Mozilla.svg

La Corée avant les traités/Chapitre I

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Texte établi par Ch. Delagrave, Institut géographique de Paris (p. 1-15).


CHAPITRE I

DE NAGASAKI À FOU-SANG


Le mardi 15 mai… notre ancre, vigoureusement enlevée par l’effort des quarante hommes de notre équipage, s’arrache à regret au dolce far niente de la baie de Nagasaki. Là, en effet, notre navire ne fatiguait ses chaînes par aucun de ces bonds brusques et saccadés auxquels l’oblige trop souvent la vague capricieuse ; les collines qui nous entouraient ne laissaient passer qu’un souffle de la brise du large, à peine capable de rider la surface unie du lac que nous quittions pour aller courir des mers semées d’écueils inconnus et labourées par les typhons pendant cette saison de l’année. Enfin notre coquille de noix, quoique petite, est solide ; l’équipage, aguerri par une croisière de deux ans dans ces parages, est à toute épreuve ; et quant au commandant, son amabilité n’est rien en comparaison des qualités exceptionnelles qui en font, à la fleur de l’âge, un vieux loup de mer. Dans de semblables conditions, nous pouvons donc nous abandonner sans crainte aux hasards de la navigation. Quant à l’imprévu : naufrage, rencontre de cannibales, etc., etc., ce sont là des dangers inséparables d’un voyage, et nous ne pouvons, pour les conjurer, que répéter l’invocation des mariniers bretons, appelant sur leurs manœuvres les bénédictions du Ciel, « à Dieu vat », en plaçant nos destinées entre les mains de la Providence.

Au moment où quatre heures sonnent au temple protestant de l’île de Décima, l’ancienne résidence des marchands hollandais au xvie siècle, notre ancre apparaît à la surface de l’eau, et nous nous dirigeons lentement, sous la double impulsion de notre hélice et de la marée descendante, vers l’entrée de la baie. À cette heure matinale, tout dort encore dans le port de Nagasaki ; le soleil, déjà levé depuis longtemps, reste encore caché par le cirque de collines qui entoure la rade ; seul un officier, qui monte son quart sur la passerelle d’un navire russe, nous salue au passage et nous souhaite bon voyage et bonne chance. Le temple de Outsougué, qui domine la ville japonaise, se perd déjà au milieu de la verdure sombre du bois de camélias qui l’entoure. Nous saluons au passage une petite île très haute, dont les rives s’élèvent à pic du côté du large ; c’est de ce promontoire que les féroces Taïcouns faisaient autrefois précipiter ceux de leurs sujets qui s’étaient laissé séduire par les dogmes consolateurs du christianisme ; là, les pauvres pêcheurs des archipels voisins venaient expier, sur cette nouvelle roche tarpéienne, leur foi dans une vie meilleure, qui devait être la récompense de leurs luttes acharnées contre un élément sans pitié ; et, au moment suprême, leur seule consolation était de pouvoir dire un dernier adieu aux rivages où ils avaient vu le jour et qu’ils apercevaient au loin, à moitié perdus dans la brume.

Bientôt nous laissons derrière nous ce lieu de supplice et ses douloureux souvenirs ; nous abandonnons l’abri des côtes, la vague se creuse, et notre demeure mobile se met à sauter de cime en cime, en faisant jaillir autour d’elle des torrents d’écume. À droite, la terre ferme de Nippon forme une ligne régulière à l’horizon ; à gauche, le groupe des Goto découpe sur le ciel bleu ses cimes boisées ; en arrière, la côte japonaise semble se fermer derrière nous ; à l’avant seul, la mer est libre, et, si nous avions les yeux d’Argus, nous pourrions déjà apercevoir bien loin les côtes de la Corée, le but de notre voyage.

