La Colombe et son nourrisson

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Fables de FlorianLouis Fauche-BorelVolume 9 (p. 168-171).


FABLE III

La Colombe & son nourrisson

Une colombe gémissoit
De ne pouvoir devenir mère :


Elle avoit fait cent fois tout ce qu’il falloit faire
Pour en venir à bout, rien ne réussissoit.
Un jour, se promenant dans un bois solitaire,
Elle rencontre en un vieux nid
Un œuf abandonné, point trop gros, point petit,
Semblable aux œufs de tourterelle.
Ah ! quel bonheur ! s’écria-t-elle :
Je pourrai donc enfin couver.
Et puis nourrir, puis élever,
Un enfant qui fera le charme de ma vie !
Tous les soins qu’il me coûtera,
Les tourments qu’il me causera,
Seront encor des biens pour mon âme ravie :
Quel plaisir vaut ces soucis-là ?
Cela dit, dans le nid la colombe établie
Se met à couver l’œuf, & le couve si bien,
Qu’elle ne le quitte pour rien,
Pas même pour manger ; l’amour nourrit les mères.
Après vingt & un jours elle voit naître enfin
Celui dont elle attend son bonheur, son destin,
Et ses délices les plus chères.
De joie elle est prête à mourir ;
Auprès de son petit nuit & jour elle veille,
L’écoute respirer, le regarde dormir,
S’épuise pour le mieux nourrir.
L’enfant chéri vient à merveille.
Son corps grossit en peu de temps :


Mais son bec, ses yeux & ses ailes,
Diffèrent fort des tourterelles ;
La mère les voit ressemblants.
À bien élever sa jeunesse
Elle met tous ses soins, lui prêche la sagesse,
Et surtout l’amitié, lui dit à chaque instant :
Pour être heureux, mon cher enfant,
Il ne faut que deux points, la paix avec soi-même,
Puis quelques bons amis dignes de nous chérir.
La vertu de la paix nous fait seule jouir ;
Et le secret pour qu’on nous aime,
C’est d’aimer les premiers, facile & doux plaisir.
Ainsi parloit la tourterelle,
Quand, au milieu de sa leçon,
Un malheureux petit pinson,
Échappé de son nid, vient s’abattre auprès d’elle.
Le jeune nourrisson à peine l’aperçoit
Qu’il court à lui : sa mère croit
Que c’est pour le traiter comme ami, comme frère,
Et pour offrir au voyageur
Une retraite hospitalière.
Elle applaudit déjà : mais quelle est sa douleur,
Lorsqu’elle voit son fils, ce fils dont la jeunesse
N’entendit que leçons de vertu, de sagesse,
Saisir le foible oiseau, le plumer, le manger,
Et garder, au milieu de l’horrible carnage,
Ce tranquille sang-froid, assuré témoignage


Que le cœur désormais ne peut se corriger !
Elle en mourut, la pauvre mère.
Quel triste prix des soins donnés à cet enfant !
Mais c’étoit le fils d’un milan :
Rien ne change le caractère.