La Confession d’un enfant du siècle (Charpentier, 1888)/IV

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Charpentier (Œuvres complètes d’Alfred de Musset. Tome VIIIp. 215-279).


QUATRIÈME PARTIE


CHAPITRE I


J’ai à raconter maintenant ce qui advint de mon amour et le changement qui se fit en moi. Quelle raison puis-je en donner ? Aucune, sinon que je raconte, et que je puis dire : C’est la vérité.

Il y avait deux jours, ni plus ni moins, que j’étais l’amant de madame Pierson. Je sortais du bain à onze heures du soir, et par une nuit magnifique je traversais la promenade pour me rendre chez elle. Je me sentais un tel bien-être dans le corps et tant de contentement dans l’âme, que je sautais de joie en marchant et que je tendais les bras au ciel. Je la trouvai en haut de son escalier, accoudée sur la rampe, une bougie par terre à côté d’elle. Elle m’attendait, et, dès qu’elle m’aperçut, courut à ma rencontre. Nous fûmes bientôt dans sa chambre, et les verrous tirés sur nous.

Elle me montrait comme elle avait changé sa coiffure, qui me déplaisait, et comme elle avait passé la journée à faire prendre à ses cheveux le tour que je voulais ; comme elle avait ôté de l’alcôve un grand vilain cadre noir qui me semblait sinistre ; comme elle avait renouvelé ses fleurs, et il y en avait de tous côtés ; elle me contait tout ce qu’elle avait fait depuis que nous nous connaissions, ce qu’elle m’avait vu souffrir, ce qu’elle avait souffert elle-même ; comme elle avait voulu mille fois quitter le pays et fuir son amour ; comme elle avait imaginé tant de précautions contre moi ; qu’elle avait pris conseil de sa tante, de Mercanson et du curé ; qu’elle s’était juré à elle-même de mourir plutôt que de céder, et comme tout cela s’était envolé sur un certain mot que je lui avais dit, sur tel regard, sur telle circonstance, et, à chaque confidence, un baiser. Ce que je trouvais de mon goût dans sa chambre, ce qui avait attiré mon attention, parmi les bagatelles dont ses tables étaient couvertes, elle voulait me le donner, que je l’emportasse le soir même et que je le misse sur ma cheminée ; ce qu’elle ferait dorénavant, le matin, le soir, à toute heure, que je le réglasse à mon plaisir, et qu’elle ne se souciait de rien ; que les propos du monde ne la touchaient pas ; que, si elle avait fait semblant d’y croire, c’était pour m’éloigner ; mais qu’elle voulait être heureuse et se boucher les deux oreilles ; qu’elle venait d’avoir trente ans, qu’elle n’avait pas longtemps à être aimée de moi. Et vous, m’aimerez-vous longtemps ? Est-ce un peu vrai, ces belles paroles dont vous m’avez si bien étourdie ? Et là-dessus les chers reproches : que je venais tard et que j’étais coquet ; que je m’étais trop parfumé au bain, ou pas assez, ou pas à sa guise ; qu’elle était restée en pantoufles pour que je visse son pied nu, et qu’il était aussi blanc que sa main ; mais que du reste elle n’était guère belle ; qu’elle voudrait l’être cent fois plus qu’elle l’avait été à quinze ans. Et elle allait, et elle venait, toute folle d’amour, toute vermeille de joie, et elle ne savait qu’imaginer, quoi faire, quoi dire, pour se donner et se donner encore, elle, corps et âme, et tout ce qu’elle avait.

J’étais couché sur le sofa ; je sentais tomber et se détacher de moi une mauvaise heure de ma vie passée, à chaque mot qu’elle disait. Je regardais l’astre de l’amour se lever sur mon champ, et il me semblait que j’étais comme un arbre plein de sève, qui secoue au vent ses feuilles sèches pour se revêtir d’une verdure nouvelle.

Elle se mit au piano et me dit qu’elle allait me jouer un air de Stradella. J’aime par-dessus tout la musique sacrée ; et ce morceau, qu’elle m’avait déjà chanté, m’avait paru très beau. — Eh bien ! dit-elle quand elle eut fini, vous vous y êtes bien trompé ; l’air est de moi, et je vous en ai fait accroire.

— Il est de vous ?

— Oui, et je vous ai conté qu’il était de Stradella pour voir ce que vous en diriez. Je ne joue jamais ma musique, quand il m’arrive d’en composer ; mais j’ai voulu faire un essai, et vous voyez qu’il m’a réussi, puisque vous en étiez la dupe.

Monstrueuse machine que l’homme ! Qu’y avait-il de plus innocent ? Un enfant un peu avisé eût imaginé cette ruse pour surprendre son précepteur. Elle en riait de bon cœur en me le disant ; mais je sentis tout à coup comme un nuage qui fondait sur moi ; je changeai de visage. — Qu’avez-vous, dit-elle, qui vous prend ?

— Rien ; jouez-moi cet air encore une fois.

Tandis qu’elle jouait, je me promenais de long en large, je passais la main sur mon front comme pour en écarter un brouillard, je frappais du pied, je haussais les épaules de ma propre démence ; enfin je m’assis à terre sur un coussin qui était tombé ; elle vint à moi. Plus je voulais lutter avec l’esprit des ténèbres qui me saisissait en ce moment, plus l’épaisse nuit redoublait dans ma tête. — Vraiment ! lui dis-je, vous mentez si bien ? Quoi ! cet air est de vous ? vous savez donc mentir si aisément ?

Elle me regarda d’un air étonné. — Qu’est-ce donc ? dit-elle. Une inquiétude inexprimable se peignit sur ses traits. Assurément elle ne pouvait me croire assez fou pour lui faire un reproche véritable d’une plaisanterie aussi simple ; elle ne voyait là de sérieux que la tristesse qui s’emparait de moi ; mais plus la cause en était frivole, plus il y avait de quoi surprendre. Elle voulut croire un instant que je plaisantais à mon tour ; mais quand elle me vit toujours plus pâle et comme prêt à défaillir, elle resta les lèvres ouvertes, le corps penché comme une statue. — Dieu du ciel ! s’écria-t-elle, est-ce possible ?

Tu souris peut-être, lecteur, en lisant cette page ; moi qui l’écris, j’en frémis encore. Les malheurs ont leurs symptômes comme les maladies, et il n’y a rien de si redoutable en mer qu’un petit point noir à l’horizon.

Cependant, quand le jour parut (qui, dans l’été, se lève de bonne heure), ma chère Brigitte tira au milieu de la chambre une petite table ronde en bois blanc ; elle y posa de quoi souper, ou, pour mieux dire, de quoi déjeuner, car déjà les oiseaux chantaient et les abeilles bourdonnaient sur le parterre. Elle avait tout préparé elle-même, et je ne bus pas une goutte qu’elle n’eût porté le verre à ses lèvres. La lumière bleuâtre du jour, perçant les rideaux de toile bariolés, éclairait son charmant visage et ses grands yeux un peu battus ; elle se sentait envie de dormir et laissa tomber, tout en m’embrassant, sa tête sur mes épaules, avec mille propos languissants.

Je ne pouvais lutter contre un si charmant abandon, et mon cœur se rouvrait à la joie ; je me crus délivré tout à fait du mauvais rêve que je venais de faire, et je lui demandai pardon d’un moment de folie dont je ne pouvais me rendre compte. — Mon amie, lui dis-je du fond du cœur, je suis bien malheureux de t’avoir adressé un reproche injuste sur un badinage innocent ; mais, si tu m’aimes, ne me mens jamais, fût-ce sur les moindres choses ; le mensonge me semble horrible, et je ne puis le supporter.

Elle se coucha ; il était trois heures du matin, et je lui dis que je voulais rester jusqu’à ce qu’elle fût endormie. Je la vis fermer ses beaux yeux, je l’entendis dans son premier sommeil murmurer tout en souriant, tandis que, penché au chevet, je lui donnais mon baiser d’adieu. Enfin je sortis le cœur tranquille, me promettant de jouir de mon bonheur sans que désormais rien pût le troubler.

Mais le lendemain même, Brigitte me dit comme par hasard : — J’ai un gros livre où j’écris mes pensées, tout ce qui me passe par la tête, et je veux vous donner à lire ce que j’y ai écrit de vous dans les premiers jours que je vous ai vu.

Nous lûmes ensemble ce qui me regardait et nous y ajoutâmes cent folies, après quoi je me mis à feuilleter le livre d’une manière indifférente. Une phrase tracée en gros caractères me sauta aux yeux, au milieu des pages que je tournais rapidement ; je lus distinctement quelques mots qui étaient assez insignifiants, et j’allais continuer lorsque Brigitte me dit : — Ne lisez pas cela.

Je jetai le livre sur un meuble. — C’est vrai, lui dis-je, je ne sais ce que je fais.

— Le prenez-vous encore au sérieux ? me répondit-elle en riant (voyant sans doute mon mal reparaître). Reprenez ce livre ; je veux que vous lisiez.

— N’en parlons plus. Que puis-je donc y trouver de si curieux ? Vos secrets sont à vous, ma chère.

Le livre restait sur le meuble, et j’avais beau faire, je ne le quittais pas des yeux. J’entendis tout à coup comme une voix qui me chuchotait à l’oreille, et je crus voir grimacer devant moi, avec son sourire glacial, la figure sèche de Desgenais. — Que vient faire Desgenais ici ? me demandai-je à moi-même, comme si je l’eusse vu réellement. Il m’avait apparu tel qu’il était un soir, le front incliné sous ma lampe, quand il me débitait de sa voix aiguë son catéchisme de libertin.

J’avais toujours les yeux sur le livre, et je sentais vaguement dans ma mémoire je ne sais quelles paroles oubliées, entendues autrefois, mais qui m’avaient serré le cœur. L’esprit du doute, suspendu sur ma tête, venait de me verser dans les veines une goutte de poison ; la vapeur m’en montait au cerveau, et je chancelais à demi dans un commencement d’ivresse malfaisante. Quel secret me cachait Brigitte ? Je savais bien que je n’avais qu’à me baisser et à ouvrir le livre ; mais à quel endroit ? Comment reconnaître la feuille sur laquelle le hasard m’avait fait tomber ?

Mon orgueil, d’ailleurs, ne voulait pas que je prisse le livre ; était-ce donc vraiment mon orgueil ? — Ô Dieu ! me dis-je avec une tristesse affreuse, est-ce que le passé est un spectre ? Est-ce qu’il sort de son tombeau ? Ah ! misérable, est-ce que je vais ne pas pouvoir aimer ?

Toutes mes idées de mépris pour les femmes, toutes ces phrases de fatuité moqueuse que j’avais répétées comme une leçon et comme un rôle pendant le temps de mes désordres, me traversèrent l’esprit subitement ; et, chose étrange ! tandis qu’autrefois je n’y croyais pas en en faisant parade, il me semblait maintenant qu’elles étaient réelles, ou que du moins elles l’avaient été.

Je connaissais madame Pierson depuis quatre mois, mais je ne savais rien de sa vie passée et ne lui en avais rien demandé. Je m’étais livré à mon amour pour elle avec une confiance et un entraînement sans bornes. J’avais trouvé une sorte de jouissance à ne faire aucune question sur elle à personne ni à elle-même ; d’ailleurs, les soupçons et la jalousie sont si peu dans mon caractère que j’étais plus étonné d’en ressentir que Brigitte d’en trouver en moi. Jamais, dans mes premiers amours ni dans le commerce habituel de la vie, je n’avais été défiant, mais plutôt hardi, au contraire, et ne doutant pour ainsi dire de rien. Il avait fallu que je visse de mes propres yeux la trahison de ma maîtresse pour croire qu’elle pouvait me tromper ; Desgenais lui-même, tout en me sermonnant à sa manière, me plaisantait continuellement sur ma facilité à me laisser duper. L’histoire de ma vie entière était une preuve que j’étais plutôt crédule que soupçonneux ; aussi, quand la vue de ce livre me frappa ainsi tout à coup, il me sembla que je sentais en moi un nouvel être et une sorte d’inconnu ; ma raison se révoltait contre ce que j’éprouvais, et je n’osais me demander où tout cela allait me conduire.

