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La Chute d’un ballon à Luzarches en 1870

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Mémoires de la Société historique et archéologique de l’arrondissement de Pontoise et du VexinTome XVIII (p. 101-109).

LA CHUTE D’UN BALLON
à Luzarches en 1870
Par M. Wilfrid de FONVIELLE
Aéronaute du siège de Paris


Nous avons, dans le tome XVII des Mémoires, relaté l’excursion de la Société Historique à Luzarches. Au cours de la séance publique tenue à cette occasion, M. Wilfrid de Fonvielle a fort intéressé l’assistance en narrant les péripéties de l’ascension pendant la guerre franco-allemande, du ballon le Général Uhrich, et de la chute de cet aérostat à Luzarches, le 19 novembre 1870. C’est cette conférence que nous reproduisons ici, d’après une rédaction que l’auteur nous a communiquée.


Mesdames,
Messieurs,

C’est avec le plus grand plaisir que je profite de l’excursion annuelle de la Société archéologique du Vexin pour appeler votre attention sur un des plus curieux épisodes de l’histoire aérostatique du siège de Paris, Cet incident, fort honorable pour votre pittoresque cité, s’est passé au milieu de vous, et j’ai pu en recueillir les détails grâce à l’inépuisable obligeance de votre maire, M. Gilbert-Boucher, que je tiens à remercier. Je dois également exprimer ma vive reconnaissance à votre digne président, mon vieil ami, M. Seré-Depoin, à qui cette période déplorable de notre histoire rappelle de cruels souvenirs, mais qui a la satisfaction d’avoir rempli de terribles devoirs avec le dévouement, le cœur et l’abnégation d’un bon citoyen.

Le ballon, dont j’ai à vous raconter l’histoire, avait reçu le nom du défenseur de Strasbourg, que l’on portait aux nues quelques jours avant de le traîner aux gémonies. Il nous montre un remarquable exemple de l’inconstance proverbiale et le peu de durée des jugements que nous portons sur nos concitoyens.

Le « Général Uhrich » était destiné à transporter des dépêches en réponse aux pigeons apportant la nouvelle de la prise d’Orléans par le général d’Aurelle de Paladines, cet éclair de gloire qui fit renaître l’espérance de la victoire dans tous les cœurs français ! Il portait dans sa nacelle, quatre cages contenant chacune neuf pigeons, choisis dans les colombiers de l’État, et parmi lesquels figuraient des lauréats du concours de Ruffec, ainsi que plusieurs oiseaux déjà revenus à Paris. Les passagers étaient au nombre de trois : M. Thomas, colombophile, et MM. Chapouil et Bienbard, officiers de francs-tireurs, chargés de revenir à Paris à travers les lignes prussiennes, déguisés en paysans, après avoir été à Tours pour recevoir des dépêches du gouvernement.

Pour diriger cette expédition aérienne, dont la réussite était indispensable, car il était nécessaire de relever le moral abattu par l’échec du « Galilée » et du « Daguerre », on avait choisi comme aéronaute, Lemoine, praticien, âgé de 53 ans, qui avait déjà exécuté 70 ascensions dans les hippodromes de Paris, quelques-unes fort intéressantes, car il avait un grand zèle dans l’accomplissement de ses devoirs aérostatiques ; ouvrier mécanicien de son métier, il aimait les ballons et ne se bornait point à terminer ses ascensions dans la zone militaire qui environne Paris.

Lemoine est mort depuis plusieurs années, au moment où l’Association fraternelle des aéronautes du siège avait obtenu son admission dans l’asile de Bicêtre.

Il ne lui a point été donné de jouir de la maigre récompense que nous avons été heureux de solliciter en sa faveur, et dont, j’en suis persuadé, vous reconnaîtrez qu’il était complètement digne lorsque vous aurez entendu la suite du récit que je vais avoir l’honneur de faire devant vous.

