La Crise balkanique - Chemins de fer et réformes

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La Crise balkanique - Chemins de fer et réformes
Revue des Deux Mondes5e période, tome 45 (p. 143-176).
La crise balkanique – Chemins de fer et réformes


Nous avons essayé ici, au cours d’une série d’études [1], d’analyser les conditions dans lesquelles la question d’Orient se présente aujourd’hui devant l’Europe ; nous avons cherché à quelle phase de son évolution elle est parvenue, et conclu à l’imminence d’une crise. Et voici qu’au moment même où nous achevions de décrire la scène et de mettre en place les personnages, la crise s’est brusquement ouverte. Elle est actuellement pendante ; et, dès le premier jour, il a été, une fois de plus, manifeste que les moindres incidens balkaniques peuvent entraîner les plus lointaines et les plus dangereuses répercussions. Il ne s’agissait d’abord que d’un tronçon de chemin de fer dans un pays perdu, mais c’était assez pour alarmer les intérêts et réveiller les ambitions ; puis la question des réformes en Macédoine est venue se greffer sur celle des voies ferrées, et voici que l’on signale des meetings à Sofia, des troubles en Arménie, des armemens sur les frontières du Caucase et de la Perse. Entre chancelleries, on cause, on échange des vues, on rédige des notes, on escarmouche : en réalité, on tâte le terrain pour prendre plus sûrement position si la vraie bataille vient à s’engager. Comment se présente la crise qui commence en 1908, quel paraît être le sens de son évolution et quelles en peuvent être les péripéties, c’est, aujourd’hui, ce que nous voudrions exposer.
I

Il y a quelque chose de changé en Europe depuis qu’à la Commission des Affaires étrangères de la Délégation hongroise, le baron d’Æhrenthal, ministre commun des Affaires étrangères, a prononcé l’ « exposé » de sa politique (27 janvier).

Le discours de M. d’Æhrenthal célébrait d’abord les avantages de l’entente austro-russe, puis il ajoutait :


Fidèles à notre politique balkanique, nous ne cherchons pas à faire une conquête territoriale. Dans le Balkan, notre mission est une mission de civilisation et une mission économique. Elle est d’autant plus importante que les pays balkaniques sont à la veille d’une ère de développement considérable. L’ouverture à la vie économique de l’Asie Mineure et de la Mésopotamie sera toujours considérée comme un exploit de l’esprit d’entreprise germanique. D’autres grandes nations civilisées ne travaillent pas avec moins d’ardeur à créer, dans l’Empire ottoman, de nouvelles ressources. Toutes ces entreprises, qui consistent pour la plupart en la construction de nouvelles et très importantes lignes ferrées, — peu importe que celles-ci soient tracées de l’Ouest à l’Est ou inversement, — visent un grand but : établir, par la voie de Constantinople et des Détroits, un colossal échange de bienfaits économiques entre l’Occident et l’Orient. Il est évident que, de ce chef, les pays situés au-delà de Constantinople sont destinés à acquérir une importance nouvelle. Mais nous sommes, nous aussi, de par la possession de la Bosnie, une puissance balkanique : notre tâche et notre devoir consistent à discerner les signes des temps et à savoir en tirer parti. Je dis cela en prévision d’une politique de chemins de fer. Par la construction des lignes des Chemins de fer orientaux jusqu’aux frontières turques et serbes, nous avons posé la base d’une évolution ultérieure. Nous songeons avant tout à prendre des mesures en vue du raccordement. Ce ne sera pas difficile de l’obtenir de la Serbie. La ligne jusqu’à Varditse est achevée, et, du côté serbe, la ligne de jonction avance également. Quant à la jonction avec Mitrovitza, l’ambassadeur marquis Pallavicini a été chargé de demandera Sa Majesté le Sultan l’autorisation en vue des études pour la construction de cette voie. J’espère fermement que le Sultan accordera sous peu cette autorisation, afin qu’un Syndicat de banques autrichiennes et hongroises puisse entreprendre les travaux du tracé.

Ce n’est qu’après l’achèvement de ces travaux qu’il sera possible de songer définitivement à l’établissement ultérieur de cette voie ferrée qui, en raison des difficultés d’exécution, exigera plusieurs années. Cette ligne d’Uvac-Mitrovitza mérite une persévérance sans conditions, parce que, non seulement elle met en contact le réseau bosniaque avec les lignes des pays voisins, mais encore nous ouvre des perspectives toutes nouvelles de voies ferrées. Lorsque le réseau bosniaque aura été rattaché aux rails ottomans, notre trafic se dirigera directement par Serajévo vers la mer Egée et la Méditerranée. D’autre part, il y a espoir de voir sous peu s’effectuer la jonction des chemins de fer turcs et grecs, ce qui mettrait en communications directes Vienne, Budapest, Serajévo, Athènes et le Pirée, et constituerait la voie la plus directe entre l’Europe centrale, l’Egypte et les Indes. Pour notre part, nous appuyons chaleureusement à Constantinople les demandes grecques en vue delà jonction ; ce n’est que par là que se réalisera dans son ensemble notre idée économico-politique. J’espère que dans ces entreprises nous pouvons d’autant mieux compter sur le concours du Sultan, que le raccordement du réseau turc avec les lignes bosniaques au Nord et avec les grecques au Sud ouvrirait aux vilayets macédoniens une nouvelle ère économique et contribuerait ainsi à accroître l’intérêt des populations de ces pays à des œuvres pacifiques.

Mais il sera également nécessaire d’établir des communications avec le Monténégro, et, avant tout, de construire une ligne entre Cattaro et le littoral monténégrin ; la question est actuellement à l’étude ; lorsque ces études auront abouti, nous entrerons en pourparlers avec la principauté, sur la base de l’article 29 de l’Acte de Berlin.

J’estime que notre politique de chemins de fer, que je retrace ici dans ses grandes lignes, nous facilitera essentiellement dans la transformation actuelle des conditions politico-économiques et dans le maintien de notre situation. En même temps, elle assurera à nos communications avec le Sud de nouvelles combinaisons, à la condition toutefois que nos efforts purement économico-politiques soient puissamment secondés, non seulement par les pays balkaniques intéressés, mais aussi par la sagacité entreprenante de nos milieux économiques et industriels.


La politique, ainsi annoncée et définie, par le baron d’Æhrenthal, est une application de l’article 25 du traité de Berlin. Il est bon d’en rappeler le texte :


ART. 25. — Les provinces de Bosnie et d’Herzégovine seront occupées et administrées par l’Autriche-Hongrie.

Le gouvernement d’Autriche-Hongrie ne désirant pas se charger de l’administration du sandjak de Novi-Bazar qui s’étend entre la Serbie et le Monténégro, dans la direction Sud-Est jusqu’au-delà de Mitrovitza, l’administration ottomane continuera d’y fonctionner. Néanmoins, afin d’assurer le maintien du nouvel état politique ainsi que la liberté et la sécurité des voies de communication, l’Autriche-Hongrie se réserve le droit de tenir garnison et d’avoir des routes militaires et commerciales sur toute l’étendue de cette partie de l’ancien vilayet de Bosnie.

A cet effet, les gouvernemens d’Autriche-Hongrie et de Turquie se réservent de s’entendre sur les détails.


Après trente ans, c’est une de ces ententes, prévues par le dernier paragraphe de l’article 25, qui vient de se conclure entre Vienne et Constantinople. On a souvent épilogue sur le sens de l’article 25 et sur les droits qu’il confère à l’Autriche-Hongrie ; il ne parle que de « routes militaires et commerciales, » et l’on s’est demandé si ces routes pouvaient être des chemins de fer. En diplomatie, tout peut se discuter ; mais, de bonne foi, le sens général de l’article n’est pas douteux ; il met le sandjak de Novi-Bazar à la discrétion de l’Autriche ; aucune restriction n’est apportée à son droit de mettre des garnisons dans les villes et d’avoir des routes militaires et commerciales. Adolphe d’Avril, qui écrivait en 1886, dit déjà, dans son beau livre : « Le Cabinet de Vienne, outre de grands avantages commerciaux, a obtenu la jonction des chemins de fer austro-hongrois avec la ligne qui fonctionne déjà de Salonique à Mitrovitza, jonction qui reliera la mer du Nord avec la mer Egée, Hambourg avec Salonique. » Il ne s’agissait encore, à cette époque, que d’une possibilité ; la réalisation pratique était plus difficile. Il fallait d’abord installer le régime autrichien en Bosnie-Herzégovine, y créer des chemins de fer. La voie ferrée n’atteignit la frontière de la Bosnie et du sandjak de Novi-Bazar qu’en 1906. Quant au sandjak lui-même, la Turquie, profitant de ce que l’administration lui en était laissée, travaillait à en éloigner l’influence effective des Autrichiens ; elle le divisait en deux sandjaks nouveaux, dépendant du vilayet de Kossovo, et ayant respectivement pour chef-lieu Plevlié et Sienitza ; elle excitait contre les Autrichiens le ressentiment des Albanais, si bien que le Cabinet de Vienne n’usait du droit de garnisons, que lui confère le traité de Berlin, qu’en occupant trois petites villes du Nord : Plevlié, Priboié, Priépolié ; il n’occupait pas Mitrovitza. Actuellement, l’effectif des troupes austro-hongroises, cantonnées dans le sandjak, atteint à peu près l’effectif d’une brigade.

Le pas en avant que l’Autriche vient de faire dans la direction de Salonique était donc prévu par le traité de Berlin, préparé et escompté ; cent soixante kilomètres seulement séparent Uvac, point terminus actuel des chemins de fer bosniaques, de Mitrovitza où commence le réseau de la Compagnie des chemins de fer Orientaux, dont le capital et le haut personnel sont Allemands. De Mitrovitza, la ligne traverse la fameuse plaine de Kossovo, « le champ des Merles, » franchit les défilés du Char-Dagh, rejoint à Uskub la ligne qui vient de Belgrade par Nisch, et descend la vallée du Vardar jusqu’à Salonique. Il était naturel que le jour où ils en croiraient le moment venu, les Autrichiens cherchassent à réaliser une jonction qui était la suite logique de leur politique. Le baron d’Æhrenthal est entré en négociations avec le gouvernement ottoman et il a jugé l’affaire assez avancée pour exprimer publiquement l’espérance de la conduire prochainement à bon terme.