Mais les souffrances que j’avais endurées, le souvenir des perfidies dont j’avais été le témoin, l’affreuse guérison que je m’étais imposée, les discours de mes amis, le monde corrompu que j’avais traversé, les tristes vérités que j’y avais vues, celles que, sans les connaître, j’avais comprises et devinées, par une funeste intelligence, la débauche enfin, le mépris de l’amour, l’abus de tout, voilà ce que j’avais dans le cœur sans m’en douter encore, et au moment où je croyais renaître à l’espérance et à la vie, toutes ces furies engourdies me prenaient à la gorge et me criaient qu’elles étaient là.

Je me baissai et ouvris le livre, puis je le fermai aussitôt et le rejetai sur la table. Brigitte me regardait ; il n’y avait dans ses beaux yeux ni orgueil blessé ni colère ; il n’y avait qu’une tendre inquiétude, comme si j’eusse été malade. — Est-ce que vous croyez que j’ai des secrets ? demanda-t-elle en m’embrassant. — Non, lui dis-je, je ne crois rien, sinon que tu es belle, et que je veux mourir en t’aimant.

Rentré chez moi, comme j’étais en train de dîner, je demandai à Larive : — Qu’est-ce donc que cette madame Pierson ?

Il se retourna tout étonné. — Tu es, lui dis-je, dans le pays depuis nombre d’années ; tu dois la connaître mieux que moi. Que dit-on d’elle ici ? qu’en pense-t-on dans le village ? quelle vie menait-elle avant que je la connusse ? quelles gens voyait-elle ?

— Ma foi ! monsieur, je ne lui ai vu faire que ce qu’elle fait tous les jours, c’est-à-dire se promener dans la vallée, jouer au piquet avec sa tante, et faire la charité aux pauvres. Les paysans l’appellent Brigitte-la-Rose ; je n’ai jamais entendu dire un mot contre elle à qui que ce soit, sinon qu’elle court les champs toute seule, à toute heure du jour et de la nuit ; mais c’est dans un but si louable ! Elle est la Providence du pays. Quant aux gens qu’elle voit, ce n’est guère que le curé et M. de Dalens, aux vacances.

— Qu’est-ce que c’est que M. de Dalens ?

— C’est le propriétaire d’un château qui est là-bas, derrière la montagne ; il ne vient ici que pour la chasse.

— Est-il jeune ?

— Oui, monsieur.

— Est-il parent de madame Pierson ?

— Non. Il était ami de son mari.

— Y a-t-il longtemps que son mari est mort ?

— Cinq ans à la Toussaint ; c’était un digne homme.

— Et ce M. de Dalens, dit-on qu’il lui ait fait la cour ?

— À la veuve, monsieur ? Dame ! à vrai dire… (Il s’arrêta d’un air embarrassé.)

— Parleras-tu ?

— On l’a dit, et on ne l’a pas dit… Je n’en sais rien, je n’en ai rien vu.

— Et tu me disais tout à l’heure qu’on ne parlait pas d’elle dans le pays ?

— On n’a jamais rien dit, du reste, et je pensais que monsieur savait cela.

— Enfin, le dit-on, oui ou non ?

— Oui, monsieur, je le crois, du moins.

Je me levai de table et descendis sur la promenade. Mercanson y était ; je m’attendais qu’il allait m’éviter ; tout au contraire, il m’aborda.

— Monsieur, me dit-il, vous avez l’autre jour donné des marques de colère dont un homme de mon caractère ne saurait conserver la mémoire. Je vous exprime mon regret de m’être chargé d’une commission intempestive (c’était sa manière que les longs mots) et de m’être mis en travers des roues avec tant soit peu d’importunité.

Je lui rendis son compliment, croyant qu’il me quitterait là-dessus ; mais il se mit à marcher à côté de moi.

— Dalens ! Dalens ! répétais-je entre mes dents ; qui me parlera de Dalens ? car Larive ne m’avait rien dit que ce que peut dire un valet. Par qui le savait-il ? par quelque servante ou quelque paysan. Il me fallait un témoin qui pût avoir vu Dalens chez madame Pierson, et qui sût à quoi s’en tenir. Ce Dalens ne me sortait pas de la tête, et, ne pouvant parler d’autre chose, j’en parlai tout de suite à Mercanson.

Si Mercanson était un méchant homme, s’il était niais ou rusé, je ne l’ai jamais distingué clairement ; il est certain qu’il devait me haïr, et qu’il en agit avec moi aussi méchamment que possible. Madame Pierson, qui avait la plus grande amitié pour le curé (et c’était à juste titre), avait fini, presque malgré elle, par en avoir pour le neveu. Il en était fier, par conséquent jaloux. Il n’y a pas que l’amour seul qui donne de la jalousie ; une faveur, un mot bienveillant, un sourire d’une belle bouche, peuvent l’inspirer jusqu’à la rage à certaines gens.

Mercanson parut d’abord étonné, aussi bien que Larive, des questions que je lui adressais. J’en étais moi-même plus étonné encore. Mais qui se connaît ici-bas ?

Aux premières réponses du prêtre, je le vis comprendre ce que je voulais savoir, et décidé à ne pas me le dire.

— Comment se fait-il, monsieur, que vous qui connaissez madame Pierson depuis longtemps, et qui êtes reçu chez elle d’une façon assez intime (je le pense du moins), vous n’y ayez point rencontré M. de Dalens ? Mais, apparemment, vous avez quelque raison, qu’il ne m’appartient point de connaître, pour vous enquérir de lui aujourd’hui. Ce que j’en puis dire pour ma part, c’est que c’était un honnête gentilhomme, plein de bonté et de charité ; il était, comme vous, monsieur, fort intime chez madame Pierson ; il a une meute considérable et fait à merveille les honneurs de chez lui. Il faisait de très bonne musique, comme vous, monsieur, chez madame Pierson. Pour ses devoirs de charité, il les remplissait ponctuellement ; lorsqu’il était dans le pays, il accompagnait, comme vous, monsieur, cette dame à la promenade. Sa famille jouit à Paris d’une excellente réputation ; il m’arrivait de le trouver chez cette dame presque toutes les fois que j’y allais ; ses mœurs passent pour excellentes. Du reste, vous pensez, monsieur, que je n’entends parler en tout que d’une familiarité honnête, telle qu’il convient aux personnes de ce mérite. Je crois qu’il ne vient que pour la chasse ; il était ami du mari ; on le dit fort riche et très généreux ; mais je ne le connais d’ailleurs presque pas, sinon par ouï-dire…

De combien de phrases entortillées le pesant bourreau m’assomma ! Je le regardais, honteux de l’écouter, n’osant plus faire une seule question ni l’arrêter dans son bavardage. Il calomnia aussi sourdement et aussi longtemps qu’il voulut ; il m’enfonça tout à loisir sa lame torse dans le cœur ; quand ce fut fait, il me quitta, sans que je pusse le retenir, et, à tout prendre, il ne m’avait rien dit.

Je restai seul sur la promenade ; la nuit commençait à venir. Je ne sais si je ressentais plus de fureur ou plus de tristesse. Cette confiance que j’avais eue, de me livrer aveuglément à mon amour pour ma chère Brigitte, m’avait été si douce et si naturelle que je ne pouvais me résoudre à croire que tant de bonheur m’eût trompé. Ce sentiment naïf et crédule qui m’avait conduit à elle, sans que je voulusse le combattre ni en douter jamais, m’avait semblé à lui seul comme une preuve qu’elle en était digne. Était-il donc possible que ces quatre mois si heureux ne fussent déjà qu’un rêve ?

— Mais après tout, me dis-je tout à coup, cette femme s’est donnée bien vite. N’y aurait-il point eu de mensonge dans cette intention de me fuir qu’elle m’avait d’abord marquée et qu’une parole a fait évanouir ? N’aurais-je point par hasard affaire à une femme comme on en voit tant ? Oui, c’est ainsi qu’elles s’y prennent toutes ; elles feignent de reculer afin de se voir poursuivre. Les biches elles-mêmes en font autant ; c’est un instinct de la femelle. N’est-ce pas de son propre mouvement qu’elle m’a avoué son amour, au moment même où je croyais qu’elle ne serait jamais à moi ? Dès le premier jour que je l’ai vue, n’a-t-elle pas accepté mon bras, sans me connaître, avec une légèreté qui aurait dû me faire douter d’elle ? Si ce Dalens a été son amant, il est probable qu’il l’est encore ; ce sont de ces liaisons du monde qui ne commencent ni ne finissent ; quand on se voit on se reprend, et dès qu’on se quitte on s’oublie. Si cet homme revient aux vacances, elle le reverra sans doute, et probablement sans rompre avec moi. Qu’est-ce que c’est que cette tante, que cette vie mystérieuse qui a la charité pour affiche, que cette liberté déterminée qui ne se soucie d’aucun propos ? Ne seraient-ce point des aventurières que ces deux femmes avec leur petite maison, leur prud’homie et leur sagesse qui en imposent si vite aux gens et se démentent plus vite encore ? Assurément, quoi qu’il en soit, je suis tombé les yeux fermés dans une affaire de galanterie que j’ai prise pour un roman ; mais que faire à présent ? Je ne vois personne ici que ce prêtre, qui ne veut pas parler clairement, ou son oncle, qui en dira moins encore. Ô mon Dieu ! qui me sauvera ? comment savoir la vérité ?

Ainsi parlait la jalousie ; ainsi, oubliant tant de larmes et tout ce que j’avais souffert, j’en venais, au bout de deux jours, à m’inquiéter de ce que Brigitte m’avait cédé. Ainsi, comme tous ceux qui doutent, je mettais déjà de côté les sentiments et les pensées pour disputer avec les faits, m’attacher à la lettre morte et disséquer ce que j’aimais.

Tout en m’enfonçant dans mes réflexions, je gagnais à pas lents la maison de Brigitte. Je trouvai la grille ouverte, et, comme je traversais la cour, je vis de la lumière dans la cuisine. Je pensai à questionner la servante. Je tournai donc de ce côté, et, maniant dans ma poche quelques pièces d’argent, je m’avançai vers le seuil.

Une impression d’horreur m’arrêta court. Cette servante était une vieille femme maigre et ridée, le dos toujours courbé comme les gens attachés à la glèbe. Je la trouvai remuant sa vaisselle sur un évier malpropre. Une chandelle dégoûtante tremblotait dans sa main ; autour d’elle des casseroles, des plats, des restes du dîner que visitait un chien errant, entré comme moi avec honte ; une odeur chaude et nauséabonde sortait des murs humides. Lorsque la vieille m’aperçut, elle me regarda en souriant avec un air confidentiel. Elle m’avait vu me glisser le matin hors de la chambre de sa maîtresse. Je frissonnai de dégoût de moi-même et de ce que je venais chercher dans un lieu si bien assorti à l’action ignoble que je méditais. Je me sauvai de cette vieille comme de ma jalousie personnifiée, et comme si l’odeur de sa vaisselle fût sortie de mon propre cœur.

Brigitte était à la fenêtre, arrosant ses fleurs bien-aimées ; un enfant d’une de nos voisines, assis au fond de la bergère et enterré dans les coussins, se berçait à une de ses manches, et lui faisait, la bouche pleine de bonbons, dans son langage joyeux et incompréhensible, un de ces grands discours des marmots qui ne savent pas encore parler. Je m’assis auprès d’elle et baisai l’enfant sur ses grosses joues, comme pour rendre à mon cœur un peu d’innocence. Brigitte me fit un accueil craintif ; elle voyait dans mes regards son image déjà troublée. De mon côté, j’évitais ses yeux ; plus j’admirais sa beauté et son air de candeur, plus je me disais qu’une pareille femme, si elle n’était pas un ange, était un monstre de perfidie. Je m’efforçais de me rappeler chaque parole de Mercanson, et je confrontais pour ainsi dire les insinuations de cet homme avec les traits de ma maîtresse et les contours charmants de son visage.

