La Confession d’une jeune fille/7

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Calmann Lévy (1p. 43-48).



VII


La demeure de ma grand’mère était comme le cadre nécessaire à sa douce image. Dans cette vieille maison lourde, carrée, insignifiante de formes, et sur ces roches ardentes qui relevaient au-dessus du lit de la Dardenne, la châtelaine s’était créé peu à peu une oasis de repos, de silence et de fraîcheur. Elle n’avait, à aucun prix, voulu vendre ses vieux arbres à la marine, cette implacable ennemie des ombrages du littoral. La maison était tout enveloppée d’ombre, et on y regardait à deux fois avant de couper une branche qui menaçait d’entrer dans les chambres. En outre, on avait laissé s’étendre les vignes, les chèvrefeuilles, les rosiers grimpants, les bignones et les jasmins des Açores, dont les berceaux s’étaient, dans le principe, arrondis sur les piliers à l’italienne qui dessinaient les allées du parterre ; leurs guirlandes s’entre-croisaient de toutes parts sur des fils de fer, si bien que tout le jardin en terrasse était couvert de fleurs et de feuillages. Les plantes basses en avaient nécessairement disparu, on les cultivait au flanc de la colline. Ma grand’mère vivait sous son berceau et chérissait exclusivement certains arbustes exotiques dont jadis son mari avait, de ses lointains voyages, apporté la semence, entre autres un pittospore de Chine qui était devenu un arbre véritable, et dont le tronc lisse et noir se penchait en dehors de la terrasse et masquait un peu aux fenêtres du salon la grande et sereine perspective de la mer. On se résignait à sortir pour la regarder. Le pittospore était si beau, si chargé de fleurs au printemps, il donnait une ombre si persistante, et un arbre de cette espèce et de cette venue était si rare en France, que c’eût été un sacrilège même de l’ébrancher.

Naturellement je trouvais le jardin de la terrasse un peu étroit et un peu fermé. Je préférais le précipice de la Salle verte, où l’on arrivait par le potager quand l’eau était basse, mais où j’aimais à pénétrer par un passage étroit et dangereux sur les rochers situés en amont. Cette Salle verte était un petit cirque de rochers à pic couverts de végétation, où la Dardenne arrivait en cascatelles sur de gros blocs disposés avec une grâce sauvage, s’arrêtait tranquille pour former un tout petit lac, et sortait en recommençant à bondir et à gronder. C’était un délicieux endroit, mais où il ne fallait pas s’endormir en temps d’orage, car une crue subite du torrent pouvait vous couper la retraite par l’une et l’autre issue. Il m’était défendu d’y aller seule ; aussi, dès que j’étais seule, je ne manquais pas d’y aller.

Au-dessous du château et en aval de la Salle verte, nous avions un vieux moulin alimenté par un canal d’origine moresque et toujours bien entretenu, qui nous amenait les eaux de la belle source de la Dardenne. Le torrent de la Salle verte n’en était que le trop-plein. Ce canal, réuni plus bas au torrent, formait une véritable rivière qui allait faire tourner d’autres moulins dans la direction de Toulon. Toute la gorge, fortement inclinée vers la mer, descendait en étages de plus en plus spacieux. Au pied de la longue et imposante montagne du Pharon, du point où nous étions, nous dominions un paysage immense de profondeur, resserré dans de hautes et fières collines, et terminé par une muraille d’azur, la Méditerranée Le canon des forts tonnait au loin à toute heure ; l’entrée bruyante des navires dans le port, tous les signaux, tous les saluts étaient répétés dix fois par les échos de la montagne. La Dardenne grondait souvent aussi, quand les orages la rendaient méchante et lui faisaient franchir ses grands escaliers naturels de roches calcaires où croissaient les myrtes et les lauriers-roses. Le contraste de ces fracas soudains et brutaux avec ce paysage morne et désert est une des premières impressions d’enfance que je me retrace vivement. Plus tard, je l’ai souvent comparé à celui de ma vie intérieure, agitée, fantasque, au sein d’une vie extérieure aride et monotone.

Ma grand’mère cherchait toujours un moyen d’adoucir la misère de l’abbé Costel et de son fils adoptif, quand une occasion se présenta. Une nièce que ma bonne maman aimait mourut, et je vis cette chère mère pleurer pour la première fois, ce qui m’émut beaucoup. La défunte nièce, qui demeurait à Grasse de son vivant, venait pourtant nous voir si rarement, que je me la rappelle à peine. C’était une demoiselle d’Artigues, mariée sans fortune à un Valangis du Dauphiné, homme très-orgueilleux et très-nul, qui l’avait laissée pauvre avec un fils en bas âge. En mourant à son tour, elle avait exprimé le désir que ma grand’mère prît la gouverne de son fils unique, alors âgé de douze ans, et voulût bien lui servir de tutrice. L’héritage qu’elle lui laissait consistait en une trentaine de mille francs placés chez un notaire de Grasse.

Ma grand’mère accepta cette nouvelle charge avec reconnaissance, et le jeune Marius de Valangis nous arriva un beau matin à Toulon par la diligence. Le domestique alla l’y chercher en carriole, tandis que nous préparions sa chambre et son souper.

Je me réjouissais fort de l’idée d’avoir un compagnon de mes jeux, ne fût-ce que pendant quelques semaines, et je courus au-devant de mon petit-cousin sur la route. Je fus un peu intimidée en le voyant descendre de voiture, venir à moi et me baiser la main avec la grâce et l’aplomb d’un homme de trente ans, puis passer mon bras sous le sien et me ramener chez nous en me demandant des nouvelles de sa grand’tante, dont il avait entendu parler comme de la meilleure des femmes, et qu’il était pressé de connaître et d’embrasser de tout son cœur.

Je ne sais s’il avait appris cela d’avance ; mais il le disait si bien, il était si grand pour son âge, il avait une si charmante figure, de si beaux cheveux blonds frisés, une tournure si élancée dans sa veste de velours noir, le cou si dégagé dans sa collerette empesée, les pieds si cambrés dans ses petites guêtres à boutons brillants, enfin il était si joli, si poli, si peigné au moral et au physique, qu’il m’inspira d’emblée la plus haute estime et le plus profond respect.

— C’est un vrai gentilhomme ! dit ma grand’mère à Denise lorsqu’il lui eut débité son compliment d’arrivée, tout pareil à celui qu’il m’avait débité à moi-même ; je vois qu’il est élevé à ravir, et qu’il ne nous donnera point d’embarras. Mais au fond de son cœur ma grand’mère pensait peut-être qu’il eût mieux fait de se jeter dans ses bras sans lui rien dire, et de pleurer avec elle au souvenir de sa mère, morte si récemment.