Déjà une commission d’études est nommée. Le chemin de fer traversera une région assez accidentée sans rencontrer cependant de grandes difficultés techniques. Il n’y trouvera pas les élémens d’un grand trafic : le pays est pauvre, peu peuplé, peu sûr. La ligne sera à voie étroite (75 centimètres) ; elle se reliera d’une part au réseau bosniaque qui est également à voie étroite et, d’autre part, à lia ligne Mitrovitza-Salonique qui est à voie normale, en sorte que les marchandises qui descendraient de Vienne, de Budapest ou d’Agram vers la mer Egée devraient subir deux transbordemens, l’un à Brod et l’autre à Mitrovitza. Il est à remarquer d’ailleurs que, de Vienne et, à plus forte raison, de Budapest, la voie kilométrique ment la plus courte pour atteindre Salonique restera la ligne actuelle par Belgrade, Nisch et Uskub (180 kilomètres environ de moins). On peut donc prédire que, d’ici longtemps, un grand courant commercial ne s’établira pas, par la Bosnie, entre l’Autriche et le port de Salonique. Les marchandises venues de l’Ouest, auront toujours intérêt à s’embarquer à Venise ou à Trieste. Quant aux marchandises allemandes, qui ont tant de facilités pour gagner Hambourg, Rotterdam ou Anvers, elles ne traverseront pas toute l’Europe centrale pour venir chercher un bateau à Salonique. Il est donc improbable que la future ligne, surtout tant qu’elle restera à voie étroite, devienne une grande voie de trafic international.

Le baron d’Æhrenthal, s’est appliqué à démontrer que la politique de l’Autriche-Hongrie n’est qu’une politique économique. Son affirmation est justifiée, puisque l’ouverture de nouvelles voies de communication est d’abord une entreprise d’ordre économique ; Il n’en est pas moins vrai que la ligne qui va joindre la Bosnie avec Mitrovitza a un autre sens et une autre portée. On a très, heureusement appelé « politique des chemins de fer » une méthode qui, par la suprématie économique, conduit à l’hégémonie politique ; les chemins de fer sont l’outil par excellence de l’impérialisme. Le Sérajévo-Mitrovitza est un chemin de fer de domination, une ligne impériale. M. Isvolski, dont le discours du 18 avril nous parvient au moment où cet article était déjà, imprimé, le constate presque dans les mêmes termes que nous, et il ajoute : « On ne peut le juger que comme donnant à l’Autriche-Hongrie un avantage incontestable dans la péninsule des Balkans. »

On a tout dit sur le Drang nach Osten, sur la poussée allemande vers l’Est, et sur ses périls. Salonique est le point d’aboutissement naturel de cette marche du germanisme vers l’Orient dont les origines remontent aux premiers Habsbourg et à Charlemagne. On a même parfois exagéré le danger d’une descente des baïonnettes autrichiennes vers la mer Egée. Le Drang, c’est, pour l’Autriche, une sorte de programme lointain, idéal, qui, comme la descente russe vers Constantinople, pourrait bien être destiné à n’atteindre jamais son objectif. Cette intention générale et permanente de rejoindre directement Salonique par la Bosnie et Mitrovitza est certes le point de départ de la résolution du baron d’Æhrenthal de hâter la construction du chemin de fer, mais il est permis de se demander si d’autres raisons, de plus immédiates, de plus urgentes, ne l’ont pas décidé à une initiative dont les inconvéniens ne pouvaient lui échapper.

On n’a pas oublié le conflit économique et politique qui a mis aux prises le grand Empire austro-hongrois et le petit royaume de Serbie : cette lutte s’est terminée tout récemment par la signature d’un traité de commerce ; ce traité est très avantageux pour l’Autriche-Hongrie, mais le fait seul que son puissant voisin, qui s’était flatté de la faire capituler sans conditions, ait finalement consenti à signer un traité qui comporte des avantages réciproques, constitue un succès diplomatique pour la Serbie ; elle a affirmé sa personnalité, sa résolution de rester maîtresse de sa politique intérieure comme de ses relations extérieures. Le Cabinet de Vienne était accoutumé à trouver une Serbie plus malléable et moins fière.

Le conflit austro-serbe et la résistance du petit royaume ont eu dans tous les pays de langue serbe un profond retentissement ; le mouvement nationaliste en a reçu une impulsion nouvelle. Tout le groupe des Slaves du Sud, divisé par la religion, par l’histoire et par les traités, émietté entre l’Autriche, la Hongrie, la Croatie, la Serbie, le. Monténégro, la Bosnie, la Turquie, a frémi d’un même espoir. Sans doute, entre eux, les vieilles causes de mésintelligence et de dissociation subsistent, mais il existe désormais partout un parti qui prend de plus en plus conscience des intérêts communs à tous les Slaves du Sud. Les Bosniaques et les Herzégoviniens, malgré tous les efforts de l’administration autrichienne, malgré ses bienfaits matériels, manifestent, chaque fois qu’ils en ont l’occasion, leur solidarité serbe ; on a vu, — fait jusqu’à présent inouï, — des Serbes bosniaques musulmans, des catholiques et des orthodoxes, oublier leurs vieilles haines religieuses et sociales pour affirmer en commun leur espoir dans l’avenir de la grande patrie. Au Monténégro, le parti constitutionnel, dont le chef est M. Radovitch, naguère encore président du Conseil, ne cache pas ses sympathies serbes et son désir d’entente étroite avec Belgrade. La population du sandjak de Novi-Bazar, que doit traverser le futur chemin de fer Uvac-Mitrovitza, est, elle aussi, serbe avec une minorité albanaise ; il en est de même dans la Vieille-Serbie (Pristina, Prizrend) qui fait partie du vilayet de Kossavo. En Croatie, la tentative d’entente avec la Hongrie, essayée après le congrès de Fiume, a complètement échoué : les élections qui viennent d’avoir lieu pour la Diète croate ont donné l’unanimité des voix aux partis antimagyars et la majorité à la « coalition croato-serbe : » résultat significatif si l’on songe à ce qu’était naguère encore, entre les mains des « bans » envoyés par Budapest, la pression administrative.

Nous voilà loin, en apparence, du chemin de fer Sérajévo-Mitrovitza. Nous touchons, au contraire, à quelques-unes des raisons qui en ont vraisemblablement hâté la construction, en tout cas à quelques-uns des résultats qu’aura son achèvement. Tous ces Serbes aujourd’hui divisés et dispersés tendent à se rejoindre, à former bloc. S’ils y parvenaient un jour, une masse jougo-slave, soit indépendante de l’Autriche, soit fédérée avec elle, s’interposerait entre le germanisme et les plaines de la Macédoine ; la route de Salonique serait fermée au Drang. La politique de Vienne a donc toujours été d’accentuer et de multiplier les divisions, d’entretenir les rivalités et les haines historiques au lieu de les laisser s’atténuer. Au Congrès de Berlin, les clauses relatives à la Bosnie-Herzégovine et au sandjak révèlent déjà, — les protocoles en font foi, — la préoccupation de séparer en deux la masse jougo-slave et de laisser ouverte, devant le germanisme, la route de la mer Egée. Entre le royaume serbe et le Monténégro, le sandjak s’enfonce comme un coin. Le chemin de fer complétera cette œuvre de division : du Nord au Sud, la ligne nouvelle fend en deux sections l’épais bastion des montagnes où la vieille race serbe abrite sa vitalité. D’un côté, regardant vers l’Adriatique, c’est le Monténégro, que le Cabinet de Vienne cherche à tenir sous sa tutelle. Le baron d’Æhrenthal, dans son discours du 27 janvier, a annoncé son intention de relier promptement la Bosnie avec le Monténégro ; ainsi attiré dans l’orbite de l’Autriche, il sera plus facilement détaché de Belgrade et du bloc serbe. De l’autre côté, restera le royaume serbe, isolé, privé de toute issue vers l’Adriatique. Par la nouvelle ligne, l’Autriche le tourne complètement, elle peut le prendre, en cas de conflit, par le Nord, par le Sud et par l’Ouest, elle peut couper toutes les communications qu’il tenterait d’établir avec la mer. Elle a désormais, bien à elle, à elle seule, une voie ferrée vers la Macédoine et Salonique.

Le nouveau chemin de fer rend aussi l’Autriche plus indépendante de la Hongrie. On n’a pas assez remarqué que le baron d’Æhrenthal a attendu que le renouvellement du compromis fût assuré avant d’esquisser le plan de sa politique de chemins de fer ; dans dix ans, si le divorce devient complet, chacun des deux pays aura sa ligne de pénétration vers l’Archipel ; Vienne sera, pour ses transports de troupes ou de marchandises, indépendante de Budapest. On est quelque peu surpris, après cela, d’apprendre que, à la réunion des Délégations et dans la presse magyare, la politique du baron d’Æhrenthal a été généralement accueillie avec satisfaction.

En Macédoine, la ligne nouvelle donnera aux Autrichiens un moyen d’influence et, au besoin, de pénétration militaire. Si la Macédoine devient jamais un Etat indépendant ou à demi indépendant, l’Autriche, seule de toutes les grandes puissances, en sera la voisine et se trouvera en mesure d’y exercer une action prépondérante. Mais son intérêt est que la domination turque s’y maintienne, tout en y restant faible, et que l’anarchie s’y perpétue. Par son chemin de fer l’Autriche aura aussi le moyen de devancer les Italiens en Albanie, de couper court à toute tentative de leur part sur la côte de l’Adriatique et de contrôler toutes les lignes de pénétration qui partiraient des ports pour s’enfoncer, à travers l’Albanie, vers la Macédoine ou la Serbie. On étudie en outre, à Vienne, le projet d’un chemin de fer qui longerait la côte monténégrine par Cattaro et descendrait tout le long de l’Adriatique ; étouffée entre ces deux lignes, l’Albanie tomberait naturellement dans la mouvance de l’empire d’Autriche. Aussi ne faut-il pas s’étonner si, en dépit des paroles rassurantes que Guillaume II vient d’apporter à Venise, la presse et l’opinion publique, en Italie, aient fait un froid accueil au projet du ministre des Affaires étrangères austro-hongrois. Enfin la préparation d’un vaste système destiné à assurer la prépondérance autrichienne dans toute la partie orientale de la péninsule des Balkans, s’achève par l’entrée de plus en plus évidente du royaume hellénique dans le système austro-allemand. Une phrase de l’exposé du baron d’Æhrenthal est significative à cet égard : il y signale, comme faisant partie de son programme, la construction du chemin de fer de Larissa à Salonique ; d’Athènes à Vienne on pourra, à l’avenir, voyager en express. A bien lire ce passage, n’y pourrait-on pas trouver la trace d’une entente préalablement établie entre Vienne, Athènes et Yildiz-Kiosk ?