Son fils, dont il avait dirigé l’éducation pratique, fait partie des aéronautes du siège ; il a monté, le 3 décembre 1870, le ballon « l’Armée de la Loire » qu’il a conduit heureusement dans les environs du Mans.

Actuellement il exerce la profession de marchand de vin du côté de la Bastille. C’est à son obligeance que je dois les renseignements déjà intéressants que j’ai résumés dans mon ouvrage le Siège de Paris vu à vol d’oiseau, et qui m’ont donné l’idée de la conférence que vous entendez actuellement.

Le 18 novembre, jour où l’ascension devait être exécutée à la Gare du Nord, le temps était excessivement brumeux. Lorsque Lemoine arriva pour procéder aux préparatifs du départ, il fit remarquer que, dans de semblables conditions atmosphériques, il lui serait complètement impossible de choisir le lieu de son atterrissage et que, par conséquent, il ne répondait nullement d’organiser l’atterrissage du « Général Uhrich » en dehors des atteintes des Prussiens. En conséquence, il demanda que le départ fût ajourné.

Ses observations ayant paru fondées, les chefs de la station envoyèrent une estafette à l’état major général pour les communiquer à qui de droit. Mais il fut répondu qu’il fallait partir quand même. Il ne restait plus qu’à obéir, c’est ce que Lemoine fit avec autant d’habileté que de décision.

Jusqu’à ce moment, on annonçait le départ des ballons à grand renfort d’articles dans les journaux ; mais, à partir de l’inauguration du service nocturne, on changea de manière de faire.

On cacha soigneusement le jour de l’ascension, à laquelle on n’admit plus qu’un petit nombre de privilégiés.

L’ascension du « Général Uhrich » n’eut pour témoins que des personnages officiels et un seul journaliste, rédacteur du Gaulois, qui publia un compte rendu reproduit par M. Steenackers, dans son ouvrage la Poste et les Télégraphes pendant le siège de Paris.

Notre confrère peint, en termes assez bien choisis, l’effet sinistre produit sur toute l’assistance par le brusque départ du a Général Uhrich », qui disparut en un clin d’œil dans le brouillard. On eut dit que pigeons, voyageurs et ballon étaient soudainement engloutis, et qu’on ne les reverrait jamais.

Les appréhensions des spectateurs se fussent réalisées, sans la rapidité avec laquelle Lemoine fit traverser la couche de brouillard à son ballon, de sorte que ce qui occasionnait les craintes du rédacteur du Gaulois fut précisément la cause du salut de l’expédition. Grâce uniquement à la force ascensionnelle considérable qu’il donna au « Général Uhrich », Lemoine fut assez heureux pour traverser cette couche épaisse de vapeurs qui, en se condensant à la surface de son ballon, l’aurait prodigieusement alourdi ; ce poids formidable aurait empêché notre brave camarade de se maintenir en l’air pendant le nombre d’heures nécessaires pour attendre le lever du soleil.

Soustrait, grâce à son intelligence, à l’influence pernicieuse de cette brume épaisse, qui offrait l’aspect d’une mer de nuages, Lemoine la domina facilement pendant toute la nuit ; la lune ne se levant qu’à une heure du matin, le capitaine du « Général Uhrich » n’avait, pour se guider, que la lumière des étoiles ; mais cette clarté était suffiante pour qu’il pût s’apercevoir que l’espèce de banquise, qui le séparait de la terre, semblait animée de mouvements rapides, qui changeaient de direction à mesure que l’altitude du ballon variait.

Un praticien émérite comme Lemoine devait immédiatement tirer de cette circonstance la conclusion que les mouvements de la brume n’étaient qu’une illusion, qu’en réalité elle ne bougeait pas ; mais que l’air était troublé par une série de courants superposés à des étages différents. Cette remarque suffit pour dicter la conduite que Lemoine tint en attendant le retour de la lumière.

