La Chronique de France, 1905/Chapitre V

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ALBERT LANIER Éditeur (p. 85-97).

v

LA LÉGENDE DE L’AGRESSION

Les négociations inutilement laborieuses conduites à Paris par le Dr Rosen et M. Revoil avaient pris fin le 28 septembre. Quelques jours plutôt, l’Allemagne avait encore tenté d’exiger de M. Rouvier qu’il prit certains engagements relativement à l’attitude qu’aurait la France à la conférence. Mais le président du conseil avait nettement déclaré à M. Rosen et au prince de Radolin — et avait fait déclarer de même au prince de Bulow par l’entremise de M. Bihourd qu’« en dehors de la formule qui allait être signée par les représentants des deux gouvernements, il entendait n’avoir d’engagement sur aucun point ». La France donnait d’ailleurs de nouvelles marques de son esprit conciliant en passant condamnation sur les affaires du Mole de Tanger et de « l’avance personnelle » faite au Sultan — et surtout en acceptant que les décisions de la conférence fussent prises à l’unanimité de sorte qu’il suffisait de l’opposition de l’Allemagne pour que le mandat général ne fut pas confié à la France.

L’agitation d’une mauvaise conscience.

Une fois encore on avait occasion à Berlin de faire machine arrière, des satisfactions importantes ayant été obtenues. À vrai dire la retraite n’était pas aussi aisée — et ne pouvait pas être aussi honorable — qu’elle l’eut été deux mois plus tôt. Il était impossible, en effet, de faire admettre au monde que toute cette crise eut pour origine un souci marocain. Le monde savait parfaitement à quoi s’en tenir et nourrissait de l’humeur contre l’Allemagne qui avait risqué de déchaîner une guerre géante sans motifs sérieux. Guillaume ii, si grande que fut sa propre responsabilité en un tel résultat, ne pouvait se résigner à l’accepter. Il avait du reste le sentiment d’avoir à plusieurs reprises généreusement résisté aux emballements guerriers de son entourage et il négligeait probablement de se rendre compte qu’il avait lui-même donné aux emballés licence de parler et d’agir par ses imprudentes et retentissantes initiatives du début.

Quoiqu’il en soit, l’empereur resta hanté par le désir de prouver à son peuple et subsidiairement à l’Europe que l’Allemagne avait eu à se défendre contre un péril certain, contre la menace d’une coalition. Le Maroc avait pu, en effet, n’être qu’un prétexte mais cette question marocaine avait été justement le prélude d’essai de la coalition ; on avait tenté d’en évincer l’Allemagne et c’est pourquoi la clairvoyance du gouvernement impérial lui avait fait choisir ce même terrain pour y combattre l’anti-germanisme à son point de départ. Telle était la thèse. Mais à qui ferait-on remonter la responsabilité initiale ? À la France ou à l’Angleterre ? Il était difficile de charger l’une contre toute vraisemblance et imprudent d’accuser l’autre sans preuves. On s’en prit une fois de plus à M. Delcassé. Tel fut le sens des confidences faites à un rédacteur du journal le Temps par le prince de Bulow en personne. L’ancien ministre des Affaires étrangères devenait ainsi le grand coupable, le criminel fondamental ; la France et l’Angletterre étaient seulement fautives de l’avoir suivi. On leur pardonnerait pour peu qu’elles eussent conscience de leur faute.

Et, par une coïncidence singulière, des « révélations » extravagantes parurent dans le journal le Matin connu pour s’être fait naguère interdire l’entrée de l’Alsace-Lorraine à la suite de paroles peu convenables à l’adresse de Guillaume ii. La version du Matin fut en grande partie confirmée — mais rectifiée sur quelques points essentiels — par la Dépêche de Toulouse, gazette de M. Jaurès. Il en résulta une polémique de presse aussi tapageuse que vaine. Le plan d’un blocus du canal de Kiel et d’un débarquement de cent mille hommes en Schlesvig Holstein par la flotte anglaise, plan présenté maintenant au public comme ayant été proposé par M. Delcassé au conseil des ministres français fit le tour de tous les journaux du monde et ceux d’Allemagne affectèrent d’en être grandement scandalisés. Ils partirent en guerre contre l’Angleterre réclamant d’elle un démenti officiel — et pour un peu des excuses. Mais on les arrêta. Il ne convenait pas à l’empereur qu’on allât plus loin de ce côté. Il s’était effacé devant son oncle dans l’affaire de Norwège et surtout, après avoir tenté de fermer la Baltique aux navires anglais, il avait ordonné de faire une réception cordiale à l’escadre qui était venue audacieusement y manœuvrer. De tels sacrifices d’amour-propre lui avaient coûté ; ce n’était point pour en perdre le bénéfice dans une dispute abusive.

Le bloc.

