La Colline inspirée/XVI

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Émile-Paul frères (p. 323-346).


CHAPITRE XVI


LES SYMPHONIES SUR LA PRAIRIE


Ni l’abandon de Quirin, ni la mort de François n’abattent Léopold. Bien au contraire. Tous les liens qui retenaient encore son imagination semblent brisés : il se livre à son cœur. François était son moyen de communiquer avec les vivants. Il ne les connaîtra plus. Il en sera dédommagé. Milton ayant perdu les yeux voit se dérouler dans sa conscience le monde des formes éternelles ; Beethoven devenu sourd n’est plus importuné par le bruit de la vie, ne prête plus l’oreille qu’aux harmonies intérieures. Léopold a toujours voulu créer, éterniser son âme. Par la pierre, d’abord : il bâtissait des murs, murs d’églises et de couvents. Le jour où, faute d’argent, il dut cesser d’assembler des pierres, il ne renonça pas à construire : il assembla et tailla des pierres vivantes. Et maintenant que le cénacle de ses fidèles s’est délité sous l’action du temps, de la misère et de la mort, maintenant qu’il est seul, démuni de tout et de tous, il construit encore : il bâtit avec ses rêves. C’est l’homme aux trois recommencements, qui se parachève, s’éprouve, et, de deux formes imparfaites, se dégage pour surgir rare et bizarre et monter dans les cieux. Il a rompu violemment le câble qui le rattachait à la terre ferme ; il a levé les ancres ; il va à travers les nues, à la merci des quatre vents.

La nécessité matérielle l’oblige à reprendre la suite des affaires de François, pour les assurances, et de Quirin, pour la maison Galet, vins et vinaigres, à Dijon. Toute la semaine, il court les villages ; du lundi au samedi soir, il est un commis voyageur qui fait des assurances et qui vend du vin. Ces fastidieuses besognes ne le dénaturent pas. Excédé, abaissé, il se tourne avec d’autant plus de force vers les solitudes du ciel ; il y guette les signes qui vont annoncer l’intervention vengeresse de Dieu ; et la pensée de sa colline le remplit, comme la pensée du tabernacle remplissait l’âme de David au désert. C’est le cerf qui soupire après l’eau des fontaines.

Le dimanche était le jour béni où, sur la côte de Sion, il rechargeait d’espérance son âme. Dans la plaine, toute la semaine, le monde lui a paru couvert de ténèbres, mais depuis les hauteurs de Sion-Vaudémont, le septième jour, la vie va lui apparaître resplendissante de lumière. Dès la première heure, en présence de Marie-Anne Sellier, de sœur Euphrasie, de Madame Mayeur et de quelques autres, il célèbre la messe selon Vintras. Il prie pour ses anciennes paroisses, pour les religieuses de Flavigny et de Mattaincourt, pour les frères et sœurs de Saxon, pour tous ceux dont il a reçu jadis dans ses quêtes les offrandes. Ces ombres fidèles l’entourent, comme les souvenirs des jours heureux se pressent pour le consoler, autour d’un vieillard. À ces âmes clientes, il promet la meilleure part des prospérités qu’il attend, et sitôt l’office achevé, il les entraîne. Il s’achemine avec leur troupe invisible vers le sommet de la sainte montagne. Non pas vers son cher couvent, vers son église de jadis ! Depuis la reprise des ruines par l’Évêque, la belle terrasse de Sion ne dit plus rien au cœur de Léopold. En toute saison, par tous les temps, il gravit l’un des sentiers qui mènent aux parties les plus désertes du haut lieu. Il échappe à l’empire du raisonnement. Les fêtes sans frein de l’imagination commencent.

Sitôt que Léopold arrive sur les chaumes, c’est comme si de toutes parts se levait une assemblée de choristes. Le vent perpétuel, la plaine immense, les nuages mobiles éveillent la grande voix de ses idées fixes. S’il baisse les yeux, il déplore son domaine perdu ; s’il les lève, il attend le signe divin. En sorte que c’est un continuel vertige, sur ce double gouffre de la terre et du ciel, de ses regrets et de ses espérances. Et si, par aventure, les éléments le laissaient insensible et dans un état d’atonie, il avait pour s’émouvoir un moyen en quelque sorte mécanique. Chacune des phrases de l’Écriture où se trouvent les promesses que Jehovah adresse à Sion exerçait sur lui une puissance magique. La sonorité seule de cette syllabe de Sion suffisait à soulever son âme. Il se répétait indéfiniment la monotone et puissante poésie des psaumes, jusqu’à ce qu’il fût parvenu à un certain degré de chaleur et que son cœur se mît en mouvement.

