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La Circulation du sang/Traité anatomique sur les mouvements du cœur et du sang chez les animaux/Préface

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Traduction par Charles Richet.
Georges Masson (p. 45-62).

PRÉFACE

OÙ L’AUTEUR DÉMONTRE QUE TOUT CE QUI A ÉTÉ ÉCRIT JUSQU’ICI SUR LE MOUVEMENT ET LES FONCTIONS DU CŒUR ET DES ARTÈRES EST PLEIN D’INCERTITUDES.

Avant d’étudier le cœur et les artères, leurs mouvements, leurs pulsations, leurs fonctions, leur rôle dans l’économie, il est nécessaire d’examiner les ouvrages antérieurs et de tenir compte des opinions généralement admises. Il faudra, en effet, confirmer ce qui est exact, réformer ce qui est faux, chercher la vérité, à l’aide de dissections anatomiques, d’expériences nombreuses et d’observations attentives, soigneusement faites.

Jusqu’ici presque tous les anatomistes, médecins et philosophes supposent avec Galien que le pouls a le même rôle que la respiration, et qu’entre ces deux fonctions il n’y a qu’une seule différence, à savoir que le pouls est une faculté animale et la respiration une faculté vitale ; pour le reste, mouvements et fonctions, tout est semblable ; ils affirment même, comme Jérôme Fabricius d’Acquapendente le fait dans son livre de la Respiration qui vient de paraître, que le pouls du cœur et des artères ne suffisant pas pour rafraîchir et aérer le sang, la nature a créé les poumons près du cœur pour remplir le même usage. Il est donc évident que ce que tous les anciens ont dit de la systole, de la diastole, des mouvements du cœur et des artères, ils l’ont appliqué aussi aux poumons.

Mais, comme le cœur, par ses mouvements et sa disposition, diffère des poumons autant que les artères différent du thorax, il est vraisemblable qu’il en résulte des fonctions différentes et que la fonction du cœur et des artères n’est pas la même que celle du thorax et des poumons. Supposons en effet que le pouls et la respiration aient les mêmes usages, et que par la diastole les artères introduisent de l’air dans leur cavité : dans la systole elles rejetteront les fuliginosités à travers les pores des tissus et de la peau : dans l’intervalle compris entre la systole et la diastole, elles contiendront de l’air, et à un moment quelconque seront pleines d’air, d’esprits vitaux ou de fuliginosités. Mais alors que répondre à Galien qui dit dans un traité spécial que le sang est contenu dans les artères, et qu’il n’y a que du sang, point d’esprits vitaux et point d’air ? Cette opinion de Galien, on la trouvera dans ses écrits, mise en évidence et par des expériences et par des arguments. Supposons que dans la diastole les artères se remplissent d’air ; plus leurs pulsations seront fortes, plus la quantité d’air introduit sera grande. Si donc le pouls est plein et fréquent, dès que le corps est plongé dans un bain d’eau ou d’huile, immédiatement le pouls devrait devenir beaucoup plus faible et beaucoup plus lent. Car, lorsque le corps est plongé dans le bain, l’air pourra difficilement pénétrer dans les artères, si même la chose n’est pas tout à fait impossible. Si toutes les artères profondes ou superficielles sont distendues au même moment et avec une rapidité égale, comment l’air pourra-t-il passer avec autant de facilité et de rapidité dans tout l’organisme, dans la chair et les tissus les plus intimes du corps aussi bien que dans la peau seule ? Comment les artères pourraient-elles attirer l’air du dehors dans leurs cavités, chez le fœtus, à travers le ventre de la mère et le tissu de l’utérus ? Comment les phoques, les baleines, les dauphins, tous les cétacés et tous les poissons habitant la profondeur des mers, peuvent-ils, dans la diastole et la systole de leurs artères, à travers l’immense masse d’eau qui les entoure, attirer et rejeter l’air par de rapides pulsations ? Je ne suis pas éloigné de croire qu’ils absorbent l’air contenu dans l’eau et qu’ils y rejettent les fuliginosités de leur sang.

