La Culture du Coton en Algérie

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LA
CULTURE DU COTON
EN ALGERIE

L’Algérie et la Crise cotonnière, par M. Antoine Herzog, manufacturier, membre du conseil général du Haut-Rhin ; in-8°, 1864.

Depuis que la guerre sévit dans l’Amérique du Nord, les industries que le coton alimente sont en quête d’un approvisionnement régulier. Au début de cette guerre, les illusions étaient permises : on pouvait croire que le grand dépôt américain se rouvrirait promptement et par la force des choses ; les événemens, en se succédant, ont détruit ou du moins ajourné cette éventualité. De plus en plus il est démontré que l’Europe, sous peine de graves souffrances, doit chercher ailleurs l’équivalent des masses de matière brute qui, des entrepôts de Charleston, de Savannah, de Beaufort, de Mobile et de la Nouvelle-Orléans, arrivaient à jour fixe et périodiquement sur nos quais pour entretenir l’activité de nos fabriques. Les hostilités dussent-elles cesser dans un court délai par un pacte que rien ne laisse prévoir ou par un épuisement des partis : le réveil des cultures américaines, ou transformées ou laissées à l’abandon, ne s’en ferait pas moins attendre. C’est donc un souci non d’une heure ni d’un jour que ce vide dans l’approvisionnement ; de longtemps il ne donnera de relâche aux intérêts qui s’y rattachent et aux bras qui y trouvent de l’emploi. À diverses reprises, on a, dans la Revue, indiqué la part que nous pouvions y prendre ; des faits récens ou prochains nous fournissent l’occasion d’y revenir avec plus de détails.

Sur tous les points du globe propres à la culture du coton, l’élévation des prix a déterminé un mouvement naturel de production, auquel l’Angleterre a prêté son appui par l’envoi de nombreux agens, par une distribution judicieuse de ballots de semences et d’engins, perfectionnés. Non-seulement le coton a reparu sur des terres que la rivalité américaine avait pour ainsi dire désarmées, mais il s’est introduit dans des contrées qui étaient jusqu’alors restées étrangères au traitement de la plante et aux échanges dont elle est l’objet. Toute l’Asie équinoxiale a fourni son contingent, depuis l’Inde, où les cultures ont pris un développement vigoureux, jusqu’à la Chine, qui, venue en ligne plus tard, a, dès la première campagne, montré une grande puissance. Le Brésil a suivi l’élan, la Jamaïque s’y est associée ; il n’est pas jusqu’aux côtes de l’Afrique qui n’aient été témoins de quelques essais, à Lagos et au Port-Natal. Plus près de nous, presque à nos portes, cette révolution dans les cultures a pris des proportions qui étonnent, et c’est à quoi je m’attacherai surtout comme élément de comparaison. Le bassin de la Méditerranée est notre vrai domaine, à la fois continental et colonial. Comment les rôles se sont-ils distribués entre les riverains ? Le plus brillant ne nous est pas échu. L’activité s’est montrée plus sérieuse là où la civilisation peut passer pour inférieure. Toutes les régions levantines, où l’exploitation du sol est arriérée, où les procédés restent informes, ont pris dans l’approvisionnement une place qu’on ne pouvait attendre ni de leur apathie naturelle, ni de leurs institutions énervantes. L’Égypte, qui en 1859 fournissait à peine 60,000 balles de coton à nos marchés d’Europe, en a livré 230,000 en 1863, en livrera 300,000 en 1864. L’Anatolie et la Syrie, réduites naguère à une production insignifiante, en sont arrivées à 100,000 balles, la Roumélie et les Dardanelles à un chiffre équivalent ; Chypre et l’Archipel, la Grèce et ses annexes s’éveillent et prennent leur rang. Moscou tire du Caucase 10 millions de kilogrammes ; les Deux-Siciles et Malte ont pu récolter, presque du premier jet, 50,000 balles de cotons d’un poids analogue et d’une qualité presque égale a ceux de la Louisiane. Récapitulation faite, c’est un bloc de 600,000 balles qui, de tout le circuit du bassin, est venu diminuer les vides de nos entrepôts.

Voilà le lot des productions rivales : quel a été le nôtre ? Nous en sommes, pour l’Algérie entière, à 4,000 balles ! Non-seulement, depuis les événemens d’Amérique, les quantités n’ont point augmenté, elles ont décru. Il est facile de s’en convaincre par le rapprochement des surfaces exploitées d’année en année, à partir de 1852. A cette date, les cultures n’embrassaient que 42 hectares ; en 1853, elles s’élèvent à 474 ; en 1854, à 1,720 ; en 1856, à 1,925 ; en 1858, à 2,053. C’est l’apogée, et un fait à remarquer, c’est que cette extension est antérieure aux temps de disette. Les États-Unis demeurent les maîtres de nos marchés et y versent en 1859 près de 3 millions de balles. Il était à supposer que leur retraite fournirait à l’Algérie l’occasion d’un nouveau et vif développement : c’est le contraire qui a eu lieu ; les quantités descendent ou sont stationnaires : 1,475 balles en 1859, 1,484 en 1860,1,209 en 1861, 1,477 en 1862. L’abaissement est plus significatif encore quant au nombre des planteurs. Au début, c’est la petite propriété qui domine ; la culture du coton est presque du jardinage. Les 1,720 hectares exploités en 1854 se partagent entre 1,417 planteurs ; le lot moyen de chacun est de 1 hectare 1/4. En 1858, la moyenne monte à 2 hectares ; 2,053 hectares se répartissent entre 1,005 planteurs. À partir de ce moment toutefois, la culture se concentre en moins de mains ; le nombre des planteurs roule de 3 à 400 de 1859 à 1861, avec un lot de 4 hectares environ pour chacun ; en 1862, il n’y a plus que 113 planteurs pour 1,477 hectares, c’est-à-dire l’équivalent de 13 hectares par planteur. Les deux termes extrêmes sont donc ceux-ci : 1 hectare 1/4 à l’origine, 13 hectares à la fin d’une période de dix ans. Quant à l’étendue des surfaces cultivées, de 2,053 hectares qu’elle avait atteints en 1858 ; elle s’abaisse en 1862 à 1,477 hectares, et en même temps, du chiffre de 1,417 planteurs en 1854, on descend à celui de 113 en 1862 : d’où cette conséquence que pendant que sur le reste du bassin de la Méditerranée le mouvement des cultures s’atteste par un grand accroissement de produits, il languit dans notre colonie d’Afrique tant pour les surfaces exploitées que pour le nombre des exploitans.

Il y a dans ces faits une sorte de marche à rebours qui demande quelques éclaircissemens. On s’explique mal en effet comment des circonstances qui ont agi partout ailleurs comme aiguillon se sont changées dans nos possessions en causes d’inertie, comment à des prix de venté cinq fois plus élevés nous n’avons répondu que par des signes d’impuissance, comment, après avoir développé nos cultures quand l’Amérique était maîtresse des marchés, nous les avons ralenties quand les violences d’une guerre civile l’en ont éconduite. Les autres pays du globe se seraient partagé sa dépouille, et seuls nous n’en aurions pas profité ! Pourquoi cela ? C’est une triste histoire, et elle nous enseigne une fois de plus que la main de l’état gâte souvent ce qu’elle touche. Vers 1852, il y eut pour la culture du coton un de ces engouemens qui nous sont familiers, viennent on ne sait d’où, et, à peine nés, dépassent la mesure. N’importe à quel prix, on résolut de produire le coton sur une grande échelle, et on songea naturellement à l’Algérie, qui est notre jardin d’essai. Rien ne fut épargné pour stimuler le zèle du colon et éloigner de son chemin jusqu’à l’ombre d’un risque. La première forme d’encouragement fut une distribution gratuite de semences ; elle n’eut qu’un médiocre succès. La seconde frappa plus juste : l’état se porta acquéreur des produits, et par suite garant des bénéfices de l’exploitation. À une prime de 100,000 francs accordée par la liste civile vinrent s’ajouter des prix provinciaux de 2,000, 3,000 et 5,000 francs pour les planteurs, désignés par un concours annuel. Plus tard, ce régime d’exception fut confirmé par l’établissement de primes décroissantes et d’une durée déterminée. C’était plus qu’il n’en fallait pour mettre en éveil les industries et les commerces qui vivent d’un traitement de faveur et se portent du côté où il y a quelque chose à glaner sur le trésor. La marge était belle ; de tous les cliens, l’état est celui qui se montre le plus commode. Aussi les planteurs répondirent-ils à son appel : les cultures furent multipliées à l’envi et sur divers points ; la spéculation agissait à coup sûr, les finances publiques faisaient les frais de toutes les tentatives. C’est à cette période que correspondent les chiffres les plus élevés de la production et des producteurs. On semait du coton partout, à l’aventure, dans les terrains qui s’y prêtaient le moins, si bien que l’état dut bientôt regarder de plus près à ses encouragemens. Les achats directs furent supprimés, les primes furent réduites. Il y eut par contre-coup un temps d’arrêt dans ces cultures artificielles ; il est à croire que, sans la crise américaine, elles auraient presque toutes disparu dans une liquidation définitive. Cette crise apportait un encouragement naturel, l’augmentation des prix de vente. Tel est pourtant l’effet d’un régime de faveur, que les colons n’ont pas trouvé dans cette augmentation des prix une compensation suffisante aux premières libéralités du trésor. En vain une fraction des primes accordées à la sortie a-t-elle été maintenue, cet avantage n’a pas suffi pour donner de la vigueur, à une œuvre commencée sous l’énervement du privilège. Nous sommes malgré tout restés stationnaires, tandis que sans primes d’aucune sorte et par le seul fait de la hausse des prix, les autres riverains.de la Méditerranée multipliaient les témoignages de la plus fructueuse activité.

