La Débâcle/Partie 1/Chapitre II

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G. Charpentier et E. Fasquelle (p. 24-50).


II


Vers huit heures, le soleil dissipa les nuées lourdes, et un ardent et pur dimanche d’août resplendit sur Mulhouse, au milieu de la vaste plaine fertile. Du camp, maintenant éveillé, bourdonnant de vie, on entendait les cloches de toutes les paroisses carillonner à la volée, dans l’air limpide. Ce beau dimanche d’effroyable désastre avait sa gaieté, son ciel éclatant des jours de fête.

Gaude, brusquement, sonna à la distribution, et Loubet s’étonna. Quoi ? qu’y avait-il ? était-ce le poulet qu’il avait promis la veille à Lapoulle ? Né dans les halles, rue de la Cossonnerie, fils de hasard d’une marchande au petit tas, engagé « pour des sous », comme il disait, après avoir fait tous les métiers, il était le fricoteur, le nez tourné continuellement à la friandise. Et il alla voir, pendant que Chouteau, l’artiste, le peintre en bâtiments de Montmartre, bel homme et révolutionnaire, furieux d’avoir été rappelé après son temps fini, blaguait férocement Pache, qu’il venait de surprendre en train de faire sa prière, à genoux derrière la tente. En voilà un calotin ! Est-ce qu’il ne pouvait pas lui demander cent mille livres de rente, à son bon Dieu ? Mais Pache, arrivé d’un village perdu de la Picardie, chétif et la tête en pointe, se laissait plaisanter, avec la douceur muette des martyrs. Il était le souffre-douleur de l’escouade, en compagnie de Lapoulle, le colosse, la brute poussée dans les marais de la Sologne, si ignorant de tout, que, le jour de son arrivée au régiment, il avait demandé à voir le roi. Et, bien que la nouvelle désastreuse de Frœschwiller circulât depuis le lever, les quatre hommes riaient, faisaient avec leur indifférence de machine les besognes accoutumées.

Mais il y eut un grognement de surprise goguenarde. C’était Jean, le caporal, qui, accompagné de Maurice, revenait de la distribution, avec du bois à brûler. Enfin, on distribuait le bois, que les troupes avaient vainement attendu la veille, pour cuire la soupe. Douze heures de retard seulement.

— Bravo, l’intendance ! cria Chouteau.

— N’importe, ça y est ! dit Loubet. Ah ! ce que je vais vous faire un chouette pot-au-feu !

D’habitude, il se chargeait volontiers de la popote ; et on l’en remerciait, car il cuisinait à ravir. Mais il accablait alors Lapoulle de corvées extraordinaires.

— Va chercher le champagne, va chercher les truffes…

Puis, ce matin-là, une idée baroque de gamin de Paris se moquant d’un innocent, lui traversa la cervelle.

— Plus vite que ça ! donne-moi le poulet.

— Où donc, le poulet ?

— Mais là, par terre… Le poulet que je t’ai promis, le poulet que le caporal vient d’apporter !

Il lui désignait un gros caillou blanc, à leurs pieds. Lapoulle, interloqué, finit par le prendre et par le retourner entre ses doigts.

— Tonnerre de dieu ! veux-tu laver le poulet !… Encore ! lave-lui les pattes, lave-lui le cou !… À grande eau, feignant !

Et, pour rien, pour la rigolade, parce que l’idée de la soupe le rendait gai et farceur, il flanqua la pierre avec la viande dans la marmite pleine d’eau.

— C’est ça qui va donner du goût au bouillon ! Ah ! tu ne savais pas ça, tu ne sais donc rien, sacrée andouille !… Tu auras le croupion, tu verras si c’est tendre !

L’escouade se tordait de la tête de Lapoulle, maintenant convaincu, se pourléchant. Cet animal de Loubet, pas moyen de s’ennuyer avec lui ! Et, lorsque le feu crépita au soleil, lorsque la marmite se mit à chanter, tous, en dévotion, rangés autour, s’épanouirent, regardant danser la viande, humant la bonne odeur qui commençait à se répandre. Ils avaient une faim de chien depuis la veille, l’idée de manger emportait tout. On était rossé, mais ça n’empêchait pas qu’il fallait s’emplir. D’un bout à l’autre du camp, les feux des cuisines flambaient, les marmites bouillaient, et c’était une joie vorace et chantante, au milieu des claires volées de cloches qui continuaient à venir de toutes les paroisses de Mulhouse.

Mais, comme il allait être neuf heures, une agitation se propagea, des officiers coururent, et le lieutenant Rochas, à qui le capitaine Beaudoin avait donné un ordre, passa devant les tentes de sa section.

— Allons, pliez tout, emballez tout, on part !

— Mais la soupe ?

— Un autre jour, la soupe ! On part tout de suite !

Le clairon de Gaude sonnait, impérieux. Ce fut une consternation, une colère sourde. Eh quoi ! partir sans manger, ne pas attendre une heure que la soupe fût possible ! L’escouade voulut quand même boire le bouillon ; mais ce n’était encore que de l’eau chaude ; et la viande, pas cuite, résistait, pareille à du cuir sous les dents. Chouteau grogna des paroles rageuses. Jean dut intervenir, afin de hâter les préparatifs de ses hommes. Qu’y avait-il donc de si pressé, à filer ainsi, à bousculer les gens, sans leur laisser le temps de reprendre des forces ? Et, comme, devant Maurice, on disait qu’on marchait à la rencontre des Prussiens, pour la revanche, il haussa les épaules, incrédule. En moins d’un quart d’heure, le camp fut levé, les tentes pliées, rattachées sur les sacs, les faisceaux défaits, et il ne resta, sur la terre nue, que les feux des cuisines qui achevaient de s’éteindre.

C’étaient de graves raisons qui venaient de décider le général Douay à une retraite immédiate. La dépêche du sous-préfet de Schelestadt, vieille déjà de trois jours, se trouvait confirmée : on télégraphiait qu’on avait vu de nouveau les feux des Prussiens qui menaçaient Markolsheim ; et, d’autre part, un télégramme annonçait qu’un corps d’armée ennemi passait le Rhin à Huningue. Des détails arrivaient, abondants, précis : la cavalerie et l’artillerie aperçues, les troupes en marche, se rendant de toutes parts à leur point de ralliement. Si l’on s’attardait une heure, c’était sûrement la ligne de retraite sur Belfort coupée. Dans le contre-coup de la défaite, après Wissembourg et Frœschwiller, le général, isolé, perdu à l’avant-garde, n’avait qu’à se replier en hâte ; d’autant plus que les nouvelles, reçues le matin, aggravaient encore celles de la nuit.

