La Conquête de l’Algérie - Le Gouvernement du général Bugeaud/09

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La Conquête de l’Algérie - Le Gouvernement du général Bugeaud
Revue des Deux Mondes3e période, tome 90 (p. 52-84).
LA
CONQUÊTE DE l’ALGÉRIE

IX. [1]
L’ALGÉRIE DE 1848 A 1851. — FAITS DE GUERRE. — ZAATCHA. — EXPEDITIONS EN KABYLIE.


I.

Le 3 mars 1848, à onze heures dix minutes du matin, le général Changarnier dictait à l’adresse du ministre de la guerre de la seconde république française la lettre suivante :

« Monsieur le ministre, je viens d’accompagner à bord du Solon M. le duc et Mme la duchesse d’Aumale, M. le prince, Mme la princesse de Joinville et leurs enfans. Sur leur passage, ils ont trouvé un accueil aussi honorable pour la population que pour ces princes dont la jeunesse a été consacrée au service de l’état.

« L’ordre du jour ci-joint m’investit du gouvernement par intérim de l’Algérie.

« A l’instant où j’acquiers le droit de correspondre directement avec vous, mon premier besoin est de vous prier d’utiliser au service de la patrie un dévoûment éprouvé et qui n’a pas toujours été stérile. « Je n’étais pas le courtisan du gouvernement qui vient de tomber et, devant les collèges électoraux, j’ai hautement désapprouvé ses tendances et sa politique. Je ne puis pas vous dire cependant que j’ai souhaité sa chute, mais, quand la patrie, en rendant une décision souveraine, vient peut-être de s’ouvrir d’immenses horizons de dangers et de gloire, mes devoirs envers elle ne sont pas changés, et vous me trouverez toujours prêt à les remplir avec cette netteté, cette simplicité et cette ardeur qui, en dehors de toute intrigue et sans l’appui d’aucune coterie, m’ont acquis dans l’armée une position dont il convient peut-être d’utiliser l’influence.

« Depuis un mois, et dans la prévision des événemens graves que le laborieux réveil de l’Italie semblait annoncer, le prince gouverneur-général m’avait permis, après avoir étendu sur la province un réseau de troupes suffisant pour l’occuper et la contenir, de réunir à Alger et dans un rayon de 12 lieues deux divisions de toutes armes, qu’on pourrait embarquer en quarante-huit heures. Ces vieilles bandes, intrépides dans le danger, patientes dans la fatigue, ont conservé toute leur discipline et leur ardeur. En Europe, aucunes troupes ne peuvent leur être comparées en ce moment. Les provinces d’Oran et de Constantine pourraient leur adjoindre d’énergiques contingens, et j’ai l’orgueil de croire que cette armée, partout où vous la transporteriez sous mes ordres, ferait pencher la balance en faveur du drapeau de la France.

« Par une dépêche télégraphique, qui partant avec cette lettre la devancera de quelques jours, je me hâte de demander le commandement de la frontière la plus menacée. Quelque aptitude pour l’organisation, une expérience éclairée par des études sérieuses, l’habitude de manier les troupes, qui m’honorent d’une grande confiance, l’amour passionné de la gloire, la volonté et l’habitude de vaincre, me permettraient sans doute de remplir tous les devoirs qui me seraient imposés.

« Dans ce que j’ose vous dire de moi, ne cherchez pas l’expression d’une vanité puérile, mais l’expression d’un ardent désir de dévouer toutes mes facultés au service de la patrie.

« l’Italie semble nous offrir le champ de bataille où les premiers succès, qu’il faut remporter à tout prix, doubleraient les forces de l’armée et la confiance de la France. C’est là que je désirerais employer tout mon dévoûment si sincère; mais, quelque part que vous vouliez bien m’appeler à servir la patrie, comptez que mon ardeur dévouée s’efforcerait de justifier la confiance dont vous m’auriez honoré.

« Cette lettre, souvent interrompue par les obligations du service, aurait besoin d’être revue; mais, dictée à mes aides-de-camp, l’exemplaire le plus lisible en sera porté au courrier dont je ne veux pas retarder le départ, sans que je prenne le temps de corriger l’expression de mes sentimens, qu’il me suffit de savoir loyaux et honorables. »

La France n’eut pas de guerre à soutenir, mais le général Changarnier eut le déplaisir de voir une armée d’observation l’assemblée au pied des Alpes et le chagrin de la voir commandée par le maréchal Bugeaud, qu’il détesta d’autant plus. Quant à son gouvernement intérimaire, il dura tout juste huit jours, du 3 au 10 mars. Le général Cavaignac, nommé gouverneur titulaire, étant arrivé d’Oran, Changarnier se hâta de s’embarquer pour France.

En étendant jusqu’à la réduction définitive de la Grande Kabylie, en 1857, cette histoire de la conquête, nous entendons nous tenir exclusivement dans le domaine des actions de guerre, écartant de parti-pris les faits d’administration plus ou moins régulière, d’organisation ou de désorganisation civile. Nous ne dirons donc rien, des saturnales révolutionnaires qui ont déshonoré les grandes villes; Alger, Bône, Oran, après la catastrophe de 1848. Honteuses comme partout ailleurs, elles ont été particulièrement odieuses en Algérie, devant les Arabes. « Ce n’est pas ainsi que j’entends la république, » disait, des larmes dans les yeux, le général Cavaignac; et de son côté le colonel Bosquet écrivait, à propos de Tenès qui faisait ses manifestations comme les autres : « c’est une étrange folie qui s’empare de tous ; il semble que, sous prétexte de république, il faille partout essayer du désordre. La sainte république est encore mal comprise: quand sera-t-elle bien pratiquée? »

Heureusement l’armée sauva la dignité de la France; entourée, harcelée d’excitations malsaines, elle demeura calme, fidèle à ses devoirs, respectueuse de la discipline. Elle a d’autant mieux mérité de la patrie qu’elle a dû se ressentir davantage de l’instabilité, on pourrait dire du désarroi dans le commandement. En sept mois elle n’a pas eu moins de cinq chefs suprêmes, intérimaires ou titulaires : Changarnier, du 3 au 10 mars ; Cavaignac, du 10 mars au 11 mai; Changarnier derechef, du 11 mai au 22 juin; le général Marey, du 22 juin au 22 septembre ; enfin le général Charon, qui allait avoir deux années de gouvernement.

« Cette fantasmagorie de gouverneurs, disait le lieutenant-colonel Durrieu, nous fait beaucoup de mal dans l’esprit des Arabes. » Si, au mois de décembre 1847, Abd-el-Kader ne s’était pas rendu à la France, la conquête de l’Algérie eût été, trois mois plus tard, terriblement compromise. « Les indigènes résidant à Alger, écrivait Changarnier, le 5 mars, au ministre de la guerre, se félicitent entre eux et croient que l’heure des musulmans va revenir; mais ces Maures dégénérés et pusillanimes n’agiront point et se contenteront de donner des avertissemens aux Arabes vivant sous la tente et de les pousser à la révolte, quand ils croiront le moment favorable. »

Le général Cavaignac voulut et crut imposer aux malveillans par une grande exhibition des forces militaires réunies immédiatement sous sa main. Le 26 mars, il leur montra, sur le champ de manœuvres de Mustapha, 10,000 hommes de belles troupes, et, à leur suite, plus de 500 chefs indigènes: khalifas, bachaghas, aghas, kaïds, cheikhs. Cependant de tous côtés, de tous les bureaux arabes arrivaient des informations sérieuses ; un souffle d’insoumission passait dans les douars. On y accueillait avidement, on y commentait des rumeurs extraordinaires : une invasion marocaine dans l’ouest, l’apparition de Bou-Maza, la rentrée miraculeuse d’Abd-el-Kader, par-dessus tout la guerre maritime, Alger déjà pris et saccagé par les Anglais. Des Kabyles étaient descendus de leurs montagnes pour s’assurer du fait et tirer, s’il se trouvait exact, quelque lopin du pillage. Ces nouvelles étaient graves, mais tout essai d’insurrection, toute prise d’armes pouvait être immédiatement réprimée. L’armée comptait encore plus de 70,000 hommes; il y avait 21 bataillons dans la province d’Alger, 16 dans la province d’Oran, 14 dans la province de Constantine.

Ce fut vers le milieu d’avril que les premiers actes d’insoumission se produisirent au grand jour; c’était le moment où l’impôt 4u printemps, la zekkat, devait être perçu ; un certain nombre de douars refusèrent de l’acquitter, d’abord aux environs de Médéa, parmi les Righa et les Beni-Hassen; des meurtres même furent commis. Le 13 avril, le général Marey, à la tête d’une colonne de 2,400 hommes, marcha contre les insoumis, qui ne firent d’ailleurs aucune résistance; en six jours, ils versèrent l’impôt exigible et de plus 32,000 boudjous d’amende. La tranquillité rétablie dans le Titteri, le général se porta dans le sud, chez les Ouled-Naïl, dont il parcourut durant plus d’un mois le vaste territoire, frappant des contributions, réclamant l’impôt arriéré, partout obéi ; les seuls Ouled-Sidi-Aïssa n’en furent pas quittes à moins de 45,000 boudjous; ils étaient de plus d’une année en retard. Le général rentra donc satisfait à Médéa, le 29 mai, après quarante-sept jours de promenade.

Dans la province d’Oran, il y eut plus qu’une promenade; il est vrai que les insoumis n’étaient rien de moins que les grandes et belliqueuses tribus des Beni-Ouragh et des Flitta. Les menaces n’ayant pas d’effet, il fallut en venir aux coups de fusil. Trois colonnes sorties, la première de Mostaganem, sous les ordres du général Pélissier, la deuxième d’Orléansville, sous le colonel Bosquet, la dernière de Mascara, sous le colonel Maissiat, resserrèrent et poursuivirent les insurgés dans l’âpre région de l’Ouarensenis. L’expédition dura un peu plus d’un mois ; il n’y eut d’engagement un peu sérieux que le 17 mai, chez les Cheurfa, qui perdirent 80 des leurs, tués ou blessés.

Des opérations dans la province de Constantine il n’y aurait pas beaucoup plus à dire, si elles ne s’étaient pas terminées par un coup de théâtre qui mérita d’attirer l’attention publique. Après avoir parcouru le Belezma et le Hodna, le colonel Canrobert, commandant la subdivision de Batna, s’était engagé au sud dans le Djebel-Aurès, où le drapeau français ne s’était pas montré depuis trois ans ; aussi les montagnards inclinaient-ils de plus en plus à l’indépendance. La colonne, forte de 2,900 hommes, se composait du 43e de ligne, du 2e régiment de la légion étrangère, du bataillon de tirailleurs indigènes de la province, d’un escadron du 3e chasseurs d’Afrique, d’une cinquantaine de spahis, d’une batterie de montagne et d’un convoi de 460 mulets. Le mouvement avait commencé le 10 mai. Parmi les populations surprises, les unes avaient fait soumission, les autres, évacuant leurs dacheras en hâte, essayaient de s’échapper par le sud dans le Zab.

Averti qu’au nombre des émigrans se trouvait l’ancien bey de Constantine Ahmed, le colonel Canrobert se hâta de faire occuper ou surveiller par le chef d’escadrons de Saint-Germain, commandant supérieur de Biskra, les débouchés méridionaux de l’Aurès, et se mit de sa personne à la poursuite du fugitif. Le 5 juin, cerné de tous côtés, au nord par la colonne de Batna, au sud par les goums du commandant de Saint-Germain, un peu partout par les Kabyles qui voulaient se faire pardonner leur insoumission, Ahmed écrivit au colonel Canrobert pour demander l’aman et, sans même attendre l’effet de sa lettre, il se remit entre les mains du commandant de Saint-Germain, plus rapproché de lui, de sorte qu’il en fut de lui comme d’Abd-el-Kader, qui, ayant voulu se rendre à La Moricière, avait rencontré d’abord le colonel Montauban. Ce fut à Biskra, deux jours après, que le colonel Canrobert reçut la soumission du personnage considérable qui, depuis onze ans déchu, ne laissait pas d’avoir encore des partisans secrets dans Constantine et d’exercer une influence réelle dans l’Aurès.