Si, dans la systole, les artères chassent de leur cavité les fuliginosités du sang dans les porosités de la chair et de la peau, pourquoi ne chasseraient-elles pas de même les esprits qu’on dit y être aussi contenus, et qui sont bien plus subtils que les fuliginosités ? Si les artères absorbent et rejettent l’air dans la systole et dans la diastole, comme les poumons dans la respiration, pourquoi ne voit-on pas ce phénomène dans les blessures quand une artère est coupée ? Quand la trachée est coupée, on voit très facilement se produire deux mouvements opposés dus à l’air qui entre et qui sort. Quand au contraire une artère est coupée, on voit aussitôt le sang jaillir avec violence, mais on n’aperçoit ni entrer ni sortir de l’air. S’il est vrai que les pulsations artérielles rafraichissent et aérifient les différentes parties du corps, comme les poumons le font pour le cœur, comment peut-on dire que les artères envoient dans toutes les parties du corps un sang très abondant en esprits vitaux ? Ces esprits sont un foyer de chaleur pour les diverses parties de l’organisme, ils la raniment lorsqu’elle tombe, la font renaître quand elle est épuisée. Si les artères sont liées, toutes les parties non seulement s’engourdissent et se refroidissent en devenant tout à fait pâles, mais encore elles cessent de se nourrir, comme le dit Galien, étant privées de la chaleur qui, pour toutes les parties, leur descend du cœur. Par là n’est-il pas évident que les artères donnent au corps bien plutôt de la chaleur que du froid et de l’air ? Et de plus, comment la diastole pourrait-elle apporter simultanément, et du cœur des esprits vitaux pour réchauffer le corps, et du dehors, de l’air pour le refroidir ? Quoique certains auteurs affirment que les poumons, les artères et le cœur servent aux mêmes usages, ils reconnaissent cependant que le cœur est comme l’officine des esprits, et que les artères retiennent et conduisent les esprits ; et, contrairement à l’opinion de Colombo, ils disent que les poumons ne font pas et ne retiennent pas ces esprits ; et ils affirment, avec Galien, contre Érasistrate, qu’il y a du sang et non de l’air dans les artères. Ces opinions paraissent se contredire et être en désaccord, en sorte que malheureusement toutes sont suspectes. Le sang est contenu dans les artères, ainsi que le montrent manifestement l’expérience de Galien et l’artériotomie et les blessures des artères. Galien affirme en plusieurs endroits, et c’est là l’expérience qu’il a instituée, que, par une artère coupée, toute la masse du sang s’échappe du corps avec tant d’impétuosité, qu’en moins d’une demi-heure, tout le corps est vide de sang. Si, dit-il, on lie avec un fil une artère en deux points, et si on coupe la partie comprise entre ces deux ligatures, on n’y trouvera que du sang : et c’est ainsi qu’il prouve que les artères ne contiennent que du sang. Nous pouvons, nous aussi, raisonner de même. Liez et coupez des veines, comme Galien les artères, vous y trouverez aussi du sang. J’en ai fait souvent moi-même l’expérience sur des cadavres et sur des animaux : ne peut-on donc pas en conclure que les artères contiennent le même sang que les veines et ne contiennent que ce même sang ? Ceux qui tâchent de résoudre la difficulté en disant que le sang est artériel et plein d’esprits, admettent implicitement que la fonction des artères est de porter le sang du cœur dans tout le corps, et d’être elles-mêmes remplies de sang. Car, pour être plein d’esprits, le sang n’en est pas moins du sang ; le sang est toujours du sang : personne ne nie que le sang qui coule dans les veines ne soit pénétré d’esprits vitaux. Et, si le sang qui est dans les artères est pénétré par une grande quantité d’esprits, il faut néanmoins regarder ces esprits comme faisant partie intégrante du sang, dans les veines comme dans les artères. Donc le sang et les esprits ne forment qu’un, ainsi que le sérum et la crème dans le lait, et la chaleur dans l’eau chaude : c’est ce mélange intime, contenu dans les artères et distribué par elles dans tout le corps qui n’est autre chose que le sang. Si l’on dit que le sang contenu dans les artères est attiré du cœur par la diastole artérielle, on paraît comprendre que les artères sont remplies et distendues par du sang et non par de l’air, comme il est dit plus haut. Et si on dit qu’elles sont remplies par l’air ambiant, comment et quand peuvent-elles recevoir le sang qui vient du cœur ? Ce ne pourra être dans la systole ; les artères, quand elles se contractent, sont remplies, mais non distendues : et si l’on admet que c’est dans la diastole, elles auraient deux usages contraires, recevant à la fois l’air et le sang, la chaleur et le froid, ce qui est bien improbable. On ne peut pas dire non plus que la systole du cœur et des artères se produit en même temps que leur diastole, car ce sont deux phénomènes contradictoires. Com ment en effet deux organes aussi intimement unis pourraient-ils se dilater simultanément, quand l’un attire le sang de l’autre, et se contracter simultanément quand l’un reçoit le sang de l’autre ? En outre il est probablement impossible qu’un corps puisse devoir sa distension à un autre corps attiré en lui, lorsque la distension n’est autre chose que le phénomène passif de l’éponge, qui, ayant été comprimée par des forces extérieures, revient ensuite à sa forme naturelle.