En avant, était parti l’état-major, au grand trot, poussant de l’éperon les montures, dans la crainte d’être devancé et de trouver déjà les Prussiens à Altkirch. Le général Bourgain-Desfeuilles, qui prévoyait une étape dure, avait eu la précaution de traverser Mulhouse, pour y déjeuner copieusement, en maugréant de la bousculade. Et Mulhouse, sur le passage des officiers, était désolé ; les habitants, à l’annonce de la retraite, sortaient dans les rues, se lamentaient du brusque départ de ces troupes, dont ils avaient si instamment imploré la venue : on les abandonnait donc, les richesses incalculables entassées dans la gare allaient-elles être laissées à l’ennemi, leur ville elle-même devait-elle, avant le soir, n’être plus qu’une ville conquise ? Puis, le long des routes, au travers des campagnes, les habitants des villages, des maisons isolées, s’étaient eux aussi plantés devant leur porte, étonnés, effarés. Eh quoi ! ces régiments qu’ils avaient vus passer la veille, marchant au combat, se repliaient, fuyaient sans avoir combattu ! Les chefs étaient sombres, hâtaient leurs chevaux, sans vouloir répondre aux questions, comme si le malheur eût galopé à leurs trousses. C’était donc vrai que les Prussiens venaient d’écraser l’armée, qu’ils coulaient de toutes parts en France, comme la crue d’un fleuve débordé ? Et déjà, dans l’air muet, les populations, gagnées par la panique montante, croyaient entendre le lointain roulement de l’invasion, grondant plus haut de minute en minute ; et déjà, des charrettes s’emplissaient de meubles, des maisons se vidaient, des familles se sauvaient à la file par les chemins, où passait le galop d’épouvante.

Dans la confusion de la retraite, le long du canal du Rhône au Rhin, près du pont, le 106e dut s’arrêter, au premier kilomètre de l’étape. Les ordres de marche, mal donnés et plus mal exécutés encore, venaient d’accumuler là toute la deuxième division ; et le passage était si étroit, un passage de cinq mètres à peine, que le défilé s’éternisait.

Deux heures s’écoulèrent, le 106e attendait toujours, immobile, devant l’interminable flot qui passait devant lui. Les hommes debout, sous le soleil ardent, le sac au dos, l’arme au pied, finissaient par se révolter d’impatience.

— Paraît que nous sommes de l’arrière-garde, dit la voix blagueuse de Loubet.

Mais Chouteau s’emporta.

— C’est pour se foutre de nous qu’ils nous font cuire. Nous étions là les premiers, nous aurions dû filer.

Et, comme, de l’autre côté du canal, par la vaste plaine fertile, par les chemins plats, entre les houblonnières et les blés mûrs, on se rendait bien compte maintenant du mouvement de retraite des troupes, qui refaisaient en sens inverse le chemin déjà fait la veille, des ricanements circulèrent, toute une moquerie furieuse.

— Ah ! nous nous cavalons ! Reprit Chouteau ! Eh bien ! Elle est rigolo, leur marche à l’ennemi, dont ils nous bourrent les oreilles, depuis l’autre matin… Non, vrai, c’est trop crâne ! On arrive, et puis on refout le camp, sans avoir seulement le temps d’avaler sa soupe !

L’enragement des rires augmenta, et Maurice, qui était près de Chouteau, lui donnait raison. Puisqu’on restait là, comme des pieux, à attendre depuis deux heures, pourquoi ne les avait-on pas laissés faire tranquillement bouillir la soupe et la manger ? La faim les reprenait, ils avaient une rancune noire de leur marmite renversée trop tôt, sans qu’ils pussent comprendre la nécessité de cette précipitation, qui leur paraissait imbécile et lâche. De fameux lièvres, tout de même !

Mais le lieutenant Rochas rudoya le sergent Sapin, qu’il accusait de la mauvaise tenue de ses hommes. Attiré par le bruit, le capitaine Beaudoin s’était approché.

— Silence dans les rangs !

Jean, muet, en vieux soldat d’Italie, rompu à la discipline, regardait Maurice, que la blague mauvaise et emportée de Chouteau semblait amuser ; et il s’étonnait, comment un monsieur, un garçon qui avait reçu tant d’instruction, pouvait-il approuver des choses, peut-être vraies tout de même, mais qui n’étaient pas à dire ? Si chaque soldat se mettait à blâmer les chefs et à donner son avis, on n’irait pas loin, pour sûr.

Enfin, après une heure encore d’attente, le 106e reçut l’ordre d’avancer. Seulement, le pont était toujours si encombré par la queue de la division, que le plus fâcheux désordre se produisit. Plusieurs régiments se mêlèrent, des compagnies filèrent quand même, emportées ; tandis que d’autres, rejetées au bord de la route, durent marquer le pas. Et, pour mettre le comble à la confusion, un escadron de cavalerie s’entêta à passer, refoulant dans les champs voisins les traînards que l’infanterie semait déjà. Au bout de la première heure de marche, toute une débandade traînait le pied, s’allongeait, attardée comme à plaisir.

Ce fut ainsi que Jean se trouva en arrière, égaré au fond d’un chemin creux, avec son escouade, qu’il n’avait pas voulu lâcher. Le 106e avait disparu, plus un homme ni même un officier de la compagnie. Il n’y avait là que des soldats isolés, un pêle-mêle d’inconnus, éreintés dès le commencement de l’étape, chacun marchant à son loisir, au hasard des sentiers. Le soleil était accablant, il faisait très chaud ; et le sac, alourdi par la tente et le matériel compliqué qui le gonflait, pesait terriblement aux épaules. Beaucoup n’avaient point l’habitude de le porter, gênés déjà dans l’épaisse capote de campagne, pareille à une chape de plomb. Brusquement, un petit soldat pâle, les yeux emplis d’eau, s’arrêta, jeta son sac dans un fossé, avec un grand soupir, le souffle fort de l’homme à l’agonie qui se reprend à l’existence.

— En voilà un qui est dans le vrai, murmura Chouteau.

Pourtant, il continuait de marcher, le dos arrondi sous le poids. Mais, deux autres s’étant débarrassés à leur tour, il ne put tenir.

— Ah ! zut ! Cria-t-il.

Et, d’un coup d’épaule, il lança son sac contre un talus. Merci ! Vingt-cinq kilos sur l’échine, il en avait assez ! On n’était pas des bêtes de somme, pour traîner ça.