Conduit sous bonne escorte à Alger, Ahmed y arriva, le 27 juin, avec une suite de 60 personnes. Ce fut le général Marey, successeur intérimaire de Changarnier depuis cinq jours, qui le reçut. La soumission de l’ancien bey, comme celle de Bou-Maza, était sincère. Las des aventures, las des privations, las des alarmes, il obtint d’achever paisiblement, dans Alger même, une vie déjà longue et longtemps tourmentée.

Cette émotion de printemps n’eut donc pas de grandes suites. L’été fut assez tranquille, si ce n’est vers la frontière du Maroc, où le général de Mac-Mahon, commandant la subdivision de Tlemcen, eut à rappeler à l’ordre les Hamyane-Gharaba d’abord, les Beni-Snous plus tard, et dans les environs de Bougie, où le général Gentil infligea, les 5 et 6 juillet, aux Mzaïa, deux échecs qui les réduisirent à demander grâce et à payer des amendes effectives.

En fait, pour être un peu moins bloquée qu’elle ne l’avait été depuis treize ans. Bougie, de même que ses congénères Djidjeli et Collo, n’en demeurait pas moins sans communications constantes, régulières et sûres, avec le reste de l’Algérie. Comme des échantillons de minerai dans leur gangue, elles étaient empâtées dans les montagnes kabyles. Il y a de la frontière du Maroc à la frontière tunisienne beaucoup de montagnes, et par conséquent beaucoup de Kabyles, mais l’usage a prévalu de réserver le nom de Kabylie à la partie du littoral comprise entre l’Isser à l’ouest et l’Oued-Safsaf à l’est; et dans cette partie même on distingue la Grande Kabylie ou Kabylie du Djurdjura, de la Petite Kabylie ou Kabylie des Babors. Elles sont séparées l’une de l’autre par le cours de l’Oued-Sahel, qui, sous le nom d’Oued-Soummam, se jette dans la mer au-dessous de Bougie. Bougie se trouve donc à la limite des deux Kabylies. La Grande est une forteresse énorme qui a pour escarpe au sud le Djurdjura et l’Oued-Sahel pour fossé. Au nord, entre le Djurdjura et les montagnes moins élevées qui bordent la côte, court de l’est à l’ouest, en sens inverse de l’Oued-Sahel, l’Oued-Sebaou. Les cimes neigeuses du Djurdjura sont les plus hautes de l’Algérie; la plus élevée, le pic de Lella-Khedidja, se dresse à 2,308 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée. Dans la Petite Kabylie, la chaîne des Babors semble être le prolongement oriental du Djurdjura; ses deux principaux sommets, le Grand Babor et le Tababor se tiennent entre 1,960 et 1,970 mètres. Des cours d’eau de cette contrée, le plus important est l’Oued-Kèbir, qui est le Roummel de Constantine.

Dans Fa partie moyenne et par sa rive gauche, l’Oued-Kébir longe la montagne des Zouagha, où dominait de tout temps l’autorité des Ben-Azzeddine. Les chefs de cette puissante famille étaient, en 1848, deux frères, Mohammed et Bou-Ghenane, qui, depuis l’installation des Français à Mila, n’avaient pas cessé de prendre à leur égard une attitude équivoque. Il leur était souvent arrivé de molester les tribus soumises à la France. Au mois d’août, le général Herbillon, commandant la province de Constantine, fit marcher contre eux une colonne de 1,300 hommes, sous les ordres du colonel Jamin. La résistance de ces Kabyles fut assez vive et assez prolongée pour que le général crût devoir se porter avec des renforts sur le théâtre des opérations. Les affaires du 8 et du 9 septembre furent décisives. Les deux Ben-Azzeddine firent leur soumission, payèrent une amende et parurent accepter si sincèrement la suprématie française que l’aîné, Mohammed, fut institué par le général Herbillon kaïd du Zouagha.


II.

Quand, vers la fin du mois de septembre 1848, le général Charon prit possession du gouvernement de l’Algérie, les dernières troupes, qui venaient d’opérer sur les divers points où l’ordre avait été momentanément troublé, rentraient dans leurs cantonnemens. Diminuée d’un certain nombre de corps qui avaient été rappelés en France, l’armée d’Afrique, au 1er janvier 1849, se composait de 46 bataillons, de 28 escadrons, de 21 batteries; en y ajoutant les détachemens du génie et du train des équipages, les tirailleurs indigènes et les spahis, l’effectif était de 2,742 officiers, de 73,929 hommes de troupe, de 12,000 chevaux et de 4,500 mulets.

Les instructions données par le ministre de la guerre au gouverneur-général lui recommandaient de s’abstenir autant que possible d’opérations trop étendues et de se borner à des tournées de police, destinées surtout à hâter le recouvrement des contributions en retard et des impôts courans. C’eût été à merveille si les indigènes n’eussent pas forcé le gouverneur et ses lieutenans à transgresser, bon gré mal gré, les instructions du ministre. Au printemps de 1849, une fièvre d’agitation, beaucoup plus intense qu’en 1848, se propagea parmi les populations d’un bout du pays à l’autre; mais il n’y avait plus ni un Abd-el-Kader ni même un Bou-Maza pour coordonner jusqu’à un certain point leurs efforts. Au lieu d’une révolte générale, il n’y eut que des insurrections partielles. Les foyers principaux, allumés, excités, entretenus par des chérifs et des marabouts, étaient signalés, d’une part, au sud-ouest, sur les confins du désert, de l’autre au nord-est, autour de la Kabylie.

Sur le premier point, l’agitateur était Sidi-Cheikh-ben-Tayeb, chef vénéré de la grande tribu dont il portait le nom. Enflammés par ses prédications, les nomades de la région des Chotts, les Hamyane, avaient quitté leurs campemens, tué leur kaïd, qui voulait s’opposer au mouvement, et s’étaient groupés autour du marabout provocateur. Il était à craindre que la fidélité des tribus soumises qui s’étaient repliées au nord, entre le Tell et les Hauts-Plateaux, ne fût tôt ou tard ébranlée par l’exemple et ne cédât à des menaces et même à des commencemens de razzia. Dans ces conjonctures, le général Pélissier, commandant la province d’Oran, n’hésita pas. Autorisé par le gouverneur, qui n’hésita pas davantage, il organisa deux colonnes, l’une à Mascara, sous son commandement personnel, l’autre à Tlemcen, sous les ordres du général de Mac-Mahon, La première était forte de 2,300 hommes, la seconde en comptait 1,800; deux convois, comprenant ensemble plus de 2,000 chameaux, portaient les réserves de vivres, d’eau et de munitions. Avec elles marchaient les goums des tribus fidèles. Les opérations, commencées dans la seconde quinzaine du mois de mars, se prolongèrent jusque dans les premiers jours de mai. Il n’y eut pas d’action sérieuse, parce que les Hamyane, fuyant devant les Français, finirent par se réfugier sur le territoire du Maroc. Arrivé dans la région montagneuse des Ksour, à la limite du Sahara, le général Pélissier fit un premier exemple sur Tiout, qui avait fermé ses portes aux coureurs de la colonne et qu’on savait être le principal dépôt des approvisionnemens de Ben-Tayeb. Le ksar était évacué, mais les maisons étaient remplies de blé, d’orge, de dattes et de raisins secs. Pendant trois jours elles furent vidées, au profit des troupes, et surtout des auxiliaires. Moghar-Tahtani et Moghar-Foukani, qui avaient, en 1847, massacré les parlementaires envoyés par le général Cavaignac, furent pillés et rasés, à l’exception des mosquées et des koubbas ; les jardins furent détruits, les palmiers abattus. Aïn-Sefra, Aïn-Sfisifa, moins coupables, ne furent pas aussi rigoureusement traités ; mais leurs magasins d’orge et de blé furent vidés comme ceux de Tiout. Avant de regagner le Tell, le général Pélissier constitua deux colonnes mobiles, l’une à El-Aricha, l’autre au Kheider, afin d’empêcher les émigrans de rentrer sur leur territoire sans avoir fait leur soumission d’abord. Deux mois plus tard, cette condition ayant été acceptée par la plus grande partie des dissidens, les colonnes mobiles furent rappelées dans leurs garnisons accoutumées.

Pendant que les généraux Pélissier et Mac-Mahon opéraient dans le sud-ouest de la province d’Oran, les Ouled-Djounès du Dahra, les Ouled-Deradj du Hodna, les Beni-Selim du Titteri, avaient été respectivement ramenés à l’obéissance par le général Bosquet, par les colonels Carbuccia et de Barral, agissant de concert, et par le colonel Daumas. Ces tribus inquiètes avaient été facilement soumises ; mais à mesure qu’on se rapprochait de la Kabylie, on rencontrait plus d’agitation, plus de résistance, plus d’obstacles, et la répression exigeait une action plus vigoureuse. Trois opérations, l’une intérieure, les deux autres extérieures, durent être exécutées presque simultanément dans cette région difficile.

L’opération intérieure fut la première en date. Elle eut pour base Bougie, qui était pour la centième fois serrée de près par les Kabyles. Venu d’Alger par mer avec des renforts, le général de Saint-Arnaud sortit, le 13 mai, de la place, à la tête d’une colonne de 1,800 hommes, pour attaquer dans les montagnes la confédération des Beni-Slimane, la plus puissante et la plus hostile aux Français. Dans le même temps, le général de Salles, commandant la subdivision de Sélif, se mettait en marche avec des forces plus imposantes, 3,500 hommes, afin de prendre à revers, par le sud, les Beni-Slimane, que Saint-Arnaud abordait par le nord. Comme les Kabyles bien informés voulaient prévenir à tout prix la jonction des deux colonnes, ils se jetèrent, le 21 mai, sur la plus faible, mais, s’ils lui firent subir des pertes assez sensibles, ils ne réussirent pas à l’entamer, et la jonction s’opéra, dans cette journée même, en dépit de leurs efforts. Néanmoins, ils refusèrent de s’avouer vaincus, et, jusqu’au 3 juin, ils combattirent ; enfin, voyant leurs jardins détruits, leurs arbres coupés, leurs villages en flammes, ils cédèrent au vainqueur et subirent une lourde contribution de guerre.

