La Crise italienne et le nouveau ministère Crispi

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La Crise italienne et le nouveau ministère Crispi
Revue des Deux Mondes4e période, tome 121 (p. 393-417).
Après une crise de vingt-deux jours, et même une crise double, car l’honorable M. Zanardelli a fait dans l’intervalle un cabinet qui ne s’est peut-être pas défait tout seul, l’Italie a un ministère, le second de M. Crispi, le dixième depuis l’occupation de Rome, le quarante-deuxième depuis la promulgation du Statut de Charles-Albert. On sait que le premier ministère Crispi a duré trois ans et demi, du 7 août 1887 au 6 février 1891. Le second est né le 15 décembre 1893 ; c’est, pour l’instant, tout ce qu’on en peut sûrement savoir. Il nous a paru de quelque intérêt de rappeler les faits qui ont amené la chute de M. Giolitti, les incidens qui ont marqué la tentative de M. Zanardelli, les circonstances, les conditions dans lesquelles s’est formé le second cabinet de M. Crispi. Par-dessus tout, il nous paraît d’un grand intérêt de rechercher si M. Crispi est le même en 1894 qu’en 1887, si l’Italie est restée la même, ou si tous deux se sont modifiés, et ce qu’il y a, pour la paix générale, à craindre ou à espérer de ce changement. Nous le ferons d’autant plus volontiers que, a priori, les raisons d’espérer nous semblent être bien plus nombreuses et bien plus fortes que les raisons de craindre. Ce que nous allons chercher, ce que nous voudrions trouver, c’est une raison un peu précise à toutes ces raisons un peu vagues. S’il y en aune, ce ne saurait être peine perdue d’y remonter et de la faire ressortir.
I

La chute de M. Giolitti n’a certes pas été inattendue. On peut dire que le sol tout entier de l’Italie était sapé et miné sous ses pieds. M. Giolitti, quoiqu’il ne paraisse pas homme à devoir soulever de si violentes colères, avait fini par déplaire à tout le monde sans avoir satisfait personne : sauf quelques rares disciples, ses amis étaient presque aussi las de lui que ses adversaires. La Chambre, qu’il avait cru pourtant faire à son image, se dérobait, se cabrait, lui manquait dans la main. Il n’avait pu que traîner péniblement une existence ministérielle embarrassée, poursuivi par les rancunes électorales des candidats combattus et battus ; écrasé par le poids des difficultés financières, — la petite monnaie disparue, le change à seize pour cent, la rente à soixante-dix-huit francs sur le marché de Paris ; —arrêté de temps en temps par des difficultés d’ordre politique, comme l’affaire d’Aigues-Mortes et ses contre-coups, les désordres de Rome, les troubles de Naples et des autres villes ; pris à revers par les groupemens socialistes ou révolutionnaires de la Sicile ; inquiété de la même façon dans les Romagnes et dans les Pouilles ; serré, jusqu’à en étouffer, entre la gêne économique et l’impérieux besoin de créer au Trésor, coûte que coûte, de nouvelles ressources ; broyé enfin entre un scandale et l’autre, entre l’affaire des riz qui jetait bas M. Chauvet, un de ses appuis dans la presse, et l’affaire de la Banque romaine où sombrait M. Tanlongo, qu’il venait de nommer sénateur. A dix reprises, le gouvernement qu’il présidait avait failli se désagréger. Il avait dû changer deux ou trois fois de garde des sceaux. La mort elle-même avait joué contre lui, en lui enlevant successivement quatre ministres, les meilleurs de son cabinet.

Dans la défection de presque tout le pays, M. Giolitti n’avait gardé qu’une petite citadelle, en Piémont, sa province d’origine. C’est là que, cinq ou six semaines avant la rentrée des Chambres, il était allé développer son programme. Il est d’usage, en effet, chez nos voisins de par-delà les Alpes, que le gouvernement réunisse ainsi ses fidèles, chaque année, dans une sorte de Cène politique où il annonce la bonne parole et distribue le pain des forts. Le nombre des convives et des adhérens lui sert à dresser l’état présent de sa majorité : on dit l’état présent, car les majorités sont capricieuses, nous en savons nous-mêmes quelque chose ! Aussi ne néglige-t-on rien pour obtenir des inscriptions : le ban et l’arrière-ban sont convoqués : il n’est pas de sénateur si muet ni de député si obscur auquel on ne laisse croire que la fortune du royaume dépend un peu de sa réponse à l’invitation qui lui est adressée. Les chances de durée du cabinet se comptent, qu’on nous passe le mot, par les couverts. Lorsque la quantité s’y trouve et en outre la qualité, on attend plus patiemment l’épreuve du retour des vacances. M. Giolitti, au mois d’octobre dernier, pouvait sans trop de jactance se vanter d’avoir la quantité ; pour la qualité, on la contestait, relevant, au contrôle, des noms qui ne brillaient pas d’un bien grand lustre.

Comme ces espèces d’assemblées se tiennent en forme solennelle et toutes portes ouvertes, pour que le peuple voie et entende, comme le président du conseil y parle en même temps au Parlement et à la nation, le genre oratoire qui convient est tout indiqué. Il faut frapper l’imagination plus que la raison, saisir plutôt que disserter. M. Crispi n’a point de rivaux dans cet exercice. Le fameux discours de Palerme est un chef-d’œuvre et un modèle, si l’on en juge par le style. M. de Rudini, plus correct mais plus froid, n’a pas atteint à cette maîtrise ; néanmoins, dans le discours de Milan, il y avait encore des formules heureuses et piquantes. C’était comme autant de clous où s’accrochait et se prenait l’attention. Avec M. Giolitti, plus le moindre trait, plus un mot qui sonne et traverse la toile de la tente sous laquelle la table était mise. Il ne se peut concevoir rien de plus terne, de plus lourd que le discours de Dronero et, pour tout dire, si M, Giolitti est tombé, c’est, en partie, que l’Italie, à l’heure où elle avait besoin d’une voix qui chantât l’hymne d’espérance, ne l’a pas senti assez artiste. M. Giolitti a le tort, puisqu’il semble que c’en soit un, d’être de Coni, de Cuneo, une ville qui jouit en Italie de la même réputation que Falaise en France : inépuisable thème à plaisanteries faciles. Il a parcouru une carrière administrative rapide, n’ayant jamais eu, le long de sa route, beaucoup de souci de cultiver les grâces de l’esprit, ni beaucoup de loisir pour le faire. Ajouterons-nous un dernier détail : il ne s’habille pas à la mode de Londres. Sa vaste redingote est légendaire, et Mascagni vient de la mettre en musique : l’Addio di Palamidone. Aucun de ces défauts n’est, évidemment, très grave, à lui seul : il n’empêche qu’au total M. Giolitti n’est pas un ténor suffisant pour être longtemps premier ministre, si le régime parlementaire exige, en tous pays, l’éclat de quelques airs de bravoure.

Quoi qu’il en soit, étant premier ministre, M. Giolitti, conformément à la coutume, avait, le 18 octobre, exposé son programme au banquet de Dronero. La plus grande partie de son discours était, comme on pouvait le prévoir, consacrée aux questions de crédit et de finances : toutefois, M. Giolitti ne pouvait traiter de la politique générale uniquement par prétention. Il l’abordai ! donc, dès l’exorde, et, pour mieux se défendre, tout de suite il attaquait. Que lui reprochait-on, après tout ? D’avoir dissous la Chambre et d’avoir essayé d’en faire une nouvelle, dans laquelle il y aurait vraiment, avec des partis, une majorité de gouvernement. Et qui le lui reprochait ? M. de Rudini, hier encore chef d’un cabinet de coalition. « Le ministère qui nous a précédés, s’écriait M. Giolitti, né d’une coalition de partis politiques opposés, n’avait pas et ne pouvait pas avoir un véritable programme politique… L’expérience a démontré que, sans partis politiques bien déterminés, les institutions parlementaires ne fonctionnent pas, et que les ministères nés d’une coalition de partis opposés peuvent servir à surmonter momentanément des obstacles, mais ne réunissent pas à résoudre des problèmes importans. » L’opinion publique, d’après l’orateur, réclamait énergiquement un gouvernement homogène et c’était ce gouvernement que lui, M. Giolitti, il lui avait donné. « Seulement, c’était briser des traditions, des liens déjà anciens : de là les furieux assauts, livrés dans les deux branches du Parlement, quand le Cabinet s’était présenté devant lui et sans même attendre qu’on ait pu discuter ses propositions. » Blessé de ce mauvais accueil et pour cause de suspicion légitime, le ministère en avait appelé au pays : « Le pays a répondu en élisant une Chambre où les partis politiques sont clairement divisés, où le ministère a rencontré une forte et sûre majorité » qui permet de délier toutes les audaces, comme tous les artifices. Ce qu’il avait fait, M. Giolitti continuerait à le faire. Il s’avouait franchement l’homme d’un parti, mis au pouvoir pour et par son parti. « Je répète que je crois nécessaire au bon fonctionnement du régime parlementaire une division logique des partis politiques et, quant à moi, j’ai travaillé sincèrement à leur reconstitution. Per la stessa via ! Dans la même voie ! » concluait-il. Et, pour finir sur un effet, il dénonçait on ne sait quel pacte ténébreux et quelle menaçante alliance entre « les cléricaux » et « la fraction la plus conservatrice de nos partis constitutionnels », autrement dit : « Le péril est à droite ! »

