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La Cinquantaine

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La Cinquantaine
Scène populaire en un acte


La Cinquantaine
SCÈNE POPULAIRE EN UN ACTE


Représentée pour la première fois au CARILLON
le 22 Novembre 1895.


PERSONNAGES

LA FEMME (ÉLODIE) Mmes Léonie Laporte.
Louise France.
L’HOMME (BENJAMIN) M. Tervil.

La Cinquantaine



D’abord, tumulte au fond de la salle. On entend : « Vous n’entrerez pas ! — Si ! — Non ! — Si ! — Je vous dis que vous n’entrerez pas ! »
une voix de femme

Nous entrerons si nous voudrons.

la voix du contrôleur

C’est trop fort.

Brouhaha. Bruit de gifles.
le régisseur, entrant en scène.

Qu’est-ce qui se passe ?

le contrôleur

C’est des mendiants qui veulent à toute force entrer.

le régisseur

Comment, des mendiants !… Dites donc, vous, voulez-vous bien filer et plus vite que ça !

Apparition d’un couple de mendiants dans l’allée centrale de l’orchestre.
L’homme (soixante ans, barbe en broussaille couleur de cendres) est vêtu de loques misérables, cravaté d’un cordon de soulier, chaussé de bottes dont s’entre-bâillent les bouts sur les ongles de ses orteils nus. Un épais bandage de toile emmaillote son index droit, affligé d’un panaris.
La femme est à l’avenant, aucun âge présumable ; quarante ans ou soixante-cinq. Un désolant jersey qu’achèvent des basques en créneaux emprisonne sa poitrine plus plate qu’une ardoise.
Lui, porte une guitare en sautoir ; elle, tient une mandoline. Ils ont au bras, l’un et l’autre, le brassard blanc à croix rouge.
l’homme, s’avançant.

Monsieur…

le régisseur, au contrôleur.

Allez chercher le patron.

le contrôleur

Il est couché. Faut-il que j’aille chercher la police ?

le régisseur

Une minute ! — Oui ou non, voulez-vous fiche le camp ? — On ne chante pas ici.

la femme

On ne chante pas ! Vous ne faites que ça toute la soirée.

l’homme, qui intervient.

Espère un peu ! Tu vois pas que monsieur se fait des idées sur notre compte ? (Au régisseur.) Monsieur, nous ne sommes pas des mendiants.

le régisseur

Bah !

la femme, avec dignité.

Nous sommes des humanitaires.

le régisseur

Allons donc !

l’homme

Parole d’honneur ! Nous chantons, mais c’est pour les pauvres.

le régisseur

Pour les pauvres ?

la femme

Oui.

le régisseur, stupéfait.

Pour quels pauvres ?

l’homme

Moi, pour ma femme, qu’a censément plus rien à se mettre sur la peau.

la femme

Moi, pour mon homme, qu’a le derrière tout nu, autant dire. — Benjamin, fais voir si je mens.

Protestations du régisseur et du contrôleur.
le régisseur

Non ! Non !

le contrôleur

On s’en rapporte à vous.

le régisseur

Pardon ! Et pourquoi ces brassards ?

la femme

Parce que nous chantons aussi pour les blessés.

le régisseur

Pour quels blessés ?

la femme

Moi, pour mon homme, qu’est affligé d’un panaris.

l’homme

Moi, pour ma femme, qui s’est enlevé un morceau dans le gras long comme ça, en se flanquant les quatre fers en l’air l’autre matin. — Élodie, montre un peu ton gras.

Nouvelles protestations.
le régisseur

Eh non ! encore une fois ! Non ! Non ! — Ils sont enragés ma parole ! Allons bon !… les voilà partis !

En effet, les deux mendiants ont profité de l’esclandre pour accorder leurs instruments : et ils se mettent en devoir de chanter :
DUO
I
l’homme
Âmes tendres, cœurs secourables,
la femme
Âmes douces, cœurs généreux,
l’homme
Nous chantons pour les misérables.
la femme
Nous chantons pour les malheureux.
l’homme
Ah ! plaignez la pauvre Élodie !
la femme
Plaignez le pauvre Benjamin !
l’homme
C’est pour elle que je mendie ;
la femme
C’est pour lui que je tends la main.
ENSEMBLE

Aimons-nous les uns les autres !
Précepte de charité !
Nous sommes les bons apôtres
Du Dieu qui nous l’a dicté.

II
l’homme
J’en ai l’âme, hélas ! déchirée,
la femme
J’en ai le cœur lourd de chagrin,
l’homme
Élodie est dans la purée !
la femme
Benjamin est dans le pétrin !
l’homme, tendrement, à la femme
Mon tourtereau !…
la femme, tendrement, à l’homme
Mon tourtereau !…Ma tourterelle !
ENSEMBLE
Si nous mendions aujourd’hui,
l’homme
Ce n’est pas pour moi, c’est pour elle !
la femme
Ce n’est pas pour moi, c’est pour lui !
ENSEMBLE

Aimons-nous les uns les autres !
Précepte de charité !
Nous sommes les bons apôtres
Du Dieu qui nous l’a dicté.

le régisseur

Allons, arrivez, galvaudeux !… Mais, vous savez, deux minutes !