La première des opérations extérieures, dirigée par le général Blangini, avait indirectement aidé à la précédente en appelant ou en retenant sur le revers méridional du Djurdjura des contingens qui auraient pu, sans cette diversion, se joindre aux Beni-Slimane; mais le but particulier du général était le châtiment de deux des tribus les plus turbulentes de la subdivision d’Aumale, les Beni-Yala et les Guechtoula. Ceux-ci, adossés au Djurdjura, donnaient asile à tous les fanatiques, à tous les réfractaires, à tous les ennemis de l’autorité française. La colonne sortie d’Aumale était forte; elle comprenait 4,400 hommes, sans compter les goums de Mahi-ed-Dine et de Bel-Kassem. A peine eut-elle atteint Bordj-Bouira que les Beni-Yala s’empressèrent de demander l’aman et de payer les impôts arriérés ; mais les Guechtoula s’obstinèrent avec d’autant plus d’arrogance qu’ils venaient d’être renforcés par un gros contingent de Zouaoua, que leur avait amenés Si-Djoudi, l’un des chefs les mieux obéis de cette confédération belliqueuse et puissante. Un premier engagement eut lieu, le 19 mai, à Bordj-Boghni. Le lendemain, le général Blangini fît emporter la zaouïa de Sidi-Abd-er-Rahmane par les zouaves du colonel Canrobert et les tirailleurs indigènes. Le 21, le marabout de la zaouïa vint, au nom des Guechtoula, demander grâce, pendant que Si-Djoudi et ses Zouaoua, pleins de mépris pour ces prétendus guerriers, si prompts à se soumettre, regagnaient dans l’intérieur du pays leurs montagnes. D’après les renseignemens fournis par les vaincus, la colonne avait eu, le 19 et le 20 mai, plus de 11,000 fusils en face d’elle; les pertes que le feu lui avait fait éprouver étaient de 11 hommes tués et de 105 blessés. Après être allée se ravitailler à Dellys, elle s’engagea dans la vallée du Sebaou. Depuis deux ans, les Flissa avaient oublié de payer l’impôt ; quelques coups d’obusier leur rendirent la mémoire ; quand ils eurent acquitté leur dette, la colonne reprit le chemin de ses cantonnemens et le général Blangini celui d’Alger. La seconde opération extérieure eut pour théâtre, beaucoup plus à l’est, la vallée de l’Oued-Kebir et le cercle de Philippeville. Un chérif, prédicateur de guerre sainte, y était apparu, vers la fin d’avril; c’était un Marocain, khouan de la secte de Mouley-Tayeb; il se nommait Ahmed-ben-Jamina. En peu de temps, il avait réuni 200 cavaliers et 1,500 hommes de pied, avec lesquels il se faisait fort d’enlever le camp d’El-Arouch. Sa tentative échoua sans que l’échec fît tort à son influence, de sorte que tous les montagnards des environs de Philippeville et de Collo, même ceux du Zouagha, excités par les frères Ben-Azzeddine, se déclarèrent en faveur du chérif. A la nouvelle de cette insurrection, le général Herbillon, commandant la province de Constantine, réunit un corps expéditionnaire de 4,200 hommes, à la tête duquel il marcha d’abord contre le Zouagha, qui ne fit pas une longue résistance, les Ben-Azzeddine ayant eu soin de se dérober, puis contre les autres adhérons de Ben-Jamina. Sur ces entrefaites, le chérif, qui s’était aventuré avec peu de monde à trois lieues seulement du camp de Smendou, fut surpris et tué par une reconnaissance sortie du camp. Ce dénoûment subit d’une intrigue d’ailleurs peu compliquée permit au général Herbillon de transformer, selon les instructions ministérielles, en simple tournée de police une opération qui avait dû commencer par être une exécution militaire.

Au moment même où la colonne rentrait à Constantine, le colonel Canrobert se disposait à sortir encore une fois d’Aumale, afin de punir ces turbulens et fantasques Beni-Yala, qui, moins de six semaines auparavant, faussant compagnie aux Guechtoula, s’étaient tirés d’affaire vis-à-vis du général Blangini avec des espérances et des promesses auxquelles ils ne s’étaient pas moins empressés de faillir. Le colonel réunit donc deux de ses bataillons de zouaves, commandés le 1er par le commandant de Lorencez, le 3e par le commandant de Lavarande, deux autres bataillons d’infanterie, un du 12e de ligne, l’autre du 51e, une section d’artillerie de montagne, un petit détachement de sapeurs, un escadron de spahis, une compagnie du train. L’effectif de la colonne était de 65 officiers et de 2,780 hommes de troupe. Sortie d’Aumale, le 2 juillet, elle arriva, le 4, au pied d’un contrefort du Djurdjura, au-dessus duquel s’élevaient les principaux villages des Beni-Yala, Sameur, Amboude, Adjiba. Sameur était protégé par un retranchement en pierres sèches couronné d’un amas de broussailles épineuses, d’un développement de 150 mètres. Le 5, à deux heures du matin, deux compagnies de zouaves, soutenues par le bataillon du commandant de Lorencez, se lancèrent à l’attaque sous une grêle de balles, tournèrent le retranchement et refoulèrent les défenseurs dans le village que canonnait la section de montagne. Sameur et Amboude furent successivement enlevés et livrés aux flammes. Quelques heures après, abordé par le bataillon du 51e, Adjiba subit le même sort. Le soir venu, les troupes d’attaque rentrèrent, sans être inquiétées, au bivouac. Le 8, les Beni-Yala demandèrent grâce et payèrent une forte amende.

Tout semblait pacifié dans ces parages, quand le colonel Canrobert, qui était venu bivouaquer, le 10 juillet, au-delà du pic d’Akbou, apprit qu’une autre tribu importante, les Beni-Mellikeuch, surexcités par l’arrivée de Si-Djoudi à la tête de 2,000 ou 3,000 Zouaoua, s’étaient décidés à repousser tout accommodement avec les Français. Bientôt, en effet, Si-Djoudi fit déclarer officiellement au colonel qu’ayant pris sous sa protection les Beni-Mellikeuch, il voulait bien lui permettre de faire sa retraite, pourvu que le colonel s’engageât à n’inquiéter pas ses protégés. A cette sommation insolente, le colonel répondit le lendemain, 12 juillet, dès la pointe du jour, par un assaut général donné aux retranchemens des Beni-Mellikeuch. Les zouaves sur les ailes, le 12e et le 51e au centre s’élancèrent, et, après une lutte violente, dépostèrent l’ennemi. La résistance fut surtout acharnée sur la droite, au village d’Aïach, où le principal chef du pays, Si-el Kerib, avait sa maison. Les zouaves du 3e bataillon et les Zouaoua s’y battirent corps à corps, à coups de baïonnette et de yatagan, à coups de crosse, à coups de pierre. Deux fois le village fut pris et repris; mais enfin les zouaves en demeurèrent maîtres. Ils eurent dans ce combat 8 tués et 34 blessés. Le soir, les Beni-Mellikeuch firent leur soumission, et Si-Djoudi s’éloigna, les maudissant comme il avait maudit les Guechtoula naguère.

Le 18 juillet, le colonel Canrobert regagna son poste d’Aumale. Il en devait bientôt repartir pour aller prendre sa part d’action, d’éclat et de gloire dans l’un des épisodes les plus dramatiques de la guerre algérienne.


III.

A 40 kilomètres au sud-ouest de Biskra, sur la limite indécise du Zab-Dahraoui ou du nord, et du Zab-Guebli ou du sud, se trouvait un groupe de ksour peu visités des Arabes, à peine connus des Français. Ici même, dans la Revue, au mois d’avril 1851, le capitaine Charles Bocher, rappelant ses Souvenirs de la campagne des Ziban, a tracé de ces ksour, en quelques traits de plume, une esquisse parfaite : « Qui a vu, dit-il, un de ces centres de population, les connaît tous. Partout on y retrouve des forêts de palmiers qu’arrosent des rigoles combinées avec beaucoup d’art, et où se réunissent les eaux, soit d’une rivière voisine de l’oasis, soit de sources naturelles et jaillissantes. Au milieu de ces forêts où l’on ne pénètre que par de rares sentiers, des espaces plus ou moins étendus sont occupés par des villages, par des villes même, dont les habitations sont construites ordinairement en briques cuites au soleil. Plusieurs de ces ksour ont une muraille d’enceinte protégée par un fossé plein d’eau et qu’entourent un grand nombre de jardins fermés de murs. »

L’un d’eux, le principal, portait le nom de Zaatcha. « Une forêt de palmiers, continue le témoin que nous venons de citer, l’entoure de tous côtés et ne laisse même pas découvrir le minaret de sa mosquée. A la lisière du bois, on voit une zaouïa, auprès de laquelle un groupe de maisons forme comme un ouvrage avancé de la place. En partant de la zaouïa pour pénétrer dans l’oasis, on est arrêté, dès les premiers pas, par une infinité de jardins enclos de murs à niveaux différens, la plupart coupés par des canaux d’irrigation, et comprenant, outre les palmiers, toute sorte d’arbres fruitiers qui gênent la vue et rendent toute reconnaissance impossible. Les rares sentiers qui mènent à la ville sont resserrés entre les murs de ces jardins, et ce n’est qu’après de nombreux détours que l’on arrive à un fossé large de 7 mètres, profond, encaissé et entourant la forteresse d’un infranchissable obstacle. Au-delà se présente l’enceinte bastionnée et crénelée à différentes hauteurs pour favoriser la multiplicité des feux; c’est à cette muraille que s’adosse une partie des maisons de la ville. A l’intérieur, de grandes maisons carrées, percées seulement au dehors de petites ouvertures servant de créneaux, sont merveilleusement disposées pour les ressources extrêmes de la défense. Enfin, les murs des premiers jardins construits au bord du fossé forment déjà comme une première enceinte, et, encore au-delà, un petit mur à hauteur d’appui règne autour de la moitié de la ville, accessoire de l’obstacle principal, qui est la muraille bastionnée et parfaitement crénelée. Une seule porte donne entrée dans la place, du côté de la profondeur de l’oasis; elle est défendue par une grande tour crénelée dont les feux dominateurs en couvrent toutes les approches. »

Dans la forêt de palmiers qui entourait Zaatcha se trouvait comme englobé, à 1 kilomètre seulement de distance, le ksar de Lichana. Presque aussi voisins étaient les ksour de Farfar, de Bou-Chagroune et de Tolga.

La paix assurée par l’autorité française, la sécurité des chemins, la facilité des relations commerciales, avaient accru dans les Ziban le bien-être des populations ksouriennes ; les dattes se vendaient bien ; aussi le bureau arabe de Biskra s’était-il cru légitimement en droit d’élever de 0 fr. 25 à 0 fr. 40 par tête d’arbre en plein rapport l’impôt des palmiers; et, de fait, la taxe nouvelle avait été perçue sans difficulté d’abord. Peu à peu, cependant, des réclamations s’étaient produites et des symptômes d’agitation avaient été signalés.

On ne tarda pas à savoir qui était le principal auteur de cette fermentation encore sourde. C’était un habitant de Zaatcha, nommé Bou-Ziane. Comme presque tous les Biskris, il avait fait, dans sa jeunesse, le voyage d’Alger, où il avait exercé le métier de porteur d’eau. De retour au ksar, intelligent et actif, il avait su grossir son pécule, de sorte qu’il était devenu un personnage relativement riche et considéré. En 1833, le bey de Constantine, Ahmed, ayant voulu punir Zaatcha révolté, la bravoure de Bou-Ziane acheva de le mettre en évidence. Quand l’autorité d’Abd-el-Kader s’étendit pendant un certain temps sur le Zab-Dahraoui, Bou-Ziane exerça, en son nom, dans sa ville natale, les fonctions de cheikh, qu’il dut résigner plus tard, lorsque la domination française fut substituée à celle de l’émir. Bou-Ziane n’aimait donc pas les Français et ne se cachait pas de propager autour de lui le ressentiment qui l’animait contre eux.

Vers la fin du mois de juin 1849, le lieutenant Seroka, adjoint au bureau arabe de Biskra, était en tournée dans le Zab-Dahraoui ; il avait avec lui le cheikh de Lichana et 7 ou 8 spahis. Informé de la propagande exercée parBou-Ztaneet de l’agitation qu’elle avait déjà produite, l’officier résolut d’enlever l’agitateur. Il entra donc dans Zaatcha et le fit saisir ; mais les habitans ameutés délivrèrent leur ancien cheikh, et ce fut le capteur qui se vit au moment d’être fait prisonnier à son tour : il eut toutes les peines du monde à se tirer d’affaire.

Le résultat de cette échauffourée malencontreuse fut l’insurrection déclarée de Zaatcha et des ksour voisins. La garnison de Biskra était trop faible pour qu’il fût permis à son chef, le commandant de Saint-Germain, de penser à réduire les insurgés. Il dut se borner à couper leurs communications avec l’Aurès et se hâta d’avertir Batna, chef-lieu de la subdivision dont Biskra dépendait avec les Ziban. Malheureusement, le commandant supérieur, le colonel Garbuccia, du 2e régiment de la légion étrangère, se trouvait engagé dans le Hodna contre une tribu rebelle. Ce ne fut qu’après avoir rétabli l’ordre de ce côté que le colonel put se diriger à marches forcées vers le sud. Bou-Ziane et son lieutenant Si-Moussa n’avaient pas manqué de mettre le temps à profit pour recruter de nouveaux adhérens et renforcer leurs travaux de défense.

