La Cinquantaine
Scène populaire en un acte
le 22 Novembre 1895.
| LA FEMME (ÉLODIE) | Mmes | Léonie Laporte. | |
| Louise France. | |||
| L’HOMME (BENJAMIN) | M. | Tervil. |
La Cinquantaine
Nous entrerons si nous voudrons.
C’est trop fort.
Qu’est-ce qui se passe ?
C’est des mendiants qui veulent à toute force entrer.
Comment, des mendiants !… Dites donc, vous, voulez-vous bien filer et plus vite que ça !
Monsieur…
Allez chercher le patron.
Il est couché. Faut-il que j’aille chercher la police ?
Une minute ! — Oui ou non, voulez-vous fiche le camp ? — On ne chante pas ici.
On ne chante pas ! Vous ne faites que ça toute la soirée.
Espère un peu ! Tu vois pas que monsieur se fait des idées sur notre compte ? (Au régisseur.) Monsieur, nous ne sommes pas des mendiants.
Bah !
Nous sommes des humanitaires.
Allons donc !
Parole d’honneur ! Nous chantons, mais c’est pour les pauvres.
Pour les pauvres ?
Oui.
Pour quels pauvres ?
Moi, pour ma femme, qu’a censément plus rien à se mettre sur la peau.
Moi, pour mon homme, qu’a le derrière tout nu, autant dire. — Benjamin, fais voir si je mens.
Non ! Non !
On s’en rapporte à vous.
Pardon ! Et pourquoi ces brassards ?
Parce que nous chantons aussi pour les blessés.
Pour quels blessés ?
Moi, pour mon homme, qu’est affligé d’un panaris.
Moi, pour ma femme, qui s’est enlevé un morceau dans le gras long comme ça, en se flanquant les quatre fers en l’air l’autre matin. — Élodie, montre un peu ton gras.
Eh non ! encore une fois ! Non ! Non ! — Ils sont enragés ma parole ! Allons bon !… les voilà partis !
Aimons-nous les uns les autres !
Précepte de charité !
Nous sommes les bons apôtres
Du Dieu qui nous l’a dicté.
Aimons-nous les uns les autres !
Précepte de charité !
Nous sommes les bons apôtres
Du Dieu qui nous l’a dicté.
Allons, arrivez, galvaudeux !… Mais, vous savez, deux minutes !
Vous voudrez bien, mesdames et messieurs, excuser un incident dont la direction n’est pas responsable. Un peu d’attention, s’il vous plaît ; et surtout beaucoup d’indulgence !… N’oubliez pas que c’est pour une bonne œuvre. — Allez, vous autres ! Et puis ne faites pas trop de potin.
Soyez tranquille.
l’homme
Ayez pitié, messieurs et dames, d’une pauvre mère de famille atteinte d’une lésion dans le gras et qui en est réduite à demander son pain à la charité publique. Elle se recommande à votre bon cœur, ayant neuf enfants au berceau… |
la femme
Avez pitié, messieurs et dames, d’un pauvre ouvrier sans travail atteint du panaris asiatique et qui en est réduit à demander son pain à la charité publique. Il se recommande à votre bon cœur, ayant neuf enfants au berceau… |
… sans compter son propriétaire…
Comment, mon propriétaire ?
Ta gueule.
T’es saoul, au moins.
Ta gueule, que j’te dis ; c’est bon, (Haut)… sans compter son propriétaire qui menace de la mettre à la porte. Vous voyez, mesdames et messieurs, (Il attache sur la femme le regard chargé de haine d’un homme injustement outragé et que les circonstances mettent dans l’impossibilité de venger son honneur flétri), comme la situation est digne d’intérêt… C’est à en pleurer !
À chaudes larmes !
C’est pourquoi nous allons chanter…
… La Cinquantaine…
… Romance…
… En vers…
… Paroles de Victor Hugo…
… Musique de Richard Wagner !
Sol ! Sol ! Sol ! (À part, haussant les épaules.) Saoul !…
Do ! Do ! Do ! (À part à l’adresse de l’homme.) Mon propriétaire.
Premier couplet !
Fête du cœur comme du souvenir,
Qui voit ici fleurir la cinquantaine
D’une union que rien n’a pu flétrir.
Mais si l’hiver poudre nos cheveux blancs,
Baisons pourtant nos lèvres embaumées !…
Nos cœurs, ma Jeanne, ont toujours leurs vingt ans.
Viens ma chérie ;
(L’instant charmant !)
Dans la prairie
Courir gaîment.