La même impuissance s’est reproduite dans d’autres essais et sous d’autres formes. Il était impossible que, dans la recherche des pays à coton, l’Algérie fut oubliée ; sa réputation était trop bien établie, L’Angleterre fut la première à y songer. Deux compagnies s’y formèrent, l’une pour le bassin de la Tafna, l’autre pour le bassin de l’Habra. La France ne resta pas en arrière : elle eut aussi deux compagnies, la Compagnie des Colons algériens et la Compagnie franco-oranaise. On n’avait que l’embarras du choix, et ces rivalités, habilement ménagées, auraient pu aboutir à un partage. Des noms très honorables figuraient parmi les souscripteurs, et à eux seuls valaient la plus sûre des garanties. C’était une expérience à faire de bonne foi, sans acception de personnes ni mélange de faveurs ; il ne s’agissait que de remettre la tâche dans les meilleures mains et aux meilleures conditions possibles. On peut parier aujourd’hui librement de ces compagnies : toutes ont échoué, les unes découragées dès le début, les autres renonçant à leurs projets après des négociations pénibles. Le récit de ces échecs serait une page curieuse à ajouter à l’histoire des déceptions administratives. Il suffit de dire que trois ans se sont écoulés depuis le jour où les premières propositions ont été faites, et que chaque jour qui s’écoulait diminuait la convenance qu’il y avait à les maintenir. En de pareilles affaires, l’opportunité tient une grande place ; elles échappent si on ne la saisit pas. D’où sont donc venus les obstacles ? Il y en a deux qui se retrouvent toujours en pareil cas et à titre permanent : le mode de concession et le cahier des charges.


I

Divers systèmes ont été suivis en Algérie pour l’aliénation des terres du domaine : la concession directe d’abord, puis l’adjudication ; l’un et l’autre restent en vigueur dans des conditions facultatives. La concession directe a l’avantage d’être plus prompte et plus simple ; elle est de règle aux États-Unis, où elle est sortie du privilège pour entrer dans le droit commun. Point de lenteurs, point de formalités, point de distinction blessante entre les résidans et les émigrans. Une faculté de préhension est reconnue en faveur de quiconque défriche et cultive une terre vacante ; veut-on une cession plus régulière, elle a lieu sur une déclaration qui en désigne l’assiette et la contenance. Dans l’un et l’autre cas, qu’on se soit préalablement emparé du sol ou qu’on l’ait acquis en vertu d’un titré, la possession est définitivement consolidée par le paiement d’un droit fixe d’un dollar et quart l’acre, c’est-à-dire de 16 fr. 50 c. l’hectare. Le gouvernement n’entend être juge ni de la qualité des terres ni de la convenance qu’il y aurait à les exploiter ; il a compris les embarras où le jetteraient les classemens et les catégories. Le point de vue où il s’est placé est supérieur à la pensée de tirer de chacun des lots qu’il détient tout le bénéfice dont ce lot est susceptible ; il les confond tous dans une clause, uniforme d’aliénation. Son principal intérêt est dans le prompt peuplement et la prompte culture ; il ne spécule pas sur la richesse à naître parce qu’il sait que la richesse, une fois née, ne lui échappera pas, et que dans les formes qu’elle doit affecter, il en retrouvera amplement sa part. Au profit direct il préfère le profit incident, qui est autrement sérieux et durable. Qu’on choisisse les meilleurs lots, qu’on délaisse les plus ingrats, peu importe. À mesure que le peuplement se fait, que la zone cultivée s’étend, un retour naturel s’opère : ce qui d’abord avait été dédaigné a pris de la valeur par le voisinage, par l’état des communications, par les débouchés ouverts, par l’assainissement successif. Là où hier on était en plein désert, des hameaux, des bourgs, des villes ont été créés, la campagne s’est animée de proche en proche. L’avantage dévolu aux premiers occupans se trouve ainsi justifié par les avantages qu’ils ont fait naître autour d’eux, par le prix qu’ils ont donné à ce qui les entoure. Aucun calcul, si savant qu’il fût, n’eût mieux servi l’état que la générosité indistincte avec laquelle il s’est dessaisi, que cette offre à un taux fixe, inscrite dans la loi et applicable à tout acquéreur, sans discussion de qualités, sans acception d’origines, sans autre garantie que l’instinct du propriétaire à tirer parti de ce qui lui appartient. Les faits ont prouvé que cette marche était la bonne, qu’elle allait au but en supprimant les embarras. De 1833 à 1850, 30 millions d’hectares ont été aliénés et livrés au défrichement ; le peuplement s’est mis en rapport avec ce chiffre significatif.

Longtemps le régime de concession directe a été le seul en vigueur dans nos possessions du nord de l’Afrique. Comment se fait-il qu’il soit demeuré inerte, tandis qu’au-delà de l’Atlantique il suscitait tant d’activité ? Aux 30 millions d’hectares aliénés aux États-Unis dans le cours de vingt ans, nous n’avons à opposer, pour trente-quatre ans d’occupation, que 425,000 hectares. Même abstraction faite des années militantes, il y a là une disproportion énorme. D’où cela vient-il ? D’un fait très simple : c’est qu’en passant par nos mains, le régime de concession directe a changé de nature ; au lieu d’être un droit commun, il s’est converti en privilège ; on a voulu choisir, distinguer, s’entourer de garanties. La faveur a eu plus de part aux concessions que les titres réels. Des dévolutions gratuites de 1,000, 2,000 et 3,000 hectares étaient faites à des cliens favorisés, qui n’avaient ni les moyens ni la volonté de mettre le sol en rapport, et qui, le laissant en friche, attendaient l’occasion de le revendre en détail ou en bloc, en prélevant une prime à leur profit sur les véritables exploitans. Ces parasites ont été et sont encore la plaie de la colonisation de l’Algérie ; ses langueurs sont venues en partie de là. Toutes les terres, et naturellement les meilleures, accordées à l’influence, étaient autant d’enlevé au travail et surtout au peuplement. Aujourd’hui encore on les reconnaît à l’absence des maîtres et au manque de soins qui en est la suite. En vain a-t-on pris quelques garanties et imposé quelques charges ; ces garanties ont été annulées par des tolérances, ces charges éludées par un simulacre d’exécution. Il en est toujours ainsi dans un contrôle administratif sujet à des obsessions qui souvent le dominent. Le tort était dans le système, qui a porté les fruits qu’il devait et pouvait porter. On a eu en vue de constituer en Algérie la grande propriété, c’est à la petite propriété qu’il fallait d’abord songer : avec la première, point de peuplement ou un peuplement restreint ; avec la seconde, le peuplement allait de soi, sans effort, par le cours des choses. La terre attirait les bras, et avec les bras de la culture. Surtout point de débats préalables, point ou peu de formalités pour les concessions. Une loi en quelques lignes eût suffi ; sur les lieux, un bureau d’enregistrement eût assigné les lots et formé le nouveau cadastre. Les conflits de bornage eussent été vidés par les tribunaux mixtes ou directs. Il est à croire que si dans l’origine on eût suivi cette marche, on aurait aujourd’hui une Algérie tout autre ; Peut-être les spéculateurs qui promènent leurs loisirs sur le pavé de Paris n’auraient-ils pas assiégé les bureaux de leurs demandes ; dans tous les cas, ils auraient été devancés. Outre les colons que la France eût fournis, il en est d’autres que des affinités naturelles auraient appelés en Afrique. Les insulaires de Malte et des Baléares, qui, à force de patience et d’art, exploitent des rochers pulvérisés, les riverains de l’Espagne et de l’Italie méridionales, pour qui notre colonie est à portée du regard, n’eussent pas manqué d’offrir à l’envi leurs bras pour des cultures qui leur sont familières. Ils en sont les meilleurs métayers ; qu’eût-ce été si, par des tarifs de vente modérés, accessibles à tous, on les eût mis à même de devenir propriétaires ? Un courant d’émigration se fût établi, et on aurait eu par milliers ce qu’on n’a aujourd’hui que par centaines.