La colonne française, formée du 3e bataillon d’Afrique, de deux bataillons du 2 étranger, de deux escadrons du 3e chasseurs d’Afrique, d’un demi-escadron de spahis, d’une batterie de montagne et d’un petit détachement de sapeurs, avait un effectif de 60 officiers, de 1,690 hommes de troupe et de 300 chevaux. Après avoir touché barre à Biskra, elle apparut, le 16 juillet, à cinq heures du matin, sur la lisière des oasis de Zaatcha et de Lichana. A cette apparition, les gens de Lichana, de Bou-Chagroune, de Tolga, de Farfar, prirent peur et firent leur soumission, mais de Zaatcha rien ne vint. A sept heures, le thermomètre marquait déjà 60 degrés; les troupes cherchaient un abri sous les palmiers de Farfar, quand une vive fusillade éclata. Le goum de Biskra, qui s’était avancé vers Zaatcha en reconnaissance, ramené en désordre, entraînait dans son mouvement de retraite les compagnies de grand’garde, et l’engagement menaçait de devenir général. Au gré du colonel Carbuccia, il était prématuré; le clairon donna le signal de cesser le feu; de leur côté, les insurgés, craignant de s’aventurer en plaine, se replièrent dans les jardins. Cependant des nouvelles graves arrivaient au colonel : de Bou-Sâda, de l’Aurès, des ksour, de nombreux contingens étaient en marche ; ils devaient entrer dans Zaatcha la nuit suivante. Dès lors, si l’on ne voulait pas se retirer sur Biskra, il n’y avait plus qu’à tenter immédiatement un coup de main.

Deux colonnes d’attaque furent formées : un bataillon de la légion, sous les ordres du commandant de Saint-Germain, devait enlever la zaouïa, pendant que le bataillon d’Afrique se porterait directement sur le ksar. A trois heures après-midi, sous un soleil implacable, le mouvement commença, protégé par l’artillerie. La zaouïa ne fit pas grande résistance ; après une seule décharge, ses défenseurs disparurent. On les suivit à la course dans le dédale des jardins, on sauta par-dessus les rigoles, on escalada les petits murs; mais tout à coup les assaillans s’arrêtèrent : un fossé large et profond les empêchait d’aller plus loin, et plus loin se dressait la muraille haute, crénelée, couronnée d’une ligne de feu. En vain les sapeurs accumulaient dans le fossé les fascines ; des quelques braves qui le traversèrent à la nage, le lieutenant Mangin revint seul. Le commandant de Saint-Germain fit avancer un obusier; les obus entraient dans le mur d’argile sans y faire brèche ; au neuvième coup, l’affût se brisa. A l’autre attaque, empêché par les mêmes obstacles, le bataillon d’Afrique ne fut pas plus heureux. Après un dernier effort tenté par les deux colonnes réunies, le colonel Carbuccia dut se résigner à faire sonner la retraite ; les assaillans se replièrent, emportant leurs blessés et leurs morts, 117 des premiers, 31 des autres. Pendant trois jours, le colonel demeura au bivouac, avec l’espoir de prendre en rase campagne une revanche dont l’ennemi lui refusa la chance. Le 19 juillet, à quatre heures du soir, la colonne, précédée du convoi et de l’ambulance, reprit le chemin de Biskra.

Du coup de main manqué sur Zaatcha il fut, en 1849, comme en 1836, du coup de main manqué sur Constantine. L’effet moral, parmi les indigènes, fut profond et immense. En 1849, la réparation ne se fit pas aussi longtemps attendre qu’en 1836 ; mais elle se fit attendre trop longtemps encore ; le retard n’en doit cependant pas être imputé aux hommes : ce fut le terrible été qui en fut la cause. Cette inaction forcée devait fatalement profiter aux insurgés de Zaatcha. L’aire de l’insurrection allait s’étendant tous les jours ; après Lichana, Bou-Chagroune, Tolga, Farfar, qui n’avaient pas manqué de s’y rallier avec enthousiasme, elle avait gagné tous les Ziban, atteint à l’ouest les Ouled-Naïl, au nord-ouest le Hodna, au nord les Kabyles de l’Aurès. Il y avait là un marabout, Si-Abd-el-Afid, qui ne cessait de prêcher la guerre sainte. Vers la mi-septembre, il réunit 4,000 ou 5,000 Kabyles et descendit sur Biskra, par la vallée de l’Oued-el-Abiod.

Le commandant de Saint-Germain avait reçu quelque renfort. Le 17, il marcha résolument à la rencontre du marabout, qu’il trouva campé à Seriana, au débouché de l’Oued-el-Abiod dans le Zab. Seriana, situé à 20 kilomètres à l’est de Biskra, n’était pas un ksar ; ce n’était qu’un groupe de sept ou huit cabanes. Le commandant n’avait guère avec lui que 300 hommes de la légion étrangère, 70 chasseurs d’Afrique, une cinquantaine de spahis et 200 chevaux arabes. A quatre heures du soir, il fit commencer la charge ; mais au passage de la rivière, il tomba raide mort, frappé de deux balles à la tête. Le capitaine Souville, de la légion, prit aussitôt le commandement, aborda vigoureusement l’ennemi, lui tua plus de 200 hommes et le poussa vivement en déroute. Dans la tente du marabout, qui, pour être plus léger à la fuite, s’était mis presque nu, on trouva son burnous, son haïk, sa gandoura, sa djebira ; sur le champ de bataille, on ramassa des drapeaux, des fusils, des chevaux, des mulets, des munitions, des approvisionnemens de toute sorte. Du côté du vainqueur, il n’y avait que 10 blessés et h morts ; mais l’un des quatre était le commandant de Saint-Germain via perte était grave, et ce fut un regret général dans toute l’armée d’Afrique.

L’été finissait ; la saison devenait favorable; il était grand temps de marcher sur Zaatcha. Par malheur, le choléra, ce terrible choléra de 1849 qui venait d’enlever le maréchal Bugeaud à la France, avait étendu à l’Algérie ses ravages. Dans la division de Constantine, sur un effectif de 2,600 hommes, le 8e de ligne comptait à peine 1,200 disponibles, et des 2,000 hommes du 2e étranger, 800 tout au plus étaient en état de faire campagne. Répondant à l’appel du général Herbillon, le gouverneur lui envoya par mer, d’Alger à Philippeville, le 5e bataillon de chasseurs, et fit passer d’Aumale à Sétif le colonel Canrobert avec le 1er bataillon de zouaves. Avant de descendre dans le Zab, le commandant supérieur de la province de Constantine avait dû laisser au général de Salles, son remplaçant intérimaire, des forces suffisantes pour assurer partout l’ordre et tenir les malintentionnés en crainte. Comme c’était la région du Hodna et de Bou-Sada qui était la plus suspecte, le colonel de Barral s’y était transporté avec une colonne de 2,500 hommes.

Toutes ces précautions de sûreté prises, le général Herbillon ne put d’abord réunir, pour l’expédition dont il s’était réservé le commandement, qu’une force de 4,500 hommes, ainsi composée : un bataillon du 8e de ligne, deux bataillons du 43e, le 5e bataillon de chasseurs, le 3e bataillon d’Afrique, un bataillon du 2e étranger, le bataillon de tirailleurs indigènes de la province, quatre escadrons du 3e chasseurs d’Afrique et du 3e spahis, une batterie de campagne, deux sections de montagne, trois mortiers, une section de fusils de rempart, un détachement de génie, un détachement du train des équipages. Il y avait de plus un convoi de munitions et de vivres, escorté d’un goum qui faisait nombre. Parties de Constantine, du 24 au 25 septembre, arrivées le 28 à Batna, le 4 octobre à Biskra, les troupes firent halte le 7, à huit heures du matin, en vue des palmiers qui couvraient Zaatcha.


IV.

Le campement s’établit au nord-est, sur la pente d’un mamelon découvert, au pied duquel sourdait un ruisseau dont l’eau n’était pas trop saumâtre. Pendant ce temps, la cavalerie au nord, le goum au sud, firent la reconnaissance de l’oasis. Ces préliminaires achevés, le général Herbillon donna l’ordre d’occuper la zaouïa. La colonne d’attaque, formée d’élémens empruntés aux divers corps d’infanterie légère, et conduite par le colonel Carbuccia, en eut bientôt délogé les Arabes ; mais, entraînés par le mouvement du combat, les chasseurs et les zéphyrs particulièrement s’aventurèrent dans les jardins sans guide, sans prudence, de sorte que, fusillés presque à bout portant par des tireurs invisibles, ils furent obligés de reculer sans avoir eu le temps d’emporter tous leurs morts ni tous leurs blessés. Quelques-uns de ces malheureux, — détail horrible, — furent achevés, sous les yeux de leurs camarades impuissans à les sauver, par des femmes qui étaient venues, en habits de fête, se mêler aux défenseurs de Zaatcha : 24 morts et 47 blessés furent les victimes de cette malheureuse affaire. De tout le jour la fusillade ne cessa pas ; le soir venu, on ne comptait pas moins de 13 officiers à l’ambulance; parmi eux, le capitaine Marmier, chef du bureau arabe de Batna, avait un œil perdu. En dépit du feu et des obstacles, le génie et l’artillerie n’avaient ménagé ni le temps ni la peine. En avant de la zaouïa, le colonel Petit avait construit, à 130 mètres du ksar, l’épaulement d’une place d’armes que le colonel Pariset arma, pendant la nuit, d’une batterie composée d’une pièce de 8, d’un obusier de campagne et de trois petits mortiers. Le 8e et le 43e relevèrent la colonne Carbuccia et fournirent la garde de tranchée. Le 8 octobre, à dix heures du matin, l’artillerie ouvrit son tir, dont l’effet fut à peu près nul, les boulets et les obus épuisant leur force sur les troncs des palmiers. Envoyé, pendant la canonnade, en reconnaissance sur la gauche, le commandant Bourbaki, des tirailleurs indigènes, s’avança jusqu’au bord du fossé, sous un feu nourri qui lui fit perdre, en quelques instans, 5 morts, dont 1 officier, et 25 blessés. Le soir, le colonel Carbuccia reprit le service de tranchée. Pendant la nuit, des corvées d’infanterie, abattant les palmiers, renversant les murs, s’employèrent à dégager les abords de l’attaque, pendant que l’artillerie construisait deux nouvelles batteries, à 40 mètres en avant de la première.

A cinq heures du matin, le 9, une balle arabe fit en même temps deux victimes, le lieutenant Seroka, dont elle traversa le cou de part en part, et le colonel Petit, dont elle fracassa le bras. Le jeune officier eut la chance de guérir ; le colonel eut à subir la désarticulation de l’épaule; il n’y survécut pas. Jusqu’au dernier moment, sa pensée fut au devoir : ce fut en entendant un rapport de tranchée qu’il rendit à Dieu l’âme d’un héros. Son nom fut donné à la batterie auprès de laquelle était venue le frapper la balle meurtrière.

Après les tâtonnemens des premiers jours, le génie et l’artillerie avaient décidément arrêté leurs projets d’attaque et combiné leur action contre le front oriental du ksar. L’artillerie, notoirement insuffisante, passait au rang d’auxiliaire; c’était par des approches méthodiques, par la sape, que le génie allait jouer le premier rôle. Sur ces entrefaites, le colonel de Barral, appelé du Hodna par le général Herbillon, arriva le 12 octobre. Ce renfort de 1,650 hommes n’était pas encore assez nombreux pour permettre au général de compléter l’investissement de l’oasis. Quoique le sentier qui servait de chemin habituel et direct entre Zaatcha et Lichana eût été coupé, les deux ksour ne laissaient pas de communiquer facilement ensemble, de sorte que l’assiégé ravitaillé, rafraîchi, trouvait quotidiennement des ressources pour réparer ses pertes.