II

Les discours politiques, comme les livres, ont leur destin. Il en est, dont l’orateur se promettait de lointains retentissemens, qui tombent dans l’indifférence et dans l’oubli. D’autres, au contraire, prennent une portée inattendue qui dépasse les intentions de celui qui les prononce ; ils éveillent des échos, insoupçonnés qui s’enflent et se multiplient à mesure qu’ils se répercutent ; ils deviennent des événemens historiques. C’est qu’alors une parole a été dite qui répondait à un sentiment général encore obscur et que les esprits étaient d’avance préparés à l’accueillir : une révélation s’est faite dans les intelligences. Tel a été l’effet produit en Russie par le discours du baron d’Æhrenthal. Ce n’est pas faire injure à l’éminent homme d’État que de se demander si lui-même avait prévu tout le « beau tapage » que déchaînerait son exposé et toute la suite d’incidens politiques dont il restera, dans l’histoire, le premier anneau. Pour le comprendre, il faut se rendre compte de l’état de l’opinion publique dans la Russie d’aujourd’hui.

Soit pour agir, soit pour s’abstenir, l’Autriche-Hongrie et la Russie, dans les Balkans, ne peuvent guère se passer l’une de l’autre : leurs forces et leurs moyens d’influence dans la péninsule se font contrepoids. La guerre de 1878 n’a été fendue possible que par l’entente conclue à Reichstadt, dès 1875, et par la promesse, faite à l’Autriche, de la Bosnie et de l’Herzégovine. Le voyage du prince Lobanof à Vienne, en 1896, marque le début d’une nouvelle période d’entente ; un accord est conclu en 1897 lors de la visite de l’empereur François-Joseph à Saint-Pétersbourg. Les termes n’en ont jamais été rendus publics ; mais les événemens en ont révélé le sens : les deux puissances s’entendaient pour qu’il ne fût porté aucune atteinte au statu quo territorial dans la péninsule ; elles se promettaient de ne rechercher ni l’une ni l’autre d’avantages particuliers et d’intervenir d’un commun accord si quelque événement menaçait de troubler l’ordre établi dans les Balkans. C’était l’époque où la Russie s’engageait dans sa politique asiatique : avant de partir pour un long et lointain voyage, elle prenait ses précautions ; elle voulait s’assurer que l’ordre ne serait pas troublé à sa porte, et que sa rivale ne profiterait pas de son absence pour la supplanter dans les Balkans. En concluant une entente avec l’Autriche, la Russie comptait la paralyser. L’accord se fit donc sur un programme négatif et il dura ; les sentimens personnels des deux souverains l’un pour l’autre, et la prudente réserve du comte Goluchowski y contribuèrent pour une large part. Survinrent les troubles de Macédoine : les deux associées revendiquèrent le droit d’y maintenir l’ordre et la paix ; l’Europe leur fit confiance pour agir en son nom. Le voyage de l’archiduc héritier, François-Ferdinand, en Russie, en février 1902, resserra encore l’entente ; le programme que les « deux puissances le plus directement intéressées » allaient se charger de faire appliquer en Macédoine, fut arrêté à Mürzsteg (25 février 1903).

Le programme de Mürzsteg, c’était le système du « statu quo amélioré ; » « c’était, dit M. Isvolski, un protocole de désintéressement. » On n’a pas oublié comment les quatre autres grandes puissances, et particulièrement l’Angleterre, coopérèrent aux réformes ; mais l’accord entre Vienne et Pétersbourg n’en fut pas troublé. La Russie, aux prises en Extrême-Orient avec les pires difficultés, abandonnait, en fait, la direction au Cabinet de Vienne ; elle lui savait gré de ne pas profiter des embarras qu’elle avait en Asie pour s’assurer des avantages particuliers. La paix rétablie en Extrême-Orient, l’entente se maintint. A l’automne dernier les deux Cabinets présentèrent d’un commun accord à la Porte un projet de réforme judiciaire en Macédoine : ils rédigèrent une note destinée à donner une nouvelle interprétation de l’article 3 du programme de Mürzsteg et à décourager les espérances des Etats balkaniques qui y avaient vu l’annonce d’une réorganisation territoriale de la Macédoine sur la base des nationalités.

En Russie, cependant, une transformation profonde s’accomplissait insensiblement. Vaincue, déçue dans ses plus brillantes espérances, déchirée par la fureur des partis, la Russie se recueille, se reconstitue. Désabusée des mirages qui l’ont entraînée au naufrage de Port-Arthur, elle revient aux routes traditionnelles, jalonnées par des souvenirs de victoires, qui la conduisent sur le Danube et vers les Balkans ; l’appel des frères slaves monte de nouveau jusqu’à elle, et elle se reproche, comme une désertion de sa mission historique, l’abandon où elle les laissait. L’entente avec l’Autriche-Hongrie pour le maintien en Macédoine d’un statu quo oppresseur des populations slaves, lui apparaît comme une offense à ses traditions nationales. Les fêtes commémoratives des grandes étapes victorieuses de la guerre de 1878 qui ont réuni à Chipka, à Sofia, à Plevna les représentans de l’armée libératrice avec les Bulgares affranchis, ont trouvé, dans les cœurs russes, un joyeux écho ; elles ont réveillé les glorieux souvenirs et les haines ataviques. La guerre de Mandchourie, le paysan russe ne l’a jamais comprise ; sa guerre à lui, son Drang national et sacré, c’est la lutte contre le Turc ; c’est la croisade de la Sainte Russie pour la délivrance des chrétiens encore esclaves du musulman. La manifestation de ce sentiment profond et vivace correspond aux vues du gouvernement du Tsar : c’est un utile dérivatif aux passions révolutionnaires et aux agitations réformatrices. Le programme de Katkof n’était-il pas à la fois panslaviste à l’extérieur et autocratique au dedans ? C’est un utile dérivatif aux passions révolutionnaires et aux agitations réformatrices que de les canaliser vers une entreprise nationale. Chez tous les peuples slaves il se produit, en ce moment une recrudescence très caractérisée du sentiment de la solidarité et de la communauté d’intérêts entre les rameaux épars de la race : l’aiguillon allemand qui, en ce moment même, s’enfonce dans les chairs du peuple polonais, contribue à stimuler ce réveil de la fraternité slave ; mais il faut y voir aussi le résultat et, pour ainsi dire, le point d’affleurement de tout un long travail souterrain de préparation et de propagande nationale que les Slaves, chacun chez soi, ont accompli silencieusement : les nations slaves sont en plein travail de formation et d’organisation.

Lorsque les Russes, délivrés du lointain cauchemar asiatique, ont de nouveau tourné leurs regards vers la détresse des frères slaves de la péninsule balkanique, les conséquences de leur trop longue absence leur sont apparues : le statu quo, par la force même des choses, c’est à l’influence autrichienne et germanique qu’il a profité. La politique russe, aux yeux des populations, ne peut être qu’une politique d’affranchissement, de délivrance ; en présence du programme de Mürzsteg, elles accusèrent les Russes de les avoir abandonnées aux intérêts des Autrichiens et de l’expansion allemande. « La Russie a été jusqu’à présent le plus grand obstacle au règlement de la question macédonienne, » écrivait, dès 1902, le Mouvement macédonien, organe de Sarafof. Les Russes se rendent compte que leur long ressentiment contre la Bulgarie, leur opposition lors de la réunion de la Roumélie à la principauté, leur entente enfin avec les Autrichiens pour le statu quo balkanique, leur ont fait perdre une partie de la confiance qui montait spontanément du cœur des populations vers les vainqueurs de la grande guerre. Ils veulent retrouver leur prestige amoindri ; sur ce théâtre historique de leurs victoires militaires et diplomatiques, sur cette terre arrosée de leur sang, ils mettent leur point d’honneur à garder le premier rang ; ils ont renoncé à dominer directement sur la péninsule, mais ils veulent rester, pour les peuples qu’ils ont affranchis, des amis de la première heure et des protecteurs de toujours. M. Isvolski, dans son discours du 18 août, l’a affirmé avec force. Après tant d’années de rivalité, les Russes viennent de conclure un accord général avec l’Angleterre ; ils ont réglé avec elle leurs litiges séculaires en Asie : mais cette politique de paix est aussi une politique de renoncement. La Russie acceptera plus volontiers de devenir l’amie de l’Angleterre après avoir tant souffert par elle, si c’est, en définitive, sa politique slave qui profite de cette amitié : le résultat, alors, aura justifié la méthode.

Cette disposition des esprits en Russie explique le retentissement extraordinaire que l’exposé du baron d’Æhrenthal allait avoir dans cette opinion publique qui n’est plus aujourd’hui, dans l’Empire des Tsars, une quantité négligeable. La parole du ministre autrichien est tombée en Russie dans un de ces momens de susceptibilité nationale que, les peuples traversent après les grandes secousses. Le projet de chemin de fer d’Uvac à Mitrovitza n’était pas directement contraire au texte de la convention de Mürzsteg, ni à l’accord de 1897 ; le comte Goluchowski, au moment où fut conclue l’entente, et l’empereur François-Joseph lui-même, lors de son voyage à Saint-Pétersbourg, avaient pris soin de réserver la liberté d’action de l’Autriche pour sa politique de chemins de fer en Bosnie et dans le sandjak de Novi-Bazar. Le Cabinet de Saint-Pétersbourg ne pouvait donc pas, au sens propre du mot, être surpris de l’événement. Il le fut toutefois parce qu’il avait cru que les réserves de l’Autriche, faites en vue de l’avenir, n’indiquaient pas de sa part l’intention d’user immédiatement de ce qu’elle considérait comme son droit, d’autant plus qu’il avait fait connaître lui-même l’impression pénible qu’il éprouverait s’il en était autrement. Il ne paraît pas d’ailleurs que, dans l’entrevue qui eut lieu en septembre dernier entre M. Isvolski et le baron d’Æhrenthal, celui-ci ait clairement annoncé son projet à son collègue dont l’étonné ment et l’humeur, après le discours du 27 janvier, ne furent pas joués.