L’archipel des Goto, — les cinq îles, — comprend, outre un grand nombre de petits îlots presque submergés à marée haute, les îles de Ouakamatsou, Nakadori, Hariouo, Oukou et Poukoni. Cette dernière, de beaucoup la plus importante, mesure environ deux lieues carrées ; elle renferme le seul port profond de l’archipel, Kéioura ; cependant les navires qui sont surpris dans ces parages, par le mauvais temps, préfèrent se réfugier dans la baie de Nagasaki, au lieu de s’engager dans un véritable labyrinthe de passes et de chenaux. Avant l’abolition de la féodalité au Japon, les Goto formaient une principauté gouvernée par un prince de ce nom ; mais, à l’heure qu’il est, ces îles ne sont plus qu’une partie d’un département dont le chef-lieu est à Nagasaki. On peut encore voir, dans l’île de Foukoué, le château-fort qui servait de résidence aux daïmios au temps de leur grandeur ; seulement, à la place des fiers guerriers qui l’habitaient alors, on voit entrer et sortir de ses portes de petits Japonais, un melon en feutre sur la tête ; leur devanture est agréablement ornée d’une grosse chaîne en simili-or, sans doute pour montrer aux Orientaux que tout n’est pas d’or dans la civilisation de l’Occident, et qui révèle, par sa présence, l’existence de cet incommode instrument qui rappelle à tout instant aux pauvres sujets du Mikado que times is money. Quelques îles des Goto renferment, dit-on, des rizières, dont la production atteindrait le chiffre de 15 000 hectolitres par an ; mais avec nos lunettes nous ne voyons que des champs de blé et d’orge dont les vagues vertes sont coupées çà et là par un cerisier tout couvert de fruits.

Nous passons l’extrémité nord du groupe des Goto, vers les neuf heures du matin. Plus nous avançons, et plus la mer devient dure ; des nuages bas courent sur l’horizon, et déversent sur nous en passant des torrents d’une pluie chaude, venue en droite ligne de l’équateur. Nous entrevoyons seulement, à travers la brume, le cap sud de l’île de Tsoushima ; mais, à partir de ce moment, le brouillard épaissit de plus en plus ; notre vue s’arrête juste à l’extrémité de notre beaupré, qui n’est pourtant pas bien long. Heureusement pour nous, nous nous étions décidés, lors de notre départ de Nagasaki, à mouiller à l’abri de Tsoushima, pour éviter de naviguer pendant la nuit entre des côtes peu connues et encore moins éclairées ; dans cette intention, nous avions emmené un pilote japonais qui connaissait fort bien les parages où nous nous trouvions perdus au milieu de la brume, et où il avait l’habitude de guider les jonques indigènes. Ce pilote nous avait promis de nous mettre à l’abri pour passer la nuit autre part qu’en mer, et sans lui il nous eût été impossible de trouver un refuge au milieu des nuages de brume qui nous entouraient.

Le mot de pilote éveille, dans l’esprit de tout Européen, une idée de sécurité et de responsabilité que la seule vue de notre guide improvisé aurait suffi à dissiper dans le cerveau le plus optimiste. Notre soi-disant pilote était un enfant de quatorze ans à peine ; lorsqu’il se présenta pour la première fois à bord, il était vêtu d’un veston gris et d’un pantalon de même couleur ; son chef était garanti des ardeurs du soleil de Nagasaki au mois de juin, par un melon à bord étroit, et ce costume était complété par un plastron de cravate bleu de ciel, au milieu duquel s’étalait une épingle représentant un cornet à piston en miniature. Dès qu’il fut engagé, il disparut quelques instants, puis vint prendre sa place sur la passerelle, complètement transformé dans le costume du pays, ayant à la main un petit paquet contenant les vêtements que nous venons de décrire grosso modo, et qui formaient, vraisemblablement, sa tenue de cérémonie. Ce qui nous fit faire cette supposition, c’est que chaque fois qu’il était appelé auprès du capitaine, il abandonnait aussitôt son costume national pour revêtir le contenu du précieux paquet qui ne le quittait pas un seul instant.

Avec un pareil pilote et le brouillard qui nous entourait, notre prudent commandant crut devoir s’entourer de toutes les précautions imaginables : les vigies furent doublées, des sondeurs furent placés sur les deux bords, les voiles furent serrées, et la marche de la machine fut ralentie ; c’était là tout ce que nous pouvions faire dans l’intérêt de notre sécurité. Nous évitions ainsi de nous échouer sur des bas-fonds ; mais toutes ces précautions nous laissaient désarmés contre les atteintes des malencontreux cailloux dont la tête se dresse au sein des ondes, comme ces diables qui font irruption de leur boîte au moment où on s’y attend le moins. Enfin une dernière considération rendait encore notre situation plus critique ; notre guide voulait nous conduire dans une baie bien abritée, située, disait-il, dans la partie sud-est de Tsoushima ; or, malgré toutes nos recherches sur les cartes des amirautés anglaise et française, il nous avait été impossible de découvrir le moindre abri dans les parages indiqués. Qui fallait-il croire ? notre pilote, encore enfant, ou les savants docteurs en géodésie qui avaient préparé les cartes que nous avions sous les yeux ? La suite de notre voyage nous apprit que le plus savant n’était pas celui qu’un vain peuple pense.