Dirigées sur les angles nord-est et sud-est du ksar, les sapes avaient, par leur progrès même, permis à l’artillerie de choisir des emplacemens mieux appropriés à sa mission et suffisamment rapprochés de la muraille pour lui donner plus d’efficacité que par le passé. En effet, du 12 au 18 octobre, son feu réussit à ouvrir dans les angles battus des brèches qui, à distance, furent jugées praticables. Restait le passage du fossé ; comment le combler? Les fascines n’y suffisaient pas. Ce furent les briques de la zaouïa démolie qui servirent de matériaux ; une chaîne de travailleurs se les passaient de main en main jusqu’à la tête de sape à l’attaque de gauche. A celle de droite, il s’en fallait d’une vingtaine de mètres que les sapeurs n’eussent atteint le bord extérieur, la contrescarpe, en termes de l’art. Pour suppléer au comblement du fossé, qui, de ce côté-ci, n’était pas praticable, le génie se proposa d’y faire descendre, immédiatement avant l’assaut, une sorte de charrette à deux roues, chargée de poutrelles, et qui pourrait faire l’office de pont.

Le général Herbillon était impatient d’en finir. D’après ses dispositions, une colonne composée de 1,300 hommes du 8e du 43e du bataillon d’Afrique, précédée d’un détachement de sapeurs, et commandée par le colonel Dumontet du 43e, devait assaillir la brèche de droite, pendant qu’une autre colonne de 750 hommes du régiment étranger et du 5e bataillon de chasseurs, aborderait, sous les ordres du colonel Carbuccia, la brèche de gauche. Dans le même temps, le commandant Bourbaki, avec les tirailleurs indigènes, le colonel de Mirbeck, du 3e chasseurs d’Afrique, avec la cavalerie régulière, les spahis et le goum, le colonel de Barral, avec les troupes laissées au campement, devaient éclairer les abords de l’oasis, s’opposer aux tentatives de secours extérieur et, le cas échéant, couper aux assiégés la retraite.

Le 20 octobre, à six heures du matin, du haut d’un cavalier de tranchée construit par le génie entre les deux attaques, le général Herbillon fait sonner la charge. A gauche, les deux compagnies d’élite du régiment étranger débouchant au pas de course de la sape démasquée, franchissant le fossé par-dessus les briques croulantes, s’élancent sur la brèche, et par-delà sur un monceau de décombres. Comme les assaillans de Constantine, un cercle de feu, sans issue apparente, les enveloppe. Une dizaine de voltigeurs viennent d’escalader une terrasse : la terrasse s’effondre sous leurs pieds; un pan de muraille, s’écroulant sur eux, les achève; un seul reparaît et vient tomber au milieu de ses camarades. En quelques minutes, 14 hommes ont été tués, 40 blessés. Il faut redescendre, repasser le fossé, rentrer dans la sape. Enivrés du succès, hurlant, se ruant, les Arabes essaient d’y entrer à la suite ; une compagnie de chasseurs les arrête et les refoule. De ce côté, il n’y a rien de plus à faire.

A l’attaque de droite, la catastrophe est pire. La charrette qui devait servir de pont a chaviré ; des grenadiers du 43e, dans l’eau jusqu’au cou, ont passé quand même ; mais comment, avec des cartouches mouillées, répondre aux balles qui les frappent? D’autres arrivent, la giberne sur l’épaule ; malheureusement la brèche est trop haute, le talus glissant. Pendant que les hommes du génie, armés de pioches, s’efforcent de saper le pied de la muraille, grenadiers et fusiliers, à plat ventre, essaient de riposter au juger à des tireurs plus nombreux et qui ne se laissent pas voir. Il y a 20 morts. Le chef de bataillon, l’adjudant-major, deux capitaines sont tués ; 4 officiers, 80 hommes sont blessés, la plupart mortellement. Il faut de là aussi regagner les approches. Sur le bord extérieur du fossé, deux compagnies de zouaves protègent la retraite. Dans la nuit, la garde de tranchée eut à repousser, deux heures durant, une sortie des Arabes.

L’échec était grand, il fut ressenti de tous ; mais à l’esprit d’aucun ne vint l’idée de lever Je siège. Le général Herbillon fit demander à Constantine des hommes, des pièces de plus gros calibre, avant tout des munitions et des vivres, car l’artillerie avait presque épuisé ses gargousses, et l’intendance voyait le fond de ses caisses à biscuit. On souffrait, on ne se plaignait pas. Outre les pertes causées par le feu, beaucoup d’hommes étaient morts victimes de la dysenterie, et il y avait encore plus de 600 malades qui s’en allaient à Biskra encombrer l’ambulance. Ce poste, base d’opérations du corps expéditionnaire, prenait plus d’importance de jour en jour; il y fallait un commandant de grade élevé. Le général Herbillon y envoya le colonel Carbuccia, qui, à tort ou à raison, passait chez le troupier pour être malchanceux à la guerre.

En attendant les renforts demandés, le génie continuait ses travaux; à la fin d’octobre, des six officiers de l’arme attachés dès le début à l’expédition, il n’en restait que deux. Afin d’occuper le soldat, de dégager les approches et en même temps de menacer, dans le plus clair de leurs revenus, la fortune des ksouriens, le général Herbillon fit procéder méthodiquement, par coupes réglées, à l’abattage des palmiers. Dirigée par les officiers du génie, l’opération commença le 23 octobre. Le général avait frappé juste; au retentissement des coups de cognée répondirent des clameurs désespérées, des cris de douleur et de rage. Chaque entaille au tronc d’un palmier était une blessure au cœur d’un Arabe. Dès le soir même, les bûcherons furent attaqués, et deux jours plus tard, le 25, assaillis avec encore plus de vigueur et d’ensemble. Bou-Ziane se révélait homme de guerre. Les travailleurs et la garde même furent obligés d’abandonner l’atelier ; il ne fallut pas moins de deux bataillons pour recouvrer le terrain perdu, et quand les Arabes se décidèrent à la retraite, ils emportèrent, à titre de trophée, une caisse de tambour, des outils, malheureusement aussi les corps de deux hommes de la légion étrangère. Cette affaire ne coûta pas à nos troupes moins de 6 morts et de 23 blessés, dont 3 officiers. Dès le lendemain, les mesures de sûreté furent tellement mieux prises que, malgré l’opposition des Arabes, et sans la moindre perte, mille pieds d’arbres furent jetés bas en cinq heures.

Il convenait d’être aussi très vigilant au dehors, de tenir ouvertes et libres les communications avec Biskra et Batna; or elles étaient menacées. Le courrier d’Alger venait d’être enlevé par deux cavaliers du goum qui étaient passés à l’ennemi. D’autre part, le général Herbillon était averti que Mohammed-bel-Hadj, l’ancien khalifa d’Abd-el-Kader, était sorti du Souf, où il avait fait séjour, et menaçait Sidi-Okba; d’autre part aussi, que les caravanes des Sahariens, revenant du Tell, témoignaient de leur sympathie pour l’insurrection. La plus grande part de la cavalerie ayant été envoyée, avec, le colonel de Mirbeck, sur la route de Batna, il ne restait au camp pas beaucoup plus de 250 chevaux. Le 30 octobre au soir, une reconnaissance fut attaquée subitement, entre Farfar et Tolga, par des Sahariens. Le lendemain, le général Herbillon se mit de bonne heure en campagne. Il emmenait toute la cavalerie disponible, y compris le goum, une section de montagne et trois compagnies de chasseurs à pied. A peine avait-il passé Farfar qu’il sévit en présence de 700 ou 800 cavaliers, appuyés par un nombre à, peu près égal de fantassins, sur la lisière de l’oasis. Le combat fut vit, mais court. Chargés, sabrés, fusillés, canonnés, les cavaliers tournèrent bride et les fantassins se hâtèrent de rentrer sous bois. Pendant cette rencontre, Bou-Ziane avait habilement préparé contre la gauche des travaux de siège une sortie qui ne réussit d’ailleurs qu’à, mettre le feu au fascinage d’une batterie. Ce demi-succès ne laissa pas d’encourager l’assiégé à renouveler sa tentative. Le 5 novembre, entre huit et neuf heures du soir, le ciel, très sombre, s’éclaira tout à coup. Des amas de brindilles flambaient sur tout, le front d’attaque, et des centaines d’Arabes, la torche à la main, se ruaient sur les approches. A droite, un coup de mitraille suffit pour les arrêter; mais à gauche, ils réussirent à incendier le masque et la galerie blindée que les sapeurs avaient poussée jusqu’aux deux tiers du fossé. On en voyait qui, du chemin de ronde, exposés à la fusillade, ne laissaient pas d’attiser le feu avec de grandes perches. La nuit suivante, ils revinrent à la charge et parvinrent à détruire complètement le blindage.

Tel était l’état des affaires quand, le 8 novembre au soir, le camp fit fête au colonel Canrobert, venant de Sétif à la tête d’un bataillon de zouaves, d’un bataillon du 16e de ligne, d’un escadron de spahis et d’une section d’obusiers de montagne. En route, au-dessous de Bou-Sâda, le colonel avait fait sur les Sahariens une razzia de 2,500 moutons et de 1,500 chèvres, qui vinrent fort à propos ravitailler les marmites. Huit jours après, le 15, arriva de Constantine le colonel de Lourmel avec un bataillon du 51e, le 8e bataillon de chasseurs, deux pièces de 12 et un grand convoi de munitions. Ces deux renforts portèrent momentanément à 8,000 hommes l’effectif général, momentanément, hélas ! car le choléra, venu de Sétif dans les rangs de la colonne Canrobert, sur laquelle il avait déjà prélevé 120 victimes, allait réclamer aux autres corps sa dîme funéraire.

Le général Herbillon avait réorganisé l’infanterie de sa petite armée en trois brigades, sous les ordres des colonels de Barral, Canrobert et Dumontet. Le colonel de Mirbeck continuait de commander la cavalerie, et le colonel Pariset l’artillerie. Le colonel Lebrettevillois, arrivé depuis peu de jours, avait pris, à la tête du génie, la succession de l’héroïque Petit; avec lui étaient venus deux capitaines de l’arme et 30 sapeurs. Ce surcroît de bons ouvriers permit de donner aux travaux languissans une activité nouvelle. Afin d’éviter le retour des incendies dont avaient souffert, le 5 et le 6 novembre, les têtes de sape, le colonel Lebrettevillois fit remplacer le masque habituel par un gabion recouvert d’une peau de bœuf et prescrivit de n’employer pour le fascinage que des brins complètement dépouillés de feuilles. Au feu, qui perdait chance, Bou-Ziane essaya de substituer l’eau ; par des retenues habilement combinées, il essaya de noyer l’attaque de droite, et il y réussit en partie, car la saignée que les sapeurs pratiquèrent à la hâte ne put sauver de l’inondation la totalité des cheminemens.