L’effet produit fut considérable et inattendu ; la presse russe s’éleva avec une bruyante unanimité contre la politique autrichienne. Jamais l’entente avec Vienne n’avait été populaire en Russie, mais on la considérait du moins comme une garantie, et voilà que le discours du baron d’Æhrenthal renversait tout d’un coup cette illusion et brusquement dévoilait tout le chemin parcouru par l’Autriche à l’abri de l’entente. Le Tsar lui-même ressentit un déplaisir d’autant plus vif que le baron d’Æhrenthal était naguère encore (septembre 1906) ambassadeur et « persona grata » à Saint-Pétersbourg, qu’il passait pour un ami personnel de M. Isvolski et qu’il ne dissimulait pas, depuis son arrivée au Ballplatz, son désir d’arriver à reconstituer l’entente des trois empereurs. L’ambassadeur du Tsar à Vienne, le prince Ouroussof, fut appelé à Saint-Pétersbourg. Toute la presse russe, profitant de l’émoi général, proclama qu’un tel incident mettait fin à la politique d’effacement inaugurée en 1897, et au système de l’entente autrichienne. La méthode appliquée depuis 1903 en Macédoine et définie dans le programme de Mürzsteg fut déclarée insuffisante. L’Autriche, disait-on, ne permettrait jamais que l’on fît des réformes sérieuses en Macédoine : son entente avec Yildiz-Kiosk n’en était-elle pas la preuve ? La concession du chemin de fer n’était-elle pas précisément le prix de son abstention ? Et puisque l’Autriche, en recherchant des avantages particuliers dans les Balkans, se mettait en contradiction au moins avec l’esprit des accords de 1897 et de 1903, il fallait saisir cette occasion de renoncer à une entente préjudiciable aux vrais intérêts de la Russie, s’entendre directement avec le groupe des puissances occidentales et régler la question macédonienne, non plus en tête à tête avec l’Autriche, mais d’un commun accord avec les six grandes puissances.

L’entente qui liait, depuis 1897, la Russie à l’Autriche-Hongrie, pour les affaires balkaniques, a donc virtuellement pris fin. Sans doute, il n’y a pas rupture, et, depuis lors, la diplomatie des deux pays s’est appliquée à « ramasser le fil ; » mais les combinaisons diplomatiques ne survivent pas aux conditions qui les ont fait naître ; qu’on le regrette ou qu’on s’en réjouisse, les rapports de Vienne avec Pétersbourg ne sont plus aujourd’hui ce qu’ils étaient hier : l’association à deux est morte. La note russe, sur les réformes à appliquer en Macédoine, a été, à la vérité, communiquée d’abord au Cabinet de Vienne : simple courtoisie, puisque cette note elle-même émane non plus de l’association austro-russe, mais de la Russie seule. Si, comme il ne serait pas invraisemblable de le supposer, le gouvernement de Guillaume II a encouragé celui de François-Joseph à pousser en avant sa politique de chemins de fer, pour faire entendre peut-être à la Russie que, dans les Balkans, le concours de la Triple Alliance lui est indispensable, il aurait alors manqué son but ; il aurait rejeté la Russie vers l’Angleterre, avec qui elle achève de se réconcilier, et vers la France.


III

La Russie, atteinte dans son amour-propre, alarmée dans ses intérêts, fit un geste naturel de riposte. M. Isvolski chercha à remporter à son tour un succès dans la politique des chemins de fer. Depuis longtemps, les petits Etats balkaniques sont en instance auprès de la Porte pour obtenir certaines lignes nécessaires à leur développement : l’occasion était bonne pour prendre en main leurs intérêts, d’autant plus que l’un de ces projets, la ligne du Danube à l’Adriatique, intéresse directement la Russie ; il constituerait la route la plus courte entre ses provinces méridionales et l’Adriatique, et la mettrait en communication, à travers la Roumanie, avec la Serbie et le groupe des pays jougo-slaves. Deux tracés ont été proposés et étudiés ; le choix de l’un ou de l’autre n’a pas seulement un intérêt technique, mais aussi et surtout un intérêt politique.

Dans toute la traversée de la Serbie, les deux projets se confondent ; le gouvernement serbe a depuis longtemps fait commencer les travaux ; une section est même déjà achevée. La ligne part de Radoujevatz, sur le Danube, un peu au Nord de Negotin, à peu de distance en amont de la frontière bulgare ; c’est là, entre Radoujevatz et Praovo, que l’on projette un grand pont sur le Danube qui permettrait la soudure avec le réseau roumain à Craïova. De Radoujevatz la voie remonte la vallée du Timok, franchit une chaîne de montagnes et arrive à Nisch où bifurquent déjà la ligne de Salonique et celle de Sofia-Constantinople. Nisch deviendrait ainsi un nœud très important de voies ferrées. De là la voie se dirigera vers le Sud et arrivera à Kourchoumlié, près de la frontière turque. A partir de ce point, les deux tracés diffèrent. C’est celui du Sud dont la concession est actuellement demandée à la Porte par la Serbie et la Russie ; de Kourchoumlié il se dirige sur Pristina, coupe à Ferizovic la ligne de Mitrovitza à Salonique, longe le flanc septentrional du Char-Dagh, atteint Prizrend, principal centre d’un grand bassin naturel dont la fertilité et la richesse seraient merveilleuses si la sécurité y régnait ; puis, par l’étroite vallée du Drin, il arrive à l’Adriatique. A l’embouchure du Drin s’ouvre la baie de San Giovanni di Médua ; c’est l’aboutissement naturel du chemin de fer ; mais la baie est peu profonde, marécageuse, et l’établissement d’un port y serait coûteux et difficile ; au contraire, un peu plus au Nord, le port d’Antivari est presque aménagé. Antivari est une ville, tandis que Saint-Jean de Médua n’est qu’un groupe de baraques. Mais Antivari est en territoire monténégrin, et il se pourrait que le gouvernement ottoman imposât comme condition que le chemin de fer aboutît dans un port turc, soit à Saint-Jean de Médua, soit à l’embouchure de la Bojana. Il est certain qu’en tout cas un embranchement sera fait, par Scutari d’Albanie, pour rejoindre Antivari.

Ce tracé ne pénètre pas sur le territoire du Monténégro, si ce n’est par l’embranchement d’Antivari ; la malheureuse principauté, entourée par les nouveaux chemins de fer, ne serait traversée par aucun, elle verrait, sans en tirer profit, les courans du trafic international s’établir à côté d’elle, son existence déjà si précaire deviendrait presque impossible. Un chemin de fer lui apporterait la vie, la relierait avec les frères serbes du royaume ; aussi les Monténégrins préconisent-ils un tracé qui, de Kourchoumlié, se dirigerait tout droit sur Ipek, après avoir coupé à Vucitrn, un peu au Sud de Mitrovitza, la ligne des Chemins de fer orientaux. Ipek, l’ancienne métropole religieuse des Serbes, terrorisée par les Albanais musulmans, est aujourd’hui à peu près inaccessible aux étrangers. La voie ferrée franchirait par un tunnel de six kilomètres la haute barrière du Delick Mokra pour aboutir à la première station monténégrine, Andrievitza, et de là, par la vallée de la Moraca et les rives du lac de Scutari, à Antivari. Ce tracé a des avantages : il est plus court d’environ 50 kilomètres, il traverse des pays plus riches, tels que le bassin d’Ipek et la vallée de la Moraca, il passe à proximité des mines de lignite situées près de la frontière turco-monténégrine, enfin il traverse un pays slave et il ne sera exposé que sur une faible partie de son parcours aux attaques des Albanais. Les Monténégrins font valoir tous ces argumens en faveur du projet qui les favorise. Le prince de Monténégro vient de quitter son nid d’aigle de Cettigné pour des visites royales ; il est allé à Pétersbourg et, sans doute, il y a insisté auprès du Tsar dont le père, en un jour de désenchantement, le proclamait « l’unique ami de la Russie, » pour l’adoption du tracé Nord qui donnerait satisfaction aux intérêts vitaux du Monténégro et lui permettrait d’échapper à l’étau autrichien dont les deux branches s’allongent le long de ses frontières comme pour étreindre et absorber la principauté. Une autre question préoccupe les Monténégrins. Antivari, avec son port, leur appartient de par l’article 29 du traité de Berlin ; mais le même article donne à l’Autriche la commune de Spizza (ou Spica), dont le territoire domine Antivari, et lui concède la faculté d’exercer « un droit de police maritime et sanitaire, tant à Antivari que le long de la côte, au moyen de bâtimens légers garde-côtes : » c’est une hypothèque autriohienne sur le port monténégrin. Autre hypothèque, cette fois sur les chemins de fer : « le Monténégro devra s’entendre avec l’Autriche-Hongrie, sur le droit de construire et d’entretenir, à travers le nouveau territoire monténégrin, une route et un chemin de fer. » Entre les mains des forts, de telles hypothèques ont toujours été un moyen de prendre pied dans la maison des faibles. On peut croire que le prince Nicolas s’est entretenu aussi, à Pétersbourg, des limites et des conditions dans lesquelles l’Autriche peut exercer son droit. En tout cas, il a pris, pour orienter sa politique, pendant la crise qui commence, les directions et les conseils de son puissant ami russe.

