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La Culture morale à l’école du village

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La Culture morale à l’école du village
Revue des Deux Mondes, 6e périodetome 19 (p. 364-399).
La culture morale à l’école du village


Nous avons déjà suivi la vocation du petit paysan gascon à l’école du village [1]. Nous y revenons aujourd’hui pour nous occuper de sa culture morale, et ce n’est pas d’ailleurs sans quelque hésitation. La question est complexe, difficile, surtout délicate avec des points sensibles, même brûlans.

Dans le soulèvement royaliste de l’an VII, qui troubla profondément la Gascogne, un village, sur les confins de la Haute-Garonne et du Gers, fut le théâtre d’une sanglante échauffourée. D’après une tradition, au moment où, par des rues opposées, les deux troupes ennemies débouchèrent sur la place, elle était pleine d’enfans qui jouaient. Des deux côtés, le même cri retentit : « Tiratz lus drollés, tiratz lus drollés ! — Eloignez les enfans, éloignez les enfans ! » Les fusils ne partirent que quand tous les joueurs eurent disparu.

Nous n’avons pas su faire ce beau geste de tendresse humaine, et nous nous disputons l’âme de l’enfant au risque de la blesser. Évitons jusqu’à l’apparence d’une exagération. Qui véritablement oserait dire que la sérénité de notre effort éducateur ne s’est pas ressentie du contre-coup de nos divisions et que les générations nouvelles n’en ont reçu nul dommage ? On peut étudier l’enseignement moral de l’école à divers points de vue d’un très grand intérêt : le nôtre, modeste et précis, est celui des résultats, et, en pédagogie comme en médecine, le succès seulement nous touche. L’exclusif souci du succès serait ici grande sagesse : il débarrasserait le problème des élémens étrangers qui le compliquent, l’obscurcissent et le compromettent ; il éloignerait de nous des arrière-pensées qui passionnent notre jugement ; et, donnant à chaque chose sa place, son vrai jour et sa valeur, il résoudrait certaines difficultés qui nous paraissent insurmontables. On nous pardonnera d’avoir ce souci jusqu’à l’obsession dans un pays, où l’existence même de la race est mise en péril par un mal dont le caractère essentiellement moral n’échappe plus à personne. Est-il possible d’en avoir un autre dans des villages, ou il arrive, comme naguère nous l’avons vu, que la cloche, au cours d’une année, sonne neuf fois pour les morts sans saluer une seule naissance ?

Nous aimons le petit paysan et cela nous devrait valoir de le mieux connaître. Que de fois nous nous sommes penché sur son âme sans qu’il s’en doute ! Nous le rencontrions chaque jour à l’entrée des prairies ou sur la bordure des bois en compagnie de ses bêtes ; nous avons reçu de lui plus d’une confidence, sous le manteau de la cheminée, pendant que des flambées de bois menu séchaient nos habits mouillés ; il nous a souvent accompagné en voiture, soit qu’il revînt de l’école avec son sac de toile bleue d’où sortait le goulot d’une petite bouteille vide, soit que, plus grand, il portât le soir à l’aiguisage les fers de la charrue émoussés par le travail de la journée.

L’enveloppe est quelconque : corps souple, nerveux, fondu aux chaleurs de l’été sous le simple vêtement d’une chemise sans cravate et d’un pantalon trop court, les pieds chaussés de sandales, les jambes nues, brûlées par le soleil, rayées par la morsure des ronces. La chevelure en broussaille coiffe un visage petit, hâlé, tout entier dans les yeux. Mais les yeux sont vivans et souvent beaux. Ils éclairent le geste et la parole, celle-ci facile, animée, avec une nuance d’amplitude dans l’image. C’est une vivacité intérieure qui se répand au dehors.

Faisons-nous traduire en patois les trois ou quatre fables de La Fontaine que l’on sait : la traduction sera savoureuse, enrichie de-ci, de-là d’une épithète, d’un juron, bien dans le sens et à leur place. Et quelle prestesse pour saisir le joint et y envoyer la réponse, comme passe en éclair la pointe de l’épée dans le défaut d’une parade ! Deux cochons se vautrent dans le fossé du chemin, sous la haie ventrue d’épine noire, gardés de loin par un petit bonhomme, qui, le nez dans son livre, repasse sa leçon. Demandez-lui s’il veut les vendre, et vous serez vite servi, marchandeur qui voulez rire, tandis que pour un autre, on changera de ton, on racontera sans en avoir l’air les mérites des animaux, et, inconsciemment, par besoin de s’exercer, par aptitude de race, on plaidera le marché. Plus tard dans la vie, à la foire, en affaires, en politique, le jeu sera fin, serré, dangereux, parce que les feintes se cachent aussi bien dans une chaleur dont on sourit que dans une réserve dont on se méfie. L’intelligence est ici avide de comprendre et d’exprimer : c’est un jeu de la garnir et de l’armer. L’enseignement intellectuel réussit à merveille.

Pourquoi faut-il que l’enseignement moral échoue ? Pourquoi cette âme reste-t-elle insensible à la culture profonde et déterminante que l’école lui veut donner ? Car elle reste froide, réfractaire, fermée. Tel est le cas, continu depuis trente ans, donc chronique, pénible, douloureux. Il s’agit de l’étudier à la manière dont les médecins en usent avec les cas cliniques, et, comme ils s’aident de certaines sciences pour éclairer leur observation, nous voudrions, nous aussi, mettre un peu de psychologie et de philosophie au service de la nôtre.

La médecine inspire notre méthode et sans doute il y paraîtra. Si c’est un bien ou un mal, il ne nous appartient pas de le dire. L’esprit n’échappe guère à l’empreinte du métier. Une philosophie, qui se détache en clair dans l’ombre montante de la vie, qui sort de la vie et du métier, fondus l’un dans l’autre, et apparaît comme la conclusion d’une longue expérience, porte forcément la marque de son origine. Cette marque est nette, indélébile, plus intéressante peut-être si le métier est celui dont il faut reconnaître qu’aucun n’est plus humain, humanior au sens latin, profond et émouvant du mot. Aucun ne nous met davantage aux prises avec la réalité tout entière de l’homme.

Cette philosophie va nous permettre de pousser jusqu’au bout une analyse attristante, sans que notre confiance dans l’avenir en soit ébranlée. Nous lui devons un optimisme dont nous souhaitons que nos dernières pages laissent au lecteur la douce et tonique impression.
I

L’échec de la culture morale est certain et le progrès moral ne suit pas le progrès intellectuel. On ne fait pas une semblable constatation sans tristesse, sans la vouloir contrôler avec le secret espoir qu’elle ne sera pas confirmée. Beaucoup de médecins, qui depuis longtemps comme nous connaissent la Gascogne, beaucoup de vieux maîtres, qui peuvent comparer les générations d’autrefois à celles d’aujourd’hui, ont été consultés, et tous, gens d’ailleurs de contraire avis en bien des choses, en politique et en religion par exemple, ont été unanimes à s’accorder sur ce point avec nous. Peut-être sommes-nous des observateurs que l’âge a rendus trop sensibles au charme du passé. Mais voici des éducateurs qui mettent dans leur effort l’enthousiasme de leur jeunesse. Ils sentent eux aussi que les âmes ne répondent pas. L’enseignement ne dépasse pas le livre et le cahier, il ne traverse pas le plan de l’intelligence pour atteindre des régions plus profondes d’où il ressortirait sous forme de vie morale. Nous avons reçu à ce sujet plus d’une confidence. C’est donc qu’il y a quelque chose.

Un autre mode d’investigation est possible quand, par suite de circonstances particulières, on connaît l’histoire intime d’un certain nombre de famille paysannes depuis la Révolution jusqu’à nos jours, familles restées fidèles à la charrue, dans les mêmes maisons, sur les mêmes champs. Cette histoire est faite d’événemens très petits, années bonnes ou mauvaises, prospérité ou menaces de ruine, maladies, infirmités, mort précoce des parens, un fils qui part au régiment, une fille qui devient enceinte, des dettes lourdes, des partages, un procès, humbles choses qui forment la trame grossière de vies obscures. Mais cette trame s’éclaire, si l’on voit le problème moral qui s’est posé sur chaque fil avec la solution qu’il a reçue, et l’évolution même de l’âme paysanne s’y révèle alors dans une légère broderie dont une petite fleur vient parfois relever le dessin.

En 1832, le notaire du village, dont j’ai quelques raisons de savoir les secrets, recevait d’un conscrit mourant à l’hôpital de Bayonne une lettre où il était dit : « Avec mon argent vous achèterez un jardin à M. le curé. Il a toujours été bon pour moi. Quand j’arrivais au catéchisme, mort de faim et de froid, il me faisait chauffer et manger. Je me souviens qu’il était malheureux de n’avoir pas de jardin. » Le conscrit s’appelait Avril, nom qu’il ne tirait ni de son père ni de sa mère, mais du matin de printemps où on l’avait ramassé, morceau de chair vagissante, roulé dans un vieux jupon. Enfant trouvé de l’hôpital voisin, il avait été loué dès l’âge de dix ans dans les métairies, aux places les plus dures, sans personne pour le défendre, et aux gages d’alors, soixante francs par an et une paire de souliers quand il fut de taille à porter le sac de blé. Et maintenant là-bas il mourait, et ses yeux, avant de s’éteindre, retrouvaient le seul rayon de lumière qu’il eût rencontré dans sa pauvre vie. De sa fortune, qui était de quelques louis, on acheta un bout de champ, et voilà comment, quand la loi de séparation attribua le presbytère à la Commune, il s’y trouva un jardin, dont j’étais seul à savoir la provenance, et dont personne n’est venu réclamer la dévolution.

Si profonde que soit la transformation de la vie rurale, le train ordinaire des choses y fait naître chaque jour les mêmes problèmes qu’autrefois, d’autant plus comparables qu’à la permanence du cadre s’ajoute la continuité familiale des personnages qui s’y meuvent. Voici deux fillettes de quinze ans, et, à un demi-siècle de distance, frappées par le même malheur, la mort prématurée de leur mère, elles doivent assumer la direction du ménage et la charge de frères tout petits : il nous importe beaucoup qu’elles soient dans la même maison, dans les mêmes conditions de travail et de fortune, se ressemblent par quelques traits du visage, et d’autres plus profonds de leur personnalité, comme il est naturel que la petite fille ressemble à sa grand’mère. La différence de leur conduite sera plus légitimement imputable à la différence de leur culture morale. L’observation prend ainsi la précision d’une expérience et donne à l’enquête une vraie valeur scientifique. Les résultats n’en sont pas favorables aux générations nouvelles.

