprendre leur parole et il en résulta que les meneurs de cette fâcheuse campagne, se sentant enhardis, faillirent organiser sur le passage de l’impératrice le jour de son départ de Paris la plus inconvenante et la moins justifiable des manifestations. La population parisienne sut heureusement garder le calme nécessaire et l’incident se termina mieux qu’on n’avait pu l’espérer.

Il est remarquable de constater que Guillaume ii n’en garda point rancune à la France. Après avoir ressenti sur le moment un vif dépit, il se rendit compte probablement que le terrain n’avait pas été suffisamment préparé ni la démarche assez mesurée. Le malentendu ne subsista pas. En 1893 nous retrouvons l’empereur empressé, à l’occasion du double décès de l’illustre musicien Gounod et du maréchal de Mac-Mahon qui survinrent presque simultanément, à témoigner de ses vives sympathies pour la nation française. L’année suivante, l’assassinat du président Carnot amena de sa part une manifestation plus significative encore. Alors que tous les souverains témoignaient à la veuve de l’illustre victime et au gouvernement de la République une sympathie sincère, le télégramme de Berlin accentua cette note de la façon la plus heureuse. « Digne de son grand nom, disait-il, M. Carnot est mort comme un soldat au champ d’honneur ». C’était un hommage indirect à la Révolution, à cette partie de la Révolution du moins qui commande le respect aux historiens impartiaux mais dont on ne saurait pour cela demander aux empereurs et aux rois de célébrer les exploits. Deux Français qui relevaient des plans de forteresses avaient été peu avant arrêtés et condamnés pour espionnage ; Guillaume ii les grâcia et fit tenir la nouvelle à M. Casimir Périer au moment où le cortège funèbre de son prédécesseur allait se mettre en marche vers Notre-Dame. Le geste n’était pas très heureux mais l’intention était excellente et, pour l’apprécier à sa juste valeur, il convient de se rappeler que l’espionnage n’est point envisagé sous le même angle en Allemagne qu’en France.

Quelques années plus tard, au cours de ses habituelles croisières sur les côtes de Norwège, le yacht impérial vint jeter l’ancre au fond d’un fiord aimé des touristes, près de la frégate-école qui promenait les futurs officiers de la marine française. La rencontre était préméditée par l’empereur mais le gouvernement de la République n’en avait pas été avisé. Il y eut quelque surprise à Paris lorsque l’on apprit la présence de l’empereur d’Allemagne sur le pont d’un navire français mais l’opinion, appréciant la chaleur du message envoyé par Guillaume ii au chef de l’État, approuva de même les termes courtois quoiqu’un peu froids de la réponse du président Loubet.

La détente.

On a souvent répété en Allemagne — et parfois en France — que ces avances si caractérisées de Guillaume ii n’avaient produit aucun résultat et que ceux-là même qui en étaient l’objet les avaient accueillies avec une persistante indifférence. Rien n’est moins exact. Cet état de choses amena une détente complète qui se manifesta de la façon la plus claire autour de l’Exposition de 1900. L’Allemagne non seulement y fit grande figure mais y occupa une place prépondérante, on pourrait dire la place centrale. L’empereur s’était occupé lui-même des moindres détails relatifs à la section allemande et avait témoigné du plus vif intérêt pour la réussite de la manifestation. Ses sujets affluèrent à Paris ; ils y trouvèrent en général un accueil extrêmement cordial ; la presse refléta des sentiments inattendus et l’on put croire vraiment qu’une ère nouvelle s’inaugurait. Il est bon de remarquer que des faits précis avaient précédé qui donnaient à la détente son plein caractère en y associant les gouvernements. À l’issue de la guerre sino-japonaise, la France avait coopéré avec la Russie et l’Allemagne pour enlever au Japon les fruits de sa victoire. Ce n’était certes pas une grande habileté de sa part et sa diplomatie eût été mieux inspirée en prenant parti moins ouvertement dans une querelle qui ne l’intéressait pas. L’avenir a prouvé du reste la folie de cet épisode. Mais il n’en résultait pas moins une coopération efficace des deux pays dans une question sérieuse de politique extérieure, c’est-à-dire l’entrée dans le domaine de la réalité d’une idée qui avait souvent été exprimée : à savoir qu’il était possible pour la France et pour l’Allemagne de s’entendre sur maints sujets, d’avoir même une politique commune dans certaines affaires sans qu’on eût pour cela abordé la question d’Alsace-Lorraine laquelle, est-il besoin de le dire, n’est susceptible d’aucun règlement. Ce dernier point avait été lent à s’imposer aux Allemands. Ils n’arrivaient pas à comprendre qu’on pût renier la légitimité et le caractère définitif d’une annexion que n’avait sanctionnée aucun plébiscite et qui s’était opérée, tout au contraire, en dépit des protestations virulentes et répétées des annexés. Au début ils établissaient une sorte de parallélisme entre la revanche et la renonciation. Tant que la France n’aurait pas déclaré renoncer solennellement à toutes prétentions ultérieures sur l’Alsace-Lorraine c’est qu’elle ne chercherait qu’un prétexte pour attaquer l’Allemagne. Un tel raisonnement était enfantin ; aujourd’hui que Pie x a délibérément adopté une attitude toute conciliatrice envers le gouvernement italien, s’ensuit-il qu’il puisse se proclamer satisfait de la chute du pouvoir temporel ? Si même telle était sa pensée intime, il n’aurait pas le droit de la publier et nul à Rome ne songe à lui demander de le faire.