Viens, ah ! viens vite !
L’air parfumé,
Tout nous invite
À nous aimer.
Vrai alors, t’en as du culot, d’oser dire que j’ai le nez sale.
Bien sûr, t’as le nez sale.
J’ai le nez sale ?
Oui, t’as le nez sale.
Ah ! j’ai le nez sale ! Espère un peu qu’on soye chez nous, je t’ferai voir, moi, si j’ai le nez sale. — Proparienne !
… Gros dégoûtant.
… Avec ma main sur la figure…
Je t’emmène à la campagne.
… Et mon pied dans le derrière.
Cause toujours, tu m’intéresses.
Volaille !
Turbot !
Panier !
Ragoût !
C’est bon ! Ferme ta malle !…
Gueule d’empeigne.
Figure de porc frais !
Deuxième couplet !
Sur nos baisers luirent cinquante fois,
Le même feu qui darde en mes prunelles
Garde à mon front ses pudeurs d’autrefois.
Griser mon œil de tes charmes troublants,
En rougissant, mets ta main dans la mienne…
Nos cœurs, ma Jeanne, ont toujours leurs vingt ans !
Viens, ma sirène,
Comme autrefois,
Courir, ma reine,
Au fond des bois.
Viens, de ma vie
Astre pâmé !
Tout nous convie
À nous aimer.
Et le plus chouette, c’est que c’est toi qu’est saoule, justement.
Moi ? Eh bien, t’en as une santé !
Tu parles, si faut que j’en aye une, pour rester de là, collé depuis pus de vingt berges avec une vieille peau pareille.
Ma peau vaut bien la tienne, casserole !
Comment que t’as dit ?
Casserole.
Répète-le un petit peu. Je te refile un marron par le blair, tu verras si c’est de l’eau de savon.
Casserole ! Casserole !
Tu crânes à cause qu’on est dans la bonne société. Espère un peu ; on n’y sera pas toujours. C’est malheureux, ça, aussi, de se faire moucher par une pouffiasse qui vous achète devant le monde et qui dit comme ça qu’on est saoul.
Ferme ta malle ! On voit Gouffé.
Zut !
Va donc, oh, paquet !
Poison !
Plein de puces !
Tête à poux ! Et puis (En pantomime.) m…
Troisième couplet !
Ciel ! c’est la mort !
La mort n’est rien, si notre amour plus forte
Survit encore au plus prochain trépas.
Sommeilleront en l’horreur des néants,
Nos cœurs, ma Jeanne, auront encor vingt ans !
Viens sous la nue !
Entends vraiment
La voix émue
De ton amant.
L’instant suprême
Prêt à sonner
Veut que l’on s’aime !…
Viens nous aimer.
Aimons-nous les uns les autres…
Vieille carne !
Précepte de charité…
Vieux pignouf !
Nous sommes les bons apôtres…
Planche à repasser.
Du Dieu qui nous l’a dicté.
Poivrot !
En cas de rappel, les deux artistes interprétant la Cinquantaine reviennent en scène, où ayant de nouveau accordé leurs instruments :
Merci bien, messieurs et dames
On va vous chanter Dors en Paix.
Romance patriotique et sentimentale.
Paroles de Lamartine.
Musique d’Albert de Musset.
Allons-y hein ! Et de l’ensemble au refrain.
Dans son berceau de fine mousseline,
Un jeune enfant d’environ quelques mois
Sous le regard de sa mère mutine
Dormait ainsi qu’il faisait quelquefois.
Il distinguait un crapaud déployé !…
Drapeau !
Ah ! dit la mère à son cher petit ange…
Dors, mon enfant, dors sans te réveiller.
Sous mon œil ingénu,
Bientôt… demain peut-être,
Le moment du réveil pour tous sera venu.
Semblait troubler le sommeil enfantin,
Pâlit soudain et sa lèvre de rose
Dit : « C’est par eux que je suis orphelin !
» Je veux venger son cadavre béni ! »
En se perchant…
Penchant !
Les yeux en pleurs, à l’enfant répondit.
Sous mon œil ingénu,
Bientôt… demain peut-être,
Le moment du réveil pour tous sera venu.
Où le bébé dormait, dormait toujours,
La pauvre mère, affligée et muette,
Cédait au poids de ses destins trop courts.
Baisant un front qui rugit de plaisir,
Rougit !
Elle gémit, d’une voix expirante,
Ces mots noyés dans un dernier soupir :
Sous mon œil qui s’éteint,
Dors en paix, car peut-être,
Le moment du réveil sera demain matin.