Serrons de plus près la question et prenons une tranche de réalité vivante, la famille par exemple, en laissant de côté les devoirs des parens envers les enfans. La nature a soin de mettre dans nos entrailles la tendresse nécessaire au développement des jeunes qui en sont le fruit. Gestation, lactation, protection, amour, dévouement, sacrifice se suivent et s’enchaînent étroitement aux fins supérieures de la vie. Nulle part la physiologie et la psychologie ne se pénètrent davantage. L’instinct fait le principal. La morale n’intervient que pour soutenir, éclairer, diriger.

Son rôle est au contraire capital dans les devoirs des enfans envers les parens. Ici tout est renversé. La nature commande aux jeunes de recevoir et de ne pas donner. L’accroissement est leur loi, c’est-à-dire un égoïsme féroce. S’ils aiment, — et ils aiment en effet, — c’est pour recevoir davantage. Le délicieux sourire des petites lèvres roses dans le berceau est intéressé : il fait gonfler le sein et jaillir le lait. Nous disons d’ailleurs volontiers que l’amour descend et ne remonte pas, mais il est des choses que l’on dit beaucoup plus qu’on ne les croit. Nous aimons tellement nos enfans que nous leur prêtons la moitié de notre amour afin qu’il nous le rendent, véritable illusion affective. C’est que la nature excelle à nous tromper quand elle juge la piperie nécessaire. Impitoyable aux vieux, elle n’a d’autre souci que la continuité de la vie, qui est le triomphe des jeunes. Si les sentimens de ceux-ci se sont transformés, élargis, enrichis, élevés jusqu’à l’amour véritable, jusqu’au dévouement et au sacrifice, c’est l’œuvre de la morale, une de ses plus belles victoires. D’où cette conséquence que l’amour et le respect des enfans pour leurs parens enregistrent assez fidèlement les oscillations de la culture morale, avec elle sont en honneur ou tombent en discrédit. Nous pouvons surprendre ces sentimens, au sortir même de l’école, alors que l’enfant est encore tout chaud des soins qu’il vient d’y recevoir.

Il ne paraît pas en avoir profité. Ce n’est pas que le petit paysan, qu’on nous montre, le certificat d’études à la main, manque de convenance dans le langage ni même d’une certaine gentillesse morale, mais tout est en surface. Les parens ne s’y trompent pas, puisqu’ils prennent les plus grandes précautions pour ne pas enlever le vernis. Que le moindre choc le fasse éclater, le dessous apparaît, qui n’est pas ce qu’on aurait pu croire. Il est moins bien qu’autrefois. Les enfans n’attendent pas longtemps pour parler haut devant les parens réduits à parler bas. La famille, cellule sociale, école et foyer de toutes les vertus publiques, se dissout par l’individualisme excessif, anarchique, stérilisant des jeunes, car un tel excès est contre l’ordre et la vie. Il ruine la terre en brisant l’organisation familiale du travail agricole, et il n’est pas de source plus dangereuse de découragement pour la natalité paysanne.


II

L’échec de la culture morale s’explique par une foule de causes dont beaucoup sont étrangères à l’école.

L’éducateur a plus d’une fois pensé que l’insensibilité morale qu’il rencontre est le symptôme d’une altération de l’âme, conséquence de la déchéance physique que de tous côtés on constate. La remarque est peut-être juste ailleurs, dans certains milieux, où les poisons les plus redoutables se combinent pour tarer tout l’organisme et atteindre la cellule nerveuse dans ses élémens les plus délicats. Mais le fléchissement physique du paysan gascon, d’ailleurs relatif et modéré, reconnaît pour cause principale la faiblesse de la natalité : nous avons depuis plusieurs années signalé et expliqué son action [2]. Le cerveau reste intact. Entrez dans une école où tous les enfans se lèvent vivement en votre honneur, le sourire aux lèvres, les yeux pétillans de curiosité : l’impression est très favorable. Elle sera meilleure encore, si vous devenez l’ami et le confident des écoliers. D’ailleurs, quand on les connaît un à un, avec leurs antécédens personnels et héréditaires, on est complètement rassuré.

Cependant l’hyponatalité ne doit pas être mise hors de cause, mais pour d’autres raisons. Grâce à elle, l’école reçoit beaucoup de fils aînés qui le plus souvent d’ailleurs resteront fils uniques. D’après certains auteurs, ce ne seraient pas les mieux doués et il y aurait progrès dans la valeur des enfans à mesure que les naissances se succèdent. L’école est donc privée d’une foule d’écoliers excellens qu’une natalité plus élevée lui donnerait. Il y a sélection à rebours.

Une autre influence fâcheuse est plus certaine. Pour la saisir, il faut bien connaître la vie de l’écolier au village et au hameau ; La densité de la population y impliquait autrefois une continuelle contrainte. Toutes les maisons étaient habitées, chacune avec son jardinet, son champ, son pré, sa vigne soigneusement clôturés. Le matin, en sortant pour jouer ou garder ses bêtes, l’enfant était saisi par une étroite discipline sociale et il était forcé de marcher droit. Les herbes avaient beau être tentantes pour la vache et les prunes pour le berger, le maître du champ n’était pas loin pour faire respecter son droit. Une surveillance incessante vous guettait de toutes parts, les haies avaient des oreilles et les buissons des yeux. La moindre faute, un simple mauvais propos étaient signalés à la maison, où, le soir, il fallait régler ses comptes.

Comme tout est changé ! A chaque pas, une maison est fermée avec la clôture de jardin renversée et foulée, ou bien le foyer fume encore, mais sans joie et sans espoir. Un couple de vieux l’habite, dont le fils unique est mort « au service, » pauvres maintenant parce que les champs sont mal travaillés et que « tout le monde s’y jette. » L’homme sur un fauteuil, devant la porte, recueille le soleil, et la femme, qui trottine encore, ne peut défendre son jardin contre les déprédations des gamins ni son toit de leurs coups de fronde. Ah ! la tristesse de vieux logis de Gascogne, exposés à toutes les injures, parce qu’il n’y est pas né assez de défenseurs ! Nous sommes devant un fait économique brutal : partout où une population se raréfie, ceux qui restent envahissent les places vides. C’est la loi des vases communicans. N’empêche que l’enfant rencontre moins de barrières, moins d’obligations, moins de tenue et de sévérité sociales. Il y a une sorte de licence inévitable qui prépare mal aux leçons de l’école. Une population grouillante est dangereuse par ses promiscuités ; une population trop clairsemée est défavorable.

L’hyponatalité mérite un reproche plus grave en remplissant l’école de fils uniques. Le médecin les connaît bien. Ils sont indociles, capricieux, parfois inabordables. Dans les petits conflits, que la médication ordonnée soulève, la résistance est souvent vive et nous n’avons pas toujours le dernier mot : les choses se passent beaucoup mieux si trois ou quatre petites têtes assistent à la consultation. Fils unique, enfant gâté, sujet fort rebattu, sur lequel il ne reste guère à dire. Mais bien des gens ne se figurent pas jusqu’à quel point les paysans en Gascogne gâtent leurs rares rejetons. Leur faiblesse est inimaginable, infiniment plus grande que dans la bourgeoisie, où l’on est retenu par des traditions, la culture générale, le sentiment religieux. Bourgeois ou paysan, gâté ou non gâté, le fils unique est d’une moindre éducabilité morale. Quelque chose lui manque. Une tendresse lui fait défaut par où l’éducateur a une grande prise sur son disciple. Il n’aime pas ses parens. J’entends les protestations indignées. « Quoi, docteur, vous osez soutenir que ce cher enfant, qui nous comble de caresses, ne nous aime pas ! Mais j’ai été fille unique et je sais de quelle tendresse j’ai entouré mon père et ma mère ! » — « Tous mes regrets, madame, mais vous les auriez aimés autrement, mieux, davantage, si vous aviez eu des frères et des sœurs. De même, si vous en aviez donné à votre fils, vous trouveriez en lui plus de véritable affection. »

L’amour maternel est un trésor merveilleux qui s’enrichit à mesure qu’il se dépense, une adorable radio-activité qui se répand en rayons dont chacun porte en lui toute la chaleur bienfaisante des autres, un pain mystérieux et divin.

Chacun en a sa part et tous l’ont tout entier.

Et, par un juste et touchant retour, plus il y a d’enfans pour participer à sa distribution, plus chacun d’eux aime sa mère. La tendresse individuelle s’avive et s’accroît d’une tendresse collective qui plane sur le foyer. Il est une remarque que nous avons faite depuis longtemps : quand une mère paysanne déchoit par l’inconduite ou le crime, le fils unique, — les questions d’intérêt et d’amour-propre mises de côté, — est moins meurtri dans sa piété filiale que ne le sont les frères nombreux dans la leur. M. Faguet [3], qui est d’avis lui aussi que les fils uniques aiment moins que les autres, pense que chez ceux-ci l’amour naît de la jalousie. Il est vrai, mais il y a autre chose. Le fils unique est l’objet d’un tel amour que le soin d’en recueillir les effets ne lui laisser aucun répit. Entre sa mère et lui une partie se joue continuellement, où il est tout entier a son jeu qui est d’être aimé. Il ne lève pas les yeux. Il ne sort pas de lui-même. Rien ne l’en fait sortir. Il en sort forcément, s’il devient spectateur de la même partie, où un autre a pris sa place. Qu’un de ses frères soit gravement atteint et que la coxalgie par exemple le couche pour de longs mois dans une gouttière, il voit les larmes de ses parens, leurs angoisses, leurs fatigues, leurs privations, leurs sacrifices. Dans la chambre pauvre et mal close, le malade se plaint du froid et, d’un geste aussi discret que rapide, la mère a détaché sous sa robe un jupon pour envelopper de sa chaleur le petit corps frissonnant. Le fils unique profite du geste, mais il ne le voit pas ; il ne l’a jamais vu, il ne le verra jamais. Il ne sait pas, il ne peut pas savoir l’héroïsme, la sainteté du dévouement maternel. C’est son irrémédiable infériorité pour la culture morale.


III

L’indifférence des parens pour cette culture est une plus grave difficulté. Sans doute c’est une forme de leur faiblesse envers les enfans, un symptôme précis d’asthénie et de lâcheté morales. Mais cette disposition de l’âme est soutenue par des circonstances particulières.