— Elle est bien belle, me disais-je, bien dangereuse si elle sait tromper ; mais je la rouerai et lui tiendrai tête, et elle saura qui je suis.

— Ma chère, lui dis-je après un long silence, je viens de donner un conseil à un ami qui m’a consulté. C’est un jeune homme assez simple ; il m’écrit qu’il a découvert qu’une femme, qui vient de se donner à lui, a en même temps un autre amant. Il m’a demandé ce qu’il devait faire.

— Que lui avez-vous répondu ?

— Deux questions : Est-elle jolie, et l’aimez-vous ? Si vous l’aimez, oubliez-la ; si elle est jolie et que vous ne l’aimiez pas, gardez-la pour votre plaisir : il sera toujours temps de la quitter si vous n’avez affaire qu’à sa beauté, et autant vaut celle-là qu’une autre.

En m’entendant parler ainsi, Brigitte lâcha l’enfant qu’elle tenait ; elle fut s’asseoir au fond de la chambre. Nous étions sans lumière ; la lune, qui éclairait la place que Brigitte venait de quitter, projetait une ombre profonde sur le sofa où elle était assise. Les mots que j’avais prononcés portaient un sens si dur, si cruel, que j’en étais navré moi-même et que mon cœur s’emplissait d’amertume. L’enfant inquiet appelait Brigitte et s’attristait en nous regardant. Ses cris joyeux, son petit bavardage cessèrent peu à peu ; il s’endormit sur la bergère. Ainsi, tous trois, nous demeurâmes en silence, et un nuage passa sur la lune.

Une servante entra qui vint chercher l’enfant ; on apporta de la lumière. Je me levai, et Brigitte en même temps ; mais elle porta les deux mains sur son cœur, et tomba à terre au pied de son lit.

Je courus à elle épouvanté ; elle n’avait pas perdu connaissance et me pria de n’appeler personne. Elle me dit qu’elle était sujette à de violentes palpitations qui la tourmentaient depuis sa jeunesse et la prenaient ainsi tout à coup, mais que du reste il n’y avait point de danger dans ces attaques ni aucun remède à employer. J’étais à genoux auprès d’elle ; elle m’ouvrit doucement les bras ; je lui saisis la tête et me jetai sur son épaule.

— Ah ! mon ami, dit-elle, je vous plains.

— Écoute-moi, lui dis-je à l’oreille, je suis un misérable fou ; mais je ne puis rien garder sur le cœur. Qu’est-ce que c’est qu’un M. Dalens qui demeure sur la montagne et qui vient te voir quelquefois ?

Elle parut étonnée de m’entendre prononcer ce nom.

— Dalens ? dit-elle, c’est un ami de mon mari.

Elle me regardait comme pour ajouter : — À propos de quoi cette question ? Il me sembla que son visage s’était rembruni. Je me mordis les lèvres. — Si elle veut me tromper, pensai-je, j’ai eu tort de parler.

Brigitte se leva avec peine ; elle prit son éventail et marcha à grands pas dans la chambre. Elle respirait avec violence ; je l’avais blessée. Elle resta quelque temps pensive, et nous échangeâmes deux ou trois regards presque froids et presque ennemis. Elle alla à son secrétaire, qu’elle ouvrit, en tira un paquet de lettres attachées avec de la soie et le jeta devant moi sans dire un mot.

Mais je ne regardais ni elle ni ses lettres ; je venais de lancer une pierre dans un abîme et j’en écoutais retentir l’écho. Pour la première fois, sur le visage de Brigitte, avait paru l’orgueil offensé. Il n’y avait plus dans ses yeux ni inquiétude ni pitié, et comme je venais de me sentir tout autre que je n’avais jamais été, je venais aussi de voir en elle une femme qui m’était inconnue.

— Lisez cela, dit-elle enfin. Je m’avançai et lui tendis la main. — Lisez cela, lisez cela, répéta-t-elle d’un ton glacé.

Je tenais les lettres. Je me sentis en ce moment si persuadé de son innocence, et je me trouvais si injuste, que j’étais pénétré de repentir. — Vous me rappelez, me dit-elle, que je vous dois l’histoire de ma vie ; asseyez-vous, et vous la saurez. Vous ouvrirez ensuite ces tiroirs, et vous lirez tout ce qu’il y a ici écrit de ma main ou de mains étrangères.

Elle s’assit et me montra un fauteuil. Je vis l’effort qu’elle faisait pour parler. Elle était pâle comme la mort ; sa voix altérée sortait avec peine et sa gorge se contractait.

— Brigitte ! Brigitte ! m’écriai-je, au nom du ciel, ne parlez pas ! Dieu m’est témoin que je ne suis pas né tel que vous me croyez ; je n’ai jamais été de ma vie ni soupçonneux ni défiant. On m’a perdu, on m’a faussé le cœur. Une expérience déplorable m’a conduit dans un précipice, et je n’ai vu, depuis un an, que ce qu’il y a de mal ici-bas. Dieu m’est témoin que jusqu’à ce jour je ne me croyais pas moi-même capable de ce rôle ignoble, le dernier de tous, celui d’un jaloux. Dieu m’est témoin que je vous aime et qu’il n’y a que vous en ce monde qui puissiez me guérir du passé. Je n’ai eu affaire jusqu’ici qu’à des femmes qui m’ont trompé, ou qui étaient indignes d’amour. J’ai mené la vie d’un libertin ; j’ai dans le cœur des souvenirs qui ne s’en effaceront jamais. Est-ce ma faute si une calomnie, si l’accusation la plus vague, la plus insoutenable, rencontre aujourd’hui dans ce cœur des fibres encore souffrantes, prêtes à accueillir tout ce qui ressemble à de la douleur ? On m’a parlé ce soir d’un homme que je ne connais pas, dont je ne savais pas l’existence ; on m’a fait entendre qu’il y avait eu, sur vous et sur lui, des propos tenus qui ne prouvent rien ; je ne veux rien vous en demander ; j’en ai souffert, je vous l’ai avoué, et c’est un tort irréparable. Mais plutôt que d’accepter ce que vous me proposez, je vais tout jeter dans le feu. Ah ! mon amie, ne me dégradez pas ; n’en venez pas à vous justifier, ne me punissez pas de souffrir. Comment pourrais-je, au fond du cœur, vous soupçonner de me tromper ? Non, vous êtes belle et vous êtes sincère ; un seul de vos regards, Brigitte, m’en dit plus long que je n’en demande pour vous aimer. Si vous saviez quelles horreurs, quelles perfidies monstrueuses a vues l’enfant qui est devant vous ! Si vous saviez comme on l’a traité, comme on s’est raillé de tout ce qu’il a de bon, comme on a pris soin de lui apprendre tout ce qui peut mener au doute, à la jalousie, au désespoir ! Hélas ! hélas ! ma chère maîtresse, si vous saviez qui vous aimez ! Ne me faites point de reproches ; ayez le courage de me plaindre ; j’ai besoin d’oublier qu’il existe d’autres êtres que vous. Qui sait par quelles épreuves, par quels affreux moments de douleur il ne va pas falloir que je passe ! Je ne me doutais pas qu’il en pût être ainsi, je ne croyais pas avoir à combattre. Depuis que vous êtes à moi, je m’aperçois de ce que j’ai fait ; j’ai senti en vous embrassant combien mes lèvres s’étaient souillées. Au nom du ciel, aidez-moi à vivre ! Dieu m’a fait meilleur que cela.

Brigitte me tendit les bras, me fit les plus tendres caresses. Elle me pria de lui conter tout ce qui avait donné lieu à cette triste scène. Je ne lui parlai que de ce que m’avait dit Larive, et n’osai lui avouer que j’avais interrogé Mercanson. Elle voulut absolument que j’écoutasse ses explications. M. de Dalens l’avait aimée ; mais c’était un homme léger, très dissipé et très inconstant ; elle lui avait fait comprendre que, ne voulant pas se remarier, elle ne pouvait que le prier de changer de langage, et il s’était résigné de bonne grâce ; mais ses visites, depuis ce temps, avaient toujours été plus rares, et aujourd’hui il ne venait plus. Elle tira de la liasse une lettre qu’elle me montra, et dont la date était récente ; je ne pus m’empêcher de rougir en y trouvant la confirmation de ce qu’elle venait de me dire ; elle m’assura qu’elle me pardonnait, et exigea de moi, pour tout châtiment, la promesse que dorénavant je lui ferais part à l’instant même de ce qui pourrait éveiller en moi quelque soupçon sur elle. Notre traité fut scellé d’un baiser, et lorsque je partis, au jour, nous avions oublié tous deux que M. de Dalens existât.


CHAPITRE II


Une espèce d’inertie stagnante, colorée d’une joie amère, est ordinaire aux débauchés. C’est une suite d’une vie de caprice, où rien n’est réglé sur les besoins du corps, mais sur les fantaisies de l’esprit, et où l’un doit toujours être prêt à obéir à l’autre. La jeunesse et la volonté peuvent résister aux excès ; mais la nature se venge en silence, et le jour où elle décide qu’elle va réparer sa force, la volonté meurt pour l’attendre et en abuser de nouveau.

Retrouvant alors autour de lui tous les objets qui le tentaient la veille, l’homme, qui n’a plus la force de s’en saisir, ne peut rendre à ce qui l’entoure que le sourire du dégoût. Ajoutez que ces objets mêmes, qui excitaient hier son désir, ne sont jamais abordés de sang-froid ; tout ce qu’aime le débauché, il s’en empare avec violence ; sa vie est une fièvre ; ses organes, pour chercher la jouissance, sont obligés de se mettre au pair avec des liqueurs fermentées, des courtisanes et des nuits sans sommeil ; dans ses jours d’ennui et de paresse, il sent donc une bien plus grande distance qu’un autre homme entre son impuissance et ses tentations, et, pour résister à celles-ci, il faut que l’orgueil vienne à son secours et lui fasse croire qu’il les dédaigne. C’est ainsi qu’il crache sans cesse sur tous les festins de sa vie, et qu’entre une soif ardente et une profonde satiété, la vanité tranquille le conduit à la mort.

Quoique je ne fusse plus un débauché, il m’arriva tout à coup que mon corps se souvint de l’avoir été. Il est tout simple que jusque-là je ne m’en fusse pas aperçu. Devant la douleur que j’avais ressentie à la mort de mon père, tout d’abord avait fait silence. Un amour violent était venu ; tant que j’étais dans la solitude, l’ennui n’avait pas à lutter. Triste ou gai, comme vient le temps, qu’importe à celui qui est seul ?

Comme le zinc, ce demi-métal, tiré de la veine bleuâtre où il dort dans la calamine, fait jaillir de lui-même un rayon du soleil en approchant du cuivre vierge, ainsi les baisers de Brigitte réveillèrent peu à peu dans mon cœur ce que j’y portais enfoui. Dès que je me trouvai vis-à-vis d’elle, je m’aperçus de ce que j’étais.

Il y avait de certains jours où je me sentais, dès le matin, une disposition d’esprit si bizarre qu’il est impossible de la qualifier. Je me réveillais, sans motif, comme un homme qui a fait la veille un excès de table qui l’a épuisé. Toutes les sensations du dehors me causaient une fatigue insupportable, tous les objets connus et habituels me rebutaient et m’ennuyaient ; si je parlais, c’était pour tourner en ridicule ce que disaient les autres, ou ce que je pensais moi-même. Alors, étendu sur un canapé et comme incapable de mouvement, je faisais manquer de propos délibéré toutes les parties de promenade que nous avions concertées la veille ; j’imaginais de rechercher dans ma mémoire ce que, durant mes bons moments, j’avais pu dire de mieux senti et de plus sincèrement tendre à ma chère maîtresse, et je n’étais satisfait que lorsque mes plaisanteries ironiques avaient gâté et empoisonné ces souvenirs des jours heureux. — Ne pourriez-vous me laisser cela ? me demandait tristement Brigitte. S’il y a en vous deux hommes si différents, ne pourriez-vous, quand le mauvais se lève, vous contenter d’oublier le bon ?