M. Giolitti s’abusait, en ce moment même, et péchait par excès d’optimisme naturel. Ce qu’il avait reconstitué le plus sûrement, du moins après le banquet de Dronero, ce n’était pas la majorité, mais l’opposition. Il ne dut pas tarder à s’en apercevoir. Jamais harangue ne fut déchirée, dépecée, écartelée comme la sienne : on se moqua de tout, du fond et de la forme, des idées et de l’expression, de la politique et de la langue. Jamais plus vive campagne ne fut menée, que celle qui s’ouvrit. De tous les coins de l’Italie et pendant les mois qui séparaient encore de la rentrée des Chambres, les répliques partent ainsi que des fusées. Sous Depretis et sous M. Crispi, cette opinion publique, que M. Giolitti invoquait, s’était tant soit peu endormie : M. Giolitti la secoue, mais elle a le réveil maussade. L’opposition, — et qui n’en est pas plus ou moins ? — entretient savamment une si méchante humeur. Elle colporte le mécontentement dans les villes et les villages. Que de réunions et de conférences ! Que d’explications fournies à des électeurs qui peut-être n’en demandaient pas ! M. Saporito à Castelvetrano de Sicile, M. Prinetti à Merate, M. Bonghi à Lucera, M. Ettore Ponti à Milan, M. Cavallotti à Belgiojoso, M. Imbriani à Trani et à Corato, M. Giusso à Manfredonia, M. Barazzuoli à Poggibonsi, M. Mecacci à Sinalunga, M. Papadopoli à Adria, partout où il y a un théâtre communal ou une salle d’auberge, députés qui parlent toujours et députés qui parlent rarement, tous parlent, et tous contre le cabinet. Les tempora nubila sont venus. M. Giolitti n’a plus que des amis « affligés » et peu secourables. M. Solimbergo et M. Mussi, ce n’est guère, en face d’une opposition reconstituée qui va de la droite à l’extrême gauche : c’est d’autant moins que l’un d’eux épilogue, ne dit ni oui, ni non, louvoie, barcamena, et que l’autre, cherchant, pour le ministre qu’il soutient, une épithète aimable, ne trouve que « bouc émissaire », capro espiatorio.

Le plus acharné, le plus impitoyable, le plus âpre des adversaires du cabinet est le marquis de Rudini. M. Giolitti l’a pris à partie très imprudemment, lui donnant ainsi, outre les motifs politiques susceptibles de le décider, un prétexte personnel à intervenir. Dans son discours de Dronero, il a dit deux mots dédaigneux, et comme jetés du bout des lèvres, du ministère qui l’avait précédé, qui n’avait rien fait de bon et n’avait pas de programme, si ce n’est de rétablir l’équilibre budgétaire, encore non rétabli. A peine avait-il achevé qu’il recevait la riposte en pleine poitrine : un coup droit, un beaucoup de belle escrime parlementaire, M. de Rudini commençait, ainsi que M. Giolitti, par s’expliquer sur la dissolution de la Chambre et les élections. Oui, l’Italie avait fait du chemin depuis un an, mais en arrière, à reculons. On avait vu s’exercer, sans frein ni mesure, l’illégitime ingérence du gouvernement. M. Giolitti osait se faire un titre d’en avoir appelé de la Chambre au pays ! Mais dans quelles formes, cet appel ? « Avec des préfets de combat, avec des faveurs accordées ou refusées au moment du vote, avec des dissolutions de conseils municipaux, et autres moyens mal connus ou connus en mal, parce qu’ils sont trop connus (mal noti perchè troppo noti). » A ce prix, M. Giolitti osait s’en vanter, « le ministère avait obtenu une grosse majorité et réussi à exclure de la Chambre quelques-uns de ses principaux adversaires. » Mais ce n’est pas de la sorte que se conduit dans un pays libre un gouvernement conscient de ses devoirs : « Quand le ministère en appelle au pays, son devoir est d’attendre le jugement du pays, et non de le capter. »

Puis, le marquis de Rudini s’attache pas à pas à M. Giolitti : il reprend phrase par phrase l’exposé du 18 octobre, — cinq jours après, le 23 octobre, — tandis que la déclaration est fraîche encore dans toutes les mémoires. Les finances et le crédit, M. Giolitti aborde d’un front serein ce sujet redoutable. Et cependant, en quel état laissera-t-il l’Italie ? « Les déficits s’accumulent, la foi publique est ébranlée, les recettes diminuent, le change s’élève, la rente baisse et la solidarité dans le mal entraîne et précipite toutes les valeurs, entamant, avec le crédit de l’Etat, les fortunes privées. » Et si ce n’étaient que les finances, mais tout le reste est à l’avenant, suivant M. de Rudini. Le gouvernement ? Il n’y a plus de gouvernement : les rênes en sont à terre. « Les autorités disparaissent, quand elles devraient paraître. Elles reparaissent quand elles devraient disparaître, elles sont conciliantes quand elles devraient être énergiques, brutales quand elles devraient être prudentes. Le sang est versé et l’on ne sait pas pourquoi, ou plutôt le sang est versé parce que, à Naples comme à Rome, les rênes du gouvernement sont à terre. » Que devient, d’autre part, dans ce naufrage du gouvernement, le prestige de la magistrature ? Cherchez-le, après le procès de la Banque romaine : « Ce procès a posé, devant la conscience nationale, d’une façon impérieuse, la suprême question de l’indépendance absolue et de l’inviolabilité de la magistrature. C’est sur ce cri que l’opposition devrait s’affirmer. » En échange de tant de misères, qu’est-ce que M. Giolitti apporte à l’Italie ? La reconstitution des partis ! Et encore, est-ce bien sûr ? Et d’abord, est-ce un bien ? « Lorsqu’on avance que le transformisme est fini, que la gauche parlementaire est ressuscitée, constituant un parti de gouvernement, on dit deux choses qui ne sont pas vraies. L’honorable Giolitti, imitant l’honorable Depretis, attire à lui des hommes dont il a longuement été séparé. Il n’y a qu’une différence : l’honorable Depretis se tournait à gauche ; l’honorable Giolitti, à droite et à gauche. » M. de Rudini le reconnaît ; il insiste même cruellement : à Dronero, M. Giolitti a fait, en une certaine mesure, acte de contrition. Mais que vaut le pentimento di Dronero ? Ce que vaut la contrition sans le ferme propos. Elle ne suffit pas à faire remettre les péchés.

M. Giolitti ne quitte pas le Piémont avant d’avoir envoyé la contre-riposte, dans un dîner qu’en toute hâte ses amis organisent à Turin. Là-dessus, seconde lettre de M. de Rudini, celle-ci brève, sèche et cassante. Et, comme si les lettres, même écrites aux journaux, ne faisaient pas assez de bruit, M. de Rudini appuie le coup par un retentissant discours, à Palerme. On est au 20 novembre. M. de Rudini a juste le temps de revenir à Rome pour la rentrée. La veille même de la rentrée, un député romain, le plus illustre, — on dirait le seul illustre, n’était le comte Antonelli, un médecin de qui les vieux Romains disent volontiers qu’il ne lui manque que d’avoir soigné Dieu le père, — M. Baccelli clôt la campagne. Il est d’une ironie et d’une verve féroces : on sent le froid de son bistouri. M. de Rudini parlait en grand seigneur, du haut de sa longue barbe blonde, le monocle incrusté dans l’œil gauche, la lèvre à peine plissée d’un demi-sourire et de temps en temps regardant négligemment la pointe de ses escarpins découverts. M. Baccelli, grisé par les applaudissement, se croit à l’amphithéâtre, voit déjà le cadavre et enfonce le scalpel. Est-ce que le ministère est mort ? Pas encore, mais pour les docteurs Tant-Pis, c’est tout comme. Pour d’autres, l’espoir est loin d’être perdu. On s’est livré à de minutieux pointages ; on a lancé de pressans rappels aux partisans sujets à de fâcheux retards, et, la part faite aux abandons possibles, on compte sur une vingtaine de voix de majorité ; car enfin, M. Giolitti l’a proclamé à Dronero ; le ministère a dans la Chambre une majorité que n’a pu entamer « ni la force ni la ruse. » Sa loyale et solide majorité, il la retrouvera le lendemain.