Les fonds diminuaient rapidement sous la quille de notre petit navire ; déjà les sondeurs avaient enregistré des profondeurs peu rassurantes de 5 à 10 mètres, et cependant rien ne nous annonçait le voisinage d’une terre ou d’un abri. L’eau avait conservé sa teinte ordinaire ; les vagues continuaient à suivre la même direction ; et nous n’apercevions ni herbes sur la mer, ni oiseaux dans l’air, ces signes précurseurs de l’arrivée au port. Enfin, vers les cinq heures du soir, une violente rafale du nord déchira largement le rideau de brume qui s’étendait devant nous ; et nous aperçûmes, à quelques centaines de mètres à peine de notre avant, une ligne de falaises boisées contre laquelle la mer allait se briser, en faisant jaillir des torrents d’écume. Nous voyions bien distinctement les contours écumeux de la plage ; mais l’humidité de l’air était telle que le bruit des brisants ne parvenait pas encore jusqu’à nous, et le tumulte des éléments que nous admirions nous semblait d’autant plus étrange qu’il nous paraissait silencieux. Le pilote nous montra, au sommet d’une falaise, une petite tour carrée en bois, haute de quelques mètres, qui marquait l’entrée de la baie que nous cherchions. En effet, lorsque nous approchâmes de la côte, la falaise qui portait la tour de bois s’en détacha, formant ainsi un promontoire entre la pleine mer et le port de Yéraisaki. L’entrée de ce port, au lieu d’être perpendiculaire à la direction générale du rivage, forme, avec ce dernier, un angle très aigu, qui la fait disparaître complètement derrière le promontoire dont nous venons de parler. Quelques minutes après, nous dépassions ce phare un peu primitif, et nous jetions l’ancre à peu de distance de l’entrée, à 30 mètres environ de la rive et de la baie. Le peu de confiance que nous inspirait notre jeune pilote nous engagea à ne pas entrer plus avant dans le port. Nous craignions de nous échouer ; et la proximité du rivage nous commandait du reste la plus grande circonspection ; de notre bord nous aurions pu facilement causer avec une personne qui se serait trouvée à terre. Une fois bien établis dans notre mouillage, où la mer pénétrait encore assez pour nous faire rouler, un canot fut chargé d’opérer des sondages, et de s’assurer si nous avions l’espace nécessaire pour pouvoir pivoter autour de notre ancre, à la marée de la nuit. Nous profitâmes de cette occasion pour descendre à terre, et, pendant que deux embarcations relevaient la baie, nous reconnûmes de notre côté, comme simple touriste, sans aucune prétention scientifique, le pays inconnu où nous venions de débarquer.

En arrivant dans le port de Yéraisaki, dont l’entrée est orientée au sud-est, on aperçoit à peu de distance, droit devant soi, dans la direction du nord-ouest, un promontoire à base granitique, dont les bords escarpés sont couverts d’une végétation luxuriante ; puis, dès qu’on a dépassé le chenal, on découvre, à droite et à gauche de ce promontoire, deux anses profondes, entourées de collines élevées, qui donnent à la baie la forme d’un bonnet d’évêque dont les deux pointes s’enfoncent dans l’intérieur des terres. Le fond de l’anse de droite est occupé par une digue coupée seulement en deux endroits, pour laisser passer des ruisseaux qui descendent d’une petite vallée en miniature, où se trouve construit le village de Yéraisaki, résidence d’un gouverneur japonais. Quant à l’autre enfoncement de la baie, nous n’avons aperçu sur ses bords aucune agglomération de maisons ; seuls, deux ou trois bâtiments, ressemblant à des magasins à fourrage, se dressent sur l’unique partie de la rive où les flots ne battent pas directement le pied des collines, et laissent entre eux et l’escarpement un étroit terre-plein. Au moment où nous descendîmes sur ces rivages qu’aucun Occidental n’avait sans doute visités avant nous, la cloche du bord sonnait six heures ; le soleil, déjà disparu sous l’horizon, éclairait encore bien nettement le calme du paysage, qu’il nous était donné de contempler après la journée laborieuse que nous venions de passer sur un élément auquel la tranquillité est malheureusement trop peu connue. Notre premier soin, en arrivant à terre, fut de traverser et de retraverser en tous sens la petite ville de Yéraisaki ; ses rues assez mal entretenues nous montraient, à chaque pas, qu’elles n’avaient pas été mieux traitées que nous par le temps dans la matinée. Les habitants sont rares dehors. Les boutiques et les maisons offrent une architecture toute japonaise ; les épiciers, les marchands de faïence et d’allumettes suédoises abondent, et semblent constituer les seuls éléments du commerce indigène. Après avoir ainsi rempli nos devoirs envers la ville, nous prenons un sentier qui grimpe doucement sur le flanc des collines ; ici plus d’habitations et encore moins d’habitants ; du côté de la baie, la vue s’arrête sur le promontoire du phare, tandis que l’autre côté du sentier est bordé d’un bois de bananiers aux larges feuilles ; sous leurs ombrages, des fraisiers sauvages étalent leurs fruits parfumés avec une impudence qui semble indiquer ou une trop grande abondance, ou une ignorance complète, de la part des naturels, des qualités de la violette des potagers. Pour nous, qui n’avons pas été gâtés sous le rapport des fruits depuis notre départ de Marseille, nous maraudons au passage, au détriment de dame nature, sans avoir à craindre les gardes champêtres,