Il faut premièrement compter avec cette idée que le savoir suffit et qu’on peut avec lui se passer de tout le reste. On ne s’attendait pas à la trouver dans les humbles milieux que nous observons, et certes personne ne l’y formule, mais elle y est et opère avec la force redoutable des idées subconscientes. C’est d’en haut qu’elle vient où, sous une forme plus doctrinale, sa fortune a été brillante. Depuis longtemps, l’idée de science a débordé son sens clair, pour en prendre un autre aussi vaste qu’imprécis et enflammer noire foi en lui donnant comme aliment des espérances infinies. Elle est devenue mythique. Désormais le respect de la science aura un caractère religieux. Ici le mythe n’est pas sorti de l’âme des foules, comme il arrive souvent, mais des miracles dont les savans nous éblouissent et du rêve de certains philosophes. : En s’éloignant d’eux, pour traverser des couches inférieures, l’idée de science s’altère et se dégrade et, arrivée chez les paysans, elle est à peu près ceci que, pourvu qu’on apprenne bien ce que l’école enseigne, on est sûrement armé pour la vie. Le paysan s’intéresse à l’instruction de son enfant, il en suit le progrès, il est fier du succès ; il ne s’inquiète jamais de sa culture morale, parce qu’au fond, il croit, et de très bonne foi, que la première comprend et implique la seconde. Il n’est pas sûr d’ailleurs qu’on ne le lui ait jamais dit et qu’un certain esprit primaire, qui règne au village, ne soit pas entaché de cette erreur. Il estime donc faire son devoir, tout son devoir et se tient quitte, en envoyant son enfant à l’école et en veillant sur son assiduité.

Il le croit d’autant mieux que l’école est celle du Prince et lui emprunte une excellence indiscutable. Tout ce qui vient du Prince porte un caractère de perfection supérieure, est sacré comme lui, au sens le plus lointain du mot, c’est-à-dire intangible et tabou. Il n’y a pas lieu de s’en mêler, ni même d’en parler. Les paysans ne sont pas seuls à penser de la sorte. En dépit des apparences, l’âme moderne est toujours remplie de royalisme.

C’était dans les premières années du règne de Louis XVI. Sur la place d’un village, d’où l’on domine la Garonne, qui s’avance dans la verdure tendre des peupliers et des oseraies, on dansait avec entrain un dimanche après les vêpres, lorsqu’un bourgeois, arrivant d’Agen à cheval, annonça que le jeune Roi était très malade. La nouvelle courut de porte en porte. Un vieillard, ancien officier, chevalier de Saint-Louis, s’approcha des danseurs : « Mes enfans, leur dit-il, vous êtes à la joie et notre pauvre Roi est peut-être mort. » Les danses cessèrent aussitôt et « chacun se retira tristement dans sa demeure. »

Les descendans des danseurs, démocrates sincères et ardens, seraient bien étonnés si quelqu’un leur venait dire : « Vous êtes aussi royalistes que vos pères et vous avez du Prince la crainte et le respect qu’ils en pouvaient avoir. » Cependant rien n’est plus vrai. Il y a quelques années, un jeune maître exerça sur des enfans des sévices graves. Avertie, l’administration s’empressa de l’éloigner. Mais plusieurs enfans avaient été blessés. Pas un père ne porta plainte au parquet, ni n’intenta une action civile, ni ne détacha de ses doigts la correction que le coupable aurait pu redouter. Et quand, par une enquête discrète, on voulut savoir les causes de cette passivité, — l’absence de divisions politiques dans la commune avait permis une expérience sans trouble, — ce fut partout la même réponse : « II ne faut pas avoir d’affaire avec le gouvernement et, comme on disait autrefois, il ne fait pas bon cosser avec le Roi. »

Non seulement l’école est au Prince, sa fille aînée, en qui il met toutes ses complaisances ; elle est encore un présent de sa munificence, qui va jusqu’à l’octroi gracieux des fournitures scolaires et même du repas de midi. L’idée moderne, d’où est sortie la gratuité scolaire, est généreuse et belle. Mais les idées ne révèlent leur valeur, — d’autres diraient leur vérité, — que dans l’application et à l’usage. Dans nos milieux paysans, la gratuité est cause d’éloignement et d’indifférence. Le moyen de se mêler d’une affaire qui ne vous coûte rien ! La plus modeste rétribution suffirait pour améliorer immédiatement la fréquentation scolaire parce que les paysans veulent toujours de la marchandise en retour de leur argent, et ils ne manqueraient pas d’aller de temps en temps à l’école pour vérifier l’emploi de celui qu’ils ont donné.

Ils y allaient autrefois plus souvent qu’aujourd’hui, tantôt pour solliciter de l’indulgence, plus souvent pour demander de la sévérité. On rencontrait souvent un écolier, déjà passé à la maison, qui, tête basse, était conduit chez le maître auquel on racontait le méfait. S’il était grave, de l’école on allait au presbytère. Nous passions par trois juridictions. Les peines s’ajoutaient sans se confondre. Le châtiment ecclésiastique était particulièrement redouté à cause du lieu du supplice. Elle est pourtant jolie et douce à l’œil la petite place : l’église avec son visage roman y semble sourire aux boutiques qui forgent et charronnent, battent le cuir sur le gros caillou rond et la pâte dans le pétrin. C’est là qu’on était mis à genoux, après le catéchisme de midi, justement à l’heure où les gens se tiennent sur les portes pour flâner un instant.

Trois coupables y étaient un jour alignés, mangeant leur pain dans la honte. Passe un vieillard, étranger à la commune, en villégiature chez des amis, et d’habitudes fort pieuses. « Que faites-vous là, mes enfans ? » Difficile et cruel moment ! Mais tu veillais, vieux génie de la Gascogne, fertile en expédiens, artisan de malices et de farces joyeuses ! « Monsieur, on vient de sonner une agonie et nous faisons une prière. » — « Comme c’est bien, mes amis, je vais faire comme vous. » Et le vieillard de s’agenouiller. L’histoire était bonne, mais le triomphe fut court. Le soir, les trois compères allèrent au lit sans souper. Comme tout cela est loin, archaïque, démodé ! Qu’on ne nous accuse pas surtout de vouloir faire revivre la méthode, sans compter que ce trait ne lui fait pas grand honneur ! Elle avait un mérite, le seul qu’on doive ici retenir, c’est que par elle l’enfant apprenait, en entrant dans la vie, que la règle, l’obligation, le devoir, la morale en un mot, y tiennent une place considérable, puisque les trois hommes, qui fixaient le plus son esprit, et son admiration, le père, l’instituteur et le prêtre, étaient unanimes à s’en occuper avec lui. La tâche de l’école en était singulièrement facilitée.


IV

Autour d’elle bien des contingences de la vie rurale sont nettement défavorables. Croit-on par exemple qu’il soit facile d’enseigner l’horreur du mensonge et l’amour de la vérité à des enfans, qui sont chaque jour témoins des pratiques du maquignonnage ?

Voici maintenant le métayage. On l’a étudié au point de vue économique et juridique ; on n’a pas assez montré qu’il fut un précieux instrument d’ascension sociale et de culture morale. On y entrait par sélection et on s’y maintenait de même. Presque toujours, à côté du grand domaine, divisé en métairies, un hameau étendait son toit sur une douzaine de foyers ; plus d’une fois peut-être le seigneur voisin l’avait lui-même fait construire pour attirer près de lui « les brassiers. »

L’ambition de ceux-ci, et d’ailleurs leur seul moyen d’échapper à une misérable condition, était de devenir métayers. Mais, pour franchir l’étape, il fallait une belle famille et surtout des qualités morales. Les maîtres du sol avaient alors l’embarras du choix, et le bail à métayage était avant tout un acte de haute confiance, le plus souvent verbal, rarement minuté par un notaire, parfois inscrit sur le livre de Raison dans une phrase comme celle-ci : « Ce jourd’hui j’ai pris comme métayer, aux conditions d’usage, le nommé Pierre Dufau, qui m’a promis de conduire ma métairie de Gabiole en bon père de famille. »

Il ne faut pas transformer le passé du métayage en une pastorale. Les difficultés, les abus, les vols et les fraudes n’étaient pas rares. Un sermon est célèbre en Gasgogne, où le curé passe en revue les différentes manières dont le métayer vole son maître et explique par une image, digne de Panurge, que c’est un vrai péché de donner comme chapons des poulets dont on a simplement coupé la crête. Le sermon est en patois et la traduction n’en serait supportable qu’en latin. Il y avait donc alors des métayers infidèles, mais l’offre de la main-d’œuvre était telle qu’ils étaient rapidement éliminés. On ne se maintenait dans les métairies que par une vie de travail, une conduite sérieuse, une bonne tenue morale, excellent exemple pour les jeunes. Le métayage perd chaque jour du terrain en Gascogne ; ses meilleurs élémens lui sont enlevés par l’acquisition facile de la terre, il les remplace par les apports médiocres de l’immigration ; il est altéré par une foule de circonstances secondaires, il ne peut pas être un auxiliaire de la culture morale de l’école comme il l’aurait été autrefois.

D’autres circonstances seraient favorables qu’il est impossible d’utiliser. Dans une petite école, en rase campagne, une jeune fille remplit sa solitude par les soins maternels qu’elle donne à deux douzaines d’enfans, filles et garçons, qui lui viennent chaque matin. Elle n’est point savante et n’a guère lu les traités de psychologie enfantine, elle ne connaît ni Frœbel, ni Pestalozzi, ni les jardins d’enfans, ni l’éducation par l’art, ni bien des efforts intéressans pour faire entrer le sourire de la nature dans les « écoles fleuries. » Mais elle se voit, avec ses écoliers, au milieu du plus vaste des jardins, où ne manquent ni les fleurs, ni les arbres, ni les animaux, et son instinct éducateur la conduit. Elle voudrait faire aimer les oiseaux et tirer du gazouillement des nids d’exquises et profitables leçons. Comment le pourrait-elle ? Le sentier que l’enfant suit chaque jour est bordé de champs couverts de lacets, les haies sont remplies de pièges ; le fusil est toujours au bout du sillon ; au printemps, on détruit les couvées et, pendant les soirées d’hiver, on allume des torches de paille pour aller dans les bois assommer sur les branches les pauvres chanteurs endormis. La capture et le massacre sont incessans.