Le lendemain est jour de séance décisive. La commission des Sept y doit déposer son rapport sur l’affaire des Banques. Le président, M. Zanardelli, n’a pas achevé l’éloge funèbre du ministre Genala, que la salle devient houleuse. M. Imbriani, élu après plusieurs échecs, est debout et prête serment. Il ajoute aussitôt : « Je demande la parole. » Le président la lui refuse, et agite sa sonnette. Mais M. Imbriani, de sa voix tonnante, qui couvre le tumulte : « En reprenant ici mon ancienne place, j’éprouve le besoin de déclarer que je m’associe à toute demande tendant à mettre ce ministère, — qui veut la ruine morale et matérielle, politique et économique de notre pays, — en état d’accusation. » L’extrême gauche, la Montagne, trépigne. Le président sonne à tour de bras. Les tribunes publiques grondent et s’emplissent de rumeurs. Enfin, voici l’enveloppe blanche qui contient le rapport des Sept. Qu’en va-t-on faire, de ce rapport ? Le déposer au secrétariat de la Chambre, où tous les députés en pourront prendre connaissance ? Le lire immédiatement ? Le publier le plus tôt possible ? M. Zanardelli a un mot malheureux : « J’ai consulté les précédens et je trouve que le plus analogue est celui de l’enquête sur le brigandage. » Hilarité ; applaudissemens sur tous les bancs. M. Imbriani tonne pour la seconde fois : « Imprimer le plus tôt possible ne signifie pas connaître immédiatement le rapport. En attendant, on vote, dans cette Chambre. S’il y a, dans cette Chambre, des condamnés, ils ne doivent pas avoir le droit d’y élever la voix… Nous allons voir s’il n’y a pas aussi quelque ministre ! » M. Nicotera, qui n’est plus ministre, mais qui l’a été dans le cabinet Rudini, saisit la balle au bond : « Tout de suite ! On a dit qu’il y a des ministres compromis. Eh bien ! vous, les ministres, vous devez être les premiers à vouloir la lumière. » M. Giolitti, apostrophé, se décide : « Ce n’est pas une question de parti ni de gouvernement. Je ne parle que comme député, et me rallie à la proposition de M. Imbriani. »

La proposition est adoptée à l’unanimité. On donne lecture du rapport, MU milieu d’un silence tragique, qui n’est interrompu que lorsqu’on arrive à l’argent fourni pour les élections par la Banque romaine, à la saisie des papiers de M. Tanlongo, aux circonstances qui ont environné sa nomination comme sénateur. Alors, M. Colajanni s’écrie : « Voilà mes inventions ! » et M. Imbriani : « Voilà les voix qui sortaient de la prison ! »

Nous avons eu, hélas ! des séances semblables, en de tristes jours que personne n’a oubliés, mais non de plus mouvementées, de plus poignantes. Au nom de deux ministres que mentionne le rapport, sans les blâmer spécialement du reste, l’émotion arrive à son comble. « Vous êtes en état d’accusation ! Malfaiteurs ! Malfaiteurs ! » C’est toujours M. Imbriani qui mène le chœur et avec lui M. de Felice, le socialiste sicilien. Mais ce n’est pas seulement de la Montagne que ces clameurs tombent sur le cabinet, c’est de la droite, de la gauche, du centre, et des tribunes publiques, chargées à s’effondrer. M. Zanardelli sonne vainement : il ne tient plus la Chambre, il ne préside plus la séance, il n’y a plus de séance, plus de Chambre, plus de président. M. Zanardelli se couvre et s’en va. De véritables hurlemens l’accompagnent jusqu’à ce qu’il soit sorti de la salle. Les députés, pour la plupart, ne bougent pas. On crie : « A la présidence, M. Biancheri ! » M. Biancheri sort discrètement. Il n’y a pas eu de scrutin, mais le ministère est foudroyé. A le toucher du doigt, on le réduirait en cendres. D’ailleurs, on n’aura plus à le toucher. M. Giolitti ne retournera à la Chambre que pour annoncer sa démission.
II

Le roi avait reçu la démission du Cabinet, en se réservant de délibérer. il fit venir AL Farini, président du Sénat, AL Zanardelli, président de la Chambre, d’autres hommes politiques capables de le renseigner et, quand il eut mûrement réfléchi, il confia à M. Zanardelli le mandat de former un nouveau ministère. Comme il n’y avait pas eu de vote, et comme M. Giolitti s’était retiré sans avoir été renversé, l’hésitation était permise. M. Giolitti n’avait pas fait une politique différente, dans ses grandes lignes, de celle de ses prédécesseurs. Ni lui ni personne n’en eût pu faire une autre. Depuis 1882, la politique extérieure de l’Italie est fixée et comme immobilisée par la Triple Alliance, et, depuis plusieurs années, sa politique intérieure est, pour ainsi dire, réduite à la solution de la question financière. La seule indication que le roi pût avoir, il la trouvait dans une rumeur persistante. Depuis que l’on avait des doutes sur la solidité du ministère Giolitti, c’est-à-dire depuis plus d’un an, M. Zanardelli passait aux yeux de tous pour être le président du conseil désigné. On disait même que, lorsque la crise éclaterait, elle ne le prendrait pas au dépourvu, qu’elle serait aussitôt résolue que connue, et qu’il avait un cabinet tout prêt. On supposait que, de longue date, l’unique ambition de M. Zanardelli était la présidence du Conseil et qu’il n’avait accepté la présidence de la Chambre qu’afin d’en être rapproché. On rappelait ses antécédens ; on le montrait, ministre des grâces et de la justice dans le premier ministère Crispi, un peu jaloux de M. Crispi, un peu ombrageux et inquiet, plus occupé de son portefeuille de demain que de son portefeuille d’aujourd’hui. (C’est moins rare qu’on ne le croit peut-être ; de cette disposition aussi, nous avons eu des exemples chez nous, et il est de la nature de l’homme de penser à ce qu’il sera après le déluge.) Personnellement, M. Zanardelli niait tout projet qui pût déplaire à M. Giolitti, et comment, en effet, homme de parti, homme de gauche, se fût-il posé en rival de cet homme de parti, de cet homme de gauche, qui était, par définition, le chef de la majorité ? Mais la guerre parlementaire, comme la vraie guerre, a ses blessés ; si le drapeau tombe, il faut le relever et ne pas le laisser à l’ennemi, parce que le chef est là, gisant. Tant que M. Giolitti le tenait d’une main non défaillante, M. Zanardelli ne voulait pas être soupçonné de songer à le lui prendre. Une fois AI. Giolitti hors de combat, il n’y avait plus à lui prendre, il n’y avait qu’à sauver le drapeau. Au demeurant, comme président de la Chambre, M. Zanardelli n’avait-il pas fait de son mieux pour couvrir la retraite de M. Giolitti, allant jusqu’à lever la séance, malgré toutes les protestations ? Il s’était si fort compromis, en ce dernier jour, précisément par la partialité qu’il avait témoignée envers le cabinet, qu’il avait presque dû faire des excuses à la Chambre, et que ceux mêmes qui l’opposaient naguère à M. Giolitti professaient à présent qu’il devait être écarté des affaires, comme trop suspect de giolittianisme.

Il semblait difficile, maintenant, que le roi lui confiât le mandat, mais à qui serait-il confié ? A M. de Rudini ? C’était lui, bien évidemment, le principal auteur de la chute du ministère, si ce n’est dans la Chambre et devant le Parlement, au moins dans l’opinion et devant le pays. Mais où recruterait-il une majorité ? il eût fallu lui remettre, avec le décret même qui le nommait président du conseil, un décret en blanc de dissolution de la Chambre. Appellerait-on M. Crispi ? Mais M. Crispi se recueillait depuis sa propre chute ; on n’avait entendu sa voix que comme une voix d’outre-tombe, venant du rocher de Quarto et, célébrant les gloires d’autrefois, l’épopée des Mille. Il passait dans sa villa de Naples la moitié de ses jours, et l’autre moitié en Sicile. Il était devenu un grand silencieux, que les reporters eux-mêmes n’abordaient que timidement. Les déplorables incidens d’Aigues-Mortes, qui eussent, quelques années auparavant, fait bouillir son sang dans ses veines, ne l’avaient point tiré de sa réserve. L’Italie, ce soir-là, avait retrouvé le cri poussé jadis sous Depretis : Vogliamo Crispi ! et M. Crispi avait peut-être été le seul Italien à ne pas dire ce qu’en d’autres temps il eût dit lui-même : « Nous voulons Crispi ! » Il s’était obstiné dans le silence, et l’on sait que le silence vient aisément à ceux qui le cherchent. Si, par hasard, on surprenait un de ses entretiens intimes, c’étaient des paroles nouvelles, novissima verba, qui annonçaient un nouvel homme. Où en était M. Crispi, le Crispi nouveau, dans cette opinion, plus souveraine aujourd’hui que les souverains mêmes ? Pour que le roi l’appelât, l’opinion l’appelait-elle ? Aigues-Mortes effacé, c’était surtout du premier Crispi qu’elle se souvenait, et elle sentait encore sa main qui lui avait paru pesante, forte, mais trop forte. Elle le désirait à la fois et le craignait, le désirait dans les heures de passion et le craignait dans les heures calmes : un sentiment étrange, mélangé et intermittent, comme un amour sans affection. Ce qu’elle aimait le plus en lui, n’était-ce pas la fougue et la hardiesse, n’était-ce pas l’ancien Crispi, contenu et dompté par le Crispi nouveau ? De quel air accueillerait-elle ce Crispi d’où Crispi serait absent ? Dans le cas où il reparaîtrait, combien dureraient les heures de passion ? C’est apparemment sur quoi le roi n’a pas manqué de s’interroger et il a, tout d’abord, mandé M. Zanardelli, qui a aussitôt commencé ses démarches.