En effet, en changeant constamment d’altitude, comme il était facile de le faire sans consommer beaucoup de lest, il voyageait successivement dans une série de directions diverses, de sorte qu’il était assuré de ne faire beaucoup de chemin, ni dans un sens ni dans un autre, à partir de la gare du Nord d’où il s’était élevé. Il était naturellement certain de ne pas s’éloigner beaucoup de Paris et, par conséquent, de ne point aller trouver son point d’atterrissage soit en Allemagne, soit sur l’Océan. Enfin, le soleil commença à poindre du côté de l’orient et Lemoine se mit en devoir de s’approcher de la surface de la terre, afin de reconnaître au-dessus de quelle région il planait. Après s’être laissé couler pendant quelques minutes, il ne tarda point à apercevoir le sol, mais il constata, en même temps, que la brume descendait jusqu’aux champs. Il ne voyait qu’un petit lambeau de pays. À travers le voile épais qui l’entourait, il reconnut cependant un grand nombre de villas, du genre de celles qui sont si communes aux environs de Paris et qu’il avait vu dans toutes les ascensions donner un aspect si caractéristique aux paysages voisins de la grande cité. Il en tira la conclusion qu’il ne s’était point trompé et que sa manœuvre avait réussi ; cependant on l’avait prévenu, avant son départ, que l’occupation allemande formait autour de la ville assiégée une ceinture dont l’épaisseur était de plus de cent kilomètres dans toutes les directions, de sorte qu’il fallait tâcher d’aller descendre plus loin, si on voulait être certain de ne pas tomber entre les mains de l’ennemi. Mais, pendant toute la nuit, il avait fait un froid horrible. Les trois passagers, qui étaient dans la nacelle du « Général Uhrich », étaient transis, ils étaient fatigués d’errer pendant près de neuf heures dans les ténèbres, leur constance et leur résignation étaient à bout.

Ces trois hommes avaient fait leurs preuves, puisqu’ils avaient risqué leur vie sans hésitation, mais en présence de la terre sur lesquels leurs yeux pouvaient se reposer après une nuit pareille, ils oubliaient leur héroïsme de la veille, et ils sacrifiaient à un instinct brutal de conservation les intérêts de la Patrie.

En voyant la terre si près d’eux, ils insistèrent avec violence auprès de Lemoine pour qu’il tirât la corde de la soupape et exécutât la descente sans plus tarder.

Le froid, qui avait fait subir de si cruelles souffrances à nos malheureux compatriotes, avait fait sentir ses effets sur le ballon.

Une couche de glace, produite par le rayonnement nocturne, s’était déposée sur la partie supérieure du ballon. De plus, l’appendice et les cordages du « Général Uhrich » étaient descendus à une température si basse que le brouillard s’y condensait sous forme de givre, qui augmentait à vue d’œil. Pour se maintenir en l’air, il aurait fallu sacrifier une partie des lettres de la poste, et, quoique Lemoine eût le droit de le faire, il se serait difficilement résigné à cette extrémité.

Dans ces circonstances, l’aéronaute crut bien faire en cédant aux instances de ses passagers ; mais comprenant que le danger d’être pris par l’ennemi devenait moindre, si l’opération de l’atterrissage était exécutée rapidement, il se précipita avec une sorte de furie sur la corde de la soupape qu’il tira de toutes ses forces, de sorte que la nacelle du « Général Uhrich » frappa le sol avec violence. Un des deux francs-tireurs fut précipité sur le gazon, où heureusement, comme il arrive fréquemment en pareille circonstance, il ne se fit aucune contusion sérieuse.

La descente était si vive, que le « Général Uhrich » rebondit à peine, quoiqu’il fût allégé du poids d’un homme. Lemoine ayant du reste continué à tirer la corde de la soupape, le ballon s’affaissa. Comme il n’y avait pas le moindre vent à terre, Lemoine sauta hors de la nacelle en disant à ses deux compagnons de l’imiter, puis, saisissant la sphère d’étoffe qui flottait encore, il l’ouvrit d’un coup de couteau. En un instant il n’eût plus qu’un paquet de toiles à ses pieds !

