La Conspiration/s12

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XII


On connaissait encore assez peu Catherine, la femme de Claude, parce qu’elle n’avait fait partie avant son mariage qui datait de janvier vingt-huit, d’aucun des petits clans qui composaient le milieu des Rosenthal : son père était chirurgien des Hôpitaux, elle avait vécu parmi ces médecins qui s’occupent des beaux-arts et de littérature, qui soignent les grippes, les crises de foie des écrivains et paraissent ne consentir que par surcroît à guérir le commun des malades. Les hasards des dimanches nautiques au printemps sur le bassin de Meulan où se font beaucoup de mariages avaient réuni cette jeune fille et Claude Rosenthal, qui allait faire de la voile en Seine avec de jeunes boursiers : c’était un monde encore démodé où personne n’imaginait que les jeunes filles eussent d’autre vocation que le mariage. Elles saisissaient presque toujours la première occasion qui s’offrait de devenir des femmes. Cette stupéfiante docilité aux conventions de morale et d’argent causait plus tard beaucoup de drames.

Il venait à peine à l’esprit de Bernard de regarder Catherine comme une femme. Étrangère, il eût peut-être immédiatement désiré cette grande jeune femme blonde un peu ennuyée, assez semblable aux longues filles des Champs-Élysées qui lui faisaient battre le cœur, à quinze ans, quand il les voyait entrer au Fouquet’s ou au Claridge, mais ce charme, cette espèce d’aura qui protège des incestes naturels les femmes de la famille, avait passé sur Catherine. Quand Bernard voyait qu’elle croisait les jambes, il détournait machinalement les yeux : Catherine n’était encore pour lui qu’une femme de cire dont il pouvait distraitement baiser la main ou les joues, dont le corps ne lui inspirait qu’une vague répulsion sacrée.

Il aurait bien dû s’étonner assez vite de se plaire à la compagnie de sa belle-sœur, qu’il consentait à conduire au théâtre, au concert, lorsque Claude se disait accablé de ces besognes imaginaires qui le faisaient paraître important : toute la famille admirait qu’il parût céder à ce qu’on appelait le sourire de Catherine.

— Kate apprivoise notre sauvage, disait Mme Rosenthal. Je n’en ai jamais tant obtenu…

On appelait en effet Catherine Kate ; c’était une coutume des Rosenthal d’angliciser les noms ; les mères, les sœurs aînées de la famille, qui ne savaient pas toutes tellement bien l’anglais, disaient à leurs fils, à leurs jeunes frères, des phrases simples.

— Shut the window. Ring the bell. Go to bed. Eat your eggs…

Le moindre dîner où les enfants étaient admis ressemblait à un cours élémentaire, nourri d’exemples de manuel, de commandements, comme si ces enfants n’avaient encore eu que des intelligences de jeunes chiens.

Enfin, c’était une famille qui se plaisait, comme toutes les autres, à composer des images rassurantes de sa cohésion et de sa permanence : les cours de la Bourse qui montaient, les frères et les sœurs qui s’entendaient, les maladies qui guérissaient, les soirées sous la lampe, les études des enfants, les mariages, les naissances, les fiançailles, les enterrements où les vivants se retrouvaient à l’entrée du cimetière Montmartre ou du Père-Lachaise, les voyages, les meubles qu’on changeait, les dîners qu’on mangeait, les fêtes qu’on souhaitait — tout semblait protéger les Rosenthal des malheurs, de la peur, de la mort.

On ne s’irrita donc pas de voir Bernard, qui n’était pas aimable, moins dur pour la dernière venue que pour ses cousines germaines ou sa mère, on se dit qu’on avait supporté ses plus mauvaises années et les effets de l’âge ingrat, mais qu’il allait heureusement changer en mûrissant et devenir sociable. Bernard s’en voulait un peu d’accepter ces sorties qui étaient à ses yeux les actes d’une dissipation mondaine du genre que ses amis et lui appelaient la complaisance : elles lui semblaient vraiment indignes de lui, il eût rougi de devoir les décrire à ses camarades dont il imaginait les railleries sans délicatesse. Mais il cessait de se trouver coupable dès qu’il voyait paraître Catherine prête à sortir, dès qu’il l’entendait lui dire, à travers la porte entr’ouverte de sa chambre, avenue de Villiers :

— Je ne vous fais pas perdre votre temps, au moins ?

