La Civilisation et du Monothéisme chez les peuples sémitiques

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DE
LA CIVILISATION
ET DU MONOTHEISME
CHEZ LES PEUPLES SEMITIQUES



Histoire générale et Système comparé des Langues Sémitiques, par M. Ernest Renan, ouvrage couronné par l’Institut.





I. – OBJET DU LIVRE DE M. RENAN.

Plusieurs, en lisant le titre de l’ouvrage de M. Renan, en voyant que l’objet en est une histoire de langues éloignées et difficiles, un système de leur formation et de leurs rapports, s’en détourneront comme d’une lecture aride et fatigante, comme d’une étude plus occupée de mots que de choses. Pourtant, si, triomphant de cette première impression, ils ouvrent le livre, ils se laisseront, je n’en doute pas, entraîner à l’intérêt que l’auteur y a répandu. M. Renan sait les détails et, comme on dit, les faits, mais il aime les généralités instructives ; il compare les idiomes, mais il a le goût de l’histoire ; il cite les textes, mais il les discute avec une clarté qui permet de les embrasser ; il a la patience de l’érudit, mais il met l’ordre et la suite partout, et le tableau, visible, naît sous la main qui le trace et sous l’œil qui le suit. Il s’est instruit à force de recherches, mais son instruction est communicative ; il traite un sujet grammatical, mais, par ce sujet grammatical, il peut et sait toucher à des problèmes délicats de psychologie et d’origine. Le style, toujours approprié, soutient le lecteur, lui dénoue les difficultés et s’élève avec la pensée, si bien qu’à la fin on se trouve amené sans effort jusque sur les hauteurs de l’histoire et jusqu’aux contemplations suprêmes.

De fait, la science des langues est d’un secours infini à l’histoire. Platon avait inscrit au frontispice de son école qu’il ne fallait pas y entrer si l’on n’avait reçu l’initiation préalable de la géométrie, faisant entendre que celui qui ne s’était pas familiarisé d’abord avec des spéculations plus simples et moins difficiles n’était pas suffisamment préparé aux spéculations plus ardues de la philosophie. En un autre sens, je dirais que l’on ne peut traiter avec succès bien des questions de l’histoire générale, si l’on n’a pas une connaissance réelle des renseignemens fournis par la comparaison des langues. La comparaison des langues est une étude toute moderne. Les anciens ont laissé périr autour d’eux des idiomes considérables sans nous en transmettre ni un glossaire, ni une grammaire. Les Grecs ne nous ont rien appris sur le langage des Lydiens, des Phrygiens, des Thraces, des Gètes, des Sauromates, et de tant d’autres nations qui les avoisinaient ; les Romains, rien sur les Samnites, qui étaient leurs proches parens, rien sur les Étrusques, qui avaient été leurs instituteurs, rien sur les Espagnols, les Gaulois, les Bretons, qu’ils conquirent, rien sur les Germains, qui brisèrent la domination de Rome. On peut le regretter, mais on ne doit pas s’en étonner. Les anciens étaient encore occupés aux parties élémentaires de l’ensemble scientifique, ils ne concevaient l’histoire que comme narrative, ils ne la concevaient pas comme chargée de montrer la chaîne nécessaire du développement humain, et, à ce titre, subordonnée immédiatement à la connaissance du monde organique et de ses lois, et médiatement à celle du monde inorganique et de ses propriétés. Pourquoi auraient-ils amassé des matériaux dont ils ne voyaient aucune utilité et recueilli les mots d’idiomes barbares que leur oreille dédaigneuse repoussait ? Mais l’esprit moderne, ayant fondé toutes les doctrines qui préparaient la grande science de l’histoire, sentit que les langues renfermaient les données les plus précieuses, et la philologie, sollicitée par ce besoin qu’on avait d’elle et assurée de sortir enfin des réduits de l’érudition pour se ’mêler aux plus importantes questions, procura en peu d’années un ensemble de notions positives qu’elle complète tous les jours, mais qui déjà est devenu un indispensable flambeau pour toutes les origines.

On comprendra sans peine comment il en est ainsi. Les choses anciennes ne nous sont connues que par les documens qui nous en informent, par les traces qu’elles ont laissées. La tradition, les livres, les monumens, voilà les sources où nous puisons. La tradition orale ne remonte jamais à une suite d’années très étendue ; dès que la série s’allonge, les faits et les temps se confondent, et ce qui est récent efface successivement ce qui est passé. S’il fallait aujourd’hui, de l’histoire moderne, ne savoir que ce qui est conservé dans la mémoire des hommes actuels indépendamment de toute écriture, les notions n’iraient pas bien haut et seraient très confuses, témoin ce que firent de Charlemagne la légende et la tradition dans les récits de Turpinet de nos trouvères. Aussi les plus vieux souvenirs des générations antiques, d’ailleurs sujets toujours à être remaniés tant qu’ils n’ont pas été consignés dans des ouvrages de date certaine, font bien vite défaut à la recherche ascendante vers les époques primitives.

Les livres sont à la fois plus sûrs et plus amples ; mais à mesure que l’on s’enfonce dans l’antiquité, ils deviennent rares d’une façon singulièrement rapide, et quand on atteint des temps qui ne sont pas pourtant bien anciens, par exemple l’âge d’Homère ou de Moïse, de Zoroastre ou des Védas, on n’a plus qu’un seul livre, unique témoin qui nous soit parvenu, unique flambeau pour ce qui a précédé. Et cependant il est bien sûr qu’un immense passé a seul pu préparer la naissance de ces livres, en préparant des sociétés comme celles de la Judée, de la Perse, de la Grèce et de l’Inde, où les religions, les gouvernemens, les arts, l’écriture, s’étaient déjà développés. Les monumens vont plus haut que les livres. Ainsi, quand la Genèse a été écrite, quand Homère a chanté ses poèmes, quand Zoroastre a composé sa loi, quand les hymnes védiques sont venus présider au foyer domestique du père de famille arien, il y avait longtemps que les énormes pyramides, les temples de l’Égypte et les palais de ses rois bordaient, comme une allée gigantesque, les rives du Nil, merveilleux et fécondant ; mais, ainsi que les livres, ces monumens témoignent d’une longue antiquité, plus vieille qu’eux, et dans laquelle le regard ne peut pénétrer. Traditions, livres, monumens s’arrêtent, chacun suivant sa nature, à une certaine étape dans le chemin de l’histoire.

Il est un élément qui remonte plus haut que tout cela, ce sont les langues. Les langues que nous parlons, les mots que nous prononçons, ne sont pas nés d’hier ; chose singulière, ces vocables qu’on croirait une simple vibration de l’air sonore, et qui semblent si fugitifs et si précaires, ont des racines qui s’enfoncent profondément dans le sol, et que des fouilles bien conduites poursuivent fort loin. Le français, nous le savons, est dérivé du latin ; mais le latin n’est point indigène dans les Gaules : il y rencontra le celtique et y fut heurté aussi par l’allemand, que la conquête y amenait. Ce celtique, ce latin, ce tudesque, que les événemens mettaient ainsi en présence, et qui n’avaient aucun moyen de se reconnaître alors, étaient pourtant des langues sœurs dont la linguistique a retrouvé les généalogies et les titres de famille. De plus, elles étaient toutes les trois étrangères et conquérantes sur le sol qu’elles occupaient ; elles se rattachaient à des contrées lointaines, elles avaient traversé de vastes espaces, et indiquaient toutes les trois l’Asie comme leur berceau. En effet, elles y avaient et y ont encore des idiomes fraternels, le persan et le sanscrit. Ainsi, par-delà tous les livres, par-delà tous les monumens, les langues signalent des consanguinités, des migrations, des origines sur lesquelles rien autre ne peut nous éclairer. Elles sont pour les âges antéhistoriques ce que sont les fossiles pour les âges antédiluviens : les restes permanens de choses qui furent, des documens difficiles à interpréter, mais dont une critique sagace et sévère peut tirer des notions aussi certaines qu’inattendues.