Vieux cœur sacerdotal, rose de Jéricho ! Cette musique orientale, en même temps qu’elle le ranime, le jette à la divagation. Il semble que le malheur ait été pour lui cette coupe magique pleine de vertus, de chants et de prières, ce breuvage enchanté qui confère la possession des mélodies. Un vieux dessin représente le pape saint Grégoire écrivant ses neumes tandis que colombe du Saint-Esprit lui introduit son bec dans l’oreille. Léopold reçoit son inspiration d’un oiseau fou. Le paysage tient au vieux prophète de longs discours universels. Léopold est le lieu d’une multitude de rêveries intenses, de la plus haute spiritualité, mais perdues, abîmées sous une avalanche de choses informes, obscures, enchevêtrées. C’est tantôt une poésie égale, pleine et pressée comme le débit d’un fleuve, tantôt une suite d’envolées, d’élans triomphants au-dessus de la plaine, de longues fusées perdues. Rien qui puisse se transmettre comme une notion terrestre ou céleste, rien de concevable et d’intelligible, mais lui, il s’y retrouve ; il a ses points cardinaux, les points autour desquels indéfiniment tournoie sa pensée : le repaire des renards (entendez le couvent où gîtent les oblats), les faux amis (entendez l’universel abandon dans la mauvaise fortune), le fond de Saxon et toutes les humiliations accumulées là depuis vingt ans ; trois, quatre idées, toujours les mêmes, trois, quatre thèmes qu’il médite et qu’il nourrit des couleurs du ciel et de la plaine, mêlées avec tous ses chagrins.

Ces émotions, ces grandes symphonies d’un vaincu, s’il avait su les recueillir et leur donner l’expression musicale (qui, mieux qu’aucune autre, leur eût, semble-t-il, convenu), le vieillard aurait pu, comme faisait Beethoven en tête de ses partitions, mentionner les scènes réelles et les jours de sa vie d’où elles étaient sorties ; il aurait pu, comme le grand Allemand inscrivait « Souvenir de la vie champêtre », inscrire sur telle et telle rêverie « Village des ingrats vu par un jour de novembre » ou bien « Visite de l’exilé aux domaines dont il est dépouillé ». Léopold avait des dimanches pareils à Thérèse, d’autres pareils à son frère François, à Vintras, et des petits jours de mars qui rappelaient l’aigre Quirin. Les sentiments mystérieux qui s’éveillaient dans cette âme extravagante s’en allaient se mêler aux buées de la terre, des arbres, des villages lointains, des cieux chargés de neige. Oui, l’on imagine que, d’une telle matière morale et physique, Beethoven eût créé des symphonies, Delacroix des tableaux sublimes, et Hugo les poèmes bruissants de sa vieillesse. Mais il s’agit bien de cela pour Léopold ! Il fait sur son plateau, le dimanche, une véritable veillée d’armes. Demain vont éclater les grands événements annoncés par Vintras ; demain, c’est l’Année Noire. Déjà les temps s’assombrissent. Des crevasses s’ouvrent dans le soleil. L’Organe les a vues. Et dans ses grandes solitudes dominicales, Léopold ne s’égare pas en libre poésie : méthodiquement il dénombre dans les nues ses légions de secours, chaque semaine augmentées, qui s’assemblent…