Enfin nous arrivons à un petit plateau occupé par un temple en ruine et par quelques habitations ; au-dessous, sur la déclivité de la colline, s’étend le cimetière, dont les stèles minuscules disparaissent au milieu d’un fouillis de lianes ; et au travers de ce champ de morts, un ruisseau, — un torrent en miniature, — saute de pierres en pierres en chantant son éternelle chanson, sans doute pour charmer le sommeil de ceux qui reposent pour l’éternité sur ses bords,

Voici l’étroit sentier de l’étroite vallée.

Un petit chemin descend le long du ruisseau ; nous nous y engageons ; mais la voie des hommes est comme celle de la nature qu’elle côtoie, les pierres et les obstacles y sont aussi fort nombreux. À un moment, le lieutenant B…, qui marche derrière moi, s’embrouille dans une liane et me tombe dessus, au grand désagrément de mon pied qui apprend, à ses dépens, que notre cher camarade n’a pas toute la légèreté d’un revenant.

Lors de notre retour dans la ville, deux agents de police japonais, habillés à l’européenne, et ayant pour arme une longue canne, viennent nous inviter, autant par les gestes que par la parole, à exhiber nos passeports, ou à retourner à notre bord. Comme nous avons cru inutile de nous munir de ces pièces à Nagasaki, il nous est impossible de nous rendre à la première requête des aimables policemen de Tsoushima. Quant à l’autre alternative, elle nous sourit peu ; nous préférons exciper de notre ignorance de la langue japonaise pour faire la sourde oreille, et comprendre de travers les gestes dont ils accompagnent leurs discours. Nous étions d’autant moins disposés à comprendre l’invitation polie de retourner à bord qui nous était faite, que nous n’avions pas encore commencé à remplir la tâche qui nous avait été assignée, lorsque nous avions laissé nos camarades se livrer aux douceurs de l’hydrographie pratique. Notre mission était de procurer au carré une abondante provision de poissons frais, des homards autant que possible ; malheureusement notre ignorance de la langue ne laissait pas que de nous embarrasser ; nos six yeux eurent beau chercher dans les recoins des boutiques, dans les marmites, et jusque dans les tas d’immondices, il nous fut impossible de découvrir un seul poisson frais, ou même quelques vestiges pouvant en rappeler l’existence. Il y avait bien, étalées dans les devantures des épiceries, de grosses soles fumées ; mais la pantomime que nous fîmes pour expliquer que nous désirions de semblables victuailles sortant du sein des ondes, resta incomprise ; les agents de police nous rendirent la monnaie de notre pièce ; nous n’avions pas voulu admettre que les signes qu’ils nous avaient faits, pour nous demander nos passeports, eussent la valeur d’une langue universelle, et eux à leur tour excipèrent de leur ignorance de notre langue pour se refuser à nous comprendre. Nous dûmes donc retourner à bord les mains vides.

Le lendemain, à quatre heures du matin, nous quittons le refuge de Yéraisaki ; la mer est encore agitée du coup de vent de la veille ; mais les vagues brisent peu, et notre navire se tire aisément d’affaire par quelques mouvements désordonnés, sans laisser envahir son pont par l’eau. Dès notre sortie de la baie, nous prenons une direction parallèle à la côte de l’île, que nous devons suivre jusqu’à son extrémité nord. Les rives sont partout bordées de collines boisées qui paraissent occuper la plus grande partie de Tsoushima. Des arbres, rien que des arbres, pas un seul espace découvert qui laisse supposer l’existence de cultures ou d’habitations. Au reste, la côte entière est déserte, et aucun bateau de pêche ne vient lui donner un peu de vie et de gaieté.