Presque aussitôt, Loubet l’imita et força Lapoulle à en faire autant. Pache, qui se signait devant les croix de pierre rencontrées, défit les bretelles, posa tout le paquet soigneusement au pied d’un petit mur, comme s’il devait revenir le chercher. Et Maurice seul restait chargé, lorsque Jean, en se retournant, vit ses hommes les épaules libres.

— Reprenez vos sacs, on m’empoignerait, moi !

Mais les hommes, sans se révolter encore, la face mauvaise et muette, allaient toujours, poussant le caporal devant eux, dans le chemin étroit.

— Voulez-vous bien reprendre vos sacs, ou je ferai mon rapport !

Ce fut comme un coup de fouet en travers de la figure de Maurice. Son rapport ! Cette brute de paysan allait faire son rapport, parce que des malheureux, les muscles broyés, se soulageaient ! Et, dans une fièvre d’aveugle colère, lui aussi fit sauter les bretelles, laissa tomber son sac au bord du chemin, en fixant sur Jean des yeux de défi.

— C’est bon, dit de son air sage ce dernier, qui ne pouvait engager une lutte. Nous réglerons ça ce soir.

Maurice souffrait abominablement des pieds. Ses gros et durs souliers, auxquels il n’était pas accoutumé, lui avaient mis la chair en sang. Il était de santé assez faible, il gardait à la colonne vertébrale comme une plaie vive, la meurtrissure intolérable du sac, bien qu’il en fût débarrassé ; et le poids de son fusil, qu’il ne savait de quel bras porter, suffisait à lui faire perdre le souffle. Mais il était angoissé plus encore par son agonie morale, dans une de ces crises de désespérance auxquelles il était sujet. Tout d’un coup, sans résistance possible, il assistait à la ruine de sa volonté, il tombait aux mauvais instincts, à un abandon de lui-même, dont il sanglotait de honte ensuite. Ses fautes, à Paris, n’avaient jamais été que les folies de « l’autre » , comme il disait, du garçon faible qu’il devenait aux heures lâches, capable des pires vilenies. Et, depuis qu’il traînait les pieds, sous l’écrasant soleil, dans cette retraite qui ressemblait à une déroute, il n’était plus qu’une bête de ce troupeau attardé, débandé, semant les chemins. C’était le choc en retour de la défaite, du tonnerre qui avait éclaté très loin, à des lieues, et dont l’écho perdu battait maintenant les talons de ces hommes, pris de panique, fuyant sans avoir vu un ennemi. Qu’espérer à cette heure ? Tout n’était-il pas fini ? On était battu, il n’y avait plus qu’à se coucher et à dormir.

— Ça ne fait rien, cria très haut Loubet, avec son rire d’enfant des halles, ce n’est tout de même pas à Berlin que nous allons.

À Berlin ! à Berlin ! Maurice entendit ce cri hurlé par la foule grouillante des boulevards, pendant la nuit de fol enthousiasme, qui l’avait décidé à s’engager. Le vent venait de tourner, sous un coup de tempête ; et il y avait une saute terrible, et tout le tempérament de la race était dans cette confiance exaltée, qui tombait brusquement, dès le premier revers, à la désespérance dont le galop l’emportait parmi ces soldats errants, vaincus et dispersés, avant d’avoir combattu.

— Ah ! ce qu’il me scie les pattes, le flingot ! Reprit Loubet, en changeant une fois encore son fusil d’épaule. En voilà un mirliton, pour se promener !

Et, faisant allusion à la somme qu’il avait touchée comme remplaçant :

— N’importe ! Quinze cents balles, pour ce métier-là, on est rudement volé !… Ce qu’il doit fumer de bonnes pipes, au coin de son feu, le richard à la place de qui je vas me faire casser la gueule !

— Moi, grogna Chouteau, j’avais fini mon temps, j’allais filer… Ah ! Vrai, ce n’est pas de chance, de tomber dans une cochonnerie d’histoire pareille !

Il balançait son fusil, d’une main rageuse. Puis, violemment, il le lança aussi de l’autre côté d’une haie.

— Eh ! va donc, sale outil !

Le fusil tourna deux fois sur lui-même, alla s’abattre dans un sillon et resta là, très long, immobile, pareil à un mort. Déjà, d’autres volaient, le rejoignaient. Le champ bientôt fut plein d’armes gisantes, d’une tristesse raidie d’abandon, sous le lourd soleil. Ce fut une épidémique folie, la faim qui tordait les estomacs, les chaussures qui blessaient les pieds, cette marche dont on souffrait, cette défaite imprévue dont on entendait derrière soi la menace. Plus rien à espérer de bon, les chefs qui lâchaient pied, l’intendance qui ne les nourrissait seulement pas, la colère, l’embêtement, l’envie d’en finir tout de suite, avant d’avoir commencé. Alors, quoi ? le fusil pouvait aller rejoindre le sac. Et, dans une rage imbécile, au milieu de ricanements de fous qui s’amusent, les fusils volaient, le long de la queue sans fin des traînards, épars au loin dans la campagne.

Loubet, avant de se débarrasser du sien, lui fit exécuter un beau moulinet, comme à une canne de tambour-major. Lapoulle, en voyant tous les camarades jeter le leur, dut croire que cela rentrait dans la manœuvre ; et il imita le geste. Mais Pache, dans la confuse conscience du devoir, qu’il devait à son éducation religieuse, refusa d’en faire autant, couvert d’injures par Chouteau, qui le traitait d’enfant de curé.

— En voilà un cafard !… Parce que sa vieille paysanne de mère lui a fait avaler le bon Dieu tous les dimanches !… Va donc servir la messe, c’est lâche de ne pas être avec les camarades !

Très sombre, Maurice marchait en silence, la tête penchée sous le ciel de feu. Il n’avançait plus que dans un cauchemar d’atroce lassitude, halluciné de fantômes, comme s’il allait à un gouffre, là-bas, devant lui ; et c’était une dépression de toute sa culture d’homme instruit, un abaissement qui le tirait à la bassesse des misérables dont il était entouré.

— Tenez ! Dit-il brusquement à Chouteau, vous avez raison !

Et Maurice avait déjà posé son fusil sur un tas de pierres, lorsque Jean, qui tentait vainement de s’opposer à cet abandon abominable des armes, l’aperçut. Il se précipita.

— Reprenez votre fusil tout de suite, tout de suite, entendez-vous !

