La Comtesse de Cagliostro/Chapitre I

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La Comtesse de Cagliostro

Roman inédit
par

MAURICE LEBLANC


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C’est ici la première aventure d’Arsène Lupin, et sans doute eût-elle été publiée avant les autres s’il ne s’y était maintes fois et résolument opposé.

Non, disait-il. Entre la comtesse de Cagliostro et moi, tout n’est pas réglé. Attendons.

L’attente dura plus qu’il ne le prévoyait. Un quart de siècle se passa avant le règlement définitif. Et c’est aujourd’hui seulement qu’il est permis de raconter ce que fut l’effroyable duel d’amour et de haine qui mit aux prises un enfant de vingt ans et la fille de Cagliostro.



I.

Arsène Lupin a vingt ans


Raoul d’Andrésy jeta sa bicyclette, après en avoir éteint la lanterne, derrière un talus rehaussé de broussailles. À ce moment, trois heures sonnaient au clocher de Bénouville.

Dans l’ombre épaisse de la nuit, il suivit le chemin de campagne qui desservait le domaine de la Haie d’Étigues, et parvint ainsi aux murs de l’enceinte. Il attendit un peu. Des chevaux qui piaffent, des roues qui résonnent sur le pavé d’une cour, un bruit de grelots, les deux battants de la porte ouverts d’un coup… et un break passa. À peine Raoul eut-il le temps de percevoir des voix d’hommes et de distinguer le canon d’un fusil. Déjà la voiture gagnait la grand-route et filait vers Étretat.

— Allons, se dit-il, la chasse aux guillemots est captivante, la roche où on les massacre est lointaine… je vais enfin savoir ce que signifient cette partie de chasse improvisée et toutes ces allées et venues.

Il longea par la gauche les murs du domaine, les contourna, et, après le deuxième angle, s’arrêta au quarantième pas. Il tenait deux clefs dans sa main. La première ouvrit une petite porte basse, après laquelle il monta un escalier taillé au creux d’un vieux rempart, à moitié démoli, qui flanquait une des ailes du château. La deuxième lui livra une entrée secrète, au niveau du premier étage.

Il alluma sa lampe de poche, et, sans trop de précaution, car il savait que le personnel habitait de l’autre côté, et que Clarisse d’Étigues, la fille unique du baron, demeurait au second, il suivit un couloir qui le conduisit dans un vaste cabinet de travail : c’était là que, quelques semaines auparavant, Raoul avait demandé au baron la main de sa fille, et là qu’il avait été accueilli par une explosion de colère indignée dont il gardait un souvenir désagréable.

Une glace lui renvoya sa pâle figure d’adolescent, plus pâle que d’habitude. Cependant, entraîné aux émotions, il restait maître de lui, et, froidement, il se mit à l’œuvre.

Ce ne fut pas long. Lors de son entretien avec le baron, il avait remarqué que son interlocuteur jetait parfois un coup d’œil sur un grand bureau d’acajou dont le cylindre n’était pas rabattu. Raoul connaissait tous les emplacements où il est possible de pratiquer une cachette, et tous les mécanismes que l’on fait jouer en pareil cas. Une minute après, il découvrait dans une fente une lettre écrite sur du papier très fin et roulé comme une cigarette. Aucune signature, aucune adresse.

Il étudia cette missive dont le texte lui parut d’abord trop banal pour qu’on la dissimulât avec tant de soin, et il put ainsi, grâce à un travail minutieux, en s’accrochant à certains mots plus significatifs, et en supprimant certaines phrases évidemment destinées à remplir les vides, il put ainsi reconstituer ce qui suit :

« J’ai retrouvé à Rouen les traces de notre ennemie, et j’ai fait insérer dans les journaux de la localité qu’un paysan des environs d’Étretat avait déterré dans sa prairie un vieux chandelier de cuivre à sept branches. Elle a aussitôt télégraphié au voiturier d’Étretat qu’on lui envoie le douze, à trois heures de l’après-midi, un coupé en gare de Fécamp. Le matin de ce jour, le voiturier recevra, par mes soins, une autre dépêche contremandant cet ordre. Ce sera donc votre coupé à vous qu’elle trouvera en gare de Fécamp et qui l’amènera sous bonne escorte, parmi nous, au moment où nous tiendrons notre assemblée.