L’intervention à trois en Extrême-orient eût un lendemain plus significatif encore ; ce fut l’acceptation par la France du feld-maréchal de Waldersee comme commandant en chef de l’expédition internationale envoyée au secours des Légations assiégées dans Pékin par les Boxers. On a dit à ce propos que l’affaire avait été menée par l’empereur d’Allemagne avec une habileté assez consommée pour rendre une non-acceptation du gouvernement français presque impossible à formuler. Cela est fort exagéré. Il y a mille moyens diplomatiques auxquels la France aurait pu recourir pour éluder — ou même faire échouer — le projet impérial. Certes Guillaume ii en agissant d’abord sur l’esprit du Tsar avait pris ses précautions mais tout n’était pas dit par le fait que la Russie eût accueilli favorablement de semblables ouvertures. Le cabinet de Paris pourtant ne chercha pas en cette affaire à épiloguer mesquinement. Il se fia à la réputation d’un officier général dont les sentiments et les procédés offraient toutes garanties et, en effet, M. de Waldersee sut s’acquitter de si hautes fonctions ayec la délicatesse et le tact qu’on attendait de lui. Les relations qu’il entretint avec les chefs des troupes françaises furent, d’un bout à l’autre, des plus cordiales.

Démarches sans résultat.

Il est important de noter que la détente dont nous venons de parler était à peine esquissée lorsque M. Delcassé devint ministre des Affaires étrangères de sorte qu’elle s’opéra presque tout entière sous son ministère et avec son agrément. Pour être plus exact nous dirons qu’elle s’opéra durant la première partie de ce ministère puisque la seconde vit au contraire se former et s’accentuer le malentendu qui nous reste à raconter. Quelles furent donc les causes d’un revirement si complet et dont, assurément, il eût été impossible, en 1900, de prévoir l’approche ?

On a parlé beaucoup de la germanophobie de M. Delcassé. Il est bien possible que l’ancien collaborateur de Gambetta ait gardé plus vivant que d’autres le souvenir des heures sombres de 1870 et le sentiment amer de la défaite mais ses actes n’ont en aucune circonstance revêtu le caractère qu’on s’est avisé plus tard de leur prêter. Il est avéré au contraire que la détente franco-allemande au lieu d’avoir été entravée par lui fut, comme nous venons de le dire, plutôt aidée. Et notamment en ce qui concerne ce commandement du feld-maréchal de Waldersee sur les troupes internationales en Chine, on peut dire qu’aucun ministre français n’avait encore donné un pareil gage de conciliation et marqué à ce point le désir d’entretenir de bons rapports avec l’empire allemand.

On a parlé également de griefs personnels qu’aurait eus l’empereur contre certains procédés du ministre. Mais il faudrait ici sortir du vague. On n’en peut citer qu’un. M. Delcassé s’étant rendu à Pétersbourg serait allé et venu sans s’arrêter à Berlin. Ce reproche ne tient pas debout. C’eût été à l’empereur à provoquer, par une invitation en règle, l’arrêt de M. Delcassé dans sa capitale car, en vérité, la visite du ministre des Affaires Étrangères de la République Française aurait pris autrement un caractère sensationnel, de nature ; déplaire à Pétersbourg où la chancellerie comme on sait s’inquiétait volontiers du moindre signe de rapprochement entre les cabinets de Paris et de Berlin.

Des accusations relatives à un manque d’égards au moment de la conclusion des accords anglo-français il ne subsiste plus rien à l’heure actuelle. Il est surprenant que la chancellerie allemande ait laissé la presse officieuse, en Allemagne, s’enferrer dans cette impasse sachant à quel rude démenti elle s’exposait par ses récriminations. Nous reviendrons plus loin sur cette question en parlant de la publication du Livre Jaune.

De ridicules potins ont circulé d’autre part au sujet des fiançailles du kronprinz avec la Duchesse Cécile de Mecklembourg. La jeune princesse passant tous ses hivers à Cannes près de sa mère la Grande duchesse Anastasie, il était normal que son impérial fiancé vint l’y joindre et certes on ne pouvait trouver une occasion plus digne et plus discrète de favoriser la venue en France d’un prince allemand, événement dont tous les gens sensés se rendaient compte qu’on ne pouvait le retarder indéfiniment. Le kronprinz pourtant ne vint pas et la Duchesse Cécile dut se rendre à Florence pour le rencontrer. Des avances précises avaient-elles été faites par le gouvernement français ainsi qu’il convenait ? On se prit à en douter. Or ces avances avaient été faites trop discrètement, peut-être, mais de façon assez nette parce que le silence opposé par l’ambassadeur d’Allemagne à Paris put être considéré comme une fin de non-recevoir.