Un flot de terrible colère était monté soudain à la face de Jean. Lui, si calme d’habitude, toujours porté à la conciliation, avait des yeux de flamme, une voix tonnante d’autorité. Ses hommes, qui ne l’avaient jamais vu comme ça, s’arrêtèrent, surpris.

— Reprenez votre fusil tout de suite, ou vous aurez affaire à moi !

Maurice, frémissant, ne laissa tomber qu’un mot, qu’il voulait rendre outrageux.

— Paysan !

— Oui, c’est bien ça, je suis un paysan, tandis que vous êtes un monsieur, vous !… Et c’est pour ça que vous êtes un cochon, oui ! Un sale cochon. Je ne vous l’envoie pas dire.

Des huées s’élevaient, mais le caporal poursuivait avec une force extraordinaire :

— Quand on a de l’instruction, on le fait voir… Si nous sommes des paysans et des brutes, vous nous devriez l’exemple à tous, puisque vous en savez plus long que nous… Reprenez votre fusil, nom de dieu ! Ou je vous fais fusiller en arrivant à l’étape.

Dompté, Maurice avait ramassé le fusil. Des larmes de rage lui voilaient les yeux. Il continua sa marche en chancelant comme un homme ivre, au milieu des camarades qui, à présent, ricanaient de ce qu’il avait cédé. Ah ! ce Jean ! il le haïssait d’une inextinguible haine, frappé au cœur de cette leçon si dure, qu’il sentait juste. Et, Chouteau ayant grogné, à son côté, que des caporaux de cette espèce, on attendait un jour de bataille pour leur loger une balle dans la tête, il vit rouge, il se vit nettement cassant le crâne de Jean, derrière un mur.

Mais il y eut une diversion. Loubet remarqua que Pache, pendant la querelle, avait, lui aussi, abandonné enfin son fusil, doucement, en le couchant au bas d’un talus. Pourquoi ? Il n’essaya point de l’expliquer, riant en dessous, de la façon gourmande et un peu honteuse d’un garçon sage à qui on reproche son premier péché. Très gai, ragaillardi, il marcha les bras ballants. Et, par les longues routes ensoleillées, entre les blés mûrs et les houblonnières qui se succédaient toujours pareils, la débandade continuait, les traînards n’étaient plus, sans sacs et sans fusils, qu’une foule égarée, piétinante, un pêle-mêle de vauriens et de mendiants, à l’approche desquels les portes des villages épouvantés se fermaient.

À ce moment, une rencontre acheva d’enrager Maurice. Un sourd roulement arrivait de loin, c’était l’artillerie de réserve, partie la dernière, dont la tête, tout d’un coup, déboucha d’un coude de la route ; et les traînards débandés n’eurent que le temps de se jeter dans les champs voisins. Elle marchait en colonne, elle défilait d’un trot superbe, dans un bel ordre correct, tout un régiment de six batteries, le colonel en dehors et au centre, les officiers à leur place. Les pièces passaient, sonores, à des intervalles égaux, strictement observés, accompagnées chacune de son caisson, de ses chevaux et de ses hommes. Et Maurice, dans la cinquième batterie, reconnut parfaitement la pièce de son cousin Honoré. Le maréchal des logis était là, campé fièrement sur son cheval, à la gauche du conducteur de devant, un bel homme blond, Adolphe, qui montait un porteur solide, une bête alezane, admirablement accouplée avec le sous-verge trottant près d’elle ; tandis que, parmi les six servants, assis deux par deux sur les coffres de la pièce et du caisson, se trouvait à son rang le pointeur, Louis, un petit brun, le camarade d’Adolphe, la paire, comme on disait, selon la règle établie de marier un homme à cheval et un homme à pied. Ils apparurent grandis à Maurice, qui avait fait leur connaissance au camp ; et la pièce, attelée de ses quatre chevaux, suivie du caisson que six autres chevaux tiraient, lui sembla éclatante ainsi qu’un soleil, soignée, astiquée, aimée de tout son monde, des bêtes et des gens, serrés autour d’elle, dans une discipline et une tendresse de famille brave ; et surtout il souffrit affreusement du regard méprisant que le cousin Honoré jeta sur les traînards, stupéfait soudain de l’apercevoir parmi ce troupeau d’hommes désarmés. Déjà, le défilé se terminait, le matériel des batteries, les prolonges, les fourragères, les forges. Puis, dans un dernier flot de poussière, ce furent les haut-le-pied, les hommes et les chevaux de rechange, dont le trot se perdit à un autre coude de la route, au milieu du grondement peu à peu décroissant des sabots et des roues.

— Pardi ! Déclara Loubet, ce n’est pas malin de faire les crânes, quand on va en voiture !

L’état-major avait trouvé Altkirch libre. Pas de Prussiens encore. Et, toujours dans la crainte d’être talonné, de les voir paraître d’une minute à l’autre, le général Douay avait voulu qu’on poussât jusqu’à Dannemarie, où les têtes de colonne n’étaient entrées qu’à cinq heures du soir. Il était huit heures, la nuit se faisait, qu’on établissait à peine les bivouacs, dans la confusion des régiments réduits de moitié. Les hommes, exténués, tombaient de faim et de fatigue. Jusqu’à près de dix heures, on vit arriver, cherchant et ne retrouvant plus leurs compagnies, les soldats isolés, les petits groupes, toute cette lamentable et interminable queue des éclopés et des révoltés, semés le long des chemins.

Jean, dès qu’il put rejoindre son régiment, se mit en quête du lieutenant Rochas, pour faire son rapport. Il le trouva, ainsi que le capitaine Beaudoin, en conférence avec le colonel, tous les trois devant la porte d’une petite auberge, très préoccupés de l’appel, inquiets de savoir où étaient leurs hommes. Dès les premiers mots du caporal au lieutenant, le colonel De Vineuil qui entendit, le fit approcher, le força à tout dire. Sa longue face jaune, où les yeux étaient restés très noirs, dans la blancheur des épais cheveux de neige et des longues moustaches tombantes, exprima une désolation muette.

— Mon colonel, s’écria le capitaine Beaudoin, sans attendre l’avis de son chef, il faut fusiller une demi-douzaine de ces bandits.

Et le lieutenant Rochas approuvait du menton. Mais le colonel eut un geste d’impuissance.

— Ils sont trop… Comment voulez-vous ? près de sept cents ! Qui prendre là dedans ?… Et puis, si vous saviez ! Le général ne veut pas. Il est paternel, il dit qu’en Afrique il n’a jamais puni un homme… Non, non ! je ne puis rien. C’est terrible.