Les Serbes attendent impatiemment la construction de la ligne Danube-Adriatique ; elle assurerait à leurs porcs, à leurs bœufs et à leurs pruneaux un débouché sur la mer Adriatique ; elle les aiderait à résister aux exigences de l’Autriche-Hongrie ; elle les relierait à leurs frères de la Vieille-Serbie et du Monténégro. Les Italiens, de leur côté, espèrent qu’un grand courant commercial s’établirait entre leur pays, les Etats danubiens et la Russie méridionale ; pour leurs vins, pour leurs fruits, pour leurs pâtes alimentaires et tous les produits de leur industrie grandissante, ils espèrent trouver un marché très avantageux dans les Etats balkaniques ; des services directs relieraient leurs ports avec le point terminus, quel qu’il soit, du chemin de fer ; ils attireraient ainsi une partie du trafic de la Russie méridionale, des pétroles et des blés de Roumanie, des produits agricoles serbes. Ils s’imaginent déjà voir leur pays servant d’intermédiaire entre l’Europe occidentale et l’Orient, drainant, par le Simplon, même les marchandises françaises, pour les acheminer, par Venise ressuscitée, vers Antivari et le Danube. Quelques publicistes italiens et même français ont été jusqu’à mêler la question du percement de la Faucille, qui n’a d’importance que pour Genève, avec celle du chemin de fer de l’Adriatique au Danube ! Ce qui est certain, c’est que cette ligne serait une voie de pénétration pour l’influence des Italiens dans l’Albanie dont ils cherchent depuis longtemps à entamer le particularisme irréductible, et dans les plaines macédoniennes où ils espèrent, un jour, jouer un rôle. « Un Latin, » dans un livre qui a faitjdu bruit, ne proposait-il pas de donner, à la Confédération des Etats balkaniques [2] qu’il rêve d’établir, un prince italien comme président ? A Antivari, les Italiens ont entrepris les travaux du port. Les bateaux du lac de Scutari leur appartiennent. Les côtes qui s’allongent en face de celles de leur pays sont, à la vérité, singulièrement inhospitalières aux Italiens : celles du Nord appartiennent aux Autrichiens et aux Hongrois qui sont leurs alliés, mais non leurs amis ; celles du Sud sont ottomanes, pas un chemin de fer, pas une route n’en part pour s’enfoncer dans les montagnes et gagner la vallée du Vardar et la Macédoine ; et pourtant on suit encore, de Durazzo à Salonique, l’ancienne voie romaine de Dyrrachium à Thessalonique qui fut, durant tant de siècles, la grande route d’Occident en Orient, la plus fréquentée peut-être du monde entier ! Il était donc à prévoir que l’Italie appuierait tout projet qui percerait l’écran de montagnes et de populations sauvages qui sépare les ports de l’Adriatique des marchés de l’intérieur. Une société, où entrent des élémens italiens, russes, serbes et français, s’est formée, avec l’appui de la Banque ottomane, pour étudier les tracés dans toute la partie à construire en territoire ottoman. La Russie a adopté le projet pour y chercher à la fois une revanche et une compensation. La France s’y est déclarée favorable ; l’Autriche et l’Allemagne n’y font point d’opposition ouverte. Le Cabinet de Vienne, qui proclame que sa politique est préoccupée avant tout d’intérêts économiques, n’a aucune raison à faire valoir contre le chemin de fer Danube-Adriatique. Mais n’y a-t-il pas bien des manières de ne pas s’opposer à un projet ? Il ne sera pas difficile aux représentans de l’Autriche auprès d’Abdul-Hamid de laisser deviner que leur gouvernement verrait sans trop de déplaisir l’ajournement du projet. On peut craindre que la Turquie ne se montre pas très empressée à accorder un chemin de fer qu’il faudrait tracer à travers un pays difficile, peu sûr, dont elle ne tirerait que de faibles avantages et pour lequel on lui demande une onéreuse garantie d’intérêts [3] : on n’est pas sans se rendre compte, à la Sublime Porte, que le projet favorise les intérêts de la Serbie et ceux de l’Italie ou du Monténégro, beaucoup plus que ceux de l’Empire ottoman ; car la ligne traversera des régions montagneuses, peu riches et, au point de vue militaire, elle ne facilitera guère ni la mobilisation, ni les opérations éventuelles de l’armée turque. Il faudra donc l’intervention de puissantes influences, décidées à aboutir, pour obtenir du Sultan Tirade accordant l’autorisation de construire le chemin de fer et la garantie d’intérêts nécessaire à l’entreprise. Sa résistance sera d’autant plus vive que des germes de mésintelligence commencent à se glisser parmi les puissances ; les prétentions de l’Italie au sujet de la part qu’elle aurait à la direction et à l’administration de la Compagnie du chemin de fer ne sont pas de nature à faciliter les négociations. Si les finances ottomanes ont des ressources disponibles, n’est-il pas permis de se demander si le baron de Marschall n’insistera pas pour qu’elles soient affectées à une nouvelle section de la ligne de Bagdad ? De puissantes interventions seront donc nécessaires pour surmonter les répugnances de la Turquie. Resteront les difficultés matérielles : le Drin ne coule pas au fond d’une paisible vallée ; il dégringole à travers des gorges abruptes et sauvages, dont les Albanais défendent les abords. Le chemin de fer du Danube à l’Adriatique se fera un jour ; mais nous ne sommes pas à la veille de l’inauguration ; d’ici là, beaucoup d’eau bondira encore dans les roches du Drin pour venir se perdre dans les marais de Médua, beaucoup d’iradés seront accordés à Yildiz, beaucoup de paysans serbes tomberont sous la balle de l’Arnaute farouche.

Les Bulgares, de leur côté, rêvent depuis longtemps de faire de Sofia le nœud des chemins de fer balkaniques. Le meilleur « Danube-Adriatique » serait, à leurs yeux, celui qui passerait par Viddin, Sofia, Uskub et aboutirait à Durazzo ; mais en attendant leur heure, ils se contentent de demander à la Porte l’autorisation de construire le tronçon qui raccorderait Keustendil, où leurs locomotives vont arriver dans quelques semaines, avec Uskub, par Koumanovo. La ligne est courte (90 kilomètres), facile, et le gouvernement bulgare ne demande pas de garantie d’intérêt à la Turquie : on peut donc prévoir qu’il obtiendra gain de cause. Par Uskub, les marchandises bulgares pourront, soit descendre vers Salonique, soit, plus tard, gagner un port de l’Adriatique par l’une des lignes projetées. Un autre tracé, qui aurait, dit-on, les préférences de la Porte à cause de son intérêt stratégique, partirait de Radomir, au Sud-Ouest de Sofia, et se dirigerait par Djouma-Ibala sur Sérès et la mer Egée. De toute façon, la Bulgarie serait en communication avec la Méditerranée, et c’est ce qui importe à son développement économique.

Il faut encore mentionner deux autres projets : l’un consisterait à prolonger jusqu’à Durazzo, par Ochrida, le chemin de fer à voie large de Salonique à Monastir qu’exploite la Compagnie des Chemins de fer Orientaux (allemande) ; il serait l’achèvement de la grande voie transversale de Constantinople à l’Adriatique. Le tracé qui partirait d’Avlona (Vallona), le meilleur port de la côte adriatique, et qui, remontant la vallée de la Vojuza et descendant celle de la Vistritza, aboutirait soit à Karaferia (Veria) sur la ligne Salonique-Monastir, soit à Salonique même, remplirait à peu près le même rôle. L’Italie est directement intéressée à l’ouverture de l’une de ces lignes qui favoriseraient le commerce de ses provinces centrales et méridionales. Le mur opaque que l’âpre Albanie dresse entre l’Europe latine et l’Orient serait enfin percé ; l’influence italienne s’exercerait sans obstacles jusque sur le grand port de Salonique.

Le discours du baron d’Æhrenthal aura eu un résultat inattendu ; dans tous les pays, on s’est mis à zébrer la carte des Balkans de tracés de chemins de fer ; toutes les diplomaties ont pris leurs mesures pour appuyer l’un ou l’autre de ces projets ; toutes, directement ou indirectement, réclament, soit pour leur pays, soit pour quelques-uns de leurs nationaux, des avantages importans. Mais outre ces intérêts particuliers, un intérêt plus général s’attache à tous ces chemins de fer. La Macédoine, toujours troublée et frémissante, l’Albanie indomptée, la Vieille-Serbie décimée, en seraient sillonnées en tous sens ; la locomotive apporterait avec elle plus d’aisance, plus de commerce, par conséquent plus d’ordre ; elle serait le plus énergique des facteurs de paix et de civilisation. Si les puissances, qui ont toutes des intérêts dans les chemins de fer ottomans, constituaient à Salonique, à côté de la commission financière, un comité pour assurer, sous la haute autorité des fonctionnaires du Sultan, le bon fonctionnement des chemins de fer et la sécurité des routes, elles auraient accompli la plus efficace des réformes macédoniennes. C’est dans cet esprit que le gouvernement français a promis son concours à toutes les demandes de concessions de chemins de fer. Si le gouvernement d’Abdul-Hamid est bien éclairé sur ses propres intérêts, il s’empressera de favoriser ces projets ; ils faciliteraient partout l’exercice de son autorité et la mobilisation de ses troupes ; ils constitueraient la plus sûre méthode pour parvenir à une pacification définitive de la Macédoine sous l’autorité ottomane.

Ainsi, à propos des chemins de fer balkaniques, nous avons assisté à une sorte de duel diplomatique : la Russie ripostant au Seraiévo-Mitrovitza par le Danube-Adriatique. Maintenant que s’est apaisée l’émotion des premières heures, la question a pris plus d’ampleur, elle est rentrée dans les voies normales de la diplomatie en Orient, et ces voies sont lentes. L’état de la Macédoine appelle malheureusement des remèdes plus promptement efficaces. L’intérêt de la bataille, qui s’était d’abord détourné vers les chemins de fer, se reporte donc maintenant sur les réformes ; c’était là le vrai terrain où la Russie pouvait trouver une compensation à l’avantage autrichien et le moyen pratique de reprendre dans les Balkans son influence et son prestige. La véritable riposte de Pétersbourg au discours du baron d’Æhrenthal, c’est la note russe du 26 mars.


IV

La question des réformes à accomplir en Macédoine est bien antérieure à la crise déchaînée par le discours du 27 janvier ; mais elle a subi le contre-coup de l’émotion générale soulevée par l’initiative du baron d’Æhrenthal ; son évolution en a été précipitée, elle est entrée dans une nouvelle phase aiguë. Nous avons exposé ici assez en détail l’œuvre des réformes, discuté leur valeur, et montré à la fois leur efficacité et leur insuffisance, pour n’avoir pas besoin d’y revenir. La crise actuellement ouverte va être l’occasion d’un nouvel effort dont il faut souhaiter vivement, dans l’intérêt de la paix générale, que les résultats soient plus complets et plus décisifs.