Alors, on a vu clairement qu’il n’avait pas un ministère tout prêt. Sa première pensée, — la bonne, — avait été de constituer un cabinet sur une base parlementaire très large, d’aller chercher, sans regarder aux bancs où ils siégeaient, les hommes les plus aptes à faire des ministres en une circonstance critique de la vie de la nation, de s’adresser à leur patriotisme et de leur demander compte, non de leurs opinions, mais de leurs résolutions. Point de parti, ni de gouvernement de parti ; point de gauche ni de droite : l’Italie. Pourquoi ce premier projet n’a-t-il pas abouti ? Pourquoi M. Zanardelli n’y a-t-il pas persévéré ? A cause des remontrances de ses amis ou des refus de ses adversaires, ou sans doute pour l’une et l’autre de ces raisons ? Toujours est-il qu’au bout de douze jours de courses et de combinaisons inutiles, M. Zanardelli n’avait ni M. Saracco, ni M. Sonnino Sidney, regardés universellement comme les ministres nécessaires des finances et du trésor. Bien plus : il n’avait pas du tout de ministre des finances ; le comte Guicciardini auquel, en dernier lieu, il en avait offert le portefeuille, ayant cru devoir le décliner. Parti d’une base très large, M. Zanardelli l’avait peu à peu rétrécie, si bien qu’au lieu d’occuper toute la Chambre, elle était ramenée aux limites de la gauche et d’une certaine gauche. On n’y trouvait aucun des noms que l’on aurait souhaité d’y voir ; en revanche, on y trouvait des noms que l’on n’était pas sûr d’avoir jamais vus. M. Zanardelli donnait le trésor à M. Vacchelli, l’instruction publique à M. Gallo, les sceaux à un sénateur, M. Inghilleri, les postes et télégraphes à M. di Blasio. Il donnait les travaux publics à M. Fortis, ancien sous-secrétaire d’Etat de M. Crispi et démocrate légalitaire, dont le dernier discours avait, par l’ampleur de ses conceptions, épouvanté les gens sensés. A la marine, il gardait l’amiral Racchia ; il mettait à la guerre le général San Marzano, et aux affaires étrangères le général Baratieri. Pour lui, il prenait l’intérieur avec la présidence du conseil. Tel était l’assemblage, la compagine, qu’il soumettait à la ratification de la couronne, ne se dissimulant pas que, nulle part, ce ministère ne soulèverait d’enthousiasme. On le qualifiait sévèrement, mais finement, en disant que M. Zanardelli avait, au bout de douze jours, fait un Cabinet de sous-secrétaires d’Etat. Enfin, il était fait, et, telle quelle, la liste n’attendait plus que l’approbation du roi, lorsqu’on apprit que le général Baratieri retirait son consentement.

C’était encore une fois la combinaison à vau-l’eau. Les partisans quand même de M. Zanardelli se montraient fort émus et donnaient de ce fait, peut-être très simple, des explications entortillées. Ils voulaient qu’il y eût du mystère là-dessous. Le général ne s’en allait pas de lui-même : on cédait, on le faisait céder aux représentations de l’Autriche, choquée de l’attribution des affaires étrangères à un Triestin qui avait préféré l’armée italienne à l’année autrichienne. L’ambassadeur d’Autriche à Rome, le baron de Brück, démentait hautement ces racontars, mais sans convaincre les sceptiques et, moins on en savait, plus on en disait. On ne laissait même pas en dehors et au-dessus des bavardages la personne respectée du roi. On ergotait sur ce que lui permettait ou ne lui permettait pas son droit constitutionnel. Avait-il ou n’avait-il pas le droit de juger la liste qu’on lui présentait ? M. Bonghi a démontré théoriquement et pratiquement qu’il en avait le droit absolu, que c’est le droit absolu du prince dans les Etats constitutionnels [1]. M. Zanardelli ne le contestait pas, à la vérité, mais il plaçait le roi en face d’un dilemme : ou signer, même à contre-cœur, les décrets de nomination ou lui reprendre à lui, M. Zanardelli, le mandat dont il avait été officiellement investi et qu’il ne rendait pas de son bon gré. La démission anticipée du général Baratieri est venue, heureusement, défaire la liste et trancher la difficulté. Sans elle, ou le roi ne pouvait user de son droit, ou il était découvert, et M. Zanardelli. président de la Chambre, ruinait une de ces fictions sur lesquelles est fondé le régime parlementaire et qui sont de son essence même.

Tout s’est arrangé pour le mieux ; la pyramide à base trop étroite qu’avait laborieusement construite M. Zanardelli, et à laquelle il manquait déjà une pierre d’angle, s’est écroulée, dès qu’une autre pierre d’angle a été arrachée. Il a fini par où il eut dû commencer ; il a résigné le mandat qu’il n’avait pu suffisamment remplir. Et il a repris le chemin de ses lacs lombards, le chemin d’Iseo et de Brescia, non sans commettre une dernière faute : celle de publier la lettre qu’il avait adressée au roi. Quand la paix sera redescendue sur lui, la paix qui habite les solitudes, il n’aura pas de peine à se persuader que si son ministère n’a pas vécu, s’il est mort avant que de naître, c’est, bonnement et naïve ment, que ce ministère mort-né n’était pas viable. Juriste de grande science et orateur de grand talent, en dépit de tous ses mérites, de son intelligence et de son caractère, qui en font une des figures les plus honorées de l’Italie, M. Zanardelli n’a pas su être, lorsque le reste ne servait de rien, un chercheur et un inventeur d’hommes. — Il n’a pas su le premier mot de l’art d’échouer adroitement, le plus important de tous les arts, pour les hommes d’Etat, après celui de réussir.


III

M. Zanardelli n’a pas de chance : M. Crispi en a beaucoup, à supposer que ce soit une enviable fortune que de gouverner en ce temps-ci. Il fut un temps où le gouvernement était un métier comme un autre, qui s’enseignait et s’apprenait, dont le secret tenait en un corps de règles ou de préceptes ; il n’avait à remplir qu’une tâche peu compliquée, et n’employait que peu d’instrumens et des instrumens assez simples. Mais les Etats se sont accrus, et, dans chaque Etat, l’objet de la politique est devenu plus complexe. On ne peut plus s’en remettre de rien à l’inspiration ni au hasard. La politique, même pratique, est devenue une science ; il en résulte que plus s’étend le domaine du gouvernement, plus le personnel gouvernemental est et doit être limité. Le ministère que M. Crispi a fait, c’est, ou à peu près, le ministère que M. Zanardelli a voulu, mais n’a pas pu faire. On y trouve M. Sonnino Sidney et M. Saracco qu’on ne trouvait plus sur la liste de l’ancien président de la Chambre. On y trouve M. Boselli auquel M. Zanardelli avait pensé. M. Crispi prend l’intérieur que, lui aussi, M. Zanardelli s’était réservé. Le baron Blanc a les affaires étrangères, M. Sonnino les finances, M. Saracco les travaux publics, le général Mocenni la guerre, l’amiral Morin la marine, M. Calenda de Tavani la justice, M. Baccelli l’instruction publique, M. Boselli l’agriculture et le commerce, M. Maggiorino Ferraris les postes et télégraphes. M. Sonnino a, en outre, l’intérim du trésor et c’est là qu’on peut admirer la chance de M. Crispi.