Le capitaine osa répéter :

— C’est terrible… C’est la fin de tout.

Et Jean se retirait, lorsqu’il entendit le major Bouroche, qu’il n’avait pas vu, debout sur le seuil de l’auberge, gronder de sourdes paroles : plus de discipline, plus de punitions, armée fichue ! Avant huit jours, les chefs recevraient des coups de pied au derrière ; tandis que, si l’on avait tout de suite cassé la tête à quelques-uns de ces gaillards, les autres auraient réfléchi peut-être.

Personne ne fut puni. Des officiers, à l’arrière-garde, qui escortaient les voitures du convoi, avaient eu l’heureuse précaution de faire ramasser les sacs et les fusils, aux deux bords des chemins. Il n’en manqua qu’un petit nombre, les hommes furent réarmés à la pointe du jour, comme furtivement, pour étouffer l’affaire. Et l’ordre était de lever le camp à cinq heures ; mais, dès quatre heures, on réveilla les soldats, on pressa la retraite sur Belfort, dans la certitude que les Prussiens n’étaient plus qu’à deux ou trois lieues. On avait dû encore se contenter de biscuit, les troupes restaient fourbues de cette nuit trop courte et fiévreuse, sans rien de chaud dans l’estomac. De nouveau, ce matin-là, la bonne conduite de la marche se trouva compromise par ce départ précipité.

Ce fut une journée pire, d’une infinie tristesse. L’aspect du pays avait changé, on était entré dans une contrée montagneuse, les routes montaient, dévalaient par des pentes plantées de sapins ; et les étroites vallées, embroussaillées de genêts, étaient toutes fleuries d’or. Mais, au travers de cette campagne éclatante sous le grand soleil d’août, la panique soufflait plus affolée à chaque heure, depuis la veille. Une dépêche, recommandant aux maires d’avertir les habitants qu’ils feraient bien de mettre à l’abri ce qu’ils avaient de précieux, venait de porter l’épouvante à son comble. L’ennemi était donc là ? Aurait-on seulement le temps de se sauver ? Et tous croyaient entendre grossir le grondement de l’invasion, ce roulement sourd de fleuve débordé qui, maintenant, à chaque nouveau village, s’aggravait d’un nouvel effroi, au milieu des clameurs et des lamentations.

Maurice marchait d’un pas de somnambule, les pieds saignants, les épaules écrasées par le sac et le fusil. Il ne pensait plus, il avançait dans le cauchemar de ce qu’il voyait ; et, autour de lui, la conscience du piétinement des camarades s’en était allée, il ne sentait que Jean à sa gauche, exténué par la même fatigue et la même douleur. C’était lamentable, ces villages qu’on traversait, d’une pitié à serrer le cœur d’angoisse. Dès qu’apparaissaient les troupes en retraite, cette débandade des soldats éreintés, traînant la jambe, les habitants s’agitaient, hâtaient leur fuite. Eux si tranquilles quinze jours plus tôt, toute cette Alsace qui attendait la guerre avec un sourire, convaincue qu’on se battrait en Allemagne ! Et la France était envahie, et c’était chez eux, autour de leur maison, dans leurs champs, que la tempête crevait, comme un de ces terribles ouragans de grêle et de foudre qui anéantissent une province en deux heures ! Devant les portes, au milieu d’une furieuse confusion, les hommes chargeaient les voitures, entassaient les meubles, au risque de briser tout. En haut, par les fenêtres, les femmes jetaient un dernier matelas, passaient le berceau qu’on allait oublier. On sanglait le bébé dedans, on l’accrochait au sommet, parmi les pieds des chaises et des tables renversées. Sur une autre charrette, à l’arrière, on liait, contre une armoire, le vieux grand-père infirme, qu’on emportait comme une chose. Puis, c’étaient ceux qui n’avaient pas de voiture, qui empilaient leur ménage en travers d’une brouette ; et d’autres s’éloignaient avec une charge de hardes entre les bras, d’autres n’avaient songé qu’à sauver la pendule, qu’ils serraient sur leur cœur, ainsi qu’un enfant. On ne pouvait tout prendre, des meubles abandonnés, des paquets de linge trop lourds restaient dans le ruisseau. Certains, avant le départ, fermaient tout, les maisons semblaient mortes, portes et fenêtres closes ; tandis que le plus grand nombre, dans leur hâte, dans la certitude désespérée que tout serait détruit, laissaient les vieilles demeures ouvertes, les fenêtres et les portes béantes sur le vide des pièces déménagées ; et elles étaient les plus tristes, d’une tristesse affreuse de ville prise, dépeuplée par la peur, ces pauvres maisons ouvertes au vent, d’où les chats eux-mêmes s’étaient enfuis, dans le frisson de ce qui allait venir. à chaque village, le pitoyable spectacle s’assombrissait, le nombre des déménageurs et des fuyards devenait plus grand, parmi la bousculade croissante, les poings tendus, les jurons et les larmes.

Mais Maurice, surtout, sentait l’angoisse l’étouffer, le long de la grand’route, par la campagne libre. Là, à mesure qu’on approchait de Belfort, la queue des fuyards se resserrait, n’était plus qu’un cortège ininterrompu. Ah ! les pauvres gens qui croyaient trouver un asile sous les murs de la place ! L’homme tapait sur le cheval, la femme suivait, traînant les enfants. Des familles se hâtaient, écrasées de fardeaux, débandées, les petits ne pouvant suivre, dans l’aveuglante blancheur du chemin que chauffait le soleil de plomb. Beaucoup avaient retiré leurs souliers, marchaient pieds nus, pour courir plus vite ; et des mères à moitié vêtues, sans cesser d’allonger le pas, donnaient le sein à des marmots en larmes. Les faces effarées se tournaient en arrière, les mains hagardes faisaient de grands gestes, comme pour fermer l’horizon, dans ce vent de panique qui échevelait les têtes et fouettait les vêtements attachés à la hâte. D’autres, des fermiers, avec tous leurs serviteurs, se jetaient à travers champs, poussaient devant eux les troupeaux lâchés, les moutons, les vaches, les bœufs, les chevaux, qu’on avait fait sortir à coups de bâton des étables et des écuries. Ceux-là gagnaient les gorges, les hauts plateaux, les forêts désertes, soulevant la poussière des grandes migrations, lorsque autrefois les peuples envahis cédaient la place aux barbares conquérants. Ils allaient vivre sous la tente, dans quelque cirque de rochers solitaires, si loin de tout chemin, que pas un soldat ennemi n’oserait s’y hasarder. Et les fumées volantes qui les enveloppaient, se perdaient derrière les bouquets de sapins, avec le bruit décroissant des beuglements et des sabots du bétail, tandis que, sur la route, le flot des voitures et des piétons passait toujours, gênant la marche des troupes, si compact aux approches de Belfort, d’un tel courant irrésistible de torrent élargi, que des haltes, à plusieurs reprises, devinrent nécessaires.