Il est difficile de supposer qu’il se passe dans les artères quelque chose de semblable. Je crois que l’on peut démontrer facilement, ainsi que je l’ai pu faire moi-même, que les artères sont distendues parce qu’elles sont remplies ainsi que des sacs ou des outres ; mais non qu’elles sont remplies parce qu’elles sont distendues ainsi que des soufflets. Cependant, dans son livre sur la quantité de sang contenu dans les artères, Galien a fait une expérience qui semble prouver le contraire. Il met une artère à nu et l’incise suivant sa longueur, puis il y adapte une tige creuse qu’il place dans l’artère. Alors le sang ne peut sortir, et la blessure est bouchée. Tant qu’il en est ainsi, dit-il, toute l’artère aura des pulsations ; mais si l’on met un fil sur l’artère, et si avec ce fil appliqué sur la tige creuse, on serre les parois de l’artère, aussitôt on verra que l’artère cessera de battre au-dessous de la ligature. Je n’ai pas fait l’expérience de Galien, mais il me semble que le jet de sang qui vient des artères empêche qu’on la fasse bien sur un animal vivant. S’il n’y a pas de ligature, la tige creuse ne fermera pas la blessure, et je ne doute pas que le sang ne jaillisse par le tube placé dans l’artère.

Cependant Galien semble admettre par cette expérience que la force qui fait battre les tuniques des artères vient du cœur, et que les artères sont dis tendues et remplies par cette force pulsatile ; qu’elles se dilatent comme des soufflets, et non comme des outres qui se dilatent parce qu’on les remplit. Mais l’artériotomie et les blessures artérielles démontrent le contraire. En effet, le sang jaillit avec force des artères, et son jet va plus ou moins loin, par saccades, et c’est dans la diastole des artères, et non dans leur systole, qu’il jaillit le plus loin. Par là on voit clairement que l’artère est dilatée par l’impulsion du sang. En effet, une fois dilatée, elle ne peut lancer le sang avec autant de force. Si ce que l’on dit vulgairement des fonctions des artères était vrai, elle devrait plutôt attirer l’air extérieur dans ses cavités par la blessure qui lui est faite : et l’épaisseur des tuniques artérielles ne nous fera pas croire que la force pulsatile vient du cœur par la voie des mêmes tuniques. En effet, chez quelques animaux, les artères ne diffèrent en rien des veines chez l’homme, et aux extrémités du corps et dans les petites ramifications artérielles, comme dans le cerveau et la main ; personne ne pourrait distinguer les artères des veines uniquement par l’inspection de leurs parois, car elles ont une semblable tunique. Les anévrysmes résultant d’une blessure ou d’une lésion artérielles battent en même temps que toutes les autres artères, et ce pendant ils n’ont pas de parois artérielles. C’est ce que le savant Riolan reconnaît avec moi (livre 7).