Un des motifs pour lesquels n’a pu se faire ou s’est défait le cabinet Zanardelli est que M. Zanardelli, on se le rappelle, n’avait point de ministre des finances. M. Crispi n’a pas de ministre du trésor, ce qui est presque aussi fâcheux, et néanmoins il aboutit. Comme M. Zanardelli, il a été, à maintes reprises, contrarié dans ses intentions. Il avait offert à M. Perazzi un des trois portefeuilles des finances, du trésor ou des travaux publics. Avec MM. Perazzi, Sonnino et Saracco, le Cabinet eût renfermé les trois financiers les plus experts de l’Italie, concours inappréciable, en un moment où les finances tiennent une place si importante dans les préoccupations politiques. Soit que M. Saracco n’ait accepté, comme on l’a dit, que les travaux publics, et M. Sonnino que les finances, ne laissant à M. Perazzi que le trésor, soit qu’il n’ait pu s’entendre avec ses deux collègues sur tous les points d’un programme commun, M. Perazzi n’est pas du cabinet Crispi. De même, M. Crispi avait offert les affaires étrangères à une haute personnalité mondaine et romaine, le duc de Sermoneta, un Gaëtani, un arrière-neveu de Boniface VIII, qui fut syndic ou maire de Rome, qui l’était lors du Congrès de la Paix et qui, à ce titre, donna, dans son magnifique palais, une fête dont ses hôtes ont emporté le durable souvenir. La collaboration du duc Gaëtani eût marqué le Cabinet Crispi d’un cachet tout particulier de courtoisie internationale. Le duc s’excusant, M. Crispi s’est assuré des bons offices de M. le baron Blanc. De même encore pour la guerre. Le portefeuille en a été offert coup sur coup à trois généraux : au général Ricotti, au général Pedotti, au général Mocenni. Le général Ricotti — il s’en est expliqué lui-même à la fin de la crise — voulait 14 millions d’économies sur le budget de la guerre et réduisait de douze à dix le nombre des corps d’armée : autrement, il exigeait 20 millions d’augmentation de crédits. Le général Pedotti maintenait les douze corps, ne demandait pas de crédits nouveaux, mais ne consentait pas à des économies. Le général Mocenni ne demandait pas non plus d’augmentation, maintenait le nombre des corps d’armée, et consentait à des économies sur les services accessoires, au profit des services actifs ; il ne réduisait pas d’une unité les 246 millions portés au budget de la guerre, mais ne réclamait pas davantage. C’est au général Mocenni que M. Crispi s’est arrêté. Moins le titulaire des finances, le Cabinet était au complet : il n’y avait plus qu’à obtenir du roi son approbation et à prêter le serment de fidélité.

Ne s’agît-il que de la valeur et de la notoriété de ses membres, on ne saurait établir aucune comparaison entre le ministère ainsi formé et le ministère avorté de l’honorable M. Zanardelli. Il n’est pas jusqu’au plus jeune de ces ministres, jusqu’à celui qui est placé le moins en évidence par le portefeuille à lui dévolu. M. Maggiorino Ferraris, ministre des postes et télégraphes, qui n’ait donné de ses capacités des preuves dont on ne se souvient pas de la part des députés Gallo et di Blasio ou même du sénateur Inghilleri. Mais il y a autre chose. Le Cabinet Crispi a cette base parlementaire très large que M. Zanardelli avait tenté, sans y parvenir, de donner à sa combinaison. La gauche y est, en effet, représentée par trois ministres : MM. Crispi, Morin et Baccelli ; le centre par deux, MM. Sonnino et Ferraris ; la droite, par cinq, MM. Blanc, Calenda, Saracco, Mocenni, Boselli. Du premier ministère Crispi, il ne reste, dans le second, que M. Boselli, qui a passé de l’instruction publique à l’agriculture, — ces déclassemens ou classemens nouveaux se rencontrent ailleurs qu’en France : ce n’est pas seulement chez nous qu’on ne « spécialise » pas les hommes d’État. Au point de vue de la répartition entre les deux Chambres (elle n’est pas plus à négliger en Italie qu’en France), le Cabinet compte trois sénateurs et sept députés, proportion raisonnable. Enfin il a dans le pays lui-même, une base non moins large que dans le Parlement : il y siège un Sicilien, M. Crispi ; deux Toscans, MM. Sonnino et le général Mocenni ; trois Piémontais. MM. Saracco, Blanc et Ferraris ; deux figures, MM. Boselli et Morin ; un Romain, M. Baccelli ; un « Méridional du continent », M. Calenda de Tavani.

Quelques notes biographiques ne seront peut-être pas inutiles ; on juge mieux les faits quand on connaît les hommes. Le baron Albert Blanc, qui l’ignore ? est un diplomate de carrière. Né à Chambéry le 10 novembre 1835, il est âgé de cinquante-huit ans. Editeur de Joseph de Maistre, secrétaire et élève du comte de Cavour, il a conquis ses grades un par un jusqu’à ce qu’il fût appelé par Mancini au poste de secrétaire général du ministère des affaires étrangères. Il a ensuite dirigé diverses légations et l’ambassade italienne à Constantinople, qu’il n’a quittée qu’à sa retraite, pour entrer, du reste, au Sénat. C’est sur le nom du baron Blanc que se sont élevées, à propos de la constitution du Cabinet, les discussions les plus vives. Le baron Blanc est-il un partisan très chaud, ou un partisan tempéré, ou un adversaire de la Triple Alliance ? Est-ce lui, comme le soutient M. Chiala dans son livre Pagine di Storia contemporanea, le principal auteur de l’accession de l’Italie au traité qui liait l’Autriche à l’Allemagne ? Ou bien, comme M. Pierantoni en a revendiqué l’honneur pour son beau-père, cette accession est-elle réellement l’œuvre de Mancini, que M. Blanc n’aurait fait que suivre, loin de le précéder et de le guider ? Quelle conduite a tenue M. le baron Blanc à Constantinople ? Est-il vrai qu’il y ait servi avec un zèle des plus tièdes les intérêts de la Triple ou de la Quadruple Alliance, nous entendons les intérêts de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Autriche, qu’il n’ait eu d’attentions et de sympathie que pour l’ambassadeur de France et que ce soit à cette tiédeur même qu’il ait dû de recevoir, plus tôt qu’à son heure, ses lettres de rappel ? Qu’est-il enfin, ceci ou cela, l’un ou l’autre ? Et pourquoi ne serait-il pas ceci et cela, l’un et l’autre ? D’abord protagoniste ardent de la Triplice, puis, après l’avoir vue à l’œuvre, dans son pays et au dehors, croyant de moins en moins fervent. Pourquoi ne veut-on pas qu’en politique comme en religion on puisse avoir une foi et la perdre ? Ce que M. le baron Blanc était hier nous intéresse médiocrement ; ce qui nous intéresse, c’est ce qu’il est aujourd’hui et ce qu’il sera demain. Comme le baron Blanc est un diplomate, le garde des sceaux, M. Vincenzo Calenda, est un magistrat de carrière. Il a été chef de division au ministère de la justice ; il était, en dernier lieu, procureur général près l’une des cours de cassation. On ne connaît guère de lui, en fait d’acte public, qu’un discours de rentrée où il affirmait l’indépendance de la magistrature vis-à-vis des autres pouvoirs. M. Vincenzo Calenda est le frère de M. Andréa Calenda de Tavani, préfet de Rome, mis en disponibilité, à la suite des manifestations organisées contre l’ambassade de France pour protester contre les meurtres d’Aigues-Mortes.

On dirait presque de M. Guido Baccelli, ministre de l’instruction publique, qu’il est également un ministre de carrière. Non pas parce que c’est la deuxième fois qu’il vient s’installer dans les bureaux de la place de la Minerve, mais parce qu’il est moins encore médecin que professeur, un des professeurs les plus écoutés de l’université de Rome. Il a soixante ans bien sonnés, mais ne paraît pas les avoir, éternellement jeune, avec sa chevelure abondante et drue et sa moustache grisonnante. Doué, par-dessus ses autres dons, d’une prodigieuse activité, combien d’associations préside-t-il ou plutôt quel les associations ne préside-t-il pas ? Personne plus que lui n’approche de M. Crispi par le sens de la grandeur an tique. M. Crispi ne pouvait certainement pas avoir de compagnon qui fût plus près de son cœur. Il lui devait bien un portefeuille, car, depuis plusieurs mois, depuis qu’on était las de M. Giolitti, M. Baccelli s’était fait comme son précurseur, son Jean-Baptiste, le prophète de sa résurrection. Digne des consuls de l’ancienne Rome, tant que M. Crispi est vivant, M. Baccelli ne désespère de rien. Il ne rêve que de Panthéon, de promenades archéologiques, de réformes profondes de renseignement et d’une exposition universelle, où il exposera au monde la merveille du monde, sa chère Rome.