Les derniers mois de l’année 1907 ont été, au point de vue du résultat des réformes, particulièrement décourageans. C’est, notamment, l’impression qui se dégage de la lecture du Livre jaune publié l’été dernier par le gouvernement français après la fin de la longue négociation relative à l’augmentation de 3 pour 100 des droits de douane turcs. Malgré son désir d’obtenir cette surtaxe onéreuse au commerce européen, on voit la Porte opposer une inlassable force d’inertie, une mauvaise volonté constante, aux demandes les plus raisonnables et les plus simples du général de Giorgis, chef de la gendarmerie internationale, et de la commission financière. Les ambassadeurs à Constantinople sont obligés d’insister à plusieurs reprises pour obtenir l’engagement formel que le supplément de 3 pour 100 sera intégralement appliqué à l’œuvre des réformes dans les trois vilayets. Les rapports de M. Steeg, délégué français à la commission financière, font un tableau attristant de la pénurie d’argent contre laquelle s’épuisent les efforts de l’inspecteur général, de la commission et des agens civils : les fonctionnaires, les soldats ne sont pas payés, ou il faut, pour les payer irrégulièrement, recourir à des expédiens. Enfin le 3 pour 100 sur les douanes est accordé, la Banque ottomane consent de grosses avances de fonds qui permettent d’équilibrer le budget des trois vilayets : on peut espérer que le gouvernement turc va organiser sérieusement la poursuite des bandes et s’appliquer de bonne volonté à la pacification et aux réformes. L’Autriche et la Russie, continuant sans conviction l’application du programme de Mürzsteg, présentent un projet de réforme et d’inspection des services judiciaires que l’Angleterre réclame depuis longtemps. En même temps, elles publient une note destinée à expliquer le fameux article 3, ou plutôt à le retirer. Les grandes puissances appuient mollement l’action indécise des « puissances de l’entente ; » on a l’impression de toutes parts que le programme de Mürzsteg est insuffisant et que la politique dont il est l’expression a fait son temps. Ces affaires de Macédoine, éternellement renaissantes, découragent les bonnes volontés, lassent les patiences. Les ambassades, à Constantinople, ont bien d’autres affaires, elles ont les « affaires, » l’âpre concurrence pour le commerce, pour les concessions de mines ou de chemins de fer dont elles ne peuvent pas se désintéresser. Comment faire aboutir ces « affaires » pour lesquelles les ambassades ont besoin de la Porte et, en même temps, toujours revenir sur ces irritantes questions de Macédoine, toujours réclamer de nouvelles réformes pour, toujours, entendre la même réponse qui peut se résumer ainsi : « Le gouvernement ottoman fait tout ce qu’il peut pour donner satisfaction aux puissances, plus même qu’il ne peut ; il souffre plus que personne de l’état d’insécurité et d’anarchie qui désole les trois vilayets, mais l’ordre se rétablirait de lui-même si l’Europe voulait bien parler ferme à Sofia, à Belgrade et à Athènes et obliger les Etats balkaniques à ne plus fournir aux bandes de l’argent, des hommes, des armes, des asiles. » Et l’Europe parle à Sofia, à Belgrade et à Athènes, et les trois gouvernemens répondent que les bandes sont autonomes, qu’aucun secours, aucun appui ne leur est donné, que c’est la misère des habitans et la tyrannie des Turcs qui en assurent le recrutement. Sofia accuse Athènes, et Athènes Sofia ; et chacun fait semblant de prendre des mesures pour garder les frontières, pour empêcher les armes ou les hommes de passer, de même que les Turcs font semblant de poursuivre les bandes et d’en désirer l’extermination.

Le Sultan, au milieu de toutes ces contradictions et de toutes ces impossibilités, se meut tout à son aise et dispose sa politique ; il sait le secret des impuissances de l’Europe à-lui imposer sa volonté, il en use, il en abuse même, car son habileté, son art supérieur d’opposer les influences les unes aux autres et de neutraliser les unes par les autres les pires hostilités, risque d’aboutir un jour à une grande crise où la parole appartiendrait à la force. C’est ce jeu dangereux qu’Abdul-Hamid a joué durant l’automne dernier. Au projet de réforme judiciaire présenté par la Russie et l’Autriche il répond par la manœuvre habituelle : la réforme, c’est lui-même qui la fera, et, aux propositions des puissances, il riposte par l’exposé de tout un plan. Il va plus loin : il affirme que le programme de Mürzsteg est exécuté et que, maintenant, pour la mise en pratique des réformes, les agens et les officiers européens sont devenus inutiles, que le terme de deux ans, pour lequel leur mandat a été renouvelé en 1906, va venir à échéance et qu’il ne paraît pas opportun de le renouveler, leur mission étant, de sa nature, essentiellement temporaire. Il envoie en Europe Sélim Pacha, son ministre de l’Agriculture, chargé de tenir ce langage. Il va donc falloir, avant d’entamer sérieusement la négociation sur les réformes judiciaires, discuter d’abord la nécessité de maintenir en fonctions le personnel européen des réformes ; on sait, de part et d’autre, que le Sultan cédera et que tout ce débat est de pure forme, uniquement dilatoire, mais la diplomatie a tout un protocole qu’il faut observer. Ainsi apparaît de nouveau l’irréductible contradiction initiale qui pèse sur toute la politique européenne dans l’Empire ottoman, contradiction entre la politique d’intervention et la politique d’intégrité dont on ne sort que par l’échappatoire des réformes. Les négociations se traînaient dans ces redites quand, le 27 janvier, le baron d’Æhrenthal, pour faire diversion et masquer l’échec définitif de la politique de Mürzsteg, parla chemins de fer et souleva l’incident que l’on sait. Mais deux jours après, le 29, le roi Edouard, dans le discours du trône, ramenait la question sur le terrain macédonien :


Les conditions dans lesquelles se trouvent les populations macédoniennes ne se sont pas améliorées. Les bandes des différentes nationalités continuent leurs actes de violence et la situation cause une vive anxiété. Les grandes puissances européennes se sont entendues pour présenter au gouvernement turc un projet tendant, à améliorer l’état des choses et à remédier efficacement aux principales causes de désordre.


L’effet produit fut considérable non seulement par la netteté du langage qui constate les conditions déplorables où vit la Macédoine et l’importance qu’y attache le Cabinet britannique, mais aussi par l’affirmation que ce sont « les grandes puissances » à qui il appartient d’y porter remède. Ainsi l’évolution est accomplie : au lieu des deux « puissances de l’entente, » l’Autriche et la Russie, c’est désormais le concert européen tout entier qui va assumer l’œuvre des réformes ; « le mandat spécial confié aux deux puissances prend fin, » constate elle-même la note russe du 24 mars ; la Grande-Bretagne manifeste sa résolution de prendre les initiatives nécessaires pour aboutir à une solution ; elle jouera, pour ainsi dire, un rôle d’avant-garde ; au besoin même, elle saura agir seule. Quelques jours après le discours du trône, le 3 mars, sir Edward Grey proposait à toutes les chancelleries un programme comportant quatre points :


1° Administration des trois provinces macédoniennes par un gouverneur général qui serait sujet ottoman, de confession chrétienne ou musulmane, et ne serait exposé à un renvoi qu’avec l’assentiment des puissances ;

2° Pour satisfaire l’amour-propre du Sultan, les agens civils, les membres de la Commission financière et les assistans du général commandant la gendarmerie pourraient également entrer au service de la Turquie ;

3° La gendarmerie serait augmentée et employée à la place des troupes ottomanes contre les bandes révolutionnaires. La solde serait payée au moyen des fonds qui jusqu’ici ont été affectés aux troupes turques ;

4° Si on réduisait, le nombre des soldats ottomans, les puissances garantiraient l’intégrité et la sécurité extérieure des domaines du Sultan.


En soumettant aux grandes puissances un tel programme, le cabinet libéral anglais ne s’est certainement pas flatté qu’il serait accepté sans délais ni amendemens ; il a voulu surtout signifier sa résolution de faire aboutir, en Macédoine, des réformes sérieuses et complètes et, en présentant un programme radical, rendre plus facile l’acceptation et l’application de propositions plus bénignes. Le programme anglais accepté sans modifications aurait présenté des inconvéniens et des périls. La réduction de l’armée ottomane dans la Turquie d’Europe est une clause contraire aux droits souverains du Sultan ; elle ne sera jamais acceptée par lui. La dernière des concessions qu’on puisse demander à un Etat souverain c’est de se désarmer lui-même. La garantie de son territoire par les grandes puissances paraîtrait peut-être à la Turquie moins rassurante qu’une année nombreuse. Le traité de Paris ne lui avait-il pas garanti l’intégrité de son territoire ? Et cependant combien de provinces n’a-t-elle pas perdues depuis ? Une pareille clause serait de nature à engendrer les pires complications et à conduire peut-être un jour les puissances occidentales soit à manquer à leur parole, soit à faire une guerre de Grimée contre l’agresseur, quel qu’il soit, de la Turquie. L’entrée, au service ottoman, des agens civils, des membres de la commission financière et des assistans du général commandant la gendarmerie ne serait possible que si les pouvoirs du gouverneur général, proposé par l’Angleterre, et ses rapports avec les agens européens des réformes, étaient d’abord nettement déterminés.

La note russe du 26 mars, contenant le programme élaboré par M. Isvolski, n’a pas été rendue publique. La presse, d’après le Livre blanc anglais, et M. Pichon, dans son discours du 8 avril à la Chambre des députés, en ont résumé les points principaux :


L’inspecteur général conservera son poste durant sept ans ; on ne pourra le renvoyer contre la volonté des puissances ; de l’avis du gouvernement russe, l’inspecteur général serait un excellent agent de la réforme s’il lui était donné Je s’appuyer sans crainte sur quelque institution solide. On pourrait créer pareille institution, ou plutôt la modifier, puisqu’elle existe déjà sous la forme de commission internationale des finances, avec siège à Salonique. Les pouvoirs de cette institution s’étendront sur toutes les ramifications de la vie publique ; les membres représentant la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et l’Italie seront investis de droits identiques à ceux de l’Autriche et de la Russie ; en conséquence, le mandat spécial confié jusqu’ici à ces deux dernières puissances prendrait fin. D’ores et déjà, les six nations énumérées entreprendraient la tâche que deux puissances particulières, agissant au nom de toutes, n’ont pas réussi à parfaire. On obtiendrait de meilleurs résultats d’une machine un peu lourde que d’un mécanisme fonctionnant irrégulièrement.

Au cas où la Porte refuserait de donner son approbation à cette combinaison, les membres de la commission financière pourraient l’y encourager en acceptant un poste dans le service ottoman, de concert avec les deux agens civils. Ladite commission des finances exercerait une surveillance sur l’administration de la justice par l’intermédiaire d’inspecteurs chrétiens qui seraient choisis par les puissances et agréés par le Sultan. Ces inspecteurs adresseraient directement leur compte rendu à la commission financière qui pourrait, outre ses charges déjà considérables, arrêter tous les règlemens relatifs au gouvernement local.


