La Colline inspirée/XX

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Émile-Paul frères (p. 415-424).


CHAPITRE XX


ÉPILOGUE


L’âme de Léopold délivrée revient-elle sur la sainte colline, voltige-t-elle autour de ces murs où, pendant un demi siècle, il crut entendre un appel, et parmi ces landes pleines pour lui d’étranges merveilles ? Personne, aucun berger, nul pèlerin attardé, fût-ce par les temps de ténèbres et de tempête, n’a croisé sur la haute prairie les fantômes de Léopold, de Thérèse, de la Noire Marie, de François, de Quirin. De leurs tertres décriés, la croix plantée en grande pitié a disparu. Dans le cimetière, contre l’église, je n’ai ramassé au milieu des orties, qu’un débris d’ardoise qui porte leur nom. Mais là-haut, on respire toujours l’esprit qui créa les Baillard.

Aujourd’hui, jour de jeudi saint, ce long récit terminé, je suis monté sur la colline. Dans le lointain, la longue ligne des Vosges était couverte de neige, et de là-bas venait un air froid qui, sous le soleil, glaçait les tempes. Nulle feuille encore sur les arbres, sinon quelques débris desséchés de l’automne, et c’est à peine si les bourgeons çà et là se formaient. Pourtant des oiseaux se risquaient, essayaient, moins que des chansons, deux, trois notes, comme des musiciens arrivés en avance à l’orchestre. La terre noire, grasse et profondément détrempée par un abondant hiver, semblait toute prête et n’attendre que le signal. Ce n’est pas encore le printemps, mais tout l’annonce. Une fois de plus, la nature va s’élancer dans le cycle des quatre saisons ; le Dieu va ressusciter ; le cirque éternel se rouvre. Combien de fois me sera-t-il donné de tourner dans ce cercle qui, moi disparu, continuera infatigablement ?

Soudain, un étrange bruit de crécelles s’élève du fond de Saxon, suivi aussitôt d’un concert de voix enfantines qui chantent sur un ton traînard : « Voilà… voilà… pour le premier. » Et puis encore le bruit des crécelles.., Je sais bien ce que c’est, je connais la vieille coutume lorraine : c’est la tournée traditionnelle des enfants qui remplacent les cloches envolées pour Rome durant la semaine sainte ; ils vont de maison en maison annoncer que l’heure de l’office est venue. En me penchant, je les vois sur la côte, à peu près en face de la masure des Baillard. Ils sont deux, trois, de moyenne taille, et puis deux tout petits. Je regarde s’éloigner ce mince groupe des derniers survivants du plus lointain paganisme. Leur petit cortège éveille mon imagination du passé. « Voilà… voilà… pour le second. »

Ces vieux mots que lancent ces voix si jeunes m’émeuvent. Le génie du passé vient m’assaillir avec des accents tout neufs. Il me conduit aux couches les plus profondes de l’histoire et jusqu’au temps de Rosmertha. Je me retrouve en société avec des milliers d’êtres qui passèrent ici. C’est un océan, une épaisseur d’âmes qui m’entourent et me portent comme l’eau soutient le nageur. Me voici sur la prairie où l’on trouve la clef d’or, la clef des grandes rêveries.

Nulle brume, nul brouillard germanique. Quelque chose de calme, de pauvre et de fort enveloppe la colline. Tout est clair et parle sans artifice à l’âme. Mais le mystérieux, le sublime naissent et jaillissent du cœur. Nos sentiments sont agrandis ; les voilà menés soudain bien plus avant que la raison. Quelle est cette fleur qui veut s’épanouir ? Je vais presque aussi loin que mes pressentiments. Le monde intérieur s’élance, reconnaît la nature et l’on voit paraître la surabondance cachée. Belle colline, tu fais sortir la pensée voilée, toute prête avec son pur désir pour le mariage du divin. Une fois encore le site a produit son effet.