Ceci est la famille des populations ariennes. C’est d’une autre famille de langues, d’un autre monde philologique, que s’est occupé M. Renan. Les Arabes tiennent une place considérable dans l’histoire du monde : Mahomet est leur prophète, l’islam est leur religion, et, sous l’impulsion religieuse et guerrière qu’ils reçurent, ils portèrent bien loin leurs armes et leurs idiomes. Il fut un temps où l’on parlait arabe en Espagne et en Sicile. Depuis longtemps, le torrent débordé est rentré dans son lit. Toutefois l’arabe, outre la péninsule arabique, est demeuré le parler du Maroc, de l’Algérie, de Tunis, de Tripoli, de la Syrie et de l’Égypte. Laissant de côté l’Afrique, où il a succédé au grec, au latin, sans détrôner le berbère, toutes langues qui n’ont rien de commun avec lui ; laissant de coté aussi l’Égypte, où le copte, également étranger à l’arabe, a disparu, il a remplacé en Syrie le syriaque ou araméen, dont il est le frère. Ce syriaque était devenu la langue commune de la Syrie à l’époque de l’établissement du christianisme. Il avait servi de propagateur à la nouvelle religion, et plus tard d’intermédiaire entre la science grecque et les Arabes, devenus musulmans, puissans, et désireux de cultiver les hautes connaissances. Les œuvres des philosophes, des mathématiciens, des astronomes, des médecins de la Grèce, furent traduites en syriaque et de là en arabe ; mais ce syriaque même, plus ancien que l’arabe, du moins en tant que langue cultivée, était bien plus récent sur le sol qu’il occupait que d’autres idiomes auxquels il avait succédé, à savoir ceux des Hébreux, des Tyriens, et peut-être aussi (du moins bien des signes paraissent l’annoncer) de Babylone et de Ninive. Toutefois la chaîne n’est pas interrompue, et du syriaque à l’hébreu la communauté radicale est incontestée.

Si l’on considère ces langues dans le temps, voici comment elles se présentent : elles sont sans doute les unes et les autres également anciennes, mais elles ont commencé à jouer un rôle littéraire à des époques très éloignées, L’arabe, à ce titre, est le plus moderne ; il n’a commencé à être écrit que par Mahomet et après Mahomet. On ne possède, du temps qui précéda immédiatement le prophète, que quelques pièces de poésie ; mais il est très certain qu’on parlait arabe en Arabie, et quand la domination romaine et grecque occupait les contrées limitrophes, et quand Jérusalem, Tyr et Sidon florissaient, c’est-à-dire depuis l’époque inconnue où les premiers pères des habitans de cette vaste contrée vinrent s’y fixer. Toutefois, pendant une longue antiquité, il ne se fit aucun mouvement dans cette langue, et après une torpeur de beaucoup de siècles, un éveil survenant, les Arabes entrèrent dans le cercle des peuples qui imaginent, pensent et écrivent. Je fais cette remarque afin de noter qu’une population, même douée heureusement, peut rester, pendant un temps indéfini, dans l’immobilité d’esprit, si quelque chose d’intérieur ou d’extérieur surgissant n’y décide ce que j’appellerais volontiers la fermentation intellectuelle. Ainsi, quand, les documens faisant défaut, nous arrivons à un point de l’histoire où la route est coupée, il ne faut pas croire que cette limite apparente soit voisine de l’origine ; un nombre immense d’années ont pu s’écouler pendant lesquelles cet état, qui nous paraît primordial, et qui sans doute l’est à un certain point de vue, n’a pas varié. Dans les époques primitives, il y a peu ou point d’histoire, c’est-à-dire que le mouvement d’ascension de l’humanité n’y est pas marqué, ou bien y est peu marquée En d’autres termes, les périodes initiales ou antéhistoriques n’ont aucune proportion connue avec les périodes du développement historique. La péninsule arabique nous en offre un exemple.

Comme l’arabe, le syriaque remonte, en tant que langue parlée, aux siècles les plus lointains ; mais, en tant que langue écrite, s’il a le pas sur l’idiome sacré de l’islamisme, il n’a pourtant pas droit à une très haute antiquité ; il appartient à une époque intermédiaire. Les monumens qui nous en restent sont surtout relatifs au christianisme. La Syrie fut chrétienne jusqu’à l’invasion des Arabes, qui firent prévaloir leur religion ; mais jusque-là elle avait fourni un notable contingent de docteurs et d’écrivains qui propagèrent et défendirent la foi inaugurée par Jésus. Le syriaque s’était effacé quand l’arabe avait pris le premier rang ; de même, quand le syriaque arriva sur la scène littéraire, l’hébreu avait cessé d’être une langue vivante et productive. C’est lui en effet, puisque nous n’avons conservé aucun livre de Sidon ou de Tyr, c’est lui à qui revient sans conteste, dans cette série, le droit d’antiquité. Les livres des Hébreux sont les plus lointains documens écrits que nous possédions pour tout cet ensemble de peuples ; par-delà, il n’y a plus que des légendes, des traditions, des conjectures. La langue hébraïque est la forme la plus ancienne que nous connaissions de ces langues unies entre elles par des liens étroits.

Cet ensemble de peuples a tenu un très haut rang, et leur part a été grande dans l’histoire de l’humanité. Les Arabes ont fait d’immenses conquêtes ; ils ont créé une religion qui, après avoir suivi la fortune de leurs armes et s’être étendue ou avoir reculé suivant la chance de la guerre, à perdu, il est vrai, depuis longtemps toute force expansive du côté de l’Occident, mais n’en exerce pas moins encore aujourd’hui un prosélytisme actif vers l’intérieur de l’Afrique. Il a été un temps, la première période du moyen âge, où, les Occidentaux n’ayant plus du grec qu’une connaissance petite et par intermédiaire, les Arabes, qui s’étaient fait traduire les principaux livres de science, eurent une prééminence, si bien que ce fut une révolution dans les écoles latines quand les livres arabes, traduits à leur tour, y apparurent. Les Tyriens ont été le peuple navigateur par excellence dans l’antiquité ; ils ont jeté de nombreuses colonies sur toutes les côtes fréquentées par leurs vaisseaux ; Carthage, une des villes fondées par eux, a disputé l’empire du monde à Rome, et, ce qui est plus que les plus grandes conquêtes, ils ont découvert l’écriture alphabétique (s’il faut en croire l’antiquité, qui tout d’une voix leur accorde cet honneur). Enfin les Hébreux, peuple qui n’eut pas un caractère militaire très marqué, bien qu’on ne puisse assez admirer l’indomptable courage avec lequel ils défendirent Jérusalem contre les Romains, ainsi que leur lutte victorieuse contre les Grecs de Syrie, ont les premiers inauguré le monothéisme parmi les nations, monothéisme d’où sont sortis le christianisme d’abord, puis le mahométisme. C’est chez eux qu’est née la Bible, livre duquel, indépendamment de l’intérêt religieux qu’il a pour les Juifs et les chrétiens, indépendamment des documens inappréciables qu’y trouve l’historien, on doit dire avec M. Renan : « Si nous envisageons dans son ensemble le développement de l’esprit hébreu, nous sommes frappés de ce haut caractère de perfection absolue qui donne à ses œuvres le droit d’être regardées comme classiques, au même sens que les productions de la Grèce, de Rome et des peuples latins. Seul entre tous les peuples d’Orient, Israël a eu le don d’écrire pour le monde entier. Les autres littératures de l’Orient ne sauraient être lues et appréciées que des savans ; la littérature hébraïque est la Bible, le livre par excellence, la lecture universelle ; des millions d’hommes, répandus sur le monde entier, ne connaissent pas d’autre poésie. Il faut faire sans doute, dans cette étonnante destinée, la part des révolutions religieuses, qui, depuis le XVIe siècle surtout, ont fait envisager les livres hébreux comme la source de toute révélation ; mais on peut affirmer que, si ces livres n’avaient pas renfermé quelque chose de profondément universel, ils ne fussent jamais arrivés à cette fortune. Israël eut, comme la Grèce, le don de dégager parfaitement son idée, de l’exprimer dans un cadre réduit et achevé ; la proportion, la mesure, le goût, furent en Orient le privilège exclusif du peuple hébreu, et c’est par là qu’il réussit à donner à la poésie et au sentiment une forme générale et acceptable pour tout le genre humain. »

Ces peuples ont parlé ou parlent des langues qui ont entre elles d’étroites affinités par la grammaire et par les radicaux, et qui se distinguent profondément des autres idiomes par les radicaux et par la grammaire : c’est là ce qui forme une famille de langues. À celle-ci, les érudits ont donné le nom de sémitique. Cette dénomination dérive de Sem, fils de Noé ; mais, comme le remarque M. Renan, elle est défectueuse, puisque, tirée de la Bible, elle n’est pas en concordance avec le document qui l’a fournie. Ainsi les Elamites, qui d’après la Genèse sont des Sémites, ne parlaient pas une langue sémitique, et au contraire une langue sémitique était parlée par les Phéniciens et par des Arabes de diverses tribus qui, d’après la Genèse, étaient issus de Cham. On a dit que les Phéniciens, bien que se servant d’une langue sémitique, n’en étaient pas moins des Chamites qui s’étaient approprié une langue étrangère ; mais cela ne peut se soutenir. L’histoire montre les Phéniciens, les Sidoniens, en un mot les Chananéens établis de toute antiquité dans le pays qu’ils occupaient, et ce que nous savons de leur idiome prouve qu’il était aussi pur qu’aucun des autres idiomes syro-arabes, — ce qui ne serait pas s’ils étaient des étrangers ayant appris, on ne sait comment, la langue de leurs voisins. Aussi d’ordinaire on interprète le texte de la Genèse, et on voit une désignation géographique dans la dénomination de fils de Sem. Quoi qu’il en soit, l’érudition donne à sémitique un sens ethnographique, et appelle ainsi un groupe de peuples qui parlent des langues construites sur un même type et ayant entre elles des analogies comparables à celles qu’ont entre eux le français, l’italien et l’espagnol.