Au milieu du plateau, à l’orée du bois de Plaimont, et non loin de la croix érigée par Marguerite de Gonzague, on trouve une lande où les bergers disposent sur l’herbe rare, pour leurs jeux, des pierres dont les amoncellements rappellent les cromlechs de Bretagne. Sur un bois de pins familiers aux oiseaux de nuit, des pins d’un noir presque bleu, le vent gémit, et à l’écart, dans un isolement qu’on dirait volontaire, un vieux poirier se dresse, figé peut-être de trois cents ans, et que j’ai lieu de prendre pour un « arbre penderet ». Ils commencent à se faire très rares, ces arbres, choisis pour servir de gibet parmi les poiriers sauvages les plus robustes et les plus hauts placés de la seigneurie, et qui formaient autrefois un des éléments officiels du paysage lorrain. (Callot les a souvent représentés avec leurs fruits.) Les services du vieux poirier de la colline sont oubliés des nouvelles générations ; mais des corbeaux, non. Ils viennent toujours en grand nombre se poser et croasser sur ses branches. Par un temps bas, sur cette lande, il y a du mystère. Léopold s’y complaisait ; il y retrouvait ces grands pressentiments d’un nouvel ordre du monde qu’il avait eus à Tilly, quand il parcourait avec son maître Vintras le plateau qui domine la riante vallée de la Seulles, un plateau où des petits bois encadrent des labours, un lieu agréable et bucolique et, bien que peu éloigné du village, d’une solitude intense. Impossible de rêver un endroit plus éloigné du grand aspect austère de Sion, et pourtant les deux paysages adressaient les mêmes discours au sombre promeneur. Là-bas et ici, le Dieu de miséricorde et de vengeance était de la même façon sensible à son cœur.

C’est auprès du vieux poirier penderet et de la sombre pinède que Léopold, dans ses magnifiques concerts du dimanche sur la montagne, trouve le chant liquide, la cantilène la plus suave et la plus immatérielle. C’est ici qu’une mélodie s’élève, de la masse symphonique. Le pontife franchit les degrés sur l’échelle invisible, et de motif en motif s’élève au monde des esprits. Nous ne rencontrons plus de fées au bord des fontaines, ni de fantômes sur les cimetières ; pourtant ces esprits flottent toujours sur leurs domaines, et nous les verrions encore si notre âme avait reçu l’éducation appropriée. Pour Léopold Baillard, au centre du mystérieux univers, la colline est peuplée d’êtres surnaturels. Il les appelle les anges. Il perçoit leurs présences invisibles à la traversée du bois de Plaimont, ou s’il respire la fraîcheur des trois sources. Et quand du fond de son âme s’élèvent des rêveries non influencées par sa raison, il ne doute pas que ce ne soient les voix des messagers aériens, avant-coureurs de l’armée réunie pour la délivrance prochaine. Voilà ses vengeurs qui s’assemblent. Le visionnaire assiste à la mobilisation de ses alliés célestes. Il contemple les phalanges divines, il assiste au conseil des chefs, il glorifie les ordres de Dieu.

Et le soir, après ces grandes randonnées, Léopold, de retour chez lui et attablé devant une table pauvrement servie, raconte son après-midi, passée au milieu des cohortes angéliques, avec des détails tout plats et un accent patois, comme il ferait le récit d’une revue sur le plateau de Malzéville. Quel étrange, quel déconcertant spectacle, ce prophète qui mange une soupe et une salade, en racontant tout à son aise à deux vieilles femmes de campagne les extrêmes folies de l’imagination humaine !

Léopold a trouvé le bonheur, son bonheur. Ce n’est plus de construire des châteaux, c’est de délivrer le chant qui sommeille dans son cœur. Jadis, il voulait l’exprimer, cette musique profonde, en bâtiments, en cérémonies, en fondations, et maintenant il en jouit mieux que s’il l’eût réalisée dans une forme sensible. À cette heure, il s’enivre de ce qui faisait dans son âme le support mystérieux et puissant des œuvres qu’il rêvait de créer. Marie-Anne dessert la table, lave la pauvre vaisselle, mais ne cesse pas un moment de prêter l’oreille aux propos de son maître, et entre ces deux êtres, des intuitions et des visions d’un caractère si tendu et si solennel deviennent un paisible bavardage, un peu commun, qui dure jusqu’à ce que la vieille femme se couche.

Alors le pontife prend le recueil des lettres qu’il amasse précieusement de Vintras, et fort tard dans la nuit, sous la lumière d’une pauvre lampe, la seule allumée à cette heure dans Saxon, il médite leur sens caché et suppute le moment où tous les corps de l’armée céleste entreront en campagne.