Elle voudrait faire aimer les fleurs, les arbres, les paysages, les petits coins où le charme de la nature se relève et s’attendrit d’un souvenir du passé. Le paysan reste étranger à ce sentiment. A mesure qu’il prend possession du sol il le dépouille. Il est l’ennemi des arbres, de tout ce qui gêne ou restreint la culture. De bonne heure, il dresse son enfant à lui tout sacrifier. Dans le voisinage de l’école, trois ou quatre vieilles maisons gardaient encore quelques traits d’une ancienne beauté, un bout d’avenue, une charmille, une terrasse, un petit pavillon sur un étang : le nouveau maître arrache, démolit, comble, nivelle. Dans le fond d’une cour, derrière l’étable qui s’avance triomphante, une petite porte vous reçoit toujours avec cette devise, sculptée en pleine pierre :

Dieu seul est mon espoir, il est ma forteresse.

On dirait un écho du chant de Luther : à deux lieues du château de Montluc, il était prudent, quand on lisait la Bible, de mettre son logis sous la garde de Dieu. Ces pierres sont pénétrées d’histoire, on y sent, profondément entaillées dans chaque lettre, toutes les angoisses du passé. Mais, si le prix des veaux continue à monter, elles disparaîtront l’an prochain pour faire place à l’étable.

Ailleurs, un maître, désole de la ruine des sentimens familiaux, se heurte à l’action démoralisatrice du Bureau de Bienfaisance. Nous transcrivons ses réflexions : « Les ressources du Bureau sont assez importantes, et on a pris peu à peu l’habitude de lui abandonner les vieux parens alors qu’on pourrait les soutenir. De même, à l’Assistance aux vieillards, plus d’une inscription est faite que l’état de fortune des enfans ne justifie pas. Il est vrai qu’une disposition intéressante de la loi permet de répéter contre les fils ingrats les sommes dépensées pour leurs parens. Mais elle reste à peu près lettre morte. Il faudrait imposer aux Bureaux l’obligation de s’en servir. Comme l’abandon injustifié des parens est un exemple déplorable pour les jeunes, les jugemens seraient affichés à l’école dans un tableau spécial, où l’on aurait soin de ne mettre aucun nom. L’enfant apprendrait ainsi que, quand nous oublions le plus sacré de nos devoirs, la main de la Loi nous saisit et nous y ramène. » L’idée est intéressante, mais nous ne sommes pas à la veille d’en voir l’application.

Un autre tableau ne rencontrerait pas les mêmes difficultés, et il est curieux qu’on n’y ait jamais songé. Nous multiplions les bourses à tous les degrés de l’enseignement, et rien n’est plus justifié. C’est l’honneur d’une démocratie. Mais pourquoi ne pas dire à l’enfant : « Nous te donnons cette bourse parce que tu la mérites et que tu es pauvre. Tu ne dois pas en être humilié ; ce n’est pas une aumône qu’on te fait, mais une avance, le plus flatteur de tous les prêts, un prêt d’honneur. Si la fortune te trahit, tu ne devras rien ; mais si tu réussis, ton premier devoir sera de rendre l’argent qu’on t’a prêté. Tu le feras pour trois raisons : pour redresser ton âme en payant ce que tu dois, pour permettre à d’autres de recevoir le bienfait que tu as reçu, pour donner à tous l’exemple d’une bonne action ? » Il est étrange que des hommes, dans une large aisance ou même le luxe d’une fortune brillante, ne songent pas à rembourser la modeste somme à laquelle ils doivent le succès de leur vie. Les sentimens d’ordre, de justice, de délicatesse morale sont également choqués de cet oubli. Pourquoi, sur ce point, nos mœurs ne se modifieraient-elles pas ? Un mouvement d’opinion suffirait, et c’est peut-être une campagne à entreprendre. La partie serait bien près d’être gagnée si dans un dossier le remboursement était regardé comme un titre ; elle le serait tout à fait, si le geste, aux yeux du monde, passait pour élégant. La mode règne aussi sur nos élégances morales.

Chaque fois qu’un enfant du pays acquitterait la dette sacrée, son nom serait inscrit à l’école sur le tableau de l’honneur social. Le maître s’en servirait pour les plus utiles excitations, pour enseigner à l’enfant qu’il naît débiteur, que sa dette s’accroît des bienfaits qu’il reçoit chaque jour, qu’elle est représentée par tous les devoirs dont la morale s’occupe et qu’il faut la payer. Quant à sa créance, représentée par ses droits, il en est suffisamment averti, il la sent impérieuse dans son élan vital, dans chaque battement de son cœur, dans la palpitation profonde de tout son être, avide de vivre, c’est-à-dire de vaincre, de triompher. Voilà pourquoi « cet âge est sans pitié. » La fin de la morale n’est-elle pas de rappeler au créancier qu’il est débiteur et, par-là, de rabattre et d’adoucir sa native violence ? Nous parlerions rarement à l’écolier de ses droits et toujours avec d’infinies précautions. Sur ce point, on peut penser autrement, surtout a priori. Nous restons invariablement soumis à l’observation et à l’expérience. Chaque matin, en nous levant, par méthode et par goût, nous nous disons avec Montaigne : Regardons par terre.


V

Il ne faut pas se dissimuler que la culture morale de l’école se poursuit au milieu d’une ambiance générale qui lui est contraire. Les moyens de communication se sont multipliés à l’infini, l’influence de la ville pénètre dans les campagnes les plus reculées et cette influence est nuisible. On sait tous les dangers de la bicyclette qui permet aux jeunes d’échapper à la surveillance de la famille [4]. Ici ces faits sont d’une observation superficielle et facile. Ce que nous voudrions dire, plus profond, touche à une question générale et délicate.

Une des plus grandes victoires que l’homme ait jamais remportées est son récent triomphe sur la distance. On en calcule difficilement les répercussions lointaines dans tous les ordres d’activité. Nul doute que notre manière de penser, de sentir, de vouloir ne fût en partie déterminée par notre fixité relative dans l’habitat qui nous était dévolu. Notre âme était tributaire de la lourdeur du corps, de la lenteur de ses mouvemens, de la fatigue de ses organes, des faibles artifices imaginés pour y suppléer, et qui ne différaient guère, il y a cent ans, de ceux en usage au temps des Pharaons. Notre affranchissement est complet et nous avons fini par dérober aux oiseaux leurs ailes. L’âme ne peut manquer d’en éprouver du changement. Des psychologues soutiennent qu’elle commence par y perdre et que la perte durera jusqu’à ce que des adaptations nouvelles aient rétabli l’équilibre.

Us mettent à part les aviateurs à cause de la nouveauté, de la poésie, des risques et du patriotisme de leur effort, mais ils analysent avec soin le plaisir de la vitesse en lui-même, tel que l’automobile le donne, en dehors des avantages et autres agrémens qu’on en retire. Le plaisir est à la fois physique et moral. La vitesse flatte nos sens, excite le cœur et les poumons, fouette le cerveau et détermine une véritable euphorie ; elle nous donne surtout un délicieux sentiment de victoire, de domination et d’orgueil, qui nous ôte le recueillement, la patience, peut-être la douceur. L’orgueil domine, celui des demi-dieux helléniques, qui d’un bond franchissaient les fleuves et les montagnes. Nous nous sentons d’une humanité légère, libre, puissante, infiniment supérieure à celle qui, sur les accotemens, éternue dans un nuage de poussière.

Les objections ne manquent pas qu’on peut faire à ces analystes sévères. Mais ils ne reculent pas d’une semelle et sont fermes comme roc dans leur opinion, au risque de se mettre bien du monde sur les bras. Ils vont jusqu’à vous dire qu’autrefois, quand il arrivait à un homme de tuer involontairement son semblable, il n’était pas rare que sa vie en reçût une ombre définitive de tristesse ; au lendemain du même accident, le chauffeur reprendrait le volant avec un entrain, où ils voient de l’emportement, de la sécheresse et de la dureté. Il n’est pas jusqu’à l’adaptation du crime moderne à l’automobile, où la violence et la férocité dans l’attaque et la résistance ne leur semblent préparées par l’habitude de la vitesse. Enfin, plaisamment, et pour conclure, ils nous avertissent que le disciple du maître de morale sera plus éducable, s’il marche à pied que s’il fait du cent à l’heure.

Le débat ne nous importe guère, parce que nous sommes des paysans auxquels l’automobile est encore interdit. Mais nous avons la route, qui passe devant la porte, ou le chemin pavé, qui la rejoint, le cheval demi-sang bien avoiné, la bicyclette, le chemin de fer, le tramway, l’autobus, des foires tous les jours, des fêtes chaque semaine. Nous quittons souvent la maison et à des allures rapides. De ce chef, il y a de l’emportement et de la dissipation parmi nous, que nos pères ne connaissaient pas. La facilité et la rapidité des déplacemens, la mobilité, la trépidation, la vitesse de la vie amènent de la surdité morale. Les enfans la ressentent d’autant plus vite que, comme dit Mme de Sévigné, « la jeunesse leur fait du bruit. » Voilà pourquoi le maître les trouve si souvent sourds à sa voix, alors qu’il veut le plus les émouvoir.

II est pour les paysans une autre cause plus redoutable d’emportement. Les déprimés et les vaincus acceptent facilement la leçon de morale, mais non pas les victorieux. Or l’ascension politique, sociale, économique des paysans est un vrai triomphe. Hier, au village, ils n’étaient rien, ils y sont tout aujourd’hui. Maîtres de la mairie, par elle du presbytère, de l’église, des cloches, ils sont reçus avec honneur par le préfet. Le député les vient voir et le plus sérieusement du monde se charge de leurs commissions. C’est une griserie. Ce qui les touche davantage, c’est qu’ils achètent la terre pour rien et qu’ils ont de l’argent plein les poches. Ils thésaurisent moins qu’autrefois, ce dont il faut les louer, et, selon leur propre expression, « ils veulent vivre. » Ce qu’ils entendent par-là, nous le savons par l’étude de leurs dépenses, où naïvement leur psychologie se déploie. Les deux chapitres principaux sont la toilette et la table, la table surtout, et celle-ci pour eux ne vaut que par la viande. Il y a quatre ans, les paysans d’un village des environs d’Agen mangeaient 170 grammes de viande par jour [5], chiffre relativement élevé, si l’on considère que notre calcul portait sur l’ensemble de la population, nouveau-nés compris. Malgré le renchérissement, le chiffre serait trop faible aujourd’hui. La basse-cour et la boucherie ne suffisent pas. Le gibier disparaît sous une poursuite incessante. On se rabat sur les oiseaux. Pas un ne trouve grâce, s’il est un manger passable. Bergeronnettes, qui, balançant votre queue, sautillez dans les sillons, que vous sert de purger le champ des vermisseaux funestes aux récoltes, d’être les amies du bouvier et de vous poser parfois sur la croupe de ses bœufs ? Votre chair a bon goût, et nous vous plaindrions, hirondelles, si la vôtre n’était pas détestable, malgré tous les poétiques symboles que chaque printemps vous nous ramenez.