Si ces incidents avaient agi sur l’opinion allemande, ils avaient par contre glissé sans l’entamer sur celle des autres pays. La France conservait les sympathies universelles ; il semblait même que chaque tentative pour faire retomber sur elle la responsabilité totale et partielle du conflit franco-allemand lui en amenât de nouvelles. À cet égard le monde faisait bloc — et bloc contre l’Allemagne. Ni l’Autriche ni l’Italie, malgré la réserve que leur imposait leur qualité de membres de la Triplice, ne dissimulaient leur opinion. L’alliance russe, somme toute, ne s’était pas relâchée malgré les nombreuses invitations que M. Jaurès avait adressées dans ce sens à ses concitoyens. En partant pour l’Amérique et de nouveau à son retour, M. Witte s’était abouché avec les membres du gouvernement de la République et lui, grand partisan d’un rapprochement russo-allemand, avait tenu à proclamer le caractère fondamental de la Duplice que rappelait de son côté la Novoié Vremia, le moins francophile des journaux russes.

L’Espagne ? Elle fit au président Loubet un accueil tellement chaud, tellement enthousiaste qu’il fallut bien y voir la résolution de ne laisser aucune question — pas même celle du Maroc — porter atteinte à l’amitié franco-espagnole. Quant à une modification de la politique anglaise provenant de la démission — maintenant probable — du cabinet conservateur et de son remplacement par un cabinet libéral, il n’y fallait pas compter. Les déclarations faites par les chefs de ce dernier parti indiquaient qu’en dehors de leurs sentiments personnels, ils estimaient nécessaire de rassurer l’opinion et de protester au préalable devant elle de leur ferme resolution de maintenir l’entente avec la France.

Enfin l’unité morale de la France se consolidait clairement, les fissures de la veille se rebouchaient ; une notion précise des exigences du sentiment national prévalait ; et ce n’était pas un des signes les moins caractéristiques de ce mouvement que la présence à Londres et à Madrid, aux côtés d’Édouard vii et d’Alphonse xiii, de la municipalité parisienne conduite par son président, M. Paul Brousse, un socialiste.

Retour offensif.

Guillaume ii en ressentit de la mauvaise humeur et se laissa aller à prononcer des paroles graves. La révolution russe battait son plein. La France se trouvait de nouveau privée du concours de son alliée et, de plus, n’était-elle pas pour quelque chose, avec son maudit passé révolutionnaire, dans le fait de cette rébellion, tragique pour le tsarisme mais inquiétante aussi pour les pays limitrophes ? Dans le temps que le chef de l’État français recevait à Madrid et à Lisbonne des ovations répétées, l’empereur d’Allemagne prononça successivement à Dresde et à Berlin, deux harangues enflammées. « Donc, s’écria-t-il, la poudre sèche, l’épée aiguisée, les yeux vers le but, les forces toujours tendues » ; en terminant il leva son verre ; « je bois, dit-il, à notre peuple en armes ». Peu après, le discours du trône lui donna occasion de reprendre son thème favori, à savoir que les difficultés marocaines n’avaient « d’autre cause qu’un penchant à résoudre sans sa coopération des questions dans lesquelles l’empire allemand a aussi des intérêts à protéger ». Et il ajoutait : « les courants de ce genre peuvent être réprimés sur un point et renaître sur un autre ». C’est pourquoi « le signe des temps présents impose à une nation le devoir de renforcer ses moyens de défense contre les attaques injustes ». Le chancelier, venant à la rescousse, reprit devant le Reichstag la thèse impériale en la développant et en y insistant. L’effet aisé à prévoir ne tarda pas à se produire. La violence de la presse allemande qui vraiment a mérité depuis six mois de descendre aux derniers échelons de l’estime publique tant elle s’est montrée haineuse et fourbe, dépassa de nouveau toutes limites. « Ces commentaires, publiait le Tageblatt prouvent que nous avons eu raison de nous émouvoir à la fin d’une situation qui devenait de jour en jour plus dangereuse. Il aurait été stupide de ne pas nous défier après les outrages de Londres et de Paris, se poursuivant pendant des années » — Et le Lokal Anzeiger : « La susceptibilité allemande a été trop vivement blessée pour qu’elle puisse tout oublier d’un seul coup ». On croit rêver en lisant de pareilles choses. Et la Post prétendant tirer « des enseignements » du passé, allait jusqu’à s’écrier : « Est-ce que la France n’avait pas donné les assurances les plus formelles à propos de la Tunisie ? Est-ce qu’elle n’avait pas solennellement promis que Bizerte ne deviendrait jamais un port de guerre ? Ainsi le danger ne réside pas dans l’impérialisme allemand mais bel et bien dans l’ambition française ». Il est inutile de faire remarquer que les engagements et les promesses dont parle la Post n’ont jamais existé et ces quelques échantillons suffisent à souligner la mauvaise foi de pareils procédés.

Le Livre jaune.