En même temps qu’il faisait resserrer plus étroitement le ksar, le général Herbillon avait résolu de se donner au dehors les coudées plus franches et de se débarrasser du voisinage inquiétant des nomades. A peine eut-il reçu le dernier renfort amené par le colonel de Lourmel, dès le lendemain même, le 16 novembre, à minuit, laissant à la garde du camp la 3e brigade, il sortit avec les deux autres, la cavalerie et quatre obusiers de montagne. Surpris, au point du jour, près de l’oasis d’Ourlal, les Sahariens furent hors d’état d’organiser leur défense; en moins d’une demi-heure, ils étaient culbutés, poursuivis, dispersés, abandonnant sur le terrain 200 morts, leurs tentes toutes dressées, 15,000 moutons et chèvres, 1,800 chameaux. Le lendemain, leurs cheikhs vinrent demander grâce, rachetèrent, par un fort prélèvement sur le produit de la capture, une partie de leur fortune ambulante et prirent, tout abattus, la direction de leurs campemens d’hiver. Ce grand succès eut pour résultat de dégager les abords de l’oasis et de tenir à distance les adhérens plus ou moins avoués de l’insurrection. Mohammed-bel-Hadj reprit à la hâte le chemin du Souf, et les gens de Sidi-Okba s’empressèrent d’envoyer au camp les charges d’orge que depuis six semaines ils faisaient attendre. En revanche, l’énergie de Bou-Ziane ne parut pas fléchir. Pendant le combat d’Ourlal, la gauche des attaques avait été vigoureusement assaillie ; la garde de tranchée s’était laissé surprendre ; après avoir renversé les parapets, bouleversé les travaux, les Arabes étaient rentrés en triomphe dans la place, aux acclamations joyeuses des femmes émerveillées, agitant au-dessus de leurs têtes des fusils français, des gibernes, des outils, des habits d’uniforme. Cependant Bou-Ziane ne pouvait se faire illusion : le dénoûment était proche.


V.

Les pièces de 12 avaient été mises en batterie. Une troisième brèche était ouverte au nord. De ce côté, le fossé, beaucoup moins profond, avait permis aux sapeurs d’établir un fourneau de mine au pied de l’escarpe et de faire sauter le chemin de ronde. Mais voici qu’en plein jour, le 24 novembre, à onze heures, la tranchée est subitement envahie. Bou-Ziane a très bien choisi le moment ; c’est l’heure où d’habitude on change la garde. En effet, les chasseurs du 5e bataillon attendent d’être relevés par les camarades du 8e; ils n’ont plus l’œil au guet, ils sont surpris. Les premiers sont décapités; les autres reculent d’abord, se rallient et rentrent dans la tranchée, où les femmes de Zaatcha, excitant les hommes, s’acharnent sur les blessés comme des hyènes. Le clairon sonne; les chasseurs du 8e les tirailleurs de Bourbaki accourent ; on se bat corps à corps ; les ksouriens cèdent, évacuent les sapes, mais continuent la lutte d’enclos en enclos ; enfin ils se retirent, les uns dans la place, les autres vers Lichana. Dans cette rude affaire, les chasseurs ont perdu trois de leurs officiers ; un lieutenant d’artillerie a été frappé mortellement.

Le 25 fut une journée de calme, la dernière. Le lendemain était le jour de l’assaut. Voici les dispositions faites : trois brèches, trois colonnes. A droite, au nord, 250 chasseurs du 5e bataillon, 100 grenadiers et voltigeurs du 16e de ligne, 530 zouaves, le colonel Canrobert; au nord-est, au centre, 450 chasseurs du 8e bataillon, 400 hommes du 38e de ligne, 100 zouaves, le colonel de Barral; au sud-est, à gauche, 630 hommes du 8e de ligne, 250 du 43e, le lieutenant-colonel de Lourmel. Chacune des colonnes est précédée d’un détachement de sapeurs et suivie d’une section de montagne. Le colonel Dumontet commande le service de tranchée. Le commandant Bourbaki, avec ses 1,600 tirailleurs indigènes, 200 chasseurs du 5e bataillon et 400 hommes du 51e de ligne, a pour mission de tourner l’oasis et de surveiller au sud l’unique débouché de Zaatcha. Le colonel de Mirbeck a la garde du camp ; il doit faire battre les environs par de fortes patrouilles de cavalerie. Le 25, dans la soirée, le général Herbillon a fait sommer Zaatcha de se rendre ; la réponse est venue, négative, dédaigneuse, hautaine. La nuit n’a été troublée que par quelques coups de canon, tirés sur les brèches. Le 26, à sept heures du matin, les troupes ont pris leurs formations de combat ; à huit heures, le général Herbillon est averti par un signal que le commandant Bourbaki est à son poste ; le clairon sonne; les sapeurs renversent à droite et à gauche les caisses de biscuit qui masquent les têtes de sape ; les colonnes débouchent : c’est l’assaut.

Canrobert vient de haranguer ses hommes : « Eh bien ! zouaves, ce n’est pas une bicoque comme celle-là qui arrêtera des guerriers comme vous! Il faut la prendre, entendez-vous? ou y rester tous. Tambours, clairons, la charge! Bonne chance, mes amis, et en avant! » Le colonel est devant tous; il a choisi pour l’accompagner à officiers de différentes armes et 15 zouaves. La brèche est franchie ; de toutes les terrasses, de tous les créneaux viennent les balles ; les morts, les blessés tombent ; le commandant de Lorencez est atteint dans le flanc ; n’importe, Canrobert marche toujours ; il ne s’arrête que lorsqu’il a donné la main à Lourmel blessé et à Barral. Alors il regarde autour de lui ; de ses 4 officiers et de ses 15 hommes, deux seulement sont sans blessure ; le capitaine Toussaint, le sous-lieutenant Rosetti, tous deux des spahis, ont été tués; le capitaine Besson, de l’état-major, le lieutenant de Chard, des zouaves, sont blessés.

Il est neuf heures; les trois colonnes se sont rejointes au cœur de la place; néanmoins rien n’est fini. Refoulés d’une moitié de la ville, les ksouriens se sont concentrés dans l’autre. Chaque maison est un réduit dont il faut faire le siège, qu’il faut saper ou pétarder. Les hommes qui du haut des terrasses ont sauté dans les cours intérieures n’en sont pas revenus. On chemine pas à pas, dans la fumée, dans le feu, dans le sang. En avant de l’unique porte du ksar s’élève une maison plus haute que les autres ; ce n’est pas celle de Bon-Ziane, qui est au centre et d’où il a pu sortir; mais c’est la maison où il s’est retranché avec sa famille, le marabout Si-Moussa et les plus déterminas de ses fidèles. Les zouaves du 2e bataillon viennent à l’attaque, conduits par le commandant de Lavarande. La porte résiste aux coups de crosse ; on amène un obusier : elle résiste ; cependant les zouaves, les servans tombent sous le feu de la terrasse supérieure et des créneaux. On appelle les sapeurs ; l’un d’eux apporte un sac de poudre, d’autres des sacs à terre pour contre-buter le premier ; la plupart sont tués ou blessés; enfin, un sergent met le feu à la mèche. Quand le nuage de poussière et de fumée produit par l’explosion s’éclaircit, on aperçoit la maison éventrée, béante. Les zouaves s’y précipitent; tout ce qu’ils rencontrent est passé par les armes. « Il y eut ensuite, a dit le capitaine Bocher, un moment d’attente. Un Arabe d’un extérieur et d’une attitude qui révélaient le chef apparut, sortant d’un des coins obscurs de la maison. Il était blessé à la jambe et s’appuyait sur bu des siens. « Voilà Bou-Ziane, » s’écria le guide. Aussitôt le commandant se jeta sur lui et empêcha ses soldats de faire feu. « Je suis Bou-Ziane, » telle fut la seule parole du prisonnier, puis il s’assit à la manière arabe et se mit à prier. M. de Lavarande lui demanda où était sa famille. Sur sa réponse, il envoya l’ordre de la sauver, mais il était trop tard. M. de Lavarande avait envoyé prévenir le général Herbillon que Bou-Ziane était entre ses mains. « Faites-le tuer, » telle fut la réponse. Un second message rapporta le même ordre. Le commandant fit appeler quatre zouaves et leur ordonna, à un signal donné, deviser au cœur. Se tournant ensuite vers Bou-Ziane, il lui demanda ce qu’il désirait et ce qu’il avait à dire. « Vous avez été les plus forts ; Dieu seul est grand ; que sa volonté soit faite! » Ce fut la réponse du chef arabe. M. de Lavarande, le prenant alors par la main, le força à se lever et, après l’avoir appuyé le long d’un mur, se retira vivement. Les quatre zouaves firent feu ; Bou-Ziane tomba raide mort. Un zouave lui coupa la tête, apporta le sanglant trophée au colonel Canrobert et le lui jeta entre les pieds. La tête du plus jeune fils de Bou-Ziane fut également apportée au colonel. On décapita aussi le cadavre de Si-Moussa, qui avait été découvert au milieu des morts. »

Au dehors, la fermeté du commandant Bourbaki avait arrêté à la fois les tentatives des assiégés qui voulaient échapper au désastre, et celles des Lichaniens qui s’efforçaient de venir en aide à leurs frères. A midi, le ksar n’était plus qu’un amas de ruines d’où sortaient çà et là quelques coups de feu encore. A trois heures, tout bruit de combat avait cessé. Des défenseurs de Zaatcha, pas un seul n’était vivant. On compta plus de 800 cadavres ramassés sur les décombres; on ne connut jamais le nombre de ceux qui étaient ensevelis dessous. Au vainqueur la journée du 26 novembre coûta 43 tués et 175 blessés; relevée depuis le commencement du siège, la perte totale, — moins les victimes du choléra et de la dysenterie, — monta au chiffre de 165 tués et de 790 blessés.

Le 27, tout ce qui tenait encore debout dans le ksar et autour du ksar, mosquées, minarets, maisons, murailles, vergers, palmiers, acheva de disparaître; tout fut rasé au niveau du sol. Groupés à distance, les Arabes des oasis voisines contemplaient terrifiés cette ruine. Le 28, le campement fut levé; la colonne prit le chemin de Biskra; elle y arriva le 30.

Ainsi finit cet épisode de Zaatcha, moins éclatant, mais, dans sa sombre horreur, plus tragique peut-être que celui de Constantine.

VI.

Le grand foyer de l’insurrection venait de s’éteindre dans le sang ; mais le feu qui, pendant la longue fureur de l’incendie, avait gagné l’Aurès, couvait encore dans quelque recoin de ses étroites vallées. Il y était du moins circonscrit, n’ayant plus d’alimens à recevoir, ni de Bou-Sâda, que le colonel Daumas venait de faire occuper, à titre définitif, par une garnison française, ni des Ouled-Naïl-Cheraga, ni du Hodna, ni du Belezma, qui protestaient de leur parfaite obéissance.

Avant de rentrer à Constantine, le général Herbillon avait, d’après les instructions du gouverneur, assigné au colonel Canrobert le commandement supérieur de Batna et celui de Sétif au colonel de Barral. Le colonel Canrobert, dont la circonscription comprenait l’Aurès, avait résolu d’y pénétrer par le nord. Le 25 décembre 1849, il sortit de Batna. La colonne qui marchait avec lui comprenait : un bataillon du 8e de ligne, le 5e bataillon de chasseurs à pied, le 2e zouaves, le bataillon de tirailleurs indigènes, trois escadrons de chasseurs d’Afrique et de spahis, deux sections d’obusiers de montagne, une section de sapeurs. Le 27, il entra dans l’Aurès et commença de descendre la vallée de l’Oued-Abdi, qui est le principal cours d’eau de cette région, dont les principaux habitans sont les Chaouïa, de race berbère. Tout alla d’abord assez bien ; les villages, sans beaucoup d’empressement d’ailleurs, apportèrent leurs témoignages de soumission en paroles un peu plus qu’en argent; mais les gens de Nara refusèrent nettement argent et paroles. Le colonel, à cause de la saison inclémente, inclinait à renvoyer au printemps le châtiment de ces réfractaires, quand leur insolence lui fit une obligation de ne plus attendre.

Nara était un ensemble de trois villages bâtis sur les rives escarpées d’un petit affluent de l’Oued-Abdi. Le plus important des trois couronnait un rocher isolé, à 60 mètres au-dessus du ravin. On n’y pouvait accéder que par des degrés entaillés dans le roc, et tous les abords étaient commandés par des tours solidement construites. Tous les indépendans, tous les fanatiques de la montagne s’y étaient donné rendez-vous, comme naguère les fanatiques de la plaine à Zaatcha.