Au point de vue de la politique générale, ce qui ressort tout d’abord du projet russe c’est la constatation de la faillite du système de Mürzsteg. Désormais il n’y aurait plus de distinction entre les agens civils et les contrôleurs financiers ; les uns et les autres auraient les mêmes fonctions. Le mandat que l’Autriche et la Russie s’étaient donné, et dont l’Autriche surtout. — la Russie étant occupée ailleurs, — avait dirigé l’exécution, prend fin. En même temps se modifie l’esprit des réformes : les membres de la commission européenne et les officiers chargés de la gendarmerie pourraient entrer dans la hiérarchie des fonctionnaires ottomans ; on chercherait ainsi à « sauver la face » au Sultan et à maintenir le principe de l’intégrité de l’Empire ottoman ; — mais on ferait passer, sous l’étiquette turque soigneusement conservée, les réformes et l’administration européenne. L’inspecteur général serait maintenu ; mais, du jour où il ne dépendrait plus du Sultan de le rappeler, avant l’expiration de ses sept ans, sans l’assentiment des puissances, il serait, en fait, plutôt le délégué de l’Europe que celui du Sultan. Les attributions de la commission financière s’étendraient à toutes les ramifications de la vie publique : le paiement des dîmes, l’agriculture, les routes et chemins ; elle serait chargée de la surveillance de l’administration judiciaire par l’intermédiaire d’inspecteurs chrétiens choisis par les puissances et agréés par le Sultan. L’effectif de la gendarmerie serait augmenté en officiers européens et en gendarmes ottomans ; il serait nécessaire aussi qu’il fût bien spécifié que les officiers européens auraient directement le commandement de la gendarmerie ; c’est certainement dans cette intention que la Russie prévoit, comme l’Angleterre, que les adjoints au général commandant la gendarmerie pourraient entrer au service ottoman. Une excellente et très efficace mesure serait celle qui permettrait la création, dans chaque village, d’une garde communale volontaire : c’est le système qui avait été appliqué avant 1901, avec tant de succès, à Monastir, par le vali Halil Rifaat-Pacha ; dans chaque commune, un certain nombre de paysans, proposés par les municipalités sous leur responsabilité et agréés par les officiers de la gendarmerie, seraient armés et chargés de veiller à la sécurité du village ; si une bande survenait, ils lui résisteraient, et les gardes des communes voisines accourraient à la rescousse. Ainsi les habitans, qui sont les plus intéressés à l’ordre et à la sécurité, seraient eux-mêmes chargés de l’assurer ; ce système rendrait très vite la situation intenable pour les bandes. Si les Turcs acceptent cette organisation, ils trouveront avant peu, dans les habitans eux-mêmes, la police la plus capable de venir à bout des insurgés. C’est évidemment par suite d’une confusion que la réponse anglaise du 4 avril parle de gardes champêtres et objecte que cette réforme coûterait trop cher ; au contraire, les villages feraient eux-mêmes les frais, d’ailleurs presque nuls, de cette garde civique qui n’aurait rien de commun avec les gardes champêtres dont l’institution, déjà essayée, a donné de très mauvais résultats. Les paysans macédoniens, dans leur majorité, ne désirent, après tant d’années de troubles, de massacres et de pillage, que le calme et la sécurité ; ils sont désabusés des propagandes nationales.

La note russe constitue donc un programme complet et pratique de réformes. L’Angleterre y a répondu le 4 avril : elle en accepte les points principaux et abandonne, en fait, sa proposition, évidemment inacceptable, de diminution de l’effectif militaire en Macédoine. Elle insiste surtout sur la nécessité d’obliger la Porte à combler le déficit du budget macédonien, comme elle s’y est engagée au moment où l’Europe lui a accordé l’augmentation de 3 pour 100 sur les droits de douane ; elle menace de ne plus reconnaître cet accroissement tant que le gouvernement ottoman n’aura pas, sur ce point, rempli ses engagemens. Dans l’ensemble, l’Angleterre se rallie à la proposition russe. La France, constate M. Isvolski, a mis « un empressement tout particulier à appuyer son alliée. » On attendait avec le plus vif intérêt la réponse de Berlin, et l’on n’a pas appris sans quelque surprise que non seulement le prince de Bülow y donne son adhésion en principe, mais qu’à Vienne, où il s’est arrêté ces jours derniers en se rendant à Rome, il a vivement recommandé l’acceptation, dans ses grandes lignes, de la proposition de M. Isvolski. La riposte russe au discours du 27 janvier aurait donc été heureuse, et la Russie reprendrait, du coup, dans les Balkans, le rôle de premier plan que les circonstances l’avaient pendant quelque temps obligée à laisser à d’autres : ce serait un favorable retour à sa politique traditionnelle.

Si l’entente des grandes puissances autour de la proposition russe est réelle et solide, si le Sultan en a conscience et renonce à chercher, dans le concert européen, les fissures qu’il savait, avec tant d’art, découvrir et élargir pour y faire passer sa politique personnelle, le programme russe pourra devenir la base d’un nouveau statut acceptable pour la Macédoine et pour les Etats balkaniques qui sont intéressés directement à son sort. La certitude que le Sultan restera le souverain de la Macédoine mais que des réformes complètes y seront appliquées sous sa haute autorité, en même temps que sous le contrôle effectif de l’Europe, est de nature à assurer la paix dans les Balkans. Il y a en Europe, un élément nouveau qui ne peut pas échapper au politique avisé qu’est Abdul-Hamid : les puissances sont décidées à en finir avec ces affaires de Macédoine éternellement renaissantes. Depuis six ans, en opposant, par un jeu très adroit, les grandes puissances les unes aux autres, en laissant les bandes grecques et serbes, en Macédoine, faire échec, par leur propagande armée, à « l’organisation » bulgare et accroître la sanglante anarchie où se débattent ces malheureuses provinces, le Sultan a réussi à empocher le triomphe d’une révolution nationale et à donner l’impression qu’à Monastir, à Uskub, ou à Salonique, comme au Saint-Sépulcre, c’est le gendarme turc qui empêche les chrétiens de s’entre-détruire ; il a donc gain de cause au principal. Mais le jeu ne peut plus durer ; l’Europe sent qu’elle a été dupée, et elle est à bout de patience ; la Russie et l’Angleterre ont des raisons décisives de vouloir aboutir à une solution pacificatrice. En acceptant rapidement et en appliquant loyalement le programme russe, il appartient au Sultan de donner satisfaction à l’Europe et aux États balkaniques [4], et par conséquent d’assurer la paix.
V

C’est une politique singulièrement fertile en spectacles contradictoires que celle de notre temps, et jamais peut-être les réalités profondes n’ont été plus différentes des apparences qui les recouvrent. Sous le vieux harnais de l’Europe d’autrefois, grandissent des forces encore mal définies, à peine conscientes d’elles-mêmes, dont l’action mystérieuse donne parfois aux problèmes politiques les plus classiques de la diplomatie traditionnelle un aspect nouveau et des solutions inattendues. C’est le sentiment de l’existence de ces forces obscures qui fait paraître si prudens les souverains et les hommes d’Etat de la vieille Europe ; les grandes passions et les grands conducteurs d’hommes font défaut ou naissent dans d’autres pays. Il en sera ainsi jusqu’à ce que paraisse un puissant réaliste, qui, discernant, avec le coup d’œil d’un Bismarck, quels sont aujourd’hui les élémens qui résistent et les courans qui portent, imprimera aux événemens une tournure nouvelle et dramatisera l’histoire. Lorsqu’une crise vient à éclater, comme celle que le discours du baron d’Æhrenthal a brusquement ouverte, on voit tout à coup les intérêts s’alarmer et se mettre en garde, les adversaires se hérissent les uns en face des autres, on croit entendre un cliquetis d’épées, puis tout s’apaise et retombe dans le silence ; chacun a peur du pas qu’il a fait en avant ; chacun mesure avec angoisse ses responsabilités et ses risques. Outre les grandes alliances officiellement proclamées, il y a entre les nations européennes un réseau si serré d’ententes et de contre-assurances qu’il est devenu presque impossible qu’une guerre sorte d’une difficulté prévue, d’une divergence d’intérêts permanente, d’une rivalité ancienne. L’Europe d’aujourd’hui, c’est une série de syndicats d’intérêts qui trouvent plus pratique, lorsqu’ils sont en opposition les uns avec les autres, de s’entendre que de se battre ; et comme chacun des associés fait partie à la fois de plusieurs syndicats, il se rencontre toujours des amis empressés pour offrir leurs bons offices et apaiser les litiges.

Ne l’oublions pas toutefois, c’est en Orient que peuvent surgir des complications inattendues parce que, là seulement, en Europe, sont des terres vierges, des pays neufs qui n’ont pas encore reçu l’outillage économique moderne. Dans l’Europe occidentale et centrale, les guerres de conquête ou de suprématie étant pour le moment démodées, les nations ne gagnent rien les unes sur les autres ; c’est sur les marchés lointains que leur rivalité se manifeste ; mais l’Amérique est fermée, l’Asie Orientale n’accepte plus de tutelle, et l’Afrique, jusqu’ici, ne « rend » pas. Les nations européennes, rentrées chez elles, désabusées des entreprises lointaines, se tournent vers les débouchés et vers les « affaires » de l’Orient ottoman.

C’est en Orient aussi qu’intervient, dans la politique européenne, pour la compliquer et en changer le cours, un autre élément : depuis la Leytha et depuis Trieste jusqu’au Bosphore et même jusqu’à la Perse, se développent des peuples jeunes, des peuples en formation, dont la croissance n’est pas achevée et que travaille, à la manière d’un ferment, le principe des nationalités. Le monde musulman lui-même s’agite, et aspire à se transformer ; il ressent les premiers tressaillemens d’émotions, d’idées, de passions nouvelles : témoin les récens événemens de Perso, si bien analysés ici [5], le mouvement arabe en Syrie et dans l’Yémen, la propagande nationaliste en Egypte. De tout ce monde en travail, des événemens inattendus peuvent surgir ; mais, si rapide qu’elle nous paraisse parfois, l’évolution est lente ; nous ne voyons qu’une fermentation de surface qui ne pénètre que peu à peu la masse profonde de la pâte. Qui pourrait dire quand se produiront les crises décisives, si même toute la métamorphose ne s’accomplira point par de lentes et successives étapes ? La réponse à cette énigme dépend d’une autre énigme encore plus obscure : que feront les Turcs ? S’ils sont incapables de transformation et de progrès, comme quelques-uns le pensent, alors il se produira des crises violentes. Mais en sont-ils radicalement incapables ? Qui donc, après avoir vu ce que notre génération u vu au Japon, en Chine, en Perse, oserait l’affirmer ?