La patience que Brigitte opposait à ces égarements ne faisait cependant qu’exciter ma gaieté sinistre. Étrange chose, que l’homme qui souffre veuille faire souffrir ce qu’il aime ! Qu’on ait si peu d’empire sur soi, n’est-ce pas la pire des maladies ? Qu’y a-t-il de plus cruel pour une femme que de voir un homme qui sort de ses bras tourner en dérision, par une bizarrerie sans excuse, ce que les nuits heureuses ont de plus sacré et de plus mystérieux ? Elle ne me fuyait pourtant pas ; elle restait auprès de moi, courbée sur sa tapisserie, tandis que, dans mon humeur féroce, j’insultais ainsi à l’amour, et laissais grommeler ma démence sur une bouche humide de ses baisers.

Ces jours-là, contre l’ordinaire, je me sentais en train de parler de Paris, et de représenter ma vie débauchée comme la meilleure chose du monde. — Vous n’êtes qu’une dévote, disais-je en riant à Brigitte ; vous ne savez pas ce que c’est. Il n’y a rien de tel que les gens sans souci et qui font l’amour sans y croire. N’était-ce pas dire que je n’y croyais pas ?

— Eh bien ! me répondait Brigitte, enseignez-moi à vous plaire toujours. Je suis peut-être aussi jolie que les maîtresses que vous regrettez ; si je n’ai pas l’esprit qu’elles avaient pour vous divertir à leur manière, je ne demande qu’à apprendre. Faites comme si vous ne m’aimiez pas, et laissez-moi vous aimer sans en rien dire. Si je suis dévote à l’église, je le suis aussi en amour. Que faut-il faire pour que vous le croyiez ?

La voilà devant son miroir, s’habillant au milieu du jour comme pour un bal ou une fête, affectant une coquetterie qu’elle ne pouvait cependant souffrir, cherchant à prendre le même ton que moi, riant et sautant par la chambre. — Suis-je à votre goût ? disait-elle. À laquelle de vos maîtresses trouvez-vous que je ressemble ? Suis-je assez belle pour vous faire oublier qu’on peut croire encore à l’amour ? Ai-je l’air d’une sans-souci ? Puis, au milieu de cette joie factice, je la voyais qui me tournait le dos, et un frisson involontaire faisait trembler sur ses cheveux les tristes fleurs qu’elle y posait. Je m’élançais alors à ses pieds. — Cesse, lui disais-je ; tu ressembles trop bien à ce que tu veux imiter, et à ce que ma bouche est assez vile pour oser rappeler devant toi. Ôte ces fleurs, ôte cette robe. Lavons cette gaieté avec une larme sincère ; ne me fais pas me souvenir que je ne suis que l’enfant prodigue ; je ne sais que trop le passé.

Mais ce repentir même était cruel ; il lui prouvait que les fantômes que j’avais dans le cœur étaient pleins de réalité. En cédant à un mouvement d’horreur, je ne faisais que lui dire clairement que sa résignation et son désir de me plaire ne m’offraient qu’une image impure.

Et c’était vrai. J’arrivais chez Brigitte transporté de joie, jurant d’oublier dans ses bras mes douleurs et ma vie passée ; je protestais à deux genoux de mon respect pour elle jusqu’au pied de son lit ; j’y entrais comme dans un sanctuaire ; je lui tendais les bras en répandant des larmes ; puis elle faisait un certain geste, elle quittait sa robe d’une certaine façon, elle disait un certain mot en s’approchant de moi ; et je me souvenais tout à coup de telle fille qui, en quittant sa robe un soir et approchant de mon lit, avait fait ce geste, avait dit ce mot.

Pauvre âme dévouée ! que souffrais-tu alors en me voyant pâlir devant toi ! lorsque mes bras, prêts à te recevoir, tombaient comme privés de vie sur ton épaule douce et fraîche ! lorsque le baiser se fermait sur ma lèvre, et que le plein regard de l’amour, ce pur rayon de la lumière de Dieu, reculait dans mes yeux comme une flèche que le vent détourne ! Ah ! Brigitte, quels diamants coulaient de tes paupières ! dans quel trésor de charité sublime tu puisais, d’une main patiente, ton triste amour plein de pitié !

Pendant longtemps, les bons et les mauvais jours se succédèrent presque régulièrement ; je me montrais alternativement dur et railleur, tendre et dévoué, sec et orgueilleux, repentant et soumis. La figure de Desgenais, qui la première m’avait apparu comme pour m’avertir de ce que j’allais faire, était sans cesse présente à ma pensée. Durant mes jours de doute et de froideur, je m’entretenais, pour ainsi dire, avec lui ; souvent, au moment même où je venais d’offenser Brigitte par quelque raillerie cruelle, je me disais : — S’il était à ma place, il en ferait bien d’autres que moi.

Quelquefois aussi, en mettant mon chapeau pour aller chez Brigitte, je me regardais dans la glace et je me disais : — Quel grand mal y a-t-il ? J’ai après tout une jolie maîtresse ; elle s’est donnée à un libertin ; qu’elle me prenne tel que je suis. J’arrivais le sourire sur les lèvres, je me jetais dans un fauteuil d’un air indolent et délibéré ; puis je voyais approcher Brigitte avec ses grands yeux doux et inquiets ; je prenais dans mes mains ses petites mains blanches, et je me perdais dans un rêve infini.

Comment donner un nom à une chose sans nom ? Étais-je bon ou étais-je méchant ? étais-je défiant ou étais-je fou ? Il ne faut pas y réfléchir, il faut aller ; cela était ainsi.

Nous avions pour voisine une jeune femme qui s’appelait madame Daniel ; elle ne manquait pas de beauté, encore moins de coquetterie ; elle était pauvre et voulait passer pour riche ; elle venait nous voir après dîner, et jouait toujours gros jeu contre nous, quoique ses pertes la missent mal à l’aise ; elle chantait et n’avait point de voix. Au fond de ce village ignoré, où sa mauvaise destinée la forçait à s’ensevelir, elle se sentait dévorée d’une soif inouïe de plaisir. Elle ne parlait que de Paris, où elle mettait les pieds deux ou trois jours par an ; elle prétendait suivre les modes ; ma chère Brigitte l’y aidait de son mieux, tout en souriant de pitié. Son mari était employé au cadastre ; il la menait, les jours de fête, au chef-lieu du département, et, affublée de tous ses atours, la petite femme dansait là de tout son cœur avec la garnison, dans les salons de la préfecture. Elle en revenait les yeux brillants et le corps brisé ; elle arrivait alors chez nous, afin d’avoir à conter ses prouesses, et les petits chagrins qu’elle avait causés. Le reste du temps, elle lisait des romans, n’ayant jamais rien vu de son ménage, qui du reste n’était pas ragoûtant.

Toutes les fois que je la voyais, je ne manquais pas de me moquer d’elle, ne trouvant rien de si ridicule que cette vie qu’elle croyait mener ; j’interrompais ses récits de fête pour lui demander des nouvelles de son mari et de son beau-père, qu’elle détestait par-dessus tout, l’un parce qu’il était son mari, et l’autre parce qu’il n’était qu’un paysan ; enfin nous n’étions guère ensemble sans nous disputer sur quelque sujet.

Je m’avisai, dans mes mauvais jours, de faire la cour à cette femme uniquement pour chagriner Brigitte. — Voyez, disais-je, comme madame Daniel entend parfaitement la vie ! De l’humeur enjouée dont elle est, peut-on souhaiter une plus charmante maîtresse ? J’entreprenais alors son éloge ; son babillage insignifiant devenait un laisser-aller plein de finesse, ses prétentions exagérées une envie de plaire toute naturelle ; était-ce sa faute si elle était pauvre ? du moins elle ne pensait qu’au plaisir et le confessait franchement ; elle ne faisait pas de sermons et n’écoutait pas ceux des autres. J’allais jusqu’à dire à Brigitte qu’elle devait la prendre pour modèle, et que c’était là tout à fait le genre de femmes qui me plaisait.

La pauvre madame Daniel surprit dans les yeux de Brigitte quelques signes de mélancolie. C’était une étrange créature, aussi bonne et aussi sincère, quand on la tirait de ses chiffons, qu’elle était sotte quand elle les avait en tête. Elle fit, à cette occasion, une action toute semblable à elle, c’est-à-dire à la fois bonne et sotte. Un beau jour, à la promenade, comme elles étaient toutes deux seules, elle se jeta dans les bras de Brigitte, lui dit qu’elle s’apercevait que je commençais à lui faire la cour, et que je lui adressais des propos dont l’intention n’était pas douteuse ; mais qu’elle savait que j’étais l’amant d’une autre, et que, pour elle, quoi qu’il pût arriver, elle mourrait plutôt que de détruire le bonheur d’une amie. Brigitte la remercia, et madame Daniel, ayant mis sa conscience en repos, ne se fit plus faute d’œillades pour me désoler de son mieux.

Lorsque, le soir, elle fut partie, Brigitte me dit d’un ton sévère ce qui s’était passé dans le bois ; elle me pria de lui épargner de pareils affronts à l’avenir. — Non pas, dit-elle, que j’en fasse cas, ni que je croie à ces plaisanteries ; mais, si vous avez quelque amour pour moi, il me semble qu’il est inutile d’apprendre à un tiers que vous ne l’avez pas tous les jours.

— Est-il possible, répondis-je en riant, que cela ait quelque importance ? Vous voyez bien que je me moque et que c’est pour passer le temps.

— Ah, mon ami, mon ami ! dit Brigitte, c’est un malheur qu’il faille passer le temps.

Quelques jours après, je lui proposai d’aller nous-mêmes à la préfecture, et de voir danser madame Daniel ; elle y consentit à regret. Tandis qu’elle achevait sa toilette, j’étais auprès de la cheminée, et je lui fis quelque reproche sur ce qu’elle perdait son ancienne gaieté. — Qu’avez-vous donc ? lui demandai-je (je le savais aussi bien qu’elle) ; pourquoi cet air morose qui maintenant ne vous quitte plus ? En vérité, vous nous ferez vivre dans un tête-à-tête un peu triste. Je vous ai connu autrefois un caractère plus joyeux, plus libre et plus ouvert ; il n’est guère flatteur pour moi de voir que je l’ai fait changer. Mais vous avez l’esprit claustral ; vous étiez née pour vivre au couvent.

C’était un dimanche : quand nous passâmes sur la promenade, Brigitte fit arrêter la voiture pour dire bonsoir à quelques bonnes amies, fraîches et braves filles de campagne qui s’en allaient danser aux Tilleuls. Après qu’elle les eut quittées, elle eut longtemps la tête à la portière ; son petit bal lui était cher ; elle porta son mouchoir à ses yeux.

Nous trouvâmes à la préfecture madame Daniel dans toute sa joie. Je commençai à la faire danser assez souvent pour qu’on le remarquât ; je lui fis mille compliments, et elle y répondit de son mieux.

Brigitte était en face de nous ; son regard ne nous quittait pas. Ce que j’éprouvais est difficile à dire ; c’était du plaisir et de la peine. Je la voyais clairement jalouse ; mais, au lieu d’en être touché, je fis tout ce qu’il fallait pour l’inquiéter davantage.