Alors, ce fut pendant une de ces courtes haltes que Maurice assista à une scène, dont le souvenir lui resta comme celui d’un soufflet, reçu en plein visage.

Au bord du chemin, se trouvait une maison isolée, la demeure de quelque paysan pauvre, dont le maigre bien s’étendait derrière. Celui-là n’avait pas voulu quitter son champ, attaché au sol par des racines trop profondes ; et il restait, ne pouvant s’éloigner, sans laisser là des lambeaux de sa chair. On l’apercevait dans une salle basse, écrasé sur un banc, regardant d’un œil vide défiler ces soldats, dont la retraite allait livrer son blé mûr à l’ennemi. Debout à son côté, sa femme, jeune encore, tenait un enfant, tandis qu’un autre se pendait à ses jupes ; et tous les trois se lamentaient. Mais, tout d’un coup, dans le cadre de la porte violemment ouverte, parut la grand’mère, une très vieille femme, haute, maigre, avec des bras nus, pareils à des cordes noueuses, qu’elle agitait furieusement. Ses cheveux gris, échappés de son bonnet, s’envolaient autour de sa tête décharnée, et sa rage était si grande, que les paroles qu’elle criait, s’étranglaient dans sa gorge, indistinctes.

D’abord, les soldats s’étaient mis à rire. Elle avait une bonne tête, la vieille folle ! Puis, des mots leur parvinrent, la vieille criait :

— Canailles ! brigands ! lâches ! lâches !

D’une voix de plus en plus perçante, elle leur crachait l’insulte de lâcheté, à toute volée. Et les rires cessèrent, un grand froid avait passé dans les rangs. Les hommes baissaient la tête, regardaient ailleurs.

- Lâches ! lâches ! lâches !

Brusquement, elle parut encore grandir. Elle se soulevait, d’une maigreur tragique, dans son lambeau de robe, promenant son long bras de l’ouest à l’est, d’un tel geste immense, qu’il semblait emplir le ciel.

— Lâches, le Rhin n’est pas là… Le Rhin est là-bas, lâches, lâches !

Enfin, on se remettait en marche, et Maurice dont le regard, à ce moment, rencontra le visage de Jean, vit que les yeux de celui-ci étaient pleins de grosses larmes. Il en eut un saisissement, son malheur en fut accru, à l’idée que les brutes avaient elles-mêmes senti l’injure, qu’on ne méritait pas et qu’il fallait subir. Tout s’effondrait dans sa pauvre tête endolorie, jamais il ne put se rappeler comment il avait achevé l’étape.

Le 7e corps avait employé la journée entière, pour franchir les vingt-trois kilomètres qui séparent Dannemarie de Belfort ; et de nouveau la nuit tombait, il était très tard, lorsque les troupes purent installer leurs bivouacs sous les murs de la place, à l’endroit même d’où elles étaient parties, quatre jours auparavant, pour marcher à l’ennemi. Malgré l’heure avancée et la fatigue extrême, les soldats tinrent absolument à allumer les feux de cuisine et à faire la soupe. Depuis le départ, c’était enfin la première fois qu’ils avalaient quelque chose de chaud. Et, autour des feux, sous la nuit fraîche, les nez s’enfonçaient dans les écuelles, des grognements d’aise commençaient à s’élever, lorsqu’une rumeur qui courait, stupéfia le camp. Deux dépêches nouvelles étaient arrivées coup sur coup : les Prussiens n’avaient point passé le Rhin à Markolsheim, et il n’y avait plus un seul Prussien à Huningue. Le passage du Rhin à Markolsheim, le pont de bateaux établi à la clarté de grands foyers électriques, tous ces récits alarmants étaient simplement un cauchemar, une hallucination inexpliquée du sous-préfet de Schelestadt. Et quant au corps d’armée qui menaçait Huningue, le fameux corps d’armée de la Forêt-Noire, devant lequel tremblait l’Alsace, il n’était composé que d’un infime détachement wurtembergeois, deux bataillons et un escadron, dont la tactique habile, les marches, les contremarches répétées, les apparitions imprévues et soudaines, avaient fait croire à la présence de trente à quarante mille hommes. Dire que, le matin encore, on avait failli faire sauter le viaduc de Dannemarie ! Vingt lieues d’une riche contrée venaient d’être ravagées, sans raison aucune, par la plus imbécile des paniques ; et, au souvenir de ce qu’ils avaient vu dans cette journée lamentable, les habitants fuyant affolés, poussant leurs bestiaux vers la montagne, le flot des voitures chargées de meubles coulant vers la ville, parmi le troupeau des enfants et des femmes, les soldats se fâchaient, s’exclamaient, au milieu de ricanements exaspérés.

— Ah ! non, elle est trop drôle ! bégayait Loubet, la bouche pleine, en agitant sa cuiller. Comment ! c’est là l’ennemi qu’on nous menait combattre ? Il n’y avait personne !… Douze lieues en avant, douze lieues en arrière, et pas un chat devant nous ! Tout ça pour rien, pour le plaisir d’avoir eu peur !

Chouteau, qui torchait bruyamment l’écuelle, gueula alors contre les généraux, sans les nommer.

— Hein ? les cochons ! sont-ils assez crétins ! De fameux lièvres qu’on nous a donnés là ! S’ils se sont cavalés ainsi, quand il n’y avait personne, hein ? auraient-ils pris leurs jambes à leur cou, s’ils s’étaient trouvés en face d’une vraie armée !

On avait jeté une nouvelle brassée de bois dans le feu, pour la joie claire de la grande flamme qui montait, et Lapoulle, en train de se chauffer béatement les jambes, éclatait d’un rire idiot, sans comprendre, lorsque Jean, après avoir commencé par faire la sourde oreille, se permit de dire, paternellement :

— Taisez-vous donc !… Si l’on vous entendait, ça pourrait mal tourner.

Lui-même, dans son simple bon sens, était outré de la bêtise des chefs. Mais il fallait bien les faire respecter ; et, comme Chouteau grognait encore, il lui coupa la parole.

— Taisez-vous !… Voici le lieutenant, adressez-vous à lui, si vous avez des observations à faire.