C’est ici, par un jour semblable, que Léopold errait avec Thérèse désespérée, et qu’incapable de se soumettre aux événements comme à des leçons de Dieu même, il rejetait les entraves du bon sens aussi bien que celles de son ordre et de la hiérarchie ; c’est par un jour semblable, quand les ruisseaux avaient rompu leurs prisons de glace au souffle du printemps et quand les cloches de Pâques sonnaient, que le docteur Faust s’insurgea contre les limites de l’intelligence et ne vit plus qu’une duperie dans son long esprit de sacrifice à la science ; c’est ici, sous l’excitation de l’Esprit des sommets, que l’orgueilleux Manfred, qui se flatte de n’avoir jamais courbé la tête, entre en lutte avec la nature elle-même et prétend violenter, lui mortel, les lois souveraines de la vie ; c’est sur une prairie toute pareille, que Prospero, ce Faust et ce Manfred assagis par l’âge, fuit le monde, se dérobe à la réalité, et ne la croit supportable que voilée des fumées de la haute magie.

Faust, Manfred, Prospero ! éternelle race d’Hamlet, qui sait qu’il y a plus de choses sur la terre et dans le ciel qu’il n’en est rêvé dans notre philosophie, et qui s’en va chercher le secret de la vie dans les songeries de la solitude ! Je crois les avoir rencontrés dans les sentiers de la colline : ils s’arrêtaient pour regarder les bonnes gens qui gagnent l’église du pèlerinage. S’ils les moquaient ou s’ils les enviaient, je ne sais. L’Esprit des hauts lieux les faisait vibrer avec l’infini et leur mettait au cœur l’orgueil de ne compter que sur soi-même pour résoudre l’énigme de l’univers.

Les suivrai je ? Nous avons besoin d’harmonie, d’un poème qui se fasse croire et d’une étoile fixe au ciel. Ces héros sauront-ils gouverner notre sentiment du divin, notre désir de perfection, le soutenir et le conduire à un but précis ? Seront-ils nos guides ?

Léopold Baillard, quand il veut s’élancer dans le monde invisible, se brise au fond de Saxon. Et ces autres, portés sur des ailes plus fortes et qui s’élèvent plus heureusement, où donc atteignent-ils ? Le laboratoire de Faust, le burg de Manfred, l’île de Prospero brillent dans les nuages empourprés de l’horizon, mais ces fameux édifices, ces grands vaisseaux de clarté, balancés sur le noir couchant, ne diffèrent pas tant de la pauvre masure mystique des Baillard, debout, là en bas, sous mes yeux. Ce sont des châteaux de feu, des châteaux de musique, autant d’artifices qui se résolvent en baguettes brûlées dans la nuit.

Fugitives vibrations, accord d’une seconde avec la plus belle vie mystérieuse, hautes fusées rapides, franges multicolores au sommet d’une vague aussitôt aplanie. Où déposer le noble trésor qui n’est pas en sécurité au fond d’un génie éphémère ? Le chant de l’oiseau divin d’une minute à l’autre va se taire. Quel cœur accueillera ces longs cris dans la nuit ?

Quand le rossignol prélude, on n’entend pas une parole, un chant, mais une immense espérance. Des accents d’une vérité universelle s’élèvent dans les airs. Il louange sa femelle, l’humble rossignole invisible dans les feuillages, cependant il atteint tous les cœurs et, par-delà les cœurs, la divinité. Sonorité dans le jardin, plénitude dans nos âmes ! Et puis soudain, ce grand sentiment, cette immortelle espérance, voilà qu’ils sont engloutis dans la mort. Les taillis du jardin se taisent, une sensation indéfinissable d’angoisse nous remplit. Toute la magie s’est dissipée. Regarde là-haut les étoiles avec qui nous sommes accordés : l’infini les sépare de notre destin ! À quoi bon nos grandes ailes de désir ?

Nous sommes-nous égarés ? L’esprit de la colline serait-il un esprit de perdition ? Faut-il demander à la raison d’exorciser cette lande ? Faut-il laisser en jachère les parties de notre âme qu’elle est capable d’exciter ? Faut-il se détourner de Léopold, quand il se laisse soulever par le souffle de Sion ?