Le prétexte dont on s’est couvert pour résister à ces affluens qui auraient constitué la petite propriété est le soin de la défense. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus, et si l’on voulait montrer ce qu’il faut attendre, ce que l’on obtient souvent de la libre initiative du colon, les exemples tirés de l’histoire ne manqueraient pas. Ni la Hollande ni l’Angleterre n’ont empêché des éclaireurs volontaires de s’établir sur les points de Java et des Indes où elles n’étaient pas en mesure de les défendre. Si l’on remonte aux origines de Saint-Domingue, on trouve quelques boucaniers jetés par la tempête au milieu de tribus de Caraïbes. Les conquêtes espagnoles ressemblent à des romans. De nos jours même, ces témérités d’autrefois se rencontrent dans des proportions moindres. Lorsqu’aux États-Unis un émigrant part pour les solitudes de l’ouest, il sait bien qu’il aura à se garder lui-même ; l’état qui lui livre des terres ne le garantit ni contre les malfaiteurs, ni contre les nègres marrons, ni contre les bandes d’Indiens qui infestent cette zone. Il y pourvoira de ses mains. S’il est isolé, il fera de sa maison un, camp retranché avec des palissades, des fossés, des chevaux de frise ; s’il fait partie d’un groupe, il s’enrôlera pour la défense commune, tiendra sa poudre au sec et veillera, ses armes chargées. En même temps il pousse au loin ses cultures et s’en sert comme d’un rempart. D’autres colons arriveront plus tard, qui le couvriront comme il a couvert ceux qui l’ont précédé. Ainsi s’avance sur un, front étendu, par empiétemens successifs, cette civilisation sédentaire qui refoule la barbarie par sa propre force et sa propre vertu. Entre les hordes indiennes et les tribus arabes, le rapprochement, il est vrai, ne serait pas exact. Comme les Mahrattes de l’Inde, comme les clans d’Ecosse avant qu’on ne les eût réduits, ces tribus ont des mœurs militaires qui les rendent redoutables et qu’on semble avoir pris à tâche d’entretenir ; mais il n’en est pas moins constant qu’il est dans l’essence d’une colonisation de marcher en avant au prix de quelques risques, et que la sécurité à lui ménager n’est jamais qu’une sécurité relative. Sa puissance est surtout dans son audace, dans le sort qu’elle se fait, dans la souplesse que met le génie civil à s’approprier les élémens les plus réfractaires. Dans ces conditions seulement, les races se pénètrent et une fusion s’opère, non une fusion artificielle, sujette à des surprises et à des retours, mais cette fusion définitive qui naît du contact des hommes et du mélange des intérêts.

Ce qui reste certain, c’est que le régime de concession directe pour les terres du domaine a marché en Algérie de mécompte en mécompte. D’une part les servitudes de la défense, d’autre part les dévolutions par privilège ont réduit à un cadre très étroit la zone aliénable. Puis, quand elle s’est dessaisie, l’administration n’a pas toujours eu la main heureuse ; souvent on la lui a forcée. C’est au point qu’à un moment donné elle en a éprouvé des scrupules. Pour se mettre à couvert, elle a eu recours à l’adjudication. Des emplacemens ont été choisis, découpés par lots et mis aux enchères. On appelait ainsi tous les acquéreurs sans distinction à faire leurs offres ; on tirait un prix de ce que jusque-là on avait livré gratuitement. Les acquéreurs sont venus, il y a eu des ventes opérées. Pratiqué avec suite, ce nouveau mode d’aliénation eût certainement réussi. Pour cela, il eût fallu en faire une règle et non une convenance d’occasion, ne plus distribuer à titre de don ou par voie d’arrangement direct ce que dans d’autres cas on ne cédait qu’à la valeur réelle, au moyen d’une concurrence établie entre les prétendans ; mais tel est le goût des traitemens de faveur qu’il survit aux abus les mieux démontrés. À côté de l’adjudication, qui est une des formes du droit commun, l’administration a maintenu son droit d’investiture directe. À son gré, elle y renonce ou y revient, alternative commode qui permet de trier les affaires et de varier les contrats.

C’est ce qui a eu lieu pour les terres propres à la culture du coton ; les deux modes de concession y ont été mis en présence et successivement pris et quittés. Suivant que les compagnies agréaient ou n’agréaient pas, on changeait de procédés et de langage. Avec les unes, on prenait des engagemens provisoires qui servaient à éconduire les autres, et, cette élimination faite, on lassait celles qui restaient debout par des charges de détail et des clauses résolutoires qu’elles n’étaient pas d’humeur à supporter. On les décourageait toutes par des lenteurs mortelles pour les spéculations qui vivent d’à-propos. Nées de la circonstance, leur ardeur s’éteignait ou se portait vers des entreprises moins contestées. Il n’est pas à dire que tout fût sérieux dans ces offres : il fallait distinguer, mais distinguer promptement. Peu de spéculations sont exemptes de mélange ; en attendre de telles serait se condamner à l’inaction. Que celle-ci eût en vue là revente des terres plutôt que la culture et conviât la crédulité publique au partage de bénéfices chimériques, que celle-là ne se fût mise sur les rangs que sous l’aiguillon de la rivalité anglaise et surenchérît pour l’évincer, c’était dans la nature des choses ; il n’y avait pas lieu de s’en émouvoir. L’essentiel était d’aboutir, et on n’a pas abouti. La Compagnie de la Tafna s’est retirée la première sur une fin de non-recevoir ; l’administration militaire a déclaré que, dans cette zone et si près du Maroc, elle ne pouvait répondre ni de la sécurité des colons, ni de la tranquillité de la vallée. La Compagnie des cotons algériens, qui demandait 10,000 hectares dans le bassin du Chélif, n’a pas été plus heureuse ; les terres qu’on lui assignait n’étaient pas vacantes, tout au moins y avait-il des doutes sur la disponibilité. Rebutée par les délais et les litiges, la compagnie s’est transformée. Il ne resta dès lors en voie d’instance que la Compagnie anglaise de l’Habra et la Compagnie oranaise, qui prétendaient à la même concession. L’histoire de cette lutte a été écrite par l’un des principaux intéressés, M. Antoine Herzog, manufacturier de Colmar. En détacher quelques traits, c’est montrer à l’œuvre notre mécanisme administratif.

Dès les premiers mois de 1862, la compagnie anglaise de l’Habra avait fait des ouvertures au gouvernement. On était dans la première agitation qui suivit la disette, avec des ouvriers à nourrir et des souscriptions ouvertes pour les assister. L’approvisionnement du coton pesait sur nos fabriques comme un embarras et une menace. L’affaire fut promptement instruite, et dès le 25 juin de la même année un traité signé à Alger accordait à deux Anglais, sous la seule réserve de la ratification impériale, 24,100 hectares de terres du domaine de l’état, situées au confluent de l’Habra et du Sig. L’état se chargeait des travaux de dessèchement et des frais de construction d’un barrage qui, retenant et encaissant les eaux, devait pourvoir à l’irrigation des surfaces concédées. Les contractans, de leur côté, s’engageaient à mettre les terres en rapport au fur et à mesure de leur émergement, sans délai fixe ni obligation impérative, et à payer chaque hectare livré à raison de 80 francs par échéances successives. Le capital annoncé était de 25 millions de francs, qui ne devaient figurer que sur le papier et n’étaient pas une clause étroite. Un cautionnement de 200,000 francs était seul imposé pour répondre de la solidité du contrat. Quelques garanties étaient en outre prises pour l’acquittement des livraisons à effectuer et aussi une réserve faite pour des anticipations qui auraient servi à couvrir une partie des travaux du barrage, évalués à 2 millions de francs. Ces devis fussent-ils excédés, rien n’en devait retomber à la charge de la compagnie ; ses obligations se réduisaient au paiement des surfaces assainies et susceptibles d’irrigation. Tel était ce marché, qui a causé plus de bruit qu’il n’a eu d’effet. Le tort de la compagnie anglaise a été de prendre un titre précaire pour un titre régulier, et de s’en prévaloir avant l’heure. Plus circonspecte, peut-être eût-elle atteint le but. Au fond, elle avait une constitution sérieuse. Si le capital de 25 millions qui lui servait d’enseigne n’a jamais été réalisé, il est certain qu’elle avait réuni cinq millions de francs dans une souscription publique, lesquels suffisaient, et au-delà, pour une première campagne. Quelques nuages, qui n’ont jamais été dissipés, pesaient bien sur son origine ; mais elle était malgré tout la première en date, s’appuyait sur des signatures données, et eût certainement gagné à attendre, dans une certaine réserve, une sanction qui avait à parcourir encore plusieurs degrés.