II. – DES ARIENS ET DES LANGUES ARIENNES.

Quelque éminens qu’aient été les services rendus par les Sémites à la civilisation générale, toutefois il reste encore dans le vaste ensemble qu’elle présente une grande place pour des peuples qu’une destinée favorable ou d’heureuses aptitudes ont élevés à l’honneur suprême d’y laisser une trace profonde, car l’on peut dire des peuples ce que le poète dit des hommes privilégiés :

… Quos aequus amavit
Jupiter, aut ardens evexit ad aethera virtus.

Jupiter, c’est le concours de conditions bienfaisantes qui activent le développement ; la vertu ardente, c’est la disposition innée qui porte une race vers les hautes parties de l’intelligence ou de la moralité humaine. Plus on examinera le vers de Virgile, plus on verra qu’un grand peuple et un grand homme ont d’évidentes analogies.

Les Ariens forment une famille de nations non moins illustres que les Sémites. Leurs rivaux dans la haute antiquité, ils sont même devenus, dans l’âge moderne, supérieurs, et ont pris la direction de tout le mouvement social. Sortis, selon les vraisemblances, du plateau central de la Haute-Asie à une époque qui dépasse l’histoire, on les trouve, sitôt que les documens commencent à naître, occupant, sous les noms d’Indiens, de Perses, de Thraces, de Grecs, de Latins, de Scythes ou Slaves, de Germains et de Celtes, une zone immense qui s’étend depuis les bords du Gange jusqu’à la Grande-Bretagne. La fortune de ces populations a été très diverse et l’est encore : les Indiens, arrivés à tout le développement que comportent le régime des castes et le polythéisme, sont depuis des siècles arrêtés sur un seuil qu’ils n’ont pu franchir. Les Perses, fondateurs d’un grand empire, disciples de Zoroastre, sont tombés sous le joug des Musulmans et languissent dans l’impuissance et le désordre. Les Grecs ont éclairé le monde de l’éternelle lumière de la philosophie et de la science, et y ont jeté des types immortels de beauté qui le charment et l’inspirent. Les Latins, assez bien doués pour se soumettre à toute la doctrine des Hellènes, ont, d’un bras de fer, associé les populations civilisées et en ont fait un corps politique opposé à la barbarie. Les Celtes se sont laissé latiniser et incorporer. Les Germains, plus sauvages, ont menacé un moment l’existence de cet admirable organisme ; mais eux aussi n’ont pas tardé à courber la tête sous l’Occident, qui depuis lors est devenu irrésistible. Enfin les Slaves, frères arriérés, commencent à ressentir puissamment l’attrait de la civilisation occidentale.

Une famille de peuples dispersés sur une aussi vaste étendue et présentant de telles différences n’aurait pas été reconnue (car où serait le signe ?), s’ils n’avaient aussi formé une famille de langues. Longtemps la consanguinité a été ignorée ; mais, soutenue par le développement général dans l’âge moderne, l’érudition aborda ce difficile problème, et elle fut singulièrement secondée par un événement philologique, à savoir la découverte du sanscrit. Le peu qu’on savait de l’antique histoire de l’Inde n’avait autorisé personne à supposer que la langue sacrée des Indiens, mère de la plupart des idiomes modernes qui se parlent dans cette vaste péninsule, eût le moindre rapport avec les idiomes occidentaux. Aussi ce fut avec un vif étonnement, quand les livres des brahmes vinrent à la connaissance de l’Europe, que l’on aperçut d’incontestables ressemblances avec le grec, avec le latin, avec l’allemand, avec le persan. La curiosité scientifique une lois éveillée, non-seulement en détermina un très grand nombre de radicaux essentiels qui se trouvent communs à tous ces idiomes, mais encore la grammaire est fondamentalement la même ; l’esprit, ce qui prouve mieux que tout le reste la consanguinité de ces peuples, y a suivi la même marche pour exprimer les rapports des mots. Cette analyse délicate fut servie grandement par une circonstance particulière : le sanscrit est de toutes les langues ariennes celle qui porte le caractère le plus ancien et les plus visibles traces des procédés primitifs. Ce que M. Renan a dit de l’hébreu, qu’il est le type le plus parfait des idiomes sémitiques, en ce sens qu’il nous a conservé des traits de la physionomie primordiale que le temps a effacés dans les langues congénères, on peut le dire du sanscrit ; la raison des mots y paraît mieux à nu. Ainsi guidé, le scalpel du grammairien a pu pénétrer fort avant et résoudre en leurs vrais élémens bien des formes sans risquer de couper des parties véritablement homogènes. Le radical fut séparé des terminaisons, le sens des terminaisons fut assigné, et tout l’ingénieux mécanisme des langues ariennes, malgré sa complication, fut découvert. Là ne s’arrêta pas le succès des recherches où l’on était entré. Un érudit doué d’une sagacité merveilleuse, et qui a été inventeur en tout ce qu’il a touché, Eugène Burnouf, imagina de se servir des affinités du sanscrit pour interpréter le zend, idiome dans lequel est écrit ce qui reste des livres de Zoroastre. Cette langue, qui était jusqu’alors une lettre close, ces livres, que les prêtres des Guèbres n’entendaient pas, et dont ils n’ont que des traductions fautives, s’ouvrirent par cette clé. Enfin, continuant le cours de ses divinations, Burnouf supposa que le zend ou du moins une langue très analogue devait être cachée sous les inscriptions cunéiformes de Persépolis ; l’heureuse supposition se trouva vraie, le déchiffrement fut conduit avec une incomparable habileté, et l’érudit satisfait put expliquer et traduire les inscriptions tumulaires de Darius et de Xercès, dernière preuve, s’il en avait fallu, de l’étroite parenté des langues ariennes.

Ayant ainsi deux grandes familles d’idiomes, les sémitiques et les ariens, il fut naturel de les comparer et d’essayer si ce qui avait réussi respectivement dans le domaine de chacun réussirait de même en passant de l’un à l’autre. L’essai a été fait avec toute la diligence qu’inspirait un si curieux sujet, avec toutes les ressources que fournissait la linguistique moderne, si exercée et si habile ; mais les efforts ont été vains, et il a été tout à fait impossible de ramener à une souche commune ces deux systèmes. Là s’est présentée, sur un autre terrain, la difficulté que, de son côté, la biologie a rencontrée. Les hommes blancs, noirs, jaunes, rouges et tant de races intermédiaires proviennent-ils d’un seul tronc ? On peut dire maintenant que les recherches ont été impuissantes à faire voir par quels moyens, par quelles influences, par quels climats, en un mot par quelles voies physiologiques les uns auraient donné naissance aux autres, et la biologie, toutes les fois qu’elle veut rester dans son domaine, est obligée de convenir que la dérivation est sans aucune preuve, de prendre les faits tels qu’ils sont, c’est-à-dire d’admettre autant de souches qu’il y a de différences anthropologiques nettement constatées. Tel est aussi le cas de la linguistique : elle ne peut passer d’un système de langues à un autre ; les chemins lui sont coupés. D’ailleurs, on le sent, ces deux ordres de faits sont solidaires ; si physiologiquement il y avait possibilité de passer d’une race à l’autre, il y aurait possibilité de passer d’une famille de langues à une autre.