En ce moment les voyageurs aperçurent, au milieu de la brume, un paysan qui les regardait. Cet homme s’arrêtait comme pétrifié par la surprise en voyant des uniformes français dans un pays que l’ennemi occupait depuis plus d’un mois et où le service des estafettes et des convois militaires était parfaitement organisé.

Le nouveau venu avait l’air plutôt disposé à fuir qu’à s’approcher ; mais il se rassura bientôt et, quand on lui eut fait comprendre qu’il s’agissait de sauver l’équipage et les dépêches d’un ballon dont on lui montra l’enveloppe aplatie, il se mit à la disposition des envoyés de la Défense nationale, avec un dévouement qui ne se démentit plus.

C’était un nommé Grimbert, afficheur et jardinier de M. Pique, huissier à Luzarches, qui, pour son patron absent, gardait sa maison de campagne située à peu de distance du bois de Tremblay, dans le voisinage immédiat duquel le « Général Uhrich » avait atterri. Grimbert allait dans les champs pour faire une récolte de pommes et poussait une brouette sur laquelle se trouvaient les sacs qu’il avait l’intention de remplir.

En s’aidant de la brouette et en faisant plusieurs voyages pour ne pas éveiller l’attention, on eut bientôt transporté les pigeons et les dépêches dans la maison de M. Pique, où l’équipage du « Général Uhrich » se trouva réuni quelques minutes après le premier coup de soupape. Grimbert alluma un bon feu dont les quatre fugitifs avaient un sensible besoin, mais la position était déplorablement critique :

En effet, située sur la route nationale de Creil à Paris, Luzarches était un lieu de passage très fréquenté par les troupes qui venaient du Nord et par les convois de vivres destinés au ravitaillement de l’armée d’investissement. La ville était occupée par un fort détachement de Bavarois, qui avait établi des observatoires et barricadé l’entrée du pays, du côté de Paris, en y établissant un poste de surveillance.

Grâce au brouillard, les Allemands ne s’étaient aperçus de rien, mais bien que l’on pût se fier à toute la population, il fallait agir avec prudence et rapidité. On commença par donner aux deux francs-tireurs des vêtements de paysans. Après leur avoir enseigné la route à suivre, on les dirigea du côté où ils avaient le plus de chance d’échapper aux patrouilles de l’ennemi. C’étaient deux hommes alertes et intelligents, qui parvinrent en peu de temps à Tours. En effet, le 24 novembre, ils se présentaient dans le bureau de M. Steenackers demandant des dépêches que l’on s’empressa de leur donner.

Ils partirent aussitôt pour leur dangereuse entreprise, mais M. Steenackers nous apprend, dans un passage de son intéressant ouvrage, qu’ils n’ont pas réussi. Les aventures de ces braves messagers étaient rapportées avec détail dans un rapport qui a été malheureusement perdu comme tant d’autres fort intéressants.

Grimbert, aidé de quelques habitants, ainsi que de l’aéronaute et du colombophile, cacha le ballon dans le bois de Tremblay, de manière qu’il ne fût pas exposé à être vu par les Allemands, ce qui aurait eu les conséquences les plus désastreuses pour ce pays. En effet les ennemis avertis de la descente par ce témoin irrécusable, auraient pratiqué des visites domiciliaires, imposé une amende à la ville et envoyé quelques habitants dans les forteresses de l’autre côté du Rhin. On amena successivement chez M. Pique le filet, la nacelle et le ballon.

Un peu plus tard, on transporta le ballon dans le château d’Hérivaux, où il resta en sûreté jusqu’à la paix. Alors, M. Pique le fit parvenir à l’administration des Postes par la gare de Survilliers et le directeur général accorda une gratification, tant à Grimbert qu’au jardinier du château.

Mais il restait à sauver, ce qui était beaucoup plus important, les dépêches, les lettres et les pigeons ainsi que Lemoine, l’aéronaute, et Thomas, le colombophile.