Maurice, assis silencieusement à l’écart, avait baissé la tête. Ah ! c’était bien la fin de tout ! À peine avait-on commencé, et c’était fini. Cette indiscipline, cette révolte des hommes, au premier revers, faisaient déjà de l’armée une bande sans liens aucuns, démoralisée, mûre pour toutes les catastrophes. Là, sous Belfort, eux n’avaient pas vu un Prussien, et ils étaient battus.

Les jours qui suivirent, furent, dans leur monotonie, frissonnants d’attente et de malaise. Pour occuper ses troupes, le général Douay les fit travailler aux ouvrages de défense de la place, fort incomplets. On remuait la terre avec rage, on tranchait le roc. Et pas une nouvelle ! Où était l’armée de Mac-Mahon ? que faisait-on sous Metz ? Les rumeurs les plus extravagantes circulèrent, à peine quelques journaux de Paris venaient-ils augmenter par leurs contradictions les ténèbres anxieuses où l’on se débattait. Deux fois, le général avait écrit, demandé des ordres, sans même recevoir de réponse. Cependant, le 12 août enfin, le 7e corps se compléta par l’arrivée de la troisième division, qui débarquait d’Italie ; mais il n’y avait toujours là que deux divisions, car la première, battue à Frœschwiller, s’était trouvée emportée dans la déroute, sans qu’on sût encore à cette heure où le courant l’avait jetée. Puis, après une semaine de cet abandon, de cette séparation totale d’avec le reste de la France, un télégramme apporta l’ordre du départ. Ce fut une grande joie, on préférait tout à cette vie murée qu’on menait. Et, pendant les préparatifs, les suppositions recommencèrent, personne ne savait où l’on se rendait : les uns disaient qu’on allait défendre Strasbourg, tandis que d’autres parlaient même d’une pointe hardie dans la Forêt-Noire, pour couper la ligne de retraite des Prussiens.

Dès le lendemain matin, le 106e partit un des premiers, entassé dans des wagons à bestiaux. Le wagon où se trouvait l’escouade de Jean, fut particulièrement empli, à ce point que Loubet prétendait qu’il n’avait pas la place pour éternuer. Comme les distributions, une fois de plus, venaient d’avoir lieu dans le plus grand désordre, les soldats ayant reçu en eau-de-vie ce qu’ils auraient dû recevoir en vivres, presque tous étaient ivres, d’une ivresse violente et hurlante, qui se répandait en chansons obscènes. Le train roulait, on ne se voyait plus dans le wagon, que la fumée des pipes noyait d’un brouillard ; il y régnait une insupportable chaleur, la fermentation de ces corps empilés ; tandis que, de la voiture noire et fuyante, sortaient des vociférations, dominant le grondement des roues, allant s’éteindre au loin, dans les mornes campagnes. Et ce fut seulement à Langres que les troupes comprirent qu’on les ramenait vers Paris.

— Ah ! nom de dieu ! répétait Chouteau, qui régnait déjà dans son coin, en maître indiscuté, par sa toute-puissance de beau parleur, c’est bien sûr qu’on va nous aligner à Charentonneau, pour empêcher Bismarck d’aller coucher aux Tuileries.

Les autres se tordaient, trouvaient ça très farce, sans savoir pourquoi. D’ailleurs, les moindres incidents du voyage soulevaient des huées, des cris et des rires assourdissants : les paysans plantés sur le bord de la voie, les groupes de gens anxieux qui attendaient le passage des trains, aux petites stations, avec l’espoir d’obtenir des nouvelles, toute cette France effarée et frissonnante devant l’invasion. Et les populations accourues ne recevaient ainsi au visage, dans le coup de vent de la locomotive et la vision rapide du train, noyé de vapeur et de bruit, que le hurlement de toute cette chair à canon, charriée à grande vitesse. Cependant, dans une gare où l’on s’arrêta, trois dames bien mises, des bourgeoises riches de la ville, qui distribuaient aux soldats des tasses de bouillon, eurent un vrai succès. Les hommes pleuraient, en les remerciant et en leur baisant les mains.

Mais, plus loin, les abominables chansons, les cris sauvages recommencèrent. Et il arriva ainsi, un peu après Chaumont, que le train en croisa un autre, chargé d’artilleurs, que l’on devait conduire à Metz. La marche venait d’être ralentie, les soldats des deux trains fraternisèrent dans une effroyable clameur. Du reste, ce furent les artilleurs, plus ivres sans doute, debout, les poings hors des wagons, qui l’emportèrent, en jetant ce cri, avec une telle violence désespérée, qu’il couvrait tout :

— À la boucherie ! à la boucherie ! à la boucherie !

Il sembla qu’un grand froid, un vent glacial de charnier passait. Il se fit un brusque silence, dans lequel on entendit le ricanement de Loubet.

— Pas gais, les camarades !

— Mais ils ont raison, reprit Chouteau, de sa voix d’orateur de cabaret, c’est dégoûtant d’envoyer un tas de braves garçons se faire casser la gueule, pour de sales histoires dont ils ne savent pas le premier mot.

Et il continua. C’était le pervertisseur, le mauvais ouvrier de Montmartre, le peintre en bâtiments flâneur et noceur, ayant mal digéré les bouts de discours entendus dans les réunions publiques, mêlant des âneries révoltantes aux grands principes d’égalité et de liberté. Il savait tout, il endoctrinait les camarades, surtout Lapoulle, dont il avait promis de faire un gaillard.

— Hein ? vieux, c’est bien simple !… Si Badinguet et Bismarck ont une dispute, qu’ils règlent ça entre eux, à coups de poing, sans déranger des centaines de mille hommes qui ne se connaissent seulement pas et qui n’ont pas envie de se battre.

Tout le wagon riait, amusé, conquis, et Lapoulle, sans savoir qui était Badinguet, incapable de dire même s’il se battait pour un empereur ou pour un roi, répétait, de son air de colosse enfant :

— Bien sûr, à coups de poing, et on trinque après !

Mais Chouteau avait tourné la tête vers Pache, qu’il entreprenait à son tour.

— C’est comme toi qui crois au bon Dieu… Il a défendu de se battre, ton bon Dieu. Alors, espèce de serin, pourquoi es-tu ici ?