Le châtiment d’une publicité prématurée ne se fit pas attendre ; la colonie algérienne s’émut et non sans motif. Cette aliénation faite à des étrangers lui parut un affront et un préjudice. On sait comment les têtes se montent en pareil cas. L’affaire la plus délaissée devient bonne dès qu’elle est recherchée par autrui ; la confiance s’empare alors des plus hésitans ; plus de calculs timides, chacun se porte à l’envi vers ce qui est convoité. Les préventions les plus irréfléchies, s’y mêlaient. Livrer les terres de l’Algérie à des Anglais, quelle imprudence ! Peu s’en fallut qu’on ne prononçât le mot de trahison. Les petites insinuations n’étaient pas épargnées non plus : on croyait avoir l’ennemi en face ; contre lui, tout moyen était bon. Sous ce rapport, notre éducation comme peuple est fort arriérée. Il n’eût pas été indifférent pour les destinées de l’Algérie que la main anglaise s’y montrât à côté de la nôtre, qu’elle y imprimât, comme elle le fait en Égypte ; une direction vigoureuse aux cultures et au traitement des produits par l’emploi des machinés et l’abondance des capitaux. Tout eût été profit dans cet élément nouveau. Les services des arts de la paix ne sont pas de ceux qui admettent des distinctions d’origine ; de quelque part qu’ils viennent, on doit leur faire accueil. les colons de l’Algérie étaient donc mal inspirés dans leurs susceptibilités. Là où leur plainte était plus fondée, c’est quand ils disaient qu’avant de recourir à des étrangers on aurait dû les mettre en demeure, et que cette concession si prompte, si directe, si dégagée de formalités, était un procédé auquel on ne les avait pas accoutumés. Près de ces terres qu’on venait de céder en bloc, il existait d’anciennes plantations, celles du Sig entre autres, qui, achetées par des hécatombes de victimes, étaient peuplées de colons aguerris à qui on allait interdire tout développement. Ils ne pourraient plus désormais s’agrandir que par le rachat et en payant une prime à des spéculateurs de terrains. Si des préférences étaient dues à quelqu’un, c’était à eux ; ils avaient fait leurs preuves, planté et recueilli du coton, triomphé dans tous les concours. L’argent n’était qu’une médiocre garantie comparée à ces résultats obtenus, à une exploitation florissante, à une possession antérieure. Ils n’étaient pas d’ailleurs eu peine de fournir, eux aussi, le capital nécessaire pour se porter acquéreurs. Ils ne demandaient qu’une faveur, c’est que l’enchère fût rouverte en face de ce contrat signé à huis clos. Ils se faisaient forts de trouver au premier appel l’équivalent des sommes que la compagnie anglaise s’était engagée à réunir, et des sommes réelles, tandis que les siennes étaient en partie fictives.

Sur ces impressions en effet, une société fut fondée et prit son siège à Oran. Elle ne fixait pas encore son capital d’émission, mais offrait un cautionnement de 482,000 francs à verser immédiatement comme garantie d’une constitution sérieuse. Elle s’engageait à prendre livraison des terres de l’Habra, dès qu’elles seraient en état, au prix de 100 francs l’hectare au lieu de 80 francs que devait payer la compagnie anglaise. Son projet, et elle en donnait le détail, n’était pas une exploitation d’un seul bloc, mais une division en lots particuliers qui seraient livrés sur-le-champ à la culture. Le premier résultat eût été l’installation de 200 familles sur le bassin de l’Habra avec leurs instrumens de travail. On eût partagé le débit des eaux en raison des surfaces. En réalité, c’était moins une compagnie qui se formait qu’une association dei famille pour ainsi dire. Point d’appel au public, point de souscription poussée à renfort d’annonces. Les souscripteurs s’étaient comptés, avaient mesuré leurs forces et limité leur nombre. À leur tête figuraient les vétérans de la colonisation locale, les principaux lauréats des concours pour la production du coton ; ils avaient fixé leur apport, recueilli des adhésions parmi les petits planteurs. M. Antoine Herzog et son beau-frère, M. Lefébure, député du Haut-Rhin, se chargeaient de tout ce qui restait disponible après cette répartition, jusqu’à la concurrence d’un chiffre total de 5,500 hectares. Les souches étaient remplies par des engagemens nominatifs, accompagnés des signatures les plus valables. L’élan fut tel qu’au bout de quinze jours l’association fût constituée. Le 24 novembre 4862, la proposition partait pour Alger avec une copie des statuts à l’appui. La lettre d’envoi insistait sur les motifs qui devaient faire pencher les préférences en faveur d’une compagnie locale : l’expérience acquise, l’acclimatation achevée, les services rendus, le capital constitué sans bruit au lieu d’un capital à fonder sur des promesses pompeuses, enfin l’exploitation directe avec des noms pour garans et des clauses formelles au lieu de la spéculation indirecte, qui n’avait rien défini et ne s’était expliquée ni sur ses intentions, ni sur ses moyens.

Cette demande, précise dans ses termes, fut pour l’administration algérienne un embarras et une surprise. L’administration était engagée, et dans le cercle de son action ne pouvait se donner de démenti. Ainsi dessaisie, elle n’avait à répondre, et c’est ce qu’elle fit, que par un refus d’instruire. Il n’appartenait qu’au conseil d’état de prononcer, s’il y avait lieu, la déchéance de la compagnie anglaise ; jusque-là les bureaux d’Alger avaient les mains liées. La compagnie d’Oran ne se tint pas pour battue par une difficulté de formes. Elle s’adressa à la seule influence qui pût la trancher, à l’empereur, et obtint gain de cause. Dès lors son dossier fut admis à l’examen du conseil d’état concurremment avec celui de la compagnie rivale. Six mois s’étaient écoulés dans ces préliminaires ; on était au mois de janvier 1863. Beaucoup de temps avait été perdu dans une question où chaque jour avait son prix. Cependant avec un peu de promptitude dans les décisions le mal eût pu se réparer. Les deux compagnies en présence avaient fait leurs justifications ; , en quelques semaines, on pouvait prendre un parti en abrégeant l’instance et écartant les petites chicanes. Il ne s’agissait que de choisir entre les prétendans ou de les concilier. Quatre mois s’écoulèrent encore, au bout desquels le conseil d’état décida que les 24,100 hectares de l’Habra seraient vendus par lots aux enchères publiques. C’était la mise à néant de la proposition anglaise, qui avait pour base une concession directe à prix convenu. La compagnie d’Oran, quoique évincée, était moins atteinte ; elle pouvait, en maintenant ses offres et les autres termes de la transaction étant respectés, se porter comme adjudicataire. Le gouvernement ne lui laissa pas longtemps cette illusion. Par une modification à l’avis du conseil d’état, il arrêta que la vente des terres se ferait non par lots, mais en un seul bloc, à charge par l’adjudicataire d’exécuter tous les travaux de mise en rapport à ses frais et risques. Les termes des deux propositions étaient renversés ; il ne restait plus que des morts sur ce champ de bataille. L’affaire traversait encore une fois la mer pour que l’administration algérienne rédigeât un nouveau cahier des charges. Il est vrai que, par ordre supérieur, on réclamait l’urgence.

Ce changement de front amena des conséquences faciles à prévoir ; les compagnies se désistèrent. Jusque-là, le barrage, exécuté par l’état dans les conditions dont il restait juge, était demeuré à sa charge : c’était à lui de calculer si le prix retiré de la vente des terres était une compensation suffisante aux dépenses qui allaient lui échoir. Ces travaux étaient naturellement de son ressort. Il avait pour les diriger un corps d’ingénieurs, et au besoin, pour les terrassemens, la main-d’œuvre des soldats. Pour les compagnies, c’était une tâche à laquelle elles n’étaient préparées ni par leur constitution, ni par leurs études ; cette tâche les prenait au dépourvu, et comment s’y engager à l’aventure, sans devis préalables, sans instrumens sous la main ? D’ailleurs, en la leur imposant, on ne les laissait pas libres ; au fardeau de la dépense on ajoutait les servitudes de l’exécution. On les livrait presque sans défense à cet épouvantail que l’on nomme le cahier des charges. Des cahiers des charges, il y en a partout quand des services privés on passe à un service public, mais on ne s’y attache qu’à des clauses simples, formelles, essentielles ; les nôtres semblent imaginés pour enchaîner les mouvemens et multiplier les embûches ; on y déploie un art infini à rendre les contrats onéreux et à gâter les entreprises par les gênes de l’exercice. Tout y semble animé de l’esprit de ne concéder une affaire qu’en l’empêchant de marcher. On ne s’est pas départi de cette coutume pour la vente des terrains de l’Habra. Le cahier des charges, on l’a vu, devait être rédigé par l’administration locale et y passer par deux degrés de juridiction, Oran d’abord, puis Alger. Oran se montra accommodant, les conditions n’y étaient pas très dures ; mais à Alger l’on ne sait sous quelle influence le travail fut remanié et empiré. Un luxe de précaution inouï se montrait à chaque page. Eût-on voulu gagner du temps et décourager les adjudicataires qu’on ne s’y fût pas autrement pris. C’est surtout dans les évaluations du barrage que ce sentiment se donnait carrière. Il ne s’agissait au début que de deux millions à débourser ; peu à peu et d’enquête en enquête, le chiffre grossit : 2,400,000 du premier jet, ensuite 2,800,000 et 3 millions, enfin, comme dernier mot et sur nouvel avis, 3,400,000. À l’annonce de ce chiffre, la débâcle des compagnies fut définitive ; toutes leurs offres étaient excédées et au-delà par cette seule charge. La somme, répartie sur 24,100 hectares, donnait un quotient de 145 francs environ par hectare, tandis que les propositions faites roulaient entre 80 et 100 francs. La compagnie anglaise, en se retirant, signifia qu’elle se réservait de faire valoir ses droits à une indemnité pour ses frais de constitution. La compagnie d’Oran, vis-à-vis de laquelle il n’y avait pas d’engagement pris, se contenta de se dissoudre. Seul, M. Antoine Herzog persista ; il résolut de suivre l’affaire jusqu’au bout, et, pour peu qu’elle offrît de chance, de se présenter en son propre nom à l’adjudication.