L’isolement en pleine mer se supporte en général assez facilement ; la vue et les idées se restreignent vite au navire où l’on se trouve, et l’on finit par ne plus songer à la solitude qui vous entoure. En vue d’une côte solitaire, au contraire, les regards constamment dirigés vers la terre y cherchent des traces de l’humanité ; et s’ils sont déçus dans leur attente, un vague sentiment de tristesse envahit l’âme et fait peser sur elle de tout son poids le fardeau de l’isolement.

Pendant que nous cherchons ainsi des êtres humains ou des signes de leur existence, la terre file rapidement devant nous, les collines succèdent aux collines et les flots à d’autres flots. Dans l’après-midi, nous atteignons l’extrémité nord de Tsoushima, et nous entrons dans le détroit de Corée ; à peine les côtes de l’île commencent-elles à perdre de leur netteté que nous apercevons, à l’horizon, les arides collines de la Corée, cette terra incognita qui, avant même d’être ouverte au monde occidental, a été lavée par le sang de ses missionnaires et de ses marins. Nous sommes enfin en vue du port, but de notre voyage ; dans quelques heures nous aurons foulé la terre coréenne, et nous pourrons alors retourner bravement dans les salons de Paris et de Londres, bien sûrs d’avoir désormais des choses peu connues à raconter, sans avoir à craindre des narrateurs rivaux.

À cinq heures du soir, l’entrée du port de Fou-sang-kai est en vue ; à droite, une petite île élevée ferme la baie ; à gauche, la terre ferme étend, à perte de vue, sa nudité et sa tristesse, laissant entre elles un chenal large de cinq ou six cents mètres, coupé en deux par un récif à fleur d’eau. Ce rocher nain n’est pas sans nous causer quelque inquiétude ; nous en sommes réduits, pour le moment, à nos cartes, notre pilote japonais n’ayant jamais étendu jusque-là le champ de ses connaissances. Aucune d’elles ne porte trace du point noir qui barre le chenal sur lequel nous voyons la vague se briser, de manière à nous faire supposer que le sournois ne nous montre que le bout de son nez pour nous ménager une désagréable surprise.

À l’approche du danger, nous ralentissons encore notre marche ; les sondeurs sont doublés de nouveau sur les deux bords, et tout le personnel de la machine est à son poste, prêt à changer notre vitesse ou notre direction au premier signal. Enfin, nous franchissons sans accident le redoutable passage, et nous voici dans la baie de Fou-sang, entourés presque de toutes parts par la terre coréenne. Tout d’abord, un autre point noir vient troubler un instant la joie d’être arrivés au but de notre voyage ; mais bientôt le sujet de nos inquiétudes s’approche de nous assez près pour nous permettre de distinguer un gros paquet de paille. Complètement rassurés, nous laissons notre ancre mordre à belles dents la plage coréenne, et pendant que l’on prépare les embarcations, nous examinons le paysage qui se déroule autour de nous.

La baie de Fou-sang est formée par l’embouchure d’une petite rivière appelée la Sorioko, qui est protégée des vents du large par l’île de Zékei, dont nous avons parlé tout à l’heure, et qui, par son élévation, sert de phare naturel à l’entrée de la baie. Dans les cartes de l’amirauté française, cette île est désignée sous le nom d’île de Deer ou du Daim, appellation qui semblerait avoir une origine anglaise ou américaine. Quoi qu’il en soit, là encore, les géographes ont cru, dans un but de flatterie, devoir donner à ces pays des noms de fantaisie n’ayant aucun rapport avec ceux à l’aide desquels ils sont désignés par les indigènes. C’est ainsi que l’île de Zékei est devenue, dans leur nomenclature factice, l’île des Daims ; et, en parcourant les parages de Fou-sang, nous rencontrons sur nos cartes les noms du Prince impérial, de l’amiral Guérin, et même de l’ingénieur Giffard, le constructeur du fameux ballon captif de l’Exposition de 1878, noms dont l’aspect, aussi bien que la valeur, indiquent trop nettement une origine européenne. Ces dénominations flatteuses ont pu rapporter des honneurs à ceux qui les ont employées ; mais elles sont la cause de si nombreuses erreurs de la part des marins et des voyageurs, dans leurs rapports avec les indigènes, que tous les géographes sérieux devraient enfin renoncer à ce système digne seulement de courtisans, pour se borner à une traduction, plus ou moins imparfaite, du nom véritable dans la langue du pays.