Le lendemain, le cycle de la vie terre à terre recommençait. Léopold retournait se charger de désirs mystiques dans la médiocrité de ses occupations professionnelles. Il reprenait ses courses pour le vin de Narbonne et pour les assurances. En sorte qu’il en était de cette vie, où les dimanches étaient ainsi espacés au milieu des soins les plus prosaïques, comme de ces vieilles épopées où, dans l’entre-deux des beautés, le poète s’endort.

Quand ils faisaient leurs quêtes à travers l’Europe, les frères Baillart aimaient visiter les champs de batailles napoléoniens. Aujourd’hui Léopold, en vendant du vin, en plaçant des assurances, éprouve toujours le même besoin de s’émouvoir, mais plus spiritualisé ; il aime visiter les églises, les vieilles forêts, les vallées solitaires, les sources… Il allait à pied le plus souvent. Pour se reposer, il n’entrait guère à l’auberge. Certes, il aurait donné du sérieux, voire quelque noblesse à la table du cabaret par ses grands benedicite, et les paysans si graves, si polis, ne l’auraient pas distrait, mais il préférait s’asseoir sur les bancs de l’église ou, mieux encore, dans la belle saison, sous les vieux arbres qui poussent près des tombes. Il s’accordait tout naturellement avec les morts, puisque comme eux il se trouvait mis hors de la vie. Il partageait leurs grandes espérances et répétait avec les inscriptions funéraires : « Mon corps repose en attendant la Résurrection. »

Étranger aux soucis et aux joies de la famille, exclu des soins de la vie publique, privé d’amitié particulière, dédaigneux d’aucune distraction vulgaire, il ne voyait et n’entendait, au cours de ses monotones tournées, que ce qu’il y a d’éternel et quasi d’essentiel en Lorraine. Il s’accordait avec tout ce qui est silence et solitude ; il ramassait et ranimait tout ce qui lui faisait sentir le mystère et la divinité. Léopold vivait comme un moine : Saxon était sa cellule, toute la Lorraine son promenoir.

Chaque jour, la cloison qui séparait ses dimanches et ses jours de travail cédait sous la poussée de ses forces intérieures ; il réalisait l’unité de sa vie, il pénétrait tout de religion. Rejeté par les prêtres, il prenait pour sa part ce qu’ils laissent, tout ce qui flotte de vie religieuse et sur quoi l’Église n’a pas mis la main. Avec un amour désespéré, ce maudit, toujours marqué pour le service divin, ramassait les épis dédaignés.

Léopold aimait prier auprès des sources. Ces eaux rapides, confiantes, indifférentes à leur souillure prochaine, cette vie de l’eau dans la plus complète liberté le justifiait de s’être libéré de tout bien dogmatique. C’est un miroir des cieux. Qu’en va-t-il devenir ? Elles jaillissent et d’un bond réalisent toute leur perfection. À deux pas, elles se perdent. Il songeait à Thérèse, il songeait à ces vies trop parfaites qui se corrompent sitôt qu’elles sont sorties de l’ombre. De ces eaux courantes mêlées à ses pensées hérésiarques et à ses souvenirs, Léopold faisait spontanément des prières. Peu à peu, il se donna mission de bénir et d’absoudre les réprouvés qui reposaient dans les champs mortuaires des lieux sur son passage. Il rejoignit au fond des ténèbres les ombres de ceux qui naquirent trop tôt pour connaître Vintras et recevoir sa consolation. Souvent, il lui arrivait de chercher les vestiges des maladreries et de rêver indéfiniment sur les villages où furent allumés le plus de bûchers. Son erreur s’épanouissait dans cette compagnie imaginaire des lépreux et des sorciers. C’était une armée invisible qu’il levait. Il recrutait à travers les siècles la troupe immense de ceux qui veulent être vengés.

Parfois, au soir de ses longues journées exaltées, l’étrange commis voyageur de la maison Galet à Dijon voyait les tertres funéraires les plus abandonnés, ceux que ne décore aucun marbre, mais seulement un gazon inculte, voler en poussière, et ce nuage emporté par la tempête découvrait à l’infini une plaine de fontaines jaillissantes, sorte de réponse à son ardente nostalgie et de promesse solennelle d’un prochain apaisement.