Quand, à la sortie d’un théâtre, encore plongé dans ce monde enchanté de feux, de musique, de reflets rouges, de chaleur, de parfum, il remettait après le spectacle son manteau sur les épaules de Catherine, il ne savait pas s’il cédait pour la première fois aux plaisirs que donne la compagnie des femmes occupées de leur seule grâce, de leur orient de perle, ou s’il souhaitait déjà d’être comparé par Catherine à son frère, et de sortir vainqueur de cette comparaison.

Un soir, en juin, Laforgue vint dîner avenue Mozart : Laforgue était le seul de ses camarades de la rue d’Ulm que Rosenthal invitât chez ses parents ; il s’efforçait de croire que tous les autres eussent été gênés par les habitudes de table et de conversation d’un monde plus appliqué à la politesse que les leurs. Il ne se serait point avoué qu’il redoutait d’être moqué par son père, par Catherine, ou par Claude, de qui il n’avait jamais oublié un mot ignoble, un jour que son frère était venu le prendre à la porte de la rue d’Ulm, à la sortie d’un cours d’Émile Bréhier :

— Tes éminents camarades sont vraiment bien mal habillés !! Je commence à comprendre pourquoi les préfets bien n’osent pas recevoir les professeurs, en province…

Peut-être Rosenthal ne craignait-il pas moins que ses amis, de qui il exigeait d’être constamment approuvé, ne découvrissent des contradictions entre les idées qu’il défendait avec plus d’intransigeance qu’eux-mêmes, et le décor familial où il avait encore la paresse de vivre.

À la fin de la soirée, comme Rosenthal accompagnait Laforgue jusqu’au terminus de l’A-X, Philippe lui dit :

— Vous faites rudement famille, tout de même…

— Explique, dit Bernard, qui se sentait rougir.

— Un autre jour, répondit Laforgue. Un jour que tu ne seras pas hérissé… Ce n’est pas si facile pour nous autres de se passer des familles — tu sais, l’espèce de chaleur complice, la nursery, le salon, l’étable… Je connais aussi… Te rappelles-tu ce personnage de la Puissance du mensonge, le fils qui n’arrive pas à témoigner contre son père, lequel a fait je ne sais quelle saloperie, simplement parce qu’il fait si chaud chez ses parents en hiver et que tout le monde est si gentil pour lui quand il a des angines ? On en reparlera. Cela dit, il ne faudrait pas que pour des raisons obscures tu laisses tomber tout le reste. Il y a dix jours que tu n’as pas foutu les pieds rue Cujas. Je me suis appuyé le dernier numéro avec Bloyé. Je veux bien être brave et arranger les choses, mais comme il faut que nous prenions position dans le prochain numéro sur des tas de sujets, sur les grèves, sur les dettes américaines, sur la condamnation de Marty, j’annexais bien te voir à la prochaine réunion de la rédaction.

— J’irai, dit Bernard. J’ai eu des choses à faire.

— Je ne te les demande pas, dit Philippe. À propos, j’ai assez mal compris comme toujours les noms quand tu m’as présenté aux familles. Qui était donc cette fille ravissante, qui était assise à la gauche du père, et qui n’avait d’yeux que pour toi, et pour qui, soit dit sans t’offenser, tu faisais le paon à propos de la Grèce, de l’Italie et de toutes choses en général ?

— À gauche de mon père ? dit Bernard. C’était ma belle-sœur Catherine.

— Ai-je fait une gaffe ? demanda Laforgue. Touchant la prohibition de l’inceste ?

— Mais non, idiot, dit Rosenthal. Tu as mal vu. Tiens, voilà ton bus, rentre bien. Je passerai demain après-midi à la rédaction.

Bernard redescendit l’avenue Mozart. Il ne songeait guère aux reproches de Philippe : il était emporté par un surprenant mouvement de bonheur. Il se moquait alors de la révolution, il était dans cet état où l’on se dit : « les gens peuvent crever ! » Il marcha dix minutes dans la rue déserte de l’Assomption, puis il rentra. Dans le salon, il chercha des yeux Catherine ; elle jouait au bridge, et comme elle n’aimait pas risquer les reproches de son partenaire, elle ne leva pas la tête quand Bernard referma la porte.