Parmi les habitants, qui s’étaient joints à Grimbert pour opérer le sauvetage, se trouvait M. Duponnois, propriétaire de l’hôtel Saint-Damien, situé dans la principale rue de la ville et de plus conducteur de diligence. D’après les témoignages que j’ai été assez heureux pour recueillir quelques heures avant de monter à cette tribune, votre estimable compatriote a donné des preuves de patriotisme que je suis heureux de signaler à votre sympathie, comme je le ferai à la Société française de navigation aérienne, dont je suis un des vice-présidents.

C’était précisément dans l’hôtel Saint-Damien que les officiers de la garnison bavaroise se réunissaient plusieurs fois par jour pour prendre leurs repas. L’obligation de pourvoir aux besoins de ce mess, où l’on faisait bonne chère, valait à M. Duponnois l’avantage de traverser, une fois tous les huit jours, les lignes ennemies, afin d’aller acheter à Gournay et même plus près de Rouen les poulets et autres volailles dont les Bavarois appréciaient très bien les excellentes qualités. Ces expéditions gastronomiques avaient lieu généralement le lundi.

De concert avec M. Meu, maire de Luzarches, M. Duponnois résolut de mettre à profit ces habitudes, en quelques sortes traditionnelles, depuis l’invasion, pour faire parvenir à Tours les pigeons, les dépêches et les deux aéronautes que la population recélait ainsi.

Il fut décidé que l’on commencerait par transporter tous les objets à l’hôtel Saint-Damien. On choisit naturellement un moment où l’on pouvait présumer que les officiers bavarois ne se présenteraient point. Mais, comme les habitudes de la garnison n’avaient pas la même régularité qu’en temps de paix, on ferma la porte de l’hôtel, pendant que l’on installait dans le fond du grenier, les quatre paniers à pigeons, qui contenaient des hôtes indiscrets et par conséquent dangereux. Car, heureux d’avoir du grain et de l’eau en abondance, les oiseaux roucoulaient à qui mieux mieux sans se douter des conséquences que leurs ébats pouvaient avoir pour eux.

Si cette précaution n’avait point été prise, tout était perdu, car les Bavarois arrivèrent avant l’heure ordinaire. La circonstance que la porte était fermée et même le temps que l’on mit à leur ouvrir n’excitèrent point leurs soupçons. Lorsqu’ils furent dans la cour ils allèrent attacher leurs chevaux dans l’écurie, puis ils entrèrent dans la grande salle pour fumer et boire de la bière, qu’on leur servit avec un empressement facile à concevoir, mais à laquelle ils ne goûtèrent, suivant leur habitude, qu’après avoir fait avaler aux gens de l’hôtel quelques gorgées avant eux.

Le « Général Uhrich » était parti de Paris dans la soirée du vendredi et ces événements se passaient dans la journée du samedi. Comme les nouvelles étaient pressantes et qu’il y avait à redouter une découverte, M. Duponnois résolut de devancer l’époque habituelle de ses expéditions et de partir le dimanche 20, avec MM. Thomas et Lemoine, qui s’étaient affublés des vêtements les plus misérables que l’on avait pu se procurer.

M. Duponnois imagina de placer les cages à pigeons[1] sous celles qui étaient destinées à ramener des volailles et, escorté de ses deux prétendus aides, il se mit en marche de grand matin dans la direction de Gournay, où il arriva le soir pour coucher. En route, afin de bien montrer qu’il ne redoutait aucune investigation, il eut l’heureuse idée d’acheter un lot de poissons à un pêcheur qui se trouvait devant un poste prussien chargé de la garde d’un pont.

Le commandant s’approcha pendant le marché, qui fut long à conclure et qui fut fort avantageux. Comme cet officier manifesta le désir d’avoir une carpe, M. Duponnois la lui céda à un prix tout à fait dérisoire qui mit notre ennemi en belle humeur et l’on se sépara les meilleurs amis du monde.