M. Renan, avec l’érudition solide qu’il possède, avec l’art de la mettre en œuvre qui lui est propre, a discuté la question et mis en relief les raisons décisives qui défendent de rattacher l’un à l’autre le système des langues sémitiques et celui des langues ariennes. Néanmoins il n’a point renoncé à chercher une parenté entre les deux races. Sa première raison est tirée du langage, mais du langage considéré, on le comprend, à un point de vue particulier. « Quelque distincts, dit-il, que soient le système sémitique et le système arien, on ne peut nier qu’ils ne reposent sur une manière semblable d’entendre les catégories du langage humain, sur une même psychologie, si j’ose le dire, et que, comparés au chinois, ces deux systèmes ne révèlent une organisation intellectuelle analogue. » En conséquence, il se représente les deux systèmes comme produits par deux fractions d’une même race et peut-être avec une certaine conscience réciproque de leur œuvre. La seconde raison éclaircit ce qu’il entend par une conscience réciproque, c’est-à-dire une élaboration commune dans le sein d’une race qui, de bonne heure, s’est séparée en deux branches. Toutes les recherches s’accordent pour placer l’origine des Ariens dans le plateau central de l’Asie ; c’est de là qu’ils auront marché d’une part sur l’Inde, de l’autre sur l’Occident. C’est donc là, si l’on veut établir l’identité primordiale des deux familles ; qu’il faut chercher les traces des Sémites. À la vérité, les Hébreux eux-mêmes se disent venus d’Ur en Chaldée, Our-Kasdim, et leur premier séjour historique parait être dans les montagnes d’Arménie, entre le cours supérieur du Tigre et de l’Euphrate et le Cyrus ; mais cela est loin de suffire, et il s’agit d’un séjour antéhistorique et bien plus oriental. C’est à quoi vient en aide la géographie mythologique de la Genèse au sujet du paradis terrestre : l’Éden est un jardin de délices situé à l’orient ; il en sort un fleuve qui se divise en quatre branches, le Phison, le Gihon, le Tigre et l’Euphrate. M. Renan, observant que le Tigre et l’Euphrate, à nous connus, ont été substitués, par les derniers rédacteurs, à des fleuves plus orientaux, ajoute : « Si nous cherchons à déterminer le pays qui satisfait le mieux au thème géographique des premiers chapitres de la Genèse, il faut avouer que tout nous ramène à la région de l’Imaüs, où les plus solides inductions placent le berceau de la race arienne. Là se trouvent, comme dans le paradis de la Genèse, de l’or, des pierres précieuses. Ce point est peut-être celui du monde où l’on peut dire avec le plus de vérité que quatre fleuves sortent d’une même source : quatre immenses courans d’eau, l’Indus, l’Helvend, l’Oxus, le Jaxarte s’en échappent et se répandent de là vers les directions les plus opposées. De fortes raisons invitent à identifier le Phison avec le cours supérieur de l’Indus, et le Gihon est probablement l’Oxus. » Puis, rapprochant quelques mythes qui semblent communs entre les Sémites et les Ariens, il résume avec une clarté ingénieuse son idée en ces mots : « On pourrait comparer les relations primitives des Sémites et des Ariens à celles de deux jumeaux qui auraient grandi à une petite distance l’un de l’autre, puis se seraient séparés tout à fait, vers l’âge de quatre ou cinq ans. En se retrouvant dans leur âge mûr, ils seraient comme étrangers entre eux, et ne porteraient guère d’autre signe de parenté que des analogies imperceptibles dans le langage, quelques idées communes, telles que le souvenir de certaines localités, et, par-dessus tout, un air de famille dans leurs aptitudes essentielles et leurs traits extérieurs. »

Ces inductions, M. Renan les admet avec toute la réserve que naturellement elles comportent ; il ne les suit que comme des lueurs projetées dans les ténèbres infinies du temps qui a précédé l’histoire. Moi aussi, je les accepterais comme telles, je m’en aiderais comme d’une hypothèse qui, conduisant les recherches en une voie déterminée, doit à la longue rencontrer ce qui la vérifie ou l’annule, si elles ne me paraissaient pas en contradiction avec un fait qui ne permet pas de s’y fier, et qui porte la pensée vers un autre aperçu.

Ce fait, à ma connaissance, n’a point été signalé ; mais il mérite d’être utilisé dans la question, car il touche à la doctrine du langage. Le voici. Quand on examine avec soin la distribution des peuples, on n’en trouve pas qui, ayant même séjour primordial et même race, parlent une langue essentiellement différente les uns des autres : un voisinage de siège primitif est accompagné d’une similitude primitive dans le parler. En effet, quelque idée qu’on se fasse de l’origine du langage, il résulte toujours de deux élémens, les aptitudes de l’esprit humain et le spectacle extérieur. Ces deux élémens sont variables : le premier change suivant les races, le second suivant les localités. Il en résulte que deux groupes d’hommes appartenant à une même race et habitant un même lieu ne peuvent pas avoir un langage de caractère dissemblable, puisque l’aptitude qui perçoit les impressions et les impressions qui mettent en jeu l’aptitude sont identiques. Dans toutes les langues, il y a un fonds dépendant de la nature humaine, puis l’influence de la race et celle de la région : la communauté de la nature humaine produit ce qu’elles ont de commun : la race et la région, ce qu’elles ont de différent.

La conclusion à tirer est directement contraire à l’hypothèse qui place le berceau des Sémites à côté de celui des Ariens. Les Sémites et les Ariens n’ont point de caractères anthropologiques qui les distinguent, cela est incontesté ; de là des analogies entre le système de langues des uns et celui des autres, lesquelles sont dues, comme le dit très bien M. Renan, à une même psychologie. Si le second terme, l’identité de séjour, coïncidait aussi, on ne verrait aucune raison aux différences fondamentales qui séparent les idiomes sémitiques des idiomes ariens. Les deux frères, pour me servir de sa comparaison, s’ils avaient été élevés aux mêmes lieux, auraient, avec un cerveau semblablement disposé, reçu des impressions semblables d’un même monde extérieur, et leurs langues auraient subi l’action d’un moule commun. Il faut donc admettre, suivant moi, que le séjour des Sémites a été primordialement distinct de celui des Ariens, et, au lieu d’un seul berceau, supposer qu’il y en a eu deux.

Au reste, la biologie et la philologie s’accordent en ceci, qu’elles arrivent toutes deux à des groupes irréductibles qu’elles ne peuvent faire rentrer l’un dans l’autre. La première ne connaît aucune voie scientifique, aucun procédé légitime, aucune théorie à l’épreuve de la critique, pour faire provenir la race blanche de la race nègre, ou la race nègre de la blanche, du la race jaune de l’une de ces deux-là. La seconde a vainement cherché un point commun de jonction, une série de radicaux qui permissent de rattacher toutes les langues à un même tronc. Ces deux sciences, si diverses, concourent à indiquer une solution semblable. Il faut accepter les faits tels qu’ils se présentent. La seule hypothèse qui s’y accorde (et pour ces origines, soustraites à nos regards, il n’y aura jamais que des hypothèses, mais rigoureusement assujetties à l’ensemble des notions), c’est d’admettre un certain nombre de familles primordiales, souches distinctes du genre humain, et produites, comme tout ce qui fut produit, avec des types spéciaux. L’humanité ne fut pas plus la même dans les grands compartimens du globe que n’y furent les mêmes l’animalité et la végétalité. Quelques-unes de ces familles ont très probablement péri ; toutes ne furent peut-être pas contemporaines ; leurs langues, leurs aptitudes, leur théologie, furent différentes, quoique avec un fonds commun ; leurs rencontres, leurs luttes, leurs destinées varièrent jusqu’à ce qu’enfin certaines d’entre elles, devenues les aînées par le droit de la science et de la puissance, prennent souci des familles cadettes, et, dégageant de ses voiles la grande idée d’une humanité mère et protectrice de tous, établissent sur ce fondement la morale du genre humain et la culture du domaine terrestre.


III. – DU MONOTHEISME DES HEBREUX.

Une des grandes particularités de l’histoire du monde est l’établissement, chez les Hébreux, du culte d’un seul Dieu à une époque très reculée. En possession de cette croyance, Israël la défendit opiniâtrement et victorieusement contre les violences étrangères et les faiblesses intérieures. Quand le temps fut venu, son monothéisme poussa, chez les gentils qui marchaient aussi vers un monothéisme avec leur philosophie, un rameau qui devint le christianisme, et plus tard Mahomet y puisa la source de sa prédication, d’où sortit le groupe musulman. On voit quelle place tient dans l’histoire le développement religieux du peuple hébreu.