» Nous pourrons alors nous ériger en tribunal et prononcer contre elle un verdict impitoyable. Aux époques où la grandeur du but justifiait les moyens, le châtiment eût été immédiat. Morte la bête, mort le venin. Choisissez la solution qui vous plaira, mais en vous rappelant les termes de notre dernier entretien, et en vous disant bien que la réussite de nos entreprises, et que notre existence elle-même, dépendent de cette créature infernale. Soyez prudent. Organisez une partie de chasse qui détourne les soupçons. J’arriverai par le Havre, à quatre heures exactement, avec deux de nos amis. Ne détruisez pas cette lettre. Vous me la rendrez. »

— L’excès de précaution est un défaut, pensa Raoul. Si le correspondant du baron ne s’était pas défié, le baron aurait brûlé ces lignes, et j’ignorerais qu’il y a projet d’enlèvement, projet de jugement illégal, et même, Dieu me pardonne ! projet d’assassinat. Fichtre ! mon futur beau-père, si dévot qu’il soit, me semble empêtré dans des combinaisons peu catholiques. Ira t-il jusqu’au meurtre ? Tout cela est rudement grave et pourrait bien me donner barre sur lui.

Raoul se frotta les mains. L’affaire lui plaisait et ne l’étonnait pas outre mesure, quelques détails ayant éveillé son attention depuis plusieurs jours. Il résolut donc de retourner à son auberge, d’y dormir, puis de s’en revenir à temps pour apprendre ce que complotaient le baron et ses invités, et quelle était cette « créature infernale » dont on souhaitait la suppression.

Il remit tout en ordre, mais, au lieu de partir, il s’assit devant un guéridon où se trouvait une photographie de Clarisse, et, la mettant bien en face de lui, la contempla avec une tendresse profonde. Clarisse d’Étigues, à peine plus jeune que lui !… Dix-huit ans ! Des lèvres voluptueuses… les yeux pleins de rêve… un frais visage de blonde, rose et délicat, avec des cheveux pâles comme en ont les petites filles qui courent sur les routes du pays de Caux, et un air si doux, et tant de charme !…

Le regard de Raoul se faisait plus dur. Une pensée mauvaise qu’il ne parvenait pas à dominer, envahissait le jeune homme. Clarisse était seule, là-haut, dans son appartement isolé, et deux fois déjà, se servant des clefs qu’elle-même lui avait confiées, deux fois déjà, à l’heure du thé, il l’y avait rejointe. Alors qui le retenait aujourd’hui ? Aucun bruit ne pouvait parvenir jusqu’aux domestiques. Le baron ne devait rentrer qu’au cours de l’après-midi. Pourquoi s’en aller ?

Raoul n’était pas un Lovelace. Bien des sentiments de probité et de délicatesse s’opposaient en lui au déchaînement d’instincts et d’appétits dont il connaissait la violence excessive. Mais comment résister à une pareille tentation ? L’orgueil, le désir, l’amour, le besoin impérieux de conquérir, le poussaient à l’action. Sans plus s’attarder à de vains scrupules, il monta vivement les marches de l’escalier.

Devant la porte close, il hésita. S’il l’avait franchie déjà, c’était en plein jour, comme un ami respectueux. Quelle signification, au contraire, prenait un pareil acte à cette heure de la nuit !

Débat de conscience qui dura peu. À petits coups, il frappa, tout en chuchotant :

— Clarisse… Clarisse… c’est moi.