Je m’attendais, en revenant, à des reproches de sa part ; non seulement elle ne m’en fit pas, mais elle resta sombre et muette le lendemain et le jour suivant. Quand j’arrivais chez elle, elle venait à moi et m’embrassait ; après quoi, nous nous asseyions l’un en face de l’autre, préoccupés tous deux et échangeant à peine quelques paroles insignifiantes. Le troisième jour, elle parla, éclata en reproches amers, me dit que ma conduite était inexplicable, qu’elle ne savait qu’en penser, sinon que je ne l’aimais plus, mais qu’elle ne pouvait supporter cette vie, et qu’elle était résolue à tout plutôt que de souffrir mes bizarreries et mes froideurs. Elle avait les yeux pleins de larmes, et j’étais prêt à lui demander pardon, lorsqu’il lui échappa tout à coup quelques mots tellement amers que mon orgueil se révolta. Je lui répliquai sur le même ton, et notre querelle prit un caractère de violence. Je lui dis qu’il était ridicule que je ne pusse inspirer à ma maîtresse assez de confiance pour qu’elle s’en rapportât à moi sur les actions les plus ordinaires ; que madame Daniel n’était qu’un prétexte ; qu’elle savait fort bien que je ne pensais pas sérieusement à elle ; que sa prétendue jalousie n’était qu’un despotisme très réel, et que, du reste, si cette vie la fatiguait, il ne tenait qu’à elle de la rompre.

— Soit, me répondit-elle. Aussi bien, depuis que je suis à vous, je ne vous reconnais plus ; vous avez sans doute joué une comédie pour me persuader que vous m’aimiez ; elle vous lasse, et vous n’avez plus que du mal à me rendre. Vous me soupçonnez de vous tromper sur le premier mot qu’on vous dit, et je n’ai pas le droit de souffrir d’une insulte que vous me faites. Vous n’êtes plus l’homme que j’ai aimé.

— Je sais, lui dis-je, ce que c’est que vos souffrances. À quoi tient-il qu’elles ne se renouvellent à chaque pas que je ferai ? Je n’aurai bientôt plus la permission d’adresser la parole à une autre que vous. Vous feignez d’être maltraitée afin de pouvoir insulter vous-même. Vous m’accusez de tyrannie pour que je devienne un esclave ; puisque je trouble votre repos, vivez en paix ; vous ne me verrez plus.

Nous nous quittâmes avec colère, et je passai un jour sans la voir. Le lendemain soir, vers minuit, je me sentis une telle tristesse que je ne pus y résister. Je versai un torrent de larmes ; je m’accablai moi-même d’injures que je méritais bien. Je me dis que je n’étais qu’un fou, et qu’une méchante espèce de fou, de faire souffrir la plus noble, la meilleure des créatures. Je courus chez elle pour me jeter à ses pieds.

En entrant dans le jardin, je vis sa chambre éclairée, et une pensée douteuse me traversa l’esprit. — Elle ne m’attend pas à cette heure, me dis-je ; qui sait ce qu’elle fait ? Je l’ai laissée en larmes hier ; je vais peut-être la retrouver en train de chanter, et ne se souciant pas plus de moi que si je n’existais pas. Elle est peut-être à sa toilette, comme l’autre. Il faut que j’entre doucement et que je sache à quoi m’en tenir.

Je m’avançai sur la pointe du pied, et, la porte se trouvant par hasard entr’ouverte, je pus voir Brigitte sans en être vu.

Elle était assise devant sa table, et écrivait dans ce même livre qui avait causé mes premiers doutes sur son compte. Elle tenait dans sa main gauche une petite boîte de bois blanc qu’elle regardait de temps en temps avec une sorte de tremblement nerveux. Je ne sais ce qu’il y avait de sinistre dans l’apparence de tranquillité qui régnait dans la chambre. Son secrétaire était ouvert, et plusieurs liasses de papier y étaient rangées, comme venant d’y être mises en ordre.

Je fis quelque bruit en poussant la porte. Elle se leva, alla au secrétaire, qu’elle ferma, puis vint à moi avec un sourire. — Octave, me dit-elle, nous sommes deux enfants, mon ami. Notre querelle n’a pas le sens commun, et, si tu n’étais revenu ce soir, j’aurais été chez toi cette nuit. Pardonne-moi, c’est moi qui ai tort. Madame Daniel vient dîner demain ; fais-moi repentir, si tu veux, de ce que tu appelles mon despotisme. Pourvu que tu m’aimes, je suis heureuse ; oublions ce qui s’est passé, et ne gâtons pas notre bonheur.


CHAPITRE III


Notre querelle avait été, pour ainsi dire, moins triste que notre réconciliation ; elle fut accompagnée, de la part de Brigitte, d’un mystère qui m’effraya d’abord, puis qui me laissa dans l’âme une inquiétude perpétuelle.

Plus j’allais, plus se développaient en moi, malgré tous mes efforts, les deux éléments de malheur que le passé m’avait légués : tantôt une jalousie furieuse, pleine de reproches et d’injures, tantôt une gaieté cruelle, une légèreté affectée qui outrageait en plaisantant ce que j’avais moi-même de plus cher. Ainsi me poursuivaient sans relâche des souvenirs inexorables ; ainsi Brigitte, se voyant traitée alternativement ou comme une maîtresse infidèle ou comme une fille entretenue, tombait peu à peu dans une tristesse qui dévastait notre vie entière ; et le pire de tout, c’est que cette tristesse même, quoique j’en susse le motif et que je me sentisse coupable, ne m’en était pas moins à charge. J’étais jeune, et j’aimais le plaisir ; ce tête-à-tête de tous les jours avec une femme plus âgée que moi, qui souffrait et languissait, ce visage de plus en plus sérieux que j’avais toujours devant moi, tout cela révoltait ma jeunesse et m’inspirait des regrets amers pour ma liberté d’autrefois.

Lorsque, par un beau clair de lune, nous traversions lentement la forêt, nous nous sentions pris tous les deux d’une mélancolie profonde. Brigitte me regardait avec pitié ; nous allions nous asseoir sur une roche qui dominait une gorge déserte. Nous y passions des heures entières ; ses yeux à demi voilés plongeaient dans mon cœur à travers les miens, puis elle les reportait sur la nature, sur le ciel et sur la vallée. — Ah ! mon cher enfant, disait-elle, que je te plains ! tu ne m’aimes pas.

Pour gagner cette roche, il fallait faire deux lieues dans les bois ; autant pour revenir, cela faisait quatre. Brigitte n’avait peur ni de la fatigue ni de la nuit. Nous partions à onze heures du soir pour ne rentrer quelquefois qu’au matin. Quand il s’agissait de ces grandes courses, elle prenait une blouse bleue et des habits d’homme, disant avec gaieté que son costume habituel n’était pas fait pour les broussailles. Elle marchait devant moi dans le sable, avec un pas déterminé et un mélange si charmant de délicatesse féminine et de témérité enfantine, que je m’arrêtais pour la regarder à chaque instant. Il semblait, une fois lancée, qu’elle eût à accomplir une tâche difficile, mais sacrée ; elle allait devant comme un soldat, les bras ballants, et chantant à tue-tête ; tout d’un coup elle se retournait, venait à moi et m’embrassait. C’était pour aller ; au retour, elle s’appuyait sur mon bras : alors plus de chanson ; c’étaient des confidences, de tendres propos à voix basse, quoique nous fussions tous deux seuls à plus de deux lieues à la ronde. Je ne me souviens pas d’un seul mot, échangé durant le retour, qui ne fût pas d’amour ou d’amitié.

Un soir, nous avions pris, pour gagner la roche, un chemin de notre invention, c’est-à-dire que nous avions été à travers les bois sans suivre de chemin. Brigitte y allait de si bon cœur, et sa petite casquette de velours sur ses grands cheveux blonds lui donnait si bien l’air d’un gamin résolu, que j’oubliais qu’elle était femme lorsqu’il y avait quelque pas difficile à franchir. Plus d’une fois, elle avait été obligée de me rappeler pour l’aider à grimper aux rochers, tandis que, sans songer à elle, je m’étais déjà élancé plus haut. Je ne puis dire l’effet que produisait alors, dans cette nuit claire et magnifique, au milieu des forêts, cette voix de femme à demi joyeuse et à demi plaintive sortant de ce petit corps d’écolier, accroché aux genêts et aux troncs d’arbres et ne pouvant plus avancer. Je la prenais dans mes bras. — Allons, madame, lui disais-je en riant, vous êtes un joli petit montagnard brave et alerte ; mais vous écorchez vos petites mains blanches, et, malgré vos gros souliers ferrés, votre bâton et votre air martial, je vois qu’il faut vous emporter.

Nous arrivâmes tout essoufflés ; j’avais autour du corps une courroie, et je portais de quoi boire dans une bouteille d’osier ; lorsque nous fûmes sur la roche, ma chère Brigitte me demanda ma bouteille ; je l’avais perdue, aussi bien qu’un briquet qui nous servait à un autre usage : c’était à lire les noms des routes écrits sur les poteaux, quand nous nous étions égarés, ce qui arrivait continuellement. Je grimpais alors aux poteaux, et il s’agissait d’allumer le briquet assez à propos pour saisir au passage les lettres à demi effacées : tout cela follement, comme deux enfants que nous étions. Il fallait nous voir dans un carrefour, lorsqu’il y avait à déchiffrer, non pas un poteau, mais cinq ou six, jusqu’à ce que le bon se trouvât. Mais, ce soir-là, tout notre bagage était resté dans l’herbe. — Eh bien ! me dit Brigitte, nous passerons la nuit ici ; aussi bien, je suis fatiguée. Ce rocher est un lit un peu dur ; nous en ferons un avec des feuilles sèches. Asseyons-nous et n’en parlons plus.

La soirée était superbe ; la lune se levait derrière nous ; je la vois encore à ma gauche. Brigitte la regarda longtemps sortir doucement des dentelures noires que les collines boisées dessinaient à l’horizon. À mesure que la clarté de l’astre se dégageait des taillis épais et se répandait dans le ciel, la chanson de Brigitte devenait plus lente et plus mélancolique. Elle s’inclina bientôt, et me jetant ses bras au cou : — Ne crois pas, me dit-elle, que je ne comprenne pas ton cœur, et que je te fasse des reproches de ce que tu me fais souffrir. Ce n’est pas ta faute, mon ami, si tu manques de forces pour oublier ta vie passée ; c’est de bonne foi que tu m’as aimée, et je ne regretterai jamais, quand je devrais mourir de ton amour, le jour où je me suis donnée. Tu as cru renaître à la vie, et que tu oublierais dans mes bras le souvenir des femmes qui t’ont perdu. Hélas ! Octave, j’ai souri autrefois de cette précoce expérience que tu disais avoir acquise, et dont je t’entendais te vanter comme les enfants qui ne savent rien. Je croyais que je n’avais qu’à vouloir, et que tout ce qu’il y avait de bon dans ton cœur allait te venir sur les lèvres à mon premier baiser. Tu le croyais toi-même, et nous nous sommes trompés tous deux. Ô enfant ! tu portes au cœur une plaie qui ne veut pas guérir ; cette femme qui t’a trompé, il faut que tu l’aies bien aimée ! oui, plus que moi, bien plus, hélas ! puisqu’avec tout mon pauvre amour je ne puis effacer son image ; il faut aussi qu’elle t’ait cruellement trompé, puisque c’est en vain que je te suis fidèle. Et les autres, ces misérables, qu’ont-elles donc fait pour empoisonner ta jeunesse ? Les plaisirs qu’elles t’ont vendus étaient donc bien vifs et bien terribles, puisque tu me demandes de leur ressembler ! Tu te souviens d’elles près de moi ! Ah ! mon enfant, c’est là le plus cruel. J’aime mieux te voir, injuste et furieux, me reprocher des crimes imaginaires et te venger sur moi du mal que t’a fait ta première maîtresse, que de trouver sur ton visage cette affreuse gaieté, cet air de libertin railleur qui vient tout à coup se poser comme un masque de plâtre entre tes lèvres et les miennes. Dis-moi, Octave, pourquoi cela ? pourquoi ces jours où tu parles de l’amour avec mépris, et où tu railles si tristement jusqu’à nos épanchements les plus doux ? Quel empire avait donc pris sur tes nerfs irritables cette vie affreuse que tu as menée, pour que de pareilles injures flottent encore malgré toi sur tes lèvres ? Oui, malgré toi, car ton cœur est noble ; tu rougis toi-même de ce que tu fais ; tu m’aimes trop pour n’en pas souffrir, parce que tu vois que j’en souffre. Ah ! je te connais maintenant. La première fois que je t’ai vu ainsi, j’ai été prise d’une terreur dont rien ne peut te donner l’idée. J’ai cru que tu n’étais qu’un roué, que tu m’avais trompée à dessein par l’apparence d’un amour que tu n’éprouvais pas, et que je te voyais tel que tu étais véritablement. Ô mon ami ! j’ai pensé à la mort ; quelle nuit j’ai passée ! Tu ne connais pas ma vie ; tu ne sais pas que, moi qui te parle, je n’ai pas fait du monde une expérience plus douce que la tienne. Hélas ! elle est douce, la vie, mais c’est à ceux qui ne la connaissent pas.