M. Renan s’en rend ainsi compte : « Le monothéisme résume et explique tous les caractères de la conscience des Sémites. C’est leur gloire d’avoir atteint, dès leurs premiers jours, la notion de la Divinité que tous les autres peuples devaient adopter à l’exemple d’Israël et sur la foi de sa prédication. Cette race n’a jamais conçu le gouvernement de l’univers que comme une monarchie absolue ; sa théodicée n’a pas fait un pas depuis le livre de Job ; les grandeurs et les aberrations du polythéisme lui sont toujours restées étrangères. On n’invente pas le monothéisme : l’Inde, qui a pensé avec tant d’originalité et de profondeur, n’y est pas encore arrivée de nos jours ; toute la force de l’esprit grec n’eût pas suffi pour y ramener l’humanité sans la coopération des Sémites ; on peut affirmer de même que ceux-ci n’eussent jamais compris le dogme de l’unité divine, s’ils ne l’avaient trouvé dans les instincts les plus impérieux de leur esprit et de leur cœur. Les Sémites ne comprirent point en Dieu la variété, la pluralité, le sexe ; le mot déesse serait en hébreu le plus horrible barbarisme. La nature, d’un autre côté, tient peu de place dans les religions sémitiques : le désert est monothéiste ; sublime dans son immense uniformité, il révéla tout d’abord à l’homme l’idée de l’infini, mais non le sentiment de cette vie incessamment créatrice qu’une nature plus féconde a inspiré à d’autres races. »

Je suis pleinement d’accord avec M. Renan sur le principe qui lui a dicté les lignes précédentes, à savoir que tout, dans l’histoire, est historique, c’est-à-dire que tous les phénomènes sociaux proviennent des forces immanentes à la société et sont dus au développement naturel de l’humanité. Le problème est, en chaque cas, de déterminer par quelle élaboration une idée a surgi, une évolution s’est faite, un progrès s’est accompli, comment en un mot la civilisation s’est, de degré en degré, élevée de l’état rudimentaire à ses perfections successives. Cette recherche est souvent fort difficile, et on ne peut l’entreprendre qu’à l’aide d’une théorie historique, ou plutôt (car ce n’est pas assez dire) d’une philosophie dont la théorie historique n’est qu’une partie, et qui, embrassant l’ensemble des notions spéculatives, leur génération et leur subordination, permet d’entrevoir certains linéamens de l’avenir et du passé.

M. Renan attribue le monothéisme primitif à une disposition innée de la race, à une manière de sentir et de concevoir qui, propre à la famille sémitique, la conduisit tout d’abord à la notion d’un Dieu unique, créateur et maître de la terre et des cieux. La rareté des documens sur une aussi lointaine histoire nous dérobe le procédé par lequel les idées et les choses se sont produites dans le développement des peuples, et ne laisse place qu’à des inductions difficiles et peu sûres. L’hypothèse de M. Renan a pour elle le fait : dès une haute antiquité, on voit Israël, qui d’ailleurs ne se distingue pas par une suprématie de science et de civilisation sur ses voisins de Tyr, ou de Sidon, ou de Babylone, trancher fortement, sur tout ce monde païen, par sa croyance en Jéhovah, par sa haine des dieux multiples, par sa ténacité religieuse et par son espérance prophétique de voir un jour les nations venir au monothéisme. Pourtant de graves difficultés me paraissent s’opposer à cette interprétation du fait historique.

La plus grave est le paganisme de plusieurs branches sémitiques. Les Sidoniens, les Tyriens, les Carthaginois, les Palmyréniens, les Arabes, les Éthiopiens, tout cela fut païen. Naturellement M. Renan ne s’est point dissimulé cette objection, et il y répond, quant aux Phéniciens, en disant que, s’ils tombèrent dans le paganisme, ce fut l’effet de migrations et d’influences étrangères qui les firent entrer dans les voies profanes de la civilisation, du commerce et de l’industrie ; quant aux Arabes, en disant que ce serait une erreur d’envisager Mahomet comme ayant fondé le monothéisme chez eux, et que le culte d’Allah suprême avait toujours été le fond de la religion de l’Arabie. Toutefois ces dires ne portent pas la conviction dans mon esprit. Où est la trace historique que les Tyriens, pour ne parler que d’eux, aient jamais été monothéistes ? Où est la preuve que des migrations et des influences étrangères aient altéré leur religion primitive et y aient substitué le culte des dieux multiples ? La langue est certainement le meilleur miroir de la pureté d’une race ; or à ce titre la langue phénicienne (ce que nous en savons du moins) ne présente aucune marque de ces mélanges, de ces altérations qui, en témoignant de l’action exercée par des populations étrangères, témoignent d’un changement, en bien ou en mal, dans les idées et dans les croyances. La réponse relative aux Arabes ne lève pas non plus tous les doutes. Je croirai sans peine avec M. Renan que la notion d’Allah suprême est, chez les Arabes, une notion fondamentale ; mais cela ne suffit pas pour qu’on puisse en conclure qu’ils furent monothéistes, pas plus qu’on ne serait en droit d’affirmer que les Grecs, parce qu’ils avaient la notion d’un Zeus suprême, père des dieux et des hommes, ou les Latins, parce qu’ils croyaient à un Jupiter très grand et très bon, Jupiter optimus maximus, doivent être retranchés du nombre des peuples polythéistes. La conclusion ne me paraît pas s’appliquer davantage aux Arabes, car si, à côté de cet Allah suprême, il n’y avait pas eu, comme chez les païens incontestés, des divinités multiples, qu’aurait signifié la mission de Mahomet, qui n’eut pas d’autre but et d’autre effet que d’enlever son peuple au paganisme ? M. Renan, en exposant son hypothèse, a laissé un nuage sur sa pensée, ordinairement si précise et si claire. « Le désert, dit-il, est monothéiste. » Si c’est le désert qui inspira aux Sémites la notion d’un seul Dieu, ils ne la tiennent pas de leur race, ils la tiennent d’une influence extérieure, celle des lieux, du sol et du ciel, influence qui en effet est très considérable, et qui, combinée avec les aptitudes innées de chaque famille humaine, produit toutes les diversités de notions ; mais il s’ensuit qu’ils descendirent polythéistes du plateau de l’Asie, et qu’ils ne devinrent monothéistes que dans le désert,où leur émigration les conduisit. Dès-lors leur polythéisme primitif n’en reste pas moins, même au point de vue de M. Renan, une nécessité historique ; seulement il est reporté sur un plan plus éloigné.

Et de fait je ne crois pas qu’on puisse en aucune circonstance échapper à la nécessité de retrouver le polythéisme sur le fond de l’histoire, et si la première raison, tirée du paganisme de tant de peuples sémitiques, me touche beaucoup, cette seconde ne me touche pas moins. Quelque loin que l’on pousse les inspirations fournies à une race primitive par l’uniformité sévère d’un immense désert d’Asie ou d’Afrique, on n’arrivera jamais à en faire sortir l’ensemble de notions générales et élevées qui forment le fond de la croyance des Hébreux. Elles dépassent de beaucoup les intuitions simples et primordiales, car on y trouve un Dieu créateur ou tout au moins formateur unique de l’univers, — la production successive des choses et des êtres vivans, — deux opinions d’ailleurs inconciliables sur la formation de l’homme, qui, dans l’une, est représenté comme androgyne, tandis que, dans l’autre, Dieu enlève une côte pour faire la femme, — la science du bien et du mal symbolisée, dans l’arbre planté au centre de l’Éden, — enfin une explication de l’origine du mal en un monde d’où la main souveraine l’avait originairement banni. Il est impossible, ce me semble, de méconnaître en tout ceci une élaboration fort avancée d’idées métaphysiques dont on saisit sans grande peine l’enchaînement. Dès-lors nous sommes reportés bien loin d’un monothéisme spontané qui proviendrait des aptitudes inhérentes à une race ou des impressions données par les lieux habités. Nous n’avons là rien de primitif ; bien au contraire, nous avons un résultat de conceptions profondes et abstraites et de méditations sur l’ensemble des choses et sur la destinée humaine. Tout y porte le caractère, non d’une religion remontant aux premières inspirations, mais d’une religion nouvelle qui se fait place dans le monde. Les traditions égyptiennes qui nous ont été transmises par Manethon et d’autres, non moins que les récits bibliques, nous représentent ce grand événement comme un déchirement, comme le point de départ d’hostilités réciproques entre les croyances anciennes, qui se sentaient méprisées, et la croyance nouvelle, qui eut constamment, même aux jours du plus grand abaissement, conscience de sa supériorité.

Ainsi écarté de l’opinion de M. Renan, qui rattache le monothéisme à l’origine de l’humanité, au moins par une des familles humaines, je reviens à celle qui le regarde comme précédé naturellement par le polythéisme et comme né du développement historique des sociétés et de leurs croyances. Sans doute, à une aussi haute antiquité, bien des traces sont effacées, bien des documens ont disparu, qui rendraient plus faciles l’interprétation des faits et l’enchaînement des idées ; mais peut-être l’obstacle serait-il insurmontable, peut-être serait-on réduit à des considérations indirectes suggérées par les linéamens généraux du développement social, linéamens qui assujettissent les périodes mal connues comme les périodes bien connues à la loi de filiation et de gradation, si les annales des temps reculés ne présentaient des mutations religieuses qui sont congénères. Or dans toute science (et l’histoire, je ne cesserai de le répéter, est, non pas une érudition qui recherche et enregistre les choses particulières, mais une science qui a, comme les autres, ses généralités et ses lois), un fait, quand il est rapproché de faits semblables, a, par le rapprochement seul, reçu un commencement d’explication effective.