Au bout d’une minute, n’entendant rien, il allait frapper de nouveau et plus fort, quand la porte du boudoir fut entrebâillée, et la jeune fille apparut, une lampe à la main.

Il remarqua sa pâleur et son épouvante, et cela le bouleversa au point qu’il recula, prêt à partir.

— Ne m’en veux pas, Clarisse… Je suis venu malgré moi… Tu n’as qu’à dire un mot et je m’en vais…

Clarisse eût entendu ces paroles qu’elle eût été sauvée. Elle aurait aisément dominé un adversaire qui acceptait d’avance la défaite. Mais elle ne pouvait ni entendre ni voir. Elle voulait s’indigner et ne faisait que balbutier des reproches indistincts. Elle voulait le chasser et son bras n’avait pas la force de faire un seul geste. Sa main qui tremblait dut poser la lampe. Elle tourna sur elle-même et tomba, évanouie…


Ils s’aimaient depuis trois mois, depuis le jour de leur rencontre dans le Midi où Clarisse passait quelque temps chez une amie de pension.

Tout de suite, ils se sentirent unis par un lien qui fut, pour lui, la chose du monde la plus délicieuse, pour elle, le signe d’un esclavage qu’elle chérissait de plus en plus. Dès le début, Raoul lui sembla un être insaisissable, mystérieux, auquel, jamais, elle ne comprendrait rien. Il la désolait par certains accès de légèreté, d’ironie méchante et d’humeur soucieuse. Mais à côté de cela, quelle séduction ! Quelle gaieté ! Quels soubresauts d’enthousiasme et d’exaltation juvénile. Tous ses défauts prenaient l’apparence de qualités excessives et ses vices avaient un air de vertus qui s’ignorent et qui vont s’épanouir.

Dès son retour en Normandie, elle eut la surprise d’apercevoir, un matin, la fine silhouette du jeune homme, perchée sur un mur, en face de ses fenêtres. Il avait choisi une auberge, à quelques kilomètres de distance, et ainsi, presque chaque jour, s’en vint sur sa bicyclette la retrouver aux environs de la Haie d’Étigues.

Orpheline de mère, Clarisse, n’était pas heureuse auprès de son père, homme dur, sombre de caractère, dévot à l’excès, entiché de son titre, âpre au gain, et que ses fermiers redoutaient comme un ennemi. Lorsque Raoul, qui n’avait même pas été présenté, eut l’audace de lui demander la main de sa fille, le baron entra dans une telle fureur contre ce prétendant imberbe, sans situation et sans relations, qu’il l’eût cravaché si le jeune homme ne l’avait regardé d’un petit air de dompteur qui maîtrise une bête féroce.

C’est à la suite de cette entrevue, et pour en effacer le souvenir dans l’esprit de Raoul, que Clarisse commit la faute de lui ouvrir, à deux reprises, la porte de son boudoir. Imprudence dangereuse et dont Raoul s’était prévalu avec toute la logique d’un amoureux.

Ce matin-là, simulant une indisposition, elle se fit apporter le déjeuner de midi tandis que Raoul se cachait dans une pièce voisine, et après le repas, ils restèrent longtemps serrés l’un contre l’autre devant la fenêtre ouverte, unis par le souvenir de leurs baisers et par tout ce qu’il y avait en eux de tendresse et, malgré la faute commise, d’ingénuité.

Cependant Clarisse pleurait…

Des heures s’écoulèrent. Un souffle frais qui montait de la mer et flottait sur le plateau leur caressait le visage. En face d’eux, au-delà d’un grand verger clos de murs, et parmi des plaines tout ensoleillées de colza, une dépression leur permettait de voir, à droite, la ligne blanche des hautes falaises jusqu’à Fécamp ; à gauche, la baie d’Étretat, la porte d’Aval et la pointe de l’énorme Aiguille.