Les deux chanteurs escaladent la scène.
le régisseur, au public.

Vous voudrez bien, mesdames et messieurs, excuser un incident dont la direction n’est pas responsable. Un peu d’attention, s’il vous plaît ; et surtout beaucoup d’indulgence !… N’oubliez pas que c’est pour une bonne œuvre. — Allez, vous autres ! Et puis ne faites pas trop de potin.

la femme

Soyez tranquille.

À l’unisson à tue-tête ;
l’homme

Ayez pitié, messieurs et dames, d’une pauvre mère de famille atteinte d’une lésion dans le gras et qui en est réduite à demander son pain à la charité publique. Elle se recommande à votre bon cœur, ayant neuf enfants au berceau…

la femme

Avez pitié, messieurs et dames, d’un pauvre ouvrier sans travail atteint du panaris asiatique et qui en est réduit à demander son pain à la charité publique. Il se recommande à votre bon cœur, ayant neuf enfants au berceau…

l’homme, seul.

… sans compter son propriétaire…

la femme, bas.

Comment, mon propriétaire ?

l’homme, bas.

Ta gueule.

la femme, bas.

T’es saoul, au moins.

l’homme, bas.

Ta gueule, que j’te dis ; c’est bon, (Haut)… sans compter son propriétaire qui menace de la mettre à la porte. Vous voyez, mesdames et messieurs, (Il attache sur la femme le regard chargé de haine d’un homme injustement outragé et que les circonstances mettent dans l’impossibilité de venger son honneur flétri), comme la situation est digne d’intérêt… C’est à en pleurer !

la femme

À chaudes larmes !

l’homme

C’est pourquoi nous allons chanter…

la femme

La Cinquantaine

l’homme

… Romance…

la femme

… En vers…

l’homme

… Paroles de Victor Hugo…

la femme

… Musique de Richard Wagner !

Ils se placent en face du public et accordent leurs instruments.
l’homme, les doigts à la guitare.

Sol ! Sol ! Sol ! (À part, haussant les épaules.) Saoul !…

la femme, les doigts à la mandoline.

Do ! Do ! Do ! (À part à l’adresse de l’homme.) Mon propriétaire.

ENSEMBLE

Premier couplet !

la femme
Voici venue enfin cette semaine,

Fête du cœur comme du souvenir,
Qui voit ici fleurir la cinquantaine
D’une union que rien n’a pu flétrir.

l’homme
Hélas ! le temps fuit avec les années !

Mais si l’hiver poudre nos cheveux blancs,
Baisons pourtant nos lèvres embaumées !…
Nos cœurs, ma Jeanne, ont toujours leurs vingt ans.

ENSEMBLE

Viens ma chérie ;
(L’instant charmant !)
Dans la prairie
Courir gaîment.
Viens, ah ! viens vite !
L’air parfumé,
Tout nous invite
À nous aimer.

Ritournelle sur la guitare et la mandoline, au cours de laquelle les deux mendiants, impassibles et le visage tourné vers le public, échangent, sans se regarder, le colloque suivant.
l’homme, bas.

Vrai alors, t’en as du culot, d’oser dire que j’ai le nez sale.

la femme, bas.

Bien sûr, t’as le nez sale.

l’homme, bas.

J’ai le nez sale ?

la femme, bas.

Oui, t’as le nez sale.

l’homme, bas.

Ah ! j’ai le nez sale ! Espère un peu qu’on soye chez nous, je t’ferai voir, moi, si j’ai le nez sale. — Proparienne !

la femme, bas.

… Gros dégoûtant.

l’homme, bas.

… Avec ma main sur la figure…

la femme, bas.

Je t’emmène à la campagne.

l’homme, bas.

… Et mon pied dans le derrière.

la femme, bas.

Cause toujours, tu m’intéresses.

l’homme, bas.

Volaille !

la femme, bas.

Turbot !

l’homme, bas.

Panier !

la femme, bas.

Ragoût !

l’homme, bas.

C’est bon ! Ferme ta malle !…

la femme

Gueule d’empeigne.

l’homme, bas.

Figure de porc frais !

ENSEMBLE

Deuxième couplet !

la femme
En vain les ans fuyant à tire-d’ailes

Sur nos baisers luirent cinquante fois,
Le même feu qui darde en mes prunelles
Garde à mon front ses pudeurs d’autrefois.

l’homme
Viens donc encore, étrange magicienne,

Griser mon œil de tes charmes troublants,
En rougissant, mets ta main dans la mienne…
Nos cœurs, ma Jeanne, ont toujours leurs vingt ans !

Refrain à l’unisson.

Viens, ma sirène,
Comme autrefois,
Courir, ma reine,
Au fond des bois.
Viens, de ma vie
Astre pâmé !
Tout nous convie
À nous aimer.