Il ne faudra pas regarder les fonctions du pouls et de la respiration comme identiques, parce que la respiration devient plus fréquente, plus forte, plus rapide pour les mêmes causes que le pouls : une course précipitée, la colère, le bain, et toute cause de chaleur, ainsi que le dit Galien. Mais, malgré la solution qu’essaie d’en donner Galien, une excessive réplétion augmente le pouls et diminue la respiration. Chez l’enfant, les pulsations sont fréquentes, mais la respiration est lente. De même dans la crainte, les soucis, l’anxiété, et dans quelques fièvres, le pouls est rapide, fréquent, mais la respiration est plus ralentie.

Telles sont les difficultés qui résultent des opinions reçues au sujet du pouls et des fonctions des artères. Peut-être ce que l’on affirme de l’usage et des fonctions du cœur n’est pas moins hérissé de difficultés, nombreuses, inextricables. On dit, en général, que le cœur est la source et l’officine des esprits vitaux au moyen desquels il répand la vie dans toutes les parties ; et cependant on dit que le ventricule droit ne fait pas ces esprits, mais qu’il nourrit les poumons ; aussi dit-on que les poissons et tous les animaux privés de poumons n’ont pas de ventricule droit, car le ventricule droit n’est fait que pour les poumons.

I. Pourquoi, quand les deux ventricules ont presque la même structure, la même disposition de fibres, de languettes charnues, de valvules, de vaisseaux, d’oreillettes, quand on y trouve, en les ouvrant sur le cadavre, un sang identique, également noirâtre et coagulé, quand ils ont tous deux la même action, les mêmes mouvements, les mêmes contractions, pour quoi, dis-je, les regardons-nous comme destinés à des fonctions distinctes et si différentes l’une de l’autre ? Si les trois valvules tricuspides, placées à l’entrée du ventricule droit, empêchent le sang de retourner dans la veine cave, si les trois valvules semi-lunaires placées à l’orifice de la veine artérieuse empêchent le sang d’y rentrer, pourquoi, puisque leur disposition est la même, leur refusons-nous le rôle d’empêcher le sang tantôt d’entrer dans le ventricule gauche, tantôt d’en sortir ?

II. Puisque ces valvules ont dans le ventricule gauche la même disposition que dans le ventricule droit, pour la dimension, la forme, la position et tout le reste, pourquoi dit-on qu’elles servent à empêcher la sortie des esprits dans le ventricule gauche, et l’entrée du sang dans le ventricule droit ? Un même organe ne paraît pas pouvoir également bien s’opposer aux mouvements du sang et de l’air.

III. La veine artérieuse et l’artère veineuse étant deux vaisseaux de même calibre et de même grandeur, pourquoi destiner l’une à un usage spécial, la nutrition des poumons, et l’autre à un usage général, la nutrition de tout le corps ?

IV. Et comment peut-on supposer, ainsi que l’a remarqué Realdo Colombo, que les poumons ont besoin d’une si grande quantité de sang pour leur nutrition, quand le vaisseau qui les nourrit, c’est à-dire la veine artérieuse, dépasse en dimension les deux veines crurales, branches terminales de la veine cave descendante ?

V. Et, quand les poumons sont si rapprochés des veines artérieuses, animés d’un mouvement continuel et nourris par des vaisseaux si considérables, quel besoin y a-t-il des contractions du ventricule droit, et pourquoi la nature a-t-elle, pour nourrir les poumons, cru nécessaire d’ajouter au cœur un second ventricule ?