Il lui dit doucement :

— Ne soyez pas triste, ma chère bien-aimée. La vie est si belle à notre âge, et elle le sera plus encore pour nous lorsque nous aurons aboli tous les obstacles. Ne pleurez pas.

Elle essuya ses larmes et tenta de sourire en le regardant. Il était mince comme elle, mais large d’épaules, à la fois élégant et solide d’aspect. Sa figure énergique offrait une bouche malicieuse et des yeux brillants de gaieté. Vêtu d’une culotte courte et d’un veston qui s’ouvrait sur un maillot de laine blanc, il avait un air de souplesse incroyable.

— Raoul, Raoul, dit-elle avec détresse, en ce moment même où vous me regardez vous ne pensez pas à moi ! Vous n’y pensez pas après ce qui vient de se passer entre nous ! Est-ce possible ! À quoi songez-vous, mon Raoul ?

Il dit en riant :

— À votre père.

— À mon père ?

— Oui, au baron d’Étigues et à ses invités. Comment des messieurs de leur âge peuvent-ils perdre leur temps à massacrer sur une roche de pauvres oiseaux innocents ?

— C’est leur plaisir.

— En êtes-vous certaine ? Pour moi, je suis assez intrigué. Tenez, nous ne serions pas en l’an de grâce 1894 que je croirais plutôt… Vous n’allez pas vous froisser ?

— Parlez, mon chéri.

— Eh bien, ils ont l’air de jouer aux conspirateurs ! Oui, c’est comme je vous le dis, Clarisse… Marquis de Rolleville, Mathieu de la Vaupalière, comte Oscar de Bennetot, Roux d’Estiers, etc., tous ces nobles seigneurs du pays de Caux sont en pleine conjuration.

Elle fit la moue.

— Vous dites des bêtises, mon chéri.

— Mais vous m’écoutez si joliment, répondit Raoul, convaincu qu’elle n’était au courant de rien. Vous avez une façon si drôle d’attendre que je vous dise des choses graves !…

— Des choses d’amour, Raoul.

Il lui saisit la tête ardemment.

— Toute ma vie n’est qu’amour pour toi, ma bien-aimée. Si j’ai d’autres soucis et d’autres ambitions, c’est pour faire ta conquête ; Clarisse, suppose ceci : ton père, conspirateur, est arrêté et condamné à mort, et tout à coup, moi, je le sauve. Après cela, comment ne me donnerait-il pas la main de sa fille ?

— Il cédera un jour ou l’autre, mon chéri.

— Jamais ! aucune fortune… aucun appui…

— Vous avez votre nom… Raoul d’Andrésy.

— Même pas !

— Comment cela ?

— D’Andrésy, c’était le nom de ma mère, qu’elle a repris quand elle fut veuve, et sur l’ordre de sa famille que son mariage avait indignée.

— Pourquoi ? dit Clarisse, quelque peu étourdie par ces aveux inattendus.

— Pourquoi ? Parce que mon père n’était qu’un roturier, pauvre comme Job… un simple professeur… et professeur de quoi ? De gymnastique, d’escrime et de boxe !

— Alors comment vous appelez-vous ?

— Oh ! d’un nom bien vulgaire, ma pauvre Clarisse.

— Quel nom ?

— Arsène Lupin.

— Arsène Lupin ?

— Oui, ce n’est guère reluisant, et mieux valait changer, n’est-ce pas ?

Clarisse semblait atterrée. Qu’il s’appelât d’une façon ou de l’autre, cela ne signifiait rien. Mais la particule, aux yeux du baron, c’était la première qualité d’un gendre…

Elle balbutia cependant :

— Vous n’auriez pas dû renier votre père. Il n’y a aucune honte à être professeur.

— Aucune honte, dit-il, en riant de plus belle, d’un rire qui faisait mal à Clarisse, et je jure que j’ai rudement profité des leçons de boxe et de gymnastique, qu’il m’a données quand j’étais encore au biberon ! Mais, n’est-ce pas ? ma mère a peut-être eu d’autres raisons de le renier, l’excellent homme, et ceci ne regarde personne.