Quant à des négociations d’une plus haute portée, ce n’était pas sans doute à la France à les entamer et l’Allemagne ne se montra disposée qu’une seule fois à entrer dans cette voie. L’incident est étrange et peu connu ; un journal y a fait une allusion récente. Un jour de l’automne de 1899, le ministre des Affaires étrangères reçut une dépêche dans laquelle l’ambassadeur de France à Berlin relatait des conversations récentes qu’il avait eues avec le chancelier. L’insistance de ce dernier à faire remarquer combien la France et l’Allemagne avaient au loin d’intérêts similaires avait frappé l’ambassadeur. M. Delcassé prévint sans retard le président de la République et le premier ministre de ces ouvertures à peine déguisées et, d’accord avec eux, il se déclara dans sa réponse disposé à entamer des pourparlers sur la concordance desdits intérêts. Il demandait à l’Allemagne d’indiquer les points sur lesquels pourraient porter ces pourparlers. Le gouvernement impérial se déclara charmé de cette réponse et il n’en fut plus question. Invites et allusions cessèrent. L’entretien ne fut jamais repris.

Une politique active.

En quoi donc la politique de M. Delcassé contrecarrait-elle les desseins de l’Allemagne ? Simplement en ceci qu’elle visait — et réussissait — à assurer à la France le genre de prééminence qu’avait jusque-là exercée l’Allemagne dans le monde. Nous avons dans les précédents volumes de la Chronique, longuement étudié l’œuvre et la manière du ministre. Demeuré à son poste dans les cabinets successivement présidés par MM. Brisson, Charles Dupuy, Waldeck-Rousseau, Combes et Rouvier, investi de la confiance de l’Europe, fort des sympathies qu’il avait su acquérir dans l’élite de tous les partis, Delcassé demeurera, quoiqu’on fasse, une des figures centrales de la Troisième république et les attaques de ses adversaires, petits ou grands, n’auront aucune prise sur le jugement des esprits impartiaux parce que ce jugement sera basé sur des faits précis. Le règlement si délicat de l’affaire de Fachoda, la médiation hispano-américaine, la démonstration de Mitylène, le rapprochement franco-italien, les accords franco-anglais, la négociation franco-espagnole, l’arbitrage de l’incident de Hull, la neutralité de l’Indo-Chine, tout cela exécuté sans que l’alliance franco-russe en souffre — voilà une œuvre d’ensemble, un bloc, si l’on peut ainsi dire, contre lequel aucun raisonnement ne saurait prévaloir. Cette belle activité était essentiellement pacifique dans ses résultats ; impossible d’y rien relever de belliqueux. Mais tant de succès répétés et retentissants ne pouvaient pas ne pas placer la République française au premier rang des puissances européennes ; l’hommage rendu au président Loubet dans la rade d’Alger par les nombreuses escadres envoyées pour le saluer fut comme le symbole de cette haute situation que les Français, aussi myopes quand il s’agit du présent qu’ils sont presbytes pour ce qui concerne le passé, ne surent pas apprécier autant qu’il l’eût fallu.

L’erreur de Delcassé fut sans doute de ne pas apercevoir assez tôt les difficultés intérieures devant lesquelles se trouvait l’empire allemand. les falaises, si l’on peut ainsi dire, au pied desquelles sa marche fatale l’avait conduit — et par conséquent de ne pas comprendre le danger d’une diminution de prestige, si minime fût-elle, survenant à un pareil moment de l’histoire. L’empire allemand, insistons bien sur ce point, n’avait subi aucune atteinte directe ; mais il est évident que le prestige de la République française l’affaiblissait indirectement en lui portant ombrage.

Delcassé eut parfaitement conscience de ce fait mais l’empereur et lui se manquèrent de quelques instants. Les premières ouvertures du ministre ne se produisirent pas à temps ; le dépit l’emporta à Berlin et l’on feignit de n’avoir rien entendu.

Le terme obligé de la politique Delcassiste, telle qu’elle achevait de se dessiner, serait d’ailleurs une entente amicale appuyée par des accords territoriaux et commerciaux entre la France, la Russie et l’Angleterre, avec l’acquiescement et l’appui probables des États-Unis, du Japon, de l’Espagne et de l’Italie. Avant la guerre russo-japonaise ce terme paraissait fort éloigné ; chose étrange, les défaites de la Russie le rapprochaient — et l’on savait déjà, à Berlin, que le cabinet de Paris plantait des jalons dans cette direction.

  1. Pierre de Coubertin. L’Évolution Française sur la iiie République, 1 vol. Paris, Plon et Cie.