M. Sonnino Sidney, ministre des finances, s’est, de tout temps, occupé de finances et d’économie politique. Il est arrivé à la cinquantaine et va tenir, on n’en doute pas, les brillantes promesses de ses premières années. Ses lumières seront précieuses, et sur les questions techniques et sur la question sicilienne (puisqu’il y a une question sicilienne) ; il apportera au Cabinet les résultats de l’enquête qu’il fit dans l’île avec son parent et ami, M. Franchetti. M. Sonnino est un des promoteurs authentiques de la Triple Alliance. Chaque semaine, dans son journal, la Rassegna Settimanale, il mettait la pointe de l’épée aux reins de Depretis hésitant et le poussait vers Vienne et Berlin. M. Sidney Sonnino a été autrefois sous-secrétaire d’Etat de M. Perazzi aux finances. On l’eût sans doute bien étonné, en 1890, si on lui eût prédit un portefeuille dans un ministère Crispi. Il faut se hâter d’ajouter que probablement on eût tout autant étonné M. Perazzi, si on lui eût, en 1890, prédit qu’en 1893 M. Crispi s’adresserait à lui. Les dessins satiriques d’alors s’amusaient à représenter M. Crispi nageant avec précaution entre M. Perazzi Charybde et M. Magliani Scylla. M. Saracco se fût moins émerveillé de l’aventure, ayant été déjà ministre des travaux publics de 1887 à 1889. Mais qui donc eût cru, il y a trois ans, que M. Crispi était si près de faire un cabinet où l’on compterait deux membres du centre, cinq membres de la droite et, parmi eux, le vénérable M. Saracco, un des piliers, une des colonnes de la droite ? M. Boselli, à la bonne heure, quoiqu’il soit, lui aussi, de la droite. M. Crispi n’avait pas eu, sous son précédent consulat, de témoin plus inébranlable : ensemble ils étaient montés au pouvoir, ils en étaient tombés ensemble. M. Boselli avait mis au service de M. Crispi les ressources d’un esprit très souple et très résistant à la tâche, très informé et très alerte, en dépit de son goût un peu excessif pour certaines formules. Le ministre des postes et des télégraphes, M. Maggiorino Ferraris, est un nouveau venu, relativement à ces parlementaires éprouvés. Mais c’est un publiciste distingué et peut-être l’un des économistes les plus avisés de l’Italie. Dans une communication récente à un congrès scientifique, il exprimait l’idée que « seuls, les grands remèdes peuvent avoir aujourd’hui un effet : parer aux conséquences d’une direction financière viciée par la faiblesse et les erreurs très graves de la politique monétaire ». Il rappelait le pays à l’exercice de sa vraie force vitale : « l’agriculture qui, seule, peut nous faire remonter aux conditions d’une finance prospère. » — Des deux ministres de la guerre et de la marine, du général Stanislas Mocenni et du contre-amiral Morin, on n’aurait à copier que les états de service, si le général Mocenni n’était pas député de Sienne depuis sept législatures et l’amiral Morin, depuis trois législatures, député de la Spezzia. Ce sont, par conséquent, des vétérans de la politique et, l’épithète ne sera pas déplacée en parlant de deux officiers, des parlementaires à chevrons.

Voilà, pour ne rien dire des sous-secrétaires d’Etat, quel est, dans sa substance, le ministère de M. Crispi. Les sous-secrétaires d’Etat sont ce qu’ils pouvaient être, par rapport aux convenances multiples qui en déterminent le choix. Il n’y a que la nomination du comte Pietro Antonelli comme sous-secrétaire d’Etat aux affaires étrangères qui ne puisse pas passer inaperçue pour nous. Le comte Antonelli est l’explorateur africain auquel l’Italie doit, en majeure partie, la colonie Erythrée. Mais il est plus encore, il est avant tout le familier de M. Crispi et l’on peut dire que, tant qu’il est à la Consultà, M. Crispi, qui n’a pas voulu y venir dans les conjonctures présentes, — et cet effacement volontaire montre à quel point il est capable de changer, — M. Crispi, qui n’est pas aux affaires étrangères, y est tout de même en une certaine mesure, et, par le comte Antonelli, y garde du moins un œil et un doigt. Ainsi donc est fait le Cabinet, de ces dix ministres et de leurs sous-secrétaires d’Etat. Avec M. Perazzi au trésor, le duc de Sermoneta aux affaires étrangères, le général Ricotti à la guerre, avec M. de Rudini et M. Nicotera, — si l’alchimie politique où se fondent les partis eut pu permettre cette combinaison, — il eût certainement été supérieur encore à ce qu’il est, mais, étant ce qu’il est, il est certainement supérieur à la moyenne ordinaire des gouvernemens, dans n’importe quel pays parlementaire.

L’essentiel, alors qu’il va falloir que le ministère soit sur à tout instant d’avoir derrière soi l’opinion, est de savoir quel accueil cette opinion lui a fait : chose remarquable et qui est en elle-même un symptôme de la gravité de la situation, elle a été très exigeante et reste, somme toute, très méfiante. Dans le premier moment et rien que sur le nom de M. Crispi, s’est échappé comme un cri de joie : ce mot a sonné comme un Sursum corda ; on se sentait, rien que par lui, comme réconforté, risollevato. C’était le retour aux vastes espoirs. Mais la réaction est venue tout de suite ; elle est issue de la joie même. Si les vastes espoirs allaient ramener avec eux les vastes pensées ? Le nom de M. Crispi, c’était très bien, mais qu’est-ce qui l’accompagnait, quelles moissons ce rayon ferait-il mûrir ? Et, à mesure que les heures s’écoulaient, l’ombre redescendait et s’épaississait. On se souvenait, et l’on redoutait en M. Crispi l’excès de ce que l’on souhaitait.

Les indices sont nombreux et clairs de cet état vraiment psychologique de l’opinion en Italie. « De grandes espérances se sont levées en Italie, dit en propres termes le chroniqueur politique de la Nuova Antologia, sur le retour au pouvoir de M. Crispi… A la Chambre, les partis, comme déjà en 1889, semblent, pour un moment, apaisés, et hors de la Chambre, la majorité sent et croit qu’en Crispi l’Italie trouvera un homme de gouvernement, propre surtout à relever les courages et à rendre au pays la confiance dans ses destinées… » Voici maintenant la réaction : Mais néanmoins on ne sait encore où prendre le fondement de croire « que, de ce nouveau ministère Crispi, la patrie puisse avoir soulagement et salut. » On ne le sait pas, « parce qu’on ne voit pas, on ne sait pas, on ne devine pas avec quelles idées M. Crispi présidera au gouvernement. Il est permis de douter qu’il ait une conception exacte des difficultés réelles qui tourmentent notre pays, et la force de les vaincre. Tout le monde devrait être convaincu que les maux qui affligent le pays dérivent uniquement d’une présomption excessive de la puissance économique (della potenzialità) de la nation et d’une course trop rapide que L’Etat, s’ingérant en tout, a voulu entreprendre pour mettre d’un trait l’Italie au pair avec les autres puissances qui ont une vie séculaire… Si l’on pouvait, d’une manière violente et brutale, ramener sans tarder le budget des dépenses à ce qu’il était, il y a quinze ans, s’il se trouvait un ministère qui dît : Je veux cela et ne veux que cela, et une Chambre qui secondât cette résolution patriotique, il n’y aurait plus de problème financier à résoudre… Mais il n’apparaît nullement que des idées de cette nature puissent se faire jour dans un Cabinet présidé par M. Crispi. »

La Perseveranza tient un langage identique, quant au fond. Elle observe que le Cabinet est plus faible, — ou moins fort, — qu’il n’aurait pu être, puis elle dit : « Nous attendrons, mais nous voudrions bien attendre pour la dernière fois. Nous ne croyons pas seulement d’une extrême importance que le pays sorte d’une situation qui nous paraît plus que grave (oltre modo grave), mais encore d’une importance extrême qu’il en sorte rapidement. Toutes sortes de qualités sont requises pour l’en tirer ; il ne nous reste pour l’instant qu’à espérer que les hommes qui ont entre pris cette œuvre difficile, s’ils sont déjà connus, les aient acquises, — puisque aux précédentes épreuves il n’a pas paru qu’ils les eussent, — s’ils ne sont pas encore connus, qu’ils les possèdent sans que nous et d’autres le sachions. » La Gazzetta Piemontese, fidèle jusqu’au bout à M. Giolitti, se bornait à dire : « L’homme, encore que son choix pût être justifié par une de ces immanentes nécessités de la vie politique des peuples, — qui sont tant de fois illogiques, — n’a point paru à tout le monde le plus approprié aux circonstances. Nous nous sommes fait l’écho sincère de cette impression, en relevant, avec une pleine liberté, la contradiction entre l’homme et la situation, et le peu de logique des accidens qui confient la tache de réparation à l’homme même qui est en si grande partie responsable de l’état actuel des choses. » — Et la Gazette oppose au repentir de Dronero le repentir de Palerme. Le même mot de pentimento se retrouve encore dans un autre journal qui dit : « Le Crispi de 1893 doit être un Crispi repenti du Crispi de 1887. »