Il l’embrassa avec une violence soudaine, puis se mit à danser et à pirouetter sur lui-même. Et, revenant vers elle :

— Mais ris donc, petite fille, s’écria-t-il. Tout cela est très drôle. Ris donc. Arsène Lupin ou Raoul d’Andrésy, qu’importe ! L’essentiel, c’est de réussir. Et je réussirai. Là-dessus, vois-tu, aucun doute. Pas une somnambule qui ne m’ait prédit un grand avenir et une réputation universelle. Raoul d’Andrésy sera général, ou ministre, ou ambassadeur… à moins que ce ne soit Arsène Lupin. C’est une chose réglée devant le destin, convenue, signée de part et d’autre. Je suis prêt. Muscles d’acier et cerveau numéro un ! Tiens, veux-tu que je marche sur les mains ? ou que je te porte à bout de bras ? Aimes-tu mieux que je prenne ta montre sans que tu t’en aperçoives ? ou bien que je te récite par cœur Homère en grec et Milton en anglais ? Mon Dieu, que la vie est belle ! Raoul d’Andrésy… Arsène Lupin… les deux faces de la statue ! Quelle est celle qu’illuminera la gloire, soleil des vivants ?

Il s’arrêta net. Son allégresse semblait tout à coup le gêner. Il contempla silencieusement la petite pièce tranquille dont il troublait la sérénité, comme il avait troublé la paix et la pure conscience de la jeune fille, et, par un de ces revirements imprévus qui étaient le charme de sa nature, il s’agenouilla devant Clarisse et lui dit gravement :

— Pardonnez-moi. En venant ici, j’ai mal agi… Ce n’est pas de ma faute… J’ai de la peine à trouver mon équilibre… Le bien, le mal, l’un et l’autre m’attirent. Il faut m’aider, Clarisse, à choisir ma route, et il faut me pardonner si je me trompe.

Elle lui saisit la tête entre ses mains et, d’un ton de passion :

— Je n’ai rien à te pardonner, mon chéri. Je suis heureuse. Tu me feras beaucoup souffrir, j’en suis sûre, et j’accepte d’avance et avec joie toutes ces douleurs qui me viendront de toi. Tiens, prends ma photographie. Et fais en sorte de n’avoir jamais à rougir quand tu la regarderas. Pour moi, je serai toujours telle que je suis aujourd’hui, ton amante et ton épouse. Je t’aime, Raoul !

Elle lui baisa le front. Déjà il riait et il dit, en se relevant :

— Tu m’as armé chevalier. Me voici désormais invincible et prêt à foudroyer mes ennemis. Paraissez, Navarrois !… J’entre en scène !


Le plan de Raoul, — laissons dans l’ombre le nom d’Arsène Lupin puisque, à cette époque, ignorant sa destinée, lui-même le tenait en quelque mépris — le plan de Raoul était fort simple. Parmi les arbres du verger, à gauche du château, et s’appuyant contre le mur d’enceinte dont elle formait jadis l’un des bastions, il y avait une tour tronquée, très basse, recouverte d’un toit et qui disparaissait sous des vagues de lierre. Or, Raoul ne doutait point que la réunion de quatre heures n’eût lieu dans la grande salle intérieure où le baron recevait ses fermiers. Et Raoul avait remarqué qu’une ouverture, ancienne fenêtre ou prise d’air, donnait sur la campagne.

Escalade facile pour un garçon aussi adroit ! Sortant du château et rampant sous le lierre, il se hissa, grâce aux énormes racines, jusqu’à l’ouverture pratiquée dans l’épaisse muraille, et qui était assez profonde pour qu’il pût s’y étendre tout de son long. Ainsi, placé à cinq mètres du sol, la tête masquée par du feuillage, il ne pouvait être vu, et voyait toute la salle, grande pièce meublée d’une vingtaine de chaises, d’une table et d’un large banc d’église.