Ses démarches eurent d’abord pour objet de rendre le cahier des charges plus acceptable. Il avait étudié les lieux avec le coup d’œil de l’ingénieur ; les ouvrages d’art à exécuter lui étaient familiers. Sa fortune lui permettait d’en prendre la responsabilité et de les conduire à bien. Il avait en outre des intérêts de voisinage et des cultures dans le Sig. Pour peu qu’on se fût montré accommodant, le marché pouvait se lier de nouveau, et on eût été sûr, en ouvrant les enchères, d’y trouver au moins un enchérisseur. Les modifications qu’il demandait avaient surtout pour but d’assurer la promptitude de l’exécution. Une année avait été perdue dans les formalités administratives, et pendant ce temps les cultures s’étaient développées partout, excepté en Algérie. Se hâter était le grand point. Quant à M. Herzog, il était prêt, avec des études achevées et des entrepreneurs sous sa main. Le cahier des charges était arrivé à Paris, il devait être discuté par le conseil d’état, en séance publique, le 14 juillet 1863. Son intention était d’y présenter ses observations ; il avait fait plus, il s’était engagé par écrit à paraître aux enchères, pourvu qu’elles eussent lieu à une date rapprochée. Une nouvelle déception l’attendait. Cette séance, qui devait être décisive, n’aboutit qu’à un autre déclinatoire. Le conseil d’état trouva incomplets les projets du gouverneur-général et demanda un supplément d’études ; pour la cinquième fois les dossiers passèrent la mer. Des pièces y manquaient, disait-on, les évaluations des travaux avaient un caractère trop approximatif. Tout autre que M. Herzog eût abandonné la partie ; ces atermoiemens étaient de nature à lasser le plus opiniâtre. Il tint bon néanmoins et attendit. Quatre mois se passèrent ; en novembre seulement, le dossier était de retour au ministère de la guerre, on y regardait l’étude comme achevée et en parfait état. Sur cet avis, M. Herzog partit pour Paris ; le cahier des charges avait reçu des modifications, il désirait les connaître et prendre à ses frais une copie des plans. Il se rendit dans les bureaux de la guerre, les plans n’y étaient plus, on les avait envoyés au conseil supérieur des ponts et chaussées pour les soumettre à une dernière vérification. Au secrétariat-général du conseil supérieur des ponts et chaussées, réponse analogue : les plans étaient chez le rapporteur. Peut-être serait-il possible de ménager à un intéressé l’accès, du domicile du rapporteur, on l’essaierait. Les jours s’écoulèrent, et en s’écoulant enlevèrent à M. Herzog ses dernières illusions. Ce qu’il vit, ce qu’il entendit acheva de faire tomber les écailles de ses yeux. Après dix-huit mois de démarches incessantes, il n’était pas plus avancé qu’au début, Ce dossier, qui allait de Paris à Alger et d’Alger à Paris, d’un conseil à l’autre et du conseil au rapporteur, commençait à lui donner des vertiges. La lassitude le prit, et, comme avaient fait les quatre compagnies, à son tour il renonça.

Telle est l’histoire d’une concession des terres du domaine racontée par un homme honorable, et dont le récit n’a pas été démenti. Il est bon que de pareils faits soient révélés, ne fût-ce que pour l’exemple ; le seul contrôle qu’ils puissent avoir est dans le jugement de l’opinion publique, et rarement ils arrivent jusqu’à ce tribunal. Pour un qui est dans ce cas, mille y échappent. Le dernier mécompte de M. Herzog l’a d’ailleurs bien conseillé ; huit mois se sont écoulés depuis son désistement. L’adjudication des terres de l’Habra n’a été décidée que tout récemment, après vingt-sept mois d’instruction ; l’enchère a eu lieu le 21 juillet 1864, et a été couverte par une offre d’un franc par hectare, plus la charge des frais du barrage, portés à 3,315,000 francs. L’ensemble de ces charges établit le prix de l’hectare aux environs de 140 francs. Le nom de l’adjudicataire est nouveau dans l’affaire ; les anciens soumissionnaires ont persisté, à ce qu’il semble, à se tenir à l’écart ; leurs offres, dans tous les cas, ont été dépassées. Il n’y aura de perdu, si le contrat vient à effet, que le bénéfice du temps écoulé. Un coup d’œil jeté sur les lieux nous permettra maintenant de juger ce que l’état du pays a de favorable aux cultures en projet.


II

Une illusion commune est de croire qu’il existe en Algérie beaucoup de terres propres à la culture du cotonnier. La quantité en est au contraire assez restreinte. Sur les 20 millions d’hectares qui composent la région cultivable, 300,000 tout au plus peuvent être affectés au coton. Deux conditions sont attachées à cette culture, un sol particulier et un sol arrosable. Sur les terrains secs que gercent les soleils d’été, l’exploitation, ou ne réussirait pas ou ne paierait pas les frais de main-d’œuvre ; il en serait de même des plateaux, sujets à de brusques variations de température. C’est donc aux fonds inférieurs qu’il faut limiter les essais, et les meilleurs sont les fonds du littoral. Presque toutes les plaines qui débouchent sur la mer sont composées d’un terrain de transport très meuble avec des couches d’argile toujours mélangées de détritus. Aucune roche ne paraît à la surface, et à quelque profondeur que l’on ait creusé, on n’a trouvé que de l’alluvion formée d’une juste proportion d’argile et de sable. Aux fonds ainsi exposés, un autre avantage s’attache : ils s’imprègnent, sous l’influence des vents du large, d’efflorescences salines favorables à cette végétation. La présence de lacs et de terrains salés prolonge cette zone fort avant dans l’intérieur. C’est sur ces fonds privilégiés que se récoltent les plus belles espèces, les cotons longue-soie, comme on les nomme ; mais la nature du sol ne suffirait pas, pour bien produire, sans la faculté d’irrigation. Le véritable instrument de cette culture est l’aménagement des eaux ; or on sait quel en est en Algérie le régime naturel. L’hiver elles débordent, pendant la saison chaude les lits sont à sec. Capter ces eaux, les emmagasiner dans des lits artificiels, se ménager des réserves suffisantes pour abreuver les plantes pendant tout le temps de l’étiage, distribuer ces réserves dans un service régulier, voilà les conditions à remplir, si l’on veut sortir de la petite production pour entrer dans la grande exploitation. Ce que l’Égypte tire de son Nil dans des proportions abondantes et au moyen d’une canalisation informe, il faut que nous l’empruntions à une hydraulique artificielle créée à grands frais, multipliée sur tous les points où il y a de l’avantage à l’introduire. Il s’agit d’une certaine violence à faire à la nature des lieux, d’une discipline à imposer à l’élément rebelle. Les points à transformer ainsi sont tout indiqués : dans la province de Constantine, les plaines du Saf-Saf, de Bône et de Bou-Merzouk ; dans la province d’Alger, le bassin du Chélif et la Mitidja ; dans la province d’Oran, les plaines de la Mina et de l’Habra.

L’exemple de la vallée du Sig est propre à encourager les expériences sur une plus grande échelle. Ce bassin, d’où la fièvre chassait les premiers colons, s’est assaini, embelli, couvert des plantations les plus riches et les plus variées. La vallée doit cette fortune à son barrage. L’idée en vint à la vue de ruines, romaines qui semblaient avoir eu cette destination. L’ouvrage fut repris au début de l’occupation française et lentement conduit : il n’a été achevé qu’en 1858, sous la direction de M. Aucour, ingénieur en chef de la province d’Oran. La rivière du Sig, dont le débit moyen ne dépasse pas en été 200 litres, subit des crues momentanées qui l’élèvent à 200 mètres cubes par seconde. Le barrage, en prévenant les effets de ces inondations, retient les eaux d’hiver dans un réservoir d’une contenance de 4 millions de mètres cubes. Au moment venu, ces eaux, qui auraient causé un désastre, deviennent un bienfait, et redonnent de la vigueur aux cultures altérées. Construit en maçonnerie, le barrage a 15 mètres de hauteur entre la prise d’eau et le déversoir. En 1863, il a été complètement rempli et a déversé même à plusieurs reprises. Le type est donc créé et s’est trouvé d’un bon usage ; il a rendu et au-delà les services que l’on en attendait. Il ne reste plus qu’à l’imiter et à l’agrandir pour la vallée de l’Habra, qui confine à la vallée du Sig, et qui n’est aujourd’hui qu’un marécage pestilentiel.