La poussée vers la viande est très vive. Ne parlez pas de légumes ; ils sont profondément méprisés. On veut de la viande, parce qu’on l’aime et qu’on prend avec elle la revanche d’un long passé végétarien dont on garde mauvais souvenir. Les temps sont enfin accomplis, et les vieux rêves se réalisent, celui de la terre et celui de la viande. On ne sait pas de quel poids ce dernier a pesé sur l’âme paysanne. A la lisière de la forêt landaise, un vieux métayer, qui va mourir, fait ses adieux à son maître. « Je m’en vais, lui dit-il, avec un regret, mais je n’ose en parler dans la crainte d’un refus, — aouant dé mouri bouléri bézé lou porc, — avant de mourir je voudrais voir le porc. » Toute la famille, le maître en tête, va chercher l’animal, qui lentement s’avance, alourdi par la graisse, le ventre au ras du sol, le groin tendu vers un épi de maïs qu’on lui offre, poussé par les enfans qui le tiennent par la queue et rient aux éclats de cette histoire amusante. Le vieillard se soulève, suppute l’épaisseur du lard, le poids des jambons, l’abondance des saucisses, et cette vision de viande apaise et réjouit son âme de moribond.

Satisfaction pour le ventre, la viande est joie pour le cœur. Le rôti, qui fume sur la table, efface l’inégalité sociale dont on souffrait le plus. Le repas à quatre viandes, festin dos riches, chimérique image entrevue dans les contes, devient à chaque fête une réalité. Une foule de détails dans la préparation des plats, le choix des condimens, celui des pâtisseries auxquelles on laissa leurs noms officiels et ronflans, l’arrangement des menus et de la table montrent qu’à la ruée vers la bonne chère se mêle une pensée d’ambition sociale, ici très sensible, et qui l’est d’ailleurs davantage, surtout plus consciente, en ce qui touche la toilette. A une jeune paysanne, charmante sous son mouchoir garonnais, et qui le veut abandonner pour un affreux chapeau de dix francs acheté au bazar, on fait remarquer combien la coiffure locale est plus seyante à sa beauté : « Je le sais bien, dit-elle, mais nous voulons être jolies à la façon des dames. »

Du régime nouveau les effets ne se font pas attendre et l’arthritisme se montre jusque dans ses expressions les plus élevées. La goutte aux champs n’est plus introuvable. Les syndromes divers de l’artériosclérose précoce, qui témoignent d’une intoxication alimentaire chronique, ne sont pas rares. L’ascension sociale du paysan gascon est complète, et sa pathologie elle-même devient bourgeoise.

On entend bien que la viande est largement arrosée. Ce n’est pas que la race soit portée à l’alcoolisme, elle y répugne plutôt. Mais il coule trop de vin des collines ensoleillées pour qu’on ne remplisse pas son verre jusqu’au bord. L’alcoolisme des vrais paysans offre en Gascogne un triple caractère. Il est modéré et va rarement jusqu’à l’ivrognerie habituelle et la déchéance. Il est inégalement répandu selon la distribution irrégulière de la vigne dans le pays, parfois déterminé par une circonstance locale comme les marchés du matin dans les régions maraîchères [6]. Enfin il est intermittent, il varie selon la richesse de l’année en « purée septembrale, » et l’excès journalier reste toujours rare, mais non la petite pointe qui vous émèche à l’occasion. L’occasion est trouvée dans les travaux en commun, les réunions, les foires, les fêtes, dont on se montre de plus en plus avide. Véritablement on adore la bombance, qui s’accorde mal avec le souci de la culture morale des jeunes.


VI

Elle s’accorde avec le relâchement. Ce n’est pas de celui des mœurs proprement dites que nous voulons parler, encore que nous le pourrions dans un chapitre qui ne serait pas sans saveur. Le relâchement des mœurs est très préjudiciable à l’enfant, mais un autre, plus général, l’atteint davantage.

Le village, auquel nous pensons, n’est pas le nôtre, perché sur un sommet, ni le voisin, qui se cache dans la vallée. Il n’est ni celui-ci, ni celui-là, il est partout et nulle part, il n’a pas de nom, il n’existe pas et cependant rien n’est plus vrai que ce que nous allons en dire. Ce n’est pas d’ailleurs le fond des choses qui nous retiendra, où il y a infiniment de bien, beaucoup plus qu’il n’en paraît à la surface, car nous sommes encore de très braves gens, en vertu d’habitudes, de disciplines, d’imprégnations anciennes, dont nous gardons le nécessaire, guidés par l’instinct de vie. Ce qui nous intéresse, c’est ce qu’on voit, ce qu’on dit, ce qu’on entend, ce qui compose l’atmosphère morale que l’enfant respire. Nous la voudrions montrer par quelques traits pris au hasard, réunis sans ordre, auxquels bien d’autres pourraient s’ajouter, non sans faire remarquer qu’on parle peu de ce qui est bien et beaucoup de ce qui est mal :

— Domestiques, ouvriers, métayers travaillent mal, trompent, manquent à tous leurs engagemens parce qu’ils savent qu’il est difficile de les remplacer. — Quand les vieux parens coûtent plus qu’ils ne rendent, on les abandonne, l’hôpital et les bureaux d’assistance n’étant pas faits pour les chiens. — Une foule de délits sont commis qu’on ne poursuit pas ou qu’on pardonne quand ils sont poursuivis. — D’une façon générale, on arrange et on étouffe beaucoup d’affaires, même graves. — Un incendie éclate et deux fois sur trois on dit couramment que l’homme sait bien avec quelle allumette le feu a été mis. — De ne pas payer des dettes, autrefois déshonneur, passe aujourd’hui trop souvent pour une habileté. — Le moulin, qui fournit la lumière au village, a été mis en régie municipale : on parle beaucoup d’un ingénieux procédé pour modérer le fonctionnement des compteurs et s’éclairer à moitié prix. — La chasse n’est permise que cinq mois de l’année, mais on s’arrange pour manger du gibier en tout temps. — Il est défendu de garder les bestiaux sur les routes, à cause de leur piétinement qui ruine les fossés, et de temps en temps un procès-verbal est dressé, qui n’a jamais de suites. — Les cafés doivent se fermer à onze heures du soir, mais on y peut faire la partie jusqu’au matin. — Un soldat permissionnaire s’est attardé d’un jour, il se met au lit, et le médecin, personne n’échappant au mal dont nous parlons, lui trouvera quelque fièvre opportune. — Les agens de l’autorité racontent au besoin qu’on leur sait gré de n’ennuyer personne, et celui qui veut faire son devoir est aussitôt marqué pour le déplacement. — Il faut être étranger au pays, ou bien maladroit, ou n’avoir guère d’amis pour ne pas échapper aux conséquences d’une contravention, et tout le monde croit que, quand on est puissant, on n’en doit craindre aucune. — Un enfant de six ans vient d’être tué par un automobile, pauvre petit gardien de dindons, qui s’est laissé prendre en voulant sauver ses bêtes et qu’on a relevé dans la poussière, sa gaule encore à la main : le lendemain, la route est surveillée et on relève le numéro d’une superbe limousine passée comme une trombe. Mais les différens serviteurs de la loi ne tardent pas à reconnaître qu’un chronomètre de vingt francs est un instrument de précision insuffisante pour appuyer des poursuites contre un homme fort connu, qui demain peut-être sera ministre.

Voilà l’atmosphère ordinaire, peu satisfaisante. Elle se charge et devient plus nocive dans certaines périodes, où l’enfant apprend que des hommes, qu’il croyait les plus honnêtes du monde, sont d’affreux coquins et que vilenies, crimes, turpitudes sont choses courantes, périodes dites électorales, où, les mots ayant perdu leur sens ordinaire, le langage s’enfle, s’exaspère et se déchaîne. Notez que l’enfant n’a pas d’esprit critique pour se défendre. Tandis qu’à l’entrée de ses voies respiratoires d’ingénieuses dispositions anatomiques arrêtent les grosses poussières, il n’y a rien de pareil à l’entrée de son cerveau pour filtrer l’air de l’atmosphère morale. Tout passe et tout entre. L’atmosphère est mauvaise quand l’enfant y prend l’impression que personne n’obéit à la loi. Elle est bonne quand il reçoit l’impression contraire que presque tout le monde fait son devoir, quelques-uns davantage et même beaucoup plus. La société lui doit apparaître comme une forêt prospère, où la masse sombre des taillis s’élève avec ensemble autour des vieux chênes, qui pointent vers le ciel et entraînent dans leur élan les jeunes tiges gonflées de sève.
VII

Le village Innomé de Gascogne est celui d’une grande partie de la France et au fond voici ce qu’on y trouve. L’idéal ancien s’est voilé, qui était religieux, efficace et puissant. L’idéal nouveau s’avance, se dessine, se précise ; il marque de son empreinte profonde l’armature sociale et lui donne une vraie beauté ; mais il n’a pas encore pris possession des âmes. La vertu sociale monte, non celle des individus, qui plutôt descend. Le désaccord est manifeste : il nous paraît redoutable, malgré tout ce qu’on nous dit sur l’importance de la conscience collective, dont les consciences individuelles ne seraient qu’une émanation, et, quand nous aurons discerné quelques-unes de ses causes, nous ne nous sentirons pas plus rassuré.

L’imprégnation religieuse s’est retirée de la surface, laissant une croûte qui se dessèche et tombe, mais elle reste à l’entrée des avenues profondes de l’âme qu’elle semble jalousement surveiller. Les paysans gardent intacte toute leur vieille métaphysique, qui fait partie intégrante de leur être moral, et n’en est pas de longtemps séparable. Peut-on s’en étonner, quand on voit que les hommes, qui se sentent le plus libérés, continuent de vivre pratiquement et inconsciemment sur le fonds doctrinal, traditionnel et atavique, qu’ils travaillent sincèrement à détruire ? La déchristianisation du paysan est très superficielle, beaucoup plus que certains symptômes ne semblent l’indiquer, et par-là même extrêmement nocive, son seul résultat étant de paralyser une discipline ancienne, qui avait fait ses preuves, sans permettre l’action d’une discipline nouvelle, qui n’a pas d’ailleurs fait les siennes. On n’efface pas les plis millénaires de l’âme comme on gratte un emblème sur la porte d’un oratoire. Quelques-uns sont peut-être irréductibles. Le paysan déserte l’église, mais pour des raisons qui ne sont pas fondamentales ; il délaisse la religion, mais sans rien mettre à la place, qui soit une équivalence psychologique et morale. Son tréfonds se réserve, gardant le rythme obscur d’anciennes vibrations, sur lequel la chanson nouvelle n’est pas encore accordée. Voilà la vraie difficulté : rien ne sera fait tant que nous n’aurons pas cet accord. Le phénomène de résonance nous est nécessaire au sens où l’entendent les physiciens. La résonance est ici la foi dont les effets sont encore plus merveilleux que ceux qui nous éblouissent dans le domaine de la matière.