À une époque mal déterminée, mais certainement très ancienne, il y a eu, chez un peuple de race arienne, une révolution religieuse qui a joué un rôle considérable. Le magisme a régné pendant des siècles sur les Perses et sur la plupart des nations voisines ; il a communiqué aux Hébreux quelques-unes de ses conceptions ; il a inspiré, au commencement du christianisme, la célèbre hérésie de Manès ; enfin, persécuté à outrance comme une idolâtrie par les musulmans vainqueurs, il a disparu du pays des Sassanides, sans pouvoir cependant être anéanti d’une façon complète. Quelques fugitifs ont emporté dans l’Inde leur foi, et, sous le nom de guèbres, leurs descendans y suivent encore le culte de leurs aïeux. Zoroastre fut le promoteur de ce grand mouvement, le législateur de cette nouvelle croyance. Nous avons son livre écrit en zend, langue depuis longtemps disparue, qui avait déjà vieilli quand Darius et Xercès faisaient inscrire sur les monumens leurs victoires ou leurs épitaphes, et qui tient par les liens les plus étroits au sanscrit, et, par des relations moins prochaines, au grec, au latin, à l’allemand. Sur un fond théologique qui a des analogies profondes avec le système polythéistique des principales populations ariennes, Zoroastre a établi une religion qui s’en détache fortement. Indépendamment d’une moralité précise et pure qu’il n’importe pas de considérer ici, ce qui va directement à mon but, c’est que la conception fondamentale, destinée à expliquer le bien et le mal dans le monde admet l’existence de deux principes éternellement opposés. Qui ne voit ici le résultat d’un travail métaphysique de la pensée ?

À une époque moins reculée, mais pourtant fort haute encore, puisqu’elle appartient au VIe siècle avant l’ère chrétienne, une autre population, une autre religion ariennes furent soumises à l’épreuve d’un déchirement de croyances. Les Indiens (j’entends par là des gens parlant le sanscrit) avaient apporté de l’Asie leur polythéisme. Soutenu par les védas, qu’une caste sacerdotale, les brahmanes, interprétait, il avait présidé au développement antique de cette race ; mais un temps vint où le brahmanisme ne satisfit plus à toutes les exigences de la conscience indienne. Un réformateur, un homme privilégié, Bouddha, fut l’interprète de la nouvelle direction des idées. Obéissant à la pente qui avait dirigé le brahmanisme vers le panthéisme, il fit définitivement, de l’absorption dans le grand tout, le but des efforts de l’activité et la récompense de la vertu : des métempsychoses éternellement successives attendent l’individu une fois engagé dans l’engrenage de la vie ; la sainteté et la pénitence suprême rompent cet enchaînement fatal, et anéantissent l’individualité dans la substance infinie qui la rappelle à soi.

Pour pénétrer dans ces antiques révolutions de la pensée et de la croyance, nous avons plus que des inductions, nous avons un fait historique qui montre quel en a été le levier. C’est le bouddhisme qui le fournit. Le brahmanisme, directeur suprême d’une nombreuse et intelligente population, n’était point resté immobile ; il avait suscité dans son propre sein un travail mental qui, partant des livres sacrés et de la foi commune, avait tiré de ces prémisses des conséquences très diverses. Plusieurs systèmes métaphysiques s’étaient formés et, vivant à l’ombre de la religion qui leur avait permis de naître et de croître, conservaient plus ou moins implicitement des germes de désaccord avec elle. Tel était l’état des esprits quand le bouddhisme vint s’emparer de ces matériaux accumulés. Non-seulement il avait été précédé, on le voit, de systèmes qui s’étaient exercés sur les questions de cause, d’origine et de finalité, mais encore, se servant de l’un d’eux comme d’un instrument, tout préparé, il l’étendit et l’appliqua. Ce serait avoir une idée bien insuffisante de ces grandes rénovations des opinions et des mœurs que d’y voir le simple effet de spéculations abstraites et d’investigations philosophiques : le cœur, les sentimens, la morale, y jouent un rôle prééminent ; pourtant l’esprit y a sa grande part. L’élément intellectuel, quoique moins apparent, y agit d’une façon décisive ; c’est ainsi en effet qu’elles prennent toute leur influence. Si supérieures moralement, elles étaient inférieures intellectuellement, elles ne renouvelleraient pas, comme elles font, la société entière.

La similitude des effets permet de conclure la similitude des causes. Bouddha, Zoroastre et Moïse ont dû à la pensée collective et à leur génie individuel l’illumination qui a éclairé et fécondé tant de siècles et tant de peuples. Les grandes sociétés des bords du Nil, de l’Euphrate, du Tigre et du Gange étaient solidement assises ; des gouvernemens puissans les régissaient ; un sacerdoce qui avait le dépôt des hautes connaissances y représentait le pouvoir spirituel. Les arts industriels avaient fait de grands progrès, les beaux-arts étaient cultivés ; on écrivait, on lisait, comme le prouvent de plus en plus tous les débris qu’on exhume de ces temps reculés. Comment donc en ces circonstances la pensée serait-elle restée inerte et inactive ? Aussi ne le fut-elle pas, et naturellement elle s’exerça sur les questions qui émanaient directement des religions préexistantes. L’érudition peut chercher avec confiance : elle trouvera dans cette antiquité, vers qui elle s’ouvre des voies ignorées jusqu’alors, la trace du travail mental qui agita et renouvela les sociétés.


IV. – DE LA SERIE DES PEUPLES HISTORIQUEMENT LES PLUS ANCIENS.

Réunissant les aperçus divers auxquels l’a conduit l’examen des antiques populations, M. Renan propose, sur l’apparition de l’humanité et sur la succession des races de l’ancien continent, le système que voici : 1° races inférieures, n’ayant pas de souvenirs, couvrant le sol dès une époque qu’il est impossible de rechercher historiquement, et qui ont disparu dans les parties du monde où se sont portées les grandes races civilisées. Les régions où ces grandes races ne se sont pas établies, l’Océanie, l’Afrique méridionale, l’Asie septentrionale, en sont restées à cette humanité primitive qui devait offrir les plus profondes diversités, mais toujours une incapacité absolue d’organisation et de progrès. 2° Apparition des premières races civilisées : Chinois dans l’Asie orientale, Couschites et Chamites (on appelle Couschites les peuples fondateurs de Babylone et de Ninive, et Chamites les Égyptiens) dans l’Asie occidentale et dans l’Afrique. Premières civilisations empreintes d’un caractère matérialiste ; instincts religieux et poétiques peu développés ; grande aptitude pour les arts manuels et pour les sciences mathématiques et astronomiques ; esprit positif, tourné vers le négoce, le bien-être et l’agrément de la vie. Toutes les civilisations couschites et chamites ont disparu sous l’effort des Sémites et des Ariens : en Chine, au contraire, ce type de civilisation a survécu, il est venu jusqu’à nous. 3° Apparition des grandes races nobles, Ariens et Sémites, venant de l’Imaüs. Ces races apparaissent en même temps dans l’histoire, la première en Bactriane, la seconde en Arménie. Très inférieures d’abord aux Couschites et aux Chamites pour la civilisation extérieure et les travaux matériels, elles l’emportent infiniment sur eux pour la vigueur, le courage, le génie poétique et religieux. Les Ariens eux-mêmes dépassent tout d’abord les Sémites en esprit politique et militaire, et plus tard en intelligence et en aptitude aux spéculations rationnelles ; mais les Sémites conservèrent longtemps une grande supériorité religieuse, et finirent par entraîner presque tous les peuples ariens à leurs idées monothéistes. Une fois cette mission accomplie, la race sémitique déchoit rapidement, et laisse la race arienne marcher seule à la tête des destinées du genre humain.