Déjà, au mois d’avril de l’année précédente, une expédition avait été dirigée contre Nara par le colonel Carbuccia ; mais elle s’était réduite à la destruction d’un des villages inférieurs et au jet de quelques obus dans celui qui pouvait passer pour en être la citadelle. Bref, les montagnards en avaient tiré plutôt un motif de gloire qu’un conseil de modération et de prudence. D’après le plan du colonel Canrobert, Nara devait être attaqué directement par deux colonnes et tourné par une troisième. L’exécution de ce plan commença le 4 janvier 1850, au soir. Les colonnes d’attaque avaient respectivement pour chefs les commandans Bras-de-Fer et Lavarande; c’était avec la première que s’était réservé de marcher le colonel Canrobert. La colonne tournante était sous les ordres du colonel Carbuccia. Celle-ci ayant prononcé son mouvement et gagné les derrières de l’ennemi, l’affaire s’engagea, le 6, au point du jour ; elle fut achevée en moins de deux heures. Des défenseurs de Nara cernés de toutes parts il n’échappa aux poursuites de la cavalerie qu’un petit nombre de fugitifs. Les trois villages furent entièrement détruits. Retenu quatre jours au bivouac par la neige qui se mit à tomber à gros flocons, le colonel Canrobert ne put rentrer que le 16 janvier à Batna.

Ajoutée à la ruine de Zaatcha, celle de Nara porta le dernier coup aux derniers fauteurs d’insurrection dans le sud. Cette partie de la province de Constantine pouvait être considérée comme pacifiée; tel n’était pas, tel ne devait pas être de longtemps encore, l’état de la région septentrionale, de la Grande Kabylie et de ses entours.

Dans une visite que le président de la république avait faite à la citadelle de Ham, en souvenir de sa captivité, il en avait fait sortir Bou-Maza et lui avait assigné la ville pour prison. Quand la nouvelle en fut arrivée en Algérie, il n’en fallut pas davantage pour exciter l’imagination des Arabes et pour provoquer l’apparition d’un Bou-Maza. Le faux chérif, qui se faisait appeler Mohammed-ben-Abdallah, comme le véritable, apparut, au mois de juillet 1849, dans le Djurdjura, escorté par de nombreux Zouaoua que lui avait amenés l’irréconciliable Si-Djoudi. Au mois de septembre, l’agitation avait débordé par-dessus la montagne et s’était répandue dans la vallée de l’Oued-Sahel. A cause de l’insurrection de Zaatcha, le commandant du poste d’Aumale, dégarni de troupes françaises, n’avait pu diriger vers la région troublée qu’un goum de trois cents chevaux, mais il avait mis à sa tête un officier d’une énergie peu commune, le sous-lieutenant Beauprêtre. Le 2 octobre, celui-ci, sans tenir compte de la supériorité numérique de l’ennemi, lança son goum à l’attaque ; en dépit de ses objurgations et de ses imprécations, le faux chérif fut tué par un cavalier arabe, tout ému et frémissant de sa propre audace. Étonné de ce coup de vigueur, Si-Djoudi rentra encore une fois dans la montagne, et, fait plus remarquable encore, à l’autre extrémité de la Kabylie, les frères Ben-Azzeddine en reçurent une telle impression qu’ils vinrent humblement apporter à Constantine la soumission définitive du Zouagha.

Si l’ordre était rétabli sur le cours supérieur de l’Oued-Sahel, il s’en fallait du tout au tout qu’il régnât dans la vallée inférieure. Vers la fin du mois de février 1850, une de ces contestations, si fréquentes entre Kabyles, s’était élevée au sujet d’un marché ; deux officiers, l’un de Bougie, l’autre de Sétif, avaient été envoyés pour accommoder le différend. Pendant l’arbitrage, un Kabyle s’élança sur l’officier de Sétif, le lieutenant Gravier, et lui fracassa la cuisse d’un coup de pistolet. L’assassin, saisi aussitôt par les indigènes stupéfaits, déclara que l’arme avait été mise entre ses mains par deux cheikhs, qui, profitant du tumulte, s’étaient hâtés de déguerpir.

Les colonels Daumas, Canrobert et de Barral avaient été promus généraux de brigade. Nommé au commandement de la subdivision de Sétif, le général de Barral avait eu d’abord à châtier des tribus qui avaient attaqué sur le chemin de Bou-Sâda un détachement français; puis il s’était dirigé vers le nord par la route de Sétif à Bougie, afin de rechercher les instigateurs de l’attentat commis sur le lieutenant Gravier. Sa colonne était forte de trois bataillons des 16e, 38e et 51e de ligne, de deux bataillons de zouaves, du 3e bataillon d’Afrique, de deux escadrons de chasseurs d’Afrique et de spahis, de deux sections d’obusiers de montagne, de 50 sapeurs et d’un détachement du train conduisant 210 mulets.

La marche était lente, parce que le général avait ordre d’élargir et d’améliorer la route par laquelle il cheminait. Du 9 au 19 mai, il n’avait encore eu à vaincre que les difficultés du terrain ; mais, le 19, il apprit que les Beni-Djellil, qui pouvaient mettre en ligne 2,000 fusils et que Si-Djoudi animait à la résistance, avaient résolu de lui barrer le passage. La rencontre eut lieu le 21 mai; les Kabyles occupaient des crêtes que protégeaient, en manière de fossés, trois ravins profonds. Au moment où le général, en tête de la colonne, menait à l’attaque une compagnie de zouaves et les sapeurs, il fut frappé, au passage du deuxième ravin, d’une balle en pleine poitrine. Il fit appeler le colonel Lourmel, du 51e, lui remit le commandement, et seulement alors, après ce devoir accompli, se laissa descendre de cheval. Pendant la marche, la colonne s’était allongée ; tandis que le colonel prenait le temps d’en resserrer les élémens et de la masser, les Kabyles, trompés sur les motifs de ce retard, et l’attribuant volontiers à l’hésitation de leurs adversaires, descendirent de leurs positions défensives et s’aventurèrent à portée d’arme blanche. Aussitôt la charge sonna ; surpris, abordé corps à corps, l’ennemi fut en un moment culbuté, poursuivi la baïonnette et le sabre aux reins, laissant sur le terrain 200 morts. Le général de Barral, escorté par une compagnie de son ancien régiment, le 38e, fut transporté à Bougie ; il y mourut le 26 mai, à peine âgé de quarante-trois ans.

Après avoir fait ravager le territoire des tribus réfractaires, le colonel de Lourmel s’appliqua, pendant le mois de juin, aux travaux de la route; 1,500 hommes y étaient employés tous les jours; le 24 juin, 51 kilomètres étaient achevés. Une pyramide, élevée par le génie auprès d’Aïn-Raoua, consacra le souvenir des chefs et des corps qui avaient exécuté ce grand labeur.

Pendant cette expédition de Sétif à Bougie, le général de Saint-Arnaud, successeur du général Herbillon au commandement de la division de Constantine, avait visité dans l’est de la province le vaste territoire des Nemencha, dans le sud l’Aurès et les oasis.

En somme, la campagne de 1850, à peu près nulle dans la province d’Alger, toute d’observation dans la province d’Oran, où le général de Mac-Mahon exerçait, tout le long de la frontière marocaine, une surveillance incessante, n’avait eu un peu d’intérêt que dans la province de Constantine. Quand, le U novembre, le général d’Hautpoul, nommé à la place du général Charon gouverneur dei l’Algérie, reçut de son prédécesseur la direction suprême des affaires, jamais transmission de pouvoir ne s’était accomplie dans un temps aussi calme.


VII.

Le général d’Hautpoul, qui venait d’occuper, une année durant, le ministère de la guerre, était arrivé en Algérie avec des idées moins paisibles. Il eût été fier de signaler son gouvernement par l’annexion de la Grande Kabylie; il avait arrêté ses plans en conséquence, et, pour les faire agréer au gouvernement, il fit partir pour Paris, au mois de février 1851, le lieutenant-colonel Durrieu. L’état général des affaires n’était pas alors favorable à une aussi grande entreprise. Le désaccord évident dès cette époque entre le président de la république et l’assemblée législative avait rendu celle-ci défiante ; elle n’était rien moins que disposée à voter le surcroît d’effectif et d’argent que les projets du général d’Hautpoul auraient rendu nécessaire. Une sorte de transaction proposée par le général Randon, ministre de la guerre, soutenue par La Moricière, Bedeau, Cavaignac et Charras, fut acceptée par l’assemblée, non sans peine. Il n’était plus question de la Grande Kabylie ; c’était contre la Petite qu’une expédition était autorisée dans la mesure que permettaient les ressources ordinaires de l’armée d’Afrique.

Dès le 15 mars, le ministre fit parvenir au gouverneur-général des instructions qui lui prescrivaient de préparer, pour le commencement de mai, la formation d’une colonne de 8,000 hommes, et lui indiquaient pour objectif principal le débloquement de Djidjeli. Le général d’Hautpoul, membre de l’assemblée législative, ne pouvait exercer, à ce titre, qu’un commandement temporaire, et, comme il touchait au terme de sa mission, il fut obligé, afin d’en solliciter le renouvellement, de se rendre à Paris, à la fin d’avril, juste au moment où allait commencer l’opération détachée du grand projet sur lequel il avait fondé naguère de si flatteuses espérances. Ce fut au général Pélissier, appelé d’Oran, que revint l’intérim du gouvernement, et le général de Saint-Arnaud fut chargé de diriger l’expédition de la Petite Kabylie.

Dans la Petite comme dans la Grande, les populations, tenues en éveil par la rumeur publique, s’étaient préparées non-seulement à la résistance, mais même, sur certains points, à l’offensive. Au mois d’avril, le commandant de Philippeville, qui s’était rendu à Collo avec une faible escorte, fut soudainement assailli et ne parvint à échapper qu’en abandonnant ses chevaux pour sauter dans une barque et gagner le large. Vers le même temps,. un nouvel agitateur, Bou-Baghla, — l’homme à la mule, — soulevait les Grands Kabyles. Le 19 mars, suivi d’une troupe nombreuse de Zouaoua et de Beni-Mellikeuch, il avait surpris la zaouïa de Chellata, chassé le marabout Si-ben-Ali-Chérif, ami des Français, ravagé ses cultures, enlevé ses troupeaux, et depuis entretenu la terreur dans la haute vallée de l’Oued-Sahel, jusqu’au jour où, battu par une colonne sortie d’Aumale avec le colonel d’Aurelle, il disparut dans le Djurdjura. Six semaines plus tard, on le vit reparaître, à l’autre extrémité du massif, devant Bougie qu’il eut l’audace d’insulter; mais il en fut le mauvais marchand ; après avoir laissé beaucoup des siens sous les remparts de la place, il disparut encore une fois et, de quelque temps, on n’entendit plus parler de lui.

L’époque des opérations était arrivée. Le 8 mai, une division de 8,700 hommes était réunie à Mila ; la 1re brigade, sous les ordres du général de Luzy, comprenait : quatre bataillons des 9e, 10e et 20e de ligne, le 2e de chasseurs à pied, les tirailleurs indigènes de Constantine ; la 2e, sous les ordres du général Bosquet : deux bataillons du 8e de ligne, un bataillon du 16e léger, un de zouaves, un de la légion étrangère, le 3e" bataillon d’Afrique. A ces douze bataillons, il faut ajouter, par brigade, 100 chasseurs d’Afrique, 4 obusiers de montagne, une section de sapeurs, 180 mulets du train. Telle était, dans son ensemble, la colonne Saint-Arnaud, qui, tout en étant la principale, devait agir excentriquement, puisque son terrain d’opérations était tout à l’extrémité orientale, presque en dehors de la Petite Kabylie proprement dite, dans le triangle compris entre Djidjeli, Mila et Philippeville. A l’ouest, au contraire, plus près du cœur de la Kabylie, une colonne secondaire, commandée par le général Camou, devait couvrir le flanc gauche de la première, et guerroyer pour son compte entre Sétif et Bougie. Cette colonne, qui n’eut d’abord pour noyau que deux bataillons du 8e léger, un escadron de chasseurs d’Afrique et une section de montagne, devait avoir par la suite un effectif très variable, à cause des envois ou des emprunts que lui fit alternativement la principale.