— Dame ! Répondit Pache interloqué, je n’y suis pas pour mon plaisir… Seulement, les gendarmes…

— Les gendarmes ! ah, ouiche ! on s’en fout, des gendarmes !… Vous ne savez pas, vous tous, ce que nous ferions, si nous étions de bons bougres ?… Tout à l’heure, quand on nous débarquera, nous filerions, oui ! Nous filerions tranquillement, en laissant ce gros cochon de Badinguet et toute sa clique de généraux de quatre sous se débarbouiller comme ils l’entendraient avec leurs sales Prussiens !

Des bravos éclatèrent, la perversion agissait, et Chouteau alors triompha, en sortant ses théories, où roulaient dans un flot trouble la République, les droits de l’homme, la pourriture de l’Empire qu’il fallait jeter bas, la trahison de tous les chefs qui les commandaient, vendus chacun pour un million, ainsi que cela était prouvé. Lui se proclamait révolutionnaire, les autres ne savaient seulement pas s’ils étaient républicains, ni même de quelle façon on pouvait l’être, excepté Loubet, le fricoteur, qui, lui aussi, connaissait son opinion, n’ayant jamais été que pour la soupe ; mais, tous, entraînés, n’en criaient pas moins contre l’empereur, les officiers, la sacrée boutique qu’ils lâcheraient, et raide ! au premier embêtement. Et, soufflant sur leur ivresse montante, Chouteau guettait de l’œil Maurice, le monsieur, qu’il égayait, qu’il était fier d’avoir avec lui ; si bien que, pour le passionner à son tour, il eut l’idée de tomber sur Jean, immobile et comme endormi jusque-là, au milieu du vacarme, les yeux demi-clos. Depuis la dure leçon donnée par le caporal à l’engagé volontaire, qu’il avait forcé à reprendre son fusil, si celui-ci gardait quelque rancune contre son chef, c’était bien le cas de jeter les deux hommes l’un sur l’autre.

— C’est comme j’en connais qui ont parlé de nous faire fusiller, reprit Chouteau menaçant. Des salauds qui nous traitent pire que des bêtes, qui ne comprennent pas que, lorsqu’on a assez du sac et du flingot, aïe donc ! on foute tout ça dans les champs, pour voir s’il en poussera d’autres !… Hein ? les camarades, qu’est-ce qu’ils diraient, ceux-là, si, à cette heure que nous les tenons dans un petit coin, nous les jetions à leur tour sur la voie ?… Ça y est-il, hein ? faut un exemple, pour qu’on ne nous embête plus avec cette sale guerre ! À mort les punaises à Badinguet ! à mort les salauds qui veulent qu’on se batte !

Jean était devenu très rouge, sous le flot du sang de colère qui parfois lui montait au visage, dans ses rares coups de passion. Bien qu’il fût serré par ses voisins comme dans un étau vivant, il se leva, avança ses poings tendus et sa face enflammée, d’un air si terrible, que l’autre blêmit.

— Tonnerre de dieu ! veux-tu te taire à la fin, cochon !… Voilà des heures que je ne dis rien, puisqu’il n’y a plus de chefs et que je ne puis seulement pas vous faire coller au bloc. Bien sûr, oui ! j’aurais rendu un fier service au régiment, en le débarrassant d’une fichue crapule de ton espèce… Mais écoute, du moment où les punitions sont de la blague, c’est à moi que tu auras affaire. Il n’y a plus de caporal, il y a un bon bougre que tu embêtes et qui va te fermer le bec… Ah ! sacré lâche, tu ne veux pas te battre et tu cherches à empêcher les autres de se battre ! Répète un peu voir, que je cogne !

Déjà, tout le wagon, retourné, soulevé par la belle crânerie de Jean, abandonnait Chouteau, qui bégayait, reculant devant les gros poings de son adversaire.

— Et je me fiche de Badinguet, comme de toi, entends-tu ?… Moi, la politique, la République ou l’Empire, je m’en suis toujours fichu ; et, aujourd’hui comme autrefois, lorsque je cultivais mon champ, je n’ai jamais désiré qu’une chose, c’est le bonheur de tous, le bon ordre, les bonnes affaires… Certainement que ça embête tout le monde, de se battre. Mais ça n’empêche qu’on devrait les coller au mur, les canailles qui viennent vous décourager, quand on a déjà tant de peine à se conduire proprement. Nom de dieu ! les amis, votre sang ne fait donc pas qu’un tour, lorsqu’on vous dit que les Prussiens sont chez vous et qu’il faut les foutre dehors !

Alors, avec cette facilité des foules à changer de passion, les soldats acclamèrent le caporal, qui répétait son serment de casser la gueule au premier de son escouade qui parlerait de ne pas se battre. Bravo, le caporal ! on allait vite régler son affaire à Bismarck !

Et, au milieu de la sauvage ovation, Jean, calmé, dit poliment à Maurice, comme s’il ne se fût pas adressé à un de ses hommes :

— Monsieur, vous ne pouvez pas être avec les lâches… Allez, nous ne sommes pas encore battus, c’est nous qui finirons bien par les rosser un jour, les Prussiens !

À cette minute, Maurice sentit un chaud rayon de soleil lui couler jusqu’au cœur. Il restait troublé, humilié. Quoi ? cet homme n’était donc pas qu’un rustre ? Et il se rappelait l’affreuse haine dont il avait brûlé, en ramassant son fusil, jeté dans une minute d’inconscience. Mais il se rappelait aussi son saisissement, à la vue des deux grosses larmes du caporal, lorsque la vieille grand’mère, ses cheveux gris au vent, les insultait, en montrant le Rhin, là-bas, derrière l’horizon. Était-ce la fraternité des mêmes fatigues et des mêmes douleurs, subies ensemble, qui emportait ainsi sa rancune ? Lui, de famille bonapartiste, n’avait jamais rêvé la République qu’à l’état théorique ; et il se sentait plutôt tendre pour la personne de l’empereur, il était pour la guerre, la vie même des peuples. Tout d’un coup, l’espoir lui revenait, dans une de ces sautes d’imagination qui lui étaient familières ; tandis que l’enthousiasme qui l’avait, un soir, poussé à s’engager, battait de nouveau en lui, gonflant son cœur d’une certitude de victoire.

— Mais c’est certain, caporal, dit-il gaiement, nous les rosserons !

Le wagon roulait, roulait toujours, emportant sa charge d’hommes, dans l’épaisse fumée des pipes et l’étouffante chaleur des corps entassés, jetant aux stations anxieuses qu’on traversait, aux paysans hagards, plantés le long des haies, ses obscènes chansons en une clameur d’ivresse. Le 20 août on était à Paris, à la gare de Pantin, et le soir même on repartait, on débarquait le lendemain à Reims, en route pour le camp de Châlons.


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