Ce qui restait de poisson servit au dîner des voyageurs, lorsqu’ils furent arrivés à Gournay où ils passèrent la nuit, enchantés d’avoir si bien réussi à dépister l’ennemi.

Il restait encore à accomplir la dernière partie de la tâche, la plus difficile peut-être, c’était de pénétrer dans les lignes françaises, dont les approches étaient excessivement dangereuses, et qui furent fatales à plus d’un vaillant messager.

M. Duponnois tint à accompagner les deux fugitifs jusqu’à Rouen, où il arriva dans la journée de lundi. Puis il retourna à Luzarches, où il reprit ses habitudes ordinaires comme si rien ne s’était passé. M. Grimbert est mort depuis quelques années, de sorte que nous ne pouvons lui réserver d’autre récompense que d’honorer son nom en donnant de la publicité au service qu’il a rendu. Mais je pense qu’il y a lieu de profiter de ce que M. Duponnois est encore de ce monde, pour lui voter un témoignage honorifique en mémoire de sa patriotique action. C’est une proposition que j’ai l’intention de faire dans la prochaine séance de la Société française et vos applaudissements me confirment dans la conviction que mes collègues partageront mon sentiment.

En commençant ce discours, j’appréhendais de vous imposer une attention trop soutenue pour un simple épisode perdu au milieu de tant de grands événements. Mais la manière sympathique dont vous avez accueilli mes paroles me prouve que je n’avais pas tort de présumer que votre patriotisme excuserait la longueur des détails dans lesquels j’ai cru bon d’entrer.


Dans sa séance d’octobre 1894, tenue à la Société française de navigation aérienne, M. W. de Fonvielle a fait un rapport sur sa communication à la Société du Vexin dans son excursion de Luzarches. Ce rapport, que l’Aéronaute a publié in extenso[2], concluait à l’attribution d’une médaille d’argent à M. Duponnois, ce qui a été voté à l’unanimité.

  1. Quant aux dépêches, elles furent d’abord cachées dans le calorifère de l’habitation Pique, puis M. Meu, aidé par des conseillers municipaux, les fit passer au bureau de la poste, on trouva un voiturier dévoué, nommé Romand, qui les transporta à Gournay-en-Bray après les avoir placées sous sa voiture au moyen de planches clouées, qui formaient double fond à cette voiture. Romand, qui est mort depuis, a pu traverser les postes ennemis à l’aide de volailles qu’il avait attachées ensemble et qu’il montrait en les faisant crier, affirmant qu’il allait faire des provisions pour les camarades des sentinelles qui lui barraient le chemin.

    C’est Romand lui-même qui a donné ces détails, en déclarant n’avoir jamais été récompensé.

  2. Nous relevons dans ce rapport un détail intéressant : Quand la nouvelle de la descente du « Général Uhrich » arriva à Tours, le Moniteur universel, avisé probablement par son correspondant ordinaire, raconta sommairement ce qui s’était passé en citant le nom de Luzarches. C’était une imprudence grave qui aurait pu avoir les suites les plus sérieuses pour les habitants de cette ville. Aussi, le lendemain le Moniteur universel publia une note évidemment communiquée par l’état-major pour expliquer que le « Général Uhrich » était descendu beaucoup plus loin. Ecrit d’une façon très gauche, par une plume peu exercée, le récit n’était pas de nature à tromper les officiers allemands du service des renseignements. Cependant j’ai la satisfaction de dire que personne ne fut inquiété à la suite de cette indiscrétion. Entraîné par la rapidité avec laquelle les événements se succédèrent, le préfet allemand de Seineet-Oise ne paraît pas avoir tenu compte de cette dénonciation involontaire mais coupable. Je n’y ai trouvé aucune allusion dans le Journal officiel de Versailles, rédigé par un publiciste allemand que j’avais eu l’occasion de rencontrer souvent, avant la guerre, dans le journalisme parisien.