Cette série est bien tracée. Il est certain que historiquement l’Égypte est le plus ancien des pays, c’est-à-dire celui qui a les plus longues annales, et même j’ajouterai que, tout en pénétrant ainsi à la plus haute antiquité qu’il soit, présentement du moins, possible d’atteindre, on n’arrive en aucune façon aux origines égyptiennes. Les monumens les plus reculés montrent la société dès-lors organisée, comme elle le fut toujours plus tard, avec ses prêtres, ses rois, son écriture, ses arts, en un mot avec toute sa civilisation, de sorte que nécessairement ce vaste ensemble a été précédé par une période inconnue et illimitée de préparation et de civilisation inférieure. Après l’Égypte viennent les grands centres fondés sur les bords de l’Euphrate et du Tigre. Enfin les Tyriens et les Hébreux d’une part, les Ariens de la Perse et ceux de l’Inde d’autre part, fondèrent de puissantes sociétés. On voit donc, dans le temps que nous appelons la haute antiquité, et qui pourtant est d’une date relativement moderne quand on songe aux siècles sans nom et sans histoire qui avaient commencé l’œuvre commune, on voit, dis-je, se former un fonds solide de civilisation. À part les Indiens, qui de bonne heure perdirent toute relation avec les autres, et, se développant sur eux-mêmes, ne reçurent ni n’exercèrent d’influence générale, l’Égypte, la Babylonie, la Syrie, la Perse, constituèrent un système qui fut longtemps le guide et la lumière du monde. C’est de là que partirent les semences fécondés qui germèrent en Grèce, et la Grèce à son tour, franchissant les limites assignées jusque-là au génie de l’homme, jeta les bases du régime scientifique, attira à soi l’Occident, et ouvrit définitivement la porte de l’histoire.

Rien de plus difficile que de tracer pour une race des caractères qui soient assez généraux pour lui appartenir et assez précis pour la distinguer, et M. Renan a montré dans cette tâche un talent plein de ressource et d’habileté ; mais, en raison même de la difficulté, les essais de ce genre veulent être repris à plusieurs fois. Ce qui complique essentiellement la question, c’est, en instituant la comparaison, de distinguer ce qui est original de ce qui est dû à des degrés inégaux de développement et de civilisation. Ainsi, quand on prend d’une part les Égyptiens, et d’autre part les Sémites Tyriens ou les Sémites Hébreux, et que dans ce rapprochement on essaie de reconnaître les traits distinctifs, on met en regard une population très ancienne avec une population qu’à ce point de vue on peut dire moderne, si bien que la plus ancienne ne s’était pas complètement dégagée de l’écriture hiéroglyphique, et que l’autre en était déjà à l’écriture alphabétique. Une autre complication non moindre est celle qui provient des différentes destinées de chaque race, des essaims qu’elle dissémine, des régions que ces essaims occupent et du conflit qu’ils ont avec la nature et avec les hommes. Considérez en effet une seule race chez laquelle il faut bien supposer des aptitudes identiques, et voyez quelles modifications sont produites par les lieux et par les circonstances. Le Sémite est monothéiste et agriculteur en Judée, marchand et navigateur à Tyr, négociant et conquérant à Carthage, pasteur en Arabie, et même un jour arrive où le Juif devient uniquement homme d’affaires. La famille arienne n’offre pas de moindres diversités. Dans l’Inde, après un brillant début, elle s’arrête, demeure sans retour dans le polythéisme et le régime des castes, et ne paraît pas moins incapable de mouvement et de progrès que les Chinois ou les races jaunes. En Perse, elle ne s’élève pas non plus à un bien grand développement. En Occident, c’est bien pis : le Celte, le Germain, le Slave restent pendant de longs siècles dans la barbarie, et en sortent non par leur propre force, mais par l’initiation d’une civilisation supérieure. Évidemment, si, avec les traits des Allemands, des Français, des Anglais, on essayait de retrouver quelques-uns de ceux de la famille arienne, il faudrait une bien délicate critique pour en écarter ce qui y provient de la culture gréco-romaine, produite elle-même par la culture orientale. Si la race chamite a l’initiative des premiers établissemens de civilisation et jusqu’à présent on ne remonte pas au-delà d’elle), il faut lui en savoir grand gré, car tous les commencemens sont les plus difficiles. Si elle a trouvé les élémens de l’arithmétique, de la géométrie et de l’astronomie, il faut y voir non une marque de la faiblesse de son esprit, mais une vraie puissance de découverte qui a jeté les bases de la science réelle. Si elle a élevé d’immenses monumens, temples, palais, pyramides, obélisques, sphynx, il faut reconnaître dans ces structures grandioses le sentiment d’un art primordial sans doute, mais d’un art qui ne manque ni de grandeur, ni de beauté, ni d’effet. Si elle a Osiris, Isis, et leur cortège d’innombrables divinités, il ne faut pas l’accuser d’avoir l’instinct religieux peu développé, car son polythéisme, dans le caractère fondamental, n’a rien qui tranche sur celui des Sémites Tyriens ou des Hellènes Ariens. Les différences sont donc malaisées à saisir entre les Chamites, les Sémites et les Ariens. La plus essentielle gît toujours, jusqu’à présent du moins, dans la langue.

En parlant ainsi, en indiquant combien les Chamites, les Sémites et les Ariens sont près les uns des autres, en demandant qu’on cherche à une plus grande profondeur les caractères qui les marquent, je ne prétends aucunement écarter de l’histoire la considération des races, Il y a eu certainement, à l’origine, des races qui ont été plus aptes que les autres à agrandir le champ de la vie et à trouver les élémens de la civilisation. Puis dans ces races se sont développés les essaims ou peuples qui à leur tour, bien qu’issus de la même mère et nourris du même lait, ont montré des dispositions très différentes ; je l’ai déjà dit, jusqu’à l’invasion romaine, ni les Celtes, ni les Germains n’avaient encore rien ajouté à l’héritage commun de l’humanité, et depuis bien des siècles les Indiens, n’y ajoutent plus rien. Enfin, comme les races ont surgi dans le genre humain, comme les peuples ont surgi dans les races, de même au sein de chaque peuple surgissent les hommes de génie, qui jettent dans la masse les semences du développement. Ainsi s’est formé et se forme le trésor de nos acquisitions matérielles, morales et intellectuelles.

Mais après cet aperçu il ne faudrait pas se méprendre ni considérer un classement des races comme une théorie de l’évolution historique. Sans doute on peut, on doit dire avec M. Renan, que, si les races inférieures avaient seules paru sur la terre, les résultats supérieurs de la civilisation n’auraient point paru non plus. La série eût été plus courte, mais elle n’en offrirait pas moins un enchaînement analogue pour toute cette portion commune aux races inférieures et aux races supérieures. Celles-ci ont commencé, ont marché comme celles-là ; seulement elles ont cheminé plus vite et ont atteint des hauteurs, où les autres ne sauraient arriver par elles-mêmes. La race procède comme l’individu, et s’il est impossible de soutenir que l’homme du plus vaste génie n’a pas traversé les phases de la débilité intellectuelle qui est propre à l’enfance, il est impossible de dire que les races supérieures n’ont pas eu, comme les autres, une enfance débile, mais, à la différence des autres, une enfance plus précoce, menant à un âge mûr plus actif.

M. Renan s’est fait de ces choses une idée différente. Il suppose aux Ariens et aux Sémites une noblesse et une pureté originelles qu’ils perdirent dans leurs contacts avec les peuples étrangers. Il dit qu’aucune branche des races ariennes où sémitiques n’est descendue à l’état sauvage, qu’ainsi les races civilisées n’ont pas traversé cet état et qu’elles ont porté en elles - mêmes ; dès le commencement, le germe des progrès future. Enfin, attribuant aux Chamites, qu’il place en un rang inférieur, plus d’aptitude pour les mathématiques et l’astronomie qu’aux Ariens et aux Sémites, il admet par là implicitement que le développement scientifique est à la fois plus ancien et d’un ordre moins relevé que les autres. Ces propositions, il est mieux de les soumettre à la lumière d’une doctrine générale que de les discuter isolément.

Les géomètres, voyant que la terre et toutes les autres planètes étaient renflées à l’équateur et aplaties aux pôles, trouvèrent par les lois de la mécanique qu’un tel renflement et un tel aplatissement n’étaient possibles qu’en un seul cas, celui ou le corps animé d’un mouvement de rotation est fluide. Dès lors il a fallu que toutes les hypothèses sur la géologie, passant sous le joug de cette loi, admissent la fluidité primordiale de notre terre, et une théorie qui ne s’y conforme pas est, par cela seul, invalidée. De même dans la science de la vie et dans celle de l’histoire, qui en est un prolongement, domine une loi fondamentale qui doit toujours être satisfaite ; c’est la loi de développement. Dans l’ordre de la vie et de l’histoire, non-seulement rien ne se fait qui n’ait un commencement et un progrès, mais, et c’est là le point capital, dans ce commencement et ce progrès les termes ne peuvent jamais être intervertis : ce qui est supérieur suppose toujours comme base ce qui est inférieur. Dans la série des êtres organisés, il y a un échelonnement graduel depuis les végétaux jusqu’à l’homme ; les animaux supposent les végétaux, et dans la chronologie géologique les plus compliqués sont les derniers venus. L’individu de chaque espèce sort d’un germe et gagne successivement ses organes et ses aptitudes. Les deux vies, végétative et animale, sont superposées l’une à l’autre ; la première est plus ancienne sur la terre, qui n’eut d’abord que des végétaux ; elle est plus ancienne chez l’animal et chez l’homme, qui dans l’ovule maternel commencent par n’avoir que l’existence végétative. Enfin dans la vie animale elle-même, c’est-à-dire datas l’ensemble des fonctions nerveuses, il y a encore un ordre invariable d’évolutions : les facultés les plus éminentes, celles qui forment l’apanage de l’humanité, sont les dernières à se montrer ; pour qu’elles apparaissent, il faut qu’elles soient portées par les facultés inférieures qui président aux besoins et aux passions ; chez l’individu et chez l’espèce, les unes et les autres entrent en exercice selon l’ordre de leur ancienneté anatomique, de leur énergie et de leur complication, trois termes qui sont connexes. Les plus éminentes sont moins anciennes anatomiquement, sont moins énergiques dans leurs impulsions, et sont plus compliquées dans leurs opérations ; par conséquent, chez l’individu et chez l’espèce, le rôle en est toujours postérieur.