La plaine de l’Habra ou du Ceirat s’étend sur une longueur de 30 kilomètres au pied du Djebel-el-Djira. À 12 kilomètres de la mer, l’Habra reçoit le Sig, et la réunion des deux rivières, qui perdent leurs, noms, forme la Macta, qui débouche dans la Méditerranée après une suite de marais. L’ensemble des deux plaines constitue un vaste cirque dont le grand diamètre a 50 kilomètres de longueur, et qu’enveloppe une enceinte de montagnes appartenant au terrain tertiaire. Au nord, la plaine est limitée par un plateau qui s’étend d’Arzew à Mostaganem, avec une coupure de quelques kilomètres qui donne à la Macta vers la mer une issue embarrassée par une ligne de dunes. On avait pensé d’abord qu’il suffirait d’une ouverture dans ces dunes pour ménager à la Macta un écoulement plus régulier et mettre à sec les surfaces immergées : la faiblesse des pentes fit renoncer à ce projet. Entre la mer et ces marais, les différences de niveau sont presque insensibles. Il est à croire que ce sinus de la Macta n’est autre chose qu’un relais de la Méditerranée. La rivière, à plusieurs kilomètres de la grève, est peuplée de poissons qui vivent dans l’eau douce et dans l’eau salée. Cet espace inondé de deux côtés demandait donc des travaux plus sérieux qu’une simple rectification d’embouchure. Des calculs établissent que chaque hiver les eaux tombées des bassins de l’Habra et du Sig, d’un ensemble de 1,070,000 hectares, et évaluées à un volume de 4 milliards 920 millions de mètres cubes, s’accumulent dans les bas-fonds de la plaine et s’y exhalent en évaporations pernicieuses. Emprisonner une partie de ces masses avant qu’elles devinssent stagnantes était le seul moyen de délivrer les terres noyées, et de leur rendre la fertilité et la salubrité. On en revint à la pensée d’un barrage.

Le barrage de l’Habra devait être établi au-dessus du confluent de l’Oued-Fergoug, à 8 kilomètres en amont d’un petit village que l’on nomme Perregaux. Les plans de l’ingénieur en portaient la hauteur totale à 31 mètres. Afin de réserver un espace suffisant pour les atterrissemens, l’élévation entre le réservoir et la prise d’eau n’était que de 16 mètres, suffisante pour un volume de 30 millions de mètres cubes sur une surface de 250 hectares. En évaluant à environ 3 milliards 910 millions de mètres l’eau à utiliser dans le courant d’une année, le bassin pouvait être rempli plusieurs fois, de manière à fournir en tout temps et par toutes les saisons un service régulier. Comme travaux de préparation, on creusait dans les marécages de la plaine des canaux qui auraient servi d’abord, pour l’écoulement des eaux stagnantes, ensuite pour l’irrigation au moyen d’eaux vives. Un autre canal, longeant la base des montagnes au-dessus du lit actuel de l’Habra, aurait porté la fécondité dans le territoire de Perregaux. Le tracé de ce canal secondaire avait été fait ; la dépense n’excédait pas 200,000 francs ; les pentes, assez rapides, permettaient l’établissement de chutes qui eussent animé des moulins et des usines. C’était pour Perregaux un bienfait depuis longtemps promis et constamment ajourné. Rien de plus intéressant que ce petit village. Créé il y a six ans sur des terres cédées par le domaine à titre gratuit, à la seule condition de bâtir, il est peuplé en grande partie d’Espagnols qui vivent de peu, supportent bien le climat et se contentent de modestes abris. Nulle race n’est plus laborieuse, plus propre aux travaux que le pays comporte. Un seul élément fait défaut à ce centre rural, c’est l’eau : on l’a voué au supplice de Tantale. Situé sur un plateau à 100 mètres au-dessus de l’Habra, qui serpente à ses pieds dans une forêt de tamarins, il n’a pour s’abreuver qu’un puits saumâtre creusé à 25 mètres de profondeur. Dans la zone voisine et à portée du regard, les tribus des Ferragas, des Cherabras, des Bordjias, ont des terres en pleine culture, sillonnées de rigoles, couvertes de moissons. Plus près encore, le village de l’Habra, assis sur la berge du cours d’eau, peut y puiser pour ses besoins, et l’a mis en partie au service de quelques irrigations. Un travail rudimentaire y a suffi. Le gouvernement s’y était engagé dans une vente de 12,000 hectares de terres domaniales situés sur les bords de la rivière. On a simplement barré le lit de l’Habra et créé ainsi un réservoir d’alimentation qui arrose des terrains où le coton prospère. Contraste singulier ! le village de l’Habra se plaint des inondations, et souvent les cultures en souffrent, tandis que Perregaux, sur sa hauteur, n’a pas même de quoi étancher sa soif. N’est-ce pas là un témoignage frappant de la nécessité d’une meilleure distribution qui donnerait aux uns ce qui leur manque et soulagerait les autres de ce qu’ils ont en excès ?

Cette question des barrages est pour l’Algérie d’un intérêt vital, et il faudra bien que tôt ou tard on l’étudie autrement que d’une manière empirique. Si l’on veut réellement du coton, on n’en aura qu’à ce prix. On dirait que tout ce qui peut contribuer à la fortune de l’Algérie pèse aux esprits qui en disposent. Nous qui en toutes choses avons des systèmes, là-bas nous nous efforçons de n’en point avoir. Cet établissement de barrages qui métamorphosent le sol et tirent une richesse du néant valait pourtant la peine d’être examiné à fond et de prendre le rang qui lui appartient dans les recherches d’utilité publique. Ce n’est point ici une œuvre stérile, un embellissement comme on en prodigue dans nos villes ; avec un grand coût et peu de rapport : c’est une œuvre qui a sa force propre, son mérité et sa vertu. Jugeons-la donc pour ce qu’elle est. Le point de départ serait qu’elle peut amplement se suffire. Dès qu’elle crée une valeur, et c’est là un fait manifeste, ne serait-il pas à la fois juste et naturel qu’elle en retînt une part pour se couvrir de ses dépenses et reconstituer son capital ? Sur ce pied, l’établissement d’un barrage ne serait plus un sacrifice imposé à là communauté, mais une entreprise ayant ses conditions de vie, un bon emploi de l’argent, un placement avantageux. Ce sentiment était celui de M. Aucour, et il l’a exprimé dans deux rapports officiels pendant son séjour dans la province d’Oran. L’aspect du pays avait frappé le savant ingénieur ; il en avait entrevu et deviné les ressources. Dans les huit bassins hydrographiques qui y sont renfermés, il avait évalué à 200,000 hectares les superficies susceptibles d’irrigation. D’après ses calculs, 10 millions de francs devaient suffire pour mettre ces superficies en rapport, et il estimait à 30 millions par an le revenu probable après l’achèvement des travaux. Pourquoi la province aurait-elle laissé échapper de ses mains cet accroissement de fortune ? M. Aucour lui conseillait de s’en emparer hardiment, et de recourir à l’emprunt pour former le capital de roulement. Comme garantie, la province pouvait offrir, outre ses produits ordinaires, les redevances que lui paieraient les usagers pour le service des eaux. En portant les redevances à 40 francs par hectare pour les cultures d’été et à 10 francs pour les cultures d’hiver, conditions très discrètes, le revenu de la province aurait graduellement atteint le chiffre de 3 millions. La dépense et les redevances auraient d’ailleurs été successives et se seraient fait équilibre de manière à alléger le service de l’emprunt : au bout de six années, la somme eût été amortie, capital et intérêts. La province serait dès lors entrée en possession d’une belle liste civile, avec la seule charge des frais d’entretien. Il n’y avait là dedans rien d’illusoire, tout reposait sur des chiffres précis. Le moyen de contrôle en était dans des faits vérifiés. Entre la location des terres irrigables et des terres sèches, la différence des prix variait de 65 à 120 francs l’hectare, et partout où existaient des usagers les redevances pour le service des eaux excédaient le prix de 40 francs. La combinaison était donc aussi séduisante que solide ; elle a échoué pourtant. Les deux mémoires de M. Aucour dorment dans les cartons administratifs, où s’engloutissent tous les projets qui n’ont pas le don de plaire, Il en est toujours ainsi quand on s’adresse à un corps moral. Quels que soient le nom et les attributs, état, province, commune, ces corps n’ont guère qu’une force à leur usage, la force d’inertie. Les bénéfices démontrés les touchent peu dès qu’il s’agit de sortir de leur cadre régulier. Ils se contentent de ce qu’ils sont, vivent de ce qu’ils ont, et ne prêtent pas toujours une suffisante attention aux conseils d’hommes expérimentés.