Vous n’êtes pas, mon cher Octave, le premier homme que j’aie aimé. Il y a, au fond de mon cœur, une histoire fatale que je désire que vous sachiez. Mon père m’avait destinée, jeune encore, au fils unique d’un vieil ami. Ils étaient voisins de campagne, et possédaient deux petits domaines à peu près d’égale valeur. Les deux familles se voyaient tous les jours et vivaient pour ainsi dire ensemble. Mon père mourut ; il y avait longtemps que nous avions perdu ma mère. Je demeurai sous la garde de ma tante, que vous connaissez. Un voyage qu’elle fut obligée de faire quelque temps après la força de me confier à son tour à mon futur beau-père. Il ne m’appelait jamais autrement que sa fille, et il était si bien connu dans le pays que je devais épouser son fils, qu’on nous laissait tous deux ensemble avec la plus grande liberté.

Ce jeune homme, dont il est inutile de vous dire le nom, avait toujours paru m’aimer. Ce qui était depuis des années une amitié d’enfance devint de l’amour avec le temps. Il commençait, quand nous étions seuls, à me parler du bonheur qui nous attendait ; il me peignait son impatience. J’étais plus jeune que lui d’un an seulement, mais il avait fait dans le voisinage la connaissance d’un homme de mauvaise vie, espèce de chevalier d’industrie dont il avait écouté les conseils. Tandis que je me livrais à ses caresses avec la confiance d’un enfant, il résolut de tromper son père, de nous manquer à tous de parole et de m’abandonner après m’avoir perdue.

Son père nous avait fait venir un matin dans sa chambre, et là, en présence de toute la famille, nous avait annoncé que le jour de notre mariage était fixé. Le soir même de ce jour, il me rencontra au jardin, me parla de son amour avec plus de force que jamais, me dit que, puisque l’époque était décidée, il se regardait comme mon mari, et qu’il l’était devant Dieu depuis sa naissance. Je n’eus d’autre excuse à alléguer que ma jeunesse, mon ignorance et la confiance que j’avais. Je me donnai à lui avant d’être sa femme, et, huit jours après, il quitta la maison de son père ; il prit la fuite avec une femme que son nouvel ami lui avait fait connaître ; il nous écrivit qu’il partait pour l’Allemagne, et nous ne l’avons jamais revu.

Voilà, en un mot, l’histoire de ma vie ; mon mari l’a sue comme vous la savez maintenant. J’ai beaucoup d’orgueil, mon enfant, et j’avais juré dans ma solitude que jamais un homme ne me ferait souffrir une seconde fois ce que j’ai souffert alors. Je vous ai vu, et j’ai oublié mon serment, mais non pas ma douleur. Il faut me traiter doucement ; si vous êtes malade, je le suis aussi ; il faut avoir soin l’un de l’autre. Vous le voyez, Octave, je sais aussi ce que c’est que le souvenir du passé. Il m’inspire aussi près de vous des moments de terreur cruelle ; j’aurai plus de courage que vous, car peut-être ai-je plus souffert. Ce sera à moi de commencer ; mon cœur est bien peu sûr de lui, je suis encore bien faible ; ma vie, dans ce village, était si tranquille avant que tu y fusses venu ! je m’étais tant promis de n’y rien changer ! Tout cela me rend exigeante. Eh bien ! n’importe, je suis à toi. Tu m’as dit, dans tes bons moments, que la Providence m’a chargée de veiller sur toi comme une mère. C’est la vérité, mon ami ; je ne suis pas votre maîtresse tous les jours ; il y en a beaucoup où je suis, où je veux être votre mère. Oui, lorsque vous me faites souffrir, je ne vois plus en vous mon amant ; vous n’êtes plus qu’un enfant malade, défiant ou mutin, que je veux soigner ou guérir pour retrouver celui que j’aime et que je veux toujours aimer. Que Dieu me donne cette force ! ajouta-t-elle en regardant le ciel. Que Dieu, qui nous voit, qui m’entend, que le Dieu des mères et des amantes me laisse accomplir cette tâche ! Quand je devrais y succomber, quand mon orgueil qui se révolte, mon pauvre cœur qui se brise malgré moi, quand toute ma vie…

Elle n’acheva pas ; ses larmes l’arrêtèrent. Ô Dieu ! je l’ai vue là sur ses genoux, les mains jointes, inclinée sur la pierre ; le vent la faisait vaciller devant moi comme les bruyères qui nous environnaient. Frêle et sublime créature ! elle priait pour son amour. Je la soulevai dans mes bras. — Ô mon unique amie ! m’écriai-je, ô ma maîtresse, ma mère et ma sœur ! demande aussi pour moi que je puisse t’aimer comme tu le mérites ! Demande que je puisse vivre ! que mon cœur se lave dans tes larmes ; qu’il devienne une hostie sans tache, et que nous la partagions devant Dieu !

Nous nous renversâmes sur la pierre. Tout se taisait autour de nous ; au-dessus de nos têtes se déployait le ciel resplendissant d’étoiles. — Le reconnais-tu ? dis-je à Brigitte ; te souviens-tu du premier jour ?

Dieu merci, depuis cette soirée, nous ne sommes jamais retournés à cette roche. C’est un autel qui est resté pur ; c’est un des seuls spectres de ma vie qui soit encore vêtu de blanc lorsqu’il passe devant mes yeux.


CHAPITRE IV


Comme je traversais la place, je vis un soir deux hommes arrêtés, dont l’un disait assez haut : Il paraît qu’il l’a maltraitée. — C’est sa faute, répondit l’autre ; pourquoi choisir un homme pareil ? Il n’a eu affaire qu’à des filles ; elle porte la peine de sa folie.

Je m’avançai dans l’obscurité pour reconnaître ceux qui parlaient ainsi, et tâcher d’en entendre davantage ; mais ils s’éloignèrent en me voyant.

Je trouvai Brigitte inquiète ; sa tante était gravement malade ; elle n’eut que le temps de me dire quelques mots. Je ne pus la voir d’une semaine entière ; je sus qu’elle avait fait venir un médecin de Paris ; enfin, un jour, elle m’envoya demander.

— Ma tante est morte, me dit-elle ; je perds le seul être qui me restât sur la terre. Je suis maintenant seule au monde, et je vais quitter le pays.

— Ne suis-je donc vraiment rien pour vous ?

— Si, mon ami ; vous savez que je vous aime, et je crois souvent que vous m’aimez. Mais comment pourrais-je compter sur vous ? Je suis votre maîtresse, hélas ! sans que vous soyez mon amant. C’est pour vous que Shakspeare a dit ce triste mot : « Fais-toi faire un habit de taffetas changeant, car ton cœur est semblable à l’opale aux mille couleurs. » Et moi, Octave, ajouta-t-elle en me montrant sa robe de deuil, je suis vouée à une seule couleur et pour longtemps : je n’en changerai plus.

— Quittez le pays si vous voulez ; ou je me tuerai, ou je vous suivrai. Ah ! Brigitte, continuai-je en me mettant à genoux devant elle, vous avez pensé que vous étiez seule en voyant mourir votre tante ! C’est la plus cruelle punition que vous puissiez m’infliger ; jamais je n’ai senti avec plus de douleur la misère de mon amour pour vous. Il faut que vous rétractiez cette pensée horrible ; je la mérite, mais elle me tue. Ô Dieu ! serait-ce vrai que je compte pour rien dans votre vie, ou que je n’y suis quelque chose que par le mal que je vous fais ?

— Je ne sais, dit-elle, qui s’occupe de nous ; il s’est répandu depuis quelque temps, dans ce village et dans les environs, des discours singuliers. Les uns disent que je me perds ; on m’accuse d’imprudence et de folie ; les autres vous représentent comme un homme cruel et dangereux. On a fouillé, je ne sais comment, jusque dans nos plus secrètes pensées ; ce que je croyais savoir seule, ces inégalités dans votre conduite et les tristes scènes auxquelles elles ont donné lieu, tout cela est connu ; ma pauvre tante m’en a parlé ; et il y a longtemps qu’elle le savait sans en rien dire. Qui sait si tout cela ne l’a pas fait descendre plus vite, plus cruellement, dans le tombeau ? Lorsque je rencontre à la promenade mes anciennes amies, elles m’abordent froidement ou s’éloignent à mon approche ; mes chères paysannes elles-mêmes, ces bonnes filles qui m’aimaient tant, lèvent les épaules le dimanche lorsqu’elles voient ma place vide sous l’orchestre de leur petit bal. Pourquoi, comment cela se fait-il ? je l’ignore, vous aussi sans doute ; mais il faut que je parte ; je ne puis supporter cela. Et cette mort, cette maladie subite et affreuse, par-dessus tout, cette solitude ! cette chambre vide ! Le courage me manque ; mon ami, mon ami, ne m’abandonnez pas !

Elle pleurait ; j’aperçus dans la chambre voisine des hardes en désordre, une malle à terre, et tout ce qui annonce des préparatifs de départ. Il était clair qu’au moment de la mort de sa tante, Brigitte avait voulu partir sans moi, et qu’elle n’en avait pas eu la force. Elle était, en effet, si abattue qu’elle ne parlait qu’avec peine ; sa situation était horrible, et c’était moi qui l’avais faite. Non seulement elle était malheureuse, mais on l’outrageait en public ; et l’homme en qui elle aurait dû trouver à la fois un soutien et un consolateur n’était pour elle qu’une source plus féconde encore d’inquiétude et de tourments.

Je sentis si vivement mes torts, que je me fis honte à moi-même. Après tant de promesses, tant d’exaltation inutile, tant de projets et tant d’espérances, voilà, en somme, ce que j’avais fait, et dans l’espace de trois mois. Je me croyais dans le cœur un trésor, et il n’en était sorti qu’un fiel amer, l’ombre d’un rêve, et le malheur d’une femme que j’adorais. Pour la première fois, je me trouvais réellement en face de moi-même ; Brigitte ne me reprochait rien ; elle voulait partir et ne le pouvait pas ; elle était prête à souffrir encore. Je me demandai tout à coup si je ne devais pas la quitter, si ce n’était pas à moi de la fuir et de la délivrer d’un fléau.

Je me levai, et, passant dans la chambre voisine, j’allai m’asseoir sur la malle de Brigitte. Là, j’appuyai mon front dans mes mains et demeurai comme anéanti. Je regardais autour de moi tous ces paquets à moitié faits, ces hardes étalées sur les meubles ; hélas ! je les connaissais toutes ; il y avait un peu de mon cœur après tout ce qui l’avait touchée. Je commençai à calculer tout le mal que j’avais causé, je revis passer ma chère Brigitte sous l’allée des tilleuls, son chevreau blanc courant après elle.