Quarante minutes plus tard, le baron y pénétrait avec un de ses amis, Raoul ne s’était pas trompé dans ses prévisions.

Le baron Godefroy d’Étigues avait la musculature d’un lutteur de foire et un visage couleur de brique, qu’entourait un collier de barbe rousse, et où le regard avait de l’acuité et de l’énergie. Son compagnon, qui était un cousin et que Raoul connaissait de vue, Oscar de Bennetot, donnait cette même impression de hobereau normand, mais avec plus de vulgarité et de lourdeur. À ce moment tous deux semblaient très agités.

— Vite, prononça le baron. La Vaupalière, Rolleville et d’Auppegard vont nous rejoindre. À quatre heures, ce sera Beaumagnan qui viendra avec le prince d’Arcole et de Brie par le verger dont j’ai ouvert la grand-porte… et puis… et puis… ce sera elle… si par bonheur, elle tombe dans le piège.

— Douteux, murmura Bennetot.

— Pourquoi ? Elle a commandé un coupé ; le coupé sera là, et elle y montera. D’Ormont, qui conduit, nous l’amène. Dans la côte des Quatre-Chemins, Roux d’Estiers saute sur le marchepied, ouvre et maîtrise la dame qu’ils ficellent à eux deux. Tout cela est fatal.

Ils s’étaient rapprochés de l’endroit au-dessus duquel écoutait Raoul. Bennetot chuchota :

— Et après ?

— Après, j’explique la situation à nos amis, le rôle de cette femme…

— Et tu t’imagines obtenir d’eux qu’on la condamne ?…

— Que je l’obtienne ou non, le résultat sera le même. Beaumagnan l’exige. Pouvons-nous refuser ?

— Ah ! fit Bennetot, cet homme nous perdra tous.

Le baron d’Étigues haussa les épaules.

— Il faut un homme comme lui pour lutter contre une femme comme elle. As-tu tout préparé ?

— Oui, les deux barques sont sur la plage, au bas de l’Escalier du Curé. La plus petite est défoncée et coulera dix minutes après qu’on l’aura mise à l’eau.

— Tu l’as chargée d’une pierre ?

— Oui, un gros galet troué qu’on attachera à l’anneau d’une corde.

Ils se turent.

Pas un des mots prononcés n’avait échappé à Raoul d’Andrésy, et pas un qui n’eût accru jusqu’à l’excès son ardente curiosité.

— Sacrebleu ! pensait-il, je ne donnerais pas ma loge de balcon pour un empire. Quels gaillards ! Ça parle de tuer comme d’autres de changer de faux col ! »

Godefroy d’Étigues surtout l’étonnait. Comment la tendre Clarisse pouvait-elle être la fille de ce sombre personnage ? Quel but poursuivait-il ? Quels motifs obscurs le dirigeaient ? Haine, cupidité, désir de vengeance, instincts de cruauté ? Il évoquait un bourreau d’autrefois, prêt à quelque sinistre besogne. Des flammes illuminaient sa face empourprée et sa barbe rousse.

Les trois autres invités arrivèrent d’un coup. Raoul les avait souvent remarqués comme des familiers de la Haie d’Étigues. Une fois assis, ils tournèrent le dos aux deux fenêtres qui éclairaient la salle, de sorte que leur visage demeurait dans une sorte de pénombre.

À quatre heures seulement, deux nouveaux venus entrèrent. L’un, âgé, de silhouette militaire, sanglé dans sa redingote, et qui portait au menton la barbiche que l’on appelait l’impériale sous Napoléon III, s’arrêta sur le seuil.

Tout le monde se leva pour aller au-devant de l’autre, que Raoul n’hésita pas à considérer comme l’auteur de la lettre non signée, celui que l’on attendait et que le baron avait désigné sous le nom de Beaumagnan.