Qu’importe à Léopold qu’à cette date les Oblats se multiplient sur la montagne et qu’ils entreprennent d’y rebâtir le couvent ! Ils n’occupent de cette terre religieuse que la largeur de leurs semelles, et sous leurs pieds comme sur leurs têtes, c’est une immense protestation. Les imprudents étrangers ! ils viennent offenser le fils de la colline, qu’entourent les plus puissantes amitiés souterraines et célestes ! Le vieillard, au cœur de qui se multiplient les gages de victoire, ne tourne même pas vers eux son regard. Que leurs architectes et leurs maçons s’empressent à profaner les murs des Enfants du Carmel, l’injustice ne prévaudra pas. Les murs et le sol même le clament ; la montagne de Sion s’entr’ouvre et délègue un mystérieux messager.

Des ouvriers, qui tiraient de la pierre pour les constructions des Oblats, découvrirent dans un champ du plateau, à quelques pas du chemin que les processions et les théories ont suivi de toute éternité, des monnaies, des plats en bronze, des fibules, des agrafes, des épingles d’os et d’ivoire et puis une petite statuette de bronze qui souleva dans tout le pays une grande curiosité et un peu de scandale. C’était un hermaphrodite. On monta des villages pour le voir. Léopold y vint comme les autres. Marie-Anne Sellier et sœur Euphrasie l’accompagnaient. Les ouvriers avaient installé l’idole sous l’abri où ils mettaient leurs outils. Elle se tenait debout ; sa tête était d’une femme, au profil charmant, avec de longs cheveux retenus en chignon par une bandelette ; sa poitrine d’un jeune homme ; elle cambrait son petit corps et tendait les bras avec langueur.

Léopold n’était pas archéologue ; il restait devant le petit Dieu sans pensées claires, mais il le respectait. Il voyait là un puissant repos exprimé d’une manière qui, pour ce vieillard grave, gardait un caractère sacré. Il regardait sans songer à s’étonner et encore bien moins à railler, en homme du sanctuaire et en paysan, pour qui tout ce qui sort de sa terre devient un trésor. Autour de lui, on faisait des plaisanteries grossières. Voilà leur ancien dieu, et nul d’eux ne lui fait accueil. En reparaissant à la lumière, le dieu, qu’un fidèle jadis enterra, ne rencontre de sympathie que dans le cœur de Léopold. C’est qu’il retrouve dans ce grand vieillard quelqu’un de sa race. Ce dieu immobile, chez qui les deux types de l’humanité sont réunis, qui sommeille dans sa perfection, ne convient-il pas à celui qui a toujours vécu de sa propre substance, qui maintenant vieillit dans deux ou trois cavernes, je veux dire deux ou trois pensées immémoriales, et chez qui rien du dehors ne vient plus éveiller le désir ?

Léopold prit entre ses mains le petit corps de bronze, et il en éprouvait une chaleur secrète, une sorte d’enthousiasme. Il le tenait avec gravité et le faisait voir aux deux vieilles femmes.

À cette minute arrivèrent les Oblats. Les deux clergés ne se saluèrent pas. Après un rapide coup d’œil, le Père Supérieur, d’un ton qui n’admettait pas de réplique, ordonna de transporter « cette obscénité » au couvent.

Personne ne fit opposition. Seule, une pensée inexprimable, où se mêlaient la vénération et la nostalgie et puis la haine contre l’étranger, se formait, sorte de romance sans paroles, du ton le plus grave, au fond de la conscience sacerdotale du vieil amant de la colline. Ils ne reviendront jamais, les siècles de jadis, mais ils sont blottis, tout fatigués et dénaturés contre nos âmes, et que dans un cri, dans un mot, dans un chant sacré, ils se lèvent d’un cœur sonore, tous les cœurs en seraient bouleversés.

Ce même jour, après le souper, les Oblats se promenant sur la terrasse, par cette belle soirée d’été, aperçurent une forme qui longuement errait autour de la cachette violée. Ils se penchèrent et reconnurent Léopold il était là, seul avec l’esprit de la solitude, et ils cherchèrent à deviner la nature de l’attrait et du sortilège qui retenait le réprouvé auprès de cette fosse.

Léopold songeait à l’ensevelisseur de l’idole. Quel était-il, le fidèle qui, jadis, à l’heure où la foi nouvelle, avec des cris menaçants, escaladait la colline, saisit et coucha son Dieu dans ce trou ? Avec l’image divine, ce pieux serviteur enterrait des pensées, des sentiments, toute une humanité. La nuit enveloppe ce suprême disciple qui, le dernier, posséda le dépôt d’une science divine. Quand il mourut, ce fut une lumière sacrée qui s’éteignit.