De la sorte on peut éclaircir ce que laissent de vague les propositions de M. Renan. Si par sauvage on doit entendre, comme je le pense, un état où l’homme est exclusivement préoccupé de ses besoins physiques, où il est, si je puis ainsi parler, sans aucun capital matériel et intellectuel, il n’y a aucune race qui ait échappé à cet état ; chacune a développé de proche en proche ses facultés à fur et à mesure des accumulations. Les travaux mathématiques et astronomiques, bien loin d’être primitifs, supposent au contraire une longue évolution antérieure qui a permis à la spéculation scientifique, si difficile à l’homme primitif, de se manifester dans ses premiers rudimens. Enfin, noblesse et pureté de race ne pouvant signifier qu’une organisation supérieure et une plus grande aptitude à traverser rapidement les stages inférieurs, il ne faut pas voir une déchéance dans les contacts divers au milieu desquels ces familles humaines privilégiées ont créé la civilisation et l’ont exhaussée successivement.


V. – CONCLUSION.

M. Renan écarte péremptoirement de l’histoire la philosophie à priori et les idées absolues. Je suis, sans réserve, de son avis. À la vérité, il se borne à cela, et, s’attachant aux faits et aux conclusions qui en découlent immédiatement, il ne nous dit pas quelle philosophie il met en la place de celle dont il se détourne. Mon intention n’est, en aucune façon, de demander à M. Renan compte du mode d’exposition qu’il a suivi ; mais, prenant pour point de départ le seuil sur lequel il s’arrête, je continue. La philosophie à priori, autrement dit la métaphysique, perd, à chaque pas du développement moderne, la consistance et quelqu’un des appuis qu’elle avait dans les habitudes et, si je puis dire ainsi, dans la constitution transitoire de l’esprit. Des deux grandes philosophies qui se sont partagé le monde intellectuel, l’une à priori, subjective ou métaphysique, l’autre à posteriori, objective ou expérimentale, le sort est désormais décidé ; le rapport est devenu inverse, et la révolution est accomplie. Ce qui jadis était impossible à l’expérience et possible à la métaphysique, à savoir donner une philosophie des choses, est aujourd’hui impossible à la métaphysique et possible à l’expérience. C’est de nos jours que l’œuvre a été ainsi consommée : dès la fin du XVIIIe siècle, une bonne part du domaine spéculatif pouvait recevoir une systématisation positive ; c’est ce que sentirent fort bien les savans d’alors, qui, tout à fait au niveau de leur temps, réalisèrent, dans l’École polytechnique, cette systématisation pour le monde inorganique, sorte de grand tronçon qui, complet par le bas, attendait un prolongement par le haut. Peu après, la science des corps vivans y fut incorporée, ce qui annonçait à la fois la direction des tendances et l’approche d’une dernière et définitive découverte. En effet, un penseur contemporain, trouvant la filiation et par conséquent la loi de l’histoire, a, d’un même jet du raisonnement, trouvé le système qui, s’incorporant la philosophie de chaque science particulière, en fait la philosophie générale ou positive. J’ai toujours compté comme un des bonheurs de ma vie d’avoir eu, quoique je fusse à la fin de l’âge mûr, l’intelligence encore assez docile pour la comprendre et l’accueillir. Elle m’a procuré, sans briser en moi les racines de mon passé, elle m’a procuré, au déclin naturel d’une vie qui s’achève, ce qui n’est l’apanage que de la jeunesse, les horizons étendus, l’ardeur aux choses futures, en un mot ce que notre fabuliste nomme si bien le long espoir et les vastes pensées, l’espoir qui s’identifie avec les générations les plus lointaines, les pensées qui se plongent dans la mer du passé et de l’avenir.

Le livre de M. Renan sur le Système comparé des langues sémitiques est riche d’une érudition de bon aloi, et se range à côté de ces ouvrages qui à la fois fournissent des excitations et des matériaux à la pensée. L’histoire, au sens le plus élevé du mot, vit de l’érudition, comme la physique et la chimie vivent des observations et des expériences, et tout cet ensemble que la sagacité et la patience préparent, et que le génie développe et anime, finit par agir sur le niveau des esprits, des opinions et des mœurs, si bien qu’un mouvement déterminé vers une civilisation progressive se dessine dans la destinée du genre humain, comme un grand courant sur la mer ; car, il ne faut pas s’y méprendre, les sciences et la philosophie qui en émane n’agitent point les hautes questions seulement pour le plaisir d’intelligences d’élite, satisfaites de la curiosité et de la contemplation : elles les agitent aussi pour des œuvres sérieuses, pour de grandes luttes, pour de profondes révolutions, en un mot pour tout le perfectionnement humain, qui n’est qu’à ce prix. Rien ne peut leur ôter ce caractère social qui les vivifie et les consacre ; elles sécheraient dans leurs racines, si elles ne tenaient de toutes parts au service commun de l’humanité. Elles entrent inévitablement en conflit avec les conceptions religieuses et politiques qui les ont précédées, et dont au fond elles ne sont que l’examen graduel et la vérification générale. Voyez l’histoire : là où les sciences et leur philosophie ne font plus de progrès, les choses restent stationnaires et immobiles ; là où elles sont dans une ascension non interrompue, tout se meut et suit leur marche ascensionnelle. Aussi ceux des pouvoirs qui se sont sentis mal compatibles avec elles ont-ils plus d’une fois essayé de leur fermer la carrière, comme cet éphore, inutilement prudent, qui coupa deux cordes d’une lyre novatrice. Heureusement la force compressive s’est toujours trouvée plus faible que la force d’expansion, et les relations entre la science et la société sont incessamment devenues plus nécessaires et plus visibles.

M. Renan est un habile écrivain. Il a non-seulement la lucidité, sans laquelle on n’agit guère sur le lecteur, mais encore l’élégance qui plaît, et, comme dit Cicéron, ces lumières du style, lumina dicendi, qui sont dans une page ce qu’est la lumière du jour dans un paysage. Le style est l’intermédiaire entre les recherches abstraites de l’érudition et de la science et la masse de ceux qui veulent et qui doivent avoir des clartés de tout. En effet, s’il est des régions élevées, domaine de la pensée abstraite et de la raison spéculative, ces régions ne sont point, dans leur isolement, quelque retraite où l’on vivrait dans je ne sais quel ascétisme intellectuel. Le long de la route qui y conduit, sont rangés, à toutes les hauteurs possibles, les esprits les plus divers, qui servent d’intermédiaires, et c’est ainsi que descend le courant d’idées et de découvertes qui féconde les terres sub-jacentes. Mais il y aurait une bien grande erreur à croire qu’elles donnent sans recevoir ; loin de là, tout ce qu’elles ont de fertilité, elles le doivent au fond sur lequel elles reposent. La science, la philosophie et l’intelligence d’élite ne sont quelque chose que grâce à l’héritage commun, résultat du travail de tout le monde. C’est une circulation qui ne s’arrête pas, et que le cœur de l’humanité entretient par son jeu régulier. Elle fait la force et la sécurité des grands esprits et écarte le scepticisme, naturel à la pensée qui se croit solitaire.

Le but de la vie individuelle, sitôt qu’elle prend conscience d’elle-même, est d’agrandir et d’orner la vie collective. Les générations passées ont été engagées instinctivement dans ce grand service ; les générations futures y seront engagées de propos délibéré et avec la claire vision de leur office social. Là est le lien qui unit les forts et les faibles, les esprits supérieurs et les intelligences communes, l’élite et la foule, et qui, dans une immense et saine solidarité, écarte les trompeuses délices d’un isolement illusoire.


É. LITTRE.