On dit que le ventricule gauche attire des poumons et du fond du ventricule droit l’air et le sang pour former les esprits, et pour lancer dans l’aorte le sang vivifié par les esprits, et que les vapeurs épaisses (fuliginosités) du sang sont rejetées dans l’artère veineuse, et de là dans les poumons, tandis que les esprits sont rejetés dans l’aorte. Mais pourquoi sépare-t-on les esprits et les vapeurs épaisses du sang, tandis qu’en réalité ils sont intimement unis ? Si les valvules tricuspides ou mitrales n’empêchent pas le passage des vapeurs dans le poumon, comment empêcheront-elles le passage de l’air ? Comment les valvules semi-lunaires arrêteront-elles les esprits qui tendent à revenir de l’aorte au moment de la diastole du cœur ? et enfin comment peut-on dire que le sang chargé d’esprits est distribué par l’artère veineuse du ventricule gauche dans les poumons, sans que les valvules tricuspides lui fassent obstacle, lorsqu’on affirme que l’air passe par ce même vaisseau des poumons dans le ventricule gauche, et que les valvules tricuspides s’opposent à ce qu’il sorte de ce ventricule ? Grand Dieu ! les valvules tricuspides empêcheraient l’air de sortir et n’empêcheraient pas le sang !

De plus on a attribué à la veine artérieuse, vaisseau considérable, doué d’une tunique artérielle, un usage spécial et unique, à savoir la nutrition des poumons ; mais pourquoi vient-on dire que l’artère veineuse, d’un calibre aussi considérable, possédant la tunique molle et lâche d’une veine, a été destinée à trois ou quatre fonctions ? On veut que par ce vaisseau l’air passe des poumons dans le ventricule gauche ; on veut aussi que par lui les vapeurs du sang aillent du cœur dans les poumons. On veut que par lui une portion du sang animé par les esprits parte du cœur pour réchauffer les poumons.

Ainsi on veut que par le même vaisseau les vapeurs et l’air soient chassés du cœur et y arrivent ; mais la nature n’a pas coutume de faire un vaisseau et une voie uniques pour des mouvements et des usages contraires. Pareil phénomène n’a jamais été vu nulle part.

On prétend que les vapeurs et l’air passent et repassent par cette voie, comme dans les bronches pulmonaires : pourquoi alors, dans les dissections anatomiques, en coupant ou en incisant l’artère veineuse, ne pouvons-nous y trouver ni air, ni vapeurs de sang ? Nous voyons toujours l’artère veineuse pleine d’un sang épais, mais jamais elle ne contient d’air, tandis que dans les poumons nous voyons toujours de l’air qui y est resté.

Si l’on fait l’expérience de Galien et qu’on coupe la trachée à un chien vivant, si l’on remplit d’air ses poumons par force avec un soufflet, et si, lorsqu’ils sont pleins d’air, on lie fortement la trachée, on trouvera en ouvrant la poitrine une grande quantité d’air dans les poumons, jusqu’aux dernières ramifications bronchiques, mais on n’en rencontrera pas de traces ni dans l’artère veineuse, ni dans le ventricule gauche du cœur. Si, sur un chien vivant, le cœur à l’état normal attirait l’air des poumons ou le chassait dans les poumons, cette expérience exagérerait encore le phénomène. Bien plus, quand dans des démonstrations anatomiques on insuffle les poumons d’un cadavre, on verrait, personne n’en peut douter, l’air entrer subitement dans cette artère, si elle communiquait avec les poumons. Cependant on regarde comme si importante cette fonction attribuée à l’artère veineuse de conduire l’air des poumons au cœur, que Jérôme Fabrice d’Acquapendente prétend que les poumons ont été faits pour ce vaisseau, et qu’ils en forment la partie essentielle.

Mais, si l’artère veineuse sert à conduire l’air, j’aimerais à savoir pourquoi elle a la constitution d’une veine ?

La nature aurait bien plutôt besoin de tubes creux, analogues aux anneaux bronchiques qui sont toujours ouverts et ne s’affaissent pas sur eux-mêmes. Ils restent privés de sang de manière à ce qu’aucun liquide n’empêche le passage de l’air, et cela se voit bien dans les maladies des bronches ou des poumons. Quand il y a des liquides accumulés, nous respirons avec peine, avec des sifflements.