Les calculs de M. Aucour n’en subsistent pas moins dans toute leur énergie. Un service des eaux bien conçu, bien dirigé, peut, eu Algérie, par les revenus qui y sont inhérens, couvrir sa dépense d’exécution et reconstituer son capital au bout de quelques années. C’est là assurément une belle spéculation, et si l’état et la commune la dédaignent, que ne l’abandonnent-ils de bonne grâce à l’industrie privée ? Il existe de par le monde assez de compagnies qui remuent l’argent d’autrui à l’aventure pour supposer que l’une d’elles, bien inspirée, éprouvât le désir de fixer une partie au moins de son capital sur une œuvre qui lui vaudrait autant d’honneur que de profit. Les affaires de ce genre ne sont pas communes, et si celle-ci était sincèrement offerte, nui doute qu’elle ne fût sérieusement acceptée. Une société libre qui prendrait à elle seule ou plusieurs sociétés qui se partageraient les travaux hydrauliques de l’Algérie feraient plus pour la production du coton que la plus généreuse distribution des terres domaniales. L’une de ces opérations doit précéder l’autre comme la cause précède l’effet. Dans l’adjudication des plaines de l’Habra, on les a confondues ; c’est une faute : elles ne s’excluent pas sans doute, mais elles ne sont pas identiques. N’en former qu’un bloc, c’était écarter les prétendans qui, à leur tâche d’agriculteurs, ne pouvaient pas ou ne voulaient pas ajouter celle d’ingénieurs, et par suite réduire à quelques unités d’élite le nombre de ceux qui devraient se présenter aux enchères. C’était en outre méconnaître le principe le plus actif de l’industrie, la division du travail. L’aménagement des eaux est par lui-même une entreprise assez considérable pour qu’on n’y ajoute pas d’autres élémens, une autre responsabilité. De la distribution des eaux naissent des litiges de jouissance qui s’aggraveraient par une confusion de droits et de pouvoirs. Ces débits à régler, ces vannes qui s’ouvrent et se ferment, ne peuvent être bien placés que dans les mains d’une régie dont les intérêts seraient distincts de ceux des usagers, et conséquemment à l’abri de tout soupçon de préférences abusives. Des compagnies spéciales plutôt que des compagnies mixtes, telle est la forme indiquée. Moins de servitudes dans leurs statuts et dans leurs actes constitutifs n’est pas une condition moins essentielle. L’état n’a aucun motif de ne se dessaisir qu’à moitié, quand une compagnie se suffit à elle-même et ne demande d’autre faveur que la faculté d’agir. C’est le cas ou jamais d’abréger les lenteurs et de ramener un cahier des charges à ses termes les plus simples.

Que faudrait-il attendre de ces travaux hydrauliques, largement répartis, en ne tenant compte que de l’effet produit sur la culture du coton, agrandie et améliorée ? Les résultats obtenus dans un cadre réduit, sur les terres aujourd’hui irrigables, vont nous le dire. Avant de rien citer, il faut noter d’où viennent les observations. La source principale en est dans les déclarations des planteurs, qui ne sont pas toutes vérifiées. Elles varient suivant l’intérêt qu’ils y ont. Il en est dans le nombre qui sont d’une exagération évidente. Ainsi, dans le bassin de l’Habra, et sur un champ de 22 hectares, un bénéfice net de 70,000 francs aurait été réalisé, c’est-à-dire l’équivalent de 3,200 francs l’hectare. Ce serait le chiffre le plus élevé obtenu par des bras européens, et à plus d’un titre il doit rester suspect. Peut-être est-ce le fruit d’une association de colons dans laquelle la main-d’œuvre n’aura pas été comprise. Ailleurs une autre combinaison prévaut, et ce n’est pas la moins curieuse. Dans le caïdat de l’Edough, les bras arabes se sont associés avec des capitaux européens, et la liquidation a eu lieu dans les termes convenus, sans embarras ni chicanes. Ici le produit net descend ; il n’est plus que de 1,100 à 1,200 francs l’hectare ; un seul petit lot s’élève à 3,800 francs l’hectare : ce n’est plus de la culture, c’est du jardinage. On conçoit que de tels bénéfices aient donné aux indigènes le goût de ces cultures ; 50,000 fr. avaient été partagés dans la première campagne, et c’était entre les membres de la tribu à qui y serait désormais admis. Des démêlés auraient pu naître ; il y a eu transaction. De collective, l’exploitation est devenue individuelle. Le sol de l’Edough est aujourd’hui un échiquier avec des parcelles de 1 ou 2 hectares réparties entre 375 familles. Cette circonstance est à remarquer. Il a suffi de l’appât du gain pour briser la jouissance en commun sur laquelle repose de temps immémorial la propriété arabe. Sans pression, sans violence, le lien s’est relâché de lui-même devant un intérêt démontré ; par la force des choses, il s’est fait sur ces terres vagues un cadastre naturel.

Jusqu’ici pourtant les élémens d’évaluation pour le produit net et moyen de l’hectare manquent de sûreté et de rigueur. La comptabilité européenne est exagérée, la comptabilité arabe est informe, Les observations personnelles de M. Herzog et le dépouillement de ses livres agricoles méritent plus de confiance. Dans sa ferme du Bois-Sacré, au Sig, il a obtenu cette année un produit brut de 859 kilogrammes de coton non égrené, soit par hectare 220 kilogrammes de coton égrené. Ce produit a été tiré d’une terre de choix ; les terres d’une qualité moindre ne rendent pas au-delà de 100 à 120 kilogrammes net. Voici d’ailleurs, pour la province entière d’Oran, des chiffres qui ont un caractère officiel et qui résument le mouvement de la dernière campagne. Le nombre des planteurs a été de 577, la superficie des plantations de 2,500 hectares à quelques unités près, la moyenne du produit 531 kilogrammes brut par hectare, ou 133 kilogrammes net. Sur divers points, le produit brut a dépassé 700 kilogrammes ; on a vu que M. Herzog a atteint 859 kilogrammes, qui sont déjà une limite d’exception. On parle en outre de rendemens supérieurs, comme 1,200, 1,400 et jusqu’à 1,600 kilogrammes brut par hectare. Ces accidens doivent être tenus pour suspects, et dans tous les cas ils ne seraient pas la mesure de la puissance régulière du sol. Qu’une terre d’alluvion, enrichie pendant un long repos des détritus qui s’y sont amassés, communique sa vertu aux premières semences qui lui sont confiées, c’est dans l’ordre ; mais en passant dans la plante une partie de cette vertu s’épuise et ne se renouvelle plus au même degré. Aucun calcul de durée ne peut se fonder sur cette circonstance fugitive. Une moyenne de 600 kilogrammes brut est tout ce qu’on peut attendre dans une suite de campagnes. Quant aux déchets à l’égrenage, une certaine fixité est acquise ; le coton net donne un quart à peu près du coton brut, les graines et les impuretés déduites ; c’est le rendement américain. Ainsi le chiffre de 1,338,000 kilogrammes de coton brut qu’a fourni la province en 1863-64 s’est réduit à 312,000 kilogrammes de coton propre à l’emploi et susceptible d’être livré à nos manufactures. Le soin des préparations et du conditionnement est généralement satisfaisant, et doit l’être pour que la marchandise soit admise à jouir du bénéfice de la prime de sortie.

Vient maintenant la question des qualités et des prix. La règle, pour nos deux provinces d’Afrique, est la culture des qualités supérieures ; les qualités ordinaires n’y sont qu’une insignifiante exception. Il semble que c’est là un avantage, un titre de noblesse ; nous verrons tout à l’heure quels en sont les inconvéniens. Ces qualités supérieures sont un type à part que l’on nomme, on l’a vu, coton longue-soie. Originaire de Fernambouc, ce coton avait pris pour siége de culture les îlots dispersés sur les côtes de la Caroline du sud et de la Géorgie, dans les meilleures conditions d’atmosphère et de soi. Les sévérités du blocus américain ont réduit ces îlots à l’impuissance ; nous y suppléons de notre mieux. Rien n’est plus beau à l’œil, plus délicat au toucher que cette matière, dont les fibres réunissent deux conditions qui semblent incompatibles, la résistance et la finesse. C’est ainsi seulement qu’on peut produire les filés qui comprennent l’échelle des numéros 200 à 600 métriques, et rendent possibles des tissus qui nous étonnent moins par leur transparence que par leur solidité. Un produit si parfait ne s’obtient, comme il est aisé de le deviner, qu’au moyen de grandes dépenses et des soins minutieux de culture et de préparations accessoires. Par sa destination même, il ne souffre pas de médiocrité. Aussi trouve-t-il sur le marché des prix qui correspondent à son excellence. Tandis que les qualités ordinaires n’ont pu, dans leur plus fort renchérissement, aller au-delà de 6 fr. à 6 fr. 50 cent, le kilogramme, cette qualité supérieure a touché au prix de 12 fr. le kilo, et se maintient encore entre 10 fr. 50 cent, et 11 fr. Voilà sur quel produit s’exerce principalement l’activité de nos planteurs, et cette culture est un art raffiné. Dans une certaine mesure, ils y ont réussi. Si ce n’est pas encore le beau longue-soie américain, avec ses reflets d’argent, ses brins égaux, qu’on ne marchandait pas pour des lots de caprice, c’est quelque chose qui s’en rapproche de plus en plus, et à un jour donné l’égalera. Il suffit d’y apporter plus d’attention, plus de surveillance dans le triage, de choisir les graines avec soin, de ne cueillir les capsules que quand elles sont bien ouvertes, et de ne les livrer aux machines à égrener qu’à un état de siccité suffisante, et après en avoir éliminé la partie défectueuse. À ces conditions, avec ces perfectionnemens, une exploitation de circonstance prendrait un caractère définitif.