Bien qu’il fût le seul à n’avoir ni titre ni particule, on le reçut ainsi qu’un chef, avec un empressement qui convenait à son attitude de domination et à son regard autoritaire. La figure rasée, les joues creuses, de magnifiques yeux noirs tout animés de passion, quelque chose de sévère et même d’ascétique dans ses manières comme dans son habillement, il avait l’air d’un personnage d’église.

Il pria que l’on voulût bien se rasseoir, excusa celui de ses amis qu’il n’avait pu amener, le comte de Brie, et fit avancer son compagnon qu’il présenta :

— Le prince d’Arcole… Vous saviez, n’est-ce pas ? que le prince d’Arcole était des nôtres, mais le hasard avait voulu qu’il fût absent lors de nos réunions et que son action s’exerçât de loin, et de la façon la plus heureuse d’ailleurs. Aujourd’hui, son témoignage nous est nécessaire, puisque deux fois déjà, en 1870, le prince d’Arcole a rencontré la créature infernale qui nous menace.

Raoul faisant aussitôt le calcul, éprouva quelque déception : « la créature infernale » devait avoir dépassé la cinquantaine, puisque ses rencontres avec le prince d’Arcole avaient eu lieu vingt-quatre ans plus tôt.

Cependant le prince prenait place parmi les invités, tandis que Beaumagnan emmenait à part Godefroy d’Étigues. Le baron lui remit une enveloppe, contenant sans aucun doute la lettre compromettante. Puis ils eurent, à voix basse, un colloque assez vif, auquel Beaumagnan coupa court d’un geste de commandement énergique.

« Pas commode, le monsieur, se dit Raoul. Le verdict est formel. Morte la bête, mort le venin. La noyade aura lieu, car il semble bien que ce soit le dénouement imposé. »

Beaumagnan passa au dernier rang. Mais, avant de s’asseoir, il s’exprima ainsi :

— Mes amis, vous savez à quel point l’heure actuelle est grave pour nous. Tous bien unis et d’accord sur le but magnifique que nous voulons atteindre, nous avons entrepris une œuvre commune d’une importance considérable. Il nous semble, avec raison, que les intérêts du pays, ceux de notre parti, ceux de notre religion — et je ne sépare pas les uns des autres — sont liés à la réussite de nos projets. Or ces projets, depuis quelque temps, se heurtent à l’audace et à l’hostilité implacable d’une femme qui, disposant de certaines indications, s’est mise à la recherche du secret que nous sommes près de découvrir. Si elle y parvient avant nous, c’est l’effondrement de tous nos efforts. Elle ou nous, il n’y a pas de place pour deux. Souhaitons ardemment que la bataille engagée se décide en notre faveur.

Beaumagnan s’assit et, s’appuyant des deux bras sur un dossier, courba sa haute taille comme s’il voulait n’être point vu.

Et les minutes s’écoulèrent.

Entre ces hommes, réunis là pour une cause qui aurait dû susciter les conversations, le silence fut absolu, tellement l’attention de tous était portée vers les bruits lointains qui pouvaient survenir de la campagne. La capture de cette femme obsédait leur esprit. Ils avaient hâte de tenir et de voir leur adversaire.

Le baron d’Étigues leva le doigt. On commençait à entendre le rythme sourd des pas d’un cheval.

— C’est mon coupé, dit-il.

Oui, mais l’ennemie s’y trouvait-elle ?

Le baron se dirigea vers la porte. Comme d’habitude, le verger était vide, le personnel n’ayant jamais à faire que dans la cour d’honneur située sur la façade principale.

Le bruit se rapprochait. La voiture quitta la route et traversa les champs. Puis soudain elle apparut entre les deux piliers d’entrée. Le conducteur fit un geste et le baron déclara :

— Victoire ! On la tient.