Mettons fin à cette digression, qui nous a éloigné un peu trop de notre sujet, pour retourner à l’île de Zékei (île des Daims). En entrant dans la baie, nous l’avons laissée à notre gauche, et nous sommes mouillés juste à sa pointe, à la rencontre des deux passes sud-est et sud-ouest qui la séparent de la terre fermée. À un demi-kilomètre environ de Zékei, le fleuve Soriko se resserre tout à coup et se transforme en un maigre ruisseau, peu en proportion avec la vaste baie qui lui sert d’estuaire. Sur la rive gauche du fleuve ainsi rétréci, nous apercevons la concession japonaise, bâtie sur le promontoire formé par la terre, entre le Sorioko et les bords de la baie. Du côté de l’intérieur, ce promontoire est fermé par un mamelon couvert de sapins, les seuls indices de végétation forestière qu’il nous ait été donné d’apercevoir pendant notre séjour en Corée et dans les archipels de la côte. À côté de la concession japonaise s’étend la petite ville de Ouakan, et à deux kilomètres de cette dernière, en suivant les bords de la baie, on distingue les murailles de la forteresse de Fou-Sang, qui a donné son nom à la baie. Ouakan est relié à cette forteresse par un chemin qui suit le rivage ; du navire, nous voyons un grand nombre de Coréens, tout de blanc habillés, circuler sur cette route.

Enfin la baleinière est prête à partir, amarrée au bas de l’échelle de bord ; le commandant, après nous avoir fait de nombreuses recommandations, nous permet de descendre à terre, à la condition toutefois que nous reviendrons à bord avant la nuit. Nous nous dirigeons vers la jetée en pierres sèches qui forme un petit bassin devant la concession, nous en contournons l’extrémité, et, après avoir perdu un quart d’heure à manœuvrer, au milieu des cinquante jonques qui sont mouillées à son abri, nous abordons à un escalier, aux marches fort inégales, qui sert de débarcadère. Sur le quai, des Japonais vont et viennent sans faire grande attention à nous. Seuls trois ou quatre Coréens s’accroupissent pour nous voir passer, dans une position qui semblerait faire supposer qu’ils se livrent à une occupation d’une nature intime ; mais il n’en est rien, et ils n’ont pris cette position de repos que pour pouvoir donner un plus libre cours à leur curiosité. Au commencement de la jetée, une habitation plus grande et mieux tenue que celles qui l’entourent, sert de bureau à la douane coréenne. Devant la porte, un vieillard nous regarde passer en fumant sa longue pipe d’un air solennel. Au lieu d’être blancs, comme ceux de tous les Coréens que nous avons vus jusque-là, ses vêtements sont bleu clair ; nous demandons à un Japonais, qui jargonne quelques mots d’anglais, et qui s’est imposé à nous comme cicérone, le sens de ce changement de couleur ; il nous répond que les fonctionnaires ont seuls le droit de mettre des vêtements de couleur bleue, tandis que le jaune est réservé à l’empereur (sic). Comme ce fonctionnaire, — nous sûmes plus tard que c’était un officier des douanes, — reste campé devant nous, sans paraître gêné ou intimidé par notre présence, nous en profitons pour détailler, non les traits de sa physionomie, mais les diverses parties de son costume. La coiffure tout d’abord attire notre attention : une petite calotte en soie noire, semblable à celle que portent les prêtres catholiques du rite romain, lorsqu’ils restent couverts dans le sanctuaire, forme le couvre-chef ; elle est entourée par un large rebord fait en crins tressés à jour, et surmontée d’une autre calotte confectionnée comme le rebord ; cette dernière peut avoir la forme d’un tronc de cône ou d’une demi-sphère, selon le goût de son propriétaire. Le reste du costume est fort simple et se compose d’une longue robe blanche nuancée de bleu, le blanc pur étant réservé pour le deuil. Quant au pantalon, il s’arrête au-dessus de la cheville, où il est serré au moyen de cordons ; les jambes en sont bouffantes, et il suit la robe dans toutes ses variations de couleur, nécessitées soit par la position de son propriétaire, soit par une mort survenue dans la famille de ce dernier. Pendant ce minutieux examen de sa personne, notre Coréen ne laissa voir aucun mouvement d’humeur, et n’en continua pas moins à donner tous ses soins à sa pipe ; seulement, au moment où nous le quittâmes, il nous fit un signe de la main, qui pouvait être aussi bien pris pour un adieu amical que pour une expression de la satisfaction qu’il éprouvait à être débarrassé de notre présence.