Ritournelle sur la guitare et reprise du jeu de scène déjà vu.
l’homme

Et le plus chouette, c’est que c’est toi qu’est saoule, justement.

la femme

Moi ? Eh bien, t’en as une santé !

l’homme

Tu parles, si faut que j’en aye une, pour rester de là, collé depuis pus de vingt berges avec une vieille peau pareille.

la femme

Ma peau vaut bien la tienne, casserole !

l’homme

Comment que t’as dit ?

la femme

Casserole.

l’homme

Répète-le un petit peu. Je te refile un marron par le blair, tu verras si c’est de l’eau de savon.

la femme

Casserole ! Casserole !

l’homme

Tu crânes à cause qu’on est dans la bonne société. Espère un peu ; on n’y sera pas toujours. C’est malheureux, ça, aussi, de se faire moucher par une pouffiasse qui vous achète devant le monde et qui dit comme ça qu’on est saoul.

la femme

Ferme ta malle ! On voit Gouffé.

l’homme

Zut !

la femme

Va donc, oh, paquet !

l’homme

Poison !

la femme

Plein de puces !

l’homme

Tête à poux ! Et puis (En pantomime.) m…

ENSEMBLE

Troisième couplet !

la femme
Toc, toc ! Qui frappe à cette heure à la porte ?

Ciel ! c’est la mort !

l’homme
Ciel ! c’est la mort !Jeanne, ne tremble pas.

La mort n’est rien, si notre amour plus forte
Survit encore au plus prochain trépas.

la femme
Dans le cercueil, où nos cendres glacées

Sommeilleront en l’horreur des néants,

l’homme
Pour nous chérir au bout de mille années,

Nos cœurs, ma Jeanne, auront encor vingt ans !

ENSEMBLE
Refrain.

Viens sous la nue !
Entends vraiment
La voix émue
De ton amant.

L’instant suprême
Prêt à sonner
Veut que l’on s’aime !…
Viens nous aimer.

Ils descendent de la scène et ils traversent la salle pour sortir, la femme la première, l’homme ensuite.
ENSEMBLE

Aimons-nous les uns les autres…

l’homme, bas, à sa femme qui le précède.

Vieille carne !

ENSEMBLE

Précepte de charité…

la femme, se retournant.

Vieux pignouf !

ENSEMBLE

Nous sommes les bons apôtres…

l’homme, même jeu que plus haut.

Planche à repasser.

ENSEMBLE

Du Dieu qui nous l’a dicté.

la femme, se retournant.

Poivrot !

Ils sortent sur une reprise de l’ensemble.

En cas de rappel, les deux artistes interprétant la Cinquantaine reviennent en scène, où ayant de nouveau accordé leurs instruments :

la femme

Merci bien, messieurs et dames

l’homme

On va vous chanter Dors en Paix.

la femme

Romance patriotique et sentimentale.

l’homme

Paroles de Lamartine.

la femme

Musique d’Albert de Musset.

l’homme, à la femme.

Allons-y hein ! Et de l’ensemble au refrain.

Il chante :
I

Dans son berceau de fine mousseline,
Un jeune enfant d’environ quelques mois
Sous le regard de sa mère mutine
Dormait ainsi qu’il faisait quelquefois.

la femme
Il souriait, car dans un rêve étrange,

Il distinguait un crapaud déployé !…

l’homme, à mi-voix.

Drapeau !

la femme, qui se reprend.
Drapeau !… drapeau déployé !…

Ah ! dit la mère à son cher petit ange…
Dors, mon enfant, dors sans te réveiller.

ENSEMBLE
Dors en paix, mon doux être,

Sous mon œil ingénu,
Bientôt… demain peut-être,
Le moment du réveil pour tous sera venu.

la femme
Mais le bébé dont un rêve morose

Semblait troubler le sommeil enfantin,
Pâlit soudain et sa lèvre de rose
Dit : « C’est par eux que je suis orphelin !

l’homme
» V’là vingt-huit ans qu’ils ont tué mon père :

» Je veux venger son cadavre béni ! »
En se perchant…

la femme, à mi-voix.

Penchant !

l’homme, qui se reprend.
…… penchant sur le berceau, la mère,

Les yeux en pleurs, à l’enfant répondit.

ENSEMBLE
Dors en paix, mon doux être,

Sous mon œil ingénu,
Bientôt… demain peut-être,
Le moment du réveil pour tous sera venu.

l’homme
Trois mois après, au bord de la couchette,

Où le bébé dormait, dormait toujours,
La pauvre mère, affligée et muette,
Cédait au poids de ses destins trop courts.

la femme
Et tout à coup, de sa lèvre mourante,

Baisant un front qui rugit de plaisir,

l’homme, à mi-voix.

Rougit !

la femme, qui se reprend.
… rougit de plaisir,

Elle gémit, d’une voix expirante,
Ces mots noyés dans un dernier soupir :

ENSEMBLE
Dors en paix, mon doux être,

Sous mon œil qui s’éteint,
Dors en paix, car peut-être,
Le moment du réveil sera demain matin.