La Chute des feuilles

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Texte établi par de Pongerville, Librairie de Ladrange (Tome premierp. 30-34).




LIVRE PREMIER.




LA CHUTE DES FEUILLES.


De la dépouille de nos bois
L’automne avait jonché la terre ;
Le bocage était sans mystère,
Le rossignol était sans voix.
Triste, et mourant à son aurore,
Un jeune malade, à pas lents,
Parcourait une fois encore
Le bois cher à ses premiers ans :
« Bois que j’aime, adieu, je succombe.
Votre deuil a prédit mon sort,
Et dans chaque feuille qui tombe
Je lis un présage de mort.
Fatal oracle d’Épidaure,
Tu m’as dit : Les feuilles des bois
A tes yeux jauniront encore,
Et c’est pour la dernière fois.
La nuit du trépas t’environne ;
Plus pâle que la pâle automne,
Tu t’inclines vers le tombeau.
Ta jeunesse sera flétrie
Avant l’herbe de la prairie,
Avant le pampre du coteau.
Et je meurs ! De sa froide haleine
Un vent funeste m’a touché,
Et mon hiver s’est approché

Quand mon printemps s’écoule à peine.
Arbuste en un seul jour détruit,
Quelques fleurs faisaient ma parure,
Mais ma languissante verdure
Ne laisse après elle aucun fruit.
Tombe, tombe, feuille éphémère !
Voile aux yeux ce triste chemin,
Cache au désespoir de ma mère
La place où je serai demain.
Mais vers la solitaire allée
Si mon amante désolée
Venait pleurer quand le jour fuit,
Éveille par un léger bruit
Mon ombre un instant consolée. »
Il dit, s’éloigne… et sans retour !
La dernière feuille qui tombe
A signalé son dernier jour.
Sous le chêne on creusa sa tombe.
Mais ce qu’il aimait ne vint pas
Visiter la pierre isolée :
Et le pâtre de la vallée
Troubla seul du bruit de ses pas
Le silence du mausolée.




LA MÊME


AVEC DES CHANGEMENTS DE L’AUTEUR.


De la dépouille de nos bois
L’automne avait jonché la terre ;
Et dans le vallon solitaire
Le rossignol était sans voix.
Triste, et mourant à son aurore,
Un jeune homme, seul, à pas lents,

Parcourait une fois encore
Le bois cher à ses premiers ans :
« Bois que j’aime, adieu… je succombe.
Ton deuil m’avertit de mon sort,
Et dans chaque feuille qui tombe
Je vois un présage de mort.
Fatal oracle d’Épidaure,
Tu m’as dit : Les feuilles des bois
A tes yeux jauniront encore,
Et c’est pour la dernière fois.
La nuit du trépas t’environne ;
Plus pâle qu’une fleur d’automne,
Tu t’inclines vers le tombeau.
Ta jeunesse sera flétrie
Avant l’herbe de la prairie,
Avant le pampre du coteau.
Et je meurs ! De la vie à peine
J’avais compté quelques instants ;
Et j’ai vu comme une ombre vaine
S’évanouir mon beau printemps.
Tombe, tombe, feuille éphémère !
Et, couvrant ce triste chemin,
Cache au désespoir de ma mère,
La place où je serai demain.
Mais si mon amante voilée
Aux détours de la sombre allée
Venait pleurer quand le jour fuit,
Éveille par un faible bruit
Mon ombre un instant consolée. »
Il dit, s’éloigne… et sans retour
Sa dernière heure fut prochaine :
Vers la fin du troisième jour,
On l’inhuma sous le vieux chêne.
Sa mère (peu de temps, hélas !)
Visita la pierre isolée ;

Mais son amante ne vint pas :
Et le pâtre de la vallée
Troubla seul du bruit de ses pas
Le silence du mausolée.




NOTE.

Cette Élégie, qui, dans le temps, a obtenu le prix à l’Académie des Jeux-Floraux de Toulouse, a subi quelques changements. Voici la première version :

« De la dépouille de nos bois
L’automne avait jonché la terre ;
Le bocage était sans mystère,
Le rossignol était sans voix.
Triste, et mourant à son aurore,
Un jeune malade, à pas lents,
Parcourait une fois encore
Le bois cher à ses premiers ans :
« Bois que j’aime ! adieu… je succombe.
Ton deuil m’avertit de mon sort ;
Et dans chaque feuille qui tombe
Je vois un présage de mort.
Fatal oracle d’Épidaure,
Tu m’as dit : « Les feuilles des bois
« A tes yeux jauniront encore ;
« Mais c’est pour la dernière fois.
« L’éternel cyprès se balance ;
« Déjà sur ta tête en silence
« Il incline ses longs rameaux :
« Ta jeunesse sera flétrie
« Avant l’herbe de la prairie,
« Avant le pampre des côteaux. »
Et je meurs ! de leur froide haleine
M’ont touché les sombres autans ;
Et j’ai vu, comme une ombre vaine,
S’évanouir mon beau printemps.
Tombe, tombe, feuille éphémère :

Couvre, hélas ! ce triste chemin ;
Cache au désespoir de ma mère
La place où je serai demain.
Mais si mon amante voilée
Au détour de la sombre allée
Venait pleurer quand le jour fuit,
Éveille par un léger bruit
Mon ombre un instant consolée. »
Il dit, s’éloigne… et, sans retour,
La dernière feuille qui tombe
A signalé son dernier jour.
Sous le chêne on creusa sa tombe…
Mais son amante ne vint pas
Visiter la pierre isolée ;
Et le pâtre de la vallée
Troubla seul du bruit de ses pas
Le silence du mausolée.

Quoique plusieurs personnes aient paru préférer cette version, je me suis reproché, en l’examinant, de n’avoir amené qu’un simple pâtre au tombeau de l’infortuné jeune homme, qui, près de sa dernière heure, songeait d’avance au deuil de sa mère. J’ai cru devoir restituer au sujet une circonstance trop naturelle pour qu’il fût permis de la supprimer.