Le prolongement de la jetée est formé par une large rue en pente douce qui traverse la concession d’un bout à l’autre, laissant à sa droite le bois de sapins qui la domine. Ici un nouveau guide vient encore s’imposer à nous, mais cette fois c’est un personnage revêtu d’un caractère officiel, c’est un agent de police envoyé au-devant de nous par le consul du Japon pour nous prier de passer tout d’abord au consulat, sans doute pour nous sonder sur nos intentions futures, pendant notre séjour dans le port. Nous nous rendons d’autant plus volontiers à cette invitation que nous avions l’intention d’aller voir le représentant du Mikado à Fou-sang, pour le prier de nous prêter ses bons offices, de nous aider à profiter de notre séjour en Corée et aussi pour rassurer les autorités indigènes, en leur faisant connaître le but tout pacifique de notre voyage. Nous prenons à droite une large rue qui monte la colline de sapins entre deux rangées d*élégantes villas moitié européennes, moitié japonaises, où sont établis les comptoirs des grandes compagnies japonaises de commerce. Au bout de la rue, nous rencontrons un assez mauvais escalier, d’une quarantaine démarches, qu’il nous faut gravir avant d’arriver à la barrière blanche qui sert d’entrée au consulat de Son Altesse Impériale le Mikado. Chemin faisant, nous essayons de nous renseigner auprès du policeman qui nous sert d’escorte ; il porte le même uniforme que ses collègues de Nagasaki ; seulement, plus heureux que ces derniers, son appendice nasal est surmonté d’une magnifique paire de lunettes en or de style européen. Nous lui demandons de nous indiquer la résidence d’un commerçant pour lequel nous avons une lettre de recommandation ; mais notre anglais est sans doute trop pur pour son oreille asiatique, et comprenant que nous lui demandons où nous allons, il se contente de nous montrer du doigt le sommet de la butte que nous gravissons, en répétant avec acharnement : Consul ! consul ! De guerre lasse, l’un de nous lui présente l’adresse de la lettre dont nous sommes porteurs. Alors, oh ! miracle de la civilisation japonico-coréo-européenne ! notre homme enlève prestement ses lunettes pour en lire la suscription. Une fois qu’il en a pris connaissance, il remet gravement ses verres sur son nez, et nous promet de nous conduire chez notre marchand, en sortant du consulat. Un de nos compagnons propose alors l’explication suivante : Les Japonais, honteux de copier textuellement l’organisation de la police de New-York, ont adjoint à l’uniforme des agents de police une paire de lunettes, destinée à rendre leur vue plus perçante, et à les rendre ainsi plus aptes à remplir leurs fonctions. Cependant cette explication, tout ingénieuse qu’elle puisse être, n’est présentée au lecteur que sous toute réserve, en lui laissant le soin d’en découvrir une plus plausible et surtout moins risible.

Enfin, après avoir franchi les barrières blanches, qui font ressembler, — de loin seulement, bien entendu, — l’habitation du consul du Japon aux élégantes villas dont les environs de Saratoga sont peuplés, nous entrons dans le jardin consulaire. Un magnifique sapin, rappelant à s’y méprendre, par son port et par son feuillage, les hôtes des forêts du Liban, couvre de son ombrage le perron du bâtiment principal. Là encore, les formes de l’Occident se marient aux styles de l’Orient : l’entrée, la forme des pièces, l’ameublement rappellent bien le besoin d’imitation du peuple japonais, tandis que les portes qui s’ouvrent en glissant sur des coulisseaux, les fenêtres qui occupent toute la hauteur de la pièce, jusqu’au niveau du parquet, restent comme des souvenirs d’une civilisation qui tend à disparaître, devant les efforts combinés de nos ingénieurs et de nos commerçants. Le rez-de-chaussée du consulat est occupé, d’un côté par les bureaux de la chancellerie et de la poste, de l’autre par une vaste salle de réception, à plafond bas, dont le centre est occupé par une grande table recouverte d’un tapis vert et entourée de larges fauteuils : une salle de réunion toute prête pour les futurs congrès européens, que la question coréenne ne tardera pas à faire surgir. Mais cette salle n’est malheureusement pas la seule innovation introduite par le Mikado dans les États de son bien-aimé frère de Séhoul. Des fenêtres du consulat, nous voyons un croiseur de guerre, portant les couleurs du Japon, dormir paisiblement dans la baie, semblable à un fauve guettant sa proie. L’œuvre, sortie des mains des fils de la pacifique Albion, n’est venue dans ces régions que pour y semer la crainte pendant son sommeil, la mort et la désolation à son réveil.