Quoi d’étonnant que le jugement le plus équitable ail été ; porté sur le ministère par un philosophe, par M. Bonghi ? combien il y a de sérénité dans ce jugement, et combien de certitude aussi, que le Crispi de 1894 ne saurait être le Crispi de 1887, on s’en rendra parfaitement compte, si l’on se souvient que c’est M. Bonghi lui-même qui renversa M. Crispi, en février 1891, par un discours dont la péroraison jeta la Chambre en un trouble profond : « Voilà, en face de votre ouvrage, les paroles qui me sortent du cœur, de ce cœur qui, depuis vingt ans, soupire et pleure pour la patrie ! » Or, le ministère était à peine formé que M. Bonghi portait sur lui le jugement suivant (dans une réunion électorale à la Petite Bourse de Rome) : « Le ministère que M. Crispi a constitué peut être tenu pour sérieux. Ce n’est pas qu’il ne me paraisse sujet à beaucoup de si et de mais, seulement je crois pieux de les garder en moi, ces si et ces mais… M. Crispi se doit rappeler que, si son nom a été accueilli avec quelque faveur, c’est parce qu’il a la réputation d’un homme fort… Cette opinion a dissipé tant d’autres objections et de si graves. Un homme fort veut dire un homme qui prend ses décisions promptement et affronte sans sourciller la responsabilité de leur exécution. Il a semblé au pays, dans les derniers jours du ministère Giolitti, qu’il était menacé de dissolution, qu’il ne devait pas tarder à tomber en ruines. Il faut que M. Crispi, par son premier acte, le rassure. Il faut que le jour même où il apparaîtra à la tête de l’Etat, où le roi aura reçu son serment, une volonté ferme et large apparaisse, arrivée au gouvernement avec lui, une volonté qui ne recule devant aucun sacrifice, qui sache demander à soi et aux autres le sacrifice de leurs affections et… de leurs revenus. Telle fut, telle se montra la volonté de Quintino Sella, dans un moment moins grave pour les finances italiennes que ne l’est le moment actuel. Le vers de Dante vient à propos : « Il faut qu’ici toute lâcheté soit morte.

Ogni viltà convien che qui sia morta. »

C’est ainsi, c’est dans cet esprit et avec ces restrictions, que l’opinion publique en Italie apprécie la rentrée de M. Crispi aux affaires. Elle réclamait, elle accepte M. Crispi, mais non le Crispi de 1887. Elle ne veut plus de la mégalomanie : « La seule mégalomanie qui soit maintenant permise à M. Crispi, dit ironiquement la Persévéranza, c’est d’être grandement micromane. » Il est impossible de ne pas être frappé de la netteté avec laquelle se dessine à tous les yeux l’exceptionnelle gravité de la situation. « Changer de route, changer de ton ». il n’est question que de changer. Le Crispi qu’on voit revenir doit être un Crispi repentant et changé, à la fois le même qu’il était et le contraire de ce qu’il était : le même par la promptitude de sa décision et sa hardiesse à assumer les responsabilités ; le contraire en tout le reste. M. Crispi n’a pas été le dernier à comprendre ce qu’il y a d’impératif catégorique dans ce vœu, hautement exprimé, du pays, et peut-être même a-t-il mis quelque affectation à faire voir qu’il n’était plus le Crispi d’il y a trois ans. A ceux qui lui montraient le ciel noir, il l’a montré plus noir encore, et, afin de bien marquer que l’heure est solennelle, il a imploré des partis la « trêve de Dieu ». Ce n’est pas de la sorte qu’il eût répondu en 1887 ou même en 1890. Jusqu’au bout dans un sens et jusqu’au bout dans le sens opposé, c’est un pendule qui bat de très amples oscillations. Mais, de ce Crispi à l’autre, que de chemin parcouru ! Il n’a pas, cette fois, atténué les difficultés, il les aurait plutôt exagérées, à ce point que, par un phénomène naturel, l’Italie, devant le portrait qu’il lui faisait d’elle-même, s’est un peu rejetée en arrière. « Eh quoi ! si malade et si fatiguée ! »

Et certes, ce n’est pas trop dire, les difficultés sont énormes. On sait que la Chambre a fait fort grise mine à la déclaration ministérielle. Elle l’a trouvée tout ensemble menaçante et vague, — et menaçante parce qu’elle était vague. En vain, M. Crispi a voulu toucher la libre sensible, en vain il a mis en jeu le patriotisme, cette grande vertu de l’Italie contemporaine, d’autant plus agissante, d’autant plus efficace que la patrie est plus jeune et que, pour la faire, on a plus souffert. La trêve de Dieu ne lui a pas été accordée sans conditions. — D’ailleurs, le caractère des trêves n’est-ce pas de n’être que temporaires ? A la reprise des hostilités, le 25 de ce mois, que se passera-t-il ? On assure que ni les amis de M. Giolitti ni ceux de M. Zanardelli n’ont désarmé. L’extrême gauche, dont la position s’affermit dans la Chambre, et qui gagne en autorité, a, pendant la crise même, lancé son manifeste. Rien, dans son attitude, à la première séance, n’indique Que M. Crispi l’ait su fléchir. M. de Rudini, de son côté, n’a pas définitivement abdiqué entre les mains de M. Crispi. La trêve finie, quand il faudra donner en pâture à la Chambre autre chose que des phrases, même émouvantes et belles, où M. Crispi puisera-t-il ? Sont-ce des économies qu’il apportera au Parlement ou sollicitera-t-il de lui une augmentation des impôts ? Mais des économies, sur quel chapitre ? Le général Mocenni n’en tolère. pas plus sur le budget de la guerre que l’amiral Morin sur celui de la marine. Les autres ministères ne peuvent fournir que de ces rognures, de ces raschiature, qui ne suffisent pas. Et pourtant, il faut de l’argent. Alors, ce sont de nouveaux impôts. Pour combien de millions, et la Chambre les votera-t-elle ? Non, les difficultés ne sont pas minces et ce sont encore les moindres, que ces difficultés parlementaires. A la rigueur, si la Chambre repousse les propositions du cabinet, M. Crispi pourra la dissoudre et, selon la formule de M. Giolitti, en appeler au pays. Mais quelle Chambre le pays lui renverra-t-il ? Supposons les impôts votés par cette Chambre ou par une autre, est-on certain qu’ils rentreront ? « Les contribuables ne payeront pas ! » criait l’autre jour l’extrême gauche à M. Crispi : « Ils payeront ! » dit-il, avec un coup de poing sur la table. Est-il défendu d’en douter, ’ lorsqu’on voit le nombre des saisies opérées, faute, par les intéressés, d’avoir acquitté des cotes de cinq ou de dix francs ? La recette sera mauvaise, si l’on est contraint de faire escorter le percepteur par les carabiniers. Au fait, la Sicile paraît être au commencement d’une révolution. Contre qui ? Contre le roi ? Pas du tout. On n’entend que « Vive le roi ! » Contre le ministère ? Les paysans, embrigadés dans les Fasci de Sicile, savent-ils seulement qui est ministre, à Rome ? Mais ils savent que la taxe est dure et que l’octroi retranche encore de leur maigre subsistance. Ils n’en veulent, pour le moment, qu’au fisc, à ses agens et aux propriétaires. Seulement, il serait prudent de prendre garde que les plus terribles des révolutions sont celles qui se font pour le pain quotidien, que le mouvement agraire en Sicile est lié étroitement à la politique fiscale, qu’il gagne sur le continent, dans les Romagnes et dans les Pouilles, et que c’est folie de défier les misérables, au-delà d’un certain degré dans la misère.

Le voilà donc, le cercle d’angoisse, dans lequel est prisonnier le gouvernement italien. Voilà dans quelles difficultés il se débat péniblement et, à y regarder de plus près, M. Crispi ne les a pas exagérées. Par bonheur, ces difficultés sont toutes à l’intérieur ; à l’extérieur, rien ne les complique ni les aggrave. Le roi Humbert l’a constaté lui-même ; l’année se présente sous les plus favorables auspices de paix entre les nations. Que les sociétés soient travaillées de toute espèce de convulsions, ce n’est que trop évident et c’est un mal dont on ne sait comment elles se pourront guérir, mais, puisque de tout mal naît un bien, en ce cas aussi, le mal ne va pas sans quelque bien, et c’est que chaque nation a assez à faire chez elle et sur elle-même sans se retourner vers et contre ses voisines. Y a-t-il lieu de se réjouir de ce bien plus que de s’affliger de ce mal, lequel est le plus tolérable ou le moins intolérable de ces deux fléaux, des luttes intestines ou de la guerre étrangère, les hommes d’Etat pourraient se poser la question, mais le plus souvent le fléau les en dispense, les frappe et ne les consulte pas. Ils ne sont pas toujours libres de choisir le mal qu’ils préféreraient et ils ont intérêt à ne pas déchaîner les deux à la fois, car l’un ne serait à l’autre qu’un dérivatif impuissant et la douleur n’en serait, après, que plus avivée. Il y a bien, par suite, comme un gage de paix entre les nations dans les difficultés intérieures de chaque nation, et l’on peut le dire sans un égoïsme cruel qui tirerait froidement son bien du mal d’autrui, puisque aucune nation n’est tout à fait indemne et que, socialistes, anarchistes ou nihilistes, chacune a chez soi ses Barbares. Mais combien ne nous plaît-il pas mieux d’en voir un autre, un autre gage de paix, et qui ne coûtera pas tant de tristesses, dans ce fait que l’Italie, un instant égarée, semble revenir au sentiment de la réalité.