Où peut conduire cette culture, renfermée dans un produit de choix ? Naturellement elle exclut ou rejette sur le second plan les qualités ordinaires, qui sont le fond de la grande consommation et servent à fabriquer les toiles d’un usage général. Ces qualités ordinaires sont les cotons que l’on nomme courte-soie, l’équivalent des Louisiane et des Alabama, l’arme de guerre des Américains du sud. Sur ces qualités ordinaires roulent le mouvement des affaires, les mercuriales des marchés ; les cotons longue-soie n’y tiennent qu’une place imperceptible ; la fabrique les effleure, la spéculation ne s’en occupe pas. Un simple rapprochement suffit pour fixer l’écart qui existé entre les deux produits comme importance et comme emploi. Sur les 3 millions de balles qu’avant leur déchirement les États-Unis expédiaient en Europe, les longue-soie ne figuraient que pour 45,000 balles, un soixante-cinquième. Ces 45,000 balles défrayaient amplement les besoins ; la part de la France était de 12)000 balles. En y affectant 45,000 hectares de son sol et avec un produit moyen d’une balle par hectare, l’Algérie épuiserait à elle seule ce débouché particulier. Évidemment ce n’est là qu’une culture de luxe, limitée d’un côté par les terrains qui lui sont propres, de l’autre par le débouché qui lui est dévolu. Non qu’elle soit à dédaigner : elle est une richesse acquise et a son objet, elle est en même temps un type de supériorité, précieux comme exemple ; mais à couvrir de grandes surfaces, il faut voir, aller au-delà. Un marché restreint, un produit d’exception portent en eux-mêmes la dégradation des prix, et menacent ainsi la convenance qu’il y a à produire. On s’en apercevrait promptement, si l’effort se portait toujours de ce côté. La seule manière de conjurer ce risque est de faire un pas décidé vers la culture des qualités courantes, les seules que ni la nature des terrains ni les débouchés ne limitent. Quelques essais ont été tentés çà et là ; jusqu’à présent on n’en peut rien conclure. La vogue était au produit supérieur ; les intelligences, les capitaux allaient de ce côté et y vont encore. Tout coton est le bienvenu aujourd’hui, il y a acquéreur pour toutes les espèces tant que la pénurie règne ; mais ce n’est là qu’un état de passage, et il est prudent de songer aux retours de fortune. Les prix actuels sont des prix de disette, sujets à un déclin, soit que les marchés de l’Amérique se rouvrent, soit que d’autres marchés la suppléent. De 6 fr. à 6 fr. 50 c. que vaut le coton ordinaire, il peut retomber à 1 fr. et 1 fr. 10 c, comme il y a cinq ans. C’est une épreuve à laquelle il faut être préparé, et on ne le sera que si les cultures s’étendent et s’appliquent à toute l’échelle des produits, aux qualités ordinaires comme aux qualités fines. La distance des bénéfices entre les unes et les autres n’est pas aussi grande qu’on s’imaginerait à la seule comparaison des prix. Pour les courte-soie, le rendement est sensiblement plus fort, la culture plus sommaire ; la plante est aussi plus robuste, résiste mieux à la sécheresse, aux gelées, aux influences des saisons. On n’a plus, il est vrai, ces rendemens de fantaisie dont, depuis dix ans, on amuse le public, des cueillettes à enrichir les gens faites dans l’enceinte d’un petit clos : on a quelque chose, de plus sérieux, des champs de coton comme ceux dont l’Amérique était naguère si fière. Ces grands tableaux ne sont encore pour nous que des miniatures. Peut-être se passera-t-il en Algérie quelque chose comme ce que l’observation contemporaine a pu constater en Égypte. Là également c’est aux qualités de choix qu’on s’est d’abord attaché. La graine apportée par Jumel, un Français, était des meilleures que Fernambouc pût fournir. Semée dans un sol neuf, elle donna dans la première période des cotons longue-soie égaux à ceux du pays d’origine ; peu à peu, soit que les soins fussent moindres, soit que les élémens du sol eussent varié, le coton dégénéra, et devint une espèce neutre entre les longue et les courte-soie, gardant sa finesse dans un brin plus réduit, se frayant un accès dans la grande consommation par des mérites particuliers, et trouvant un profit réel à quitter le premier rôle pour passer au second.

À quelque variété de produits que l’on se fixe, un autre élément est de rigueur pour des cultures étendues : c’est le prix modéré de la main-d’œuvre. Sous ce rapport, l’Algérie, dans son économie actuelle, est assez dépourvue : les bras y sont plus coûteux et moins disponibles que dans les pays qui lui font concurrence. Elle n’a ni l’esclavage, comme aux États-Unis et au Brésil, ni le travail obligatoire, comme en Égypte, ni les castes vouées à la glèbe, comme dans les Indes anglaises. Tout se fait de gré à gré, par des arrangemens libres et à prix débattu. Aussi n’y a-t-il pas à songer à des prix de journée de 40 centimes, dont se contente le fellah, ou de 30 centimes, qui, avec une ration de riz, suffisent à l’Hindou. Les salaires prennent dans les exploitations agricoles de l’Algérie des proportions toutes différentes. Le louage des bras européens y figure pour 3 francs et 3 francs 50 cent, par jour, et encore n’en trouve-t-on pas en raison des besoins. Pour compenser un tel surcroît de charges, un seul moyen est indiqué : ce serait l’emploi plus général de la main-d’œuvre arabe. En vain y résiste-t-on, de peur de désagréger la tribu. Il faudra bien voir un jour que la colonisation n’est qu’à ce prix, qu’il y a là un essaim tout porté, formé au climat, qui ne peut être utile et ne cessera d’être dangereux que par la dispersion. Qu’on y procède avec ménagement, soit : on ne brise pas en un jour des coutumes séculaires ; mais il ne faut pas s’exagérer les difficultés de l’entreprise. Ces nomades ne se refuseraient pas, autant qu’on le croit, à devenir sédentaires ; ils ne répugneraient pas non plus à des associations de travaux dans lesquelles ils apercevraient un profit. Ne voit-on pas, la saison venue, des bandes de Kabyles descendre dans la plaine pour le travail des moissons ? Plus libres et moins tenus par leurs chefs, les Arabes en feraient autant. On pourrait, comme en Égypte, les former par contingens, les diriger où les bras manquent. L’œuvre achevée, ils regagneraient leurs tribus, où des pécules, laborieusement gagnés, répandraient quelque aisance. Leur passage serait pour eux une initiation à des cultures moins informes que les leurs, pour la colonie un accroissement d’activité et une garantie de repos, pour la main-d’œuvre une ressource et un régulateur. Avec ces auxiliaires naturels et par des engagemens volontaires, on ramènerait les prix de la journée à des conditions qui permettraient de lutter avec les pays où la contrainte en cause l’avilissement.

Les destinées du coton algérien ont encore, comme on le voit, des parties confuses ; il lui reste à traverser quelques alternatives, quelques épreuves, dans lesquelles les illusions sont autant à craindre que les découragemens. La première de ces épreuves est le passage de l’état d’embryon à une vie plus pleine et plus générale, la seconde est le réveil de la concurrence américaine quand, sur les ruines causées par la guerre civile, les arts de la paix reprendront là-bas leur œuvre de réparation. Mon opinion est qu’avec de l’esprit de décision et plus de concert entre les planteurs et l’état ces difficultés seront franchies ; le coton restera sur ce sol, qui est bien approprié. En couvrant deux cent mille hectares, on créerait une valeur de cent cinquante millions de francs. La perspective a de quoi encourager, mais elle est subordonnée à une condition urgente, l’emmagasinement et la discipline des eaux : hors de là, rien de grand n’est possible, et le peu qu’on a fait devient précaire. Les eaux, sous ce ciel de feu, sont la plus active des richesses. On ne saurait, sans l’avoir vu, se faire une idée de leur pouvoir vivifiant ; sur toute plante, elles opèrent des merveilles. Le coton ne serait pas seul à en profiter, et d’autres cultures, d’un aussi bon rapport, l’accompagneraient ou le suppléeraient. Le bienfait n’en serait pas moindre, dût-il changer de destination. Parmi les monumens que les Maures ont laissés en Espagne, il en est qui ont disparu ou disparaîtront, un seul ne périra pas ; après de longs siècles, il est resté ce qu’il était au jour de leur départ : c’est la campagne qui entoure Valence, la huerta, le jardin, comme on la nomme. À plusieurs lieues à la ronde, ce ne sont que vergers florissans et champs vigoureux, fleurs et verdure. Le secret de ce charme et de cette fertilité est dans un bon régime des eaux. Les Maures y excellaient, les Espagnols sont leurs élèves. Dans plus d’un bassin de notre Algérie, nous pourrions nous ménager ces surprises de végétation et emprunter aux traditions des Maures quelque traits du service le plus ingénieux. Tout serait bénéfice à graver cette empreinte sur une terre qui a trop longtemps gardé la physionomie d’un camp.


LOUIS REYBAUD, DE L’INSTITUT.