Au bout de peu de temps, la partie s’acheva.

— Je vous dois douze francs cinquante, dit M. Rosenthal à sa belle-fille. C’est une soirée ruineuse.

Les Claude partirent.

Bernard qui n’arrivait pas à s’endormir, se retournait dans son lit et se demandait avec angoisse si Laforgue avait bien vu.

Catherine n’était pourtant pas une femme qu’un garçon comme Bernard aurait cru pouvoir jamais aimer. Il y a beaucoup d’espace entre le désir, les plaisirs de vanité que donne la familiarité avec une femme, et l’amour — beaucoup d’espace, et une grande affabulation que Bernard n’avait pas encore composée. Il avait toujours détesté ces femmes aux joues de fleurs, du genre dahlia ou camélia, qu’il rencontrait depuis dix ans dans sa famille, auxquelles sa belle-sœur ressemblait, avec son éternelle présence d’esprit, cette garde nonchalante dont on n’imaginait point les défauts, sa dureté de décision, sa sûreté de jugement, cette connaissance parfaite des rites, des gestes, des phrases, sa voix et son rire étudiés comme un chant, son corps orné, préparé, qui paraissait soustrait à la maladie et à la vieillesse, sa chair insensible à la fièvre, sa peau incorruptible.

— N’aura-t-elle donc pas un seul jour la migraine, se disait Bernard ? Une crise de foie ? Ne la prendrai-je donc jamais en défaut, disant : Ne me regardez pas ! Je me sens affreuse aujourd’hui.

Quelques-uns de ses amis auraient pu regarder Catherine comme une admirable occasion d’assouvir des désirs rentrés de vengeance, de domination, de revanche, le ressentiment plutôt que l’espoir du plaisir ; mais lui, se plaire à la compagnie, au bavardage d’une de ces héroïnes insupportables et dures, du monde des parades dont il souhaitait si passionnément la fin ! Il n’en revenait pas.

— Nous n’irons pas plus loin, se disait-il. Je perds mon temps à faire le gracieux.

Les plus anciennes magies, celles-là mêmes qui enchaînent du même fer les sauvages et les fils d’agents de change, ne durent jamais plus d’une saison.

Bernard continua, bien qu’il se jugeât lâche, à sortir avec Catherine. C’était d’ailleurs un moment de l’année où sortir avec une jeune femme, la fin du printemps, qui passa. Ils avaient été en avril, en mai, le reconnaître loin de Paris, dans ces départements pacifiques de la grande banlieue où les saisons éclatent et s’effondrent librement. Les premières guêpes bourdonnaient, les premières hirondelles lançaient leur cri : on était pour des mois délivré du silence de la terre. On rencontrait dans des chemins de village des chattes qui avaient accouché dans un champ et qui portaient vers les fermes leurs petits dans leur gueule. Des vols de moucherons, de fourmis ailées vous frappaient au visage, et il y avait des jours où le sol d’une route était couvert d’un pollen d’insectes morts que le vent soulevait. Les nuages s’envolaient. Les clochers, les châteaux perçaient la terre comme des pousses. Tous les blés sortaient de leurs sillons, toutes les couleuvres, tous les loirs de leur sommeil, et les derniers peut-être parmi les êtres qui hivernent, les cœurs des hommes.

Ce n’était vraiment pas le temps de la prudence, du calcul : Bernard fermait les yeux sur son plaisir et sur ses suites, et se disait qu’il ne se passerait rien ; ces promenades, cette camaraderie ambiguë ne dureraient pas éternellement.

— Il fallait bien, pensait-il, que je me détende dans la compagnie d’une jeune femme. On se retrouve plus dur après ces abandons.

Quand vint l’été, Bernard accepta de suivre ses parents à La Vicomté. C’était la première fois depuis deux ans qu’il n’exigeait pas de prendre seul ses vacances. Catherine partait aussi en Normandie avec ses beaux-parents, il ne pouvait plus se passer d’elle, du bruit de ses robes, de sa voix unie, de son air d’ennui.

— Tu ne peux pas savoir à quel point je suis contente, dit Mme Rosenthal, qui avait l’impression qu’elle était en train de reconquérir le plus fugitif de ses enfants.

Claude restait à Paris, jusqu’au retour de M. Rosenthal, rue Vivienne, vers la mi-septembre.