— Ô homme ! m’écriai-je, et de quel droit ? Qui te rend si osé que de venir ici et de mettre la main sur cette femme ? Qui a permis qu’on souffre pour toi ? Tu te peignes devant ton miroir, et t’en vas, fat, en bonne fortune chez ta maîtresse désolée ; tu te jettes sur les coussins où elle vient de prier pour toi et pour elle, et tu frappes doucement, d’un air dégagé, sur ces mains fluettes qui tremblent encore. Tu ne t’entends pas trop mal à exalter une pauvre tête, et tu pérores assez chaudement dans tes délires amoureux, à peu près comme les avocats qui sortent les yeux rouges d’un méchant procès qu’ils ont perdu. Tu fais le petit enfant prodigue, tu badines avec la souffrance ; tu trouves du laisser-aller à accomplir à coups d’épingle un meurtre de boudoir. Que diras-tu au Dieu vivant lorsque ton œuvre sera achevée ? Où s’en va la femme qui t’aime ? Où glisses-tu, où tombes-tu, pendant qu’elle s’appuie sur toi ? De quel visage enseveliras-tu un jour ta pâle et misérable amante, comme elle vient d’ensevelir le dernier être qui la protégeait ? Oui, oui, sans aucun doute, tu l’enseveliras ; car ton amour la tue et la consume ; tu l’as vouée à tes furies, et c’est elle qui les apaise. Si tu suis cette femme, elle mourra par toi. Prends garde ! son bon ange hésite, il est venu frapper ce coup dans cette maison pour en chasser une passion fatale et honteuse ; il a inspiré à Brigitte cette pensée de son départ ; il lui donne peut-être en ce moment à l’oreille son dernier avertissement. Ô assassin ! ô bourreau ! prends garde ! il s’agit de vie et de mort.

Ainsi je me parlais à moi-même ; puis je vis sur un coin du sofa une petite robe de guingamp rayé, déjà pliée pour entrer dans la malle. Elle avait été le témoin de l’un des seuls de nos jours heureux. Je la touchai et la soulevai.

— Moi, te quitter ! lui dis-je ; moi, te perdre ! Ô petite robe ! tu veux partir sans moi ?

Non, je ne puis abandonner Brigitte ; dans ce moment, ce serait une lâcheté. Elle vient de perdre sa tante ; la voilà seule ; elle est en butte aux propos de je ne sais quel ennemi. Ce ne peut être que Mercanson ; il aura sans doute raconté son entretien avec moi sur Dalens, et, me voyant jaloux un jour, il en aura conclu et deviné le reste. Assurément, c’est cette couleuvre qui vient baver sur ma fleur bien-aimée. Il faut d’abord que je l’en punisse, il faut ensuite que je répare le mal que j’ai fait à Brigitte. Insensé que je suis ! je pense à la quitter lorsqu’il faut lui consacrer ma vie, expier mes torts, lui rendre en bonheur, en soins et en amour, ce que j’ai fait couler de larmes de ses yeux ! lorsque je suis son seul appui au monde, son seul ami, sa seule épée ! lorsque je dois la suivre au bout de l’univers, lui faire un abri de mon corps, la consoler de m’avoir aimé et de s’être donnée à moi !

— Brigitte ! m’écriai-je en rentrant dans la chambre où elle était restée, attendez-moi une heure et je reviens.

— Où allez-vous ? demanda-t-elle.

— Attendez-moi, lui dis-je, ne partez pas sans moi. Souvenez-vous des paroles de Ruth : « En quelque lieu que vous alliez, votre peuple sera mon peuple, et votre Dieu sera mon Dieu ; la terre où vous mourrez me verra mourir, et je serai ensevelie où vous le serez. »

Je la quittai précipitamment, et je courus chez Mercanson ; on me dit qu’il était sorti, et j’entrai chez lui pour l’attendre.

Je m’étais assis dans un coin, sur la chaise de cuir du prêtre, devant sa table noire et sale. Je commençais à trouver le temps long, lorsque je vins à me rappeler mon duel au sujet de ma première maîtresse.

— J’y ai reçu, me dis-je, un bon coup de pistolet, et j’en suis resté un fou ridicule. Qu’est-ce que je viens faire ici ? Ce prêtre ne se battra pas ; si je vais lui chercher querelle, il me répondra que la forme de son habit le dispense de m’écouter, et il en jasera un peu davantage quand je serai parti. Quels sont d’ailleurs ces propos que l’on tient ? De quoi s’inquiète Brigitte ? On dit qu’elle se perd de réputation, que je la maltraite et qu’elle a tort de le souffrir. Quelle sottise ! cela ne regarde personne ; il n’y a rien de mieux que de laisser dire ; en pareil cas, s’occuper de ces misères, c’est leur donner de l’importance. Peut-on empêcher des gens de province de s’occuper de leurs voisins ? Peut-on empêcher des bégueules de médire d’une femme qui prend un amant ? Quel moyen saurait-on trouver de faire cesser un bruit public ? Si on dit que je la maltraite, c’est à moi à prouver le contraire par ma conduite avec elle et non par de la violence. Il serait aussi ridicule de chercher querelle à Mercanson que de quitter un pays parce qu’on y jase. Non, il ne faut pas quitter le pays ; c’est une maladresse ; ce serait faire dire à tout le monde qu’on avait raison contre nous, et donner gain de cause aux bavards. Il ne faut ni partir, ni se soucier des propos.

Je retournai chez Brigitte ; une demi-heure s’était à peine passée, et j’avais changé trois fois de sentiment. Je la dissuadai de son projet ; je lui racontai ce que je venais de faire, et pourquoi je m’étais abstenu. Elle m’écouta avec résignation ; cependant elle voulait partir ; cette maison où sa tante était morte lui était odieuse ; il fallut bien des efforts de ma part pour la faire consentir à rester ; j’y parvins enfin. Nous nous répétâmes que nous méprisions les propos du monde, qu’il ne fallait leur céder en rien, ni rien changer à notre vie habituelle. Je lui jurai que mon amour la consolerait de tous ses chagrins, et elle feignit de l’espérer. Je lui dis que cette circonstance m’avait si bien éclairé sur mes torts, que ma conduite lui prouverait mon repentir, que je voulais chasser de moi comme un fantôme tout le mauvais levain qui restait dans mon cœur, qu’elle n’aurait désormais à souffrir ni de mon orgueil ni de mes caprices ; et ainsi, triste et patiente, toujours suspendue à mon cou, elle obéit à un pur caprice que je prenais moi-même pour un éclair de ma raison.


CHAPITRE V


Un jour, en rentrant au logis, je vis ouverte une petite chambre qu’elle appelait son oratoire ; il n’y avait, en effet, pour tout meuble qu’un prie-Dieu et un petit autel, avec une croix et quelques vases de fleurs. Du reste, les murs et les rideaux, tout était blanc comme la neige. Elle s’y enfermait quelquefois, mais rarement, depuis que je vivais chez elle.

Je me penchai contre la porte, et je vis Brigitte assise à terre au milieu de fleurs qu’elle venait de jeter. Elle tenait une petite couronne qui me parut être d’herbes sèches, et elle la brisait entre ses mains.

— Que faites-vous donc ? lui demandai-je. Elle tressaillit et se leva. — Ce n’est rien, dit-elle, un jouet d’enfant ; c’est une vieille couronne de roses qui s’est fanée dans cet oratoire ; il y a longtemps que je l’y avais mise ; je suis venue pour changer mes fleurs.

Elle parlait d’une voix tremblante et paraissait prête à défaillir. Je me souvins de ce nom de Brigitte-la-Rose, que je lui avais entendu donner. Je lui demandai si par hasard ce n’était pas sa couronne de rosière qu’elle venait de briser ainsi.

— Non, répondit-elle en pâlissant.

— Oui, m’écriai-je, oui, sur ma vie ! Donnez-m’en les morceaux.

Je les ramassai et les posai sur l’autel, puis je restai muet, les yeux fixés sur ce débris.

— N’aurais-je pas raison, dit-elle, si c’était ma couronne, de l’avoir ôtée de ce mur où elle était depuis si longtemps ? À quoi ces ruines sont-elles bonnes ? Brigitte-la-Rose n’est plus de ce monde, pas plus que les roses qui l’ont baptisée.

Elle sortit ; j’entendis un sanglot, et la porte se ferma sur moi ; je tombai à genoux sur la pierre, et je pleurai amèrement.

Lorsque je remontai chez elle, je la trouvai assise à table ; le dîner était prêt, et elle m’attendait. Je pris ma place en silence, et il ne fut pas question de ce que nous avions dans le cœur.


CHAPITRE VI


C’était, en effet, Mercanson qui avait raconté dans le village et dans les châteaux environnants mon entretien avec lui sur Dalens, et les soupçons que, malgré moi, je lui avais laissé voir clairement. On sait comment, dans les provinces, les propos médisants se répètent, volent de bouche en bouche et s’exagèrent ; ce fut alors ce qui arriva.

Brigitte et moi, nous nous trouvions l’un vis-à-vis de l’autre dans une position nouvelle. Quelque faiblesse qu’elle eût mise dans sa tentative de départ, elle ne l’en avait pas moins faite. C’était sur ma prière qu’elle était restée ; il y avait là une obligation. Je m’étais engagé à ne troubler son repos ni par ma jalousie, ni par ma légèreté ; chaque parole dure ou railleuse qui m’échappait était une faute ; chaque regard triste qu’elle m’adressait était un reproche senti et mérité.

Son bon et simple naturel lui fit trouver d’abord à sa solitude un charme de plus ; elle pouvait me voir à toute heure et sans être obligée à aucune précaution. Peut-être se livra-t-elle à cette facilité pour me prouver qu’elle préférait son amour à sa réputation ; il semblait qu’elle se repentît de s’être montrée sensible aux discours des médisants. Quoi qu’il en soit, au lieu de veiller sur nous et de nous défendre de la curiosité, nous prîmes, au contraire, un genre de vie plus libre et plus insouciant que jamais.

J’allais chez elle à l’heure du déjeuner ; n’ayant rien à faire dans la journée, je ne sortais qu’avec elle. Elle me retenait à dîner, la soirée s’ensuivait par conséquent ; bientôt, lorsque l’heure de rentrer arrivait, nous imaginâmes mille prétextes, nous prîmes mille précautions illusoires qui, au fond, n’en étaient point. Enfin je vivais, pour ainsi dire, chez elle, et nous faisions semblant de croire que personne ne s’en apercevait.

Je tins parole quelque temps, et pas un nuage ne troubla notre tête-à-tête. Ce furent d’heureux jours ; ce n’est pas de ceux-là qu’il faut parler.

On disait partout dans le pays que Brigitte vivait publiquement avec un libertin arrivé de Paris ; que son amant la maltraitait, que leur temps se passait à se quitter et à se reprendre, mais que tout cela finirait mal. Autant on avait donné de louanges à Brigitte pour sa conduite passée, autant on la blâmait maintenant. Il n’était rien dans cette conduite même, autrefois digne de tous les éloges, qu’on n’allât rechercher pour y trouver une mauvaise interprétation. Ses courses solitaires dans les montagnes, dont la charité était le but et qui n’avaient jamais fait naître un soupçon, devinrent tout à coup le sujet des quolibets et des railleries. On parlait d’elle comme d’une femme qui avait perdu tout respect humain, et qui devait s’attirer justement d’inévitables et affreux malheurs.

J’avais dit à Brigitte que mon avis était de laisser jaser, et je ne voulais pas paraître me soucier de ces propos ; mais la vérité est qu’ils me devenaient insupportables. Je sortais quelquefois exprès, et j’allais faire des visites dans les environs, pour tâcher d’entendre un mot positif que j’eusse pu regarder comme une insulte, afin d’en demander raison. J’écoutais avec intention tout ce qui se disait à voix basse dans un salon où je me trouvais ; mais je ne pouvais rien saisir ; pour me déchirer à son aise, on attendait que je fusse parti. Je rentrais alors au logis, et je disais à Brigitte que tous ces contes n’étaient que des misères et qu’il fallait être fou pour s’en occuper ; qu’on parlerait de nous tant qu’on voudrait, et que je n’en voulais rien savoir.