Non pas ! C’est un juste mouvement de la part la plus mystérieuse de notre âme qui nous entraînait avec sympathie derrière Léopold sur les sommets sacrés. Nous sentons justement quelque similitude entre ces hauts domaines et les parties les plus desséchées de notre âme. Dans notre âme, comme sur la terre, il existe des points nobles que le siècle laisse en léthargie. Ayons le courage de marcher à nouveau, hardiment, sur cette terre primitive et de cultiver, par-dessous les froides apparences, le royaume ténébreux de l’enthousiasme. Rien ne rend inutile, rien ne supplée l’esprit qui palpite sur les cimes. Mais prenons garde que cet esprit émeut toutes nos puissances et qu’un tel ébranlement, précisément parce qu’il est de tout l’être, exige la discipline la plus sévère. Qu’elle vienne à manquer ou se fausse, aussitôt apparaissent tous les délires. Il s’est toujours joué un drame autour des lieux inspirés. Ils nous perdent ou nous sauvent, selon qu’ayant écouté leur appel nous le traduisons par un conseil de révolte ou d’acceptation. Allons sur l’antique montagne, mais laissons sa pensée dérouler jusqu’au bout ses anneaux, écoutons une expérience si vaste et sachons suivre tous les incidents d’une longue phrase de vérité.

Un beau fruit s’est levé du sein de la colline. Dans ce vaste ensemble de pierrailles, d’herbages maigres, de boqueteaux, de halliers toujours balayés du vent, tapis barbare où depuis des siècles les songeries viennent danser, il est un coin où l’esprit a posé son signe. C’est la petite construction qu’on voit là-haut, quatre murailles de pierres sur une des pointes de la colline. L’éternel souffle qui tournoie de Vaudémont à Sion jette les rumeurs de la prairie contre cette maison de solidité, et remporte un message aux friches qu’il dévaste.

— Je suis, dit la prairie, l’esprit de la terre et des ancêtres les plus lointains, la liberté, l’inspiration.

Et la chapelle répond :

— Je suis la règle, l’autorité, le lien ; je suis un corps de pensées fixes et la cité ordonnée des âmes.

— J’agiterai ton âme, continue la prairie. Ceux qui viennent me respirer se mettent à poser des questions. Le laboureur monte ici de la plaine, le jour qu’il est de loisir et qu’il désire contempler. Un instinct me l’amène. Je suis un lieu primitif, une source éternelle.

Mais la chapelle nous dit :

— Visiteurs de la prairie, apportez-moi vos rêves pour que je les épure, vos élans pour que je les oriente. C’est moi que vous cherchez, que vous voulez à votre insu. Qu’éprouvez-vous ? Le désir, la nostalgie de mon abri. Je prolonge la prairie, même quand elle me nie. J’ai été construite, à force d’y avoir été rêvée. Qui que tu sois, il n’est en toi rien d’excellent qui t’empêche d’accepter mon secours. Je t’accorderai avec la vie. Ta liberté, dis-tu ? Mais comment ma direction pourrait-elle ne pas te satisfaire ? Nous avons été préparés, toi et moi, par tes pères. Comme toi, je les incarne. Je suis la pierre qui dure, l’expérience des siècles, le dépôt du trésor de ta race. Maison de ton enfance et de tes parents, je suis conforme à tes tendances profondes, à celles-là même que tu ignores, et c’est ici que tu trouveras, pour chacune des circonstances de ta vie, le verbe mystérieux, élaboré pour toi quand tu n’étais pas. Viens à moi si tu veux trouver la pierre de solidité, la dalle où asseoir tes jours et inscrire ton épitaphe.

Éternel dialogue de ces deux puissances ! À laquelle obéir ? Et faut-il donc choisir entre elles ? Ah ! plutôt qu’elles puissent, ces deux forces antagonistes, s’éprouver éternellement, ne jamais se vaincre et s’amplifier par leur lutte même ! Elles ne sauraient se passer l’une de l’autre. Qu’est-ce qu’un enthousiasme qui demeure une fantaisie individuelle ? Qu’est-ce qu’un ordre qu’aucun enthousiasme ne vient plus animer ? L’église est née de la prairie, et s’en nourrit perpétuellement, — pour nous en sauver.

Charmes-sur-Moselle, 1912.