Dans son discours au Reichstag, M. de Bulow était revenu sur les prétendus agissements de M. Saint-René Taillandier et lui avait de nouveau fait un grief de s’être donné à Fez pour le mandataire de l’Europe. Cela revenait à tenir pour nulle et non avenue la déclaration du gouvernement de la République concernant l’inexactitude de cet incident. Toujours la même audace dans l’accusation, le même mépris et la même insouciance à l’égard de la vérité. En présence d’une telle obstination, il fallait bien agir. M. Rouvier s’était donc résolu à la publication d’un Livre jaune dont l’apparition était attendue incessamment et à la confection duquel il apportait tous ses soins.

Le Livre jaune fut distribué le 14 décembre au parlement français. C’était une réponse écrasante aux dernières manifestations oratoires de l’empereur et du chancelier. Toute la thèse allemande était jetée bas comme par un tremblement de terre. L’effet fut immédiat et unanime. On admira à la fois le tact et le courage avec lesquels les documents avaient été admis. M. Rouvier et ses collaborateurs étaient allés jusqu’à l’extrême limite au-delà de laquelle la dignité de l’adversaire se fut trouvée atteinte. Il n’est pas habituel que les Livres jaunes reçoivent du public — et à plus forte raison du public étranger — les honneurs d’une analyse bien subtile. La presse les résume d’ordinaire en quelques paragraphes. Cette fois au contraire le monde entier connut les principales pièces du recueil officiel. Elles furent disséquées, discutées en tous lieux et nulle part on n’y trouva rien à reprendre, La rectitude, la droiture, la bonne foi du gouvernement français éclataient à chaque page en même temps que s’affirmait son esprit de conciliation. Un des résultats les plus explicites de cette publication était d’exonérer complètement M. Delcassé dont les efforts en vue de nouer conversation avec la chancellerie impériale étaient demeurés presque secrets jusqu’alors. On ne pouvait plus reprocher à l’ancien ministre des Affaires étrangères que de s’être avisé un peu tardivement de la nécessité d’une telle conversation. Mais n’était-il pas à demi exonéré de ce reproche par cette pièce si curieuse qui figurait au Livre jaune et qu’il est bon de citer toute entière. « À ma dernière réception diplomatique, écrivait M. Delcassé au marquis de Noailles alors ambassadeur de France à Berlin, le prince de Radolin m’a interrogé sur l’ambassade marocaine arrivée à Paris la veille au soir et sur l’objet probable de sa mission. Je lui ai répondu que, n’ayant pas encore vu les ambassadeurs, il m’était difficile de le renseigner. Il m’a signalé des articles de journaux où il serait question d’un protectorat de la France sur le Maroc. Si par ce mot protectorat, ai-je fait observer, on entend que la France, maîtresse de l’Algérie-Tunisie, a et doit conserver au Maroc une situation absolument à part, il me semble que c’est l’évidence même. Rien de plus juste, a dit le prince, tout le monde se rend compte de cette situation. Cette dépêche est en date du 23 juin 1901. Elle se passe de tout commentaire et elle démontre par contre l’inanité de ceux auxquels se livrèrent, au Palais Bourbon, les orateurs du 19 avril 1905. Il restait à effacer autant que faire se pouvait le souvenir de cette déplorable séance puisqu’il était désormais impossible d’en annuler les conséquences. M. Rouvier s’en chargea en véritable homme d’État, à la fois conscient des abîmes qu’il côtoie et résolu à y marcher la tête ferme. Il apporta à la tribune de la Chambre des députés un exposé de la question marocaine et des revendications de la France aussi parfaitement lucide qu’il était justifié. « On ne manquera pas, écrivait à ce propos l’Indépendance Belge, d’établir un parallèle, entre le discours du prince de Bulow et celui de M. Rouvier. Ce qui frappera tous les esprits réfléchis, c’est la différence de ton, le contraste qui résulte naturellement des sous-entendus menaçants auxquels s’est risqué le prince de Bulow et des affirmations nettes, précises, absolument dignes de M. Rouvier ». Une majorité écrasante approuva les termes de la communication du président du conseil et, pour mieux en souligner l’importance, personne ne prit la parole après lui.

Ainsi se clôtura l’année. L’Allemagne avait gagné la première manche par surprise ; elle avait perdu la seconde par entêtement. Rien ne l’obligeait à la jouer puisqu’on ne l’y provoquait pas. Et le malheur c’est que quand deux manches ont été jouées, il est bien difficile de ne pas risquer la belle.

On se prépara en silence à la conférence prochaine. Après avoir voulu qu’elle se tint à Tanger, avoir refusé Madrid et accepté Algésiras, l’Allemagne était revenue sur ce choix, élevant des difficultés de détail comme si elle eût été désireuse de provoquer des ajournements successifs. Puis son opposition cessa et la date de la conférence fut définitivement fixée.