Le coupé s’arrêta. D’Ormont, qui était sur le siège, sauta vivement. Roux d’Estiers s’élança hors de la voiture. Aidés par le baron, ils saisirent à l’intérieur une femme dont les jambes et les mains étaient attachées, et dont une écharpe de gaze enveloppait la tête, et ils la transportèrent jusqu’au banc d’église qui marquait le milieu de la salle.

— Pas la moindre difficulté, raconta d’Ormont. Au sortir du train elle s’est engouffrée dans la voiture. Aux Quatre-Chemins, on l’a saisie, sans qu’elle ait le temps de dire ouf.

— Ôtez l’écharpe, ordonna le baron. D’ailleurs, on peut aussi bien lui laisser la liberté de ses mouvements.

Lui-même dénoua les liens.

D’Ormont enleva le voile et découvrit la tête.

Il y eut, parmi les assistants, une exclamation de stupeur, et Raoul, du haut de son poste, d’où il apercevait la captive en pleine lumière, eut la même commotion de surprise en voyant apparaître une femme dans toute la splendeur de la jeunesse et de la beauté.

Mais un cri domina les murmures. Le prince d’Arcole s’était avancé au premier rang, et, le visage contracté, les yeux agrandis, il balbutiait :

— C’est elle… c’est elle… je la reconnais… Ah ! quelle chose terrifiante !

— Qu’y a-t-il ? demanda le baron. Qu’y a-t-il de terrifiant ? Expliquez-vous ?

Et le prince d’Arcole prononça cette phrase incompréhensible :

Elle a le même âge qu’il y a vingt-quatre ans !

La femme était assise et gardait le buste droit, les poings serrés sur les genoux. Son chapeau avait dû tomber au cours de l’agression, et sa chevelure à moitié défaite tombait derrière, en masse épaisse retenue par un peigne d’or, tandis que deux bandeaux aux reflets fauves se divisaient également au-dessus du front, un peu ondulés sur les tempes.

Le visage était admirablement beau, formé par des lignes très pures et animé d’une expression qui, même dans l’impassibilité, même dans la peur semblait un sourire. Avec un menton plutôt mince, ses pommettes légèrement saillantes, ses yeux très fendus, et ses paupières lourdes, elle rappelait ces femmes de Vinci ou plutôt de Bernardino Luini dont toute la grâce est dans un sourire qu’on ne voit pas, mais qu’on devine, et qui vous émeut et vous inquiète à la fois. Sa mise était simple : sous un vêtement de voyage qu’elle laissa tomber, une robe de laine grise dessinait sa taille et ses épaules.

« Bigre ! pensa Raoul qui ne la quittait pas du regard, elle paraît bien inoffensive, l’infernale et magnifique créature ! Et ils se mettent à neuf ou dix pour la combattre ? »

Elle observait attentivement ceux qui l’entouraient, d’Étigues et ses amis, tâchant de distinguer les autres, dans la pénombre.

À la fin, elle dit :

— Que me voulez-vous ? Je ne connais aucun de ceux qui sont là. Pourquoi m’avez-vous amenée ici ?

— Vous êtes notre ennemie, déclara Godefroy d’Étigues.

Elle secoua la tête doucement :

— Votre ennemie ? Il doit y avoir une confusion. Êtes-vous bien sûrs de ne pas vous tromper ? Je suis Mme Pellegrini.

— Vous n’êtes pas Mme Pellegrini.

— Je vous affirme…

— Non, répéta le baron Godefroy d’une voix forte.

Et il ajouta ces mots aussi déconcertants que les mots prononcés par le prince d’Arcole.

Pellegrini, c’était un des noms sous lequel se dissimulait, au dix-huitième siècle, l’homme dont vous prétendez être la fille.

Elle ne répondit point sur le moment, comme si elle n’avait pas saisi l’absurdité de la phrase. Puis elle demanda :

— Comment donc m’appellerais-je, selon vous ?

Joséphine Balsamo, comtesse de Cagliostro.