Les idées de justice, de fraternité, de solidarité, d’altruisme, de science, de progrès, remplissent l’idéal nouveau. Leur beauté n’a d’égale que leur clarté. Précisément celle-ci est un obstacle, L’idée, pur phénomène de clarté intellectuelle, est incapable de nous faire mouvoir un brin d’herbe. Elle devient force par sa liaison avec les tendances antérieures de la volonté et avec certaines images motrices d’activité, par l’émotion dont elle s’accompagne et surtout par la foi qu’elle fait naître. La foi reste la grande force par qui l’homme se dépasse, dépasse sa science et « peut beaucoup plus qu’il ne sait. » Or la foi ne sort pas de la portion claire de l’idée, mais de celle qui reste dans l’ombre. C’est le mystère qui excite l’imagination, la curiosité, le désir, l’impatience, l’amour, trouble toute la sensibilité, l’exalte et détermine ainsi la genèse psychique de la foi. Voici par exemple l’idée de charité, où l’on trouve une première notion, parfaitement claire, qui est celle de nos devoirs d’amour envers nos frères, et une seconde, très différente, qui est celle de notre amour pour Dieu, le Père commun, d’où découlent ces devoirs. Les deux notions sont inséparables, puisque les deux amours ne font qu’un. Pascal a marqué cela en traits inoubliables. Qui ne voit maintenant que si l’idée moderne de solidarité, pourtant si belle, ne peut enfanter les étonnans prodiges de la charité, c’est que celle-ci prend une force incalculable dans tout le divin qui l’enveloppe et la transfigure.

Ne sortons pas de chez les paysans. La solidité du lien, qui les attachait à la terre, venait du mystère de sa fécondité, objet d’étonnemens qui se traduisaient par une foule de légendes et de pratiques naïves d’un caractère religieux. A mesure que le mystère s’éclaircit, la foi se dissipe et le lien se relâche. La science ne détruira pas le sentiment religieux, parce qu’elle ne peut résoudre le plus angoissant des problèmes, qui restera matière de croyance mystique. Mais elle ruinera peu à peu l’âme paysanne en- expliquant le pourquoi et le comment des phénomènes dont l’obscurité était cause d’une foi qui constituait le fond même de cette âme [7]. En définitive, clarté et foi s’opposent et s’excluent dans le jeu profond de notre activité psychique. L’antinomie est évidente. Une idée tout à fait claire, semblable à une lumière, dont on peut calculer l’éclat et différencier les rayons, est pour la raison une source de délices, mais elle n’atteint pas les régions de l’âme d’où la foi s’élance et nous soulève. Des idées confuses la déterminent par le fuyant et vaporeux halo, dont elles s’entourent, et qui se dérobe à.toute analyse.

Ce dernier point est d’importance. Il est nécessaire que l’élément obscur, auquel la foi s’adresse, soit au-dessus de toute vérification positive. L’idée socialiste et l’idée de science, la première beaucoup plus que la seconde, font naître des courans de foi par le rêve vague, immense, mystérieux, dont elles s’accompagnent. Mais, dans les deux cas, le phénomène psychique reste limité, pauvre, chétif, suffisant pour agir sur la conscience collective, non pour régner en maître dans les consciences individuelles. C’est qu’ici le rêve est rempli d’élémens humains, uniquement humains, accessibles, analysables et ne tire son obscurité que du seul lointain dans lequel il se projette. La foi n’a guère la plénitude de son efficacité psychologique que dans l’expérience religieuse. Il lui faut du divin, comme il en faut à l’impératif, qui doit servir de base à la morale, si l’on veut qu’il ait une véritable force déterminante et surtout une belle vertu éducative. Cette nécessité du divin n’échappe pas aux moralistes contemporains et leur inspire les plus généreux efforts pour dégager des notions nouvelles qui puissent en remplir le rôle. On est bien forcé de prendre l’âme telle qu’elle est avec ses exigences, et non pas telle que parfois on voudrait qu’elle fût.

Enfin le risque est toujours grand de rompre dans les âmes l’action d’une foi très ancienne, d’où sortait l’effort pénible, souvent douloureux, quelquefois héroïque, parce qu’on leur apprend le soulagement de la détente, la douceur du repos, le charme morbide d’un demi-sommeil qui vous ôte jusqu’à la force de désirer une foi nouvelle. Or, la foi, quel qu’en soit l’objet, qu’on la demande à deux genoux sur les dalles du temple, ou qu’on l’excite en soi par des moyens purement humains, est avant tout un acte de désir, de bonne volonté et d’effort. Comment attendre cet effort des paysans ? Le refroidissement religieux n’est pas pour eux la joie d’un affranchissement intellectuel, mais l’ivresse d’être libéré de certaines contraintes morales ; ils sont peu disposés à accepter des contraintes semblables que leur imposerait une foi nouvelle dans un autre idéal.

Ce sont autant de questions qu’il faudrait longuement examiner si l’on voulait chercher sous quelle forme, par quelle ouverture, par quel émoi l’idéal et la foi reparaîtront dans les âmes. Nous ne pouvons nous en passer, ni pour enseigner la morale à l’école, ni pour fonder la cité future, ni même pour ne pas mourir. Idéal et foi, vieux mots, vieilles choses, qu’accompagnaient des airs d’une douceur infinie ! Faut-il faire table rase ? La raison peut en concevoir le dessein ; l’entreprise a paru belle, hardie et tentante, mais, pour l’exécuter, il faut le consentement de l’âme tout entière. C’est le point capital du problème, et même tout le problème, qui est de pure psychologie.

En attendant, il y a vacance d’idéal et de foi dans l’âme paysanne. Un vide s’y est produit et il arrive ce qu’on pouvait prévoir : le matérialisme s’y précipite et s’y établit, un matérialisme avisé, pratique, servi par les circonstances économiques, armé par la culture intellectuelle, d’autant plus dangereux qu’il sait trouver des couleurs pour se dissimuler. En dépit des apparences, malgré des progrès en politesse, en langage, en tenue, malgré des mœurs plus douces et une certaine élégance extérieure de l’âme, le matérialisme des paysans est bas, lourd, très toxique. Il détermine de l’anesthésie morale. C’est sur ce terrain ingrat que l’école, d’une main encore novice, doit jeter, sa semence.


VIII

Les difficultés sont vraiment grandes et on’ s’explique que bien des gens se montrent découragés. C’est un sentiment dont il faut se défendre. Outre que la dépression de l’âme nuit à notre clairvoyance, c’est d’avance être vaincu que de croire qu’on le sera. Nous continuons à mettre dans l’effort de l’école, — dont il est permis de penser que ni les méthodes, ni l’esprit ne sont définitifs, — les grands espoirs d’un optimisme que rien ne saurait ébranler.

On trouvera qu’il y a dans cet optimisme quelque naïveté et même un peu de rêve. Il se peut et cela d’ailleurs ne serait pas pour nous déplaire. C’est donner une ébauche d’existence aux choses qui paraissent impossibles que de les définir à soi-même et aux autres ; plus d’une dans le passé, non des moindres, n’aurait jamais été faite s’il ne s’était pas rencontré des naïfs pour commencer d’en parler. Et puis, n’est-ce pas de l’action, déjà très efficace, que d’affirmer son optimisme et de raconter son rêve, si c’est un rêve de beauté ?

Nous sommes optimiste parce qu’il y a dans la race des réserves de richesse morale incomparables qu’on n’utilise pas et qu’on pourrait utiliser. Nous le sommes encore parce que bien des choses ont été mal faites, mal adaptées, qu’on pourrait reprendre et faire mieux : il en vaut la peine et c’est une question de vie ou de mort. Mais notre optimisme repose sur une raison plus générale et plus profonde, il sort d’une source plus intime, plus riche et plus chaude.

Le premier de tous les optimismes n’est-il pas l’instinct de la vie, l’horreur de la mort, la joie et l’orgueil de vivre ? Le vouloir-vivre est l’optimisme pur et immédiat : de lui procèdent tous les autres. Il est le désir, la curiosité, l’attente de ce qui sera, l’espérance subconsciente et continue, parfois contre toute vraisemblance, que l’avenir vaudra mieux que le présent, que demain sera plus beau qu’aujourd’hui ; il est à la racine même de notre être ; aucun effort de conscience ne peut descendre plus profondément. Une foule de circonstances le favorisent ou lui sont contraires. Rien ne le précède et ne l’explique. Il est, puisque nous vivons, précise expression du mystérieux consensus par lequel des millions de cellules se sont un jour réunies, associées, concertées, disciplinées pour une œuvre commune, comme pour réaliser l’idée de vie sur le point infiniment petit que nous représentons. Il est notre raison de vivre et, quand nous ne l’avons plus, le grand danger n’est pas loin.

En revanche, si nous le sentons toujours en nous, malgré des signes qui peuvent faire croire à son fléchissement, notre salut est certain parce que c’est lui qui nous sauvera. Ne cherchons pas trop à savoir comment il s’y prendra pour le faire. Il ignore à l’avance ses moyens, mais, au moment décisif, il en trouvera qui nous étonneront par leur précision. L’optimisme vital est instinct, c’est-à-dire source d’un effort qui s’éclaire tout seul et porte en lui le sens de sa direction. Nous sommes loin de l’intelligence qui travaille sur un plan préalablement préparé, Ici l’exécution trace le plan et l’action déroule son propre dessin. Le procédé naturel de l’intelligence est analyse, celui de l’instinct synthèse qui naît et se réalise en même temps.