Celle-ci, partie de Mila le 9 mai, prit au nord-ouest la direction de Djidjeli, à travers le prolongement et les rameaux enchevêtrés de la chaîne des Babors. Dès le 11, le combat ne cessa plus, toujours acharné, toujours meurtrier; dans cette première rencontre, la colonne ne perdit pas moins de 16 morts et de 97 blessés. La journée du 13 fut pire ; deux compagnies d’élite du 10e de ligne avaient été détachées en flanqueurs. Tandis que des crêtes où ils se croyaient en sûreté, les hommes regardaient au-dessous d’eux le convoi cheminant à grand’peine à travers la broussaille, 300 ou 400 Kabyles, qui avaient rampé jusque-là, s’élancèrent en hurlant du taillis et firent de ces imprudens un massacre épouvantable ; les 5 officiers et 43 hommes furent décapités, 60 furent blessés ; sans l’arrivée d’un bataillon du 9e, ceux-ci comme ceux-là auraient perdu leurs têtes. En somme, 66 morts et 141 blessés durent être portés au compte de cette journée fatale. Le 16, «tirant l’aile et traînant le pied, » la colonne atteignit enfin Djidjeli ; elle y déposa 270 blessés que le général Pélissier, venu d’Alger par mer, prit à son bord et fit transporter à l’hôpital de Philippeville.

Du 19 au 26 mai, opérant du nord au sud, selon les ordres qu’il venait de recevoir du gouverneur intérimaire, le général de Saint-Arnaud fit partir de Tibaïren, dans le Ferdjioua, le général Bosquet avec deux bataillons destinés à renforcer la petite colonne du général Camou, puis il revint se ravitailler à Djidjeli. Cette seconde partie de la campagne n’avait pas été plus heureuse en résultats utiles que la première ; elle avait seulement été moins coûteuse.

Le lieutenant-colonel Durrieu écrivait d’Alger, le 5 juin : « Les journaux de l’Elysée contiennent un bulletin pompeux des opérations du général Saint-Arnaud ; je soupçonne ce bulletin d’avoir un but politique. Le commandant Fleury quitte aujourd’hui le général Saint-Arnaud. » Confident du prince-président de la république, le commandant Fleury était venu faire auprès du général une campagne secrète beaucoup plus importante, au point de vue politique, que n’était, au point de vue militaire, la campagne qu’il avait ostensiblement suivie.

Il est intéressant de noter, dans la correspondance de Saint-Arnaud, la marche et le progrès de la tentation, depuis cette lettre du 21 mars : « Fleury m’écrit qu’il a bien envie de venir faire l’expédition avec moi ; je lui réponds qu’il sera le bienvenu ; » jusqu’à celle-ci, du 6 juin, après le départ du tentateur : « Dieu sait ce que le ciel me réserve ! Si j’aime la guerre, je n’aime pas la politique. Enfin, il faut obéir à sa destinée! » Puis viennent ces réflexions du 18, qui semblent marquer un temps d’arrêt : « Je n’ai nulle envie de m’avancer ni de me compromettre dans la politique. La scène du monde et de la politique est glissante. Le sage reste dans la coulisse, observe et ne paraît qu’à propos. Les Africains qui se sont mis en avant n’ont fait encore que de fausses entrées et de fausses sorties. Le public rit quand il ne murmure pas. Avec tout cela j’aimerais mieux rester en Afrique. Ici l’on a sa réputation dans sa main : à Paris, on la joue sur une phrase, sur un mot, sur une démarche, sur un sourire. J’aime mieux l’Afrique; m’y laissera-t-on? Nous saurons cela dans un mois. » Le 27, la crise approche : « Je n’aime ni la politique ni les affaires. Je suis fourré jusqu’aux oreilles dans les affaires, et la politique me menace comme l’épée de Damoclès. » Voici enfin, le 28, qu’il a mordu à l’appât : « Je viens de recevoir le courrier de France. Tout le monde est content. Le prince, le ministre, me comblent d’éloges. On me nommera général de division à ma rentrée de l’expédition. » C’en est fait; le voilà définitivement acquis et pris.

Pendant ce temps, le général Camou, qui, dès avant d’être rallié par Bosquet, venait de recevoir deux bataillons de la division d’Alger, avait rencontré et battu, le 23 mai, Bou-Baghla, dans la vallée du Bou-Sellam, affluent de l’Oued-Sahel. La jonction faite, il le battit derechef, le 1er juin, de concert avec le général Bosquet. Ne laissant ni aux adhérens du chérif ni au chérif lui-même ni trêve ni relâche, il le contraignit à rentrer dans le Djurdjura. Le 2 juillet, sur la place du marché d’Akbou, les tribus dont le général venait de parcourir le territoire jurèrent, entre les mains du marabout Si-ben-Ali-Chérif, une alliance offensive et défensive contre les entreprises de Bou-Baghla ou de tout autre agitateur. « La mission du général Camou se trouvait dès lors terminée, disait dans son rapport au ministre de la guerre le gouverneur par intérim; toutes les tribus de la rive droite de l’Oued-Sahel, et celles de la rive gauche depuis les Beni-Mellikeuch jusqu’à Bougie, étaient rentrées dans le devoir. Si-ben-Ali-Chérif était réinstallé dans la zaouïa de Chellata avec les honneurs de la guerre et un accroissement d’influence. Bou-Baghla était refoulé chez les Zouaoua et son impuissance démontrée au grand jour. » Le 11 juillet, les généraux Camou et Bosquet se dirent adieu et regagnèrent, le premier Alger, l’autre Sétif.

Cette suite d’opérations, bien moins célébrée que la campagne à fanfare du général de Saint-Arnaud, avait été bien plus profitable. Nous avons abandonné la pièce à spectacle après son deuxième acte ; elle en eut un troisième, du 5 au 1 6 juin, toujours aux environs de Djidjeli, un quatrième, du 18 au 26, à l’est, sur la rive gauche de l’Oued-Kebir, enfin un cinquième, du 1er au 15 juillet, sur la rive droite jusque dans Collo. Le 26 juin, comme la colonne descendait à Kounar, à l’embouchure de l’Oued-Nil, à mi-distance entre Djidjeli et l’Oued-Kebir, pour recevoir les vivres que lui apportait le Titan, une masse de Kabyles était tombée sur l’arrière-garde commandée par le colonel Marulaz. La lutte corps à corps avait été terrible; l’ennemi s’était enfin retiré, laissant 80 morts sur la place, mais l’arrière-garde avait perdu 28 tués, dont 2 officiers, et 103 blessés. Le 15 juillet, le bivouac fut pris sous les murs de Collo ; quand cette bicoque eut été mise, tant bien que mal, en état de repousser les insultes de ses voisins kabyles, le général de Saint-Arnaud licencia sa colonne, renvoya les corps à leurs garnisons et prononça la clôture de cette campagne qu’il résumait, pour les siens, en style de bulletin d’une concision napoléonienne : « Quatre-vingts jours d’expédition, vingt-six combats, lutte vive et acharnée, mille hommes touchés par l’ennemi, un sur sept, et toujours des succès ! Expédition critiquée au début, rude à conduire, aujourd’hui juste sujet d’éloges. »

Depuis cinq jours il était divisionnaire, et presque tout de suite il fut appelé au commandement d’une division active à Paris. Ce fut le résultat le plus clair de cette grande prise d’armes. On lit dans les Mémoires du maréchal Randon : « l’expédition s’accomplit avec des succès variés; ses résultats, comme affermissement de notre domination, furent à peu près nuls, et quand, en 1853, nous parûmes dans la même contrée, nous ne trouvâmes ni vestiges ni souvenirs de l’apparition de nos colonnes en 1851. »


VIII.

Chassé de l’Oued-Sahel par le général Camou, comme on vient de voir, Bou-Baghla n’avait fait que traverser la Grande Kabylie, et avait reparu sur le Sebaou, chez les Guechtoula. Sur cette nouvelle, et par les ordres du général Pélissier, toujours gouverneur intérimaire à la place du général d’Hautpoul, qu’on ne devait plus revoir d’ailleurs en Algérie, le lieutenant-colonel Bourbaki alla s’établir, au mois d’août, avec deux bataillons de zouaves, un bataillon du 25e léger, deux escadrons de spahis et deux obusiers de montagne, au camp de Dra-el-Mizane. Cette démonstration n’ayant pas suffi à rétablir le calme dans ces parages, le gouverneur y fit marcher, au mois de septembre, sous les ordres du général Cuny, une colonne de trois bataillons et de deux escadrons, d’un effectif de 2,600 hommes. L’agitation diminua, mais ne cessa pas ; il arriva même que les Flissa, dont la défection n’avait d’abord été que partielle, finirent par se déclarer tous pour la cause du chérif. Dans cette conjoncture, le général Pélissier constitua, sous les ordres du général Camou, une seconde colonne forte de 5,000 hommes, y compris les corps détachés au camp de Dra-el-Mizane, en se réservant la direction des opérations militaires et le commandement supérieur des deux colonnes réunies. Celle du général Cuny occupait la position de Tizi-Ouzou, dont elle avait relevé le bordj. Arrivé, le 30 octobre, à Dra-el-Mizane, le gouverneur mit les deux colonnes en mouvement, le 1er novembre. Malmené le 2, Bou-Baghla fut atteint et battu, le 3, au village de Tizilt-Mahmoud, qui passait pour inaccessible. Jamais, en effet, dans les querelles entre Kabyles, ce village n’avait pu être emporté par les uns ou par les autres ; aussi était-il devenu une sorte d’entrepôt où chacun avait cru mettre en sûreté son avoir. Après que les troupes s’y furent ravitaillées, il fut mis à sac, et les flammes qui le dévorèrent servirent de signal à d’autres incendies ; dans un rayon de 4 lieues et dans ce seul jour, les troupes brûlèrent vingt-neuf villages.

Dès le 4 les offres de soumission et les otages commencèrent d’affluer. Laissant au campement le général Cuny pour hâter le recouvrement des amendes, le général Pélissier, accompagné du général Camou, se porta chez les Mâtka. De plus ou moins bonne grâce, les tribus de cette confédération se soumirent. Alors le gouverneur par intérim fit succéder à l’action militaire les opérations administratives. Il décida qu’à l’avenir les populations voisines du plateau de Boghni relèveraient directement de l’autorité française, et il leur donna pour chef, avec toute l’autorité d’un kaïd, le lieutenant Beauprêtre. Celui-ci eut Dra-el-Mizane pour résidence, et pour force publique une compagnie de 175 tirailleurs avec un maghzen de 50 chevaux.

Les Flissa restaient à réduire. Il ne fut pas nécessaire d’employer contre eux la rigueur d’une exécution militaire ; la menace y suffit. Réunies à Bordj-Mnaïel, toutes les djemâ de cette grande tribu se soumirent aux conditions du plus fort. Le général Pélissier rentra, le 27 novembre, au palais d’Alger.

Le 26 octobre, le général de Saint-Arnaud avait remplacé le général Randon au ministère de la guerre. Le 2 décembre, il exécutait le coup de force en vue duquel il avait été appelé d’Afrique à Paris. Le 11 décembre, le général Randon fut nommé gouverneur- général de l’Algérie; le 1er janvier 1852, il était à son poste.


CAMILLE ROUSSET.

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1887, du 15 janvier, du 15 février, du 15 mars, du 15 avril, du 15 août, du 1er septembre et du 1er octobre 1888.