La pensée de Léopold, du vieux prêtre excommunié, bondit dans les vastes espaces. Jadis il eût voulu des cérémonies et des formules de liturgie qui fussent propres au pèlerinage, qui vinssent réveiller dans le cœur lorrain la tradition des grands jours historiques de Sion. Maintenant il remonte jusqu’au bout la perspective ouverte sur le passé : il désire de recueillir les pépites d’or que roulent mystérieusement les ruisseaux de la colline ; il s’échappe d’un vol incertain, mal guidé, à travers les siècles ; il remonte vers les autels indigètes, vers un monde inconnu qu’il ne sait pas nommer, mais qu’il aspire à pleine âme.

Les malheurs et les passions, ces fleuves de Babylone, comme les appelle l’Écriture, ont entraîné les végétations et les terres friables, tout le dessus de Léopold : rien ne reste chez ce vieil homme que le granit, les formations éternelles, les pensées essentielles d’un paysan et d’un prêtre, les souvenirs de la vieille patrie et les aspirations vers la patrie éternelle. Depuis trente ans que son christianisme est en dissolution, du fond de son être montent de vagues formes, tous les débris d’un monde. Conçoit-il que son âme a été formée, il y a des siècles, et qu’elle baigne dans un mystique passé, qu’elle fleurit à la surface du vieux marais gaulois à demi desséché ? Qu’il le sache ou qu’il l’ignore, c’est un fait qui le commande. Son orgueil n’est si solide, son être ne se durcit au passage des Oblats, il ne les sent comme des étrangers sur la colline que parce qu’il les tient pour des Romains et que, lui, il y a des années, avant que saint Gérard y installât la Vierge, il était déjà là-haut avec Rosmertha.

De là-haut, les Oblats le regardent toujours. Ils ne peuvent pas deviner ses pensées et ils ne peuvent pas davantage détacher de lui leur regard. C’est, dans cette nuit de la montagne, le ver luisant qui brille sans laisser voir sa forme. Mais le père Aubry rompt le silence :

— Tant qu’il fait jour, la terre est aux vivants ; le soir venu, elle appartient aux âmes défuntes. Léopold Baillard se promène la nuit, parce qu’il est un mort.

— C’est surtout un vieux fou, ce me semble, dit un des pères nouvellement installés. Vous l’avez fait mettre en prison, jadis. Entre nous, un asile d’aliéné lui aurait mieux convenu.

Et le plus jeune des religieux intervenant à son tour :

— Regardez donc, regardez donc ! Ma parole, le bonhomme fait des révérences à la lune.

Et tous de rire, sauf le père Aubry. Offensé par la vulgarité du ton et par des railleries qui risquaient d’atteindre, par delà Léopold, la conception même du surnaturel, il repartit vivement :

— Ne parlez pas ainsi ! Ce n’est pas nous qui pouvons ignorer à quoi s’occupe Léopold Baillard. Le malheureux s’occupe des choses dont le Bon Dieu s’est réservé le secret.

Dans cette nuit si calme, comme un son léger glisse à l’infini sur une eau sonore, ou plutôt comme une onde électrique s’en va émouvoir à travers l’espace un enregistreur, la pensée de Léopold était-elle donc allée mystérieusement frapper l’âme du père Aubry ? Ce religieux était-il de ces organisations exceptionnelles qui possèdent des facultés divinatoires et qui peuvent vibrer de ce qui échappe aux sens grossiers des autres hommes ? Non, c’était une nature de paysan, d’écorce assez rude, mais il avait une conscience de prêtre, et, à l’égard de Léopold, depuis des années, un remords affinait, aiguisait son sentiment. Il se reprochait d’avoir interprété d’une manière trop basse la faute des Baillard, de n’y avoir pas vu le péché contre l’Esprit-Saint. Il se demandait si à son arrivée sur la colline, tout jeune prêtre inexpérimenté, il s’était bien rendu compte de la qualité spirituelle des soucis qui tourmentaient les trois frères. Depuis son échec au lit de mort de François, des scrupules, des remords le rongeaient. Et d’un ton ferme, il coupa court à l’entretien en déclarant :

— Voilà vingt ans que j’ai vu Dieu abandonner Léopold Baillard à Satan, pour des causes qui nous sont inconnues, vingt ans que le malheureux va recueillant et ravivant sur cette colline ce qui subsiste des idoles et qui n’a pas été purifié par les prêtres du Christ. À cette minute, il tourne dans le cercle maudit ; prions pour lui, prions Notre-Dame de Sion qu’Elle assure à son cime le secours surnaturel dont il a besoin.