Au fond de la prairie, qui descend devant ma maison, des abeilles vivaient heureuses dans leurs blanches et coquettes demeures. On les visitait chaque jour. Elles se montraient douces pour nous et pitoyables à leurs bourdons qu’elles laissaient vivre jusqu’à l’automne. C’est que la nappe en fleurs de la prairie tombait peu à peu sous la main lente du faucheur ; lentement aussi s’en allaient des champs voisins les sainfoins, les luzernes et les trèfles. On attrapait ainsi les fleurs sucrées de maïs, dont les paysans gascons « sèment quatre saisons, » ce qui nous conduit jusqu’en novembre. Un jour la machine arriva : le soir la prairie fut fauchée et flétrie. Le lendemain, autour des douze ruches, le sol était jonché de cadavres de plusieurs milliers de bourdons. D’emblée les abeilles avaient vu que c’était maintenant la famine en Gascogne entre les fleurs du printemps et celles de l’été. Intuition, décision, exécution s’étaient déclanchées d’un seul coup. Si l’intelligence, au lieu de l’instinct, avait conduit les abeilles, elles auraient observé, analysé, comparé, raisonné. Leur Sorbonne et leur Collège de France seraient intervenus, et aussi des statistiques, des livres, des discours, même un ou deux articles de leur Revue des Deux Mondes. On aurait fini par trouver la solution, mais, en attendant, les ruches seraient mortes.

Nous ne nous figurons l’instinct qu’avec de la soudaineté. Il connaît d’autres démarches qui, par la lenteur et la souplesse, ressemblent à celles de l’intelligence. Il trace parfois, lui aussi, des lignes longues et compliquées, où l’intelligence croit reconnaître son œuvre : elles sont un jaillissement d’intuition et d’action qui se confondent, une invention continue de l’optimisme vital. Sur la partie douloureuse de notre frontière un petit peuple ne veut pas mourir. Pourtant, au lendemain de la défaite, politiques, historiens, sociologues, philosophes, tous représentans qualifiés de la raison claire, s’étaient penchés sur lui, et, les uns avec joie, les autres avec tristesse, avaient annoncé qu’il disparaîtrait sous les flots d’une lourde et savante invasion. Il en a appelé de cette consultation de l’intelligence, et le seul génie de la vie lui a montré ce qu’il fallait faire. M. Maurice Barrés n’apprend rien à Colette Baudoche, mais il tient d’elle tout ce qu’il sait, dont il nous touche et ravit jusqu’aux larmes. Quand les forces ennemies dissimulent leurs procédés de mort pour les rendre plus subtilement dangereux, la petite Lorraine trouve dans son cœur le secret qui les déjoue : elle est d’une race en qui le perpétuel qui-vive de la frontière a singulièrement exalté l’instinct de vie. Et n’est-ce pas miracle qu’un cœur de vingt ans repousse un amour loyal, sincèrement offert, pour ne pas renier des morts qu’elle n’a jamais vus, par tendre et délicate piété pour toute une jeunesse de France, tombée autour de Metz dans d’héroïques batailles, au fond et inconsciemment, mais en vérité, pour ne pas signer le pacte de l’abandon et de la mort ?


IX

Il faut beaucoup attendre du cœur. C’est là que se cache, se réchauffe, se nourrit le précieux optimisme, sensibilité exquise, tact suprême, « esprit de finesse » supérieur dans le sens de la vie. Il est un spécialiste de vie transcendant, auquel on a toujours recours dans les cas difficiles ou désespérés. L’intelligence prenant son essor, s’est-elle peu à peu dégagée de l’instinct, resté en nous comme une survivance, ou sont-ils l’un et l’autre deux élans de vie, différenciés d’emblée, et ordonnés dès l’origine sur des fins différentes ? Le débat, d’ailleurs considérable, ici ne nous importe pas. Ce qui est hors de doute, c’est qu’à mesure que l’intelligence monte, justifiant les plus hautes ambitions par d’étonnantes victoires, elle réduit le rôle de l’instinct et le refoule dans l’ombre. Mais il est toujours là, prêt à la suppléer quand elle tombe en défaut, précieux, indispensable compagnon. L’analyse rétrospective de notre vie individuelle nous montre une foule de tournans dangereux où l’intelligence, impuissante, nous laissait en détresse : une inspiration a surgi, venue on ne sait d’où, qui nous a remis en marche. Dans une imperceptible phase d’inconscience, l’instinct de vie a joué. Ce qui est vrai des individus ne l’est pas moins des peuples. Ils s’avancent parfois dans l’éclat d’une civilisation brillante, semblables à un homme qui porte, au milieu de la nuit, un phare puissant, dont il dirige les rayons vers lui-même. Une merveilleuse lumière l’enveloppe, où il trouve sécurité, délices et orgueil, mais autour de lui l’obscurité n’est que plus profonde et plus redoutable par les dangers de mort qu’elle cache. Fort heureusement une secousse de l’instinct de vie fera tourner le phare dans ses mains et le cône lumineux lui découvrira la route. C’est ainsi qu’à certaines heures des courans étranges traversent les peuples et les soulèvent. On les voit alors glorifier ce que la veille ils dédaignaient et adorer des dieux qu’on croyait morts. C’est un grand scandale pour l’intelligence qui distingue, discute, atténue, explique, proteste et peut-être ne comprend pas. Mais le génie de la vie n’attend pas que l’intelligence comprenne.

Il n’est pas sûr, pour prendre un exemple, que l’intelligence comprenne le régionalisme qui travaille la France. Elle s’arrête au plan superficiel, dont les manifestations historiques, littéraires, artistiques l’intéressent et l’enchantent. Son dilettantisme s’y délecte et son esprit critique s’exerce sur les écarts et les puérilités inévitables. Elle croit tenir tout le phénomène cependant que le fond lui échappe ; elle ne sent pas l’obscure révolte contre la mort, le besoin de revanche, l’énergique poussée de l’instinct de vie qui le remplissent.

L’an dernier, sur les bords de la Baïse, dans notre voisinage, il y a eu pour la première fois la fête des vieilles chansons patoises, et, comme on demandait à l’organisateur, non les motifs superficiels et secondaires, mais la raison profonde de son effort, lui, jeune médecin, d’un esprit scientifique, très ouvert aux idées nouvelles les plus hardies, a simplement répondu : On sent la mort dans le pays, et il faut l’éloigner. Un appel fut lancé aux chanteurs, et, de tous côtés, des bords de la Garonne et de la forêt des Landes, de l’Armagnac, pays de vignes, et du Brulhois, terre de labour, en foule ils accoururent. On entendit la chanson vespérale du berger poussant ses animaux des prairies vers l’étable, les couplets joyeux du vendangeur, qui, dans un geste dionysiaque, mouste les jeunes filles, en écrasant sur leurs joues les grappes oubliées, la monotone mélopée du laboureur, rythmée au pas lent des attelages, douce et triste comme la vieille supplication de l’homme demandant à la terre de le nourrir. De Nérac à Condom, les maisons s’étaient vidées et la fête fut brillante. Des lettrés y assistaient et y prirent un plaisir extrême. Mais il leur sembla que l’âme paysanne n’était pas touchée, restait étrangère. Cependant, quelques jours après, le hasard amène devant moi un couple de paysans, qui de fort loin étaient allés entendre les chansons. Je cherche l’impression. L’homme gauchement, longuement, en français, me dit des banalités. Impatientée, la femme l’interrompt, et laissant en patois éclater son âme : « Jou, moussu, bons baou tout dizé : à la cansoun dou boué, ma calut ploura. Moi, monsieur, je vais tout vous dire : à la chanson du bouvier, il m’a fallu pleurer. »

A la vérité, il n’est pas facile de distinguer la limite exacte, qui sépare l’intelligence et l’instinct, dans les régions intermédiaires, où se diffuse et s’estompe une indécise clarté qui participe de deux foyers. Il y a apparence que nous méconnaissons souvent le rôle de l’instinct. Comme c’est l’intelligence, qui fait après coup le départ de ce qui s’est passé, elle incline à s’attribuer des mérites qu’elle n’a pas eus. L’erreur est d’autant plus facile que l’instinct trace le schéma dans un éclair et donne le premier branle, mais l’intelligence accourt aussitôt pour soutenir le mouvement et se charger des détails. Injuste pour l’instinct, l’intelligence lui cause encore un autre dommage dont les conséquences nous touchent. Elle le gêne et le paralyse. L’instinct redoute son éclat comme certaines fleurs de nos parterres celui du soleil. Il aime l’ombre des régions subliminales de l’âme où il se réfugie, et, quand la pleine lumière l’y vient saisir, il se dissipe et s’évanouit. C’est une force qui se dissout, en prenant conscience d’elle-même.

Ainsi meurent sous nos yeux bien des choses où l’optimisme s’était arrêté et concrète pour faire de la vie. Ainsi s’en va peu à peu l’âme paysanne, qui aimait la terre, malgré ses trahisons et la famille nombreuse, malgré ses charges, à mesure qu’on lui apprend de quelles ignorances elle était faite, comme tombe la maîtrise créatrice de l’ouvrier quand on transforme en technique scientifique les tours de main qui lui venaient de son enthousiasme et de sa foi. L’inspiration de l’artiste s’éteint, s’il éclaire d’une lumière trop vive les sources cachées d’où elle jaillissait, et Chantecler ne continue de chanter que parce qu’il continue de croire, malgré la cruelle expérience d’une tendre aventure, que son chant éveille l’Aurore et sera peut-être un jour vainqueur de la nuit.

Nous sommes optimiste parce que nous sentons autour de nous l’énergique volonté de vivre. L’optimisme vital de la France se voile sur certains points, mais il éclate sur tant d’autres ! Aveugles ceux qui ne le voient pas et coupables ceux qui le nient ! Chantecler claironne toujours. Chaque matin, au Maroc, il sonne le réveil de nos colonnes, et, en Champagne, sur le guidon de nos aviateurs, il perce les nuages que les vents d’Est poussent vers nous. Il a lancé ces temps derniers quelques appels plus sonores, où l’on sentait l’alarme, et on sait de quelle manière l’âme du pays s’est redressée pour répondre. Il a d’ailleurs d’autres chants, plus pacifiques, qui ne sont ni moins significatifs, ni moins beaux. Le vieux foyer brûle toujours. D’où viendront les souffles vivifians qui feront monter sa flamme en gerbes triomphantes ? D’où, sinon de nous-même et de notre effort d’éducation nationale, qui doit trouver là sa justification, sa mesure et sa fin. C’est sur cette décisive épreuve qu’un jour il sera jugé.

Certes l’entreprise est effrayante de vouloir accorder le même effort sur l’intelligence et sur l’instinct de vie, sur la raison et la science, d’une part, de l’autre, sur l’optimisme vital, mystérieux dans ses origines, obscur dans ses élans, rempli de raisons que la raison ne comprend pas, et dont on voit couler les larmes au chant d’une pauvre et vieille chanson. Il y a une opposition fondamentale et troublante. Nous souhaitons souvent le triomphe définitif de l’intelligence et la ruine d’une foule de choses qui la choquent et la déroutent. C’est de tous les souhaits le plus insensé, et fort heureusement le plus chimérique. Nous ne survivrons pas longtemps à l’abolition en nous du génie de la vie. Résignons-nous donc en méditant le mot mélancolique et profond de Joubert qu’il faut savoir s’aveugler pour vivre.