C’est donc en Orient que les nations européennes ont, sinon peut-être leurs intérêts les plus importans, du moins ceux qui sont le plus exposés à des modifications dangereuses. Et c’est pourquoi c’est en fonction des affaires d’Orient que les hommes d’Etat disposent leur politique et combinent leurs alliances. L’Europe, encore aujourd’hui, vit dans le moule où l’a jetée, au Congrès de Berlin, le génie de Bismarck. Ce qui s’est fait en Orient ne sera modifié qu’à propos de l’Orient. C’est ce qui rend le jeu diplomatique si passionnant à suivre chaque fois qu’apparaissent des complications orientales. Pourquoi se produit-il actuellement une crise et comment chaque pays se prépare-t-il à s’y comporter : c’est la question sur laquelle nous avons essayé de jeter un peu de lumière. L’entreprise était malaisée parce qu’aucune volonté forte, aucune pensée ample et prévoyante ne conduit les affaires, et aussi, — il faut le dire pour le constater plutôt que pour le blâmer, — parce que chacun a peur, peur de la responsabilité, peur de l’action, peur du lendemain. Tel, qui se prépare, qui prend son élan, ne saute pas… Aussi convient-il de s’abstenir de conclure et de prédire.

L’élément nouveau, dans la question d’Orient, c’est le changement de la politique anglaise. Nous avons montré [6] comment la Grande-Bretagne, qui s’était constituée, en face de la Russie, la gardienne de l’intégrité de l’Empire ottoman, avait, depuis le Congrès de Berlin et surtout depuis qu’elle est maîtresse en Egypte, adopté une autre tactique dirigée contre l’Allemagne. Cette évolution s’achève sous nos yeux : l’Angleterre a cessé de redouter le péril moscovite, dont le fantôme a si longtemps pesé sur sa politique ; elle a conclu avec sa rivale d’autrefois un accord général qui règle tous les anciens litiges et partage les différends, et elle cherche maintenant à diriger les affaires de l’Orient ottoman de concert avec elle. Depuis 1885, sa politique tend à la dislocation de l’Empire ottoman : soyez forts, dit-elle aux Turcs, formez un obstacle au Drang allemand, au lieu de vous laisser absorber par lui, ou résignez-vous à quitter l’Europe, à disparaître. En 1895-1897, au moment des affaires arméniennes, c’est l’alliance de la France et de la Russie qui a prévenu la catastrophe qu’annonçait aux Turcs, avec des métaphores bibliques, lord Salisbury ; c’est elle qui a limité et finalement arrêté la crise. Mais aujourd’hui, les deux alliées sont devenues l’une et l’autre les amies de l’Angleterre.

Nous avons vu comment le discours du baron d’Æhrenthal a soulevé en Russie un vif mécontentement ; l’entente austro-russe qui maintenait, depuis 1897, la paix et le statu quo dans les Balkans, s’est trouvée rompue. Le Cabinet anglais a pris alors l’initiative d’une note demandant des réformes sérieuses en Macédoine ; puis il a laissé la Russie passer au premier plan et s’est rallié aux propositions de M. Isvolski en masquant adroitement sa manœuvre par une note assez rogue. Parmi les puissances, un groupement se formait donc et semblait se préparer à un rôle prépondérant dans les Balkans : la Russie, plus directement intéressée, avait la direction ; son alliée la soutenait ; l’Angleterre N se ralliait ; on croyait l’Italie dans le jeu. La parade du prince de Bülow fut très habilement conçue, dans le style classique de l’escrime diplomatique : l’Allemagne, pour neutraliser la combinaison qui paraissait tournée contre elle, y est entrée ; elle a accepté le programme russe : son influence à Constantinople, elle l’emploiera à faire aboutir les réformes pratiques proposées par la Russie, elle fera entendre à Abdul-Hamid que l’Europe est lasse de sa tactique de temporisation et d’inertie. Guillaume II tient, à tout prix, à retenir la Russie que le baron d’Æhrenthal a mécontentée, rejetée vers l’Angleterre, et qu’alarme la poussée vers Mitrovitza et Salonique : de Corfou, où il s’est installé dans son Achilleion, il surveille et dirige, allant visiter les premiers rôles, faisant venir les comparses ; il prépare la mise en scène, peut-être le coup de théâtre. Le prince de Bülow se multiplie ; il cause, à Vienne, avec M. d’Æhrenthal et l’engage à accepter le principe de la note russe ; il voit M. Tittoni et l’apaise ; il visite le Pape dans l’espoir de rendre le « bloc » plus malléable, les Polonais moins rétifs et Victor-Emmanuel plus souple. Les réformes se feront donc, si le Sultan se laisse persuader par le baron Marschall ; elles se feront sur un programme russe recommandé par l’Allemagne et, bon gré mal gré, par l’Autriche et par l’Italie ; la France appuiera avec plaisir son alliée ; l’Angleterre suivra. La parade, on le voit, ne va pas sans riposte. Mais n’y aura-t-il pas contre-riposte anglaise ?

Si le Sultan, mal éclairé sur ses propres intérêts, résiste, recourt à son habituelle méthode dilatoire, qu’adviendra-t-il ? Ici, toute hypothèse serait risquée. Rapprochons seulement quelques indices. La Bulgarie, depuis plus d’un an, s’est rapprochée de Vienne et de Berlin ; divers incidens récens, dont la coïncidence est impressionnante, semblent révéler son désir de plaire à l’Allemagne et à l’Autriche. Jamais les Bulgares n’ont été mieux préparés à la guerre, jamais ils n’ont proclamé, avec tant d’insistance et de plaintes, que la situation est devenue pour eux intolérable et que, si l’Europe n’intervient pas en faveur de la Macédoine, ils se trouveront acculés à jouer le tout pour le tout. Nous savons qu’il y a dans leurs plaintes, une part de vérité. L’acte résolu d’une puissance secondaire, mais bien armée, comme la Bulgarie, peut, au milieu de l’indécision générale, mettre le feu aux poudres. Retenons donc la possibilité d’une intervention bulgare précipitant les solutions.

La France, dans toutes les crises successives de la question d’Orient, est peut-être la seule dont le point de vue, les intérêts et la ligne de conduite n’aient pas varié. Nous sommes, comme nous l’avons toujours été, partisans de l’intégrité de l’Empire ottoman où nous avons à sauvegarder de si importans intérêts économiques et moraux ; nous nous attachons à ce principe, — M. Pichon l’affirmait encore dernièrement à la tribune de la Chambre, — comme au seul qui soit compatible avec le maintien de la paix générale et avec le développement de notre influence et de nos intérêts. Mais nous avons toujours demandé et souvent obtenu que la Porte accorde, aux populations qui vivent sous sa souveraineté, des conditions conformes à la justice et au droit qu’ont à la vie tous les peuples, quelles que soient leur race et leur religion. Souveraineté du Sultan et réformes nous ont toujours paru être les deux aspects d’une même politique. Le Liban, pour lequel la France a obtenu des conditions libérales, n’est ni la moins soumise, ni la moins prospère des provinces de l’Empire. La France attache aussi un très grand prix aux sympathies des nationalités en formation qui grandissent dans l’Orient de l’Europe. Parti de France, le principe des nationalités a d’abord fait son œuvre à nos portes, avec notre aide et à nos dépens ; aujourd’hui, comme une onde qui s’éloigne de plus en plus de son point de départ, c’est dans l’Europe orientale qu’il agit et, là, les modifications qu’il a déjà apportées et qu’il apportera un jour à la carte d’Europe, ne semblent devoir menacer aucun de nos intérêts.

Dans la crise actuelle, la France est d’autant mieux en mesure de faire entendre sa voix qu’elle ne peut avoir, en Orient, aucune ambition territoriale, et qu’elle a de bonnes relations avec toutes les puissances. Nous ne devons chercher, dans les difficultés qui peuvent se produire en Orient, que l’occasion de faire prédominer notre politique de paix, de justice et d’équilibre ; nous ne sommes contre personne ; nous ne cherchons à isoler personne ; nous nous servons au contraire de nos alliances et de nos amitiés pour faire régner, parmi les puissances, l’harmonie que tous les peuples souhaitent. Cette méthode n’est pas une politique négative, une politique d’abstention ; elle comporte au contraire des initiatives opportunes, et elle peut nous conduire, si elle est appliquée avec prudence, mais sans pusillanimité, à jouer un rôle très honorable et très utile d’arbitrage et même de direction. Entre Londres et Berlin, sa situation géographique permanente et sa situation diplomatique actuelle invitent la France à remplir, de concert avec la Russie, une mission de contrepoids, d’équilibre et d’harmonie.

Le moment est venu où chacun doit prendre ses positions en vue de la crise qui commence. Nous avons vu qu’il reste, dans les questions qui se posent en Orient, des inconnues redoutables ; une inquiétude générale pèse sur l’Europe. Il est donc plus que jamais nécessaire d’être prêt à toutes les éventualités, d’avoir l’œil ouvert et les mains libres. Tout se tient dans la politique européenne : la clef de la question marocaine n’est pas chez les Chaouias, elle est partout où les intérêts des grandes puissances sont en suspens ou en conflit.


RENE PINON.


  1. Voyez la Revue des 15 septembre 1906, 1er février, 15 mai, 1er juin, 15 juillet, la novembre 1907, 15 février 1908.
  2. Une Confédération orientale comme solution de la question d’Orient, par Un Latin, Plon, 1905.
  3. On calcule que la ligne, depuis la frontière serbe jusqu’à la mer Adriatique coûterait environ 50 millions de francs ; de Nisch à San Giovanni di Médua on compterait 400 kilométras, dont une partie en territoire serbe.
  4. Dans l’ensemble, la Bulgarie accepte le projet russe en insistant pour que la Commission européenne, siégeant à Salonique, ait le pouvoir de surveiller de près l’exécution de ses décisions. La Serbie accepte en attirant l’attention de l’Europe, — à très juste titre, — sur la nécessité d’étendre les réformes à tous les sandjaks qui en étaient jusqu’à prescrit exclus, et notamment la Vieille-Serbie où l’anarchie est à son comble ; elle demande aussi que l’Église serbe soit reconnue, dans l’Empire ottoman, comme le sont les Églises grecque et bulgare. Quant à M. Skouzès, ministre des Affaires étrangères hellénique, il se prononce, s’il faut en croire une interview qu’a donnée la Neue Freie Presse de Vienne, pour une délimitation préalable des sphères d’influence en Macédoine. Il en reviendrait donc à cet article 3 du programme de Mürzsteg qui a été unanimement reconnu nuisible et désavoué même par les deux puissances qui l’avaient, en 1903, inséré dans leur programme.
  5. Voyez la Revue du 1er avril.
  6. Voyez la Revue du 15 octobre 1906.