Les trois prêtres se mirent en prière et firent une longue méditation devant le paysage nocturne, dont la beauté était si grande qu’ils le regardèrent bientôt comme ils eussent écouté de la musique d’église.

C’était une nuit d’été calme et profonde, une de ces nuits où nos rêves s’enfoncent pour nous revenir plus chargés de mystère. Les rumeurs de la plaine et les couleurs du ciel entraient dans les âmes. Toutes les inspirations des cultes dont la colline avait été l’autel s’exprimaient en quelque sorte d’une manière visible, l’enveloppaient d’une atmosphère magique, encore accrue par le thème énigmatique exhalé de la fosse d’où venait de surgir le petit dieu inconnu. Cette nuit de Sion formait un vaste drame musical où, sur le fond d’un large motif de religion éternelle, se détachaient le chant catholique des Oblats et le thème en révolte de Léopold. Eux et lui étaient à coup sûr insuffisants pour recueillir tout ce qui s’exhalait de cette terre mystique, mais ils l’aspiraient, l’agitaient, y produisaient d’admirables ondulations de rêveries. Et dans les hauteurs de cette nuit, les anges qui planaient pouvaient entendre, mêlant les couleurs d’une ferveur divine à celles d’une véhémence diabolique, les prières des Oblats et de Léopold jaillir de cette vieille terre religieuse et y retomber en tristesses et en secours.

— Arche sainte, Porte du ciel, murmuraient les Oblats, Vierge dont le pied écrase l’antique Serpent, vous nous avez donné pour mission de servir votre gloire sur votre colline, prêtez-nous la force et les moyens de relever les pieux bâtiments écroulés ; recevez-y nos frères en grand nombre, afin d’écraser sous leur masse la tête de l’éternel Ennemi.

Et Léopold, assis auprès de la fosse vide, sur l’amas de pierres et de sable que les ouvriers en avaient retiré, regardait les étoiles. Il portait sous sa poitrine une pensée aussi dure, aussi étincelante qu’aucune d’elles : l’espoir de la résurrection, l’attente du jour divin des réparations, le désir d’une large communion où seraient appelés toutes les forces indigènes, tous les souffles de la colline :

— Esprit-Saint, Paraclet, qu’attendez-vous de pis pour agir ? Comment pouvez-vous supporter que des étrangers fassent la loi sur votre haut domaine, qu’ils osent excommunier une pensée de nos pères et confisquer le fruit de la colline ?

Ainsi les deux prêtres priaient et s’absorbaient dans un magnifique duel religieux, comme si les vanités du siècle se fussent évanouies dans cette nuit. Léopold Baillard ne voyait dans toute la montagne que le père Aubry, pareil à un soldat en faction et qui se dessinait, au clair de lune, là-haut, sur la terrasse. Et l’Oblat, de son côté, ne regardait que le schismatique. Toutes les maisons étaient closes dans Saxon et dans Sion ; pas une lumière à l’horizon, pas un passant sur les routes. Les deux serviteurs de la divinité étaient seuls, l’un devant l’autre, dans cette vaste solitude, et soutenus, remplis par un prodigieux sentiment tragique. L’Oblat sentait derrière lui toutes les forces de la hiérarchie échelonnées jusqu’à Rome, et Léopold se savait assisté par une immense armée des morts et par les cohortes célestes. Autour d’eux, les villages dormaient. Ils dormaient comme les moissonneurs autour de Booz qui songe, comme les compagnons de Jacob quand celui-ci lutte avec l’Ange. À tous instants, des éclairs, pareils aux signaux d’un grand phare invisible, parcouraient cette nuit brillante, et chacun des deux prêtres, en se signant, appelait, attendait contre l’autre une intervention surnaturelle.

C’était aux premiers jours du mois de juillet 1870.