Comme il était facile de le supposer, notre visite au représentant de la cour de Tokio fut de courte durée. Après l’échange des politesses banales, assaisonnées par la fumée d’horribles cigares qui nous furent offerts, notre hôte nous engagea à rester le moins possible à Fou-sang dont le séjour ne pouvait, disait-il, nous être agréable, les environs n’offrant aucune curiosité et l’animosité des indigènes contre les étrangers rendant les excursions dangereuses pour ces derniers. Cet accueil ne nous surprit pas ; seulement après avoir assuré au consul que le but de notre visite était uniquement un voyage d’agrément, et lui avoir prouvé notre qualité de touristes, peut-être extravagants, mais complètement dépourvus du double caractère d’extraordinaires et de plénipotentiaires, nous insistâmes pour qu’il nous fournît les passeports nécessaires lorsque nous visiterions les bords de la baie. Enfin, après de laborieuses négociations, dans un anglais plus laborieux encore, nous arrachâmes au représentant du Mikado la promesse que le lendemain, au point du jour, une escorte d’agents de police japonais et deux interprètes seraient mis à notre disposition pour nous rendre à la ville de Fou-sang. Nous prîmes alors congé de notre hôte, heureux de la première victoire que nous venions de remporter, qui ne devait pas être la dernière. Le retour à l’embarcadère s’effectua sans l’escorte de la police. Aussi, à peine avions-nous quitté le jardin du consulat, que deux jeunes Coréens se mirent à nous suivre, en frappant à tour de bras sur des boîtes légères, en bois de sapin, qu’ils portaient attachées à la ceinture. Ce cortège assourdissant avait, paraît-il, pour but d’éveiller en nous des sentiments de commisération pour les souffrances d’autrui, en infligeant un horrible supplice à nos pauvres oreilles. Pour nous, étrangers, ignorants des habitudes du pays, nous supportons patiemment ce discordant concert, que nous aurions pu éviter pour quelques sous jetés à propos à ces bourreaux d’un nouveau genre. Nous prenons ce concert ambulant pour une plaisanterie de mauvais goût, à l’adresse des diables d’étrangers qui se permettent de venir troubler la tranquillité des sujets du Dang-djié, roi de Corée, tandis que nos musiciens, s’imaginant sans doute que le cœur d’un barbare d’Occident est plus difficile à attendrir que celui d’un compatriote, ou ses oreilles moins sensibles aux charmes de leur musique, frappent de plus belle sur leurs boîtes, et, sans se décourager, nous escortent ainsi jusqu’à notre embarcation. Heureusement pour nous, ils n’étaient que deux ; car si le nombre s’en fût augmenté en route, l’un de nous serait bien certainement tombé sous les coups de leur implacable musique.

À huit heures du soir, notre dîner à bord terminé, nous montons sur le pont pour jouir de la vue de la baie de Fou-sang au crépuscule. Tout en devisant et en dégustant une tasse d’excellent moka, qui a été apporté tout spécialement pour nous d’Aden, par un aimable commandant des Messageries maritimes, nos yeux examinent attentivement le rivage qui disparaît déjà dans une demi-obscurité. Quant à la surface de la baie, pas un souffle d’air ne vient la troubler. Seule, une barque de pêcheurs coréens traverse ce lac salé ; à son bord, toute une famille, père, mère et enfants sont accroupis sur le bordage pour nous examiner au passage. La mauvaise voile trouée, qui pend le long de l’unique mât, n’imprime à l’embarcation qu’une faible impulsion ; mais là, comme en Chine, le temps n’est pas de l’argent ; aussi pour nous voir de plus près, nos pêcheurs n’hésitent pas à faire un détour qui leur fait perdre plus d’une heure, ce qui est beaucoup pour une traversée qu’ils auraient pu faire en vingt minutes. Enfin nous serions bien mal venus de leur reprocher cette perte de temps dont nous avons eu les honneurs, sans en avoir les désagréments. Une fois arrivé à portée de la voix de notre navire, le bateau coréen s’est arrêté ; mais aucun de ses habitants n’a osé se présenter à bord, et nous n’avons été ainsi en aucune manière incommodés par leur curiosité. Sur le rivage, les piétons continuent à circuler entre Ouakan et Fou-sang ; seulement l’obscurité naissante transforme les indigènes en des spectres légers qui semblent marcher sur les flots, tant la route suit de près les bords de la baie. Une fois la nuit venue, la fraîcheur nous permet de descendre dans le salon commun, et là, étendu sur un sofa, dont l’intérieur sert de réserve pour les boîtes à conserves, j’étudie les quelques ouvrages qui ont été publiés sur la Corée.