Il y a une autre opinion qui est complètement inadmissible. On suppose que, pour la formation des esprits vitaux, il faut le concours de deux substances, l’air et le sang ; que le sang, s’infiltrant dans les pores invisibles de la cloison médiane du cœur, passe du ventricule droit dans le ventricule gauche ; que l’air est attiré des poumons dans le cœur par la grande artère veineuse ; et qu’enfin il y a dans la cloison du cœur une multitude de pores destinés à conduire le sang. Mais, par le ciel, ces pores n’existent pas, et on ne peut les démontrer.

En effet, la substance de la cloison du cœur est plus épaisse et plus compacte que toute autre partie du corps, sauf les os et les nerfs. D’ailleurs, s’il y avait des ouvertures, comment serait-il possible, puisque les deux ventricules se dilatent et se remplissent simultanément, que quelque chose allât de l’un à l’autre, et que le ventricule gauche épuisât le sang du ventricule droit ? Pourquoi ne supposerais-je pas que par ces mêmes ouvertures le ventricule droit attire les esprits du ventricule gauche, plutôt que le ventricule gauche attire le sang du ventricule droit ? Il serait vraiment étrange et bizarre que dans ce même instant le sang soit entraîné dans des pores invisibles et imperceptibles, plus facilement que l’air dans de larges vaisseaux. Et pourquoi recourir pour le passage du sang dans le ventricule gauche à des pores cachés, invisibles, incertains, quand il y a par l’artère veineuse une si large voie ? J’admire en vérité qu’on préfère faire passer le sang à travers la cloison du cœur, épaisse, dure, dense, et très compacte, plutôt que par ce vaisseau veineux tout ouvert, ou la substance pulmonaire, raréfiée, lâche, très molle, spongieuse. En outre, si le sang pouvait passer par le tissu de la cloison du cœur ou sortir des ventricules par imbibition, pourquoi y aurait-il une veine et une artère coronaires dont les rameaux se subdivisent dans la cloison même du cœur pour la nourrir ? Il est un fait très digne de remarque, c’est que chez le fœtus, où tout est plus mince et moins compact, la nature a été forcée de faire passer le sang de la veine cave dans le ventricule gauche par le trou ovale. Comment peut-on trouver vraisemblable que, chez l’adulte, cette cloison du cœur, épaissie par l’âge, donne au sang un passage aussi facile et aussi dépourvu d’obstacles ?

Andreas Laurentius (liv. IX, § 11, Questiones 12), s’appuyant sur l’autorité de Galien (De loc. affectis, liv. VI, chap. vii) et sur l’expérience de Holler, affirme et prouve que les sérosités du thorax et le pus des individus atteints d’empyème sont absorbés dans l’artère veineuse, et de là passent dans le ventricule gauche, puis dans les artères, pour être ensuite rejetés avec l’urine ou les excréments ; et il trouve une confirmation de cette opinion dans le cas d’un mélancolique qui, sujet à perdre l’esprit, était délivré de ses accès par l’émission d’une urine boueuse, fétide et âcre. Après que cet individu fut mort, épuisé par cette maladie, Laurentius ouvrit son corps et trouva une substance analogue à ses urines, non dans la vessie, ni dans les reins, mais dans le ventricule gauche et dans la cavité thoracique en grande abondance. Il se glorifie d’avoir indiqué la cause de ces affections. Quant à moi, je ne peux pas ne pas m’étonner qu’ayant annoncé et prédit par une sorte de divination qu’une matière autre que le sang pouvait être évacuée par la voie de la circulation, il n’ait pas pu ou voulu affirmer ou voir que dans le cours normal des choses le sang passe des poumons dans le ventricule gauche par ces mêmes voies.

C’est pourquoi ces faits et beaucoup d’autres de même nature montrent que ce qui a été dit avant nous par nos prédécesseurs sur le mouvement et les fonctions du cœur et des artères est évidemment plein de contradictions, d’obscurités ou d’impossibilités, aux yeux de celui qui observe avec soin. Il sera donc très utile d’approfondir un peu ce sujet et d’étudier les mouvements du cœur et des artères, non seulement chez l’homme, mais chez tous les animaux ayant un cœur, et de chercher la vérité par des vivisections et des dissections fréquentes[1].


  1. Voyez la note 1.