N’étais-je point coupable au delà de toute expression ? Si Brigitte était imprudente, n’était-ce pas à moi de réfléchir et de l’avertir du danger ? Tout au contraire, je pris, pour ainsi dire, le parti du monde contre elle.

J’avais commencé par me montrer insouciant ; j’en vins bientôt à me montrer méchant. — Vraiment, disais-je à Brigitte, on dit du mal de vos excursions nocturnes. Êtes-vous bien sûre qu’on a tort ? Ne s’est-il rien passé dans les allées et dans les grottes de cette forêt romantique ? N’avez-vous jamais accepté, pour rentrer à la brune, le bras d’un inconnu, comme vous avez accepté le mien ? Était-ce bien la charité seule qui vous servait de divinité dans ce beau temple de verdure que vous traversiez si courageusement ?

Le premier regard de Brigitte, lorsque je commençai à prendre ce ton, ne sortira jamais de ma mémoire ; j’en frissonnai moi-même. — Mais, bah ! pensai-je, elle ferait comme ma première maîtresse, si je prenais fait et cause pour elle ; elle me montrerait au doigt comme un sot ridicule, et je payerais pour tous aux yeux du public.

De l’homme qui doute à celui qui renie, il n’y a guère de distance. Tout philosophe est cousin d’un athée. Après avoir dit à Brigitte que je doutais de sa conduite passée, j’en doutai véritablement, et dès que j’en doutai, je n’y crus pas.

J’en venais à me figurer que Brigitte me trompait, elle que je ne quittais pas une heure par jour ; je faisais quelquefois à dessein des absences assez longues, et je convenais avec moi-même que c’était pour l’éprouver ; mais, au fond, ce n’était que pour me donner, comme à mon insu, sujet de douter et de railler. Alors, j’étais content lorsque je lui faisais remarquer que, bien loin d’être encore jaloux, je ne me souciais plus de ces folles craintes qui me traversaient autrefois l’esprit ; bien entendu que cela voulait dire que je ne l’estimais pas assez pour être jaloux.

J’avais d’abord gardé pour moi-même les remarques que je faisais ; je trouvai bientôt du plaisir à les faire tout haut devant Brigitte. Sortions-nous pour une promenade : — Cette robe est jolie, lui disais-je ; telle fille de mes amies en a, je crois, une pareille. Étions-nous à table : — Allons, ma chère, mon ancienne maîtresse chantait sa chanson au dessert ; il convient que vous l’imitiez. Se mettait-elle au piano : — Ah ! de grâce, jouez-moi donc la valse qui était de mode l’hiver passé ; cela me rappelle le bon temps.

Lecteur, cela dura six mois ; pendant six mois entiers, Brigitte, calomniée, exposée aux insultes du monde, eut à essuyer de ma part tous les dédains et toutes les injures qu’un libertin colère et cruel peut prodiguer à la fille qu’il paye.

Au sortir de ces scènes affreuses, où mon esprit s’épuisait en tortures et déchirait mon propre cœur, tour à tour accusant et raillant, mais toujours avide de souffrir et de revenir au passé, au sortir de là, un amour étrange, une exaltation poussée jusqu’à l’excès, me faisait traiter ma maîtresse comme une idole, comme une divinité. Un quart d’heure après l’avoir insultée, j’étais à genoux ; dès que je n’accusais plus, je demandais pardon ; dès que je ne raillais plus, je pleurais. Alors un délire inouï, une fièvre de bonheur s’emparait de moi ; je me montrais navré de joie ; je perdais presque la raison par la violence de mes transports ; je ne savais que dire, que faire, qu’imaginer pour réparer le mal que j’avais fait. Je prenais Brigitte dans mes bras, et je lui faisais répéter cent fois, mille fois, qu’elle m’aimait et qu’elle me pardonnait. Je parlais d’expier mes torts et de me brûler la cervelle si je recommençais à la maltraiter. Ces élans du cœur duraient des nuits entières, pendant lesquelles je ne cessais de parler, de pleurer, de me rouler aux pieds de Brigitte, de m’enivrer d’un amour sans bornes, énervant, insensé. Puis le matin venait, le jour paraissait ; je tombais sans force, je m’endormais, et je me réveillais le sourire sur les lèvres, me moquant de tout et ne croyant à rien.

Durant ces nuits de volupté terrible, Brigitte ne paraissait pas se souvenir qu’il y eût en moi un autre homme que celui qu’elle avait devant les yeux. Lorsque je lui demandais pardon, elle haussait les épaules, comme pour me dire : — Ne sais-tu pas que je te pardonne ? Elle se sentait gagnée de ma fièvre. Que de fois je l’ai vue, pâle de plaisir et d’amour, me dire qu’elle me voulait ainsi, que c’était sa vie que ces orages ; que les souffrances qu’elle endurait lui étaient chères ainsi payées, qu’elle ne se plaindrait jamais tant qu’il resterait dans mon cœur une étincelle de notre amour ; qu’elle savait qu’elle en mourrait, mais qu’elle espérait que j’en mourrais moi-même ; enfin que tout lui était bon, lui était doux, venant de moi, les insultes comme les larmes, et que ces délices étaient son tombeau.

Cependant, les jours s’écoulaient, et mon mal empirait sans cesse ; mes accès de méchanceté et d’ironie prenaient un caractère sombre et intraitable. J’avais, au milieu de mes folies, de véritables accès de fièvre, qui me frappaient comme des coups de foudre ; je m’éveillais tremblant de tous mes membres et couvert d’une sueur froide. Un mouvement de surprise, une impression inattendue me faisait tressaillir jusqu’à effrayer ceux qui me voyaient. Brigitte, de son côté, quoiqu’elle ne se plaignît pas, portait sur le visage des marques d’une altération profonde. Quand je commençais à la maltraiter, elle sortait sans mot dire et s’enfermait. Dieu merci, je n’ai jamais porté la main sur elle ; dans mes plus grands accès de violence, je serais plutôt mort que de la toucher.

Un soir, la pluie fouettait les vitres ; nous étions seuls, les rideaux fermés. — Je me sens d’humeur joyeuse, dis-je à Brigitte, et cependant ce temps horrible m’attriste malgré moi. Il ne faut pas nous laisser faire, et, si vous êtes de mon avis, nous nous divertirons en dépit de l’orage.

Je me levai et j’allumai toutes les bougies qui se trouvaient dans les flambeaux. La chambre, assez petite, en fut tout à coup éclairée comme d’une illumination. En même temps, un feu ardent (nous étions à l’hiver) y répandait une chaleur étouffante. — Allons, dis-je, qu’allons-nous faire en attendant qu’il soit temps de souper ?

Je pensai qu’alors, à Paris, c’était le temps du carnaval. Il me sembla voir passer devant moi les voitures de masques qui se croisent aux boulevards. J’entendais la foule joyeuse se renvoyer, à l’entrée des théâtres, mille propos étourdissants ; je voyais les danses lascives, les costumes bariolés, le vin et la folie ; toute ma jeunesse me fit bondir le cœur. — Déguisons-nous, dis-je à Brigitte. Ce sera pour nous seuls ; qu’importe ? Si nous n’avons pas de costumes, nous avons de quoi nous en faire, et nous en passerons le temps plus agréablement.

Nous prîmes dans une armoire des robes, des châles, des manteaux, des écharpes, des fleurs artificielles ; Brigitte, comme toujours, montrait une gaieté patiente. Nous nous travestîmes tous deux ; elle voulut me coiffer elle-même ; nous avions mis du rouge, et nous nous étions poudrés ; tout ce qu’il nous fallait pour cela s’était trouvé dans une vieille cassette, qui venait, je crois, de la tante. Enfin, au bout d’une heure, nous ne nous reconnaissions plus l’un l’autre. La soirée se passa à chanter, à imaginer mille folies ; vers une heure du matin, il fut temps de souper.

Nous avions fouillé dans toutes les armoires ; il y en avait une près de moi qui était restée entr’ouverte. En m’asseyant pour me mettre à table, j’y aperçus sur un rayon le livre dont j’ai déjà parlé, où Brigitte écrivait souvent.

— N’est-ce pas le recueil de vos pensées ? demandai-je en étendant le bras et en le prenant. Si ce n’est pas une indiscrétion, laissez-moi y jeter les yeux.

J’ouvris le livre, quoique Brigitte fît un geste pour m’en empêcher ; à la première page, je tombai sur ces mots « Ceci est mon testament. »

Tout était écrit d’une main tranquille ; j’y trouvai d’abord un récit fidèle, sans amertume et sans colère, de tout ce que Brigitte avait souffert par moi depuis qu’elle était ma maîtresse. Elle annonçait une ferme détermination de tout supporter tant que je l’aimerais, et de mourir quand je la quitterais. Ses dispositions étaient faites ; elle rendait compte, jour par jour, du sacrifice de sa vie. Ce qu’elle avait perdu, ce qu’elle avait espéré, l’isolement affreux où elle se trouvait jusque dans mes bras, la barrière toujours croissante qui s’interposait entre nous, les cruautés dont je payais son amour et sa résignation, tout cela était raconté sans une plainte ; elle prenait à tâche, au contraire, de me justifier. Enfin elle arrivait au détail de ses affaires personnelles et réglait ce qui regardait ses héritiers. C’était par le poison, disait-elle, qu’elle en finirait avec la vie. Elle mourrait de sa propre volonté, et défendait expressément que sa mémoire servît jamais de prétexte à quelque démarche contre moi. « Priez pour lui ! » telle était sa dernière parole.

Je trouvai dans l’armoire, sur le même rayon, une petite boîte que j’avais déjà vue, pleine d’une poudre fine et bleuâtre, semblable à du sel.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? demandai-je à Brigitte en portant la boîte à mes lèvres. Elle poussa un cri terrible et se jeta sur moi.

— Brigitte, lui dis-je, dites-moi adieu. J’emporte cette boîte ; vous m’oublierez et vous vivrez, si vous voulez m’épargner un meurtre. Je partirai cette nuit même, et ne vous demande point de pardon ; vous me l’accorderiez que Dieu n’en voudrait pas. Donnez-moi un dernier baiser.

Je me penchai sur elle et la baisai au front. — Pas encore ! s’écria-t-elle avec angoisse. Mais je la repoussai sur le sofa et m’élançai hors de la chambre.

Trois heures après, j’étais prêt à partir, et les chevaux de poste étaient arrivés. La pluie tombait toujours, et je montai à tâtons dans la voiture. Au même instant, le postillon partit ; je sentis deux bras qui me serraient le corps, et un sanglot qui se collait sur ma bouche.

C’était Brigitte. Je fis tout au monde pour la décider à rester ; je criai qu’on arrêtât ; je lui dis tout ce que je pus imaginer pour lui persuader de descendre ; j’allai même jusqu’à lui promettre que je reviendrais un jour à elle, lorsque le temps et les voyages auraient effacé le souvenir du mal que je lui avais fait. Je m’efforçai de lui prouver que ce qui avait été hier serait encore demain ; je lui répétai que je ne pouvais que la rendre malheureuse, que s’attacher à moi, c’était faire de moi un assassin. J’employai la prière, les serments, la menace même ; elle ne me répondit qu’un mot : — Tu pars, emmène-moi ; quittons le pays, quittons le passé. Nous ne pouvons plus vivre ici ; allons ailleurs, où tu voudras ; allons mourir dans un coin de la terre. Il faut que nous soyons heureux, moi par toi, toi par moi.

Je l’embrassai avec un tel transport que je crus sentir mon cœur se briser. — Pars donc ! criai-je au postillon. Nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre, et les chevaux partirent au galop.