X

Comment l’école conduira-t-elle son effort éducateur entre les deux grandes forces qui se partagent notre âme ? Il n’est pas de question plus grave. Nous venons de montrer dans un cadre restreint les difficultés qu’elle rencontre et qui expliquent en partie son impuissance. Nous attendions d’elle beaucoup de bien : elle n’est vraiment pas responsable de tout celui qu’elle ne nous fait pas. En revanche, son devoir rigoureux n’est-il pas de s’examiner avec soin, sans faiblesse, impitoyablement, pour voir si elle ne porte pas en elle, dans sa méthode et ses procédés, dans la formation et l’esprit de ses maîtres, dans la philosophie dont elle est pénétrée, quelques raisons de son échec ? Précisément, pour primaire qu’elle soit, l’école, telle que nous l’avons voulue et faite, est l’expression de notre philosophie intellectualiste et plus exactement de notre positivisme scientiste. N’aurait-elle pas profit à chercher quelques inspirations dans un positivisme plus empirique, plus large et plus souple, qui s’attaque à toute la complexité vivante du réel et veut épuiser les possibilités de l’atteindre, philosophie encore un peu éparse et diverse d’aspects, mais qui chaque jour se précise et grandit parce qu’elle est profondément humaine, pour qui tout est dans l’expérience de la réalité, avec souci que cette expérience soit faite par l’âme tout entière, souci de l’action et des forces, quelles qu’elles soient, génératrices d’énergie et de beauté morales.

Si le positivisme scientiste, solide, mais étroit par les limites qu’il s’impose, nous donne une école sans force pour enseigner une morale efficace, ne faut-il pas se tourner vers une méthode plus compréhensive, où l’on aime beaucoup s’écouter penser et davantage s’écouter vivre, où les idées sortent rapidement de la tour d’ivoire pour se vérifier dans l’homme tel qu’il est en pleine existence concrète, en pleine chaleur d’action et mêlée de combat, avec ses habits de tous les jours, en santé et en maladie, dans la joie et dans l’affliction, aux prises en un mot avec la vérité de la vie, avec le dur et énigmatique labeur qui la remplit ? Une semblable philosophie, on le devine sans peine, est attentive aux résultats, ambitieuse de succès. Pour nous, — c’est par-là que nous finissons comme nous avons commencé, — il n’est rien ici qui nous paraisse supérieur au succès : vieille mentalité professionnelle, vieille habitude d’oublier principes, doctrines, théories, préférences devant la plus humble recette qui guérit le malade. Dans mon village, où la terre et la race meurent ensemble, je tiendrais l’école quitte de bien des choses, si, fixant le petit paysan au métier héréditaire, elle préparait en lui la moralité que réclament impérieusement la famille et la cité. Point de vue peut-être étroit, mais singulièrement élevé, celui de la vie elle-même.

De projeter ainsi dans l’action procédés, méthodes, principes, idées et concepts pour les y éprouver comme sur une pierre de touche ; de tout rapporter à la vie, critère irrécusable et suprême, est une démarche de l’esprit fort modeste. Médecins, moralistes, pédagogues sont des sages, quand ils s’y résignent, et ils le peuvent d’ailleurs sans en être humiliés. L’homme, en dépit qu’il en ait, est condamné à rester pragmatiste, — nom nouveau d’une très vieille chose, — et, de la manière que nous l’entendons, il l’a toujours été, il le sera toujours, il l’est naturellement comme il marche sur ses deux pieds et comme il respire, il l’est forcément parce qu’il ne peut échapper à cette double condition de son être, d’une part, la nécessité de vivre, de l’autre, les limites de son intelligence.

La tendance pragmatiste n’est qu’un des aspects du mouvement philosophique contemporain, bien loin qu’elle le constitue tout entier. On y voit encore comme une lassitude des doctrines qui, mettant du mécanisme et de la nécessité partout, nous enferment dans un déterminisme infranchissable, de la complaisance pour celles qui, trouvant au contraire du jeu et de la contingence en nous et hors de nous, soulèvent l’âme, lui donnent de l’air, des forces et des ailes. Une vie, moralement très élevée, vaut à nos yeux par elle-même et par les significations dont elle est chargée : celui qui, faisant le bien pour le bien, sent les raisons profondes auxquelles il obéit, tient l’étoffe même de son âme, beau fragment de réalité, d’où l’induction le conduit plus loin et plus haut. Bien des choses, qui semblaient abandonnées, reprennent faveur : nous y revenons par l’expérience complète du Moi, chose concrète et individuelle, enveloppée de chair et d’os, mais avant tout chose qui pense, res cogitans. Nous entendons la pensée, au sens le plus large et d’ailleurs assez cartésien du mot, qui embrasse toute la conscience, entendement analytique et raison synthétique, sentimens et volitions, conscience claire et aussi celle qui, ne l’étant pas, soutient et alimente l’autre, intuition et instinct, intuition surtout, la totalité de l’âme dans son plein jeu, sensible aux moindres indices, frissonnante aux moindres lueurs, merveilleux et indivisible bouillonnement de force cognitive. Ne dédaignons rien dans l’âme : elle est faculté de connaître par tous les points, modes et plans de son activité. Nous connaissons avec l’âme tout entière. C’est de là qu’il faut partir pour comprendre toutes les formes de l’effort humain vers la vérité, également légitimes et valables. Certains se plaisent à relier la pensée moderne au passé, où ils nous montrent ses origines, ce qui n’est pas sans beaucoup d’intérêt et de profit. Tout le monde y gagne : les morts que l’on fait revivre, les vivans que l’on compare aux morts les plus grands sans trop de désavantage. On sait que cette année même Descartes, sous la conduite habile de M. Denys Cochin [8], a fréquenté chez plusieurs de nos philosophes et ne s’est pas déplu dans leur compagnie. Pascal, sans beaucoup d’effort, s’y serait peut-être senti plus à l’aise. Conçoit-on d’ailleurs qu’une philosophie puisse être aujourd’hui vraiment originale ? Tout n’a-t-il pas été dit, « depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent ? » Les idées ne tirent-elles pas une partie de leur valeur du moment où elles paraissent, des circonstances qui les appellent, des services qu’elles rendent et du rôle qu’elles jouent ? C’est dans le présent que nous aimons la pensée philosophique des trente dernières années, dans le présent et au regard de l’avenir.

Il est permis à chacun de noter le retentissement d’une philosophie dans son esprit, échos qu’elle éveille, troubles qu’elle apaise, difficultés qu’elle résout, espoirs et courage qu’elle enflamme. Ainsi naissent et se propagent d’innombrables résonances qui profitent à la philosophie elle-même, en tant que l’œuvre d’un seul ou de quelques-uns n’est pas quelque chose d’arrêté, de clos, de définitif, mais une direction qui se continue et un élan qui s’accroît dans la pensée de tous. La réflexion philosophique n’exige pas qu’on soit philosophe avec la robe ou le bouton de cristal, ni qu’on quitte sa journée avant le soir pour prendre des attitudes méditatives : chacun la fait en son particulier, de sa place, et à sa manière. La nôtre, — celle du médecin, qui travaille toujours sur le concret, durement et terre à terre, — est de considérer l’effort de la pensée moderne d’un point de vue pratique, et dans les conséquences qu’on en peut prévoir, quand, sorti du domaine spéculatif, il entrera dans celui des réalités complexes et vivantes, dans la réalité journalière de notre vie individuelle, familiale, politique et sociale. Il n’est pas téméraire de penser que quelque chose y sera changé.

L’école est un chapitre important de cette réalité. On voit le problème auquel nous pensons et comment il se pose. Il s’agit de découvrir le secours qu’un certain esprit philosophique, — nous pensons moins à des doctrines déterminées qu’à un esprit général, — apporterait à l’école, devenue foyer d’enseignement moral. Une difficulté, que tout le monde sait, pèse sur cet enseignement, l’arrête dans son essor, lui replie les ailes, et finalement le paralyse ; elle a été aggravée par des préoccupations qui se sont toujours réclamées de la philosophie et qui souvent lui étaient étrangères ; mais, en dehors et au-dessus des contingences de la politique, elle subsiste, délicate et embarrassante, puisqu’elle est en dernière analyse l’expression de nos désaccords au sujet de la métaphysique.

Il y a précisément dans les courans nouveaux de la pensée philosophique moderne une extraordinaire vertu d’apaisement, bienfait précieux pour l’éducateur public qui, distribuant son effort à des enfans pénétrés d’imprégnations diverses, doit garder sa pensée attentive aux nuances, assez souple pour en tenir compte, assez libre pour ne s’enchaîner qu’au seul souci de réussir. Et si, par exemple, la neutralité scolaire, — sans cesser d’être rigoureuse, comme il faut qu’elle soit, — en devenait plus facile, non plus gênante, froide et lourde d’inhibitions, mais aisée, souriante, pratiquement applicable, non plus négative et stérilisante, mais positive et féconde, soutenue par une égale curiosité pour toutes les formes de l’expérience humaine, par un égal respect, mêlé de reconnaissance, pour toutes celles qui sont en nous source de force, de courage et d’allégresse devant le devoir, le bienfait ne serait-il pas incomparable ?


Docteur EMMANUEL LABAT

  1. Voyez la Vocation paysanne et l’école, dans la Revue du 1er juillet 1912.
  2. En Gascogne : A propos du problème de la natalité. Voyez la Revue du 1er juillet 1911.
  3. M. Emile Faguet,… Et l’horreur des responsabilités, p. 141.
  4. En Gascogne. A propos du problème de la natalité. Voyez la Revue du 1er juillet 1911.
  5. Un village en Gascogne.— Communication au Congrès de l’Alliance d’Hygiène sociale d’Agen. Agen, Imprimerie moderne, 1909.
  6. Communication au Congrès d’Hygiène sociale d’Agen, loc. cit.
  7. L’école, par un effort d’éducation, doit maintenir et fortifier l’âme paysanne, tout en l’adaptant. Nous avons récemment étudié cette question sur laquelle il y aurait encore beaucoup à dire. Voyez la Revuevdu 1er juillet 1912.
  8. Descartes, par M. Denys Cochin. Alcan, 1913.