Il n’est que juste de le reconnaître ; s’il y a, sur la terre, un peuple qui ait le sens ou l’instinct politique, c’est celui-ci, c’est le peuple italien. Ce n’est presque pas une métaphore de dire qu’en Italie le sens politique court les rues : aussi n’est-ce pas une métaphore d’ajouter que la conduite des affaires italiennes, au cours des dix dernières années, dénotait proprement une aberration, une perversion de ce sens politique admirable. Le royaume adolescent avait été grisé par sa fortune. Il se ruait gaiement aux abîmes, suivant aux cieux une trompeuse étoile. Non seulement il voulait faire très grand, mais surtout il voulait faire très grand très vite. Il voulait s’avancer par enjambées de géant sur la route de l’histoire, où les trois derniers siècles l’avaient laissé en retard. Essayer de le retenir, c’était s’exposer a toute sa colère : il y avait certaines choses qu’il ne savait pas écouter. Maintenant il écoute. On pouvait lire hier dans un journal italien :

« Le problème ne sera pas résolu si, avant tout, nous ne nous décidons pas à avouer qu’il ne nous est pas possible de nous jeter dans le vaste monde, de nous poser en grande puissance, d’aller à la recherche d’entremises non nécessaires, sans nous être d’abord solidement assis dans notre maison. » Et un peu plus loin (l’article a paru au plus aigu de la crise ministérielle) : « On conçoit comment, en présence d’une telle situation, il n’est pas possible de trouver un homme politique digne de ce nom qui soit disposé à assumer la responsabilité du gouvernement ; aujourd’hui qu’ayant épuisé, pour en avoir largement abusé, tous les expédions imaginables, nous sommes, comme on dit, à la porte avec les pierres. Aucun des hommes politiques italiens les plus éminens, ni, s’il était possible, tous ensemble réunis, ne pourraient réussir à dominer la situation, et à donner à l’Italie un gouvernement qui réponde de son salut, si, avant tout, on ne reconnaît pas que nous nous sommes fourvoyés, et qu’il est indispensable et urgent de nous mettre dans le droit chemin. »

Pas un journal n’eût osé, il y a deux ans, publier ces vingt lignes, et si quelque Italien les eût écrites, on l’eût accusé de lèse-patrie. Aujourd’hui, toute la presse italienne les reproduit et toute l’Italie les approuve. C’est le signe certain qu’elle s’est ressaisie ou commence à se ressaisir. C’est le signe certain qu’elle ne marche plus, les yeux clos, vers l’abîme. La pente est très glissante et elle l’a déjà descendue en partie ; mais n’est-ce pas beaucoup qu’elle le sache et que ses efforts tendent désormais à la remonter ? Nous qui la connaissons et l’aimons malgré tout, nous ne désespérerons pas d’elle. Nous la suivions du bord avec une sympathique curiosité et non, qu’elle le croie bien, avec indifférence, encore moins avec jalousie. Il n’était pas né dans les Gaules, le poète qui a écrit le Suave mari magno. Malheureusement, nous ne pouvons faire plus. L’Italie, revenue, comme elle l’est, au sens des réalités politiques, n’a pas besoin que nous lui disions pourquoi.

Entre elle et nous, on ne le proclamera jamais trop, il n’y a rien, que la Triple Alliance. Mais il y a la Triple Alliance. Nous le savons, l’entrée de l’Italie dans la ligue des puissances centrales est une faute contre elle-même plus encore qu’une faute contre nous. Ce n’est pas nous qui reprocherons à l’Italie d’avoir été, en cette occasion, très machiavélique, elle ne l’a pas été assez. Elle a puérilement cédé aux plus impolitiques de tous les sentimens : à la rancune et à la peur d’imaginaires injures et de périls imaginaires. Nous sommes sûrs que l’Italie, redevenue réaliste dans sa politique, s’étonnera de la chevauchée où l’a entraînée la Chimère, Mais enfin, il n’est pas actuellement en son pouvoir de ne pas avoir perdu, en 1882, le sens des réalités, de l’avoir recouvré en 1887 ou en 1891, et de pas être liée jusqu’en 1898. Elle conviendra seulement que, ce sens précieux, nous le perdrions à notre tour, si nous oubliions que, jusqu’en 1898, l’Italie ne s’appartient pas. Nous ne le perdrions pas moins en lui demandant de sortir avant l’heure d’une alliance où elle n’avait ni raisons d’entrer ni raisons de rester. Nous le savons aussi, ce n’est pas en son pouvoir. Tout ce que nous lui demandons, c’est de s’appliquer à faire que la Triple Alliance soit, pendant les quatre années qui viennent, ce qu’elle a été depuis sa conclusion : une précaution parfaitement inutile.

Pour notre part, et en tant que nous y pouvons quelque chose, nous n’y manquerons pas. Si l’Italie le veut, elle nous retrouvera lorsqu’elle sera libre. Ne précipitons rien ; faisons sérieusement les choses sérieuses. En attendant, abstenons-nous de coups d’épée, de coups d’épingle et de coups de plume. Nous ne devons, pour l’instant, à l’Italie que la justice, mais nous la lui devons. A cet égard, elle ne peut pas regretter, plus que nous le regrettons, le verdict du jury d’Angoulême dans l’affaire du massacre d’Aigues-Mortes. La presse italienne a dit de ce verdict que c’était un verdict politique ; non, ce n’en est pas un : en politique pure, on eût dû condamner, puisqu’on avait un Italien parmi les accusés et que l’on pouvait établir de la sorte le tort des uns comme des autres. Le jury ne l’a pas fait : a-t-il pensé, ce serait l’hypothèse la plus honorable pour lui, qu’il n’avait pas sûrement devant lui les vrais coupables, que le vrai coupable, c’était la foule ou, pis encore, deux foules surexcitées, dont le crime est collectif et, par là même, échappe à une répression personnelle ? Un acquittement fondé sur ces motifs, — et l’on ne voit pas sur quoi il serait fondé, en dehors d’eux, — ne ressemble en rien à une absolution. Il n’exclut point d’autres réparations de droit. Peut-être l’Italie pouvait-elle attendre davantage. Mais, excusable de se plaindre, le serait-elle de s’indigner, après avoir, nous le rappelons sans aigreur, répondu aux meurtres d’Aigues-Mortes par les troubles de Naples et le siège du palais Farnèse ?

Le plus sage n’est-il pas, toute passion rejetée, et toute fausse gloire, pour nous, d’offrir, comme nous le faisons, et pour l’Italie, d’accepter les réparations de droit, autres qu’une condamnation, qu’il dépend de nous et qu’il est de notre volonté de lui donner ? Ce que nous avons de plus pressé à faire, elle et nous, c’est d’enterrer tous les cadavres et, dans la fosse où nous les déposerons, d’enterrer avec eux toutes les provocations, toutes les polémiques irritantes. Si nous le faisons, si l’Italie veut le faire, peu nous importera que le président du conseil italien soit M. Crispi ou un autre. Le Crispi démesurément idéaliste ou idéologue de son premier ministère était un grand danger dans une Italie d’une idéologie ou d’un idéalisme également démesurés. Dans une Italie réaliste, rentrée en possession du sens politique supérieur qui, historiquement, la distingue, un Crispi, même idéologue, ne serait plus un grand danger. Si éminente que soit sa personnalité, un homme, en politique et dans ce temps surtout, ne peut rien sans un peuple.

Mais, de même que l’Italie, il parait que M. Crispi s’est ressaisi et qu’il a changé. Pourquoi pas ? A ceux qui l’en blâmeraient, qui le taxeraient d’opportunisme (ce n’est au surplus, qu’une forme du réalisme politique), il répliquerait, comme Robert Peel, avec Cicéron : « J’ai appris, j’ai vu, j’ai lu, je tiens des hommes les plus instruits et les plus clairvoyans, dans cette République et en d’autres Etats, que les mêmes avis ne doivent pas toujours être soutenus par les mêmes personnes, mais bien tous ceux qui sont requis par l’intérêt public, par la nature des temps, par des raisons de concorde. » Quelqu’un qui l’a approché de près a dit de M. Crispi : « Je ne crois pas que son meilleur ami puisse se vanter de le connaître à fond. » Pour nous, il nous suffit de savoir que l’Italie de 1894 ne s’accommoderait pas du Crispi de 1887, et de penser que M. Crispi le sent assez profondément pour n’être point, dans son second ministère, ce qu’il était dans le premier.


CHARLES BENOIST.

  1. Article de la Nuova Antologia du 12 dcc. 1893. Il diritto del Principe in uno Stato libero.